CHAPITRE III
Théories pour l'explication du pliénomène de la rotation des tables. — Théorie de M. Chevreiil et de Babinet, ou théorie des mécaniciens. — Expériences à l'appui de cette théorie, faites par Faraday, de Londres. — Tlu'-orie du fluide. — Théorie des esprits. — Explication de ce même pliénomène par l'état iiypnolique de Tune des personnes de la ciiainc.
Après avoir exposé les faits relatifs au phénomène de la table tournante, nous avons à eu donner l'explication naturelle. Nous commencerons par rapporter les théories qui en ont été proposées ; nous exposerons ensuite celle qui nous est particulière.
La science officielle s'est peu prêtée à éclairer le public dans la question des tables tournantes ; on pourrait presque dire qu'elle l'a tout à fait abandonné à ses propres impressions. Selon ses errements accoutumés, elle avait commencé par nier la réalité des faits, les déclarant a priori impossibles. Mal corrigéi; par les suites de la triste campagne qu'elle avait entreprise contre le magnétisme animal, elle tournait encore une fois le dos à l'observation, et affectait de dédaigner ces manifestations nouvelles du merveilleux moderne.
Cependant les faits étaient vrais, et par la force de leur réalité, ilsse maintinrent, en dépit derindifférence académique. Il fallut donc bien les reconnaître, car les expériences s'étant multipliées, les témoignages arrivaient, aussi nombreux qu'irrécusables. L'Acadé-
mie des sciences de Paris, sollicitée de toutes parts de fournil' ses explications, parut enfin s'é-nouvoir Me n'intervint point en corps, c'esl-à-dire à la suite d une commission spécialement instituée etchaixée de taire un rapport officiel, comme cela était ariivé en 1/8* contre le magnétisme animal ; seulement, deux membres de cette compagnies avanie, MM. Chevreul et babinet, publièrent des livres ou des articles de revues consacrés à donner Texplicalion théorique du phénomène tant discuté.
^ Le premier de ces savants, se référant à sa lettre écrite en 1832 à Ampère, sur le phénomène du pendule eœplorateur\ crut que les explications données dans celle lettre, pouvaient suffire à rendre rai'^on de la rotation des tables, comme elles lui avaient sufh a expliquer le tournoiement de la bai^uetle divinatoire.
Xous citerons de la lettre de M. Chevreul le paragraphe suivant, qui en contient la substance.
.«Lorsque je tenais lo pendule à ta main, un mouvement muscu a.re de mon J,ras, quoique insensible pour moi, (it sortir e pendule de l'état de repos, et les oscillations une fois co.nmencees furent bientôt augmentées par l'induence que la vue exem pour me mettre dans cet état particulier de LpositJi ou tendance au mouvement. Maintenant, il faut bien recon naître que le mouvement musculaire, lors même qu'il est encore accru par cette même disposition, est cependant assez faible pour s arrêter, je ne dis pas sous l'empire de la volonté, mais orsquon a simplement la pensée d'essayer si telle cl,osc Vavnteia il y a donc une liaison intime établie entre l'e.xécution de certains mouvements et Farte de la pensée qui v est relative Voique cette pensée ne soit point encore la volonté qui corn-'
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mande aux organes musculaires. C'est en cela que les phénomènes que j'ai décrils me semblent de quehjue intérêt pour la psychologie et même pour l'histoire des sciences; ils prouvent combien il est facile de prendre des illusions pour des réalités, toutes les fois que nous nous occupons d'un phénomène où nos organes ont quelque part, et cela dans des circonstances qui n'ont pas été analysées suffisamment. »
On tiendra donc pour bien établi, d'après l'expérience exécutée par M. Ghevreul, qu'une action musculaire dont nous n'avons pas conscience, et déterminée par une simple pensée de mouvement, peut suffire à faire mouvoir... un pendule dont nous tenons le fil.
Voici maintenant en quels termes M. Ghevreul, dans son ouvrage sur la Bacjueite divinatoire^ publié en '1854, applique cette théorie du mouvement circulaire insensible à la production du phénomène de la table toui^nante.
« Si l'on suppose que des personnes aient les mains sur une table, d'après ma manière de voir, elles se représentent la table tournant de droite à gauche, ou de gauche à di'oite puisqu'elles s'y sont placées pour être témoin de ce mouvement; dès lors, à leur insu, elles agissent pour imprimer à la table le mouvevement qu'elles se représentent. Si elles n'agissent pas dans le même sens, il pourra se faire qu'il n'y ait pas de mouvement, c'est ce que j'ai observé. Cinq personnes faisant la chaîne sur un petit guéridon, une d'elles désirait vivement qu'il tournât, et malgré cela, il est resté immobile pendant une heure. Après une demi-heure, on reforma la chaîne, et trois quarts d'heures s'écoulèrent sans qu'il se mit en mouvement. Si les quatre personnes qui coopéraient à l'expérience, n'avaient pas un désir égal à celui de la première de voir tourner le guéridon, assurément elles n'étaient pas animées d'un désir contraire.
