‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 8 sur 58 · I-E MATlLniALISiMF.. i K · texte numérisé non relu

I-E MATlLniALISiMF.. i K

philosophes et il n'attribua le repos, la stabilité inséparables de l'être véritable, qu'aux seules généralités. Quant aux choses indiAiduelles, elles ne sont pas, à proprement parler, elles deviennent seulement. Les phénomènes s'écoulent sans avoir d'essence ; l'être véritable est éternel.

D'après la science actuelle, on ne peut définir que les idées abstraites, que l'on a créées soi-même, comme celles du mathématicien qui cherche à se rapprocher à l'infini de la nature quantitative des choses sans pouvoir jamais en épuiser les derniers éléments avec ses formules. Toute tentative pour définir les choses réelles est infructueuse ; on peut fixer arbitrairement l'emploi grammatical d'un mot ; mais, quand ce mot doit désigner une classe d'objets, d'après leurs caractères communs, on reconnaît toujours, tôt ou tard, que les objets doivent se classer différemment, et qu'ils ont d'autres caractères déterminants que l'on n'avait pas remarqués d'abord. L'ancienne définition devient inutile et il faut la remplacer par une nouvelle qui, de son côté, ne peut pas plus que la première prétendre à une éternelle durée. Aucune définition d'une étoile fixe ne peut l'empêcher de se mouvoir ; aucune définition ne peut tracer pour toujours une ligne de démarcation entre les météores et les autres corps célestes. Toutes les fois que de nouvelles recherches font faire un grand progrès à la science, les anciennes définitions doivent disparaître ; les objets concrets ne se règlent pas d'après nos idées générales : ce sont, au contraire, c^s dernières qui doivent se régler d'après les objets individuels que saisit notre perception.

Platon développa les éléments de logique qu'il avait reçus de Socrate. Chez lui nous trouvons, pour la première fois, une notion claire des genres et des espèces, de la classification, de la hiérarchie des idées. Il emploie avec prédilection cette nouvelle méthode pour introduire, au moyen de divisions, la clarté et l'ordre dans le sujet à traiter. C'était certes un progrès important ; mais cette grande

vérité favorisa bientôt une erreur non moins grande. On vit s'établir cette hiérarchie des idées dont les plus vides sont toujours placées au sommet de la classification. L'abstraction devint l'échelle céleste, au moyen de laquelle le philosophe s'éleva jusqu'à la certitude. Plus il était loin des faits, plus il s'estimait près de la vérité.

Platon, en opposant comme stables les idées générales au monde fugitif des phénomènes, se vit plus tard entraîné à la faute grave d'attribuer une existence distincte au général qu'il avait séparé du particulier. Le beau n'existe pas seulement dans les belles choses, le bien n'existe pas seulement dans les hommes de bien ; mais le beau, le bien, pris abstractivement, sont des êtres existant par euxmêmes. Nous serions conduits trop loin, si nous volilions ici traiter en détail de l'idéologie platonicienne ; il nous suffira d'en indiquer les bases et de voir comment sur ces bases se développe cette tendance intellectuelle qui croit s'élever bien au-dessus du vulgaire empirisme et qui, cependant, est forcé de reculer sur tous les points devant l'empirisme, quand il s'agit de faire progresser véritablement les sciences.

Il est évident que nous avons besoin de généraliser et d'abstraire pour arriver à la science. Même le fait isolé, pour pouvoir être étudié scientifiquement, a besoin d'être mis au-dessus de l'individualisme de Protagoras par l'adoption et la démonstration d'une perception normale, c'està-dire qu'il faut admettre la généralité en face de l'individualité, la moyenne des phénomènes en face de leui variabilité. Dès lors, la science commence à se placer audessus de la simple opinion, avant de s'occuper d'une classe spéciale d'objets homogènes. IMais nous ne connaissons pas encore des classes entières que déjà nous avons besoin de termes généraux, pour fixer notre science et pour pouvoir la communiquer, pai- le simple motif qu'aucune langue ne suffirait à dénommer toutes les choses prises une à une ; et, dût une langue y suffire, il serait impossible de s'entendre, de posséder un savoir commun

et de conserver dans la mémoire une pareille infinité de significations grammaticales. Locke a, le premier, élucidé cette question ; mais on ne doit pas oublier que ce philosophe, malgré l'espace de temps qui le sépare de Platon, était encore engagé dans le grand procès, à la suite duquel les temps modernes se sont affranchis de la conception platonicienne-aristotélique de l'univers.

