‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 54 sur 68 · Page · texte numérisé non relu

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opérateurs, dit M. A. Morin, tiennent cette table par un petit ruljan de peau, de fil, de coton ou de soie, fixé sur son bord : jamais alors on ne verra de mouvement se produire. La matière du cordon n'est pourtant pas un obstacle au passage, à la conductibilité du prétendu fluide; car si les mêmes opérateurs placent sur la même table leurs mains couvertes de gants de peau, de coton, de lil ou de soie, c'est-à-dire de la même substance qui composait le cordon qu'ils tenaient tout à l'heure à la main, la table se mettra à tourner. Si un fluide émané du corps des opérateurs était la cause du phénomène, il pourrait, en suivant le conducteur, représenté par le petit cordon, aller agir sur la table. L'absence de tout elïet dans ce cas permet de conclure l'absence du fluide vital.

On pourrait beaucoup varier ce genre de démonstra lion expérimentale, mais le fait cité par M. A. Morin, joint aux considérations générales énoncées à propos du magnétisme, est sans réplique pour mettre hors de cause le fluide dans le cas de la rotation des tables.

Vient enfin la théorie qui explique les mouvements des tables par les esprits. Si la table tourne après un quart d'heure de recueillement et d'attention de la part des expérimentateurs, c'est que les esprits, bons ou mauvais, anges ou démons, sont entrés dans la table et l'ont mise en branle.

Le lecteur tient-il r> ce que nous discutions celte hypothèse? Nous ne le pensons pas. Si nous entreprenions de prouver, à grand renlbrt d'arguments logiques, que le diable n'entre pas dans les meubles, pour les l'aire danser, il nous l'audrait également entreprendre de démontrer que ce ne sont pas les esprits qui, introduits

dans notre corps, nous font agir, parler, sentir, etc. Tous ces faits sont du même oi'dre, et celui qui admet l'intervention du démon pour faire tourner une table, doit recourir à la même influence surnaturelle pour expliquer des actes qui n'ont lieu qu'en vertu de notre volonté et par le secours de nos organes. Personne n'a jamais voulu attribuer sérieusement les effets de la volonté sur nos organes, quelque mystérieuse que soit l'essence de ce phénomène, à l'intervention d'un ange ou d'un démon. C'est pourtant à celte conséquence que sont conduits ceux qui veulent rapporter la rotation des tables à une cause surhumaine.

Disons, pour terminer cette discussion, que la raison défend de recourir à une cause surnaturelle, partout où une cause naturelle peut suffire. Une cause naturelle, normale, physiologique, peut-elle être invoquée pour l'explication du tournoiement des tables? Là est toute la question.

Nous voici donc amené à exposer notre propre théorie sur le phénomène de la table toiu'nante.

L'explication de la rolation des tables nous semble être fournie par ces phénomènes, dont le nom a beaucoup varié jusqu'ici, mais dont la nature est, au fond, identique, c'est-à-dire parce que l'on a tour à tour appelé hypnotisme avec le docteur Braid, et biologisme avec M. Philips.

Rappelons que, par suite de la forte tension cérébrale résultant de la contemplation, longtemps soutenue, d'un objet immobile, le cerveau tombe dans un état particulier, qui a reçu successivement les noms d'état magnétique, â'état biologique, ou détat liypnotique, noms différents qui désignent certaines va-

