IV
tre les plus belles femmes deranliquité : celte Aspasie, cette Leonlium, cette Sapho, cette Faustinc, cette Sémiramis, cette Irène, dont on a tant parlé. Je trouvai bien doux de tout savoir sans apprendre, de disposer des trésors de la terre sans les mendier auprès des rois, de commander aux éléments plutôt qu'aux hommes. Le ciel me fit naître généreux. J'ai de quoi satisfaire mon penchant. Tout ce qui m'environne est riche, aimant, prédestmé. »
Comme nous l'avons dit, on manque de détails précis sur les miracles de cet homme extraordinaire qui disait avoir bu avec Jésus-Christ aux noces de Cana, et dont les récits non moins savants que fabuleux, étaient enjolivés de circonstances si heureusement trouvées, qu'on l'eiit volontiers pris pour un contemporain des choses qu'il racontait. On n'a jamais rien su de certain sur son origine, ni sur la source de ses richesses, qui paraissent avoir été considérables. On a supposé qu'il était un de ces espions, magnifiquement dotés, que les cours entretiennent quelquefois dans les cercles aristocratiques des diverses capitales. Quoi qu'il en soit, les finances du comte de Saint-Germain n'étaient jamais épuisées, tandis que celles de Cagliostro l'étaient fort souvent comme on l'a vu. Mieux que le divin Cagliostro, le dieu, des croyants sut encore prendre très bien ses mesures pour faire croire à son immortalité. Ce fut dans les jours les plus brillants de sa gloire, après avoir fasciné la haute société de Paris, et vécu dans l'intimité d'une maîtresse du roi (madame de Pompadour), qu'il disparut un jour, sans laisser de traces, voulant cacher sa mort avec autant de soin qu'il avait caché sa naissance. Par malheur, les biographes, gens très curieux par état, ont
découvert que le comte da Saint-Germain avait fini ses jours comme un simple mortel, à Sleswig, en 4784.
Après leur initiation par le comte de Saint-Germain, initiation vi-aie ou fausse, car nous n'en avons pour garant qu'une relation qui aurait besoin elle-même d'être garantie, Cagliostro et sa femme passèrent en Courlande, où ils établirent des loges maçonniques selon le rite égyptien. La beauté de Lorenza fit tourner la tète à plus d'un grand personnage du pays. Elle était d'autant plus désirée que son mari lui faisait alors jouer le rôle de femme respectable. « A Mittau, dit un écrivain que nous avons déjà cité, le nombre des poursuivants devint considérable; l'or et les bijoux tombaient par monceaux aux pieds de cette nouvelle Pénélope, qui filait et défilait sa toile avec une admirable adresse. » Ce fut alors que, suivant l'historien de l'Inquisition, Cagliostro, puissamment secondé par les charmes de Lorenza, se serait rendu maître des esprits d'une grande partie de la noblessse de Courlande, au point que les plus enthousiastes lui auraient offert de détrôner le duc régnant pour le mettre à sa place.
Il faut mentionner ici, d'après l'historien de l'Inquisition, deux prodiges qui signalèrent le séjour de Cagliostro en Courlande, et dont le premier fit grand bruit en Europe.
« Parmi les circonstances qui contribuèrent à sa haute
réputation, la plus frappante, sans doute, fut l'événement qui justifia la préiiiction qu'il avait faite sur Scieffort, à Dantzick. Cagliostro avait prédit la mort de cet illuminé célèbre. Sciell'ort se tua, en effet, d'un coup de pistolet. Les maçons, qui étaient un grand nombre à Mittau, invitèrent le prophète à leurs loges; il s'y rendit, et il y présida en qualité de chef et de visiteur. Ces différentes loges suivaient les dogmes et les rites de Scieffort, du Suédois Swedenborg, et de M. Fale, pontife des juifs
qui sont tous regardés comme docteurs de la loi chez les illuminés Cagliostro fonda près d'eux une loge d'hommes et
de femmes, avec toutes les cérémonies prescrites dans son livre, 11 parla, comme vénérable, dans l'assemblée et il parla toujours bien, toujours soutenu comme à l'ordinaire, de l'inspiration et de l'assistance de Bien. Mais tout cela n'ayant pas suffi pour éclairer ses auditeurs, il s'engagea à leur donner une preuve réelle de la vérité des maximes qu'il annonçait
» 11 fit donc venir en loge un petit enfant, fils d'un grand seigneur ; il le plaça à genoux devant une table, sur laquelle était une carafe d'eau pure, et derrière la carafe, quelques bougies allumées : il fit autour de lui un exorcisme, lui niiposa la main sur la tête, et tous deux dans cette altitude adressèrent leurs prières à Dieu pour l'heureux accomplissement du travail. Ayant dit alors à l'enfant de regarder sous la carafe, celuici s'écria tout à coup qu'il voyait un jardin, connaissant par là que Dieu le secourait. Cagliostro prit courage, et lui dit de demander à Dieu la grâce de lui faire voir l'ange .Michel.
