Théâtre sacré des Cévennes
« Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés. Le sauveur de nos âmes nous appelle; il faut le suivre, le sauveur de nos âmes a tant souffert! Il est notre bon maître et le sauveur de nos âmes. » D'autres fois, elle se plaisait à employer des comparaisons triviales : « Ils ont fait comme Judas à Notre-Seigneur : ils ont tricoté, ils ont fait le tricotage. Ils sécheront comme Therbe d'un pré fauché. — La messe, la messe, que croyez-vous, mes chers frères, que soit la messe? Je la compare à une belle assiette d'argent : elle est blanche par le dehors, et noire en dedans. »
Au sortir de ses accès, la prophétesse ne se souvenait nullement de ce qui s'était passé, ni de ce qu'elle avait dit. Elle soutenait même qu'elle avait bien dormi, et ne paraissait point fatiguée, bien qu'elle eût parlé quelquefois trois, quatre et cinq heures de suite.
L'état de la belle Isabeau était évidemment un somnambulisme artificiel analogue à celui des individus magnétisés. Le plus souvent elle ne prononçait ses discours qu'étant couchée dans son lit, et après s'être endormie. C'est là un cas bien constaté de somnambulisme chez les prophètes protestants ; mais nous verrons plus loin que les autres prophètes, et ils furent nombreux, procédaient autrement dans leurs inspirations et leurs extases.
La bergère de Grest s'était rendue fameuse par la fréquence de ses extases. Elle avait communiqué à elle seule le don de F Esprit à des cantons tout entiers. Sa célébrité la fit appeler à Grenoble, où elle opéra d'importantes conversions. Il faut citer parmi les plus qualifiées celle de madame de Baix, veuve d'un conseiller au parlement de Grenoble, qui prêta une oreille si docile aux improvisations de la prophétesse, qu'elle-
même finit par se trouver inspirée et communiqua son inspiration à sa fille.
Cette conquête, si glorieuse pour Isabeau, eut l'inconvénient de faire trop de bruit dans l'aristocratie du Dauphiné. Inquiétée par l'intendant de la province, madame de Baix gagna les bords de la Drôme et se retira dans une maison de campagne qu'elle possédait près de Livron, petite ville située sur la rive gauche du Rhône, entre Grest et Valence. Là, plus de trois cents personnes qui l'entendirent prophétiser furent saisies, à leur tour, de l'esprit prophétique. Forcée bientôt de quitter Livron, elle passa le Rhône et, toujours prêchant et prophétisant, elle ne put être arrêtée qu'à Tournon, où le juge de cette ville, l'ayant interrogée, la fit enfermer avec sa fille. Mais elle avait échappé à la poursuite de l'intendant de sa province.
Délivré de madame de Baix, Bouchu (c'était le nom de cet intendant) se mit à la recherche de la belle Isabeau. Il était temps, car, à la laisser faire encore quelques semaines, il n'y aurait pas eu un seul homme dans le Dauphiné qui ne fût devenu prophète. L'initiation par le souffle n'était c^éjà plus nécessaire, car partout où passait Isabeau, l'Esprit se communiquait de lui-même à ses auditeurs.
« Un homme qui ne songeait à rien moins qu'à prophétiser, se retirant de nuit d'une assemblée avec des gens de son village, tomba tout à coup comme frappé du haut mal, se vautra sur une couche de deux pieds de neige ; puis, les yeux fermés comme une personne endormie, se mit à prophétiser K »
Heureusement pour ce bon M. Bouchu, qui ne savait plus où donner de la tête, la bergère de Crest ne fut