‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 8 sur 101 · Mémoires de Mgr de Noailles · texte numérisé non relu

Mémoires de Mgr de Noailles

terdam, où deux autres ministres, célèbres par leurs disputes et par leurs écrits, Pierre Bayle et Jurieu, l'avaient depuis longtemps précédé. Àncillon se retira en Prusse; il fonda à Berlin l'Église française de cette ville, et devint le chef d'une famille qui compta beaucoup d'hommes de talent, dont le plus illustre, mort de nos jours, fut pendant plus d'un quart de siècle un des premiers ministres d'État de leur patrie adoptive.

Cet exil des ministres ne s'effectua pas sans donner lieu à des scènes navrantes, qui- accusaient la cruauté brutale de leurs persécuteurs. Quelques-uns de ces malheureux, presque centenaires, mouraient sur les vaisseaux qui les transportaient, ou expiraient de fatigue et de chagrin en touchant le sol étranger. Des quatre pasteurs de l'Église de Metz, deux étaient tombés dans la démence sénile. L'intendant de la province n'osait pas les bannir sans en avoir référé à Louvois. « S'ils sont imbéciles, répondit Louvois, qu'on les laisse mourir là; mais, pour peu de raison qu'ils aient, chassez-les. i

Après la révocation de l'Édit de Nantes, quoique la faveur du bannissement ne fut réservée qu'aux ministres, l'émigration, qui n'avait cessé depuis vingtans, prit tout à coup des proportions énormes. Les troupeaux suivaient leurs pasteurs. Ancillon seul fut rejoint à Berlin par trois mille six cents de ses paroissiens. Les évaluations les plus modérées ne portent pas à moins de cinq cent mille le nombre des protestants qui sortirent de France 1 ; on comptait parmi eux près de quinze mille gentilshommes. Près de la moitié des protestants du royaume émigra ainsi. Ils quittaient

. 1. C'est le chiffre donné par M. Capefigue; d'autres historiens disent sept cent mille.

furtivement, et par petites troupes, leur toit paternel; sous toutes sortes de travestissements, ils se rendaient, par des sentiers peu fréquentés, aux frontières les plus voisines. De nobles dames, habituées à toutes les mollesses du luxe, tirent jusqu'à cinquante lieues, en sabots, derrière un muletier dont elles se disaient la femme ou la fille. Des gentilshommes passaient en roulant des brouettes. Ceux-ci portaient la balle comme de pauvres marchands forains, ceux-là conduisaient des ânes ou des pourceaux. Quelques-uns, la barbe longue, la poitrine couverte de coquilles, s'en allaient, le bourdon et le rosaire à la main, comme des pèlerins qui se rendent en terre sainte . Jamais on n'avait vu par les routes autant de pèlerins se rendant à Saint-Jacques de Compostelle, vers la madone de Lorette, ou Notre-Dame de Liesse en Picardie. Parvenus aux frontières, quelques-uns mettaient leurs plus beaux habits et, un bouquet de fleurs à la main, passaient en chantant à travers les gardes : ils entraient dans l'exil comme dans une fôte.

En dépit de ces précautions, plusieurs milliers d'entre eux furent reconnus et arrêtés. Les prisons et les galères en furent emcombrées ; on les déversa sur les colonies, et parmi ces captifs, les Cévenols et les Dauphinois suffirent à charger six vaisseaux, qui partirent des ports de la Méditerranée pour la Guadeloupe et la Martinique.

Dans cette confusion, Louvois eut une idée qu'il crut lumineuse, et qui n'était que sottement paradoxale. Il s'imagina que les Français, en général, et les religionnaires, en particulier, n'agissant jamais que par esprit d'opposition, le vrai moyen d'arrêter l'émigration serait de la rendre libre. On ouvrit donc les

passages ; mais l'effet ne répondit pas à l'attente du ministre, car chacun s'empressait de profiter de cette licence imprévue. On se hâta alors de refermer les frontières, mais ce fut tout aussi inutilement que la première fois. Les désertions continuèrent, et la persécution redoubla de fureur, car elle voulait faire payer aux fugitifs la bévue ministérielle.

Achevons d'indiquer brièvement les mesures qui suivirent redit de révocation. La dernière clause de cet édit portait « que les protestants jouiraient de leurs biens sans été troublés sous le prétexte de leur religion y> (à condition qu'ils ne l'exerceraient pas). On s'aperçut que c'est là une concession dangereuse, et que la menace de la perte de leurs biens serait pour les calvinistes une cause de conversion autrement puissante que les prédications des missionnaires catholiques. Louvois comprit son erreur, et conformément à un mémoire qu'il avait adressé au roi, il écrivait aux intendants des provinces :

« Je ne douté pas que quelques logements un peu forts , chez le peu qui reste de noblesse et du tiers état des religionnaires, ne les détrompent de l'erreur où ils sont sur l'édit que M. de Châteauneuf vous adresse, et Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui 'lui déplaît, et dont elle a défendu l'exercice dans tout son royaume. »

Deux jours après ce même ministre écrivait encore, toujours pour donner aux intendants la saine interprétation de la dernière clause dé l'édit :

« Sa Majesté veut qu'on fasse, sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas suivre sa religion, et ceux qui auraient la sotte gloire de vouloir rester les derniers doivent être poussés à la dernière extrémité i . »

i. Correspondance de Louvois.

