CHAPITRE PREMIER
Histoire abrégée de la persécution des protestants français, avant et après la révocation de FÉdit de Nantes.
Les faits que nous allons raconter sont tellement en dehors des choses ordinaires, qu'à l'époque où ils se sont accomplis, un grand nombre de personnes leur ont attribué une cause surnaturelle. Aujourd'hui même, bien qu'une physiologie plus avancée rende compte de ces phénomènes, il existe encore des gens qui persistent à trouver dans les manifestations des prophètes protestants quelque caractère diabolique ou divin. Les théologiens qui disputent sur ces faits étranges, de même que sur tous leurs analogues, se divisent, comme à l'ordinaire, en deux partis opposés, que Ton pourrait appeler le parti de Dieu et le parti du diable. Pour les protestants, qui veulent trouver la confirmation de la vérité de leurs dogmes dans les prophéties et les révélations des insurgés cévenols, c'est PEsprit-Saint lui-même qui les a inspirés, et ils invoquent, à Fappui de cette prétention, un témoignage biblique, celui de JoëU qui a dit : « Vos fils et vos
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filles prophétiseront. » Pour les catholiques, au contraire, qui verraient leur condamnation dans ces miracles, s'ils étaient véritables, tout y est illusion, mensonge et œuvre de Satan.
En dehors de ces deux partis de théologiens, est celui des médecins et des savants, qui classent tous ces phénomènes parmi les maladies du corps et de l'esprit, et qui, en s' appuyant sur les données de la pathologie mentale, arrivent à en fournir une explication naturelle.
Nous ne dirons rien d'un quatrième parti, qui doit compter pour peu en pareille matière : c'est celui des incrédules qui n'ont acquis le droit de l'être par aucun travail de recherches et d'examen, qui nient résolument tous les faits dont Fétrangeté les embarrasse, et ne prétendent voir dans les phénomènes les plus constants et les mieux attestés que scènes thaumaturgiques, rôles appris, supercherie et compérage. Nous retrouverons, quand il sera question du magnétisme animal, cette classe de pyrrhoniens qui se font à si bon marché la réputation d'esprits forts.
Nous n'avons pas besoin de dire que nous nous rangeons à l'opinion qui explique par la physiologie et par la médecine mentale ces phénomènes, prétendus merveilleux, et qui en écarte ainsi toute interprétation superstitieuse. Mais en pareille matière on ne peut d'avance donner raison à personne ; il faut commencer par exposer les faits, et c'est ce que nous allons entreprendre.
La description des phénomènes extatiques des petits prophètes protestants serait incomplète, et l'on retrancherait même la cause qui les explique, si on ne faisait
LES PROPHETES PROTESTAIS i a.
précéder ce récit d'un rapide coup d'œil liistoriqlie sur les odieuses persécutions que Louis XIV, bien avant la révocation officielle de l'Édit de Nantes, avait décrétées contre les réformés de son royaume.
On sait après quelles tergiversations, quelles lenteurs et quels tâtonnements politiques, Henri IV s'était enfin décidé à signer cet édit, et combien ce roi, converti au catholicisme, avait fait la part petite à ses anciens coreligionnaires. En dépit des restrictions de l'Édit de Nantes, la situation des protestants s'était pourtant améliorée vers la fin du règne de Henri IV, et leurs droits s'étaient étendus. Dans les premières années du règne de Louis XIII, les temples et les places do sûreté des protestants dépassaient même de beaucoup le nombre fixé par l'édit de son prédécesseur.
Devenu premier ministre et presque roi en 4629, le * cardinal de Richelieu ne réagit que faiblement contre les empiétements du protestantisme. C'est un point qui doit être établi avec d'autant plus de soin, que le siège et la prise de la Rochelle, cette principale citadelle des huguenots, en France, semblent témoigner du contraire.
