‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 45 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

àove; tous deux sont fils d'insliluteurs honnêtes, religieL'x, considérés dans le pays, et paraissent avoir hérité de toutes les bonnes qualités de leurs parents ; tous deux sont enfin une consolaûon, et peut-être une cause d'aisance pour le curé, qui prend soin de les élever, les chérit et se promet bien de les garder le plus longtemps qu'il pourra.

« Que vont devenir en tout ceci ces pauvres enfants? Vontils servir d'instrument à la vengeance annoncée? On ne pourrait rien préciser à ce sujet, sans les aveux subséquents du coupable. Seulement on voit, à une vente publique, et grâce à la foule qu'elle entraîne, le berger s'approcher du plus jeune des enfants, qui du reste ne le connaît pas le moins du monde, et peu d'heures après les événements commencent.

« Voici maintenant ce qui résulte des dépositions de vingt témoins, assignés, interprètes fidèles de beaucoup d'autres non convoqués, et qui n'eussent pas été moins explicites.

« Tout aussitôt après la rentrée de cet enfant, une espèce de trombe ou bourrasque violente vient s'abattre sur le malheureux presbytère, puis, à la suite de cette bourrasque, des coups de marteau, ne cessent de se faire entendre dans toutes les parties de la maison, sous les planchers, sur les plafonds, sous les lambris.

(( Tantôt ces coups sont faibles, brefs et saccadés, tantôt ils sont d'une force à ébranler la maison, qui paraît vouloir tomber en démence (ruine), comme nous entendrons le berger le prophétiser dans un moment de franchise. Ces coups prennent même une telle extension qu'on peut les entendre à deux kilomètres de distance, et qu'une grande partie dos habitants de Cideville, cent chiquante personnes, a-t-on dit, se rendent au presbytère, l'entourent pendant de longues heures et l'explorent en tous sens, sans pouvoir en découvrir la cause.

« A ce phénomène, déjà si remarquable, viennent encore s'en joindre mille autres, qui le sont bien davantage. .Ainsi, pendant que ces bruits mystérieux poursuivent leur incessant concert, pendant qu'ils se font entendre à chaque point indiqué, ou reproduisent en cadence le rythme exact de tous les airs qu'on leur demande, les carreaux se brisent et tombent en tous sens, les objets s'agitent, les tables se culbutent ou se promènent, les chaises se groupent et restent suspendues dans les airs, les chiens sont jetés à croix ou pile au plafond, les couteaux, les brosses, les bréviaires s'envolent par une fenêtre et rentrent par la fenêtre opposée, les pelles et les pincettes quittent le

foyer et s'avancent tontes seules dans le salon, les fers à repasser, qui sont devant la cheminée, reculent, et le feu les poursuit jusqu'au milieu du plancher, des marteaux volent en l'air avec force, et se déposent sur le parquet avec la lenteur et la légèreté qu'une main d'enfant pourrait imprimer à une plume, tous les ustensiles d'une toilette quittent brusquement le chambranle sur lequel on vient de les déposer, et s'y replacent instantanément d'eux-mêmes; d'énormes pupitres s'entrechoquent et se brisent; bien plus, un d'entre eux, chargé de livres, arrive violemment et horizontalement jusqu'au front d'un témoin honorable (M. L,.. de Saint-V...). et là, sans le toucher et abandonnant brusquement toutes les lois connues de la gravitation, tombe perpendiculairement à ses pieds.

« Une dame (Madame de Saint-V...), dont il est impossible de suspecter le témoignage, et qui en raison de la proximité du château qu'elle habite, avait été le témoin de vingt expériences analogues, se sent un jour tirée par la pointe de sa mante, sans qu'elle puisse apercevoir la main invisible qui la tire ; le maire du village reçoit à sou tour un coup violent sur la tête, et, au cri que cette violence lui arrache, on répond par une caresse bienfaisante, qui lui enlève à l'instant toute douleur.

« Un autre témoin, propriétaire à quatorze lieues de distance, se transporte à Cideville à l'improvistc et sans en avoir prévenu qui que ce soit. Aprè.> une nuit passée dans la chambre des enfants, il interi'oge le bruit mystérieux, le fait battre à tous les coins de l'appartement, et pose avec lui toutes les conditions d'un dialogue ; un coup, par exemple, voudra dire oui, deux coups voudront dire non, puis le nombre des causes signifiera le nombre des lettres, etc., etc.. Cela bien convenu, le témoin se fait frapper toutes celles qui composent ses nom, prénoms et ceux de ses enfants, sou âge et le leur, par an, mois, jours, et, le nom de sa commune, etc., etc.. Tout cela se frappe avec tant de justesse et de rapidité, que le témoin se voit obligé luimême de conjurer l'agent mystérieux d'y apporter plus de lenteur, alin qu'il puisse vérifier tous ses dires, qui !^e trouvent enfin de la plus complète exactitude. Ce témoin, c'était nousmême.

