‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 2 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Joseph Balsamo à Strasbourg.

Avant d'aborder l'histoire des tables tournantes et des médiums, dont les manifestations sont toutes modernes, nous devons faire passer sous les yeux du lecteur des faits qui, par leur nature étrange, sont les antécédents logiques des merveilles que la fin de notre siècle a vu se produire.. Et pour commencer, nous raconterons les prodiges du charlatan fameux qui, sous le no 11 de Cagiiostro (remplaçant son nom véritable de Joseph Dalsamo) remua, dans les dernières années du xviiJ' siècle, l'Europe crédule et affamée de surprises. Joseph Balsamo a réalisé la plupart des merveilles qui ont étonné nos contemporains. Ses miroirs magiques ont reparu, de nos jours, dans les procédés et moyens physiques destinés à provoquer l'hypnotisme du docleur Braid et le biologisme du docteur Philips, sans que l'on puisse noter aucune (Hlfétance bien appréciable entre ces deux modes d'inllucncc de la volonté d'un homme

i iiist(>ii;k du m eu veilleux.

sur (les sujets dociles et soumis. Ses pupilles ont été ressuscites sous nos yeux, par ces médium fi qui, sortis de l'Amérique, ont inondé l'Europe; et la plupart des phénomènes que les spirites nous convient à admirer, ne sont qu'une nouvelle édition des opérations et des pratiques qui étaient familières à Joseph Balsamo. Mais dans tout cela nous ne reconnaîtrons que la puissante action de la volonté, traduite par des phénomènes qui n'ont de surnaturel que l'apparence.

Nous commencerons le récit des hauts faits duthaumalurage sicilien au moment où il arrive en France, et fait son entrée solennelle à Strashourg.

C'était le 19 septembre 4780. Dès le matin, un nombre considérable de gens du peuple et de l)Ourgeois étaient sortis de la ville, etdeL)Out sur le pontde Kehl, OU attablés dans les guinguettes voisines, ils devisaient sur le prodigieux personnage que l'on attendait. On lui donnait diverses origines. On racontait ses longs voyages en Asie, en Afrique et en Europe. On parlait des richesses immenses qu'il avait amassées, en changeant en or les métaux vils. Pour les uns, c'était un saint, un inspiré, un prophète qui avait le don des miracles. Pour les autres, toutes les cures qu'on lui attribuait s'expliquaient naturellement par sa vaste science. Mais un troisième groupe, et ce n'était pas le moins nombreux, ne voyait en lui qu'un génie infernal, un diable expédié en mission sur la terre.

Mais, çà et là, se rencontraient, dans cette classe même, des gens plus favorables à Cagliostro, et qui, considérant qu'après tout, il ne faisait que du bien aux hommes, en inféraient assez logiquement que ce devait être un bon génie. Ils admetlaicnt donc et sou-

Les prodiges de cagliostiîo. r.

lonaic'ul iulrépidement tout ce que cet étrange personnage disait ou faisait dire de lui-même. Or, il avait proclamé qu'il était venu et qu'il voyageait en Europe pour convertir les incrédules et relever le catholicisme. Il assurait que Dieu, pour le mettre à même de justifier sa mission, lui avait donné le pouvoir d'opérer des prodiges, et même avait daigné le gratilier de la vision béatifique. On disait, en effet, qu'il avait de fréquents entretiens avec les anges....

« Des entretiens avec les anges, s'écria un vieillard, qui, sans appartenir à aucun groupe, avait recueilli et médité silencieusement tout ce qui s'était dit jusquelà; des entretiens avec les anges !... Mais quel est donc l'âge de cet homme?

— L'âge de notre père Adam, ou celui de M. le comte de Saint-Germain, lui répondit un de ses voisins, en le persiflant. Je vous trouve plaisant, bonhomme, avec votre question. Est-ce qu'il y a un extrait de baptême pour de pareils personnages? Sachez qu'ils n'ont aucun Age, ou qu'ils ont toujours celui qu'il leur plaît d'avoir. On dit que M. le comte de Gagliostro a plus de trois mille ans, mais qu'il n'en paraît guère que trente-six.