Socrate, Platon, Aristote et tous leurs contemporains, se laissèrent tromper par les mots. Socrate, comme nous l'avons vu, croyait que chaque mot indique originairement l'essence de la chose ; le terme général doit donc, selon lui, faire connaître l'essence de toute une classe d'objets. Ainsi, pour chaqu'e mot, il suppose une essence distincte : justice, vérité, beauté, doivent, après tout, signifier « quelque chose » ; il faut donc que certaines essences correspondent à ces expressions.

Aristote observe que Platon, le premier, sépara la gêné- . ralité de l'individualité, ce que n'avait pas fait Socrate. Mais Socrate ignorait aussi la relation du général au particulier, doctrine propre à Aristote et dont nous allons bientôt nous occuper de nouveau. Toutefois, Socrate enseignait déjà que notre science a rapport aux idées générales, et il entendait par là tout autre chose que la nécessité indispensable, dont il a été plus haut question, des concepts généraux pour la science. L'homme vertueux, d'après Socrate, est celui qui discerne ce qui est sain ou impie, noble ou ignoble, juste ou injuste ; mais, en disant cela, il se préoccupe toujours de trouver une définition exacte. Il recherche les caractères généraux du juste, du noble, et non ce qui est juste ou noble dans tel ou tel cas. Le cas particulier doit résulter de la généralité, mais non vice versa ; car Socrate ne se sert de l'induction que pour élever l'esprit à la généralité, pour la lui rendre intelligible, mais non pour fonder la généralité sur la somme des faits particuliers. A ce point de vue, il n'était que logique d'attribuer d'abord au général une réalité propre ; c'était, il semble, l'unique moyen de le rendre pleinement indé-

pciidiint. Plus tard seulement, on put essayer d'assigner à la généralité vis-à-vis des individus un rapport d'inimanenee, qui n'enlevât rien en principe à son indépendance. On ne doit pas oublier que la théorie d'Heraclite aida beaucoup Platon à établir la séparation du général et du particulier.

11 faut maintenant bien comprendre que d'un principe absurde ne peuvent découler que des conséquences absurdes, i.emot est devenu une chose, mais une chose (pii n'a d'analogie avec aucune autre, qui, d'après la nature de la pensée humaine, ne peut avf)ii- que des qualités négatives. Mais, comme il doit aussi exprimer des attributs positifs, nous nous trouvons, de prime abord, transportés sur le terrain du mythe et du symbole.

Déjà le mot sXoo; ou '.osa, d'oii vient notre mot « idée », porte ce cachet de symbolisme. Cette même idée désigne l'espèce par opposition à l'individu. Il nous est très facile maintenant de nous représenter en imagination (vorstellen), pour ainsi dire, im prototype de chaque espèce, exempt de toutes les vicissitudes auxquelles sont soumis les individus et qui apparaîtra comme type, comme idéal, de tous les individus et, à son tour, comme ime individualité absolument parfaite. Nous ne pouvons nous figurer ni le lion ni la rose en soi ; mais nous pouvons nous représenter en imagination une forme nettement accusée de lion ou de rose, complètement exempte des hasards de l'organisation individuelle, hasards qui n'apparaîtront désormais que comme des défauts, des déviations de la forme normale. Ce n'est pas là l'idée du lion ou de la rose propre à Platon, mais un idéal, c'est-à-dire, lui aussi, une création des sens destinée à exprimer aussi parfaitement que possible l'idée abstraite. L'idée elle-même n'est pas visible, car tout ce qui est visible appartient au monde mobile des simples phénomènes ; elle n'a pas de forme déterminée dans l'espace, car le supiasensible ne peut pas occuper d'espace. Cependant, il est impossible d'énoncer quoi que ce soit de positif relativement aux idées sans les

concevoir d'une manière sensible quelconque. On ne peut les appeler pures, nobles, parfaites, éternelles, sans y attacher par ces mots des représentations sensibles. Ainsi, dans son idéologie, Platon se voit forcé de recourir au mythe, ce qui nous transporte soudain de la plus haute abstraction dans le domaine du sensible-suprasensible, c'est-à-dire dans l'élément véritable de toute mythologie.

Le mythe ne doit avoir qu'une valeur figurée. Il s'agit de représenter sous une forme appartenant au monde des phénomènes, ce qui, en soi, ne peut être conçu que par la raison pure. Mais qu'est-ce qu'une image dont on ne peut en aucune façon indiquer le prototype ?

