‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 11 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

GC lllSTOll'vK I»r MEUVKILLKLX.

et paraissait avoir beaucoup de considération pour mon gouverneur. Ce dernier m'apprit la plus grande partie des langues de rOrient. 11 me parlait souvent des pyramides d'Egypte : de ces immenses souterrains creusés par les anciens Égyptiens, pour renfermer et défendre contre l'injure des temps le dêpûl précieux (les connaissances humaines. J'avais atteint ma douzième année... Altotas m'annonce un jour qu'enfin nous allions quitter Médinc et commencer nos voyages... Nous arrivâmes à la Mecque, et nous descendîmes dans le palais du chérif. On me lit prendre des habits plus magnifiques que ceux que j'avais portés jusqu'alors, l.e troisième jour de mon arrivée, mon gouverneur me présenta au souverain, qui me fit les plus tendres caresses. A l'aspect de ce prince, un bouleversement inexprimable s'empara de mes sens, mes yeux se remplirent des plus douces Irrmes que j'aie répandues de ma vie. Je fus témoin de l'effort qu'il faisait pour retenir les siemies. Je restai trois années à la Mecque; il ne se passait pas de jour que je ne fusse admis chez le chérif, et chaque jour voyait croître son attachement et ma reconnaissance; souvent je le surprenais les yeux attachés sur moi, puis les élevant vers le ciel avec toutes les marques de \a pitié et de l'attendrissement. J'interrogeais le nègre qui couchait dans mon appartement ; mais il était sourd et muet sur toutes les questions que je pouvais lui faire. Une nuit que je le pressais plus vivement <iue de coutume il me dit que, si jamais je quittai la Mecque, j'étais menacé des plus grands malheurs, que je devais surtout me garder de la ville de Trébizonde... Un jour, je vis entrer le chérif seul dans l'appartement que j'occupais; mon étonnement fut extrême de recevoir une semblable faveur; il me serra dans ses bras avec plus de tendresse qu'il n'avait jamais fait, me recommanda de ne jamais cesser d'adorer l'Éternel, m'assura qu'en le servant fidèlement, je finirais par être heureux et connaître mon sort: puis, il me dit, en baignant mon visage de ses larmes : « Xd'ieu, fils infortuné de la Nature... »

«Je commençai mes voyages par l'Egypte; je visitai ces fameuses pyramides, qui ne sont, aux yeux des observateurs superficiels, qu'une masse énorme de marbre et de granit. Je fis connaissance avec les ministres de dilférents temples, (pii voulurent bien m'introduire dans des lieux où le commun des voyageurs ne pénétra jamais. Je parcourus ensuite, pendant le cours détruis années, les principaux royaumes de rAfri(|m; et de l'Asie.

LKS l'RUDlGES DE CAGLIOSTRO. 67

« ... J'abordai, on 1766, dans l'île de lUiodes avec mon gouverneur et les trois domestiques qui ne m'avaient pas quitté depuis mon enfance. Je m'embarquai sur un vaisseau français qui faisait voile pour Malle. Malgré l'usage qui oblige les vaisseaux venant du Levant à faire leur quarantaine, j'ubiins, au bout de deux jours, la permission de débarquer. Le grand maître Piulo me donna, ainsi qu'à mou gouverneur, un logement dans son palais...

« La première chose que lit le grand maître, fut de prier le chevalier d'Aquino, de l'illustre maison des princes de Caromanica, de vouloir bien m'accompaguer partout, et me faire les honneurs de l'île.

« Je pris alors pour la première fois l'habit européen, le nom de comte de Cagliostro, et je ne fus pas peu surpris de voir .\1totas revêtu d'un habitecciésiasiique et décoré de la croix de Malte... Je me rappelle avoir mangé chez M. le bailli de lîohan, aujourd'hui grand maître. J'étais loin de prévoir alors que, vingt ans après, je serais arrêté et conduit à la Bastille pour avoir été honoré de l'amitié d'un prince de même nom.