Dans la confusion politique qui régnait au xvn e siècle, la religion cédait souvent à l'intérêt dans les conseils des hommes d'État et des rois. Cela est bien prouvé de Richelieu, comme de tous les politiques de ce temps. Il n'y a pas de comparaison à faire entre l'esprit de tolérance que le ministre de Louis XIII montra toujours en matière religieuse, et le zèle fanatique de ces rois d'Espagne qui, sans raison d'État, se faisaient contre leurs propres sujets le bras séculier de l'inquisition. Le cardinal de Richelieu n'a ni brûlé ni exterminé les protestants de France ; on ne peut pas même lui reprocher de les avoir persécutés comme
reKgionnaires , car il ne les poursuivit jamais que comme ennemis politiques de l'État qu'il avait mission de gouverner et de défendre. Un parti qui comptait parmi ses chefs un maréchal de Bouillon, un duc Benjamin de Soubise, un marquis de la Force, un Châtillon, petit-fils du célèbre amiralde Coligny, un duc Henri de Rohan, que l'on comparait aux plus grands capitaines de son siècle; un tel parti, augmenté souvent des restes de la faction des mécontents, qui avaient déjà pris les armes au commencement du règne contre les favoris et les ministres de Louis XIII, ne pouvait qu'inspirer à Richelieu des craintes sérieuses pour le succès de sa politique intérieure, dont le but était l'unité définitive du gouvernement, par la centralisation ou la destruction de tous les pouvoirs entre lesquels s'étaient partagées jusqu'alors l'autorité et la force du pays. On sait, en effet, que sous Louis XIH, pour les grands seigneurs, chefs de huguenots, il s'agissait, sous prétexte de garanties religieuses, d'une restauration de la féodalité. Le gros du parti rêvait une république protestante, comme celle de la Hollande, ou une ligue de villes et de provinces protestantes en France, telle qu'on la voyait exister en Allemagne. C'était toujours, sous un autre aspect, le morcellement de l'État, contre lequel Richelieu lutta avec tant d'énergie dans toute sa carrière politique. Dans l'armée des réformés, les soldats et les chefs étaient parfaitement d'accord ; leur organisation était complète, et les huit provinces de France dans lesquelles ils étaient le plus nombreux, étaient entrées dans la ligue, ayant chacune à sa tête un général.
Malgré la défense du roi, le parti huguenot s'était assemblé à la Rochelle, et y avait tenu ce qu'on pouvait
appeler les états généraux du protestantisme. Cette ville, 'forte par elle-même, par le courage de ses citoyens, et surtout par son port, d'une largeur qui ne permettait pas de le fermer, et qui, restant ouvert aux vaisseaux anglais, assurait aux assiégés des ressources toujours nouvelles, était considérée comme le principal houlevard des calvinistes. Même après les défections de * plusieurs grands seigneurs de la religion, qui, combattant pour eux-mêmes plutôt que pour leur parti, vendaient souvent la paix au roi, la Rochelle avait toujours tenu ferme et suffi à sa défense. Il était même arrivé, en 1625, qu'une flotte toute rochelloise, commandée par Soubise, le frère de ce duc Henri de Rohan dont nous venons de parler, avait osé attaquer et avait vaincu, près de File de Ré, la flotte des Provinces- Unies, montée par des hommes que l'on regardait alors comme les premiers marins du monde. Pour peu que ^ les protestants épars dans diverses provinces de la France se fussent entendus pour concentrer leurs forces dans cette place, ils en auraient fait une république plus indépendante et plus redoutée que Genève. Nous n'avons pas à raconter comment Richelieu, ^'improvisant généralissime et même amiral, entreprit le siège de la Rochelle, et par quels travaux, dignes de ceux d'Alexandre devant Tyr, il parvint à dompter la mer, à fermer le port et à réduire par la famine cette malheureuse cité, devenue immortelle par le souvenir de sa résistance. Richelieu détruisit les fortifications de la Rochelle, il enleva à la ville ses privilèges, il y rétablit la religion catholique, mais en y laissant subsister le protestantisme concurremment avec elle. .Les habitants furent épargnés et dans leur me et dans leur culte. Ce ministre tint la même con-
duite à l'égard des autres protestants du royaume, que leur nombre rendait encore redoutables, même après la perte de la Rochelle. Il ne s'en prit qu'à leurs principales places de sûreté, dont il fit raser les remparts ; il les laissa debout. En un mot, il abattit et désarma partout les protestants comme parti militaire, mais il leur permit de vivre en pleine liberté comme sectq religieuse, et presque avec toute l'étendue qu'ils avaient su donner à leurs droits pendant les guerres civiles.
Les réformés de France avaient mérité d'ailleurs le bienfait de cette politique tolérante. C'étaient, pour la plupart, des hommes pieux, pleins de scrupules évangéliques, qui se croyaient le droit de mourir plutôt que de renoncer à la foi de leurs pères, mais non celui de s'insurger contre leur roi légitime. Ils n'avaient jamais consenti à s'enrôler sous le drapeau politique -, levé par les chefs de la religion. Ils léguèrent à leurs enfants l'exemple et la tradition de cet esprit pacifique; mais ceux-ci devaient s'en prévaloir bien inutilement, comme nous le verrons, devant le successeur de Louis XIII.
