Numéro de janvier
pour aller admirer cette merveille, lorsqu'un médecin crut reconnaître dans le latin de cette paysanne des phrases du bréviaire. Il chercha dans les antécédents de lajeune fille, et apquitia certitude qu'à l'âge de douze ans elle avait été placée chez un vieux curé, qui avait l'habitude de lire tout haut son bréviaire devant elle. Ce latin n'était donc que l'évocation d'un souvenir effacé; sous l'influence de la maladie nerveuse à laquelle cette fille était en proie, le cerveau retrouvait, par un phénomène bien étrange, des impressions dont le souvenir aurait disparu sans retour dans les circonstances ordinaires. M. Broca a cité à M. Azam un jeune somnambule qui, chez un pasteur protestant, parlait, disait-on, hébreu, probablement par un phénomène du même ordre.
Coleridge, dans sa Biographie littéraire, raconte qu'une servante entièrement illettrée étant devenue folle, répétait des sentences grecques tirées d'un Père de l'Eglise qu'elleavait accidentellement entendu lire par le pasteur chez qui elle servait.
Pendant le somnambulisme artificiel, provoqué par le magnétisme animal, l'exaltation de la mémoire est très-fréquente, et le même phénomène a été souvent constaté chez les somnambules naturels.
Tous ces exemples, dont il serait facile d'étendre la liste, expliquent comment les prophètes «cévenols, ainsi que les dévots jansénistes, pouvaient, bien qu'ignorants et illettrés, prononcer, dans leurs extases, de beaux discours et s'exprimer avec facilité dans une langue qui ne leur était pas familière, et dont ils auraient été fort inhabiles à se servir dans leur état ordinaire.
Un dernier trait important de ressemblance entre les convulsionnaires jansénistes etles prophètesprotestants, c'est le caractère épidémique particulier à leurs crises.
Rappelons enfin cette circonstance commune, que généralement convulsionnaires jansénistes et orateurs du désert ne se souvenaient point, au sortir de leurs extases, des paroles qu'ils avaient proférées pendant ces crises.
Pour nous résumer, tous ces phénomènes étranges et à peine variables dans leurs manifestations, qui ont été observés chez les convulsionnaires jansénistes et chez les prophètes cévenols, se rapprochent en ce point, qu'ils reconnaissent évidemment pour cause occasionnelle une forte excitation morale et quelque événement extérieur d'une grande influence. Les convulsions furent le contrecoup des longues et ardentes disputes des théologiens sur la grâce, et aussi des persécutions que ces controverses attirèrent aux disciples de Jansénius. Le& prédications exaltées de Jurieu et des autres pasteurs de l'Église réformée, concurremment avec les atroces mesures décrétées par Louis XIV contre les protestants de son royaume, déterminèrent aussi l'explosion de l'esprit prophétique dansleDauphinéet dans les Cévennes. Sans doute, si Ton veut remonter à la cause première de ces phénomènes, on ne les trouvera que dans la nature de l'homme ; ce n'est pas le soufflé extérieur qui les produit, mais c'est lui certainement qui les rend épidémiques. Là-dessus on est bien forcé d'admettre un enseignement que l'histoire nous donne en termes si clairs.
Mais combien cet enseignement ne devient-il pas encore plus positif, plus irrécusable, lorsque l'on considèredequellefaçoncescrisesfinissenttoutes ! Unegrande agitation de l'esprit public les avait excitées, le calme rétabli les fait évanouir. Ici la preuve est complétée par la contre-épreuve. Que devient l'œuvre des convulsions après la nouvelle persécution si maladroitement
entreprise par le premier ministre Fleury contre quelques évoques restés jansénistes, surtout après la mort de ce vieux Soanen, le dernier saint par lequel le paru appelant ait juré? Rien ou presque rien. Le parlement, la Sorbonne et le public, las d'avoir si longtemps disputé sur la bulle, s'étaient mis enfin à parler d'autre chose* Plus d'espérance d'un appui ou d'un encouragement de ce côté, dès lors plus d'agitation publique ; plus de souffle excitateur, partant, plus de crises se propageant de proche en proche, plus de convulsions épidémiques. Si le parti janséniste convulsionne encore à Paris et dans quelques villes, ce n'est qu'en petit comité, et sans une foi bien arrêtée dans le mérite des choses extraordinaires qui s'y passent. 11 y a encore beaucoup de spectateurs à la galerie, mais le nombre des acteurs va diminuant de jour en jour; bientôt il sera réduit à une demi-douzaine de sujets que l'on a dressés à des exercices vraiment effrayants, et qu'on entretient avec plus ou moins de soins, objet non d'édification religieuse, mais de curiosité mondaine, qu'on est bien aise de montrer quelquefois à ses amis, et qui est exhibé régulièrement une fois par an, le jeudi saint, à la. Sainte-Chapelle.
C'est par le même mode de délitescence que l'épidémie prophétique des Cévenols s'évanouit, après que leur chef et leur principal prophète, Cavalier, a composé avec les généraux de Louis XIV, et que l'organisateur de l'insurrection, Roland, est tombé sous les coups des dragons de Yillars. La guerre religieuse finit, ef en même temps doit finir aussi cet état particulier des esprits, à la fois cause et effet de la guerre. Sans doute sur le sol même des Cévennes on continuera quelque temps encore à prophétiser, et plus d'un phénomène
extraordinaire s'y manifestera; parce que, si la guerre a cessé à force d'être inégale, la persécution ne cessera pas, persécution encore assez cruelle, hélas ! même avec le maréchal de Villars, pour rendre nécessaire le secours puissant de l'esprit prophétique. Mais ce don manque absolument et tout d'un coup à ceux qui ont quitté cette terre où leurs frères combattent encore. « L'Esprit quitta les Camisards, dit M. Peyrat, lorsqu'ils furent hors du Languedoc. Il abandonna même Gompan, ce prodigieux dramaturge du désert. » Ce Gompan était, comme nous l'avons dit, un brave jeune homme qui avait reçu, comme Cavalier, de très-grands dons prophétiques, et, comme lui, ne pouvait se consoler de les avoir perdus. On sait assez ce qui s'est passé à Londres, et combien les prophètes cévenols, ou du moins ceux des réfugiés qui se croyaient toujours prophètes, parurent ridicules, même aux yeux des plus dévots protestants. Déjà, à Genève, d'autres avaient été jugés de la même façon. C'est qu'à Londres et à Genève les Cévenols ne trouvaient plus ni la persécution ni la guerre. De tout ceci, deux conclusions à tirer : 4° L'état des prophétisants dans les Cévennes n'était pas le produit d'un artifice quelconque, autrement cet artifice les aurait suivis partout; il était le résultat d'une sorte de maladie mentale provoquée par l'excès des persécutions et du malheur.
2° Il ne dépendait pas non plus uniquement de leur organisation particulière; car, dans ce cas, ils auraient prophétisé à Londres et à Genève aussi heureusement que dans leur pays natal. Sans excitation extérieure, convulsionnaires et prophétisants perdent également leurs dons.
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< Urbem philosophie, mihi crede, proditi dum castella defenditis ; nani dum aruspicinam veram esse vultis, physiologiam totam pervertilis. »
(Gicero, De divination*.)
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