«J'ai tout lieu de penser que le grand maître Pinto était insli'uit de nionorigino. 11 me parla plusieurs fois du chérif et de Trébizonde; mais il ne voulut jamais s'expliquer clairement sur cet objet. Du reste, il me traita toujours avec la plus grande distinction, et m'offrit l'avancement le plus rapide, dans le cas où je me déterminerais à faire des vœux. Mais mon goût pour les voyages et l'ascendant qui me portait à exercer la médecine me firent refuser des olfres qui étaient aussi généreuses qu'honorables.

< Ci' fut dans l'île de Malte que j'eus le malheur de perdre mon meilleur ami, le plus sage, le plus éclairé des mortels, le vénérable Altotas. Quelques momentsavant samort, il me serra la main : « Mon fils, nn? dit-il, d'une voix presque éteinte^ ayez toujours devant les yeux la crainte de l'P^ternel et l'amour de votre prochain; vous apprendrez bientôt la vérité de tout ce que je vous ai enseigné.»

« L'île où je venais de perdre l'ami qui m'avait tenu lieu de père, devint bientôt pour moiun séjour insupportable... Le chevalier d'Aquino voulut bien se charger de m'accompaguer dans mt'S voyages, et de pourvoira tous mes besoins. Je partis en etrct avec lui. Nous visitâmes la Sicile...; de là, les différentes îles de l'Archipel; et, après avoir parcouiu de nouveau la Méditerranée, nous abordâmes à Naples, patrie du chevalier d'A-

(i8 iiisToi liK i)\ Mi'iî vi:! 1. 1. i;r x.

quino. Ses affaires ayant exigé de lui des voyages parliciiliers, je partis seul pour noiiie,av('c des lettres de crédit pourlesicur lîellonne, banquier.

« Arrivé dans cette capitale du monde chrétien, je résolus de garder Vincognito li; plus parfait. In matin, connue j'étais renfermé chez moi, occupé à me perfectionner dans la langue italienne, mon valet de chambre m'annonça la visite du secrétaire du cardinal Orsini. ('e secrétaire était chargé de me prier d'aller voir Son Éminence; je m'y rendis en eiïet. Le cardinal me lit toutes les politesses imaginables, m'invita plusieurs fois à manger chez lui, et me lit connaître la jikipart des cardinaux et princes romains, et notamment le cardinal d'York, et le cardinal Ganganelli, depuis pape èous le nom de élément XIV'. Le pape ilezzonico, qui occiq)ait alors la chaire de Saint-Pierre, ayant désiré de me connaître, j'eus plusieurs fois l'honneur d'être admis à des conférences particulières avec Sa Sainteté.

« J'étais alors (1770) dans ma vingt-deuxième année. Le hasard me procura la connaissance d'une demoiselle de (|ualité nonnnée Séraphina Félicliiani. Elle élait à peine au sortir de l'enfance; ses charmes naissants allumèrent dans mon cœur une passion que seize années de mariage n'ont fait que forlilier...

« Je n'entrerai pas dans le détail des voyages que j'ai faits dans tous les royaumes de l'Europe, je me contenterai de ciler les personnes de qui j'ai été connu. La plupart vivent encore... Qu'elles disent si, en tout temps et en tous lieux, j'ai fait autre chose que guérir gratuitement les malades et soulager les pauvres...

« J'observerai que, voulant n'être pas connu, il m'est arrivé de voyager sous différents noms. Je me suis appelé successivement le comte llaral, le comte Fenice, le marquis d'Anna... a

Joseph lîaKsamoo boi^no là celte liste, comme s'il avait oublié les auti-es noms qu'il a portés; et par une omission beaucoup plus giave, puisqu'elle tendrait à nous frustrer des pages les plus brillantes elles plus authentiques de son étrange Odyssée, il arrive de plein saut dans la capitale de l'Alsace, où nous l'avons pris au commencement de ce récit. Nous avons donc à raconter, à sa place, ce qu'il fil de plus prodigieux en

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Europe avant son entrée à Strasbourg. Mais, d'abord, revenons un moment sur ce qu'il dit de son origine et de ses premières aventures.