La première moitié du règne de Louis XIV s'écoula assez paisiblement pour les réformés. Pendant le long ministère du cardinal Mazarin, ils n'eurent aucune vexation à endurer, et quelque intention malveillante qu'on ait prêtée contre eux à cet homme d'État, il * mourut sans avoir fait aucun acte public qui portât la moindre atteinte à leur position. « Je ne suis pas mécontent du ^petit troupeau, écrivait Mazarin : s'il broute de mauvaises herbes, au moins il ne s'écarte pas. »
Cependant les incitations n'avaient pas manqué au gouvernement de la part du clergé. Dans les assemblées
ecclésiastiques qui avaient lieu tous les cinq ans, les évêques ne cessaient de tonner contre le calvinisme en présence du* jeune roi, et d'appeler les foudrçs du pouvoir sur cette nouveauté impie, révolutionnaire, ou, suivant les propres termes de leur harangue de 4660, sur « ce monstre de l'hérésie, ces chaires de pestilence, ces synagogues de Satan ». Louis XIV, peu théologien, essuyait imperturbablement ces exhortations fanatiques ; il laissait circuler sans les arrêter, et surtout sans les lire, les énormes volumes de controverse que les passions religieuses enfantaient chaque jour dans son royaume. Ses maîtresses l'occupaient tout entier, quand la guerre ne lui donnait pas des soucis plus dignes du souverain d'un État.
Cependant Louis XIV était, par sa mère, arrièrepetit-fils de Philippe II, le bras séculier de l'Église catholique en Espagne, l'exécuteur impitoyable des sentences de l'inquisition. Lorsque, à la conclusion du traité des Pyrénées, Mazarin avait fait épouser à Louis une fille du même sang, l'infante Marie-Thérèse, on avait introduit parmi les clauses de ce traité Y extirpation de l'hérésie en France. Rien ne porte à penser que Mazarin voulût sérieusement l'exécution de cette clause; ce n'est pas du moins ce qu'on peut inférer des attributions qu'il donna à une commission instituée par lui pour cet objet, et qui d'ailleurs ne fonctionna jamais de son vivant. Composée de catholiques et de protestants en nombre égal, cette commission devait se transporter dans toutes les provinces du royaume, pour y vérifier le titre légal de l'existence des temples, des cimetières et des écoles, et pour supprimer tous ceux qui excéderaient les concessions de l'Édit de Nantes.
Après la mort de Mazarin on rappela à Louis XIV l'existence de cette commission. Il la mit en mouvement, et le résultat de l'enquête à laquelle elle se livra fut la suppression de plusieurs temples et d'un assez grand nombre de chapelles et d'oratoires domestiques. Une autre mesure plus rigoureuse, légale peut T être, mais d'une légalité judaïque, fut prise contre les écoles élémentaires. La commission ne toucha pas aux collèges et aux établissements de hautes études, qui étaient expressément garantis par l'Édit de Nantes, mais elle ferma toutes les écoles élémentaires, dont il ne faisait pas mention.
Ce n'était pas encore la persécution ouverte; elle ne commença que par l'arrêt de 1663 contre les relaps. Aux termes de cet arrêt du roi, quand un protestant converti à la religion catholique revenait à la foi paternelle, il était condamné au bannissement, le ministre qui avait reçu son abjuration était destitué, et l'arrêt ordonnait même la démolition du temple où le fait s'était pasçç. L'âge où la conversion des enfants huguenots pouvait être opérée valablement fut fixé à quatorze ans.
Néanmoins l'idée de satisfaire à la clause du traité des Pyrénées par la conversion générale des protestants était encore ajournée, et paraissait même quelquefois tout à fyit oubliée, à cause de l'opposition qu'elle eût rencontrée dans le conseil du roi, surtout de la part de Colbert.
Mazarin n'avait pas hésité à donner la place importante de contrôleur général des finances à un protestant étranger, M. Hervart, le mari de cette femme généreuse chez qui la Fontaine, pauvre et vieux, trouva son dernier asile. Avec Hervart un grand nombre de
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réformés étaient entrés dans les fermes et dans les emplois qui en dépendaient. Colbert en plaça aussi beaucoup dans les arts, les manufactures et la marine. Ce grand ministre, créateur du commerce et de l'industrie en France, n'était pas le seul soutien que les réformés trouvassent encore à cette époque dans les conseils du roi. Après la mort de Colbert, les Beauvilliers, les Pontchartrain, les Pomponne, les Vauban, et même des hommes d'Église, tels que le cardinal de Noailles, osèrent faire des représentations énergiques contre le système de persécution religieuse par lequel un monarque qu'ils avaient fidèlement servi déshonorait son règne. C'étaient, pour la plupart, des jansénistes, intéressés pour leur propre compte à une politique de tolérance, et madame de Montespan, la favorite du roi, les soutint tant que dura son crédit.