«... Mais voici venir un autre témoignage, contre lequel l'explication des scepti({ues sera radicalement impuissante. Un prêtre, un vicaire de Saint-Roch, M. l'abbé L..., se trouvant par hasard et de passage à Yvetot, se transporte à Cideville, toujours à l'improviste, et voici qu'aux mêmes questions posées

par son frère entièrement inconnu comme lui dans le pays, les réponses arrivent avec la même rapidité, la même exactitude, toutefois avec cette particularité curieuse, que celte toisci c'est l'interrogateur qui ignore et ne peut vérifier les détails fournis par la réponse.

« On lui dit bien l'âge et les prénoms de sa mère et de son frère, mais il ne les sait plus ou même ne les a jamais sus. IN'imporle, il en prend note exacte, et, de retour à Paris, il court à la mairie, consulle les registres de l'état civil, et trouve entre eux et les révélations de Cideville une conformité littérale...

« MM. de V... venus de la ville d'Eu tout exprès, et se faisant dire, avec tous leurs noms et prénoms, le nombre de leurs chiens, de leurschevaux, leurs habitudes, leurs costumes, etc.. Les mômes phénomènes se trouvent constatés, en outre, dans la lettre du docteur, M. de Bacqueville.

« Mais tous ces phénomènes, quelque étonnants qu'ils soient s'effacent, comme intérêt, auprès de ceux offerts par le malheureux enfant que l'on croit touché par le berger ïhorel... Ici, par exemple, nous retrouvons ce que nous avons tant de fois constaté, c'est-à-dire cet envahissement de tout le système nerveux, ce poids insolite sur les épaules de l'enfant, cette compression de la poitrine dont se plaignaient les trembleurs des Cévennes. De plus, cet enfant voit toujours derrière lui l'ombre d'un homme en blouse, qu'il dit ne p:xs connaître, jusqu'aujour où, confronté avec Thorel, il s'écrie : — Voilà l'homme! — iMais écoutons bien ceci. Au moment où l'enfant accuse la présence du fantôme, un des ecclésiastiques présents affirme avoir aperçu distinctement derrière lui une sorte de colonne grisâtre ou de vapeur fluidique.

« Les autres avaient vu plusieurs fois cette même vapeur, au moment où ils la poursuivaient, serpenter en tous sens avec une sorte de sifrtement très léger, puis se condenser visiblement et S'échapper, comme un courant d'air, par les fentes de l'appartement; M. de V... l'entendait, lui, sans rien voir et l'entendait, dit-il, comme on entend le frôlement d'une robe.

« Quant à l'enfant, son état nerveux s'aggrave encore quelquefois. Ainsi, on le voit un jour (tous les ecclésiastiques présents l'attestent) tomber en convulsions, puis dans une sorte de syncope extatique, dont rien ne parvient à le tirer pendant plusieurs heures et qui fait croire à sa mort. Cet état inspire les

LES ESPRITS FRAPPEURS. 2(5t

plus grandes alarmes à tous ceux qui l'entourent ; ils se metent en prière, et l'enfant revient à lui.

« Un autre jour (mais oserons-nous le raconter"? — oui, car nous avons juré dédire la vérité tout entière), l'enfant accuse une hallucination bien autrement singulière : il dit voir une main noire descendre par la cheminée, et s'écrie qu'elle lui donne un soufflet. Cette main, nous nous hâtons de déclarer que personne ne la voit; mais on entend le bruit du soufflet, on voit la joue devenir et rester longtemps rouge, et, dans sa naïveté, l'enfant s'élancer au dehors, espérant revoir cette main sortir par le haut de la cheminée.

« Continuons. Fatigués et de plus, extrément affligés de l'état de ce pauvre enfant et du fâcheux effet qui doit en résulter pour la religion d'abord et pour M. le curé de Cideville ensuite, MM. les ecclésiastiques réunis à ce dernier se demandent un soir comment, les prières ne paraissant pas suffisantes, ils pourraient parvenir à se débarrasser de leur ennemi. L'un propose une chose, l'autre en propose une autre, un troisième déclare avoir lu dans les traités spéciaux sur la matière que ces ombres mystérieuses redoutaient la pointe du fer; dès lors on n'hésite plus et, au risque de glisser un peu dans 'a superstition, on se met à l'œuvre à l'instant. Ou se munit de très longues pointes, et partout où le bruit se fait entendre on les enfonce le plus lestement possible. Mais comme il est difficile de frapper juste en raison de la subtilité de l'agent, plusieurs pointes sont donc enfoncées sans résultat apparent, et l'on va probablement y renoncer, lorsque tout à coup, une d'elle ayant été chassée plus habilement que toutes les autres, une flamme vient à jaillir et, à la suite de celte flamme, une fumée tellement épaisse, qu'il faut ouvrir toutes les fenêtres, sous peine d'une prompte et complète asphyxie. La fumée dissipée, et le calme succédant à une si terrible émotion, on revient à un mode d'adjuration qui parait si sensible. On reprend les pointes et on enfonce, ua gémissement se fait entendre; on continue, le gémissement redouble ; enfin, on distingue positivement le mot I'AUdon.

