CHAPITRE IV
Continuation de la persécution religieuse. — Excès commis par les prêtres catholiques. — Commencement de l'insurrection des Cévennes. — Mort de I archiprêtre du Chayla.
La mort de Vivens et la paix de Ryswick, qui enlevait aux religionnaires l'espérance de tout secours de la part des puissances protestantes, avaient mis fin aux tentatives d'insurrection dans le Vivarais et dans les Cévennes. Le supplice de Brousson y fit même cesser les assemblées de religion, ou du moins elles devinrent rares et secrètes. Tous les prédicants cévenols avaient péri. Papus, Henri Guérin, Laporte de Mialet, Pierre Plans, avaient partagé le sort de Brousson. Le seul qui restât, Pierre Roman, qui s'était fait prendre, comme nous l'avons dit, à la place de Brousson, avait été délivré dans le village de Boucoiran, par cinquante jeunes gens des bords du Gardon, qui l'avaient arraché aux archers chargés de le conduire à Bâville.
Cependant, et bien que tout parût tranquille du côté des Cévenols, l'autorité redoublait de rigueurs. Partout de nouveaux excès de cruauté sont commis par les intendants des provinces, par les juges subalternes et les prévôts des maréchaussées, contre de pauvres j gens qui ne demandent qu'à servir Dieu selon leurs lumières. On fait dans le Poitou diverses exécutions. Le supplice de Brousson n'avait été qu'un simple épisode de ces cruautés, aussi exécrables aux yeux de l'humanité qu'inutiles au point de vue de l'État. Tandis qu'on affecte ^modération dans les régions de la cour,
la contrainte va croissant dans les provinces, et ne s'arrête pas même devant le sacrilège des conversions forcées.
« En 1700, dit un historien, tout retentit des gémissements de ceux qui languissaient dans les prisons et dans les fers. On voit, sur la fin d'avril, partir une chaîne de soixante -trois galériens dont les crimes sont la fidélité, l'attachement et le zèle pour leur religion, et parmi lesquels ou remarque plusieurs pères de famille, plusieurs têtes à cheveux gris. Sut 1 les galères, à Marseille, un réformé refuse de fléchir les genoux devant l'hostie, parce qu'il ne croit pas pouvoir le faire en conscience ; on l'étend sur le coursier; le plus puissant Turc qui soit dans la galère, armé d'une corde goudronnée et trempée dans l'eau de mer, frappe de toutes ses forces; le corps rebondit, retombe sous des coups terribles et redoublés, et ne fait plus qu'une plaie sanglante. Et quelle plume pourrait décrire les horreurs capables d'attendrir les forçats? Deux galériens, romains de religion, qui n'étaient pas là pour des excès de zèle, changent à la vue de cet affreux spectacle. Ils vont se déclarer à l'évêque de Marseille. On les associe aux souffrances de leurs nouveaux frères, et ils en font leur joie et leur bonheur *. »
La mort du roi d'Espagne Charles II, arrivée vers la fin de cette même année 1700, fit pressentir l'explosion d'une nouvelle guerre extérieure, dans laquelle l'Angleterre et la Hollande seraient amenées à prendre parti pour Y Au triche contre la France. La nouvelle de la guerre dite de succession, s' étant répandue dans les provinces, fit revivre chez les réformés des espérances toujours déçues et toujours persistantes. Ils reprirent quelque courage et osèrent tenir des assemblées. L'esprit prophétique, qui, depuis la mort de Gabriel Astier, s'était contenu dans le foyer domestique, éclata alors de nouveau par des manifestations publiques et se pro^ pagea rapidement dans les Cévennes.