‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 32 sur 101 · Voy., page 99, l'inspiration d'Abraham Mazel · texte numérisé non relu

Voy., page 99, l'inspiration d'Abraham Mazel

de ses hommes, accompagnant leur marche d'un psaume de Marot :

Nous as-tu rejetés, Seigneur, sans espérance, *

De ton sein paternel?

N'apaiseras-tu pas, après tant de souffrance,

Ton courroux éternel?

Sion, qui dut avoir l'éclat et la durée

Du céleste fl ambeau, Regarde, hélas ! Seigneur, ta Sion adorée

N'est qu'un vaste tombeau! Babel la foule aux pieds ! ses bannières sanglantes

Flottent sur nos remparts !

Ses guerriers ont rugi dans nos fêtes tremblantes

Comme des léopards !

Et le fer et la flamme, et la luxure immonde

S'est ruée au saint lieu !

Saccageons, disaient-ils, profanons ; que le monde

N'ait plus un temple à Dieu ! * Fouleront-ils longtemps ta gloire dans la poudre

Avec ton peuple saint?

Laisseras-tu longtemps ton bras, où dort la foudre,

Replié sur ton sein ?

Des fers de Pharaon, Seigneur, ta main puissante

Délivra nos aïeux !

Et la mer à ta voix recula rugissante

Devant leurs pieds joyeux !

Gomme de leur tombeau, tu retires de l'ombre

L'aurore et le soleil; Et du ciel orageux tu chasses l'hiver sombre

Devant l'été vermeil !

Sauve-nous donc, Seigneur ; Seigneur, Sion sucCbmbe

Et périt sans retour !

Oh! n'abandonne pas l'âme de ta colombe

Aux serres du vautour !

Éternel, lève-toi ! prends ton tonnerre et lancé

Un éclair consumant !

Anéantis Babel ! Seigneur, son insolence

Monte éternellement!

Huit hommes d'avant-garde précédaient la petite troupe de Séguier. Les assaillants ayant traversé au pas de course, et toujours en chantant, un faubourg situé en avant du Pont-de-Montvert, se trouvèrent en un instant devant le château de l'archiprêtre, ouvert seulement de ce côté ; car, entouré presque entièrement par les deux rivières, il ressemblait à une forteresse.

À la sombre mélopée qu'il entendait retentir au loin dans le silence de la nuit, et au tumulte qui se produisait à sa porte, du Ghayla crut d'abord qu'il ne s'agissait que d'une de ces assemblées nocturnes comme celles que les troupes du roi avaient coutume de disperser en les sabrant. « Allez voir ce que c'est, » dit-il à ses gens. Mais déjà le château était investi. « Les prisonniers ! les prisonniers ! » criaient les assaillants. Du Chayla s'empressa de se montrer à une fenêtre, et leur répondit : « Retirez-vous! canailles d'huguenots! »

Comme on ne tenait point compte de cette injonction injurieuse, les soldats de l'archiprêtre, spontanément ou par son ordre, firent une décharge de mousqueterie, et un des religionnaires tomba mort. Ce fut le signal de la plus horrible scène. La porte, ébranlée à l'aide d'une énorme poutre et brisée ensuite à coups de hache, livre passage à une multitude furieuse. Les religionnaires se précipitent dans le vestibule, forcent la porte du cachot et délivrent les prisonniers. L'état où on les trouve irrite encore les fureurs vengeresses de leurs libérateurs. A la vue de ces infortunés, meurtris par l'horrible torture des ceps, et dont les pieds enilés et à demi gangrenés peuvent à peine les soutenir, les cris : Mort à Varchiprêtre ! sortent de toutes les poitrines, car c'est lui surtout que poursuit et veut atteindre la vengeance des insurgés. Croyant le recon-

naître dans un ecclésiastique qu'ils rencontrent sur l'escalier, ils percent d'un coup de hallebarde ce malheureux, qui tombe blessé mortellement. Du Ghayla entend les gémissements de la victime mêlés aux cris de rage de ses ennemis; il comprend qu'il n'a pas de quartier à attendre d'eux, et dans ce moment fatal, se rappelant avec un sang-froid héroïque, il faut le dire, sa mission et son devoir de prêtre, il donne l'absolution aux soldats qui, du haut de l'escalier, s'efforcent de repousser les assaillants.

La lutte, quoique inégale, pouvait se prolonger; mais le prophète Séguier crut devoir en précipiter le terme : « Enfants de Dieu, cria-t-il, bas les armes ! ceci nous arrêterait trop ! Brûlons, dans sa maison, le prêtre et les satellites de Baal ! » L'ordre donné par la voix toujours écoutée du prophète fut promptement exécuté. Les boiseries de la maison étaient vieilles et vermoulues; elles s'allumèrent bien vite à la flamme d'un bûcher que l'on avait composé avec les chaises, les paillasses des soldats et les bancs de la chapelle. Se voyant atteint par le feu, du Chayla se réfugia, avec quelques-uns de ses gens, dans un cabinet voûté situé au second étage ; ils furent là en sûreté quelques instants. Mais bientôt, ne pouvant plus tenir contre la violence de l'incendie, qui avait déjà dévoré le toit de TédiOce, ils nouèrent à la fenêtre leurs draps de lit tordus et mouillés, et se laissèrent glisser dans le jardin du château, qui donnait au-dessus du Tarn. L'archiprêtre, qui se risqua le premier, tomba au pied du mur et se cassa la cuisse ; un de ses valets, découvert à la lueur des flammes, fut blessé à mort d'un coup de fusil; d'autres, beaucoup plus heureux, s'élancèrent, purent franchir le jardin et de là so jeter dans le Tarn,

qu'ils passèrent à la nage, sous les balles des insurgés.

