‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 9 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

50 H 1 S r 0 I 11 E DU MERVEILLE U X.

s'empêcher d'abonder dans l'opinion que Marie-Antoinette, dont il connaissait d'ailleurs le faible pour les diamants, eût été moins héroïque, sans la question pécuniaire qui l'avait forcé de faire contre fortune bon cœur. Mais, bien ou mal fondé, qu'importait ce jugement après coup, impossible même à vérifier, puisque la question pécuniaire... Attendons un peu la suite des œuvres de madame de La Motte, qui ne faisait pas de la philosophie purement spéculative.

Quelques jours après cet entretien, elle vint trouver le cardinal, et prenant un air d'amie empressée qui apporte une bonne nouvelle :

(( Eh bien! monseigneur, lui dit-elle, voilà une belle occasion, une occasion unique pour vous réconcilier avec Sa Majesté la reine, pour conquérir sa confiance et gagner même ses bonnes grâces. »

Émerveillé de ce début, le cardinal la pria de s'expliquer promptement. Elle le remit sur l'affaire du collier, et au moyen d'une histoire tissue avec un art infini, elle parvint à lui persuader que la reine n'avait pas renoncé à l'envie déposséder cette magnifique parure ; mais que, ne voulant pas obérer la cassette du roi d'un achat si onéreux, elle avait formé le projet d'acquitter elle-même toute la somme sur ses économies, en prenant des termes : « Seulement, ajoutât-elle, il faudrait trouver un personnage considérable qui fût le prête-nom de Sa Majesté, et qui inspirât assez de confiance aujoaillierpour que celui-ci livrât les diamants. »

En disnut ces mois, elle regardait le cardinal, à qui la tête avait déjà tourné. Sa vanité d'iKtmmc était extrême, mais ici sa vanité de Rohan aurait suffi. Il se sentait enflé de toute la gloire de ce nom, dont la

grandeur singulière et indéfinie donnait à ceux qui le portaient la prétention de prendre un rang à part auprès des rois ' ; et il se dit qu'un Rohan seul pouvait se présenter sans offense pour rendre service à la reine. Passant de l'exaltation à la tendresse, il ne répondit à madame de La Moite qu'en l'appelant son ange de bonheur, ajoutant qu'il mettait à sa disposition toute sa fortune.

Il voulait dire tout son crédit, car, en grand seigneur qu'il était, le cardinal de Rohan avait toujours si bien tenu à honneur de ne pas équilibrer ses dépenses avec ses revenus, fort considérables d'ailleurs, que pour lui la question pécuniaire devenait aussi une question. Il s'agissait cette fois de seize cent mille livres !

Madame de La Motte apportait un plan tracé d'avance, au moyen duquel toute difficulté était levée. Elle avait fait croire à M. de Rohan qu'elle avait des relations secrètes avec la reine, pour certains services officieux. A sa première entrevue avec Sa Majesté, elle devait lui apprendre que le cardinal se mettait à ses ordres. De son côté, le cardinal proposait de se rendre caution de la reine, de se mettre en son lieu et place vis-à-vis de Boehmer, et de lui souscrire plusieurs billets à échéances successives pour le montant du prix du collier. On obtiendrait de la reine la promesse qu'avant l'échéance de chaque billet, elle en ferait passer les fonds au cardinal, par les mains de madame de La Motte : c'était de l'argent sûr.

1. On sait rjuo la devise des Rohan était : Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis. Un d<;s membres de la famille disait à propos de la faillite de Rolian-Guéiiiénée, vei'S la liu du xvili* siècle. « N'iiiiiiorte! on dira en Europe <ju'il n'y avait qu'un roi ou uu Rohau qui pût faire une faillite de (juarante millions. »

M. de Rohan trouva cette combinaison très heureuse Les félicités que son ange lui faisait entrevoir furent encore exaltées par l'assurance que trois jours ne se passeraient pas sans que madame de La Motte obtînt une audience particulière de la reine, à laquelle elle ferait agréer tout cet arrangement.