On allègue que l'idée elle-même est perçue par la raison, bien que l'homme, dans son existence terrestre, ne puisse la percevoir qu'imparfaitement ; la raison est alors à cet être suprasensible ce que sont les sens aux choses sensibles. Nous avons ici l'origine de cette séparation profonde entre la raison et le monde des sens qui, depuis Platon, a dominé toute la philosophie et causé d'innombrables malentendus. Les sens n'auraient aucune participation à la science, ils ne pourraient que sentir ou percevoir et se borneraient aux phénomènes ; la raison, au contraire, serait capable de comprendre le suprasensible. Elle est entièrement séparée du reste de l'organisation de l'homme, surtout chez Aristote, qui a développé celte doctrine. On admet des objets particuliers qui sont compris par la raison pure, les noumènes, sur lesquels s'exerce la faculté de connaître la plus élevée, par opposition aux phénomènes. Mais, en réalité, les noumènts ne sont que des chimères ; quant à la puî^e raison qui doit les comprendre, elle n'est elle-même qu'un être fabuleux. L'homme n'a pas de raison de ce genre, il n'a même aucune représentation (Voi'sfellung) d'une pareille faculté, qui pourrait connaître les généralités, les abstractions, le suprasensible, les idées, sans l'intermédiaire de la sensation et de la perception. Même quand notre pensée nous fait dépasser les limites du domaine des

sens, même quand nous sommes amenés à conjecturer que notre espace avec ses trois dimensions, que notre temps avec son présent qui semble sortir du néant pour y rentrer aussitôt, ne sont que des formes très pauvres sous lesquelles la pensée humaine se représente une réalité infiniment plus riche, — même alors nous sommes encore réduits à nous servir de notre intelligence ordinaire, donl toutes les catégories sont inséparables du monde des sens. Nous ne pouvons nous figurer ni l'unité, ni la multiplicité, ni la substance par rapport à ses propriétés, ni un attribut quelconque sans mélange du sensible.

Nous sommes donc ici en face du mythe seul, d'un mythe dont le fond intime et la signification sont pour nous l'inconnu absolu, pour ne pas dire le néant. Toutes ces fictions platoniciennes n'ont donc été et ne sont encore aujourd'hui que des obstacles, des lueurs trompeuses pour la pensée, pour la recherche, pour l'assujettissement des phénomènes à l'intelligence humaine, enfin pour la science positive et méthodique. Mais, de même que l'esprit de l'homme ne se contentera jamais du monde intellectuel que l'empirisme exact peut nous donner, de même aussi la philosophie platonicienne restera toujours le premier et le plus beau modèle de l'esprit planant dans un poétique essor au-dessus de l'édifice grossier et imparfait de la connaissance scientifique ; et nous avons le droit de nous élever sur les ailes de l'enthousiasme spéculatif aussi bien que de faire usage de toutes les autres facultés de notre esprit et de notre corps. Nous accorderons même à de telles spéculations une haute importance quand nous verrons combien cet élan de l'esprit, qui s'associe à la recherche de l'unité el de l'éternel dans les vicissitudes des choses terrestres, réagit sur des générations entières en les animant et en les vivifiant, et donne même souvent par voie indirecte une nouvelle impulsion aux investigations scientifiques. Cependant il faut aussi qu'une fois pour toutes, l'humanité soit bien convaincue qu'il n'est pas ici question d'une science, mais d'une fiction poétique, dût cette fiction

représenter peut-être symboliquement une face vraie et réelle de l'essence des choses, dont l'intuition est interdite à notre intelligence. — Socrate voulut mettre un terme a l'individualisme illimité et frayer la voie à la science objective. Mais il n'aboutit qu'à une méthode qui confondait le subjectif et l'objectif, rendait impossible le progrès continu de la connaissance positive, et semblait ouvrir aux fictions et aux fantaisies de l'individu une carrière où l'imagination pouvait franchir toutes les limites. Il y avait cependant des limites posées à cette imagination. Le principe religieux et moral, qui constituait le point de départ de Socrate et de Platon, dirigea le grand travail de la pensée humaine vers un but déterminé. Une pensée profonde, un noble idéal de perfection soutinrent ainsi les efforts et les aspirations morales de l'humanité pendant des milliers d'années, tout en leur permettant de se fondre complètement avec les idées et les traditions d'un génie étranger et nullement hellénique. Aujourd'hui encore l'idéologie, que nous sommes forcés de bannir du domaine de la science, peut, par son importance morale et esthétique, devenir une source féconde en résultats. La forme, terme si beau et si énergique par lequel Schiller a remplacé l'expression devenue trop terne dldée, se meut toujours, déité, parmi les déités, dans les régions de la lumière, et aujourd'hui comme dans l'antique Hellade, elle est encore assez puissante pour nous élever sur ses ailes, au-dessus des misères de la réalité terrestre, et nous permettre de nous réfugier dans les sphères de l'idéal.