» Lorsque les personnes désirent que la table tourne, le mouvement doit être plus fréquent que le repos, par la raison qu'il suffit que l'une d'elles remarque un certain mouvement dans une autre pour qu'elle-même suive ce mouvement par une mitalion dont elle ne se rend pas compte, mais qui n'm\ est
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pas moins réelle, d'après la tendance au mouvement que détermine en nous la vue d'un corps qui se meut.
» Dans la conqiaraison ijue je fais des tables tournantes avec la baguette divinatoire et le pendule, on ne doit jamais perdre de vue la différence très grande qui peut exister d'une part, entre les tables aux ^^héaomènes (le^([ue\\es plusieurs personnes concourent, et, d'une autre part, entre la baguelte et le pendule au mouvement desquels n'intervient qu'une seule personne'. »
Telle est la théorie fie M. Chevréul de Vaciion inconsciente des mouvements musculaires. Trouve-t-oii qu'elle explique la rotation d'une grande table de salle à manger, et même de réfectoire, ou celle d'un guéridon chargé d'un poids de soixante-quinze kilogi^ammes, comme l'a rap])orté Agenor de Gasparin? Ce n'est pas notre avis. En traitant, dans le deuxième volume de cet ouvrage, de la Baguelte divinatoire, nous nous sommes i^allié à la théorie de M. Chevi^eul. Les mouvements inconscients diis muscles suffisent pour expliquer la direction constante d'un pendule mobile suspendu à un fil et le toui^noiement d'une baguette d'osier entre les mains d'un sourcier, parce que l'impulsion mécanique qui produit de tels mouvements est de la plus minime intensité. Mais c'est tout autre chose lorsqu'il s'agit d'expliquer le déplacement d'un corps d'un certain poids. Ici l'effet mécanique produit est hors de proportion avec la cause invoquée. D'ailleurs, et c'est là une considération fondamentale, si cette théorie a paru un moment plausible, c'est qu'elle ne s'appliquait qu'au seul phénomène de la rotation des tables. Les elïets qui ont apparu plus tard, c'est-à-dire les actions que les médiums ont
1. De la baguette divinatoire, du pendule explorateur et des tables tournantes, in-8, l'aris 1851; pa^'os "2I7-:J18.
accomplies, quand on les a substitués au mécanisme trop lent et trop indirect des tables, sortent tout à fait de cette sphère d'explications. Une théorie qui explique la rotation des tables sans rendre compte de la manière dont les médiums reçoivent et expriment leurs inspii'ations, ne saurait obtenir l'adhésion des hommes sérieux. Ce double caractère manque à la théorie que nous venons de l'appeJcr.
Après M. Ghevreul, lîabinel vint se joindre à son collègue derinsllLut. Ce physicien publia deux articles sur la rotation des tables, sans plus tenir compte que M. Chevreul des phénomènes des médiums.
Les explications de Ijabinet ont quelque peu varié. Dans la dernière qu'on lui doit, il rapporte délinitivement tout à des mouvements inconscients de nos hbres musculaires, à des mouvements >?amY(>îfs ou commençants^. Il semble que des mouvements conlinuésou développés auraient plus de force, et cadreraient mieux avec les effets produits. En somme, c'est la théorie de M. Chevreul, mais posée avec moins d'assurance.
Faraday, de la Société roi/ide de Londres, s'est également.occupé de l'énigme des tables, et il s'est proposé de fortifier, par des expériences, la théorie ])syehologico-mécanique de MM. Chevreul et Babinet. Comme ce dernier physicien, Faraday est revenu à plusieurs reprises sur ce sujet. Sa première expérience consistait à superposer un certain nombre de morceaux de carton à surface polie, séparés ou isolés par de petites pelotes d'un mastic de cire et d'huile de térébenthine,
1. Eliiles et lectures sur les sciences d'obserration, ia-1-2, t. H, Paris, liSÔG, p. -231-;254.
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le carton inférieur de la pile posant sur une feuille de papier de verre appliquée sur la table.
