‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 33 sur 101 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Fuite des prêtres catholiques. — Combat de Fontmorte. — Supplice de Séguier. — Meurtre du baron de Saint-Côme. — Insurrection générale des Cévennes. — Le prophète Laporte. — Apparition de Jean Cavalier. — Antécédents de ce prophète. — Combat du Champ- D orner gue. — Mort de Laporte.

Le corps de Farchiprêtre avait été transporté à Saint- Germain de Calberte, et exposé, revêtu de ses habits sacerdotaux, dans l'église bâtie par Urbain V, Louvreleuil, curé de Saint-Germain de Calberte, qui devait être le chroniqueur catholique de cette époque, prononça l'oraison funèbre du défunt. Il avait pris pour texte les paroles du II e livre des Rois : Amaza, couvert

de sang 9 gisait sur le chemin 1 . Après avoir exalte les mérites de l'archiprêtre des Cévennes, il concluait en le donnant en exemple, et en exhortant les personnes présentes, surtout les ecclésiastiques, à faire, comme le défunt, le sacrifice de leur vie, si l'intérêt de la religion le demandait. Comme il en était là, on entend crier au dehors : Les insurgés ! les insurgés ! Frugères 9 Saint-Maurice, Saint-André de hanche, sont à feu et à sang ! Et voilà tous ces prêtres, si bien édifiés tout à l'heure par l'éloquence de Louvreleuil, qui prennent aussitôt l'épouvante. Ils se donnent à peine le temps de renfermer le corps de du Chayla sous la pierre de son sépulcre et se mettent précipitamment à fuir, cherchant un refuge, ceux-ci au château de Portes, ceux-là à Saint-André de Valborgne, et d'autres jusque dans les murs d'Alais.

Cependant l'orage qui les menaçait était allé fondre vers le couchant. Séguier, car c'était lui, après s'être tenu caché le jour et la nuit qui avaient suivi la sanglante expédition du Pont-de-Montvert, était sorti de ses forêts, comme la foudre sort des nuages, dit Brueys. L'esprit de cruauté s'était incarné dans ce prédicant farouche. C'était un grand homme sec et brun, au visage noir, maigre et allongé, privé de dents supérieures, les cheveux* longs et l'air ascétique comme un solitaire de l'ancienne Thébaïde. Il exerçait au hameau de Magestavols, situé au sud du Bougés, la profession de cardeur de laine. Il avait environ cinquante ans lorsqu'il quitta ce hameau pour se livrer, avec d'autres prédicants, à la vie errante du désert, et souffler la guerre à des populations qui jusque-là avaient mis

1- Amaza autem, conspertus sanguine, jacebat in média via. (Reg-um *&• H, cap. xx, v. 42.)

leur gloire à n'être que des martyrs. Il était sujet à de fréquentes extases, et ne doutait pas que le Saint-Esprit lui-même ne lui inspirât les fureurs homicides dont il était animé. Au moment même où son nom ! vient de jeter l'épouvante parmi les prêtres réunis dans l'église de Saint-Germain pour les funérailles de l'archiprêtre, il est au milieu de sa course, qui ne durera que trois jours, mais de combien de sang ces jours seront remplis ! Suivi d'une bande de trente hommes aussi forcenés que lui, il se dirige vers le village de Frugères, toujours faisant chanter des psaumes à sa troupe, pour préluder comme au Pont-de-Montvert : c'était un sinistre avertissement pour le curé du lieu, nommé Reversât, qui était déjà instruit du meurtre de l'archiprêtre. Il n'a que le temps de s'échapper de la cure, de traverser un champ de seigle et une prairie; mais là il tombe atteint d'une balle. Séguier, qui l'acheva, trouva dans sa soutane une liste de vingt de ses paroissiens qu'il dénonçait à l'archiprêtre. Le prophète se précipite de là sur Saint-Maurice, dont le prieur parvient à lui échapper, grâce à la vitesse de son cheval et à l'approche de cent vingt hommes des milices.

C'est en ce moment que Séguier se retire pour un jour sur une crête boisée, d'où il peut observer les mouvements des troupes dans les vallées qui serpentent autour de la montagne. Il en descend bientôt pour se ruer sur Saint- André de Lancize. Le curé du lieu aurait pu essayer de fuir ; il préfera, pour son malheur, aller sonner le tocsin. Il est aperçu à travers les auvents du clocher ; un des insurgés y monte, l'en précipite d'un

1. Le nom de Séguier, dans l'idiome languedocien, signifie m*fsonner (sega).

LES PROPHÈTES PROTESTAiNTS. 113

coup de hallebarde, et ses paroissiens se joignent à Séguier pour Tache ver. Un second prêtre, nommé Paran, le régent de l'école, ne fut pas plus épargné que le curé, et môme, s'il faut en croire Louvreleuil, on pratiqua sur lui la mutilation barbare que s'infligea volontairement Origène.