— Trente six ans! Ouais, se dit tout bas le vieillard, mon coquin aurait à peu près cet âge. Il faut absolument que je voie cet homme. »

Pendant ces colloques, l'homme si curieusement attendu, le grand coplite était arrivé au pont de Kehl, au milieu d'un nombreux cortège de laquais et de valets do chambre en livrées magnifiques. Il étalait le luxe d'un prince, etil savait, d'ailleurs, en prendre l'air et la dignité. A cùlé de lui, dans une voiture découverte Seraphina Feliciani, sa femme, brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté. Unie à lui près-

6 HISTOIUE DU M E P. VEI L L tU X.

que au sortir de l'enfance, elle parlngeait, depuis dix ans, sa vie d'aventures.

L'entrée de Joseph Balsamo dans la capitale de l'Alsace fut un véritable triomphe. Elle fut à peine contrariée par un incident, qui n'eut d'autre suite que de faire éclater tout d'abord la puissance du grand cophte, ou sa merveilleuse habileté dans l'emploi de la ventriloquie.

Au moment où le cortège était arrivé à la hauteur du pont de Kehl, un cri partit du milieu des groupes, et presque aussitôt un vieillard en sortit. 11 se précipita au devant des chevaux, et arrêtant la voiture, il s'écria :

(' C'est Joseph Balsamo, c'est mon coquin ! » Et l'apostrophant avec colère, il répétait ces mots : Mes soixante onces d'or ! )ues suivante onces iVor!

Le grand cophte parut calme; à peine songea-t-il à jeter un coup d'œil sur cet agresseur téméraire. Mais au miheu du silence profond que cet incident avait produit dans la foule, on entendit distinctement ces paroles, qui semblaient tomber du haut des airs :

« Écartez du chemin cet insensé, que les esprits infernaux possèdent ! »

La plupart des assistants tombèrent à genoux, terrifiés par l'imposant aspect de ses traits. Ceux qui purent rester maîtresd' eux-mêmes, s'emparèrent du pauvre vieihard, qui fut entraîné, et rien ne troubla plus l'entrée triomphale du grand cophte au milieu de la ville en fête.

Le cortège s'arrêta devant une grande salle où se trouvaient déjà tous les malades que les émissaires de Cagliostro avaient recrutés d'avance. On av;iit eu le soin d'écarter ceux qui étaient atteints d'allections graves,

se réservant de les secourir à domicile. On assure que le fameux empirique guérit tous ceux qui étaient rassemblés dans celte salle, « les uns par le simple attouchement, les autres par des paroles, ceux-ci par le moyen d'un pourboire en argent, ceux-là par son remède universel. »

Mais ce remède, en quoi consistait-il? Faut-il s'en rapporter sur ce point à ce qui est affirmé dans la Biographie de Michaud, par un auteur anonyme, qui prétend savoir que l'élixir de Cagliostro était uniquement composé d'or et d'aromates : « Nous avons eu l'occasion, dit cet écrivain, de goûter Vélixir vital de Cagliostro, ainsi que celui du fameux comte de Saint-Germain ; ils n'ont point d'autre base que l'or et les aromates. » Voilà qui est bientôt dit, perspicace anonyme !

Quoi qu'il en soit, lorsque Joseph Balsamo sortit de la salle des malades, les acclamations et les bénédictions de la foule l'accompagnèrent jusqu'à l'hôtel splendidc qui lui avait été préparé, et dans lequel il allait produire d'autres merveilles, tout à fait analogues aux phénomènes de magnétisme transcendant que nous aurons à passer en revue dans ce volume.

Pour ce genre de manifestations, Cagliostro ne pouvait opérer que par l'intermédiaire d'un jeune garçon ou d'une jeune fille, qu'il appelait ses coloïiibes, et qui jouaient le rôle de nos médiums actuels.

