HISTOIRE !)U M K U Y E 1 L L EUX
olVIigé de iairc un voyage, pour chercher une certaine lierhe ({ui lui manquait, cl sans laquelle il ne pouvait accomplir le grand œuvre. En même temps, il faisait croire à la dame qu'il était ohligc de se rendre à Home en toute hâte, par suite d'une maladie suhite de son bcaupèi-e. 11 reçut de Tun une bonne voiture de voyage, et de tous deux une bourse bien fournie d'argent.
Il partit avec le tout, non pour Rome, mais pour l'Espagne. La voiture fut vendue à Barcelone.
Gagliostro et Lorcnza passent successivement à Valence, àAlicanteet à (ladix. Dans cette dernière ville, ils rencontrent un autre fanatique de chimie, par lequel ils sô font remettre une lettre de change de mille écus, sous le prétexte ordinaire de se procurer des herbes et autres ingrédients nécessaires pour réaliser le grand œuvre.
Après ce nouveau coup, ils s'embarquent pour l'Angleterre.
A peine de retour à Londres, Caglioslro fit rencontre d'une vieille Anglaise, nommée Mme Fry, et d'un certain Scott, qui se livraient à des combinaisons pour gagner à la loterie, et à qui leur manie avait déjà coûté de fortes sommes. Quels bons clients pour lui! 11 leur persuada qu'il arrivait, par des calculs astronomiques à la connaissance des bons numéros. Seulement, ces calculs coûtaient cher à établir, et les incantations nécessaires pour attirer les numéros indiqués, coûtaient plus- cher encore. Du reste, le résultat était infaillil)le. (lagiiostro parlait avec tant d'assurance que nos joueurs le crurent, et mirent sur-le-ch.amp à sa disposition la somme qu'il exigeait pour ses opérations cabalistiques.
Il advint, par un hasard heureux, que quelques-uns des numéros choisis et influencés par l'enchanteur, firent gagner à Mme Fry un lot de cinquante mille
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francs. Le tour de faveur de lAI. ScoLt n'élait pas encore venu; mais après ce premier succès, qui pouvait douter qu'il n'arrivât, lorsque les calculs astronomiques relalifsàson jeu seraient terminés? Il ne s'at^issaitque de persévérer. Le naïf bourgeois persévéra; il persévéra longuement. Quant à Mme Fry, elle.ne quittait plus (lai>liostro ; elle l'accablait égalementet de ses obsessions et des témoignages de sa reconnaissance. Mais Cagliostro la désespérait par son obstination à refuser tous ses cadeaux. Il lui déclaracnfm que, si elle voulait absolument laire de nouveaux sacrifices, il valait mieux les consacrer à l'accomplissement d'une grande opération chimique des plus fructueuses, c'est-à-dire à la multiplication des diamants et de l'or enfouis dans le sein de la terre.
Séduite par les promesses de Caglioslro, Mme Fry acheta un magnifique collier de diamants et une superbe boîte d'or. Les cinquante mille francs gagnés à la loterie lui suffisaient à peine à cette acquisition, mais elle ne marchanda pas. Ayant passé les brillants au cou de Lorenza, la vieille Anglaise glissa la boîte dans la poche de la veste de M. le comte, et altenditl'événement, qui devait s'accomplir d'après le programme suivant :
La boîte et les diamants seraient enfouis dans de la terre végétale, et y demeureraient pendant un certain temps. Là, les diamants devaient se gonller et se ramollir. Alors, au moyen d'une certaine poudre cjduoHd(()ih', le savant alchimiste les durcirait de nouveau, et en raison de leur grosseur augmentée, et de leur poids proportionnel à leur grosseur, ils auiaient gagné au centuple. La Ijoîte d'or elle-même, objet assurément fort accessoire, devait prendre des proportions quadruples et peser en conséquence.
Cette œuvre merveilleuse de la nature se fît trop at-
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tendre. Mme Fry perdit patienre, proljablcmcnt parce qu'elle comprenait enfin qu'elle avait perdu ses diamants. Scott, de son côté, las de nouvrlr des numéros de loterie rebelles à tous les calculs et à tous les charmes, se joignit à elle pour déférer (laylioslro à la justice.
Sur leur dénonciation, il fut emprisonné; mais les actes de cette cause dressés à Londres portent que ses accusateurs ne pouvant produire aucun témoin des remises d'argent qu'ils lui avaierit faites, Cagliostro nia effrontément avoir rien reru et se tira d'affaire par le serment dérisoire'. Du reste, il prétendit, devant ses juges, connaître la cabale, et il couronna sa défense en proposant de deviner le premier numéro qui devait sortir à la loterie l'année suivante.
Arrêtons-nous à ce moment de l'histoire de notre aventurier, car une véritable révolution va maintenant s'accomplir dans son être et dans son existence. C'est, en effet, pendant ce second séjour à Londres, que le charlatan vulgaire disparaît toutàcoup, et fait place au personnage qui va llgurer de la manière la plus imposante sur la scène du monde. Ici finit le faiseur de dupes et commence l'homme extraordinaire. Son langage, son maintien et ses manières, tout a cliangé chez lui. Ses discours ne roulent que sur ses vovages en Egypte, à la Mecque, et dans d'autres contrées lointaines, sur les sciences auxquelles il a été initié au pied des Pyramides, sur les secrets de la nature que son génie a pénétrés. Toutefois, il parle peu, et le plus souvent il se renferme dans un mystérieux
1. Ces actes sont reprDduits d'après raulcur de la Vie de Balsamo, extraite de sa procédure, dans l'ainiscule que nous avons déjà cité et qui a pour titre : Ma correspondance avec le comte de Cagliostro.