Séguier détruisait partout sur son passage les églises, les croix et tous les insignes du catholicisme. Apprenant que les curés du voisinage se trouvaient réunis h Saint-Germain de Calberte, pour y célébrer les funérailles de l'archiprêtre, il se met en marche sur ce village, espérant y prendre d'un coup de filet tous ces curés. Cependant il s'en détourne, sur le faux avis qu'on lui donne, à une demi-lieue de ce bourg, que les milices urbaines et rurales en gardent les habitants. Sans cet heureux stratagème, les funérailles de l'archiprêtre auraient été non moins sanglantes que les scènes qui avaient accompagné sa mort.

Dans la nuit du 29 au 30, Séguier et sa bande montent au château de Ladevèse, où l'on avait entreposé les armes retirées aux protestants. Sommé de les livrer, le seigneur du château' fit sonner le tocsin, et répondit à la demande de Séguier par une fusillade qui lui tua deux hommes et en blessa quelques autres. Les insurgés, furieux, enfoncent la porte et massacrent tous les habitants du château. Toute cette famille infortunée périt ; une mère âgée de quatre-vingts ans et une jeune fille, qui demandaient la vie à genoux, ne purent pas même trouver grâce auprès de ces farouches égorgeurs.

Mais déjà les autorités de la province avaient reçu la nouvelle du meurtre de l'archiprêtre. Son neveu, le marquis du Chayla, son frère, le comte de Saint-Paul,

son cousin, le comte de Merangiès, le lieutenant général comte César de Peyre, et toute la noblesse du Gévaudan, suivie de tous les hommes qu'elle avait pu lever sur ses terres, s'étaient mis en marche contre les auteurs de cet assassinat. Le commandant militaire du Languedoc, M. de Broglie, accourait aussi à la tête de ses troupes, précédé par le capitaine Poul, qui commandait les milices. Gomme c'est à ce dernier que doit revenir l'honneur du grand exploit de cette expédition, nous devons le faire connaître en quelques mots.

Poul était né dans les environs de Carcassonne, mais sa carrière de condottiere l'avait rendu cosmopolite. Il avait fait avec succès la guerre en Allemagne, en Hongrie, enfin dans les Alpes, contre les barbets, c'està-dire les Vaudois, que le duc de Savoie traitait alors comme Louis XIV traite maintenant les réformés de son royaume. C'était le type du partisan, plus fait pour commander des routiers que des troupes régulières. « Sa taille haute et libre, sa mine belliqueuse, sa voix enrouée, son naturel ardent et austère, son habit négligé, son intrépidité éprouvée, sa taciturnité ordinaire, la longueur et le poids* de son sabre d'Arménie 1 , » faisaient, avant même qu'il l'eût dégainé, l'admiration et la terreur des populations cévenoles. On racontait de lui un coup de main qui répond bien au portrait de ce personnage.

Comme il guerroyait dans les vallées du Piémont, un capitaine de Vaudois, nommé Barnabaga, d'une réputation égale à la sienne, et qui s'était vanté de battre

1. Louvreleuil, le Fanatisme renouvelé, ou Histoire de» sacrilèges? des incendies et autres attentats que les calvinistes réformés ont commis dans les Cévennes, avec les châtiments qu*on en a faits, t. 1»

Poul partout où il le rencontrerait, avait été battu luimême à plate couture par son ennemi. Barnabaga eut à essuyer, au sujet de cette mésaventure, les reproches et les plaisanteries de son général. Ainsi piqué, il promit de prendre sa revanche, et annonça qu'il apporterait, avant quatre jours, la tête du capitaine Poul. Celui-ci, averti de cette fanfaronnade, se promet d'en tirer une prompte vengeance. Dès le lendemain, il part, suivi seulement de vingt soldats, et se porte avec rapidité sur un village où son ennemi était cantonné avec cent hommes. Il est probable que ces derniers faisaient assez mauvaise garde, car le hardi routier put pénétrer, de nuit, jusqu'à la maison occupée par le capitaine de barbets, et Poul 15 1 à Barnabaga ce que Barnabaga voulait faire à Poul.