Ayant laissé sa dupeainsi préparée, l'intrigante alla travailler à l'exécution d'un autre plan, conçu avec une audace et une perversité vraiment diaboliques.

Disons d'abord, quant au but de madame de La Motte, qu'elle n'avait pas simplement médité, comme on pourrait le supposer, d'intercepter l'argent d'un des billets souscrits à Boehmer, et de disparaître avec cette fiche. Elle n'entrait pas au jeu avec cette petitesse d'ambition qui fait qu'on se contente delà partie, quand on peut, moyennant quelque risque, enlever le tout. C'était au collier lui-même qu'elle en voulait. C'était donc le collier qu'il s'agissait de faire passer entre ses mains, par une manoeuvre qui exigeait l'aide et le concours de plusieur agents.

Il faut ici faire sortir de l'ombre où ils se sont tenus cachés jusqu'à présent, deux personnages que leur habileté spéciale et leur intimité avec madame de LaMottc, appelaient les premiers à la seconder dans l'exécution de son entreprise, comme ils en avaient sans doute dressé le plan avec elle. C'est d'aboid son mari, le comte de La Motte, escroc consommé, et à ce titre, tenu en grande considération dans la bande de scélérats à laquelle il appartenait. C'est ensuite un sieur Villette, de la même bande, ami de La Motte, escroc non moins habile, et surtout très exercé dans l'art de contrefaire les écritures. Ce dernier trouva bientôt l'emploi de son talent.

LES IMIODIOES DE CAO Ll OSTKO. 53

Quatre ou cinq jours après l'entretien que nous avons rapporté, Madame de La Motte, toute radieuse vint trouver le prince de Rohan, apportant un billet ou le cardinal reconnut, sans hésitation, la main royale de Marie-Antoinette : c'était l'acceptation des bons oflices de M. de Rohan, et l'autorisation d'acheter le rollier, poui' le compte privé de la reine, par les moyens proposés.

Ijoehmer fut mandé sur-le-champ par le cardinal. Toujours embarrassé de son collier, il ne demanda pas mieux que d'accepter la caution qui lui était offerte. L'alfaire marchait de ce train rapide, quand la faiblesse d'esprit du cardinal l'arrêta pour un moment. Avant de faire un pas de plus, il voulut consulter le génie divin deCaghostro. Notre aventurier, qui, sans doute, avait eu vent de quelque chose, essaya de se soustraire à cette épreuve. Invité à se rendre chez Son Eminence, il répondit cavalièrement : « Si le cardinal est malade, qu'il vienne et je le guérirai; s'il se porte bien, il n'a pas besoin de moi, ni moi de lui. »

Le cardinal ne s'offensa ni se rebuta de cette réponse. Il n'en devint même que plus pressant, et il devait nécessairement l'emporter, deux femmes étant conjurées avec lui pour forcer le rebelle Protée à rompre le silence en sa faveur.

La consultation eut heu dans une chambre de l'hôtel de Rohan, à huis clos, pendant la nuit, en présence de trois ou quatre adeptes discrets, initiés aux mystères de la philosophie cabalistique et avec le secours habituel des colombes. Sous un costume d'une étrange magnificence, on vit le grand magicien s'avancer, et suivre d'un regard attentif les mouvements d'une matière mise en ébuUition par le feu dans un bassin d'or.

Cette inspection terminée, Balsamo parut se recueillir; puis, s'animant tout à coup, et comme vivement ému par la vision qu'il venait d'avoir, il dit :

(( La négociation entreprise par le prince est digne de lui. Elle aura un plein succès ; elle mettra le comble aux faveurs d'une grande reine, et fera briller le jour fortuné où le royaume de France jouira d'une prospérité sans égale, sous l'influence des talents et de la prépondérance de Louis de Rohan. »

Cagliostro ne se donnait pas la peine demesurer ses flatteries. 11 connaissait sa dupe, et savait qu'on ne pouvait rien prédire de trop brillant à ce crédule et vaniteux personnage.