Ne consacrons ici que quelques mots à Âristote, dont nous apprécierons le système quand nous examinerons l'influence qu'il a exercée sur le moyen âge. Là nous approfondirons les idées les plus importantes que le moyen âge et les temps modernes ont empruntées à sa doctrine en lui faisant subir de nombreuses modifications. Bornonsnous, pour le moment, à en esquisser les traits généraux et à parler de ses rapports avec l'idéalisme et le matérialisme.

Aristote et Platon étant de beaucoup supéiiours, par leur influence et leur valeur, aux philosophes grecs dont nous avons conservé les œuvres, on comprendra aisément qu'on ait voulu les opposer l'un à l'autre, comme les représentants des deux principales tendances de la philosophie : la spéculation a priori et l'empirisme rationnel. A dire vrai, Aristote est resté dans une étroite dépendance de Platon. Le système qu'il a créé, sans parler de ses contradictions internes, joint à l'apparence de l'empirisme tous les défauts de la conception du monde socratico-platonique, défauts qui altèrent à sa soince la recherche empirique (/ig) .

Bien des savants croient encore qu'Aristote fut un grand naturaliste et un grand physicien. La critique a dû s'élever contre cette opinion depuis que l'on sait combien il existait de travaux antérieurs, relatifs à l'étude de la nature (5o), avec quel sans-gêne il sut s'approprier les observations faites par autrui et les renseignements de toute sorte, sans citer les auteurs, et combien d'observations qui lui semblent personnelles sont complètement fausses (5i) parce qu'elles n'ont jamais pu se faire ; mais. on peut dire que jusqu'ici le prestige d 'Aristote n'a pas été combattu assez radicalement. Cependant, il continue de mériter les éloges que lui décerne Hegel, pour avoir asservi à Vidée la richesse et l'éparpillement des phénomènes de l'univers réel. Quelle que soit la part originale, grande ou petite, qui lui revienne dans le développement des diverses sciences, le résultat incontestable de ses travaux fut la systématisation de toutes les sciences alors existantes, en d'autres termes ses travaux peuvent en principe se comparer à ceux de certains philosophes modernes, créateurs de systèmes, de Th'^gel en piemière ligne.

Démocrite aussi dominait l'ensemble des sciences de son temps, et probablement avec plus d'originalité et de solidité qu'Aristote ; mais nous n'avons conservé aucune preuve fpi'il ait tenté de plier toutes c(\s connaissances sous le joug de son système. Chez Aristote, le point essentiel est le développement d'une pensée spéculative fondamen-

"jk LA RÉACTION CONTRE LE MATERIALISME

taie. L'unité et la stabilité que Platon cherchait en dehors des choses, Aristote veut nous les montrer dans la diversité même de ce qui existe. Si Aristote fait du monde extérieur une véritable sphère, au centre de laquelle la terre repose ; c'est par une méthode, par une forme de conception et de représentation identiques, qu'il explique le monde des sciences : tout gravite autour du sujet pensant dont les idées sont considérées comme les objets vrais et définitifs, par suite de l'illusion naïve qui fait méconnaître au philosophe toutes les limites de la connaissance.

Bacon prétend qu'en réunissant en système toutes les connaissances humaines, on entrave le progrès. Cette considération n'aurait pas fait grande impression sur Aristote, qui regardait la tâche de la science comme accomplie en général, et qui n'hésitait pas un seul instant à se croire capable de répondre d'une manière satisfaisante à toutes les questions importantes. De même que, sous le rapport moral et politique, il se bornait à étudier le monde hellénique comme un monde-modèle et ne comprenait guère les grandes révolutions qui s'accomplissaient sous ses yeux ; de même il se préoccupait fort peu de la multitude des faits nouveaux, des observations nouvelles que les conquêtes d'Alexandre le Grand rendaient accessibles à tout esprit sérieux. Qu'il ait accompagné son royal élève afin de rassasier son ardeur pour la science, ou qu'on lui ait envoyé des animaux et des plantes de contrées lointaines pour les soumettre à ses études, ce sont là autant de fables. Aristote, dans son système, s'en tenait à ce qu'on savait de son temps ; il était convaincu que c'était là l'essentiel, et que cela suffisait pour trancher toutes les questions de principes (Ba). Précisément parce qu' Aristote avait une conception du monde si exclusive, parce qu'il se mouvait avec tant d'assurance dans le cercle étroit de son univers, il devint de préférence le guide philosophique du moyen âge, tandis que les temps modernes, portés aux progrès et aux innovations, n'ont rien eu de plus pressé que de rompre les entraves de ce système.