» D'abord l'enfant dit : « Je vois quelque chose de blanc, sans distinguer ce que c'est. » Ensuite, il se mit à sauter et à s'agiter comme un possédé, en criant : « Voilà que j'aperçois un enfant comme moi, qui me parait avoir quelque chose d'angélique. » Et il en donna une description conforme à l'idée qu'on se fait des anges.
» Toute l'assemblée, et Cagliostro lui-même, restèrent interdits. 11 attribua encore ce succès à la grâce de Dieu, qui, à l'entendre, l'avait toujours assisté et favorisé. Le père de l'enfant désira alors que son fils, avec le concours de la carafe, pût voir ce que faisait en ce moment sa fille aînée, qui était dans une maison de campagne distante de quinze milles de Millau. L'enfant étant de nouveau exorcisé, ayant les mains du vénérable imposées sur sa tète, et les prières habituelles ayant été adressées au ciel, regarda dans la carafe, et dit que sa sœur, dans ce moment, descendait l'escalier et embrassait un autre de ses frères. Cela parut alors impossible aux assistants, parce que ce même frère était éloigné de plusieurs centaines de milles du lieu où était sa sœur. Cagliostro ne se déconcerta pas; il dit qu'on pouvait envoyer à la campagne pour vérifier le fait, et tous lui ayant baisé la main, il ferma la loge avec les cérémonies ordinaires.
» On envoya, en effet, à la campagne; tout ce que l'on avait refusé de croire se trouva vrai. Le jeune honuiie, embrassé par
sa sœur, venait d'arriver des pays étrangers. Les hommages, les admirations furent prodigués à Cagliostro et à sa femme..
« 11 continua à tenir des assemblées selon son système, et à faire des expériences avec la carafe et l'enfant. Une dame désira que la pupille ou la colombe vît un de ses frères qui était mon encore jeune; l'enfant le vit en effet. « 11 paraissait gai et content », ce qui me fit penser, dit Cagliostro, qu'il était dans un lieu de bonheur; et je fus confirmé ensuite dans cette croyance, parce que, dans les informations que je fis, je sus qu'il avait vécu en bon protestant'. »
Ce récit est important pour nous, car il montre en quoi consistaient surtout les prestiges que Cagliostro opérait, et qui lui servaient à émerveiller son monde. La vue des personnes mortes ou vivantes, leur apparition dans des miroirs ou des carafes pleines d'eau, telle était la principale de ses opérations cabalistiques.
Ce que Cagliostro monti^ait alors en Allemagne, il le reproduisit à Paris, où les apparitions dans son miroir magique furent ce qui étonna le plus la ville et la cour. Notre opinion est qu'il avait appris cette pratitique dans son voyage en Egypte. Nous avons rapporté, dans le volume précédent-, les opérations au moyen desquelles les sorciers de l'Egypte font apparaître l'image des personnes mortes ou vivantes dans des boules pleines d'eau, ou dans le creux de la main. Ces opérations sont d'une date si ancienne qu'elle se perd dans la nuit des temps. C'est en séjournant à Alexandrie, au Caire, et dans quelques autres villes de l'Egypte, en compagnie de son maître Altotas, que Cagliostro fut, probablement, initié au secret de ce
1. Vie de Josejili Balsamo, extraite de la procédure instruite contre lui à Rome en IT'JO; chap. m. p. 1-21. •2. Le magnétisme animal, page 37 i.
phénomène, alors inconnu en Europe. Il l'imporla d'abord dans les loges maçonniques, pour obtenir le grade supérieur qu'il ambitionnait, et, ])lus lard, il le produisit devant le public, qui devait rester confondu de surprise à la vue de pareils effets. Plus habile que Mesmer, Cagliostro ne livra à personne l'examen des moyens qu'il employait, et son auréole de thaumaturge ne put dès lors être entamée par les objections des savants, ni les rapports des académies.
Cagliostro et Lorenza ayant quitté le Ilolstein, comblés d'honneurs et chargés de présents, se rendirent à Saint-Pétersbourg. On sait déjà comment ils durent sortir de cette capitale, par suite de l'influence immodérée que Lorenzaavait prise sur le premier ministre Potemkin; il nous reste à dire quelques mots des actes de Cagliostro pendant le séjour qu'ils y firent.