« — Pardon ? disent ces messieurs ; oui, certes, nous te pardonnons et, nous ferons mieux, nous allons passer la nuit en prières pour que Dieu te pardonne à son tour..., mais une condition, c'est que qui que tu sois, tu viendras demain toimême, en personne, «lemander pardon à cet enfant... Nous pardonnes-tu à tous? — Vous êtes donc plusieurs? — Nous sommes cinq, y compris le berger. — Nous pardonnons à tous.

« Alors tout rentre dans l'ordre au presbytère, et cette terrible nuit s'achève dans le calme et la prière.

« Le lendemain, dans l'après midi, on frappe à la porte du presbytère, elle s'ouvre, et Thorelse présente; son attitude est humble, son langage embarrassé, et il cherche à cacher avec son chapeau des écorchures toutes saignantes qui couvrent son visage. L'enfant l'aperçoit et s'écrie : — Voilà l'homme ! voilà l'homme qui me poursuit depuis quinze jours ! Que voulezvous ?Thorel lui dit, M. le curé. — Je viens de la part de mon maître chercher le petit orgue que vous avez ici. — JNon on n'a pas pu vous donner cet ordre-là; encore une fois, ce n'est pas pour cela que vous venez ici ; que voulez-vous? Mais auparavant, d'où viennent ces blessures, qui donc vous les a faites? — Gela ne vous regarde pas; je ne veux pas le dire. — Dites donc ce que vous voulez faire; soyez franc, dites que vous demandez pardon à cet enfant; faites-le donc et, mettez-vous à genoux. — Eh bien! pardon dit Thorel en tombant à genoux.

Et tout en demandant le pardon, il se traîne et cherche à saisir l'enfant par sa blouse; il y parvient, et les té moins constatent qu'à partir de ce moment les souffrances de l'enfant et les bruits mystérieux redoublent au presbytère de Cideville. Touteefois. M. le curé engage Thorel à se rendre à la mairie; il s'y trouve, et là. devant témoins sans que personne lui dise de le faire, il tombe a genoux trois fois, et dem.ande pardon.

— De quoi me demandez- vous pardon? lui dit le curé ; expliquez vous. Et Thorel de continuer; mais, tout en demandant pardon, il fait comme au presbytère, il se traîne sur ses genoux et cherche à toucher M. Tinel, comme il avait fait à l'enfant.

— Ne me touchez pas, s'écrie celui-ci ; au nom du ciel, ne me touchez pas, ou je vous frappe. — Vaine menace, Thorel avance, avance toujours jusqu'à ce que M. le curé, acculé dans un angle de la pièce se voie forcé, pour sa légitime défense, de lui asséner trois coups de canne sur le bras.

Comme on le pense bien, ces trois coups de canne vont jouer un grand rôle dans le procès; on les exploitera toul-à-l'heure. Néanmoins Thorel revient à la charge, et, cette fois, c'est chez le maire qu'il retourne. Il le prie, le conjure, l'embrasse en pleurant et lui dit : — Priez donc M. le curé que les affaires en restent là — Une autre fois, il lui avoue que tout remonte à G... — Il est sorti de prison, lui dit-il; il est venu me voir; il en veut à M. le curé, parce qu'il l'a empêché de gagner son

LES ES PUITS FUAIM'EUUS. 263

pain en le renvoyant de chez un malade de la commune, qu'il voulaitguérir. M le curé, a eu tort, ajoule-t-il, car G.., est un homme très instruit, très savant; il peut lutter contre nnprêtre. M. le curé voudrait hien qu'on l'instruisit, et s'// voulait payer un café, je le débarrasserais de tout ce qui se passe au presbytère.