Plus conservateur que Platon et Socrate, Aristote se rattache de son mieux, à la tradition, à l'opinion du vulgaire, aux idées consacrées par le langage, et ses exigences morales s'écartent le moins possible des coutumes et des lois usuelles des Ktats helléniques. Aussi a-t-il été dans tous les temps le philosophe chéri des écoles et des tendances conservatrices.

Aristote, pour assurer l'unité de sa conception du monde, a recours à l'anthropomorphisme absolu. La téléologie défectueuse, qui n'envisage que l'homme et sa destinée, constitue l'un des principes essentiels de son système. De même qu'en fait d'activité et de créations humaines, quand l'homme veut, par exemple, construire une maison ou un vaisseau, il" se préoccupe d'abord du plan d'ensemble, puis le réalise pièce par pièce au moyen des matériaux ; de môme, suivant Aristote, doit nécessairement procéder la nature, car il regarde cette corrélation des uns et des moyens, de la forme et de la matière comme le modèle de tout ce qui existe. Immédiatement après l'homme et sa destinée, Aristote étudie le monde des organismes. Il s'en sert non seulement pour montrer dans la graine la possibilité réelle de l'arbre, non seulement pour avoir des prototypes de sa classification par genres et espèces, et comme des pièces justificatives de sa téléologie, etc., mais encore et surtout pour établir, par la comparaison des organismes inférieurs et supérieurs, (jue tout, dans le monde, peut se graduer d'après sa valeur relative. Ce principe, Aristote ne manque pas ensuite de l'appliquer aux relations les plus abstraites, colles du haut et du bas, de la droite et de la gauche, etc. Il paraît même convaincu que tous ces rapports hiérarchiques existent non seulement dans l'esprit de l'homme, mais encore dans la nature des choses. — Ainsi partout la généralité est expliquée d'après le cas spécial, le facile d'après le diflicile, le simple d'après le composé, le bas d'après le haut, et c'est précisément sur cette donnée (pie repose en grande partie la popularité du système aristotélique ; car l'homme qui connaît mieux que

■jb LA REACTION CONTRE LE MATERIALISME

tout, les états subjectifs de sa pensée ou de sa volonté, est toujours porté à regarder comme simples et clairs les rapports de causalité qui relient ses pensées et ses actes au monde matériel, confondant ainsi la succession évidente de ses sensations internes et des faits externes avec le jeu secret des causes efficientes. Socrate pouvait aussi regarder comme quelque chose de simple, par exemple, la <( pensée et le choix », qui déterminent les actions humaines en vertu du principe de la finalité. Le résultat d'une décision ne lui semblait pas moins simple ; et les fonctions des nerfs et des muscles devenaient pour lui des circonstances accessoires et indifférentes. Les choses de la nature paraissaient manifester une finalité : elles naissent donc aussi de l'action si simple et si naturelle de la pensée et du choix. Ainsi se forme l'idée d'un créateur semblable à l'homme, mais infiniment sage, idée qui sert de base à une conception optimiste de l'univers.

Sans doute, Aristote a fait un progrès notable, par la manière dont il se représente l'action des causes finales (voir la note 4o). Du moment où l'on cherchait à s'expliquer comment se réalise la finalité, il ne pouvait plus être question de cet anthropomorphisme si naïf qui fait travailler le Créateur avec des mains humaines. Une conception rationaliste du monde, qui voyait généralement dans les idées religieuses du peuple une expression figurée de relations suprasensibles, ne pouvait naturellement pas faire d'exception en faveur de la téléologie ; et comme Aristote, suivant son habitude, voulait ici, de même que partout ailleurs, arriver à une clarté parfaite, il dut être nécessairement amené, par la téléologie même et par l'observation du monde organique, à un panthéisme qui fait pénétrer partout dans la matière la pensée divine et en montre la réalisation permanente dans la croissance et le développement des êtres. Ce système, avec une légère modification, aurait pu devenir un naturalisme complet : mais il se heurte chez Aristote contre une conception transcendante de Dieu, qui, en théorie, repose sur ce principe

véritablement aristotélique, qu'en dernière analyse tout mouvement doit provenir d'un être immobile (53).

