‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 15 sur 68 · Tableau mouvant de Paris, t. H, p · texte numérisé non relu

Tableau mouvant de Paris, t. H, p

LES PRODK.ES DK C A(; I. lOST R 0. 1)3

l'art; mais, pour se distinguer d'eux, il guérit graluiloinont. Ou iionimc M. le chevalier de I,..., qui se dit ressuscité par lui. Oldigé de quitter la Paissie par la jalousie du premier médeciu lie l'iuipératrice, M. le comte de Cagliosiro lui proposa uu singulier duel; c'était de composer, chacun de sou côté, quatre pilules avec le poisou le jilus violent possible. « Je prendrai les vôtres, dit-il au docteur russe, j'avalerai par-dessus une goutte de mon élixir, et je me guérirai; vous prendrez les miennes, et guérissez-vous si vous le pouvez. » Un cartel si raisonnable ne fut point accepté. »

On pense généi'alement que les contributions des loges maçonniques étaient la principale source de l'or et de Targent que Cagliostro semait partout sur son passage, avec tant de profusion. Nous croyons que c'est à cette opinion qu'il faut s'arrêter pour expliquer ses richesses dans celle seconde partie de sa carrière. Il voyageait toujours en poste, avec une suite considérable. Les irvrées de ses laquais, qu'il avait commandéesà Paris, avaient coûté plus de vingt louis chacune.

Il est certain que Cagliostro possédait un ensemble de qualités et d'aptitudes qui devaient le recommander aux francs-maçons comme le plus puissant propagandiste. Mais ils auraient à lui reprocher le perpétuel abus de confiance dont il s'est rendu coupable envers ses commettants, puisque en fait de maçonnerie, il ne propageait partout que la sienne, c'est-à-dire cette franc-maçonnerie égyptienne, dont il s'était fait le grand chef. Il en avait jeté les premières bases à Londres, et lorsqu'il quitta cette ville, il y laissa déjà plusieurs adeptes, recrutés parmi les frères des loges ordinaires.

Lorenza s'était transfigurée en même temps que son époux. Son ambition et ses manièrcf! devinrent dignes des nouveaux projets de Cagliostro. Elle visa, comme

'Ji HISTOIRE DU MERVEILLEUX.

lui, à la gloire des succès grandioses. De même que Cagliostro avait dépouillé le vieil homme, ainsi Lorenza ne lui plus la femme vulgaire, qui, jusque-là, s'était complaisamment prêtée à l'exploitation des bourgeois et des quakers amoureux.

Ayant pris congé des Anglais de Londres, Gagliostro et sa femme se montrèrent quelques temps à la Haye, [)uis ils se rendirent à Venise, où Gagliostro rencontra d'autres Anglais, c'est-à-dire des créanciers, dont quelquesuns faisaient mine de se montrer très exigeants.

Il ftiUut se liaLer de mettre au moins une frontière entie soi et ce vestige importun de la vie passée. On part donc inopinément pour rAllemagnc. On ne fait que traverser Vienne, et l'on s'arrête enfin dans le Ilolstein.

D'après certains documents d'une véracité assez suspecte S Gagliostro et sa femme auraient eu, dans le Ilolstein, une entrevue avec le fameux comte de Saint- Germain, qui, depuis plusieurs années, se reposait là, dans son immoitalité, « et faisait en paix le bonheur de trois personnes, qui l'abreuvaient des meilleurs vins de Ghampagne et de Hongrie, en reconnaissance du Pactole qu'il avait amené dans leurs terres''. »

La lettre dans laquelle Gagliostro demanda une audience au comte de Saint-Germain, portait qu'il désirait se prosterner devant \cdien des croi/anls.

Le dieu lit répondre qu'Userait visibleà deuxheures delà nuit.

1. Mémoires antlietiliijues pour serrlr à l'Iiistoire du eoiide de Caglioslro, 1785.

"2. Viede Joseph Uabama. exlnuU de la procédure inslruUe contre lui à Home en 1790; cIim],. IH, p. lU.

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<( Ce moment arrivt', Caglioslro el sa fomme se revèlii'ent d'une tunique hlanclie, coupée par une ceinture aurore, et se présentèrent au château. Le pont-Ievis se baisse, un honnne de six pieds, vêtu d'une longue robe grise, les mène dans un salon mal éclairé. Tout à coup deux grandes portes .s'ouvrent, et un temple resplendissant de mille bougies frappe leur regards. Sur un autel était assis le comte de Saint-Germain; à ses pieds, deux ministres tenaient deux cassolettes d'or, d'où s'élevaient des parfums doux et modérés. Le dieu avait sur sa poitrine une plaque de diamants, dont à peine on supportait l'éclat. Une i^rande figure blanche et diaphane soutenait dans ses mains un vase sur lequel était écrit : EUxir de l'immortalUé. Un peu plus loin on apercevait un miroir immense devant lequel se promenait une figure majestueuse, et au-dessus du miroir était écrit : Dépôt des âmes errantes.