« Ainsi donc, il est impossible à un coupable de s'avouer plus coupable, et cet homme, qui réclame douze cents francs de dommages et intércis, ferait tout cesser pour un café, k ceux qui lui reprochent sa conduite, il répond : — Je le veux ainsi, moi; cela me plaît; comme cela. — A ceux qui lui demandent pourquoi il choisit pour victime un pauvre enfant innocent, au lieu de s'en prendre au curé, il répond : — Vous ne voyez donc pas que M. le curé peut vivre avec ces deux enfantslà? Il faut qu'ils partent, ils partiront, et alors tout sera fini. — Encore une fois il se vante avant, il se vante pendant,il se vante après; que veut-on de mieux pour constituer le confitentem reum ?

« Puis viennent tous les antécédents de Thorel desquels il résulte qu'il n'en est pas à son coup d'essai. Ainsi, il prédit aux gens des faits en dehors de toute prévision, qui leur arriveront, dit-il, avant vingt minutes, et ces faits arrivent avant les vingt minutes. Un autre témoin déclare que se trouvant aux champs avec Thorel, celui-ci lui disait : — Chaque fois que je frapperai du poing sur ma cabane, tu tomberas, et à chaque coup de poing cette personne tombait et sentait alors quelque chose lui serrer la gorge, l'étrangler et la forcer à tomber. Et cependant Thorel avoue qu'il y a du mal à faire cela. Enfin un dernier témoin déclare, conformément aux autres, que se promenant avec les deux enfants et la sœur de M. Tinel au milieu des plaines, sur la route de Cideville à Auzonville, ils voyaient des cailloux, lancés par une force invisible, arriver droit à eux et tomber à leurs pieds sans pouvoir les frapper, etc.

« Ne sont pas compris ici une multitude de détails ([ui, sans avoir été révélés à l'audience, n'en sont pas moins attestés, tels que les chaises groupées en l'air sans soutien, les chiens lancés à croix ou pile, tous les meubles volant, les effroyables blasphèmes qui se faisaient entendre quand les enfants se mettaient en prières, les menaces haulement articulées de leur tordre le cou, menaces réalisées un soir où l'un de ces malheureux enfants sentit deux mains lui prendre la tète et la retourner avec une telle violence, que les témoins de celte singulière contorsation durent porter secours à la victifne, sans quoi elle périssait.

%i HISTOIRE DU MERVEILEUX.

« ... Ces faits se sont reproduits journellement pendant deux mois et demi, du 26 novembre 1850 au 15 février 1851, époque à laquelle monseigneur l'archevêque crut devoir, dans sa prudence, éloigner les deux enfants de ce presbytère de Cideville, oîi ils avaient trouvé jusque-là de bons exemples, de bonnes leçons... La décision de Mgr est telle qu'on pouvait l'attendre de la profonde sagesse de ce prélat; elle a coupé court à tout scandale, ou plutôt à tout prétexte de scandale, car à partir de ce jour tous les bruits ont cessé. »

L'autorité archiépiscopale, dont nous reconnaissons à notre tour la prudence, a évité, par cette brusque solution, de nous faire connaître ce qu'elle pensait sur le fond môme des prodiges de Cideville. Reste donc l'autorité judiciaire, dont le jugement est encore assez curieux, bien qu'il élude des détails auxquels nous aurions attaché le plus grand prix.

Du reste, l'affaire fut instruite diligemment, et la procédure menée avec soin. Il y eut enquête et contreenquête; on entendit un [grand nombre de témoins, plus sérieux qu'éclairés sans doute, mais irréprochables, et les faits furent exposés et discutés par deux avocats de mérite, M. Yauquier du Ti\iversain pour le curé de Cideville, et M. Fontaine pour le berger Thorcl. Enfin, voici la sentence rendue sur les poursuites de ce dernier, qui demandait douze cents francs pour ses trois coups de canne reçus dans la salle de la mairie, pendant la scène du pardon, lorsqu'il tenait à s'humilier trop profondément devantla soutane du curé.

i février 1851,

« Nous, juge de Paix d'Yerville,

« Ouï les témoins dans leurs dépositions, ainsi que les parties dans leurs moyens respectifs, et joignant la demande reconventionnelle à la principale, avons statué, en premierressort surtout ainsi qu'il suit, par un seul et même jugement :

« Attendu que, quelle que soit la cause des faits extraordinaires qui se sont produits au presbytère de Cideville, ce. qui résulte de plus clair de l'ensemble de tous les témoignages entendus, c'est que cette cause est demeurée inconnue, et qu'il n'y a dès lors à statuer que sur les conséquences de ses effets, qui seuls ont donné lieu à l'action ;