Tel est l'homme que Bâville, après la paix de Ryswick (1697), avait demandé à Louvois pour terrifier les Cévenols. Il l'avait établi à Florac, dans le diocèse de Mende, en lui confiant le commandement du petit pays dont cette ville était le centre. Cependant, depuis son arrivée dans les Cévennes, le terrible capitaine n'avait pas encore trouvé l'occasion de faire admirer sa vaillance. Le seul exploit qu'on pût citer de lui s'était fait sur un mendiant. A son entrée en campagne, ayant rencontré par les routes cet homme, qui lui sembla suspect, il lui avait fait sauter la tête avec son grand sabre, comme pour s'entretenir la main et ne pas perdre l'habitude de son coup favori.

Poul fut averti que Séguier et ses compagnons campaient non loin de Florac, à Fonlmorte, sur un petit plateau couvert de broussailles et de genêts, qui s'élève entre deux vallons. Là se tenait, en effet, le prophète, qui, à la tête de ses hommes, attendait de pied ferme

l'audacieux partisan. Celui-ci montait son fameux cheval d'Espagne, « sur lequel, dit Louvreleuil, il avait accoutumé de se tenir le jarret à demi plié, pour s'élancer jusqu'aux oreilles et se coucher jusqu'à la queue, quand il était nécessaire de porter un coup mortel ou de l'éviter ».

Ayant essuyé le premier feu des insurgés, Poul fond sur leur troupe le sabre au poing, et jette l'épouvante parmi eux. Il les met en fuite, en blesse et en tue plusieurs, « fend la tête à un, coupe la tête à un autre, » dit l'épique Louvreleuil. Mais son plus beau triomphe fut la capture de Séguier, qui était resté sur le terrain du combat pour rallier les fuyards, et qu'il saisit de sa propre main, ainsi que deux de ses compagnons, Pierre Nouvel, de Vialas, et Moïse Bonnet, de Peyremale.

Poul conduisit à Florac ses trois prisonniers. Chemin faisant, il dit à Séguier :

« Eh bien, malheureux, maintenant que je te tiens, et après les crimes que tu as commis, comment t'attends-tu à être traité ?

— Comme je t'aurais traité moi-même si je t'avais pris, » répondit le prophète enchaîné *.

Dans son interrogatoire, Séguier conserva ce calme héroïque et cette fierté superbe. Il ne répondit aux questions qu'on lui adressa que par des passages de la Bible.

« Votre nom?

— Pierre Séguier.

— Pourquoi vous appelle-t-on Esprit ?

— Parce que l'Esprit de Dieu est en moi.

— Votre domicile?

1. Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps, t. I, p. 318.

— Au désert, et bientôt au ciel.

— Demandez pardon au roi de votre révolte.

— Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'Éternel.

— N'éprouvez-vous pas, au moins, quelque remords de vos crimes?

— Mon âme est un jardin plein d'ombrages et de fontaines. »

Séguier, après cet interrogatoire, comparut devant la chambre de justice de Florac, ce tribunal dont on a dit, mais non à cause de cet arrêt, qu'il commit plus de crimes qu'il n'en punit. La chambre de Florac le condamna à avoir le poing coupé et à être brûlé vif.

Le 12 août 1702, Séguier subit son supplice au Pontde-Montvert. Ni le couperet qui lui trancha le poignet, ni la violence des flammes, ne purent lui arracher une plainte ou un soupir. D'après une tradition populaire au Pont-de-Montvert, il aurait adressé, du haut de son bûcher, ces paroles au peuple : « Frères ! attendez et espérez en l'Éternel. Le Garmel désolé reverdira, et le Liban solitaire refleurira comme une rose desséchée. »

Malgré leur défaite à Fontmorte, la plupart des compagnons de Séguier avaient échappé au capitaine Poul. Ils errèrent pendant quelques jours sous la conduite de Salomon Couderc et d'Abraham Mazel. Peut-être al-, laient-ils se disperser et passer isolément à l'étranger, lorsque parut au milieu d'eux un certain Laporte, issu d'une bonne famille du Mas-Soubeyran, paroisse de Mialet, et commerçant en fers. Laporte les détourna de ce projet par une harangue entraînante et tout enluminée d'ornements bibliques, selon l'usage des prédicants. C'était d'ailleurs un homme puissant par sa

force physique, et dont la voix tonnante était faite pour commander aux masses. Ayant servi quelque temps dans les armées, il ne manquait pas d'une certaine expérience militaire. « Sois notre chef, s'écrièrent les insurgés, après l'avoir entendu; c'est la volonté de l'Éternel.