Arislote eut des velléités empiriques, comme le prouvent quelques assertions isolées, surtout celles qui exigent le respect pour les faits. Ces velléités se retrouvent dans sa doctrine de la substance (ojT'la), mais celte doctrine est entachée d'une incurable contradiction. Aristote (et, sur ce point, il est en complet désaccord avec Platon), appelle les êtres et objets individuels substances, dans le premier et véritable sens de ce mot. Dans ces substances, la partie essentielle est la forme combinée avec la matière ; le tout constitue un être concret et complètement réel ; bien plus, Aristote parle souvent comme s'il n'admettait l'existence complète que de la chose concrète. Tel est le point de vue auquel se placèrent les nominalistes du moyen âge ; mais ils ne pouvaient nullement s'étayer de l'opinion d'Aristote : car ce philosophe vient de tout gâter en admettant une deuxième classe de substances dans les idées d'espèce d'abord, et ensuite dans les idées générales. Non seulement le pommier qui s'élève devant ma fenêtre est un être, mais l'idée spécifique de pommier désigne encore un être. Toutefois l'essence générale du pommier ne résiderait pas dans le monde nébuleux des idées d'oii elle projetterait ses rayons dans le monde des phénomènes, mais l'essence générale du pommier a son existence dans chaque pommier.

Ici tant qu'on s'en tient aux organismes et qu'on se borne à comparer l'espèce et les individus, on rencontre une lueur séductrice qui a égaré plus d'un philosophe moderne. Essayons de tracer avec netteté la ligne de démarcation entre la vérité et l'erreur.

Plaçons-nous d'abord au point de vue nominaliste qui est parfaitement clair. Il n'existe que des ponmiiers, des lions, des hannetons, etc., pris individuellement ; il existe en outre des noms, à l'aide desquels nous embrassons la totalité des objets existants, qui doivent constituer une même classe, en vertu de leur analogie ou de leur homo-

généité. Le (( général » n'est pas autre chose que le nom. Mais il n'est pas difficile de découvrir dans cette théorie quelque chose de superficiel et de montrer qu'il ne s'agit point ici de ressemblances accidentelles, arbitrairement réunies pcu le sujet, mais que la nature des objets euxmêmes nous présente des groupes bien tranchés qui, par leur homogénéité réelle, nous forcent de les réunir en classes distinctes. Les individus lions ou hannetons les plus différents de leurs pareils sont infiniment plus rapprochés les uns des autres dans leur espèce que le lion ne l'est du tigre, ou le hanneton du lucane. Cette remarque est incontestablement exacte. Cependant nous n'avons pas besoin d'une longue réflexion pour trouver que le lien réel, que nous admettons sans contestation et pour abréger le discours, est en tout cas quelque chose de bien différent du type général de Tespèce, que nous associons dans notre imagination au mot pommier.

On pourrait maintenant poursuivre davantage la question métaphysique des rapports de l'individu avec le genre, de l'unité avec la multiplicité. Supposons que nous connaissions la formule du mélange des éléments ou de l'état d'excitation dans une cellule de germe, et qu'il nous fût possible de déterminer d'après cette formule si le germe donnera naissance à un pommier ou à un poirier : il est probable encore que chaque cellule de germe, en même temps qu'elle satisfait aux données générales de la formule, est soumise en outre individuellement à des conditions particulières et nouvelles. Nous n'avons jamais, en effet, que le résultat tiré de l'universel et de l'individuel, ou plutôt la donnée concrète au sein de laquelle l'universel et l'individuel se confondent. La formule se trouve uniquement dans notre esprit.

On A^oit aisément que le réalisme pourrait à son tour faire ici des objections ; mais, pour comprendre l'erreur où est tombé Aristote, dans sa théorie des idées générales, nous n'avons pas besoin de prolonger davantage notre raisonnement. Cette erreur a déjà été indiquée plus haut,

car Aristote s'en tient directement au mot. Il ne cherche rien d'inconnu derrière l'essence générale du pommier : elle est bien plutôt pour lui cjuelque chose de parfaitement connu. Le mot désigne directement une entité ; et Aristote va si loin dans cette voie, qu'en transportant à d'autres objets ce qu'il a trouvé dans les organismes, il distingue même, à propos d'une hache, l'individualité de cette hache déterminée d'avec l'essence de la hacJie en général. L'essence de la hoche et la matière, le métal, pris ensemble, constituent la hache ; et aucun morceau de fer ne peut devenir une hache sans être saisi et pénétré par la forme qui répond à l'idée générale de hache. Cette tendance à déduire l'essence immédiatement du mot est le défaut capital de l'idéologie aristotélique et a pour conséquences directes, quelque répugnance qu'éprouve Aristote à s'occuper de ces conséquences, cette même prédominance du général sur le particulier que nous rencontrons chez Platon. Une fois admis que l'essence des individus est dans l'espèce, il s'ensuit qu'en montant d'un degré on doit trouver dans le genre, etc., l'essence de l'espèce, autrement dit la raison des espèces.