« Attendu, sur le premier chef, que si, d'après quelques témoins, le défenseur (Tinel) a, d'une part, donné à entendre que le demandeur (Thorel) s'était vanté d'avoir produit les faits du presbytère de Cideville, et l'a soupçonné d'en être l'auteur; d'autre part, il est constant par de nombreux témoignages que ctdui-ci avait tout f;iit et tout dit pour faire croire au public qu'il était pour quelque chose dans leur perpétration, notamment par ses vanteries aux témoins Cheval, Varin, Letellier. Foulongue, le Hernault et autres, jointes à sa conduite au presbytère et à la mairie;

« Attendu aussi que le demandeur ne peut être fondé à se plaindre comme diffamé par des propos dont il a été l'auteur le premier et qui n'ont pris naissance que par son initiave, par sa persévérance et partant sa faute à les propager ;

« Attendu que s'il est vrai, par ce qui précède, que la réputation de sorcier qu'a voulu se donner le demandeur soit de nature à porter sérieusement atteinte à sa considération, il est frai aussi que c'est lui-même qui, le premier, s'est porté cette atteinte, et qu'en répétant à, cet égard les propres imputations du demandeur, le défendeur n'a pu faire aucun tort à celui-ci, qui seul doit supporter les conséquences de ses dires et leur responsabilité, si contre son attente, il en est résulté quelque chose de fâcheux pour lui ;

« Attendu qu'en pareille circonstance rien, dans les paroles ilu défendeur, ne constitue le cas de diffamation ou d'injures verbales, et, par suite, un préjudice susceptible d'être réparé ;

« Attendu, sur le deuxième chef, que ni l'enquête ni la contre-enquête n'ont apporté au procès la preuve que le défendeur ait forcé le demandeur à tomber à genoux devant lui; qu'il résulte, au contraire, de plusieurs témoignages que c'est volontairement que celui-ci s'est ainsi mis à genoux devant l'un des pensionnaires du presbytère en demandant grâce, pardon, comme s'il y eût commis quehjue fait, et cela sur lasimple invitation du défendeur, justifiée par l'étrange conduite de Thorel dans cette circonstance; que cette manière d'agir du deman-

deur se trouve plus qu'expliquée parce qu'il a fait ensuite chez le maire de Cideville, où il a renouvelé spontanément la scène de se mettre à genoux en le suppliant de laisser là cette affaire ; qu'ainsi aucune contrainte n'apparait dans ce fait de la part du défendeur contre le demandeur ;

« Attendu, quant au troisième chef, que, suivant la déclaration de plusieurs témoins, il est vrai que le défendeur a donné deux ou trois coups de canne au demandeur ; mais attendu aussi que celui-ci, malgré la défense qui lui était faite par le défendeur de l'approcher et de le toucher, persistait néanmoins à vouloir toujours le saisir en allongeant les mains ; que le défendeur, pour l'éviter, était arrivé jusqu'auprès de la m'iraille, et, par suite, placé dans le cas et la nécessité de légitime défense, ce qui justifie sa conduite en cette occasion.

« En ce qui touche le quatrième chef : attendu qu'aucun témoin n'a entenJu le défendeur enjoindre au maître du demandeur, avec menaces de renvoyer celui-ci de son service ; que si quelques témoins ont rapporté, mais vaguement et par ouï-dire, que le défendeur avait manifesté à M, Pain, maître du demandeur, le désir et la satisfaction de voir renvoyer de chez lui celui-ci, d'aussi vagues ouï-dire ne peuvent, aux yeux de la loi, être considérés comme admissibles, et qu'à cet égard les moyens de Thorel sont mal fondés.

« Quant à la demande reconventionnelle : attendu que s'il est évident que l'exploit introductif d'instance est conçu dans îles termes diffamatoires, il est certain aussi que la publication demamlée du jugement est un moyen bien impuissant pour remédier au mal causé par cet exploit et par la publicité que lui a donnée le besoin du scandale; par ces diverses considérations, rejetant tous les moyens du demandeur comme mal fondés de tous points, et adoptant partie seulement des moyens du défendeur, déboutons Thorel de son action, et, mettant le défendeur hors de cause, condamnons ledit Thorel à tous les dépens, et ordonnons la suppression de la citation. »

Ainsi, le mallieuretix berger en fut pour ses coups de €anne. Il paya pour avoir été battu par son curé. Il nous semble qu'on entend à Yerville d'une manière fort large le droit de légitime défense, car enfin la vie du <-uré n'était mise en péril par l'approche de Thorel,

