‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 25 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'illuminisme apparaît en France à la suite du magnétisme de Mesmer el des prodiges de Cagliostro. — Les prophéties politiques. — Le P. Beauregard. — La prophétie du chevalier de LisJe. — La prophétie de Cazotte.

On a vu à quel degré Cagliostro avait remué les esprits en France, et quelle influence il dut exercer pour les diriger vers les voies dangereuses et stériles de l'illuminisme. A la même époque, Mesmer ou ses successeurs continuaient d'étonner l'imagination populaire par des résultais alors inexplicables pour lamasse des intelligences. Un tel concours d'influences devait singulièrement accroître la disposition naturelle à l'homme, c'est-à-dire l'amour, on pourrait dire, le culte du merveilleux, et nous avons à raconter maintenant les événements et les résultats qui liaient la suite de ces dispositions générales si fortement entretenues.

L'exaltation nerveuse à laquelle des individus ou des populations sont en proie prend presque toujours le caractère des idées qui occupent le plus les esprits.

Or, l'idée politique étant celle qui agitait toutes les tètes dans les dernières années du xviif siècle, l'exaltation produite par les prodiges de Cagliostro et par le magnétisme animal prit souvent le caractère de la prophetiepolitique.il est certain que des phénomènes d'intuition très fréquents et assez remarquables, tous relatifs à l'annonce d'une prochaine révolution politique ou sociale, se manifestèrent à la fin du siècle dernier. On ne peut nier qu'à cette époque plusieurs voix n'aient prédit la révolution française, et souvent avec une certaine précision dans les circonstances. Nous avons cité, à la fin du chapitre précédent, la fameuse Lettre de Cagliostro au peuple français . Dans un sermon prononcé à Notre-Dame par le P. Beaurcgard,cel orateur inspiré s'écriait, vers la même époque : « Oui, Seigneur, vos temples seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur, succéderont des chants lubriques et profanes. Et toi, divinité infâme du paganisme, impudique Vénus, tu viens ici prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t'asseoir sur le trône du Saint des saints, et recevoir l'encens coupable de tes nouveaux adorateurs ! »

Plus tard, le même prédicateur, prêchant dans la chapelle de Versailles, aux offices du carême, annonçait encore, en présence de la cour, cette terrible tempête sociale qui allait bouleverser, et en même temps régénérer la France.

Et les voix de Cagliostro et du P. Beauregard n'étaient point solitaires.

En Normandie, une somnambule avait exactement prédit, non seulement la révolution française, mais

les quatre phases principales par lesquelles elle a passée

En '1781-, une personne du Périgord, nommée Suzanne Labrousse, entra un jour dans la chapelle du séminaire diocésain. Là, s'élant jetée aux pieds de la croix, elle annonça les Etats généraux, indiquant avec précision l'époque de leur convocation; et depuis ce moment, elle alla tous les matins, jusqu'à l'ouverture de cette assemblée, réciter un Ave Maria dans les couvents de Périgueux.

A la suite d'un souper où Ton avait fait de copieuses libations, un jeune oilicier, le chevalier de Lisle, capitaine de dragons, se leva tout à coup, comme saisi d'une fureur prophétique, et alla griffonner dans sa chambre une chanson que l'abbé Georgel rapporte tout au long, et dont nous citerons seulement quelques couplets :

On verra tous les États

Entre eux se confondre ; Les pauvres sur leurs grabats

Ne plus se morfondre.

Des biens on fera des lots, Qui rendront les gens égaux.

Le bel œnf à pondre, 0 gai !

Le bel œuf à pondre!

Du même pas marcheront

Noblesse et roture; Les Français retourneront

Au droit de la nature.

Adieu, parlements et lois ;

I. Voir les articins pliilosojihiijues d'Hoffinann, dans le Journal des Débats tlu mois de décembre 1814, déjà cités dans le volume précédent.

134 HISTOIRE DU MERVKILLEUX.

Adieu, ducs, princes et rois!

La bonne aventure,

0 gai !

La bonne aventure!

Pais, devenus vertueux,

Par philosophie.

Les Français auront des dieux

A leur fantaisie. iN'ous reverrons un oignon A Jésus damer le pion.

Ah ! quelle harmonie, 0 gai !

Ah! quelle harmonie!

A qui devrons-nous le plus?

(j'est à notre maître, Oui, se croyant un abus,

Me voudra plus l'être.

Ah ! qu'il faut aimer le bien Pour de roi n'être plus rien!

J'enverrais tout paître, 0 gai !

J'enverrais tout paître!'

I. M. II. de Lisle, un dos ilesceiid;inls de l'auteur delà Turqolinc, nous a adressé quelques renseii;nenieuts sur cette cliaiison célèbre, dans une lettre dont uous allons transcrire un passage.

(( Bachaumont attribue la Turgoline à l'aumùnicr de rarclievè([uc de «Paris; je puis vous assurer qu'elle est réellement du chevalier de u Lisle. La tradition de famille est la meilleure preuve. Celte chanson « fut composée chez le duc de Choiseul, où M. de Lisle se rendait Il souvent. Mon parent n'aimait pas M. Turgot ; je le vois dans ses lettres « adressées à l'uu de ses cousins. Sa correspondance avec Voltaire, " marque le même éloignement. Cependant le chevalier n'était pas un Il homme frivole, bien que ses écrits fussent légers. Sa corrcspon- II dance est brillante et sensée. 11 voit les choses parfaitement; ses « aperçus sont sages et profonds. Voltaire aimait beaucoup sa corres- II jiondance. J'ai trouvé 40 lettres de cet homme illustre à M. de Lisle Il et deux de ce dernier à Voltaire.

Il Quand il composa la Turgoline, mon parent était capitaine de Il dragons.

Il Quant à l'orthographe de son nom, il signait tantôt Delisle, tantôt (I de Lisle. «

Yoilà ce qui se chantait à Paris, sous le nom de prophétie turgotine, dès les premiers temps des crises magnétiques provoquées par Mesmer, et avant même que ses élèves eussent fondé la première loge d' harmonie.

Mais ce qui est plus frappant que tout ce qu'on vient de lire, c'est la vision de Cazotte et la prédiction qu'il fit, tout éveillé, au milieu d'un cercle de philosophes et de beaux esprits.

Voici le récit que La Harpe nous a laissé de celte étrange scène.

« 11 me semble, dit La Harpe, que c'élcit hier. On se trouvait au commencement de 1788; nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit'. La compagnie était nombreuse et de tout éiat : gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait bonne chère, comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était venu alors au point oii tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté, sans même avoir eu recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion. L'un citait une tirade de la Pncelle; l'autre rappelait les vers philosophiques de Diderot: tout le monde riait, tous applaudissaient aux lumières que la philosophie répandait sur toutes les classes et qui allaient bientôt opérer une révolution et amener le règne de laliberlé en France.

Un seul convive n'avait point pris part à cette joie générale, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries. C'était Cazotte, homme aimable et original.

11 prend la parole, et du ton le plus sérieux :

« Messieurs, soyez satisfaits : vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le répète, vous la verrez.

On lui répond par ce refrain connu-: faut pas èlre grand sorciar pour cela.

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