A la manière dont il accuse son ignorance relativement à ses parents, on voit qu'il paraît craindre d'être cru sur parole, et serait bien aise de faire penser qu'il en sait plus qu'il n'en veut dire. Une certaine aflectation de mystères et de réticences discrètes, quelques noms placés avec art dans squ récit, ont pour but manifeste d'insinuer qu'il est fds d'un grand maître de l'ordre de Malte et de la princesse de Trébizonde. Quelques écrivains naïfs lui ont, en effet, accordé cette illustre parenté. Mais des recherches très minutieuses auxquelles l'Inquisition de Rome s'est livrée pendant l'instruction de son procès, il résulte authenliquement qu'il était né h Palerme, le 8 juin 174"], da Pierre Balsamo et Félicia Braconieri, honnêtes marchands, très bons catholiques et veillant avec un soin particulier à l'éducation de leurs enfants.

Celui qui venait de leur naître fut baptisé sous le nom de Joseph. Les heureuses dispositions qu'il montra de bonne heure ayant faitjuger qu'il pourrait aller loin dans les lettres et dans les sciences, on le plaça au séminaire de Saint-Roch de Palerme, d'après l'avis de deux de ses oncles maternels, qui voulurent contribuer aux frais de ses études. Mais chez le jeune Balsamo, l'esprit d'indépendance et d'aventure était au.osi précoce que l'intelligence. Plusieurs fois il s'enfuit du séminair3, où sa conduite indisciplinée lui attirait de trop fréquentes cori'eclions. On le rattrapa un jour, au milieu d'une bande de petits vagabonds.

Joseph avait alors treize ans, il devenait urgent de prendre un parti à son égard. On le confia, sous bonne

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et sévère recommandalion, au père général de BonfraleUi, qui se trouvait alors de passage à Palerme, et qui l'emmena avec lui dans le couvent de cet ordre, aux environs de Cartagirone, en annonçant qu'il répondait de le faire moine.

Arrivé dans le couvent, Joseph Balsamo endossa, en effet, l'habit de novice ; ce qui lui était plus facile que d'en prendre l'esprit. Ayant été remis à la garde de l'apothicaire du couvent, il parut s'accommoder assez bien de ses relations avec ce frère, et apprit de lui, comme il le dit lui-même, les principes de la chimie et de la médecine. Il profita si bien des leçons de ce maître, qu'en peu 'de temps il se trouva en élat de manipuler les drogues avec une étonnante sagacité. Mais on remarquait que ses instincts le portaient à chercher surtout, dans ces premiers éléments de la science, les secrets qui peuvent le mieux servir et seconder le charlatanisme.

Il ne larda pas, d'ailleurs, à donner, encore dans cette maison, de nouvelles marques de son caractère vicieux, et il dut souvent être corrigé. Un jour, étant chargé au réfectoire, de faire la lecture d'usage pendant le repas, l'effronté novice se mit à lire, non ce qui était dans le livre, mais tout ce que lui 'suggérait son imagination pervertie. Dans sa lecture, il substituait aux noms des saints du martyrologe ceux des plus fameuses courtisanes. Un tel scandale ne pouvait être expié que par une rude pénitence. Elle fut ordonnée, mais Balsamo y échappa en sautant par-dessus les murs du couvent.

Après avoir couru la campagne pendant quelques jours, le novice émancipe prit le chemin de sa ville natale.

Dès son retour à Palerme, sa vie fut lil)re et même

tout à lait licencieuse. Il s'adonna quelque temps au dessin et à l'escrime, mais il y fit moins de progrès que dans l'art de l'escaniotage et de la ventriloquie. Il essaya ses premiers coups en ce genre, d'abord sur un de ses oncles, puis sur un notaire, enfin sur un religieux. On dit qu'il avait déjà eu quelques démêlés sérieux avec les gens de loi. quand l'affaire Marano, dont nous avons raconté les détails, le brouilla tout à fait avec la justice.