riantes particulières d'un état généralement identique. Une fois amené à cet état, soit par les passes d'un magnétiseur, comme on le fait depuis Mesmer, soit par la contemplation d'un corps brillant, comme opérait Braid, imité depuis par M. Philips, et comme opèrent encore les sorciers arabes et égyptiens, soit simplement enfin par une forte contention morale, l'individu tombe dans celte passivité automatique qui constitue Vétat hypnotique. Il a perdu la puissance de diriger et de contrôler sa propre volonté; il est au pouvoir d'une volonté étrangère. On lui présente un verre d'eau, en affirmant avec autorité que c'est un délicieux breuvage, et il le boit en croyant boire du vin, une liqueur ou du lait, selon la volonté de celui qui s'est fortement emparé de son être. Ainsi privé du secours de son propre jugement, l'individu demeure presque étranger aux actions qu'il exécute, et une fois revenu à son état naturel, il a perdu le souvenir des actes qu'il a accomplis pendant cette étrange et passagère abdication de son moi. Il est sous l'influence des suggestions, c'est-à-dire qu'acceptant, sans pouvoir la repousser, une idée fixe que lui impose une volonté extérieure, il agit, et est forcé d'agir sans idée et sans volonté propre, par conséquent sans conscience. L'homme ainsi influencé a perdu son libre arbitre, et n'a plus la responsabilité des actions qu'il exécute. Il agit, déterminé par des images intruses qui obsèdent son cerveau.

L'état d'hypnotisme rend parfaitement compte des phénomènes, si variés et parfois si terribles de l'hallucination, et montre en même temps le peu d'intervalle qui sépare l'halluciné du monomane. Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner que, chez un assez grand nom-

bre de tourneurs de tables, rhallucinalion ait survécu à l'expérience et se soit transformée en folie définitive. L'état hypnotique positivement fournit, selon nous, l'entière explication du phénomène de la rotation des tables. Considérons ce qui se passe dans une chaîne de personnes qui se livrent à une expérience de ce genre. Ces personnes sont attentives, préoccupées, fortement émues de l'attente du phénomène qui doit se produire. Une grande attention, un recueillement complet d'esprit, leur est recommandé. A mesure que cette attente se prolonge, et que la contention morale reste longtemps entretenue, chez les expérimentateurs, leur cerveau se fatigue de plus en plus et leurs idées éprouvent un léger trouble. Quand nous assistions, pendant l'hiver de 1800, aux expériences faites à Paris par M. Philips; quand nous voyons les dix ou douze personnes auxquelles il confiait un disquemétallique, avecl'injonctionde considérerfixement et uniquement, pendant une demi-heure, ce disque placé dans le creux de leur main, nous ne pouvions nous défendre de trouver dans ces conditions, reconnues indispensables, la fidèle image de l'état où se trouvent les personnes formant silencieusement la chaîne, Dour obtenir la rotation d'une table. Dans l'un et l'autre cas il y a une forte contention d'esprit, une idée exclusivement poursuivie pendant un temps considérable. Le cerveau humain ne peut résister longtemps à cette excessive tension, à cette accumulation anormale de l'influx nerveux. L'individu finit par tomber dans l'état hypnotique, et il donne lieu alorsaux phénomènes divers que nous avons examinés en parlant, dans le cours de cet ouvrage, de l'hypnotisme et de l'état biologique étudié par M. Philips.

33i HISTOIRE DU M EU V E I L L KUX.

Dans celte réunion de personnes fixement attachées, pendant vingt minutes ou une demi-heure, à former la chaîne pour obtenir la rotation, les mains posées à plat sur la table, sans avoir la liberté de distraire un instant leur attention de l'opération à laquelle elles prennent part, le plus grand nombre n'éprouve aucun effet particulier. Mais il est bien difficile que l'une d'elles, une seule si l'on veut, ne tombe pas pour un moment, dans l'état hypnotique. Il ne faut peut-être qu'une seconde de durée de cet état, pour que le phénomène attendu se réalise. Le membre de la chaîne tombé dans l'état hypnotique, n'ayant plus conscience de ses actes, et n'ayant d'autre pensée que l'idée fixe de la rotation delà table, imprime, à son insu, le mouvement au meuble. Il peut, en ce moment, déployer une force musculaire relativement considérable, et la table s'élance.

Cette impulsion donnée, cet acte inconscient accompli, il n'en faut pas davantage. L'individu, ainsi passagèrement hypnotisé, peut ensuite revenir à son état ordinaire, car à peine ce mouvement de déplacement mécanique s'est-il manifesté dans la table, qu'aussitôt toutes les personnes composant la chaîne se lèvent, et suivent ses mouvements, autrement dit, font marcher la table, en croyant seulement la suivre.