Les colombes, ou les pupilles de Cagliostro, devaient être de la [)lus pure innocence. Ces enfants, choisis par lui, recevaient d'abord de ses mains. une sorte de consécration ; puis ils prononeaient, devant une earal'c pleine d'eau, les paroles qui évoquent les anges. Bientôt les esprits célestes se montraient pour eux dans la carafe.

8 HISTOniE DU MEItVEILLElX.

Aux questions qui leur étaient laites, les anges répondaient quelquefois eux-mêmes, et d'une voix intelligible; mais, le plus souvent, ces réponses ai-rivaient écrites dans la carafe à Heur d'eau, et n'étaient visibles que pour les colombes qui devaient les lire au public.

Le soir même de son arrivée, Cagliostro reçut à une table somptueusement servie, l'élite de la société de Strasbourg, à laquelle il donna ensuite une séance de ses colombes.

Voici comment, d'après le témoignage des contemporains, un anonyme raconte cette soirée.

y> Oa amena dans le salon de Cagliostro, éclairé par des procédés où l'optique et la fantasmagorie jouaient un grand rôle, plusieurs petits garçons et plusieurs petites filles de sept à liuit ans. Le grand cophte choisit dans chaque sexe la colonihe ipii lui parut montrer le plus d'intelligence; il livra les deux enfants à sa fenune, qui les ennnena dans une salle voisine où elle les parfuma, les vêtit de robes blanches, leur fit boire un verre d'élixir et les représenta ensuite préparés à l'initiation.

» Cagliostro ne s'était absenté qu'un momeni pour rentrer sous le costume de grand copble. C'était une robe de soie noire, sur laquellese déroulaient des légendes hiéroglyphiques brodées en rouge; il avait une coiffure égyptienne avec des bandelettes plissées et pendantes après avoir encadré la tète; ces bandelettes étaient de toile d'or. Un cercle de pierreries les retenait au front. Un cordon vert émeraude, parsemé de scarabées et de caractères de toutes couleurs en métaux ciselés, descendait en sautoir sur sa poitrine. A une ceinture de soie rouge pendait une large épée de chevaher avec la poignée en croix. Il avait une figure si foriiiidablemeat imposante sous cet appareil, que toute l'assemblée fit silence dans une sorte de terreur. On avait placé sous une petite table ronde en ébène la carafe de cristal. Suivant le rite, on mit derrière les deux enfants, transformés en pupilles ou en colombes, un paravent pour les abriter.

» Deux valets de chambre, vêtus en esclaves égyptiens, comme ilssont l'epréscntésdans Icssculptures de ïlièbes, fonctionnaient autour de la table. Ils amenèrent les deux enfants devant le grand cophte, qui leur imj)0sa les mains sur la tète, sur les yeux et

LES PRODIGES DK C, AC LIOSTUO- 'J

'^:SÏce:;^^-iè-c-é.onie, uades valets présenta^ Ca;itS^ ?a peite truelle d'or, sur un coussu. cle - -rsl^aa^ 11 frappa du manche d'ivoire de sa truelle sur la tabl. d tbcno

'' T-C fait, en ce moment, l'homme qui, ce matin, aux portes (le la ville, a insulte le grand cophte? » ^..oremment

>, Les colombes regardèrent dans la carafe et apP^^^"^"*^; elles y virent quelque chose, car la petite Idle s ecua . «.

l'aperçois qui dort. » Atnit nninaré de

) On a prétendu .lue le dessous de la table etai P/^P'i ;,.:^

«WniP le nelit '^arcon lut aussitôt dans la caiate cts mois t^ ;i:eKendréz pas. . On ouvrit le billet qui^Band ut si le régiment que la dame sollicitait pour son fils lui stia.t ac cordé. Celte justesse éleva encore l'admiraliou

