Court, Histoire des Camisards, liv. I, p
"Vers la fin de Tannée 1700, une vieille fille qui gagnait sa vie en allant tailler des habits dans les hameaux situés sur les deux rives de l'Ardèche, importa la première l'esprit prophétique dans les Cévennes. Elle le communiqua à plusieurs jeunes garçons et jeunes filles, qui le transmirent à leur tour aux populations des montagnes. L'hiver ne s'était pas écoulé, que, grâce au caractère épidémique qui était propre à cette sorte de maladie mentale, les prophètes prophétisants avaient pullulé par milliers, et s'étaient répandus des cimes des montagnes de la Lozère jusqu'à la mer. Les femmes et les enfants se montraient surtout très-accessibles à cette contagion.
Il y a ici une remarque bien importante à faire et qui prouvera bien que ni le souffle, ni les instructions et les manèges n'étaient nécessaires pour communiquer ce qu'on appelait YEsprit. On se souvient de la précaution barbare que les autorités catholiques avaient prise d'enlever aux protestants leurs enfants, dans l'espoir de dompter ainsi la constance et l'opiniâtreté des parents.
c La Providence, dit un auteur, renversa leurs espérances par le ministère de ces mêmes enfants, qu'ils avaient pris tant de soin d'élever dans leurs erreurs et qui, comme autant de prophètes, réveillèrent leurs pères et leurs mères de leur léthargie spirituelle. Ces prédicateurs imprévus ne surprirent pas peu les papistes, qui, pour prévenir les effets de leurs exhortations, tachèrent d'insinuer qu'ils étaient instruits et dressés par des imposteurs. Ils en firent fouetter quelques-uns, et ils brûlèrent la plante des pieds à d'autres... Mais tout cela n'avait pu être capable d'ébranler ces jeunes prophètes, et leur nombre s'était accru jusqu'à près de huit mille dans les Cévennes et dans le bas Languedoc.
* M. de Bâville, intendant de la province, ordonna à ces mes-' sieurs les docteurs de Montpellier, qu'on appelle la Faculté de
médecine, de s'assembler à Uzès, où Ton avait emprisonné une quantité de petits enfants, pour examiner leur état. Conformément à cet ordre, ces médecins observèrent à leur manière la contenance de ces enfants, leurs extases, et les discours qu'ils faisaient sur-le-champ et sans dessein, ainsi que s'en exprima très- bien M. Brueys... Je ne sais si ces fameux docteurs disputèrent en latin, ni s'ils se battirent, car il y avait matière à s'échauffer; mais je sais bien que, quoiqu'ils témoignassent être ravis en admiration de voir de jeunes personnes sans lettres prononcer des choses qu'elles n'avaient jamais apprises, et citer la sainte Écriture fort à propos, ils décidèrent en oracles ambigus, tant parce qu'ils voulurent déférer à l'autorité de l'intendant, que parce qu'ils ne comprenaient rien eux-mêmes àce qu'ils voyaient. Es donnèrent à ces enfants le nom vague de fanatiques. Cela fut bientôt fait, n'étant pas difficile à faire * . >
Dès que les docteurs de Montpellier furent entrés dans les prisons d'Uzès pour examiner les jeunes détenus, tous ces petits prophètes se mirent à les entourer et à les prêcher, pour obtenir la conversion spirituelle des savants qui venaient tenter leur guérison physique. Les médecins de Montpellier ne purent trouver aucune explication plausible de l'état de ces enfants. Les affections nerveuses, encore si mal connues, échappaient entièrement aux lumières des professeurs de cette école. Ce n'est que plus tard, qu'un médecin de génie, Boissier de Sauvages, appartenant à la Fa-* culte de Montpellier, devait, dans un ouvrage célèbre* expliquer, par l'invasion de la folie ou de troubles nerveux, les singuliers phénomènes où Ton n'avait su voir, avant lui, que l'intervention du malin esprit» Cependant, comme des savants ne doivent pas rester muets, ils se tirèrent d'affaire en trouvant un mot qui avait l'air d'avoir une signification, mais qui en réalité
1. De la nécessité de donner un prompt secours aux protestants des CévenneSy etc. Londres, 1703, chez Vaillant, in-12, p. 12 et suiv.
n'exprimait rien. Ils déclarèrent donc ces enfants /anatiques, terme qui, dans la bouche de leurs ennemis, devint un des noms injurieux donnés d'abord aux prophètes et ensuite aux insurgés cévenols.
