Le «lue de Nivernais
136 mSTOIRL DU MERVKILLKUX.
— Soit ; mais il faut l'être un peu pour ce qui me reste à vous (lire. Savez-vous ce qui arrivera à celte révolulion, ce qui en arrivera pour vous tous qui êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la connaissance bien reconnue?
— Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète.
— Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez sur le pavé d'un cachot. Vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous obligera de porter toujours sur vous.
Grand étonnement d'abord; mais on se rapptdle que le bon Cazotte est sujet ù rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle.
« Monsieur Cazotte, le conte que vous nous faites là n'est pas aussi plaisant que votre Diable amoureux. Mais quel diable vous a mis en tête ce cachot, ce poison, ces bourreaux? (Ju'est-ce que cela peut avoir de commun avec la philosophie, avec le règne de la liaison?
— C'est précisément ce que je vous dis ; c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est sens le règne de la Raison qu'il vous arrivera de iinir ainsi, et ce sera bien le règne de la Raison, car elle aura des temples, et même il n'y aura plus dans toute la France, en ce même temps-là que des temples de la Raison.
— Par ma foi, dit Chamfort avec le rire du sarcasme, vous ne seriez pas un des prêtres de ce temple-là.
— Je l'espère; mais vous, monsieur Chamfort, qui en serez un, et très digne de l'être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après. »
On se regarde et on rit encore.
« Vous, monsieur Vicq-d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les être fait ouvrir dix fois dans un jour à la suite d'un accès de goutte, pour être plus sur de votre fait, vous mourrez la nuit. Vous, monsieur de iNicolaï, vous mourrez sur l'échafaud. Vous, monsieur Bailly, sur l'échafaud.
— Ah! Dieu soit béni, dit Roucher, il paraît que M. Cazotte n'en veut qu'aux académiciens; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au ciel...
— Vous, monsieur Roucher, vous mourrez aussi sur l'échafaud.
LES MACNÉTISEUHS MYSTIQUES. 137
— Oli! c'est une gageure, s'écrio-t-on do toutes parts; il a juré de nous exterminer tous.
— Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.
— Mais nous serons donc subjugués par les Turcs, par les Tarlares?... Encore...
— Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez alors gouvernés par la seule Raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous lies philosophes, ils auront à tout moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront, comme vous, les vers de Diderot et de la Pucelle...
On se disait à l'oreille : Vous voyez bien qu'il est fou (car il gardait le plus grand sérieux); est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante? Et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.
— Oui, reprit Chamfort ; mais son merveilleux n'est pas gai; il
est par trop patibulaire El quand cela arrivera-t-il, monsieur
(lazotte?
— Six ans ne se passeront pas sans que tout ce que je vous prédis ne soit accompli.
— Voilà bien des miracles, dis-je; heureusement que vous ne m'y mettez pour rien.
— Vous y serez pour un miracle, monsieur La Harpe, et un miracle tout au moins aussi extraordinaire, répliqua Cazotte : vous deviendrez chrétien.
Grandes exclamations dans la société.
— Ah! reprit Chamfort, je suis rassuré : si nous ne devons périr que lorsque La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels.
— l'our ça, dit alors madame de Grammont, nous sommes bienheureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu, mais il est reçu qu'on ne s'en prend jamais à nous. Notre sexe...
— Votre sexe, madame ne vous défendra point cette fois; et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées comme les hommes, sans aucune différence.
— Mais qu'est-ce que vous dites donc, monsieur Cazotte? C'est la fin du monde que vous prêchez.
— Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, et beaucoup
d'autres dames avec vous, dans la charretlo du liourreau, avec les mains liées derrière le dos.
— .\h! j'espère que, dans ce cas, j'aurais au moins un carrosse drapé de noir.
— Non, madame : de i)lus grandes dames que vous iront, comme vous, en charrette et les mains liées comme vous.
— De plus grandes dames ?... des princesses du sang, peutêtre?
— De plus grandes dames encore.
Ici un mouvement très sensible se fit dans la compagnie, et la figure (lu maître delà maison se rem])runit : on commençait à trouver que la plaisanterie était trop forte. Madame de flrammont, pour dissiper le nuage, n'insista point sur celte dernière réponse, et se contenta de dire du ton le plus léger :
— Vous verrez qu'il ne me laissera pas même un confesseur.
— Non, madame, vous n'en aurez point, ni personne. Le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera...
Il s'arrêta ici un moment.