Cet oracle fut rendu le 29 janvier. Dès le lendemain, le cardinal reçut, en échange des billets signés de lui, l'écrin contenant les précieux diamants, qui ne devaient pas tarder à passer de ses mains dans celles de Madame de La Motte. « L'intention de la reine, lui dit cette intrigante, est de porter cette parure pour la première fois, le jour de la fête de la Purification. Marie-Antoinette, ajouta-t-elle, qui est en ce moment à Trianon, doit envoyer prendre les diamants chez moi, à Versailles. »

Le cardinal crut tout cela. Du reste, madame de La Motte l'avait invité à se rendre, de sa personne, à Versailles, pour être témoin de la remise du coflVet à l'homme de confiance de Sa Majesté. Le cardinal n'eut garde de manquer l'heure du rendez-vous : c'était pour lui le commencement de la félicité suprême. Madame de la Motte prit de sa main le précieux coflYet, et le posa sur une table. Quant à lui, on le fit placer, comme un amoureux, dans un cabinet à porte vitrée donnant sur la pièce, de manière à ce qu'il pût tout

entendre. Au bout de quelque minutes, on annonça à voix haute; De la pari de la reine! Et Theureux cardinal put voir madame de La Motte prendre l'écrin et le remettre au personnage muet qui venait d'entrer, et dans lequel il reronnul positivement le valet de chambre de service à Trianon.

Il n'y avait qu'un homme ensorcelé par l'amour ou par Cagliostro, pour posséder à ce degré transcendant le don des reconnaisances.

Cependant, la fête religieuse de la Purificalion tombait le lendemain. Qu'on juge avec quelle douloureuse distraction le cardinal de Rohan, qui était, comme nous l'avons dit, grand aumônier de la cour, dut accomplir ce jour-là son ministère, quand il ne vit pas figurer au cou de la reine la magnifique parure 1 Point de collier à la messe, ni au cercle du roi, ni dans la soirée! Pour comble de désappointement, le cardinal crut même s'apercevoir que Marie-Antoinette le traitait avec plus de froideur qu'à l'ordinaire.

11 y avait là une énigme dont il ne pouvait deviner le mot. 11 courut le demander à madame de La Motte, qui ne parut nullement embarrassée pour trouver des paroles rassurantes.

« N'avez-vouspas, monseigneur, lui dit-elle, la lettre de Marie-Antoinette qui consent à accepter votre intermédiaire, et qui vous assure de sa reconnaissance? Avec une telle pièce, que redoutez-vous? La reine, pour ne surprendre personne, arrivera par gradation, peu à peu, insensiblement, à un changement de ton et de manières envers vous. Elle a trop de finesse pour brusquer un tel changement. Cela donnerait lieu à beaucoup d'étonnement, et l'on ferait mille suppositions plus fâcheuses les unes que les autres. »

oc, HISTdlKK 1)1 MLP.VLILLKI \.

Salislait de ceite cxplir-alion, le cardinal se relira, laissant madame de La Moite inoins tranqnilleque lui. Elle comprenait, en effet, qu'avec le temps, les plus belles raisons deviendraient fort mauvaises.

Le collier, est-il nécessaire de le dire, voyageait, en ce moment, loin de Trianon, entre les mains des deux maîtres escrocs, dont l'un avait eu Faudace de venir le prendre sous les yeux même du cardinal. A peine Yilletlo, le prétendu valet de cliamhre de la reine, avaitil été nanti du précieux objet, qu'il s'était hâté de rejoindre le comte de La Motte, et tous les deux avaient pris surle-champ la route de l'Angleterre, où leur projet était de diviser le collier el de vendre les diamants.

Ils employèrent plusieurs mois à celle opéralion, qui n'était pas sans difficulté ou même sans péril, et durant tout ce temps, leur complice, restée à Versailles, sentait peser immédiatement sur elle seule le poids d'un crime, toujours sur le poini d'être découvert.