Bâville relâcha les plus jeunes de ces enfants, mais il retint dans la prison les plus âgés et les plus robustes, qui furent envoyés aux galères ou condamnés au service des armes. On en vit partir, de la seule bourgade de Pompidou, deux cents pour les galères.
Dans ces crises extraordinaires, des enfants catholiques se trouvèrent saisis eux-mêmes de l'esprit prophétique, et firent les révélations les plus compromettantes pour l'Église romaine. Ces accès n'étaient même pas arrêtés par les menaces et les corrections de leurs parents, qui, ne sachant plus où donner de la tête, et craignant pour eux-mêmes, livraient ces pauvres petites créatures aux exorcismes, peu efficaces, des curés. Aucun catholique ancien ne fut persécuté pour ce fait; mais les catholiques convertis eurent ordre d'empêcher leurs enfants de fanatiser. Bâville publia même une ordonnance portant que les pères et mères dont les enfants fanatiseraient, seraient condamnés à des amendes et aux frais des procédures. Des dragons furent mis chez ceux qui ne purent guérir ou prévenir .cette épidémie prophétique chez leurs enfants, et on les condamna, de plus, à diverses peines arbitraires. Plus de vingt paroisses du Gévaudan se virent ainsi ruinées. La chose alla si loin, que, pour se mettre à l'abri de ces mesures violentes, plusieurs dénoncèrent euxmêmes leurs propres enfants, et les livrèrent aux intendants ou aux magistrats, en leur disant : « Les voilà, nous nous en déchargeons; faites-leur passer vous-
mêmes, s'il est possible, l'envie de prophétiser *. * Mais rien n'arrêtait l'Esprit, qui souffle où il veut, et qui, dans cette période, agitait surtout les petits enfants.
Un témoin dont la déposition a été recueillie dans le Théâtre sacré des Cévennes, Jacques Dubois, de Montpellier, nous dit :
« J'ai vu, entre autres, un enfant de quinze mois entre les mains de sa mère à Quissac, qui parlait avec agitations et sanglots, distinctement et à voix haute, mais pourtant avec des interruptions : ce qui était cause qu'il fallait prêter l'oreille pour entendre certaines paroles» L'enfant parlait comme si Dieu eût parlé par sa bouche : Je te dis, mon enfant (c'était la formule par laquelle l'Esprit commençait toujours). Ce même enfant fut mis avec sa mère en prison, ce qui se pratiquait ordinairement en pareil cas. Je suis sûr que j'ai vu plus de soixante autres en* fants, entre l'âge de trois et de douze ans, qui étaient dans un semblable état. Les discours de ces enfants tendaient toujours à exhorter puissamment à l'amendement de vie, etc. Us prédisaient aussi plusieurs choses.
» Dans une vallée nommée la Courbe- du-Renard, proche de la Rouvière, aune bonne lieue d'Anduze, je fus chez un de mes amis, dans la maison de qui il y avait un petit garçon de six ans qui s'y était réfugié, ou plutôt caché. Cet enfant tomba, en sa présence, dans des agitations de tête et de poitrine, etc., parla à voix haute et en bon français, exhorta beaucoup à la repentance, fit aussi quelques prédictions, et dit, entre autres choses, «qu'une partie de la grande Babylone serait détruite l'an mil sept cent huit. »
Il n était pas toujours sûr de vouloir empêcher les enfants de prophétiser; plusieurs ont communiqué 4'Esprit à ceux qui avaient entrepris de les en délivrer.
< Un bon paysan nommé Halmède avait un fils de douze à treize ans (au commencement de 1702) qui recevait des inspira-