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qu'autant que celui-ci eût été véritablement sorcier, et c'est là le point que le juge s'est bien gardé de décider. Le sort de la sentence prononcée par le tribunal normand, était donc fort risqué si on l'eût portée en appel; mais ce n'est pas dans cet intérêt que nous regrettons que le jugement soit resté définitif. D'abord, nous aurions été curieux de savoir si la cour de Rouen, inspirée par les souvenirs ou par l'esprit du lieu où elle siège, aurait conservé à l'endroit des sorciers quelque reste de ce zèle ardent dont l'ancien parlement de Normandie était possédé en 1675, lorsqu'il répondait par un si violent manifeste ^ à une ordonnance de Louis XIV qui anéantissait ses procédures et ses instructions commencées en matière de sorcellerie, et commuait en un simple exil hors de la province les peines capitales prononcées contre une foule de misérables pour crime de magie et de maléfice. Tenus en 4851 devant la Cour de Rouen, les débats de l'affaire de Cideville en auraient peut-être éclairci pour nous certains points sur lesquels la critique a grandement besoin d'être fixée pour discuter ces prodiges. SiThorel n'élait pas sorcier, ses coups de canne devaient lui être payés. S'il était sorcier, c'est lui qui a reçu aussi, mais à l'état d'ombre, les coups de pointes de fer que portaient, de çà et de là, les ecclésiastiques du presbytère 2. Il en avait

i. Nous avons rapporté, dans V Introduction ilc cot ouvrage (tome I'"'), la jilus grande partie de cette pièce, qui a été reproduite tout au long par Gariiiet, dans les notes de son Histoire de la Mmjie.

2. Le curé se croyait bien certain d'avoir louché son sorcier, car il ajoutait un détail important, oublié d'abord par M. de Mirville, qui l'a rétabli dans une note : « M. le curé, dit-il, change un soir le procédé des pointes contre celui des armes à feu. Il tire un coup de pistolet, sur le Jjruit mystérieux : l'enfant s'écrie que l'ombre qui le poursuit est atteinte par deux grains de plomb à la joue droite, et

lesmarques, quand il est venu pour la première fois, en chair et en os, demander son pardon; le curé Tinel les a vues, et tous les spirites tiennent leiaitpourconstant d'après son témoignap^e. Que sont devenues ces blessures saignantes dont le jugement ne dit plus mot, et qui constitueraient, en vérité, le plus extraordinaire de tous les faits qui se sont passés à Cideville? Devant la Cour, et en présence du public d'une ville de cent mille àmcs, les avocats auraient sans doute tenu à faire poser quelques questions sur l'origine de ces marques, et la cour ne s'y serait pas refusée, ne fût-ce que pour apprendre aux populations crédules son sentiment sur la vulnérabilité des ombres rapportant leurs blessures aux corps dont elles sont les enveloppes aériennes, ce que M. de Mirville appelle la. solidarité entre le fantôme et la jwrsonne du berger. Nous saurions maintenant lequel vaut le mieux de dire que le berger Thorel a été blessé comme Danis, le berger de la Brie*, ou bien que Danis n'a pas été plus blessé que Thorel.

le lendemain le vrai Tliorel revient avec cette double blessure imprimée sur la même joue. » {Des Esprits, 3" édition, p. 400, à la note.)

ï. Qui n'a entendu parler des bergers de la Brie et des environs de Paris, qui, en dépit de l'édit de 168"2 pour la punition des maléfices, continuèrent encore longtemps de donner de la besogne à la Tournelle!

« Aux temps peu recules de la sorcellerie, Ab! qu'ils étaient puissants les bergers de la Bric! II n'était point prudent d'allumer leurs courroux. Tantôt on les voyait, changés en loups-garous. Rôder dans les hameaux, y chercher aventure, Enlever les enfants, en faire leur pâture; Tantôt de flots de grêle ils frappaient les moissons, Ou dans les tas de blé semaient les cliarançons. Avaient-ils à franchir un immense intervalle. Le manche d'un balai leur servait de cavale;

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Si l'affaire en est restée là, ce que nous ne cesserons pas de regretter, ce n'est pas la faute de Thorel, pauvre diable battu, et condamné à tous les dépens, que l'eu-

Lcur regard rendait paie un visage vermeil; Avec un œil de pie ils ôlaiciit le sommeil. »

(La Brie, léi^ende par M. E. d'Anglemont).

Vers la fin du xvii" siècle, le berger Danis s'acquit une horrible célébrité. Voici comment le P. Lebrun raconte son histoire :

(( Le vendredi 1"'" mai 1705, à cincj heures du soir, M. Milange de la Richardière, fils d'un avocat au Parlement de Paris, fut attaqué, à dix-huit ans, de léthargies et de démences si singulières, que les médecins ne surent (ju'en dire. On lui donna de rémétique, et ses parents l'emmenèrent dans leur maison de Noisy-le-Grand, où son mal devint plus fort, si bien qu'on déclara qu'il était ensorcelé. On lui demanda s'il n'avait pas eu de démêlés avec quelque berger; il conta alors que, le 18 avril précédent, comme il traversait à cheval le village de Noisy, son cheval s'était arrêté tout court dans la rue de Féret, vis-à-vis la Chapelle, sans qu'on pût le faire avancer; qu'il avait vu, sur ces entrefaites, un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit : Monsieur, retournez chez vous, votre cheval n'avancera pas.