Cependant, celui qu'on cherchait avant tous, el contre qui cette sanglante expédition avait été résolue, l'abbé du Ghayla avait échappé aux recherches. Caché dans la haie de clôture du jardin, vers laquelle il avait pu se traîner après sa chute, il y attendait son sort en silence, quand la flamme de l'incendie, se projetant de ce côté, montra tout à coup aux assaillants le malheureux archiprêtre, avec un soldat blotti à côté de lui dans le même buisson.

« Le voilà ! le voilà ! » s'écrient-ils en se précipitant sur lui.

Dans ce moment suprême, du Chayla conserva encore son sang-froid. Il demanda la vie, mais sans faiblesse. « Si je suis damné, leur dit-il, voulez-vous vous damner aussi? » Les religionnaires n'osaient mettre à mort l'archiprêtre sans l'ordre de Séguier, par qui l'Esprit leur manifestait sa volonté, et il paraît même que quelques-uns avaient déjà crié : Grâce ! On se saisit de lui et on le conduisit à la place publique du bourg. Séguier arrive enfin : « Ah ! te voilà, dit-il, persécuteur des enfants de Dieu! non! point de grâce, l'Esprit veut qu'il meure! »

Séguier était tombé en extase ; il trembla longtemps, et, si nous devons en croire Brueys, qui prétend rapporter le récit d'un témoin oculaire, il aurait reçu dans cette extase des inspirations fort diverses. Après avoir, une première fois, prononcé la condamnation de du Chayla, il lui dit que, s'il voulait éviter là mort, il devait renoncer à sa religion, le suivre et exercer parmi les protestants les fonctions de ministre de l'Éternel. L'archiprêtre répondit qu'il mourrait plutôt mille fois. Et comme on s'étonnait de son opiniâtreté

à ne vouloir point sauver sa vie, que l'on remettait entre ses mains, il répondit qu'on lui ferait plaisir de la lui conserver, mais que s'il en avait mille, il les donnerait toutes pour sa religion. A cette réponse, le prophète s'écria : « Eh bien, meurs, car ton péché est contre toi. » Et il le frappa le premier.

Alors commença une sinistre scène. Tous les insurgés, s'approchant à tour de rôle, vinrent frapper l'un après l'autre la victime. En lui portant le coup, chacun se nommait et justifiait sa vengeance : € Je suis un tel, disait l'un ; voilà pour mon père, que tu as fait expirer sur la roue. — Voilà pour mon frère, disait l'autre, envoyé par toi aux galères. — Voilà pour ma mère, disait un troisième, pour ma mère, morte' de chagrin ! — Pour ma sœur, pour mes parents, pour mes amis, en exil, en prison, dans la misère... » Cinquante-trois coups furent ainsi portés successivement par cinquante-trois vengeurs, défilant en silence devant la même victime terrassée.

Quelques soldats, qui n'avaient pu s'échapper, l'intendant et le cuisinier de l'archiprêtre furent immolés comme lui. On n'épargna qu'un domestique et un soldat, qui avaient traité les prisonniers avec douceur.

Les religionnaires ne fouillèrent point le bourg, ce qui permit à deux capucins, au subdélégué de l'intendant et à un greffier, qui se trouvaient au Pont-de- Montvert pour commencer les procédures contre les prisonniers de l'archiprêtre, de s'évader et de se cacher dans le voisinage. Quant aux habitants de Pont-de- Montvert, muets et consternés, ils se tenaient étroitement renfermés dans leurs maisons, dans la crainte d'être impliqués dans la sanglante affaire qui venait de se passer sous leurs yeux.

Séguier et ses compagnons employèrent le reste de la nuit à prier, agenouillés autour des cadavres, et à chanter des psaumes à l'Éternel. L'aurore venue, ils se retirèrent en bon ordre, et, chantant toujours, ils remontèrent le Tarn vers Frugères. Quand les derniers accents de leur psalmodie eurent cessé de se faire entendre, les deux capucins, le subdélégué et le greffier sortirent de leurs retraites, recueillirent le corps de du Chayla et le firent transporter à quelques lieues du Pont-de-Montvert, dans l'église de Saint-Germain de Calberte, où il s'était fait construire quelques années auparavant un sépulcre, comme s'il eût prévu la terrible expiation qui devait terminer son furieux apostolat.

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