Forcé de quitter Palerme, Joseph Balsamo s'embarque sur une tartane qui fait voile pour Messine. Arrivé dans cette grande ville, il se souvient qu'il y a une vieille tante, nommée Vincente Cagliostro, laquelle passe pour posséder d'assez belles économies. Il se met à sa recherche; mais la bonne dame était morte depuis quinze jours, ayant donné la meilleure part de son bien aux églises de Messine et distribué le reste aux pauvres. En bon neveu, Balsamo paya à la mémoire de cette tante trop chrétienne un juste tribut de regrets. Mais voulant hériter d'elle en 'quelque chose, il lui prit son nom, et allongeant ce nom d'un titre de noblesse, il se fit appeler le comte Alexandre Cagliostro.

Notre nouveau gentilhomme allait, venait dans Messine, cherchant quelque bonne aventure. Un jour, comme il se promenait, tout rêveur, prés du môle, à l'extrémité du port, il fit la rencontre d'unpersonnage qui paraissait âgé de cinquante ans, et dont la figure et tout l'extérieur offraient quelque chose de fort l'trange. Le type n'était proprement ni grec, ni espagnol, mais il semblait combiner ces deux origines. Le costume, à quelques détails près, était celui d'un Arménien.

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Aux premières paroles que les deux promeneurs échangèrent, Balsamo, qui n'élail pourtant pas un esprit timide, se sentit dominé par l'ascendant de cet étranger. C'est qu'il se trouvait eu présence du fameux Altotas, de ce génie universel, presque divin, dont il nous a parlé avec tant de respect et d'admiration.

Cet Altotas n'est pas, d'ailleurs, un personnage imaginaire. L'inquisition de Rome a recueilli maintes preuves de son existence, sans avoir pu cependant découvrir où elle a commencé ni où elle a fini; car Altotas disparaît, ou plutôt s'évanouit comme un météore, ce qui, suivant la poétique des romanciers, autoriserait sulTisammenlà le déclarer immortel. Médecin, chimiste, magicien, Altotas, d'après quelques opérations qu'on lui attrihuo, doit avoir été plus versé dans certaines parties des sciences naturelles qu'on ne l'était communément à son époque, surtout dans les pays où il a voyagé. En acceptant Joseph Balsamo pour son disciple, il pouvait donc, sans vanité, se croire très capable de compléter une instruction scientifique déjtà heureusement ébauchée par le frère apothicaire du couvent de Gartagirone.

Comme magicien ou devin, Altotas donna sur-lechamp au jeune Balsamo une étonnante preuve de sa science. Il lui monti'a qu'il était instruit de tous ses antécédents, y compris le dernier, en le saluant du titre de gentilhomme.

A cette preuve il en ajouta bientôt une autre, d'un caractère moins railleur et d'une utilité plus positive. La promenade s'étant prolongée, ils arrivèrent, de rue en rue, jusqu'à une petite place ombragée de sycomores, et au «entre de laquelle jaillissait une jolie l'untaine. Là son compagnon l'arrêtant :

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« Monsieur, dit-il, voici la maison que j'iiabite. Je n'y reçois personne; mais, comme vous êtes voyageur, jeune et gentilliomme (il persévéraitdans sa raillerie), comme d'ailleurs vous êtes animé de la noble passion des sciences, je vous autorise à venir me voir. Je serai visible pour vous demain, à onze lieures et demie de la nuit. Vous frapperez deux coups à ce marteau (il lui désignait la porte d'une maison petite et basse), puis trois autres coups lentement. On vous ouvrira. Adieu, llàtez-vous de rentrer à votre auberge. Un Piémontais cherche à vous voler, dans ce moment-ci, les trentesept onces d'or ciuc vous avez enfermées dans une valise, contenue elle-même dans une armoire, dont vous avez la clef dans votre poche droite. Votre serviteur. »

Caglioslro, c'est ainsi que nous le nommerons désormais, courut à son hôtellerie, et surprit, en effet, un Piémontais, son voisin de chambre, occupé h crocheter la serrure de l'armoire où était enfeimé le reste des soixante onces d'or escroquées à Marano. En propriétaire légitime et indigné, il saisit son larron et le livra à la maréchaussée.