» Cet homme, qui lui avait paru âgé d'une cinquantaine d'années, était de haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs, la houlette à la main, et deux chiens noirs à courtes oreilles auprès de lui.

« Le jeune Milange se moqua des propos du berger. Cependant il ne put faire avancer son cheval; il fut obligé de le ramener à la maison, où lui-même tomba malade. Était-ce l'effet de l'impatience et de la colère, ou le sorcier lui avait-il jeté un sort?

» M. de La Richardière, le père, fit mille choses en vain pour la guérison de son fils. Un jour, le jeune homme rentrait seid dans sa chambre ; il y trouva son vieux berger, assis dans son fauteuil, avec sa boulette et ses deux chiens noirs. Cette vision l'épouvanta; il appela du monde, mais personne que lui ne voyait le sorcier; il soutint toutefois qu'il le voyait très bien : il ajouta même que ce sorcier s'appelait Danis, quoiqu'il ignorât qui pouvait lui avoir révélé son nom. Il continua de le voir tout seul. Mais, sur les dix heures du soir, il tomba à terre, en disant que le berger était sur lui et l'écrasait; et, en présence de tous les assistants, il tirade sa poche un couteau dont il donna cinq ou six coups dans le visage du maliieureux dont il s'est trouvé marqué.

» Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, M. de Milange alla à Saint-Maur, avec la confiance qu'il guérirait ce jour-là. 11 se

quête et la contre-enquête avaient dû élèvera un chiffre ruineux pour un simple berger. Pour interjeter appel, il avait besoin d'être secouru, et il ne le fut par per-

Irouva mal trois fois; mais, après la messe, il [lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de bénédictin, et le berger à sa gauche, le visage ensamjlantélde six coups de couteau, ayant la boulette en sa main et les deux chiens noir à ses côtés. Dans ce moment, le malade cria tout haut dans Téglise : « Miracle! miracle! et il fut, en efTet, yuéri. Quelques jours après, chassant dans les environs de Noisy, il vit effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tète. ('. Ah! monsieur, vous me tuez, » s'écria le berger en fuyant, mais, le lendemain, il vint trouver M. de La Richardière, se jeta à genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis, qu'il était sorcier depuis vingt ans; qu'il lui avait, en effet, donné le sort dont il avait été affligé, que ce sort devait durer un an, qu'il n'en avait été guéri au bout de huit semaines qu'à la faveur des neuvaines qu'on avait faites, mais que le maléfice était retombé sur lui, Danis, et qu'il se recommandait à sa miséricorde.

)) Le sieur de Milange fit recommencer en ftiveur du berger, et par son oncle, l'abbé de Milange, chanoine de Riom, la même série de prières qui l'avait délivré, prières couronnées de même par la guérison éclatante de ce berger. Puis, comme les archers le poursuivaient, il tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se réfugia à Torey, fit pénitence et mourut au bout de quelques jours. »

Jlais les choses finissaient ordinairement plus mal pour les pauvres sorciers, quand la justice venait à s'occuper d'eux.

Les longues poursuites dirigées contre les bergers de la Brie, et de nombreuses condamnations à mort, qui, cependant, n'arrêtaient pas la mortalité des bestiaux, n'avaient pu ouvrir les yeux des juges. Ils s'irritaient dans leur crédulité et leur impuissance, et se vengeaient par des tortures et des condamnations nouvelles. Disons quelques mots de raffaire du berger Hocque, qui se rapporte au xvme siècle, et dont les factums et l'arrêt du Parlement de Paris nous ont conservé l'horrible Qétail.

Ce berger avait été accusé d'avoir, de complicité avec plusieurs, jeté des sorts sur les bestiaux du fermier de la terre de Pacy, près de Rrie-Comte-Robert, et il en avait été quitte pour les galères. Ce n'était évidemment pas assez, puisque vaches et brebis continuaient a mourir; mais l'ancienne maxime judiciaire non bis in idem, ne permettait pas de juger Hocque à nouveau pour lui faire meilleure mesure. II avait, dans les prisons de la Tournelle, un compagnon de chaîne nommé Réatrix. On s'assura de la bonne volonté de ce dernier, qui se mil à pratiquer Hocque et à le disposer si bien, que le

sonno. On nous donne à entendre que les voltairiens, ou les hommes qui ne croient pas facilement à la sorcellerie, se sont entendus pour ôtertout retentissement