Cependant la chambre de l'Édit, attaquée depuis quelque temps par le parti catholique, fut abolie en 1669. A partir de ce moment, quelques protestants effrayés commencèrent à sortir de France. La principale garantie de l'exécution de l'Édit de Nantes venait de leur être enlevée; car l'existence de cette chambre impliquait et consacrait celle de l'Édit de Nantes, et sa suppression annonçait la suppression prochaine du pacte à l'ombre duquel les protestants avaient vécu jusque-là..
L'abolition de la chambre de VÉdit fut un véritable coup d'État contre le protestantisme en France. Henri IV avait créé, au parlement de Paris, une chambre spéciale pour juger tous les procès des religionnaires, non-seulement dans l'immense district de Paris, mais encore dans ceux de la Bretagne et de la Normandie. Quoiqu'il n'y eût jamais eu qu'un seul calvi-
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niste admis de droit parmi les conseillers de celte chambre dite de VÉdit, elle fut fidèle à sa mission, et les réformés conviennent généralement de l'impariialité de ses arrêts. 11 y avait, à Grenoble et à Bordeaux, d'/autres chambres dites mi-parties, composées en nombre égal de catholiques et de calvinistes. On n'en avait point établi à Toulouse, mais on avait donné à Castres un petit parlement, indépendant de celui du Languedoc, et qui connaissait des causes de tous les protestants du Midi. Toutes ces institutions, qui étaient les corollaires de la chambre d'Édit, furent supprimées à leur tour.
La guerre que Louis XIV entreprit, trois ans après, contre la Hollande, ce foyer du protestantisme au dehors, donna encore quelque répit aux calvinistes de France. La persécution intérieure se ralentit, et l'abolition des chambres mi-parties n'eut pas, dans ce moment, toutes les dures conséquences qu'on pouvait craindre. Mais les déclamations des évêques et des jésuites continuèrent, et en prirent même une nouvelle violence. La France devint une vaste arène de disputes théologiques, et l'on atteignit ainsi l'année 1676.
Cette année fut signalée par un grand jubilé catholique , qui réchauffa le zèle des âmes les plus tièdes en religion, et produisit notamment dans l'âme de Louis XIV une secousse qui devait être fatale aux calvinistes. Le roi touchait à l'âge de la maturité ; peu disposé encore à renoncer à ses maîtresses, mais trouble déjà, au milieu de ses amours illicites, par des scrupules de conscience, il tombait quelquefois dans une mélancolie que ne pouvaient guérir ni la gloire de ses armes victorieuses, ni les spirituelles vivacités de madame de Montespan. La grâce du jubilé opérant sur
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une âme ainsi disposée, Louis XIV se sentit tout rempli d'une sainte ferveur de persécution contre ceux que l'on appelait les hérétiques de ses États. On lui avait dit que le Camus , évoque de Grenoble, avait, au moyen de quelque argent, conquis à la religion catholique plusieurs pauvres huguenots du Dauphiné. On lui insinua qu'en suivant la môme voie il y trouverait son propre salut, dont il commençait à s'inquiéter fort; on lui assura que peut-être beaucoup d'Ames hérétiques ainsi rachetées payeraient pour la sienne devant Dieu, qui juge le cœur des rois et celui de leurs maîtresses. Il fut donc arrêté que l'on essayerait de cette banque des âïnes, à l'imitation de celle qu'avait si bien dirigée le cardinal le Camus.