Le lendemain, entre onze heures du soir et minuit, le jeune homme fut reçu dans le laboratoire d'Altotas. C'était une vaste pièce, pourvue de tout l'étrange mobilier d'un alchimiste. Là, une courte conversation entre le savant et celui qui aspirait à devenir son disciple, se termina par cette sorte d'examen :

Altotas. Gomment fait-on le pain?

Gagliostro. Avec de la farine.

Altotas. Et le vin?

Gagliostho. Avec du raisin,

Altotas. Gomment fait-on l'or?

Ga(;liostko. J'allais vous le demander.

— Nous résoudrons le problème une aulue.fois, dit AKolas. Mon projet est de partir pour le Caire. Je'une homme, voulez-vous me suivre?

— Si je le veux ! » s'écria Ca^liostro avec transport. Et sans plus de délibération, le départ fut fixé au surlendemain.

Unbàtiment génois, qui allait mettre à la voile pour le Levant, prit nos deux voya-eurs à son bord. Pendant la traversée, ils aimaient à causera l'écart sur le pont. Dans ces entretiens, Canliostro, malgré son respect pour son mentor, cherchait souvent à le sonder, et employait mille détours adroits pour arriver à connaître l'histoire d'un homme qui connaissait si bien la sienne. Altotas, las d'avoir toujours à déjouer la môme stratégie, lui déclara, une fois pour toutes, qu'il ne savait rien lui-même sur sa naissance.

« Cela vous surprend, mon fils, lui dit-il, mais la science qui peut nous renseigner sur autrui, est pres- <iue toujours impuissante k nous révéler ce que nous sommes nous-mêmes. » Puis, lui ayant laconlé ce que ses souvenirs lui rappelaient relativement aux premières années de sa vie, et quelques-uns des événements de sa carrière aventureuse, il s'arrèla et lui dit :

« Je borne là mes confidences pour aujourd'hui. Un jour, si vous êtes digne de ma confiance, je vous révélerai ma vie tout entière. Je suis vieux, beaucoup plus vieux que vous ne pensez et que je ne parais l'être ■ mais je ronnais certains secrets pour conserver la vigueur et la santé. J'ai trouvé des procédés scienlifiques qni j.roduisent de l'or et des pierres précieuses- je sais dix ou douze langues; je n'ignore à peu près nendeeecpii <ompose la somme des connaissances

liumaiiies; rien ne m'étonne, rien ne m'afflige, si ce n'est le mal que je ne puis empêcher, et j'espère arriver avec calme au terme de ma longue existence. Quant à mon nom, il faut bien que vous le sachiez, si toutefois, mes voisins à Messine ne vous l'ont pas appris : je me nomme Altotas. Oui, ce nom est bien à moi, je l'ai choisi entre mille, et je me le suis donné eu toute propriété. Cela dit, mon jeune compagnon, allons prendre ducale; voilà le soleil qui se lève sur la mer, et l'ile de Malte qui montre au loin son blanc rocher, couronné de bastions. »

Cagliostro, malgré ses affirmations, né voyagea jamais, en compagnie d'Altolas, dans l'Afrique proprement dite, ni probablement eu Asie. Il est du moins fort douteux qu'il ait visité l'Arabie, et ce serait, dans tous les cas, le dernier terme de ses courses hors de l'Europe et de l'Egypte. Mais il est constant, d'après la relation de la procédure de l'Inquisilion, qu'il parcourut, avec Altotas, outre l'Egypte, diiïérentes îles de l'Archipel et les côtes de la Grèce.