. sorcier se laissa persuader d'écrire à un autre ber-er, sorcier comme lui, puisqu'ils l'étaient tous, pour lui recommander de lever le sort qu'il avait jeté. Ce sort, ou,iselon leur iiingage, cette c/iarjfe, était terrible; ilsl'appelaieot « le bon Ciel-Dieu. . C'était une composition où entraient des poisons, mais qui, dans la croyance des esprits à cette époque, devait surtout son action funeste aux horribles cérémonies avec lesquelles elle avait été préparée. Les sorciers la renfermaient dans un pot de terre, et l'enterraient dans un cliemin où les bestiaux devaient passer, ou même à l'entrée de leurs étables. 11 fut avoué dans les interrogatoires, que cette charge avait son effet tant qu'elle restait au même lieu, ou tant que le sorcier qui l'avait posée était vivant, mais que, si elle venait à être découverte et levée, ce dernier mourait à l'instant même.

Pour obtenir de Hocque la lettre qu'il avait écrite, on l'avait fait boire outre mesure, avec l'argent envoyé à Béatrix par le seigneur de Pacy. L'ivresse dissipée, le malheureux, songeant à ce qu'il avait fait, poussa des hurlements épouvantab.es, se jeta sur Béatrix pour Pétrangler, ce qu'il aurait eu bientôt fait avec l'aide de tous les autres forçats indignés, et le commandant de la Tournelle, averti de ce desordre, ne fût arrivé à temps pour tirer le mouton de leurs mains.

Pendant ce temps-là la fatale épitre faisait son chemin. Par les soins du seigneur de Pacy, le berger à qui elle était adressée l'eut bientôt reçue; c'était un nommé Bras-de-Fer, qui demeurait près de Sens, un sorcier de premier ordre, le seul même, au jimement de Hocque, qui put, par ses conjurations, lever le bon Ciei-Dieu. Brasde-Fer vint donc à Pacy, et fit les cérémonies voulues; la charge fut trouvée et jetée au feu en présence du fermier et de ses domestiques Mais tout a coup l'opérateur pâlit; il avait ignoré jusque-là qui avait pose le sort. Le diable, dit-il en pleurant, venait de lui révéler que cetait Hocque, son meilleur ami, qui, en ce moment, mourait à six heues de Pacy. Etrange coïncidence! Des informations qui furent prise»; au château delà Tournelle, il résulta « qu'au même jour et à la même heure que Bras-de-Fer avait commencé à lever le sort, Hocque, qui était un des liommes des plus forts et des plus robustes, était mort en un instant dans des convulsions étranges et se tourmentant comme un possédé, sans vouloir entendre parler de Dieu ni de confession. » Ayant appris que le sort jeté sur les moutons de la même ferme, avait été posé par les enfants de Hocque, pour rien au monde il ne voulu consentir à le lever, de peur de les faire mourir comme leur père. C'est sur ce refus obstiné que Bras-de-Fer fut mis en jugement, condamné à être pendu et brûle avec deux autres bergers, Jardin et Petit-Pierre.

à celte affaire, et M. de Mirville ajoute que les dévots, pour en étouffer le bruit, se sont joints en cela aux sceptiques et aux incrédules ^

11 ne nous est pas facile de voir ce que les dévots ont gagné à leur silence systématique; mais nous voyons encore bien moins ce que les spiritcs y ont perdu. Car, en lin de compte, ils ont eu seuls la parole sur les phénomènes de Gideville, et ils nous ont placés dans cette alternative compromettante, ou de les rejeter absolument, ou de les caractériser et de les commenter comme eux. Ils ont fort bien su, pendant que le silence se faisait sur le procès, en relever ce qui était le fait principal pour eux, et retrouver des détails qu'ils n'auront pas réunis sans choix probablement, et qu'ils ne peuvent guère raconter sans quelque exagération involontaire. Telle est précisément l'histoire qu'ils nous présentent aujourd'hui, histoire débarrassée de tous les éléments contradictoires dont la critique aurait pu se servir, et qui sont seuls définitivement anéantis. Mais le jugement d'Yerville, direz-vous ! Certes, nous ne l'oublions pas. C'est le seul document qui subsiste, et nous le considérons, à certains égards, comme un monument. Ne craignez point que nous supposions « qu'il soit sorti tout armé de votre cerveau". » Le jugement est authentique, soit; mais il ne dit rien, il affecte môme de ne rien dire de la seule chose qu'il nous importerait de savoir. Que voulez-vous que nous fassions, et queferiez-vous vous-même, monsieur le marquis, de ces termes vagues dans lesquels cet arrêt mentionne les faits extraordinaires qui se se-

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