Dire quelles ressources d'imagination et d'audace elle déploya pour ajourner ce quart d'heure inévitable, en amusant le cardinal, serait une entreprise à désespérer les plus habiles narrateurs.

Il arriva pourtant un moment où M. de Rohan ne voulut plus être amusé. Il trouva que la reine se déguisait trop. Non seulement elle s'obstinait ànepointse parer de ces diamants si longtemps et si vivement désirés, mais elle gardait toujours à son égard la même réserve, la même froideur, le même dédain. Et pourtant, circonstance critique! le premier billet souscrit à Boehmer, allait échoir. Madame de La Motte voyait bien que, sans de nouvelles lettres de Marie-Antoinette, il lui serait impossible de contenir plus longtemps le cardinal. Mais le faussaire dont elle avait besoin étail à Londres;

LES l'KOliMih.s DE i,A (. Ll O^TliO. n/

('lie lui écrivaitpartouslesrouiTicrs, etie mandaitdans des termes qui étaient de vérilablss cris de détresse.

Enlin Yillettc arrive. 11 se met à l'œuvre, avec son habileté ordinaire. Bientôt, le cardinal put reconnaître une seconde fois la royale main de Marie-AnloincUe dans un nouveau billet, dont la lecture l'émut jusqu'aux larmes, mais qui ne contenait aucune mention des trois cent mille francs promis pour le premier [>ayement du prix du collier. Il en parla à madame de La Motte, qui eut l'air de s'ouvrir en toute sincérité avec lui sur ce chapitre intéressant: « Je vois, dit-elle, la reine embarrassée pour cet argent. Elle ne vous l'écrit pas pour ne pas vous tourmenter; mais, monseil;U(mm", vous feriez certainement une chose qui lui selait agréable en vous chargeant de l'avance de ces trois cent mille francs. »

Le cardinal n'avait pas cet argent, sa confidente devait s'en douter. Il ne fallait pas penser à prier Cagliostro de le lui fabriquer, comme elle en donna le conseil. Il en avait coûté cent mille francs au prince pour reconnaître, à Strasbourg, que Cagliostro faisait de l'or alchimique, mais après six semaines de préparation, sans compter les grands frais nécessaires pour l'alimentation de ses fourneaux.

Heureusement, madame de La Motte avait à son service mieux qu'un alchimiste pour sortir de ce premier embarras. Elle avait fait la connaissance d'un Anglais fraîchement débarqué à Paris, très [riche capitaliste qui s'appelait M. de Saint-James, et qui n'ayant plus rien à désirer du côté de la fortune, poursuivait les honneurs. On voulut d'abord lui procurer celui d'obliger un Rohan, un prince de l'Église, un grand aumôuicr de la couronne, et on lui lit enlendi'c (|u'uu pa-

5S HISTOIRK DU M K It VE 1 1. LEUX.

reil service rendu à un si grand personnage, aurait pour récompense le cordon rouge. Le cardinal laissa la conduite de celle affaire à madame de La Motte, qui l'eut bientôt menée h bonne lin.

Il était temps d'ailleurs. Influencé par ses promesses séduisantes, le financier Saint-James s'engagea à prêter, sur parole, trois cent mille livres au cardinal, et celui-ci put écrire triomphalement à la reine, pour lui offrir de mettre à ses pieds la somme nécessaire au premier payement. Il va sans dire que madame de la Motte fut chargée de remettre cette lettre, qu'elle garda; mais comme elle n'avait pas alors son faussaire sous la main, la réponse se fit attendre. Yillette, mandé de nouveau, revintà Paris, et le cardinal reçut untroisième billet de la même main, dans lequel la reine déclarait accepter ses offres, mais seulement pour la première échéance.

Le but de nos trois escrocs, autant qu'on en peut juger par leurs mano:!uvres, était d'amener le cardinal, d'expédients en expédients, à payer en entier le prix du collier, ou du moins à n'engager que lui seul dans cette dette énorme. Alors, plus d'éclat possible, plus de crise fâcheuse à redouter. La honte, autant que la prudence, ne commanderait-elle pas au prince le silence le plus absolu sur une aventure qui le couvrirait de ridicule, et dans laquelle, cbose plus grave, le nom de la reine était mêlé ?