Le prince Potemkin avait fort bien accueilli le mari, avant de savoir ce que valait la femme. Sans croire que cet étranger fut un homme divin, il pensa d'abord trouver en lui un empirique qui pouvait avoir en chimie quelques connaissances utiles. Mais, après bien des annonces merveilleuses et un fastueux étalage de science alchimique, tout ce que Cagliostro put offrir au ministre, ce fut de composer un nouvel alliage pour les boutons d'uniformes, et il ne put pas même tenir parole. Sur ce point, le savant venait d'être pris en défaut; le magicien ne trouva guère plus de crédit parmi les grands seigneurs sceptiques de Saint-Pétersbourg. En homme prudent, Cagliostro renonça, dés lors, auprès de la cour de iUissie, à tout ce qui avait une apparence de sorcellerie, et se donna simplement comme médecin.
Il eut bientôl l'occasion de faire, en celte qualité, le chef-d'œuvre d'un art transcendant ou d'unc'diabolique audace. Al. Jules de Saint-Félix raconte comme il suit cette aventure :
« L'enfant d'un grand seigneur était dangereusement malade. Ji avait à peine un an. i>ienlùt les médecins déclai'èrent qu'ils n'avaient plus d'espoir de le sauver. On i)arla de Cagliostro au comte et à la comtesse Il fut appelé, l'enfant était à toute extrémité. Cagliostro examina le malade, et promit hardiment de le rendre à la santé, mais à la condition qu'on tran.^porterait chez lui cet enfant presque morihund. Les parents y consentirent avec peine; mais ils ne voulurent pas renoncer à ce dernier moyen de sauver la vie à leur iils hien-aiiné.
ï Au bout de huit jours, Cagliostro vint déclarer à la famille que l'enfant allait mieux, mais il continua à interdire aux parents toute visite. Au bout de quinze jours, il j)ermit au père de voir son enfant quelques instants. Le comte, transporté de joie, après sa visite au ujalade, otfi'it à Cagliostro une sonmie considérable. Celui-ci refusa, déclarant qu'il n'agissait que dans un but d'humanité, et qu'il rendrait l'enfant de santé parfaite, sans accepter la moindre rémunération.
» Cette générosité de conduite, cette noblesse de sentiments excitèrent un enthousiasme universel à Saint-Pétersbourg. Les détracteurs du comte de Fénix (c'est le nom que Cagliostro avait pris en arrivant en Russie) eurent la bouche close et demeurèrent confus. Partout où se montrait le célèbre étranger, i! était entouré et fêté. Des malades illustres se présentaient chez lui. 11 les congédiait avec une rare politesse, avec une aménité charmante, en déclarant qu'ils avaient à Saint-Pétersbourg les plus habiles praticiens à leurs ordres, et qu'il se garderait bien de traiter les clients de ses maîtres, se regardant comme le plus humble de leurs confrères. Mais si des infirmes ou des malades de la classe pauvre venaient réclamer son ministère, il leur prodiguait ses soins, ses médications, les soulageait, les guérissait quelquefois, et de plus, les assistait de sa Ixiurse avec une générosité princière.
» Vraiment cet homme était étourdissant. Le médecin avait réhabilité le charlatan; le bienfaiteur avait racheté l'aventurier. Le peuple commençait à le regarder comme un être surnaturel,
lOi HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
et les hautes classes, forcées de l'admirer, lui rendirent toute leur estime.
» La belle Lorenza ne contribuait pas peu au succès de son mari. Aux elixirs, aux spécifiques que distribuait le comte Fénix, elle ajoutait l'aimant de son regard et l'enchantement de ses paroles
3» Il faut convenir qu'à cette époque la conduite de Cagliostro était d'une habileté merveilleuse; il avait trouvé le secret infaillible pour réussir. On était à la veille de le prendre au sérieux, lui, sa morale et sa science, et pour peu qu'il eût joué son jeu avec prudence, pour peu surtout que Lorenza eût voulu y aider, Pétersbourg, la cour, les boyards, l'impératrice même accepteraient ce personnage étrange comme un esprit supérieur, un inspiré d'en haut, un ange incarné qui pouvait accomplir des miracles. On était bien près alors de croire à sa longévité de vingt siècles, à sa divination, à ses secrets surnaturels, à son élixir de vie, à ses fourneaux redoutables, à son or et à ses diamants. Qui sait? on eût peut-être accepté la franc-maçonnerie égyptienne, et le grand cophte serait parvenu probablement à fonder une loge mère à Saint-Pétersbourg '. »
C'eût été le triomphe suprême de Cagiiosli'o. Lorenza aida de son mieux à le prépaiTr;elle y aida même trop bien, car ^i l'élève et l'épouse du comte de Fénix commençait à comprendre la vie, elle manquait aux principes les plus sacrés de la politique en ar-ceplant les hommaîies de Potemkin, et osant ainsi touclier aux inclinations de la czarine, autocrate de toutes les Russies, une femme qui n'entendait pas plus le partage dans Tamour que dans l'autorité.