30 HISTOIRE pu MERVEILLEUX.

Ayant ainsi perdu le peu d'espoir que leur avait laissé une concession si vite retirée, les protestants quittèrent de nouveau la France. Ils réalisaient leurs biens, rassemblaient leurs richesses et s'enfuyaient du royaume. L'élite des huguenots se mit ainsi à couvert. Les nobles, les riches, les savants, les officiers, les commerçants, les chefs de fabrique, émigrèrent. Il ne resta que les petits propriétaires, les paysans, les laboureurs et toutes les populations agricoles, plus fortement enracinées au sol natal que les habitants des villes.

On disait au xvn e siècle : riche comme un protestant. L'émigration de tant de nobles, de grands propriétaires et de chefs de fabrique, était une perte énorme pour la France. Effrayé de cette désertion, le gouvernement tenta d'en empêcher la fin. La peine des galères perpétuelles fut portée contre les protestants surpris au passage des frontières ; ceux qui favorisaient leur fuite furent punis de mort. On arrêta plus de sept £ents fugitifs àui\e seule frontière ; on les envoya ramer sur les galères du roi, et on pendit les muletiers qui faisaient le métier dangereux de leur servir de guides.

On sévissait avec la même barbarie contre les religionnaires restés en France et qui, s' étant convertis sous le sabre des dragons, avaient espéré en être quittes pour un signe de croix, et pouvoir conserver, à ce prix, leur vraie foi au fond du cœur. Un ordre vint les forcer d'aller à la messe et de communier. Quelques-uns, qui rejetèrent l'hostie après l'avoir reçue, furent brûlés vifs. Certains parurent se conduire en catholiques sincères jusqu'au moment d'une grave* maladie; mais en ce moment suprême, saisis de remords, ils repoussaient les sacrements de l'Église romaine, et déclaraient vouloir mourir dans la foi de leurs pères.

S'ils guérissaient, on les envoyait aux galères; s'ils mouraient, ils étaient traînés sur la claie ou jetés à la voirie.

Toutes ces cruautés étaient devenues légales, puisqu'elles se trouvaient expressément édictées, au milieu de beaucoup d'autres, dans trois ordonnances portées depuis la révocation de l'Édit de Nantes, et qui mettaient les protestants hors la loi. Par la première de ces ordonnances, « leurs enfants leur furent enlevés pour être instruits dans la religion catholique ». — Par la seconde, « leurs mariages furent déclarés nuls, et les enfants qui étaient nés ou à naître de ces unions, réputés bâtards ». — Par la troisième, « les religionnaires qui, ayant abjuré le protestantisme, se rétractaient au lit de jnort et refusaient les sacrements de l'Église catholique, furent condamnés à être, après leur mort, traînés sur la claie ; s'ils guérissaient, ils étaient condamnés aux galères perpétuelles, et, en tout cas, leurs biens étaient confisqués au profit du roi * » .

Pour avoir un plus grand nombre de relaps à envoyer aux galères ou à traîner sur la claie, un édit du conseil du roi, rendu plus lard, assimila aux convertis qui se rétractaient les religionnaires qui n'avaient jamais abjuré ; nous ne citerons que le dispositif de cet édit :

c Ordonne que ceux qui auraient déclaré qu'ils veulent mourir dans la religion prétendue réformée, soit qu'ils aient fait abjuration ou non, soient réputés relaps, et, comme tels, condamnés aux peines portées contre les relaps. »

Il restait encore quelques protestants qui pouvaient mourir en paix; c'étaient ceux qui, ayant conservé la