On retrouve clairement l'influence prépondérante des idées platoniciennes dans la méthode de recherche qu'Aristote a l'habitude d'employer. On ne tarde pas à voir que la méthode inductive, qui part des faits pour remonter jusqu'aux principes, est restée pour Aristote lui-même à l'état de pure théorie et qu'il ne l'emploie presque nulle part. Il cite à peine quelques faits isolés et s'élance aussitôt aux principes généraux qu'il maintient dès lors comme dogmes, et dont il fait l'application par la méthode purement déductive (54). Ainsi Aristote démontre, d'après les principes généraux, qu'il ne peut rien y avoir en dehors de notre unique sphère cosmique ; c'est ainsi qu'il arrive à sa funeste doctrine du mouvement « naturel » de chaque corps en opposition au mouvement <( forcé » ; c'est ainsi qu'il affirme que le côté gauche du corp9-€st plus froid que le côté droit ; qu'une matière se change en une autre ;

8o LA RÉACTION CONTRE LE MATERIALISME

que le mouvement est impossible dans le vide ; qu'il y a une différence absolue entre le froid et le chaud, le lourd et le léger, etc. C'est ainsi qu'il détermine a priori combien il peut y avoir d'espèces d'animaux. Il prouve, d'après les principes généraux, que les animaux doivent avoir tels ou tels organes, et établit enfin quantité d'autres thèses qu'ensuite il ne cesse d'appliquer avec la plus inflexible logique, et dont l'ensemble rend complètement impossible toute recherche fructueuse. La mathématique est naturellement la science que la philosophie de Platon et celle d'Aristote traitent avec une prédilection marquée : on sait en effet quels brillants résultats la méthode déductive en a fait sortir. Aristote regarde les mathématiques comme la science modèle ; mais il en interdit l'application à l'étude de la nature, en ramenant partout la quantité à la qualité : il prend ainsi la voie diamétralement opposée à la direction suivie par la science moderne.

Dans les questions de controverses, la dialectique emprunte le secours de la déduction. Aristote se plaît à faire l'histoire et la critique des opinions de ses devanciers. Ceux-ci sont à ses yeux les représentants de toutes les opinions possibles ; et il conclut en leur opposant la sienne. Quand tous sont d'accord entre eux, la preuve est complète ; car la réfutation de toutes les autres théories fait apparaître comme nécessaire celle qui semble rester seule. Déjà Platon définissait la (( science », pour la distinguer d'avec « l'opinion juste » : l'habileté du savant à réfuter dialectiquement les objections et à faire triompher ses convictions personnelles au milieu de la lutte des opinions. Aristote met en scène ses adversaires et leur fait exposer leurs doctrines, souvent d'une manière fort défectueuse ; il discute avec eux sur le papier, puis il juge dans sa propre cause. Ainsi, sortir vainqueur d'un débat, tient lieu de démonstration ; la lutte des opinions remplace l'analyse. Toute cette méthode de discussion, qui reste complètement subjective, ne peut faire naître aucune science véritable.

ET LE SENSUALISME. SOCRATE, PLATON, ARISTOTE. 8l

Si l'on se demande maintenant comment un pareil système a pu, pendant des siècles, barrer le chemin non seulement au matérialisme, mais à toute tendance empirique en général ; comment il est possible que la « conception du monde en tant qu'organisme » imaginée par Aristote soit encore vantée aujourd'hui par une puissante école comme la base inébranlable de toute philosophie véritable, nous devrons d'abord nous rappeler que la spécidation se complaît dans les idées naïves de l'enfant et du charbonnier, et aime mieux, sur le terrain de la pensée humaine, associer les conceptions les plus informes aux conceptions les plus élevées, qu'adopter une opinion moyenne et s'en tenir à une certitude relative. Nous avons déjà vu que le matérialisme conséquent est plus en mesure que tous les autres systèmes de mettre de l'ordre et de l'harmonie dans le monde sensible, et qu'il est logique en considérant l'homme même et tous ses actes comme un cas spécial des lois générales de la nature ; mais nous avons reconnu aussi qu'un abîme éternel sépare l'homme objet des études empiriques, et l'homme, sujet, possédant la conscience immédiate de soi-même. Aussi revient-on toujours à se demander si, en partant de la conscience, l'on n'obtiendrait pas peut-être une conception du monde plus satisfaisante ; l'homme est entraîné de ce côté par une force secrète, si puissante que cent fois il se figure avoir réussi, alors que toutes les tentatives antérieures ont déjà été reconnues insuffisantes.