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silence. Quand on l'interroge avec des prières réiléri'es, il daitine tout au plus consentir à tracer son chiffre, figuré par un serpent qui a une pomme à la bouche, et qui est percé d'une llèche : c'est l'indice que la sagesse humaine doit se taire sur tous les mystères qu'elle a pénétrés.
dette transformation morale qui s'accomplit chez Cagliostro pendantson séjour à Londres, coïncide avec son affdiation à la franc-maçonnerie, et provint sans doute de celte circonstance même. Vers le milieu du xviii' siècle, la franc-maçonnerie était devenue en Europe une puissance occulte d'une certaine importance. Nul doute que Cagliostro n'eût compris tout le parti qu'il pouvait tirer, dans le sein de cette association mystique, des connaissances qu'il avait recueillies pendant son voyage en Orient, la terre classique des prestiges.
Quoi qu'il en soit, le nouvel adepte, à peine initié à la franc-maçonnerie, conçut le plan d'une institution rivale et plus véritablement puissante que la francmaçonnerie traditionnelle : nous voulons parler de la maçonnerie dite égf/plienne, dont Cagliostro devait s'instituer bientôt le chef suprême.
Mais d'où lui était venue la première idée de celte nouveauté, que, malgré ses assertions, il n'avait certes pas rapportée des Pyramides? Une correspondance anglaise, imprimée chez Treutel, à Strasbourg, en 1788, nous fournit sur ce point un renseignement curieux. Il est dit, en parlant de Cagliostro :
« Initié aux mystères de la maçonnerii', il ne cessa, tant qu'il fui à Londres, (le IVéïinenter les différentes loges. Peu de temps avant de quitter celle ville, il aciietii d'un libraire un manuscrit qui paraissait avoir appartenu à un certain («eorgcs Goston, qui lui élait absulumeul inconnu. Il vil qu'il traitait di' la ma-
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roiiiieiiL' éi^yiilu'Uiic, mais suivant un syslènu! qui avait quelque chose (le nia.yiqne et de superstitieux. II résolut cependant (le iornier sur ce plan un nouveau rite de la maçonnerie, eu écartant, dit-il, tout ce qu'il poun-ait y avoir d'impie, c'est-à-dire, la magie et la superstition. Il établit, en effet, ce système, et c'est le rite dont il est le fondateur, ({ui s'est propagé dans toutes les parties du monde, et qui a tant contribué à l'étonnante célébrité de son auteur, »
Telle est la vuloaire ot^inine qirassiunent, ati rite égyptien ceux qui ne veulent pas ciboire que Cagiiostro en ait reçu la tradition directement des successeui\s d'Enoch et d'Elie.
Quoiqu'il en soit, à partir de ce temps, Gaglioslro entre dans sa carricre de faiseur de miracles. Non seulement il passe pour avoir trouve l'art de prolonger la vie au moyen de la pierre philosophale, mais on sigfiale que, pour la première fois, il commence à guérir les malades qui réclament ses secours. Ce dernier fait est avancé par le familier de l'Inquisition quia écrit sa vie ', et quand ce biographe affirme, on peut le croire, car c'est un historien qui a pris en grippe son héros.
Quels étaient les moyens que Joseph Balsamo employait pour opérer ou pour tenter ses cures? Gomment il apparut sur la scène dans le temps même où elle était occupée par Mesmer, c'est-à-dire en 1780, on a voulu faire de lui le rival de Mesmer et l'on a prétendu que tous deux puisaient leui\s prestiges à la même source. Cagliostro, moins restreint dans les apl)lications qu'il savait faire de l'agent commun, plus
1. Vie de Joseph Balsamo, connu sons le nom de comtede Caglioslro, exlraile de la procédure hislrnite contre lui à Home en 17!J(), traduile d'après l'original italien, imprimée à la chambre aposloUiiue, enrichie de notes curieuses et ornée de son portrait. \ vol. iii-8, à Paris et à Strasbourg, 1791.
I,ES pnODlOES l)V. C.AC. I.IOSTRO. ;)|
f^nnyelopccliqne quo Mesmer, aurait, en quelque sorte, généralisé le magnétisme, (lagliostro guérissait aussi bien que Mesmer, mais il guérissait sans passes, sans baguettes de fer, sans manipulations, sans baquet, et tout simplement en touchant, ce qui le rapprochait plus de Gassner et de Greatrakes que de Mesmer. Autre différence : Gagliostro n'exploitait point ses malados, au contraire. Dans toutes les villes oii il devait passer, de confortables cliniques étaient préparées par ses agents et à ses frais, et là, tous ceux qui venaient lui demander leur guérison, la recevaient de sa main, avec des secours pour leurs besoins et même pour ceux de leurs familles. Gagliostro était prodigue: il le prouvait par les larges aumônes qu'il semait sur son passage. Du reste, profondément muet sur l'origine de sa fortune, il gardait le même silence sur la nature de son agent, et ne livrait rien à discuter aux savants, aux médecins ni aux académies. Il procédait avec audace, agissait d'autorité, et produisait partout un étonnement, qui fit, sans aucun doute, une part de son succès. Le roi Louis XVI, qui se moquait de Mesmer, déclarait coupable de lèse-majesté quiconque ferait injure à Gagliostro. Notre sublime charlatan n'eut donc pas, à ce titre, de démêlé avec M. de Sartines.
Mais les cures médicales de Gagliostro n'étaient qu'un hors-d'œuvre dans sa carrière de magnétiseur universel, ou tout au plus un moyen calculé pour semettre en crédit parmi la foule. Sa belle stature et sa haute mine, relevées piir un costume de la plus bizarre magnificence, sa nombreuse suite et le grand train qu'il menait dans ses voyages, attiraient naturellement sur lui tous les yeux, et disposaient les esprits