— Eh bien ! quel sera l'heureux mortel qui aura celte prérogative?
— C'est la seule qui lui restera : ce sera le roi de France. » Le maître de la maison se leva brusquement et tout le
monde avec lui; il alla vers Cazotte, et lui dit d'un ton pénétré :
— Mon cher Cazolte, c'est assez faire durer celte plaisanterie lugubre; vous la poussez trop loin et jusqu'à compromettre la société où vous êtes vous-même.
Cazotte ne répondit rien et se disposnit à se retirer, (juand 31'"'= de Granimonl, qui voulait éviter le sérieux et ranimer la gaité, s'avança vers lui :
— - Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne dites rien de la vôtre?
Cazotte resta quelque temps silencieux et les yeux baissés. « Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem dans Josèphe?
— Oui, sans doute; qui n'a pas lu cela? Mais faites comme si je ne l'avais pas lu.
— Eh bien, madame, pendant ce siège, un homme fit sej)l jours de suite le tour des remparts îi la vue des assiégeants et des assiégés, criant sans cesse, d'une voix sinistre et tonnante : Malheur à Jérusalem, malheur à moi-même! El le septième
jour, au moment où il aclievait sa lamentation, une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces. »
A ces mots, Cazolte fit la révérence et sortit. »
Toutes ces prédictions s'accomplirenL On dira peutêtre qu'elles n'ont été faites que parce qu'elles se sont accomplies. Expliquons-nous. Le chapitre de La Harpe que l'on vient de lire ne se trouve que dans le Tome I" de ses Œuvres posthumes, imprimées en 1806, trois ans après la mort de l'auteur. Il n'a donc pas le caractère d'authenticité, qui seul pourrait commander la foi. La Harpe a survécu assez à la révolution pour pouvoir déclamer frénétiquement contre elle, dans sa chaire du Lycée. Il aurait donc pu, converti comme il était, aussi bien en religion qu'en politique, et tout glorieux de sa double conversion, publier lui-même, sous sa garantie personnelle, l'oi^acle qu'il était fier d'avoir accompli pour sa part. Puisqu'il n'a pas jugé à propos de le faire à l'époque où son récit pouvait être contrôlé par plusieurs convives du duc de Nivei^nais, échappés comme lui au minotaure de la révolution, puisqu'il a réservé la publication de la prophétie de Cazolte pour ses œuvres posthumes, il est raisonnable de supposer qu'il s'était réservé de broder tout à son aise sur ce récit.
11 est pourtant difficile de croire que toute cette histoii^e ait été inventée par La Hai^pe. Il faudi^ait, pour cela, récuser beaucoup de témoignages d'un grand poids, enti^e autres, ceux de madame de Beauharnais, de Deleuze et des membres de la famille de Yicqd'Azyr. On peut donc admettre que Cazolte, homme d'observation et d'intelligence, habitué à suivre les
événements présents, pour en déduire les événements futurs, un jour qu'ils se trouvait excité par les sarcasmes des beaux esprits sceptiques qui l'entouraient, leur annonça, d'un ton d'autorité, une catastrophe qui devait alors lui sembler fort probable. Dans ses prévisions il rencontra plus juste quMl ne le pensait, etsurtout qu'il ne le voulait; car il fut lui-môme une des victimes de la révolution.
Mais les partisans du surnaturel ne l'entendent pas ainsi. Ils se fondent sur le mysticisme de Gazotte pour revendiquer sa prophétie comme un des plus étonnants phénomènes de seconde vue.
Gazotte appartenait, en effet, à la secte des illuminés de Lyon, ville où déjà les fluides se transformaient en esprits, et où les esprits faisaient incontinent des miracles. Nous avons vu que le magnétisme animal n'avait pas plus tôt pénétré à Lyon qu'il prenait, chez le chevalier de Barbarin et ses disciples, la forme d'une ame, d'une àme voyant et guérissant à des lieues de distance, par le seul mouvement de la volonté et de la prière'.
G'est dans la môme ville qu'une autre secte d'illuminés érigea, vers 1850, à Gagliostro, un temple superbe, où les prophètes évoqués en son nom sont forcés d'apparaître. Lyon, avec ses Heno) hauts, la croupe de la Groix-Rousse et les sommets de Fourvières, représentent très bien ce que les S2:>irites et M. de Mirville appellent un lieu fatidique.
Nous avons ditqu'unpeu avant le siège de cette ville, en 1790, la cataleptique du docteur Pétetin en avait prédit le jour et les circonstances les plus terribles,