— L'Éternel est témoin de vos promesses, reprit Laporte : je suis votre chef. »

Il prit le titre de colonel des enfants de Dieu. Les insurgés protestants ne s'appelèrent jamais autrement entre eux, et c'est de leurs ennemis qu'ils reçurent, dans les premiers temps, le nom de barbets , que portaient les Vaudois révoltés, plus tard celui de houzards, et en dernier lieu celui de camisards, sous lequel ils restèrent vulgairement connus.

Le jour même où Laporte était nommé le chef de cette petite troupe, elle s'augmenta de douze hommes amenés par un garde fore&tier de TAigoal, nommé Castanet, qui joua bientôt après un certain rôle dans l'insurrection. Dans la même troupe figuraient un jeune homme revenu tout récemment de Genève, Jean Cavalier, qui allait se montrer bientôt un des plus grands prophètes et le chef le plus renommé de la révolte cévenole; Abdias Morel, ancien soldat à qui ses camarades donnèrent le surnom de Catinat, à cause de son enthousiaste admiration pour le général de ce nom, sous lequel il avait servi ; deux bas officiers, Espéranr dieu et Rastelet: Nous avons déjà nommé, comme appartenant à la troupe de Laporte, les deux prophètes inséparables, Abraham Mazel et Salomon Couderc. Beaucoup d'autres prophètes, et surtout de prophétesses, se joignirent à eux. Leurs excitations poussèrent une troupe, numériquement très-faible, aux entreprises les plus audacieuses.

Une nouvelle expédition, qui pouvait être considérée •comme le pendant du meurtre de l'archiprêtre, signala bientôt la troupe de Laporte aux protestants du Midi comme une cohorte vengeresse, et eut pour résultat d'étendre au pays de plaine une insurrection jusque-là circonscrite autour des montagnes qui dominent le Pont-de-Montvert, près de la cime des Trois-Hétres y d'où elle était descendue.

La noblesse protestante, sauf de rares exceptions, ne prenait aucune part à la révolte; la plus grande partie avait d'ailleurs émigré depuis longtemps. Les gentilshommes campagnards, restés sur leurs terres, se montrèrent quelquefois décidés, sur les sollicitations de Bâville, à'se joindre aux milices et aux troupes du roi pour aider à réprimer l'insurrection. Mais on ne fit jamais grand usage de leurs services; on se méfiait d'eux, comme de tous les nouveaux convertis. Il était pourtant un gentilhomme apostat qui avait tout fait pour mériter la confiance des persécuteurs de ses anciens frères. H. de Saint-Côme, avant sa conversion à l'Église romaine, avait été ancien de l'Église réformée de Nîmes» Son abjuration, qui avait suivi de près la révocation de l'Édit de Nantes, lui avait valu du roi une pension de deux mille livres. A ce prix, et pour obtenir un jour davantage, il s'était si bien comporté contre les religionnaires de sa contrée, que Bâville s'était déclaré content de lui. Nommé colonel des milices, il avait, depuis treize ans, sabré les assemblées de protestants à Saint- Côme, dans les bruyères de Vauvert et les bois de Candiac. Charmé de tant de zèle, l'intendant l'avait tout récemment élevé à la charge d'inspecteur des nouveaux «convertis, et M. de Saint-Côme venait de procéder avec rigueur, non loin du littoral de la Méditerranée, au

désarmement d'une population pauvre, qui, depuis Aymargues jusqu'à Saint-Gilles, n'ayant d'autre moyen d'existence que la chasse des oiseaux, se trouvait nécessairement réduite à la misère par la perte de ses fusils.

Parmi les victimes de cette mesure élait Catinat, maintenant enrôlé dans la bande de Laporte. Le dimanche 13 août, Catinat se trouvait à Vauvert, avec six de ses amis, qui s'étaient réunis pour faire leurs prières dans une maison de ce village. Or, le même jour, le baron de Saint-Côme, parti de son château de Boissière pour aller inspecter les postes de milices établis à Calvisson, à Uchau et à Godognan, s'arrêtait à Vauvert pour y dîner. Il y arrivait dans une voiture, conduite par un laquais et suivie d'un autre valet à cheval. Les religionnaires l'ayant vu passer : « Mes frères, dit Catinat, voilà notre ennemi ; demandons à Dieu si sa volonté est qu'il périsse. »

Et Catinat, d'autres disent un prophète nommé Bousanquet, tomba en extase et éprouva les tremblements que les inspirés ressentaient dans leurs crises. Sorti de cet état, il dit que Dieu venait de lui déclarer qu'il fallait tuer M. de Saint-Côme 1 .