Revenons à l'enfant qu'on avait confié à Cagliostro.
Il venait de le rendre à ses parents dans le meilleur état de. santé, frais, plein d'animation et attaquant avec vivacité le sein de sa nourrice. Cette noble famille était ivre de joie et de bonheur; elle voulut être magnifique dans sa reconnaissance. Le père offrit cinq mille louis,
1. Aventures de Cagliostro, iii-18. Paris, 1855, pages 08-71.
LES PRODIGES DE CACiLIOSTRO. 105
que Caglioslro refusa d'abord avec une crânerie magnifique. On insista, et il devint moins féroce dans son refus; on le pressa encore, et il souffrit que la somme fût apportée chez lui. Elle y resta.
Mais, quelques jours s'étant écoulés, un horrible soupçon entra, comme un stylet, dans le cœur de la mère. 11 lui sembla qu'au lieu de sonpropreenfant, on lui avait' rendu un enfant étranger. Ce ne fut qu'un doute; mais, en pareille matière, un doute n'est-il pas le plus affreux des tourments? La mère ne sut pas si bien le renfermer dans son ame qu'il ne s'ensuivît une sourde rumeur dans le gi'and monde de Saint-Pétersbourg. Laczarine, à qui sa fierté ne permettait pas de s'avouer jalouse, s'arma de ce bruit pour expédier le couple Cagliostro.
Elle avait mandé Lorenza à Tzarskœ-Celo. Après l'avoir dûment interrogée, retournée, confessée, et ayant tiré d'elle tous les aveux nécessaires sur l'infidélité dePotemkin, elle se leva, et d'une voix qui dissimulait mal son dépit: « Partez, dit-elle, je le veux. On vous comptera vingt mille roubles pour votre voyage. Mais si demain vous n'êtes pas sur la route de France, vous et votre mari, je vous préviens que l'ordre de vous arrêter sera donné. On parle d'un enfant substitué à un autre qui aurait disparu Je n'ai pas
encore prêté l'oreille à ces rumeurs; mais prenez
garde, madame, et partez, je vous le conseille je
vous l'ordonne. »
Si Catherine avait eu besoin d'autres raisons pour motiver cet ordre, ces raisons ne lui auraient pas manqué. Voulant utilisera Saint-Pétersbourg les faux brevets qu'il tenait de son aucien ami, le marquis d'Agliata, Cagliostro s'était annoncé sous le titre de
im HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
colonel au service de l'Espagne. Mais le chargé d'affaires de la cour de Madrid avait réclaméministériellement contre ce mensonge, et cela quelques jours avant la fuite des deux époux.
Cette fuite, sauf les roubles et l'opulent bagage qu'ils emportaient, fut donc une véritable déroute. Ils passèrent par Yarvosie, oi^i, d'après certaines relations, Cagliostro se serait adonné à la transmutation des métaux. Mais, d'après la procédure de l'Inquisition, sa principale industrie, dans cette capitale, aurait consisté à tromper un prince polonais fort riche. Séduit par les opérations de Cagliostro, le prince Poninski voulut se faire initier par lui aux secrets de la magie, et donna plusieurs milliers d'écus pour obtenir de Cagliostro un diable qui obéirait à son commandement.
Caglioslro n'ayant pu remplir sa promesse, Poninski, frustré de la possession de son diable, exigea, en compensation, celle de la belle Képinska, la dame de ses pensées. Tout ce que put faire le magicien, ce fut de lui eu procurer l'image dans son miroir magique. Le prince n'entendait pas se contenter d'une apparition, il força, par ses menaces, Cagliostro et sa femme à lui rendre ses présents et à quitter précipitamment Yarvosie.
Ils se dirigèrent sur Francfort, et après s'être arj'ètés quelques jours dans cette ville, ils partirent pour Strasbouig, où ils firent la pompeuse entrée que nous avons essayé de décrire au commencement de ce volume.