Quanta findividu, cause involontaire, inconscienle, du phénomène, comme on ne conserve aucun souvenir des actes que l'on a exécutés dans l'état hypnotique, il ignore lui-même ce qu'il a fait, et il s'indigne de très bonne foi, si on l'accuse d'avoir poussé la table. Il soupçonne même les autres membres de la chaîne d'avoir joué le mauvais tour dont on l'accuse. De là ces fréquentes discussions, et même ces disputes graves

auxquelles a donné lieu si souvent la distraction des tables tournantes.

Telle est l'explication que nous croyons pouvoir donner du fait de la rotation des tables, pris dans sa plus grande simplicité. Quant aux mouvements de la table répondant à des questions : les pieds qui se soulèvent au commandement, et qui, par le nombre des loups, répondent aux questions ]iosées, la môme théorie on rend compte, si l'on admet que parmi les membres de la chaîne, il s'en trouve un chez lequel l'état hypnoliquf dure un certain temps. Cet individu, hypnotisé à son insu, répond aux questions et aux ordres qui lui sont donnés en inclinant la table, ou en lui faisant frapper des coups, conformément aux demandes. Revenu ensuite à son état naturel, il a oublié tous les actes ainsi accomplis ; de même que tout individu maiinétisé, hypnotisé, a perdu le souvenir des actes qu'il a exécutés durant cet état.

L'individu qui fait ainsi parler la table, c'< st-à-dire qui lui fait frapper des coups sur le parquet, est donc une sorte de dormeur éveillé; il n'est point sut compos: il est dans un état mental qui participe du somnambulisme et de la fascination, [l ne dort pas, il est charmé ou fasciné, à la suite de la forte concentration morale qu'il s'est imposée : c'est un médium.

Comme ce dernier exercice est d'un ordre supérieur au premier, on ne peut l'obtenir dans tous les groupes. Pour que la table réponde aux questions posées, en soulevant un de ses pieds et frappant des jîoups, il faut que les individus qui opèrent aient pratiqué avec suite le phénomène de la table tournante, et que parmi eux, il se trouve un sujet particulièrement apte à tomber en cet état, qui y tombe plus vite

par l'habitude et y persévère plus longtemps : il faut en un mot, un médium éprouvé.

Mais, dira-t-on, vingt minutes ou une demi-heure ne sont pas toujours nécessaires pour obtenir le phénomène de la rotation d'un guéridon ou d'une table. Souvent, au bout de quatre ou cinq minutes seulement , la table se met en marche. A cette remarque nous répondrons qu'un magnétiseur, quand il a alTaire à son sujet habituel ou à un somnambule de profession, fait tomber celui-ci en somnambulisme en une demi-minute, sans passes, sans appareil,, et par la seule imposition fixe de son regard.

Dans les expériences faites par M. Charcot, en 1879, sur les hystériques de la Salpêtrière, expériences que nous avons rapportées à la fin du volume précédent de cet ouvrage, les malades tombaient en catalepsie ou en extase à une seule projection de lumière électrique, ou au premier son donné par le diapason. Dans tous ces cas, comme pour la table tournante, c'est l'habitude qui rend le phénomène prompt et facile. Les médiums exercés peuvent, en très peu de temps, arriver à cet état d'hypnotisme qui doit rendre inévitable le fait de la rotation de la table ouïe soulèvement du pied de ce meuble, conformément à la demande posée.

Voilà le système qui nous paraît expliquer le phénomène de la rotation des tables. Il paraîtra plus plausible encore, lorsque nous aurons à examiner, dans le chapitre qui va suivre, les phénomènes auxquels les médiums ont donné lieu quand la table tournante, procédé primitif et élémentaire, a été abandonnée, pour des manifestations d'un ordre plus transcendant.

LES TAULES fOUUNAMES ET LES MÉDIUMS. J37

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