L'agent principal de cette entreprise fut un homme qu'on regardait lui-même comme une âme rachetée par le même procédé : c'était Pellisson, calviniste apostat, qui, ancien commis du contrôleur général Fouquet, et entraîné dans la catastrophe de ce ministre, s'immortalisa par l'éloquence avec laquelle il sut le défendre. « Il eut le bonheur, dit Voltaire en parlant de ce néophyte, d'être éclairé et de changer de religion dans un temps où ce changement pouvait le mener aux dignités et à la fortune. Il prit l'habit ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître des requêtes. »
Pellisson était entré en fonctions ; il s'agissait d'acheter beaucoup de conversions pour peu d'argent. Le roi avait mis à la disposition de cette nouvelle banque les revenus des économats des grandes abbayes de Saint-Germain des Prés et de Cîteaux, avec le tiers de ses droits de régale : ces divers fonds réunis formaient la caisse des conversions. Pellisson envoyait l'argent
aux évêques, qui, après l'avoir appliqué dans leurs diocèses à ce nouvel apostolat, lui renvoyaient de longues listes contenant les noms des convertis. Le nombre en était d'autant plus considérable que les prélats opéraient sur les plus pauvres, et allaient trouver de malheureux journaliers que la misère mettait à leur merci. Aussi disait-on à la cour que « la doctrine dorée de M. Pellisson était plus convaincante que celle . de M. de Meaux. » Dorée n'était guère le mot : les évêques se montraient si fidèles à l'esprit économique des instructions qu'ils recevaient avec l'argent du roi, que le prix moyen de chaque âme rachetée ne dépassait pas un écu de six livres. Au point de vue de l'économie du moins, on pouvait donc s'applaudir des résultats obtenus. Chaque trimestre, Pellisson étalait aux yeux du roi les listes additionnées des nouveaux [néophytes, en lui persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses bienfaits 1 . » •
Dans l'entourage de Louis XIV s'opérèrent, à la même époque, de hautes conversions. Turenne, catéchisé par Bosquet, abjura le protestantisme pour être agréable à son roi. Nous ne parlerons pas du marquis de Dangeau et de mademoiselle de Duras, dont les conversions, aussi légères que faciles, n'eussent pas exigé sans doute un catéchiste de la force de Bossuet. Dans ce temps d'idolâtrie monarchique, on poussait la gloire du dévouement jusqu'à sacrifier son Dieu à son faaître, et l'on vit des maisons entières, parmi les plus illustres, les Bouillon, les Coligny, les la Trémouille, les Sully, même les Rohan, dont les ancêtres avaient commandé avec tant de gloire dans les dernières
1. Voltaire, Essai sur l'histoire générale, les mœurs et Vesprit des, nations, chap. cciv, Du calvinisme.
guerres des huguenots, apostasier coup sur coup, non par conviction, mais par servilité.
Encouragé par ces premiers succès, toujours excité par les remontrances des évêques, par les insinuations des jésuites, par le chancelier le Tellier, par Louvois, son fils, tous deux ennemis de Colbert et de madame de Montespan, le roi s'anima plus que jamais à la conversion des hérétiques, et, comme l'écrivait madame de Maintenon le 29 octobre 4679, il sentit le besoin « d'y travailler tout de bon ». Cela signifiait qu'on allait remplacer la corruption par la violence.
Madame de Maintenon, qui depuis plusieurs années était chargée de l'éducation des enfants nés du double adultère de Louis XIV et de la marquise de Montespan, avait souvent vu le roi, et s'était peu à peu emparée de son esprit Adroite, discrète, intrigante, et même vertueuse, ce qui en faisait une rivale d'autant plus re- < doutable pour la trop facile Montespan, elle avait su épier avec vigilance et exploiter avec habileté ces moments où le roi, saisi de remords et obsédé par la crainte de l'enfer, inclinait, sinon à quitter tout à fait le péché, du moins à échanger ses anciennes débauches pour des amours moins profanes. Plus il se montrait épris d'elle, plus madame de Maintenon lui parlait de la nécessité de sauver son âme. « Sire, lui disait-elle, songez à votre salut. » Et chaque jour, comme elle l'a écrit elle-même, il la quittait « affligé et jamais désespéré * » . Dans ces fréquents entretiens où elle prêchait si vertueusement Louis XIV, ce qu'elle cherchait à animer le plus en lui, après son amour, bien entendu, c'était son zèle pour la conversion des hérétiques.
1. Lettre de madame de Maintenon à madame de Fontenac, sa cousine
Madame de Maintenon était pourtant, comme on le sait, née dans la religion protestante.
On a remarqué que, pendant tout le temps où le roi demeura balancé entre son ancienne et sa nouvelle passion, selon qu'il inclinait vers la première ou vers la seconde, les persécutions contre le protestantisme se ralentissaient ou redoublaient de violence. Or, à l'époque dont nous parlons, madame de Maintenon l'emportait, du moins momentanément, sur la marquise de Montespan.