Il s'agissait donc d'exalter les folles espérances du cardinal à un tel point qu'il fut déterminé à tous les sacrifices. C'était la tâche dévolue à madame de La Molle. Nous avons vu avec quel succès elle s'en est acquittée jusqu'à présent; mais nous arrivons à son chefd'œuvre.

LLS 1> ROUI CE S DE CAGLIUSTKO. 59

Il y avait alors dans Paris une jeune personne nommée Mlle Leguay, que l'on ne pouvait regarder sans étonnement. Son imposante beautr', sa taille élégante, son profil, sa démarche, et jusqu'au son de sa voix, lui donnaient une parfaite ressemblance avec la reine. On a cru que Balsamo lui-même l'avait désignée pour le rôle qu'on devait lui faire jouer dans la pièce des trois escrocs, mais il ne parait pas qu'il y ait fait autre chose que de la magnétiser, avec une foule de femmes de toutes les classes, qui fréquentaient la maison de la rue Saint-Claude. C'est Là que madame la Motte l'avait rencontrée, et l'avait aussi magnétisée à sa manière. Cette fdle très naïve et plus que légère, écouta les propositions de madame de la Motte, ne voyant sans doute qu'un amusement dans la scène où ou l'invitait à figurer, en lui donnant le nom de baronne d/Oliva.

Madame de la Moite s'étant assurée de sa complaisance par quelques cadeaux et de magnifiques promesses, alla trouver le cardinal, et lui montra un nouvel écrit, dans lequel la reine lui accordait un rendez-vous la nuit, dans un bosquet de Trianon. « Vous verrez Marie-Antoinette, ajouta-t-elle, et dans cette entrevue elle vous dira ce qu'elle ne pouvait pas vous écrire sur le retour de ses bonnes grâces. »

Il n'y avait plus rien de trop fort pour la rrédiililé du cardinal, tant cette femme audacieuse avait su le fasciner. Nous emprunterons, pour la scène qui va suivre, le récit d'un des biographes deCagliostro.

5) Dans la soirée (tu jour fixé et à l'iieure dite, M. de Rolian, vêtu d'une redingote bleue, se trouva au rendez-vous indi({U('. 11 s'était fait accompagner du liaron île Planta, un gentilhomme

0(1 IIISTOIRK DU MKKVEiLLEUX.

(1(^ sa maison, qui iillciiilil à un(> assez grande distance le rotonr de monseigneur.

» La nuit était limpide, éclairée par un faible clair de lune; mais le bosijuel désigné était assez sonihre. Madame de La Motte, portant un dominobrun, vint trouver M. de llohan, et le prévint de l'arrivée de la reine. En elfet, quelqu'un la suivait. Au frôlement d'une robe di; solCj le prince dont l'émotion était extrême, faillit se trouver mal. Mais, à la vue d'une femme, qui était la ressemblance vivante de la reine, il se ranima, cl, ne dnnlanl p:is qu'il ne fût en présence de Marie-Antoinette, il salua pi'ofiind('!m(!nt et baisaune main charmante (ju'onlni abandonna. Au pâle rayon de la luin;, monseigneur reconnut le prodl de la reine, dont le costume, du reste, était d'une imitation parfaite: c'était un de ces élégants négligés que Marie-Antoinette portait à Tfianon. M. de Rolian commença en balbutiant un peu sa propre juslilicalion; il allait expli([uer toute sa conduite et parler de l'exaltation d(^ ses sentiments , lorsque la fausse reine rinterrom[)it et lui dit à demi-voix, mais avec précipitation :

« Je n'ai qu'un moment à vous donner; je suis contente de vous; je vais bientôt vous élèvera la plus haute faveur. »

Alors un bruit de pas se (it entendre près du bosquet. La prétendue reine en parut effrayée; elle remit une rose à M, de l'iohan, et lui dit tout bas : « Voilà madame la comtesse d'Artois qui me cherche, il faut s'éloigner. »