Débarqués tous deux à Alexandrie, ils y demeurèrent quarante jours, qui furent très bien employés pour leurs finances. Grâce à des opérations chimiques dont Altotas avait le secret, ils fabriquaient, avec du chanvre pour matière première, des étoffes qui imitaient l'or. Les résultats qu'ils obtenaient étaient si merveilleux, que les industriels du pays se présentèrent en foule, pour acheter leurs procédés.

Il est bien permis de croire qu'au milieu de ces excellentes alïaires, nos âeiw philosophes oublièrent de visiter les pyramides, les hypogées, les ruines de Memphis, l'ile Eléphantine, les temples d'Athor et de Luxor, et qu'ils ne remonlèrent point jusqu'aux cala-

racles du Nil. Le caractère industriel de leur voyage est bien établi, tandis que son cai'aclère scientifique n a pour garant que le récit, fort suspect, de Caglioslro.

Dans l'île de Rhodes, où ils se rendirent, en quittant Alexandrie, ils réalisèrent encore des profits considérables, par les mêmes opérations de chimie industrielle. De Là ils voulurent repasser en Egypte, pour exploiter le Caire, qui était compris, comme on l'a vu, dans l'itinéraire d'Altotas; mais des vents contraires poussèrent leur bâtiment vers Malte.

Débarqués dans cette île, ils se firent présenter au grand maître Pinto, qui devait être pour eux une mine d'un riche produit.

Le chef suprême de la chevalerie de Malle était un personnage dans le genre du cardinal de Rohan. Entiché de chimie, comme beaucoup de grands seigneurs de cette époque, il n'avait que des connaissances très bornées dans celle science; mais, en revanche, sa disposition d'esprit le portait à tout croire en fait de merveilleux. Pinto n eut donc rien de plus pressé que de livrer son laboratoire aux deux étrangers, qui se mirent à y travailler avec un impénétrable mystère. Tout ce qu'on sait de leurs opérations, c'est qu'elles coûtèrent des sommes énormes au grand maître de Malte.

Si le résultat ne le paya pas de ses avances la cause en est peut-être dans la subite disparition d'Altotas. C'est en effet dans cette île de Malte, comme le rapporte Cagliostro, qu'il plut au grand magicien de se rendre définitivement invisible aux yeux des mortels.

Pinto prouva, néanmoins, qu'il ne gardait pas rancune de ce qui s'était passé dans son laboratoire ; car, au moment où Cagliostro prit congé de lui, pour se rendre à Xaples, il le recommanda très chaleureuse-

LUS [>UOI)[(;h;S 1M-: CA(;hlOSTU(t. 77

ment à un jeune chevalier de Malle qui s'cîiibarqnait avec lui, }toui' la même dcstinalion. Grâce aux bons oriicc? du chevalier d'Aquino, de Tillustre maison de Caramanica, et aussi à l'argent dont il se trouvait alors abondamment pourvu, Caglioslro fit à Naples une certaine figure, et })ut trouver accès auprès de plusieurs grands personnages.

Dans cette ville était alors un prince sicilien. La liaison qu'il noua avec ce compatriote, rappela soudain à Caglioslro les souvenirs de son pays natal. Le prince était précisément atteint de l'épidémie régnante : comme Pinto, il avait soif de l'or alchimique. Cagliostro sut tellement le charmer par ses savantes théories^ que son riche compagnon lui proposa de l'emmener avec lui, pour en faire l'application, dans unchàleau qu'il possédait en Sicile. Cagliostro s'y laissa conduire, oubliant qu'une fois en Sicile, il allait se trouver bien près de Palerme et peut-être de l'homme aux soixante onces d'or, l'implacable Marano, qui n'avait pas renoncé à sa vengeance.