Les amis de Catinat ne se firent pas répéter un ordre qui répondait si bien à leurs désirs de vengeance. Vers six heures du soir, ils vont attendre le baron sur le chemin par lequel il devait retourner à son château. Catinat s'empare de ses armes, et d'un coup de pistolet lui brûle la cervelle, tandis que ses compagnons se jettent sur le valet à cheval. Le laquais qui conduisait la voiture s'enfuit, et va chercher du secours dans les.

1. Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps, t. I, p. 344.

villages voisins ; mais à son retour il trouva son camarade expirant à côté du cadavre de son maître. Cette terrible exécution avait lieu le lendemain du supplice de Séguier.

Bàville « ne pouvait assez s'étonner d'un pareil at-. tentât ». Il commanda d'activés recherches pour saisir les meurtriers du baron de Saint-Gôme, qui s'étaient réfugiés dans les bois. On ne mit la main que sur un innocent, Bousanquet, du Chayla, qui peu de jours après fut rompu vif à Nîmes.

Laporte, dans son discours aux insurgés qui l'avaient choisi pour leur chef, avait dit : « Le Dieu des armées sera notre force ! Nous entonnerons le psaume des batailles, et depuis la Lozère jusqu'à la mer tout Israël se lèvera. » Déjà sa prédiction se réalisait; descendue des Cévennes, l'insurrection allait se répandre dans la plaine qui s'étend du pied de ces montagnes jusqu'au littoral de la Méditerranée. Laporte avait envoyé dans le bas Languedoc son neveu, nommé Roland, pour y propager la révolte et en ramener des recrues. Les circonstances étaient d'ailleurs favorables à leurs projets. Les supplices qui attendaient les gens simplement soupçonnés d'avoir assisté aux assemblées religieuses, faisaient sortir de leur maison beaucoup de religionnaires qui furent facilement racolés par les insurgés. Roland quitta Nîmes, amenant avec lui deux de ses frères. Il entra, pour y prêcher l'insurrection, dans cette longue et belle vallée qui s'étend au sud de Nîmes, c'est-à-dire dans la Vannage, par laquelle on descend des montagnes des Cévennes jusqu'aux plaines aboutissant à la Méditerranée * .

1. Le bourg de Nage, étant le plus .considérable de ceux qui remplissent ce vallon, lui a donné son nom : le val de Nage ou la Vannage.

Roland Laporte se présenta aux habitants de la Vaunage, qui étaient presque tous protestants, à la fois comme homme de guerre et comme prophète : il était, en effet, l'un et l'autre. Ayant servi quelque temps, comme son oncle Laporte, dans les armées du roi, Roland était doué, comme lui, d'une belle taille et d'un visage imposant; mais surtout il avait au plus haut degré le doçi des inspirations extatiques, qui continuaient de jouer un grand rôle dans l'étrange guerre que nous racontons. Brueys nous apprend que, parlant aux villageois de la Vaunage, le prophète Roland leur dit : « qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et de la délivrance de son Église; qu'ils retireraient mille avantages de leur jonction avec leurs frères des montagnes; qu'ils y trouveraient des bois et des cavernes pour se retirer, des hameaux et des maisons champêtres pour se nourrir; que les châtaignes seules qui étaient prêtes à recueillir, et les fontaines qui coulaient partout, leur fourniraient abondamment de quoi subsister ; qu'ainsi ils ne fussent en souci de rien; que l'Esprit lui avait dit que le ciel ferait des miracles en leur faveur ; que, pour lui, il ferait son devoir dans les expéditions militaires; qu'il n'y était pas novice, et que, selon les occasions, il saurait profiter de l'avantage des lieux, ou pour attaquer, ou pour se rallier et se retirer en bon ordre 1 ».

Ayant rejoint Catinat, Roland rentra dans les montagnes des Cévennes avec la petite troupe que ramenaient ces deux futurs héros de l'insurrection, et Laporte apprit avec joie que la plaine était prête à répondre au cri de guerre de la montagne.

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