« Le premier quitta le bosquet à l'instant même et du côté opposé. 11 rejoignit le baron de i'ianta et madame de la Motte, et leur lit part, avec une vive expression de chagrin, du contretemps survenu. Il ne se doutait de rien. I^es bruits de pas qu'il avait entendus avaient été produits par un compère qui servait l'intrigue arrangée par madame de la Motte. Quant à mademoiselle d'Oliva, elle disparut aussi K »

Tous les acicui's avaient, bien joué leiifs l'ôlcs dans celle scène, tfop courte pour le bonheur (ht cardinal. Ce fut là le tourment de sa nuit; mais le lendemain un doux réveil l'attendait. Comment aurait-il douté des

1. .(nies (le Salivl-JM'Hi:, Arenlures de Cdfjliostro, in-i8, Paris, I «:,.-,, ,,. i:)I-i;];j.

sympathies de sa royale amante, quand, le matin, madame de la Motte lui apporla un nouveau billet, dans lequel Marie-Antoinette expiiuiait elle-même ses regrets de la fâcheuse interruption de la veille.

Dans son ivresse, le cardinal avait perdu de vue l'affaire la plus prosaïque, mais la plus importante. Le terme du payement des trois cent mille francs était expiré, et Saint-James, on ne sait pour quelle raison, n'avait pas encore donné son argent. Pressé par des engagements auxquels il ne pouvait faire face, le joaillier ne savait où donner de la tête.

Dans son désespoir, il pensa natureîlejiient que la personne qui devait prendre le plus d'intérêt à sa situation, serait la reine elle-même. Deux jours après la scène nocturne du bosquet de Trianon, il fut, par hasard, mandé au château d'après un ordre du roi, et ayant trouvé l'occasion de voir Marie-Antoinette en personne pour lui apporter une petite parure, il lui remit en même temps un placet, qui contenait ces deux lignes : « Je féhcite Votre Majesté de posséder les plus beaux diamants connus en Europe, et je la supplie de ne pas m'oublier. »

Boehmer s'était retiré quand la reine jeta les yeux sur ce papier. L'ayant lu à haute voix, elle le jeta au feu en disant : « Il est fou. )>

Toutefois, revenant sur ces lignes qui l'avaient extrêmement surprise, elle sentit le besoin d'une explication, et donna ordre à sa première femme de chambre, madame Gampan, d'aller la demander au joaillier.

C'était tout ce que voulait le pauvre liomme. Il ne se fit donc nulleujcnt prier pour raconter avec détail toute son histoire.

c( Monsieur Boehmer, s'écria madame Campan à ce

récit, on vous a volé vos diamants ! La reine ignore tout. »

Il est facile de se représenter l'indignation de Marie- Antoinette, lorsque toute cette intrigue lui fut dévoilée. Elle invoqua l'autorité du roi, qui lui engagea sa parole que prompte justice serait faite des coupables.

Le biographe que nous avons déjà cité, Jules de Saint-Félix, raconte ainsi la fin de ce drame et le commencement de la procédure dans laquelle Joseph Balsamo se trouva enveloppé.

« liC jour de l'Assomption, le prince, grand aumônier, fut mandé dans le cabinet du roi. Le cardinal était vêtu, non pas de SCS ornements pontificaux, comme l'ont dit certains historiens, et surtout certains romanciers, mais de son habit de cérémonie l;a reine était présente, assise près de la table du conseil, Louis XVI adressa brusquement la parole à M. de Rohan. Ce fut un véritable interrogatoire. Le prince attei'ré répondit en balbutiant. Maric-Antoinetîe pâle de colère, gardait le silence, sans même jeter les yeux sur le cardinal. Cependant celui-ci, recourant à an moyen extrême de justification, sortit de sa poche une lettre ([u'il disait être de la reine et adressée à madame de la Motte. Marie-Antoinette lit un mouvement nerveux. Son geste était indigné, ses yeux étincelaient. Le roi prit la lettre, il la parcourut, et la rendant au cardinal : « Monsieur, dit-il, ce n'est ni l'écriture de la reiue, ni sa signature. Conmient un prince de la maison de Rohan, comment le grand aumônier de la couronne a-t-il pu croire que la reine signait Marie-Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent que leur nom de baptême. »

« Le cardinal resta muet.