Une ancienne connaissance qu'il rencontra le rappela bientôt au sentiment de ce péiil. C'était un des mauvais sujets qui avaient joué le rôle de ces malins diables dont le bâton avait laissé des traces si cuisantes sur le dos de l'orfèvre. Sans être savant, quoique prêtre défroqué, ce vaurien avait aussi son procédé pour faire de l'or, et il proposa à Cagliostro de l'exploiter avec lui. 11 s'agissait d'aller établira Najjles une maison de jeu, qui serait ouverte aux nombreux étrangers voyageant en Italie. Cagliostro ayant accepté, prit congé de son prince, qui en était pour quelques frais avec lui, et qui n'avait pas môme eu le temps de Vapprécier à sa véi'itable valeur.

Dans un des premiers villages napolitains où les deux compagnons descendirent, ils eurent déjà une mauvaise aventure. Des carabiniers royaux les arrêlèrent, comme gravement soupçonnés de l'enlèvement d'une femme. Toutes les perquisitions auxquelles on se livra dans leur hôtel, n'ayant pas abouti à faire retrouver kl femme désignée, on les relâcha ; mais la police garda de cet incident une impression défavorable, dont Cagliostro s'aperçut bien. Il résolut de gagner les Etats romains, parti fort prudent, qui eut d'abord l'avantage de le débarrasser de son compagnon, celui-ri s'étant souvenu de son ancienne tonsure, et de quelques antécédents qui lui faisaient redouter le voisinage du saint-office.

A Rome, (Jlagliostro débuta par une conduite des plus édifiantes. On le vit fréquenter les églises, rern- })Hr ses devoirs de religion, hanter les palais des cardinaux. Informé des rapports qu'il avait eus avec le grand maître de la chevalerie de Malte, le bailli deBreteuil, alors ambassadeur de l'ordre de Malte près le saint-siège, raccueillit avec faveur, et lui procura d'autres relations honorables. C'est ainsi qu'on peu de temps, Cagliostro se fit dans la haute société romaine et étrangère une riche clientèle, à laquelle il débitait gratis des histoires merveilleuses et, moyennant de bons ducats, des spécifiques pour tous les maux. 11 jouissait avec modération de la fortune qui lui arrivait, et s'il ne pouvait pas vivre sans un certain luxe, du moins ne se permettait-il que des plaisirs décents.

Ce fut à cette époque que, passant un soir sur la place de la Trinité-des-Pèlerins, devant le magasin d'un fondeur de bronze, Cagliostro vit une charmante jeune fille, qui prenait le frais au rez-dc-

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chaussée de cette maison. Lorenza Feliciani fit sur loi une telle impression que, deux jours après, il la demandait en mariage à ses parents. Sa fortune apparente, son titre aristocratique et les belles relations qu'il avait dans la société romaine, le représentaient comme un excellent parti aux yeux de Feliciani. Il fut donc agréé, et après la célébration du mariage, les deux époux demeurèrent dans la maison du beaupère.

On pourrait croire qu'arrivé à ce point, ayant acquis une situation honorable et aisée, notre aventurier songea à mettre un terme à sa vie vagabonde et à se ranger définitivement. Il n'en fit rien.

Le témoignage de tous les biographes, amis ou ennemis de Gagliostro, est unanime pour affirmer que Lorenza Feliciani n'était pas seulement jeune et belle, mais encore riche de toutes les qualités du cœur, tendre, dévouée, honnête et modeste, comme les parents qui l'avaient élevée, en un mot, une femme véritablement faite pour le bonheurdomeslique. Quelles durent être sa douleur et sa honte, quand son mari, dans leurs entreliens intimes, se mit cà la railler sur ses principes de vertu, et à lui représenter le déshonneur d'une femme comme un moyen de fortune, sur lequel on devait pouvoir compter dans l'association conjugale.

Lorenza, épouvantée de l'aveu de pareils sentiments, s'en plaignit h sa mère, qui fit une esclandre et courut conter cette infamie à son mari. Ce dernier entra en fureur à son tour, et mit Gagliostro à la porte de sa maison. Mais Lorenza, par tendresse ou par devoir, ne voulut point séparer son sort de celui de son époux.