), i:n ju-e qui pourlanldoutait, envoya secrètement son hls a ' s. n 1 son'uô r savoir ce que faisait en ce moment sa femme ^i^ r d " u îarti, le père adressa cette question au g nui d ïïït ' La carafe^i'apprit rien mais une vcx aimmiç u^^ ^ dame jouait aux cartes avec deux voisines. Ut e ^^^^^tvrieuse qui n'était produite par aucun organe '^^^^^'^i'^^l^^^

^d^is une pairie de l'assemblée, et le fils 'l^-J^- ^.^ :^ venu confirmer l'exactitude deroracle,plus.eursdamescniajecs

se retirèrent. »

Pondant près de trois ans que Joseph Balsamo demeura à Strasboui-, il se vilredicrrhé et tète par les

'" HISTOIRE Dl- JIEnVElLLElS.

pl'l^ grandes nwabilil.-s de la noMcssc, delà ma-isiralnrc, de l'église el de la science "

Il icçul, en particulier, la visile du céléb,-e Lavaler I .. prelendau, pa,- le seul aspeet des physionom ' Icvjner le caractère des ho,n,„es. Mais le H^i

su!! ; cl-r''"'," '"" '""'" ^» ^^ ■"'^^'- 4 '"i co™,„c nneux due, d 1 econduisit, par ce dilemme :

<< S, vous êtes le plus instruit de nous deux, vous n a^ez pas l.esom de moi; si c'est moi qui le sûi, je n ai pas besoin de vous '. » e.uis,je

LeboncurédeZurich.quiavailfaitlevovaMdeStras- ^on.-g tout exprés pour causer avec Josep^Batamo t V" ne voulait pas s'en retourner dans sa paroisse vcc ce simple compliment, lui écrivit le lendemain • •< U ou vous viennent vos connaissances? Comment les avcz-vous acquises? En quoi consistent-elles'? ,

pondit . Inverhs, m herbis, in lapidibns Lavaler méritait certainement mieux que cette ré-

vr::h?if"' ,'° r™'''^" I-nce que ourles til H nnP . physionomie humaine; mais ce ne fut

le yZZîl ™"' ''"' P'-^°^"'Pations du pasteur de Au ch. Cet homme, aussi savant que crédule était

urtout un enthousiaste, et même un thaumaluCe de ' i«nnc foi. 11 était allé voir Gassner à r,atisbonne e

eles du touchcn: Sur le simple bruit des merveilles du

I. CHl... réponse (in Balsamo ,-,1 ,„|,m,,;,, s,,,. „|,,. ,,.„„ ... . ,

U besoin' ' ..,,,,'";';'""' '•^•'--'■l-"- Si jo 1. suis, j,. „',( faire de moi. « ' ' ^ '' •"'- "" '" '"'^ '''''^^^ l'empereur n'a .,uc

LES ri'ODlGES DE CAGLlOSTRO. H

maunélisinc animal, el avant de savoir pi'cdscnicnt en quoi consistait ce nouveau système, il s'était lait l'ardent prédicateur du mesmérisme. Sans nul doute, il était disposé à apporter la même crédulité et les mêmes hommages à la puissance du grand cophte de la maçonnerie égyptienne, qui, pourtant, reconduisit avec si peu de façons.

Ce fut én-alement à Strasbourg que Joseph Balsamo vit pour k première fois, le cardinal de Rohan, alors archevêque de celte ville, avec lequel il sera implique plus tard dans la fameuse alVaire du collier. Il capta facilement l'amitié et la confiance de ce prince de l'Eolise; toutefois, il ne le guérit pas. C'est du moins ce qu'on doit conclure d'un aveu implicite contenu dans le mémoire même que Balsamo, prisonnier à la Bastille, rédigea pour sa défense.