La philosophie aura sans doute fait un de ses progrès les plus importants le jour oii l'on renoncera définitivement à ces tentatives ; mais cela n'arrivera jamais, si le besoin d'unité (ju'eprouve la raison humaine ne trouve pas à se satisfaire en suivant une autre voie. Nous ne sommes pas organisés imiquement pour connaître, mais aussi pour faire de la poésie et construire des systèmes ; et quoique se défiant plus ou moins de la solidité définitive de l'édifice élevé par l'intelligence et les sens, l'humanité saluera toujours avec une joie nouvelle l'homme qui

saura, d'une façon originale, profiter de tous les résultats de la culture de son temps, pour créer cette unité du monde et de la vie intellectuelle, qui est interdite à notre connaissance. Cette création ne fera, pour ainsi diie, qu'exprimer les aspirations d'une époque vers l'unité et la perfection, ce sera pourtant une œuvre grande et aussi utile, pour maintenir et alimenter notre vie intellectuelle, que l'œuvre de la science elle-même ; mais elle sera moins durable que cette dernière car les recherches qui conduisent aux théories toujours incomplètes de la science positive et aux vérités relatives qui constituent seules l'objet de notre connaissante, sont absolues par leur méthode, tandis que la conception spéculative de l'absolu ne peut revendiquer qu'une valeur relative, et nexprime que les idées d'une époque.

Si le système aristotélique se dresse continuellement devant nous comme une puissance ennemie et nous empêche de tracer nettement une ligne de démarcation entre la science positive et la spéculation ; s'il reste toujours comme un modèle d'incohérence, comme un grand exemple à éviter, par la confusion quil établit entre la spéculation et l'expérience, par la prétention qu'il émet non seulement d'embrasser, mais encore de diriger en maître la science positive, nous devons avouer, d'un autre côté, que ce système est le modèle le plus paifait d'une conception du monde une et complète, que l'histoire nous ait présenté jusqu'à ce jour. Nous avons été forcé de diminuer la gloire d'Aristote comme savant ; mais il lui reste le mérite d'avoir réuni en lui l'ensemble des connaissances de son temps et d'en avoir fait un système complet. Ce gigantesque travail intellectuel nous offre, à côté des erreurs que nous devions signaler ici, dans toutes les branches de la science, des preuves nombreuses d'une pénétrante sagacité. D'ailleurs Aristote mérite une place d'honneur parmi les philosophes, ne fût-ce que comme créateur de la logique et si, par la complète fusion de celleci avec sa métaphysique, il diminua l'importance du ser-

ET LE SENSUALISME. SOCRATE, PLATON, ARISTOïE. 83

vice qu'il avait rendu à la science, il augmenta en revanche la force et le prestige de son système. Dans un édifice si solidement coordonné, les esprits purent se reposer et trouver un appui à une époque de fermentation et de surexcitation, alors que les débris de l'ancienne civilisation joints aux idées envahissantes d'une religion nouvelle faisaient naître dans les têtes des Occidentaux une agitation si intense, si tumultueuse, et un élan si fougueux vers des formes nouvelles. Comme nos ancêtres étaient calmes, heureux, au milieu du cercle étroit où les enfermait leur voûte céleste, dans son éternelle révolution autour de la terre immobile ! Quels tressaillements dut leur faire éprouver le souffle impétueux venant des profondeurs de l'immensité, lorsque Copernic déchira cette enveloppe fantastique !

Mais nous oublions qu'il ne s'agit pas encore d'apprécier le rôle que joua au moyen âge le système d'Aristote. Il ne l'emporta complètement en Grèce sur tous les autres systèmes que peu à peu, lorsque, après la disparition de la période classique antérieure au Stagirite, fut survenue la décadence de cette vie scientifique si riche et si luxuriante qui suivit la mort d'Aristote. Plus tard, les esprits llottants se réfugièrent, dans ce système qui semblait leur offrir la protection la plus puissante. Pendant un certain temps, l'astre de l'école péripatéticienne brilla d'une assez giande clarté à côté des autres étoiles phiJ()s()plii<pies ; mais linfluence d'Aristote et de sa doctrine ne put empêcher la réapparition, bientôt après lui, d'opinions matérialistes qui se produisirent avec une si grande énergie et cherchèrent même à se rattacher à divers points de son propre système.

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