« Les cartons, dit Faraday, diminuaient d'étendue du supérieur à l'inférieur, et une ligne tracée au pinceau indiquait leur position primitive. Le mastic était tel qu'il faisait adhérer les cartons^ ensemble avec une force, insuffisante cependant pour ne pas céder à une action latérale exercée durant un certain temps. Lorsque ce système de cartons eut été examiné, on constata, après le mouvement de la table, qu'il y avait en un déplacement plus grand dan» le carton supérieur que dans le carton inférieur, de sorte que la table ne s'était mue qu'après les cartons, et ceux-ci après les mains. Lorsque la table n'avait pas été mise en mouvement, le déplacement des cartons indiquait cependant une action de la part des mains. »
Cette dernière observation affaiblit la valeur de la première. Les mains ne p mvent être posées une demiheure ou trois quarts d'heure sur une table sans y exercer une pression plus ou moins sensible; mais puisque celte pression peut être manifeste, même quand la table ne tourne pas, comment inférer qu'elle est la cause du mouvement quand la table tourne?
Faraday, peu satisfait lui-même de ses disques, imagina une autre expérience, par laquelle il montra que la table tourne par un elTort si impei^ceptible, que l'opérateur qui le produit ne s'en doute pas. M. Gbevreul retrouve là, avec raison, sa propre théorie de la tendance cm mouvement.
En résumé, les explications de ces trois savants titrés n'ont satisfait personne. Il eu est même qui restent tout à fait à coté de la question, celle, entre autres, où Babinetcite, comme des.exeinples propres à illustrer sa théorie des mouvements nalssanls, cer-
laines contractions nerveuses qui ont lieu dans l'escrime, dans la prestidigitation, dans le vol de l'aigle, etc. Ici, une déviation de logique a emporté le savant hors du sujet, et lui a fait oublier que tous les rapides et énergiques mouvements dont il parle, sont commandés par une volonté forte et consciente, tandis qu'il s'agit, dans le fait des tables, de mouvements produits par une action involontaire insensible pour la personne qui les exécute.
Après la théorie qui explique, avec Chevreul, Babinet et Faraday, la rotation des tables par des impulsions musculaires inconscientes, vient celle du /luide. Transportant dans ce nouvel ordre de faits l'idée des fluides, qui a joui d'une si grande vogue auprès des magnétiseurs, les partisans de ce système expliquent, par l'action d'un fluide émané des corps des opérateurs, l'impulsion qui produit le mouvement des tables.
Agenor de Gasparin est le représentant le plus autorisé de la théorie du fluide. On trouve cette théorie longuement développée dans son ouvrage. Agenor de Gasparin combat le surnaturel à sa manière. Il admet, avec un illustre Père de l'Eglise, que l'ère chrétienne a clos la période des miracles et des faits contraires à l'ordre normal de la nature. Les miracles n'étant plus nécessaires au christianisme une fois établi, l'ère des prodiges a été fermée par la volonté divine.
Nous ne voulons pas discuter ce point; la théologie ne devant trouver aucune place dans cet ouvrage. Bornons-nous à dire que, partant de ce principe, renouvelé de saint Augustin, Agenor de Gasparin ne cherche et ne trouve rien que de naturel dans la rotation
des tables. Un fluide quelconque, le fluide vital, le fluide magnétique, peut-être le calorique, serait, d'après Agenor de Gasparin, la cause de leur mouvement.
Nous avons combattu, dans le troisième volume de cet ouvrage, la notion générale des fluides servant à expliquer les ciîets du magnétisme animal. Nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà dit à ce propos. Le cas est, en efl'et, identique. Selon les partisans de ce système, ce même fluide qui, émané du corps du magnétiseur, plonge dans le somnambulisme le sujet soumis à son action, est capable, en s'exhalant du corps des personnes composant la chaîne, d'ébranler la table, et par son impulsion mécanique, d"en déterminer le mouvement. Les mêmes considérations qui nous ont fait rejeter le fluide des magnétiseurs nous pçrtent à nier le fluide des tourneurs de tables. Babinet a fort bien prouvé, et c'est la seule partie originale et démonstrative de son deuxième article sur les tables tournantes, que V influx nerveux ne franchit pas fépiderme. Nous croyons que c'est là une des vérités les plus solidement établies en physiologie, et un principe qu'il ne faut point perdre ici de vue, car il suffit à renvei'ser l'hypothèse du fluide appliqué à l'interprétation du mouvement des tables.
Pour les personnes qui désireraient néanmoins une démonstration directe à l'enconlre de la théorie du fluide dans le cas dont il s'agit, nous invoquerons une expérience citée par M. A. Morin, dans son ouvrage sur le Magnétisme et les sciences occultes K
Au lieu de placer leurs mains sur la table, que les