» Peu de temps après mon arrivée en France, dit-il, M. le car- .linal de Rohan m'avait fait dire par le baron de MiUinens, son çrrand veneur, .|u'il désirait me connaître. Tant que le prince no nt voir à mon é^ard qu'un motif de curiosité, je refusai de e satisfaire; mais bientôt m'ayant envoyé dire qu il avait une attaque d'asthme, et qu'il voulait me consulter, je me rendis avec cnlpressemenl à son Palais épiscopal. Je lui fis part de mon opinion sur sa maladie; il parut satisfait, et me pria de 1 aller vende temps en temps. »

Meiners, professeur à Gëttinguo, fut un de ceux qui voulurent voir Joseph Balsamo par curiosité, et qui furent renvoyés par lui comme des espions. Quoique nés mal disp'osé à son égard, le professeur de (juttinguc ne nie point la réalité de ses cures.

Une faut pourtant pas croire (pi'aucune note discordante ne vint se mêler au concert de bénédictions et de

12 HISTOIIIE DU MERVEILLKIX.

louanges, au milieu duquel Balsamo vécut pendant trois ans à Strasbourg. Dans son mémoire, il parle lui-même, quoique en termes très vagues, de certaines persécutions qui l'éloignèrent de cette ville. Faule de détails, nous ne pouvons pas dire d'où partaient ces persécutions, ni quelle en était la nature.

Elles se rattachaient peut-être à l'incident qui avait, un moment, troublé l'entrée du grand cophte à Strasbourg-, et dont le lecteur doit être curieux d'avoir l'explication.

. Le malencontreux interrupteur était un orfèvre de Talerme, nommé Marano, descendant d'une famille juive ou mauresque, Avare, usurier, et en cette qualité, fort déliant, mais superstitieux et crédule cà l'excès pour les choses quillattaientses instincts cupides, Marano était souvent la dupe des charlatans. Les pertes considérables qu'il avait déjcà faites en écoutant les chercheurs de la pierre philosophale, et en se livrant à d'autres entreprises tout aussi vaines, ne l'avaient pas entièrement corrigé.

Marano entendait souvent parler d'un jeune homme dont la vie était pleine de mystères. Un l'appelait Joseph Balsamo. Il n'avait alors que dix-sept ans. et dans cette ville même de Palerme où il était né, il passait pour un personnage étrange et doué de pouvoirs surnaturels. L'obscurité de ses parents ne pouvait rien contre cette opinion qu'il avait su donner de lui : on répondait que sa famille apparente n'était qu'une famille supposée, et qu'il devait le jour à une grande princesse d'Asie. Du reste, le jeune l'iomme faisait honneur aux hypothèses les plus avantageuses qu'on pouvait batii' à son sujet. Il était de belle mine

LES I'ROl)H;b:s DE CAC.LIOSTRO. 13

et de grand air; il parlait peu, et tenait ses interlocuteur, comme enchaînés par la fascination de ses regards. Joseph Dalsamo cachait avec soin sa vie intedeiire, et précisément parce qu'on en connaissait peu de chose, on en racontait les circonstances les plus singulières. On l'avait vu souvent évorpiant les esprits et clans Palerme, chacun tenait pour avère qu il avait commerce aveclesanges,etqu'ilobtenait,parleunnter-

médiaire, la révélation des secrets les plus intéressants . Marano prêtait une oreille attentive à ces récits; U lui tardait singulièrement de voir Vami des esprits celestes. Celui-ci avait déjà tant d'admirateurs, et sans doute aussi, de compères, qu'il s'en rencontra un pour lui ménager l'entrevue désirée.

Ce fut dans sa maison même cpie l orfèvre fut mis en rapport avec le jeune Balsamo.

Il mii, dès l'abord, le genou en terre. Balsamo ayant lais^^c faire, le releva ensuite, et d'un ton solennel, mais bienveillant, lui demanda pourquoi il l'avait appelé. «Grâce à vos entretiens habituels avec les espnls céle^te^^ il vous serait facile de le savoir, répondit Marano; e'tvous n'auriez pas plus de peine, ajouta-t-il avec un sourire plein de tristesse, à me faire regagner tout l'argent que j'ai perdu avec de faux alchimistes, et même à m'en procurer bien davantage.