« Mais expliquez-moi donc toute cette énigme, » dit le roi avec une extrême im})atience.

» Le cardinal s'appuyait contrôla table, il pâlissait, et ne put répondre que ces paroles :

» Sire, je suis trop troublé pour m'expli(|uer diïvant Votre Majesté. »

« ]j(i roi reprit avec j)lus de bienveillance :

» lîemotlez-vous, monsieur le cardinal. Passez dans la pièce voisine, vous y Irouvcrez ce qu'il faut pour écrire. Je désire ne pas vous trouver coupable. »

(( M. de Rolian se retira. Un quart d'heure après il remit au roi un papier où se trouvaient tracées quelques lignes qui, loin de donner des explications claires, jetaient encore plus de confusion dans cette malheureuse affaire.

» Retirez-vous, monsieur, dit le roid'une voi\ indignée. » Le cardinal reprit le chemin de la galerie. Comme il traversait la salle des gardes, il vit le baron de Breteuil qui l'attendait. 11 comprit tout. En effet, il lit un signe et M. de Rohan fut arrêté par les gardes du corps. On le conduisit dans son appartement, à la grande aumôuerie, située dans le corps du logis du château royal. Là, il trouva le moyen d'écrire à la hâte un billet au crayon destiné à l'abbé (leorget, son grand vicaire. L'heiduque du cardinal, coureur aussi rusé que leste, ramassa le billet que son maître lui jeta àla dérobée et s'élança sur la route de Paris. L'abbé Georget, qui logeait à l'hôtel de Rohan, reçut le message, et brûla en toute hâte des papiers importants. « Le lendemain, .M. de Rohan était transféré à la Bastille. Le lieutenant de police avait reçu des ordres, et, dans la même journée, la dame de La Motte fut incarcérée, On chercha d'abord inutilement Villette et le sieur de La Motte. Ils étaient cachés, mais on Unit par se saisir de Villette, et on l'écroua. La Motte se sauva en .\ngleterre. Restait Cagliostro, qui, tout sorcier ([u'il était, ne se doutait de rien au fond de son laboratoire de la rue Saint-Claude.

« Le soir même de l'arrestation du cardinal, des agents de la maréchaussée pénétrèrent dans le mystérieux logis de l'.ilchimiste, malgré le concierge et les gens de la maison, [^n oflicier, l'épée au poing et suivi de ses gendarmes; se présenta tout à coup sur le seuil de la porte oii Cagliostro faisait de la chimie. Le hardi aventurier paya d'audace, et se mit, dit-on, sur la défensive, armé d'uue tige de fer.

« Monsieur, dit l'officier, c'est par ordre du roi. J'aiavec moi dix hommes bien armés et qui se moquent des sorciers. Suivezmoi. »

« La partie n'était ])as. égale; et toutes les incantations de la magie noire (iii bianclii' se fomlaieiil edrnme. une, vapiMir devant nn ordre si nettement Ibrmulé.

a Cagliostro suivit rolïicier. In fiacre atlendail dans la cour. Il y monta, et, escorté de quatre cavaliers, il fut dirigé sur la

U HISTOniE DU MtllVEILLEUX.

Bastille, où il fui écroué. C'était à deux [tas de la rue Saint- Claude, donnant sur le boulevard du Temple.

» Que devint Lorenza? On dit qu'effarée comme une colombe échappée à un lacet, elle s'enfuit à tire-d'aile et se réfugia en Italie, à Rome, dans sa famille, C'est ce qu'elle aurait dû faire plus tôt, lapauvre femme! »

Tous les accusés furent renvoyés devant la gi-and'chambre du parlement.

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