1. Recueil des édits et ordonnances concernant ceux de la religion prétendue réformée.

foi protestante au fond du cœur, n'en avaient d'ailleurs rien laissé percer au dehors! La nouvelle législation leur ôtait sans doute la faculté de se marier légalement, d'hériter, de tester, de disposer de leurs biens, mais leur agonie était tranquille ; cela parut une tolérance exagérée. Pour avoir le droit de les traiter aussi comme relaps, il fallait au moins les considérer comme ayant abjuré, et c'est ce que le jésuite le Tellier, confesseur du roi, lui fit déclarer dans un édit qui reconnaît en principe et en fait « que tous les sujets du roij sont convertis à la religion catholique ». Dès lors il n'y avait plus de protestants dans le royaume, et ceux qui persistaient à faire un acte quelconque en dçhors de la religion catholique étaient forcément condamnés à toutes les peines portées contre les relaps. Il était impossible d'aller plus loin dans la voie des persécutions de conscience. Puisqu'on ne pouvait plus admettre l'existence d'une religion dissidente dans le royaume, la seule qualité de protestant devenait un crime flagrant qu'il ne restait plus qu'à punir par tous les moyens dont pouvait disposer l'autorité royale. Les vengeurs ne manquèrent pas pour poursuivre ce nouveau crime de lèse-majesté, el les malheureux religionnaires se virent livrés à toutes les fureurs que peut inspirer le double fanatisme de la religion et du zèle monarchique. Les panégyristes de Louis XIV ont prétendu qu'il ignorait les cruautés exercées en son nom. 11 est impossible d'admettre cette excuse. Tout ce qui concernait la persécution des huguenots lui fut révélé par Vauban et Colbert, qui osèrent plus d'une fois lui faire à ce sujet des représentations énergiques, et Ton ne voit pas qu'elles aient jamais été écoutées. Ce qu'on peut dire en sa faveur, c'est qu'il inclina de temps à

autre à la modération ; mais cette modération était encore bien cruelle, et ces dispositions d'ailleurs ne duraient que fort peu. Les mémoires présentés au roi par Vauban et Pontchartrain, les remontrances énergiques et incessantes de l'archevêque de Paris, les différents avis des prélats quant à la révocation de l'Édit de Nantes, entre lesquels Louis XIV ne se prononça qu'après les avoir longuement écoutés, font disparaître, suivant nous, les circonstances atténuantes qu'on allègue pour lui, et ne permettent plus de soutenir qu'il fut abusé par des rapports mensongers. C'est bien en toute connaissance de cause qu'il préféra le parti de la violence au parti de la modération. Dans la préparation du dernier édit complémentaire que nous avons cité, et auquel madame de Maintenon n'eut aucune part, tout paraît s'être passé entre lui et son confesseur. Le P. le Tellier, esprit sombre, implacable dans ses haines, et plus fanatique que le P. la Chaise auquel il avait succédé, n'oublia rien sans doute pour faire entrer ses fureurs dans la conscience de son pénitent ; mais chez celui-ci, l'orgueil monarchique, développé jusqu'à un excès monstrueux par l'adulation de ses courtisans, se joignit aux terreurs superstitieuses que les jésuites entretenaient dans son esprit, et eût suffi seul à lui inspirer la politique stupidement cruelle qu'il suivit pendant quarante ans contre les religionnaires. L'idée qu'on attente à sa majesté royale, en osant penser autrement que lui en matière de foi, est en effet celle qui domine parmi les causes directes de la persécution ; elle trouve des royalistes dévoués qui l'épousent et l'exaltent à l'envi les uns des autres, pour flatter le maître qui a commandé ces rigueurs.

Pour se faire une idée de l'existence d'un protestant

3o édition u. — 3

à la fin du règne de Louis XIV, pour comprendre quecette existence n'était qu'un douloureux martyre qui le prenait au berceau pour ne le quitter qu'à la tombe, il suffit de rappeler, dans leur ensemble, les dispositions des lois et ordonnances rendues contre les calvinistes, et que nous avons citées plus haut dans leur ordre de succession historique.

Le protestant ne pouvait ni se marier ni tester; ses enfants étaient réputés bâtards. Toutes les professionslibérales lui étaient interdites. Il ne pouvait être médecin, avocat, notaire, huissier, greffier, ni procureur. Il était exclu de toutes fonctions municipales. Il lui était défendu d'être receveur des tailles ou officier dans les charges civiles, et même clerc de notaire. Il lui était défendu d'être marchand l r orfèvre, imprimeur, libraire, apothicaire, épicier, et même domestique 2 . On ne lui permettait ainsi que de se faire ouvrier, berger ou laboureur.

L'exercice du culte était interdit sous les peines les plus horribles. Dans le code sanguinaire qui proscrivait la célébration de toute cérémonie religieuse, chaque article concluait uniformément à la mort : la mort pour tout ministre de l'Évangile qui serait demeuré en France au mépris des ordonnances de bannissement m r la mort contre tout ministre banni rentré en France; la mort contre toute personne qui se livrerait à un acte quelconque du culte réformé; la mort contre toute personne surprise dans une assemblée religieuse. — Pour avoir chanté un psautne ou écouté un prêche, le . calviniste était traîné au gibet; on a peine à croire au- J jourd'hui à une pareille rage de persécution. .

Page 1