-Je peux vous rendre ce service, dit Balsamo, si

vous croyez. • r f

— Si je crois 7 Oh ! certes, je crois ! » s'ecria 1 orlevre

avec ferveur. -ma fnrt

La foi, ou plutôt une croyance aveugle, était le loit ou le faible de Marano, surtout quand la perspective de trésors à découvrir venait à reluire dans son esprit. Balsamo, qui connaissait bien chez l usurier cotte

•i HISTOIRE Dl MKKVEILLEUX.

condition essentielle, lui donna rendez-vous pour le lendemain hors de la ville, et le quitta, sans ajouter un mot.

Le lendemain, à six liemcs du malin, ils se trouvaient tous deux sur le chemin de le chapelle de Sainte-llosalie, à cent pas environ de la porte de Palerme. Balsamo, sans rien dire, fit signe à l'orfèvre de le suivre. Quand ils eurent marché pendant près d'une heure, ils s'arrêtèrent au milieu d'un champ désert et devant une grotte. Balsamo étendant la main vers celte grotte :

^ « Un trésor existe, dit-il, dans ce souterrain. Il m'est défendu de l'enlever moi-môme; je ne saurais le toucher, ni m'en servir, sans perdre ma puissance et ma pureté. 11 repose sous la garde des esprits infernaux. Cependant ces esprits peuvent cire enchaînés un m^omentpar les anges qui répondent à mon appel. Il no reste donc qu'à savoir si vous répondez scrupuleusement aux conditions qui vont vous être énoncées. A ce prix, le trésor peut vous appartenir.

— Que je sache seulement ce qu'il faut faire, s'écria avec impétuosité le crédule orfèvre; parlez donc vite!

— Ce n'est pas de ma houche que vous devez l'apprendre, interrompit Balsamo. xMais d'abord, à o-enoux! »

Lui-même avait déjcà pris celte posture; Marano se hâta de l'imiter, et tout aussitôt on entendit du haut du ciel une voix claire et harmonieuse prononcer les paroles suivantes, plus flatteuses pour l'oreille du vieil avare que toutes les symphonies des chœurs aéiiens :

« Soixante onces de perles, — soixante onces de rubis; — soixante onces de diamants, dans une hoîle d'or ciselé du poids de cent vingt onces. — Les esprits

LES I>ROI)ir,fc:S DE CAGLIOSTRO.

iiiternaux qui liardent ce trésor le remellronl aux mains de l'honnête homme que notre ami présente,

s'il a cinquante ans, s'il n'est point chrétien, si

>i si ! ! )>

Venait alors le détail d'une série de conditions que \larano réunissait toutes. Aussi était-ce avec la plus vive joie qu'il les notait une à une, jusqu'à la dernière inclusivement, laquelle était ainsi formulée :

K Et s'il dépose à l'entrée de la grotte, avant d'y mettre le pied, soixante onces d'or en faveur des gardiens? »

» Vous avez entendu, dit Balsamo, qui, s'étant déjà relevé, se remettait en marche, sans paraître faire attention à la mine stupéfaite de l'orfèvre.

« Soixante onces d'or! » s'écria, avec un soupir, l'usurier, en proie aux plus vifs combats de la cupidité et de l'avarice !

Mais Balsamo n'écoutait ni ses exclamations ni ses soupirs. Il regagnait silencieusement la ville.

Marano, qui s'était enlin décidé à se relever, le suivait silencieusement aussi. Ils arrivèrent jusqu'à l'endroit où ils s'étaient donné rendez-vous, et où il avait été convenu qu'ils devaient se séparer avant de rentrer dans Palerme. C'était donc le moment pour Marano de prendre une résolution.

