CHAPITRE PREMIER
Débarquement des esprits en Europe. — Les tables tournantes en Ecosse, en Angleterre et en Allemagne. — Origine orientale des tables tournantes.
Les faits de l'ordre merveilleux qui se sont passés en France, de l'année 1846 à l'année 1851, c'est-à-dire à l'époque où les esprits frappeurs faisaient leurs premières manifestations en Amérique, avaient suftisamment préparé l'Europe à recevoir cette importation du nouveau monde. Nous avons maintenant à suivre le progrès et le développement de ces phénomènes dans notre hémisphère, développement qui se manifesta par l'invention, ou si l'on veut, par la diffusion générale des tables tournantes.
Les esprits, qui avaient ordonné à madame Fish de changer de mari, demandèrent, dès le commencement de l'année 1852, que les spiintes américains se réunissent en une convention générale. Ils fixèrent même
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le lieu de leur première assemblée. Dans l'adresse qu'on fit circuler à cet effet, et qui lut publiée dans le Clevelcoid Plainclealer, du 29 janvier 185:2, on lisait ce paragraphe :
« .... Les invisibles ont promis que si cette convention se réunissait àCléveland, ils signaleraient leur présence d'une manière si éclatante, que les doutes et les objections des sceptiques seraient anéantis à jamais. Appelons aussi les croyants d'au delà des mers. Que les esprits soient consultés par toute la terre, et que notre assemblée dans la ville des forêts serve de point de ralliement à une légion d'esprits. »
Et cette assemblée eut lieu; elle fut même suivie de plusieurs autres dans différentes villes de l'Union américaine. Seulement, les gens (\\ni delà des mers. c'est-à-dire les Européens, si solennellement convoqués, ne se rendii^ent pas au rendez-vous. Et comme la montagne n'était pas allée vers les esprits, les esprits allèrent vers la montagne. En d'autres termes, les esjwits américains passèrent l'Atlantique, pour aborder dans notre Europe.
Ils prenaient terre en Ecosse, au commencement de l'année 1852.
A peine le premier esprit était-il débai^qué dans la vieille Ecosse, qu'il y en eut bientôt dix en Angleterre, et pi^esque immédiatement quelques centaines en Allemagne.
Qu'apportaient donc de si nouveau les esprits américains à l'Allemagne, pays familiarisé depuis longtemps avec le fantastique, qui n'avait pas cessé de vivre en communion avec les adeptes de Swedenborg, le grand visionnaire suédois, et qui avait produit, en dernier lieu, la voyante de Prévost? Ils y apportaient
tout au plus un procédé, un appareil, dont on pouvait fort bien se passer, et dont on se passe aujourd'hui, comme les magnétiseurs de la seconde époque se débarrassèrent du primitif baquet de Mesmer.
Cet appareil, c'était la table tournante.
La table tournante n'était pas de nature à étonner l'Allemagne. EUe-rnème l'eût bien inventée, si elle eût daigné en prendre la peine, puisqu'elle avait précédemment inventé les Ilose-croix, le magnétisme animal et bien d'autres choses étonnantes, à propos desquelles nous avons été forcé de dire, invariablement : m unera German iœ.
Une autre raison qui devait encore empêcher l'Allemagne de réinventer les tables tournantes, c'est son immense érudition. Elle se serait fait un cas de conscience de produire, sous le titre de découverte, une pratique renouvelée des gymnosophistes de l'Inde ou des mages de la Perse. L'Allemagne connaît à fond son Orient, d'où toutes les religions, toutes les pratiques superstitieuses et tous les arts magiques ont tiré leur origine. Elle a lu dans Zoroastre la doctrine pneumatologique, dont nous avons donné un extrait dans l'introduction de cet ouvrage, et qui, selon nous, contient en puissance les tables tournantes. Elle sait apprécier ce qui reste encore de la magie orientale dans l'Egypte moderne, où Cagliostro alla se faire initier, et où, de nos jours, le comte de Laborde vit opérer sous ses yeux et apprit àoi>érer lui-même des effets si prodigieux que sa science académique en revint toute bouleversée. Ce n'était point, il est vrai, la table tournante que l'on montrait au comte de Laborde ; mais c'était quelque chose de mieux: l'évocation des esprits. Or, les esprits soufflent où ils veulent, et il faut bien que lés tables les suivent.
Mais voici venir le phénomène américain, tout réalisé, bien complet et même agréablement perfectionné. Voici les tables tournantes, dansantes, volantes, etc., retrouvées dans l'Orient sibérien. Celles-ci ne sont pas moins intelligentes que leurs sœurs du nouveau monde, mais elles sont peut-être plus sagaces, plus utilement révélatrices. Ce sont les vraies tables divinatoires, vaguement indiquées dans Tertullien et Minucius Félix.
On lisait, en 1854, dans un journal de Saint-Pétersbourg, r Abeille du Nord, un article extrêmement curieux, signé par M. Tsherepanoff, savant russe, qui avait longtemps vécu dans les Indes orientales, et qui garantissait la vérité des faits extraordinaires qu'il communiquait au public :
« ... Il faut considérer, dit M. Tslierepanoff, que les lamas, ou prêtres de la religion bouddhiste, qui est celle de tous les Mongols et des Burètes russes, ainsi que les prêtres de l'ancienne Egypte, ne révèlent pas les mystères de la nature découverts par eux. Us s'en servent pour entretenir les opinions superstitieuses de la multitude. Le lama, par exemple, sait trouver des clioses dérol)ées par tes voleurs en sincant une table qui s'envole devanl lui. Le propriétaire de la cliose demande au lama de lui indirpier l'endroit où elle est cachée, l^e lama ne manque jamais de faire attendre sa réponse pendant (|uelques jours.
« Le jour où il est prêt à répondre, il s'assied par terre devant une petite table carrée, y pose ses mains en lisant dans un livre thibétain, au bout d'une demi-heure il se lève en ôtant aussi la main, de sorte qu'elle conserve la position qu'elle avait eue sur le meuble. Aussitôt celui-ci se lève aussi, suivant la direction de la main. Le lama est enfin debout sur ses jambes, il lève la main au dessus de sa tête, et la table se lève au niveau de ses yeux. Alors le lama fait un mouvement en avant et la table le suit; le lama marche en avant et elle marche devant lui dans l'air avec une si rapide augmentation de vitesse, que le lama a grande jieine ù la suivre; enfin la table parcourt des directions diverses et finit par tomber par terre. La direction
principale choisie par elle indique le côté par où il faut chercher la chose perdue.
« On affirme que la table tombe ordinairement juste sur l'endroit oîi les choses volées se trouvent cachées. Dans le cas où je fus témoin oculaire, elle s'envola à une très grande distance (environ trente mètres) et la chose perdue ne fut pas trouvée de suite. Mais dans la direction suivie par la table, il y avait la chaumière d'un paysan russe, qui se suicida, ayant aperçu l'indication donnée par le meuble. Ce suicide éveilla le soupçon ; on fit des recherches, et les choses perdues furent trouvées dans sa chaumière. »
Comment donc l'Allemagne aui'ait-clle pu se permettre d'inventer de nos joui's les tables toui^nantes, déjà en pratiqtie, depuis des siècles, chez les Paisses et les Mongols? Ainsi que nous l'avons déjà dit, elle les reçut sans étonnement. Elle leur fit néanmoins bon accueil, en faveur des esprits, comme on devait l'attendre d'une contrée où les êtres surnaturels sont depuis longtemps tout naturalisés.