« Le plus morne silence régnait dans cette enceinte sacrée; une voix, qui n'en était plus une, lit cependant entendre ces uidls : (Jai éti's-voHS? d'où venez-vous? que voulez-vous?

« .\lors, le comte; de Caglioslro se prosterna la face contre terre, ainsi que la comtesse, et, après une longue pose, il répondit : Je viens invoquer le dieu des croyants, te fils de la nature, le père de ta vérité; je viens demander un des quatorze mille sept cents secrets qu'il porte dans son sein, je viens me faire son esclave, son apôtre, son martyr.

« Le dieu ne répondit rien; mais, après un assez long sib'nce, une voix se lit entendre et dit : Que se propose la compiigne de tes longs voyages?

i( Lorenza répondit :' Obéir et servir.

<r Alors les ténèbres succèdent à l'éclat de la lumière, le biuit à la tranquillité, la crainte à la confiance, le trouble à l'espoir, et une voix aigre et menaçante dit : Malheur à qui ne peut supporter tes épreuves ' ! »

On sépaia les deux époux, pour leur luire subir respccLivement leurs épreuves. Celles de Lorenza ressemblent assez aux tentations qu'elle-même suscita plus lard à SCS trente-six atleptes, dans le temple de la rue Verte. Elle l'ut enfermée dans un cabinet, en têlc-à-

1. Mémoires tiitUienliqncH pouv servir à riiisloire du coiiile de Caqlioslro

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lèie avec un homme maigre, pâle et grimacier, qui se mit à lui conter ses bonnes fortunes, et à lui lire des lettres desplus grands rois. Il fmitparluidcmanderles diamants qui ornaient sa tête; Lorenzase hâta de les lui donner. Ce fut alors le tour d'un autre homme; celuici était de la plus belle figure, aux yeux très expressifs et à la parole pleine de séduction. Mais Lorenza fut sublime d'insensibilité et de moquerie. Ayant perdu tous ses frais avec elle, ce nouvel examinateur se relira, en lui laissant un brevet de résistance sur parchemin. Alors, elle fut conduite dans un vaste souterrain, pour être témoin du plus horrible spectacle : des hommes enchaînés, des femmes qu'on frappait du fouet, des bourreaux qui coupaient des têtes, des condamnés qui buvaient la mort dans des coupes empoisonnées, des fers rougis, des poteaux chargés d'écriteaux infamants, 'i Nous sommes, dit une voix, les martyrs de nos vertus; voilà comment les humains, au bonheur desquels nous nous consacrons, récompensent nos talents et nos bienfaits. » Mais ni cette vision, ni ces paroles, ne causèrent le moindre trouble à Lorenza, et ce fut sa dernière épreuve.

Celles de Cagliostro furent exclusivement morales; cl il s'en tira à son honneur.

Ramenés dans le temple, les deux époux furent avertis qu'on allait les admettre aux divins mystères. Là, un homime revêtu d'un long manteau, prit le premier la parole et dit:

« Sachez que le grand secret de notre art est de gouverner les hommes, et que l'unique moyen est de ne jamais leur dire la vérité. Ne vous conduisez pas suivant les règles du bon sens; bravez la rai^:on, et produisez aveccouragc les plus incroyables absurdités.

Souvenez-vous que le premier ressort de la nature, de la politique, de la société, est la reproduction; qu»^ la manie des mortels est d'être immortels, de connaître l'avenir, lors même qu'ils ignorent le présent, d'être spirituels, tandis qu'eux et tout ce qui les environne sont matière. »

L'orateur, ayant terminé son discours, s'inclina devant le dieu des croyants et se retira.

Dans le même moment on vit paraître un homme de haute stature, qui enleva Lorenza, et la porta devant l'immortel comte de Saint-Germain, lequel s'exprima en ces termes :

« Appelé dès ma plus tendre jeunesse aux grandes choses, je m'occupai à connaître qu'elle est la véritable gloire. La politique ne me parut que la science de tromper; la lactique, l'art d'assassiner; la philosophie, l'orgueilleuse manie de déraisonner; la physique, de beaux rêves sur la nature et les égarements continuels de gens transportés dans un pays inconnu; la théologie, la connaissance des misères où conduit l'orgueil humain; l'histoire, l'étude triste et monotone des erreurs et des perfidies. Je conclus de là que l'homme d'État était un menteur adroit; le héros, un illustre fou; le philosophe, un être bizarre; le physicien, un aveugle à plaindre; le théologien, un précepteur fanatique, et l'historien, un vendeur de paroles. .l'entendis parler du dieu de ce temple; j'épanchai dans son sein mes peines, mes incertitudes, mes désirs. 11 s'empara démon âme, et me fit voir tous les objets sous un autre point de vue. Dès lors je commençai à lire dans l'avenir; cet univers si borné, si étroit, si désert, s'agrandit, .le vécus non seulement avec ceux qui existaient mais encore avec ceux qui ont existé. Il me fit connaî-

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