K Accordez-moi un seul instant ! s'écria-t-il, d'une voix piteuse, en voyant le jeune homme .s'éloigner. Soixante onces d'or! est-ce bien le dernier mot?

— Mais sans doute, dit négligemment Balsamo, sansmème interrompre sa marclie.

— Eh bien, donc, à quelle heure demain?

— Asix heures du matin, au même endroit.

16 HISTOir.E DU MERVEILLEUX.

— J'y serai. »

Ce fut la dernière parole de rorlevre, et comme le dernier soupir de son avarice vaincue.

Le lendemain, à Tlieure convenue, ils se joignaient tous deux, aussi exacts que la première fois, Balsarno avec son calme habituel, etMarano avec son or.

Ils s'acbeminèrenl vers la grotte. Les anges, consultés de la même façon que la veille, rendirent les mêmes oracles aériens. Balsamo parut alors étranger à ce qui allait se passer, et Marano déposa, non sans de grands combats intérieurs, soixante onces d'or <à la place désignée.

Ce sublime effort accompli, il se prépara à francbir rentrée de la grotte. Il fit quelques pas pour y entrer, mais il ressortit bientôt :

« N'y a-t-il pas de danger à pénétrer dans cet antre?

— Non; si le compte de l'or est fidèle. »

Il entra avec plus de confiance, ressortit encore, et cela plusieurs fois, sous les yeux de Balsamo, dont la figure exprimait f indifférence la plus désintéressée. Enfin il s'encouragea lui-mèine, et descendit si profondément pour le coup, que toute reculade lui devint impossible. En effet, trois diables, bien noirs et bien musclés, lui barrent le chemin, en poussant des ijroiinements formidables. Ils se saisissent de lui, elle font longtemps pirouetter. Ce ménage fini, les diables passent aux horions et aux gourmades. Le malheureux appelle en vain les anges gardiens de Balsamo, qui restent sourds , tandis que les gourmades des diables redoublent. Enfin, roué de coups, n'en pouvant plus, le juif tombe la face sur terre, et une voix bien inlclliuible lui intime l'ordre de rester là immo-

LES l'i;ODIGi;S DE CAGLIOSTRO. 17

bile et muet, avec la menace d'être achevé s'il fait le moindre mouvement. Le malheureux n'avait garde de désobéir.

Lorsque Marano put reprendre ses sens, et quand l'absence de tout bruit lui donna le courage de lever la tète, il se traîna comme il put, et parvint, en rampant, à gagner l'issue de cette terrible caverne. Arrivé au dehors, il regarde autour de lui. Plus rien! Les trois démons, Balsamo et l'or, étaient partis de compagnie.

Le juif alla, le lendemain, déposer sa plainte chez le magistrat; mais Balsamo avait déjà quitté Palerme.

Ce fut là, pour l'un et l'autre, le point de départ d'une longue vie d'aventures, bien différentes pour chacun d'eux. Balsamo, courant le monde sous les divers noms de comte Ilarat, comte Fenice, marquis d'Anna, marquis de Pellegrini, Zischis, Belmonte, Melissa, comte de Cagliostro etc., s'instruisant et surtout s'enrichissant dans ses voyages, subjugue les grands et les petits par le prestige de ses œuvres et l'éclat de sa magnificence ; Marano, au contraire, ruiné par la perte de ses soixante onces d'or, et forcé aussi de quitter Palerme, va cacher sa détresse à Paris, puis dans d'autres villes, où il brocante misérablement parmi les juifs, jusqu'à ce que, vingt années après il vienne se trouver, comme nous l'avons raconté, aux portes de Strasbourg, en présence de son voleur, au moment môme où ( elui-ci arrive dans la capitale de l'Alsace, vénéré comme un messie et applaudi comme un triomphateur.

Ce lut vers le milieu de 1783 que Cagliostro quitta Sliasbourg. A cette époque, son étoile était loin d'avoir pâli en France ; car le marquis de Ségur, MM. de Miroménil et de Vergennes le recommandaient, dans

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