La maison qu'ils allèrent habiter fut bientôt ouverte aux chevaliers d'industrie, si nombreux dans la sainte

80 lllSTOiriE Dr MKItVtlLLKlX.

vUle (le Rome. Gagliostro devint pour quelque temps Tassocié de deux de ces hommes. L'un, qui s'appelait Ottavio Nicasti'O, fut pendu plus tard; Tautre, qui se faisait appeler le marquis d'Agliata, contrefaisait les écritures avec une perfection extraordinaire. Comme ce dernier semait l'or el l'argent à pleines mains, on le soupçonnait de battre monnaie avec son art. Si Cagliostro ne reçut jamais d'argent provenant d'une pareille source, il en tira du moins plusieurs brevets d'officier supéiieur, que dWgliala s'amusait à composer pour s'entretenir la inain, quand il n'avait pas un meilleur emploi de son temps.

Mais la mésintelligence se mit dans cette association . Nicastro, qui croyait avoir à se plaindre de ses complices, les dénonça à la police pontificale. Averti à temps, le marquis d'Agliata partit deRome, emmenant Cagliostro el sa femme, pour les beaux yeux de Lorenza.

Les fugitifs avaient pris la route de Venise par Lorctte. Rs ne s'arrêtèrent qu'à Rergame, et comme ils s'y livraient à des opérations moins légales que lucratives, l'autorité, qui avait reçu des renseignements sur eux, donna ordre de les arrêter. D'Agliata, toujours sur le qui-vive, eut encore le temps de fuir; mais il ne sauva que lui cette fois : Cagliostro et Lorenza furent mis en prison.

Cependant l'inslruclion n'ayant rien pu établir contre eux, au bout de quelques jours on leur rendit la liberté, avec injonction de quitter la ville sur-le-champ. Celte mesure était plus dure pour eux que la détention, car d'Agliata ayant emporté la caisse, les deux époux se trouvaient dans le plus complet dénûment.

Dans celte situation, il leur vint à l'idée d'entrepi'endre un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.

LES l' Il ( » I) l G ES D !■: C A G L l ( ) S T R 0. 81

Ayant traversé les États du roi de Sardaigne, sous l'iiabit de pèlerins, ils arrivèrent à Antibes, et de là purent gagner l'Espagne et arriver à Barcelone. Tous leurs moyens d'existence, pendant ce long voyage, furent les secours, qu'à l'aide de belles paroles ils savaient obtenir du clergé et des communautés.

Ils firent un séjour de six mois dans la capitale de la Catalogne. L'argent leur m.anquant pour vivre, voici l'expédient dont s'avisa Cagliostro.

lly avait dans levoisinage de leur auberge, une église qui appartenait à des religieux. Lorenza, ayant reçu les instructions de son mari, alla se confesser dans cette église, et lit croire à son confesseur qu'elle et son époux appartenaient tous deux aune illustre maison de Rome, qu'ils avaient contracté un mariage clandestin, et que, l'argent qu'ilsat tcndaientmanquant, ils se trouvaient un peu gênés. Le bon religieux la crut, et lui donna un peu d'argent. Le lendemain, il leur envoya unjambon en présent. Étant allé ensuite les visiter, il les salua en leur donnant le titre d'Excellences.

Tout allait pour le mieux, lorsque le curé de ce lieu, ayant conçu des soupçons, leur demanda leur contrat de mariage, qu'ils n'avaient point avec eux. Dans cet emi)arras, Cagliostro songea à recourir à la protection d'un personnage de qualité, et il lui détacha sa femme. (( Jeune, dit l'historien de l'Inquisition, d'une taille médiocre, blanche de peau, brune de cheveux, le visage rond, d'un juste embonpoint, les yeux brillants, d'une physionomie douce, sensible et flatteuse, elle pouvait exciter une passion. » C'est aussi ce qui arriva dans cette occasion, et dans beaucoup d'autres semblables. Donc, grâce à Lorenza, devenue déplus en plus docile à la morale de son mari, cette alfaire s'arrangea

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