En l'année 1680 on démolit, par ordre du roi, vingt temples protestants dans le Vivarais. Ces démolitions furent suivies de plusieurs autres les années suivantes, malgré les édits qui garantissaient aux réformés le libre exercice de leur culte.
En 1681 il fut signifié à Colbert de ne plus recevoir aucun homme de cette religion dans les emplois financiers. On exclut, autant qu'il fut possible, tous les protestants des corporatipns des arts et métiers. C'étaient autant de malheureux qu'on espérait convertir en les prenant par la famine. Mais ils furent secourus par madame Hervart, veuve du contrôleur général. Cette femme, aussi zélée que généreuse, distribua même dans les provinces des sommes considérables, qui empêchèrent autant de conversions que la caisse de Pellisson pouvait en opérer. Du reste, comme nous l'avons dit, la violence avait déjà remplacé la corruption.
Dans cette même année 1681 , les ordonnances contre les religionnaires se succédaient avec une rapidité et une cruauté croissantes. Celle du 2 décembre enjoignait aux possesseurs d'offices, notaires, procureurs, greffiers et sergents protestants, d'avoir à s'en défaire. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires du roi
qui appartenaient à la religion réformée reçurent l'ordre de résigner leurs charges. La noblesse fut enlevée aux protestants; les ministres du culte furent soumis à la taille, *et Ton interdit aux maîtres- d'école calvinistes de recevoir des pensionnaires. Mais la plus révoltante de ces mesures fut une déclaration du conseil du roi qui fixait à sept ans l'âge où les enfants seraient admis à renoncer volontairement à leur religion. Pour mettre aussitôt en action cette loi aussi absurde que barbare, on enleva dans les provinces un grand nombre d'enfants à qui des servantes avaient appris à réciter Y Ave Maria; c'était une preuve suffisante qu'ils demandaient à abjurer ; et comme les parents exaspérés résistaient à ces violences, on logea chez eux des gens de guerre.
Les dragonnades commençaient. Avant qu'elles fussent officiellement ordonnées, Marillac, intendant du Poitou, avait déjà essayé de ce moyen de propagande sur ses administrés. Pour vaincre la résistance de ceux qui refusaient d'assister aux sermons des missionnaires catholiques, il avait eu l'idée de les punir, d'abord d'une augmentation de tailles, puis d'une amende de dix livres par tête, enfin d'un logement de soldats.
a Saccagez ces chiens de huguenots! criaient les prêtres aux soldats. Saccagez-les, c'est la volonté du roi. » Un de ces prêtres fanatiques, nommé Goribon, curé de Soubise, écrivait vers le même temps : « Je fais une guerre continuelle aux huguenots, qui n'osent dire le moindre mot. On les prend par le bec comme des bécasses, et à la moindre parole, on les fait voiturer à Rochefort. *
Cependant Louvois avait d'abord blâmé ces excès. Il révoqua même l'intendant Marillac, mais assez long-
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temps après, et le remplaça par Lamoignon de Bâville, que nous retrouverons bientôt dans le Languedoc, jouant un terrible rôle pendant les guerres religieuses de cette province. Pour être désavouées par le pouvoir, les persécutions et les violences n'en continuaient pas moins, car on savait quelles étaient ses intentions définitives. Le pasteur Claude, l'honneur et la lumière de la chaire évangélique protestante, fut suspendu de ses fonctions. Un autre ministre, également célèbre, Dubosc, menacé par les jésuites de Gaen, et craignant pour son temple, vint implorer l'appui du chancelier le Tellier, qu'il avait la naïveté d'appeler son ami. Le perfide vieillard ne démentit pas dans cette circonstance le portrait que le comte de Grammont avait tracé de lui : « Je crois voir une fouine qui vient d'égorger des poulets, et se lèche le museau plein de leur sang 1 . » Le Tellier rassura le bon Dubosc, le pressa sur son cœur, pleura de tendresse, et se confondit en démonstrations affectueuses. Il fit si bien que le pasteur, en se séparant de lui, s'estimait heureux de rapporter au moins quelque espoir à son troupeau. Mais, en rentrant chez lui, il se vit saisir par deux exempts, munis d'un ordre signé le Tellier, qui l'envoyait en exil.
Il avait été défendu aux ministres, sous peine de bannissement, d'argumenter contre l'Église romaine. , L'interdit allait jusqu'à supprimer toute prédication évangélique. Au synode de Meaux, qui fut le dernier des églises protestantes en France, comme Allix, ministre de Gharenton, prêchant sur les persécutions auxquelles étaient en butte lesreligionnaires, annonçait,