‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 7 sur 101 · Peyrat, Histoire des pasteurs du désert, t. î, p · texte numérisé non relu

Peyrat, Histoire des pasteurs du désert, t. î, p

peu d'années, était également menacée de ruine par le départ probable d'un grand nombre de matelots protestants : ordonnance portant la peine des galères contre les artisans et les gens de mer qui tenteraient de s'expatrier. Voilà pour les pauvres. — Jamais peutêtre, depuis l'existence des sociétés, on n'avait vu une persécution si abominable. C'était de la tyrannie perfectionnée, comme tout ce qui a caractérisé le grand siècle.

L'émigration continuant toujours, ces odieuses mesures furent souvent appliquées. Parmi tant de fugitifs qui, sous des déguisements divers, tâchaient de gagner les frontières ou les ports de mer, près desquels des navires hollandais attendaient pour les recueillir, plusieurs furent arrêtés et jetés dans les chiourmes ; leurs biens confisqués étaient vendus à vil prix 1 .

Tous les protestants n'avaient pas le courage de sacrifier fortune et patrie à leur religion. Ces dernières mesures et la caisse de Pellissoa avaient déterminé

i . Madame de Maintenon ne se fit aucun scrupule de spéculer sur ce» terres pour en composer une fortune à d'Aubigné, son frère. C'était elle pourtant qui précédemment écrivait à ce même frère, alors gouverneur d'Amcrsfort : « Ne maltraitez plus les huguenots, ayez pitié de gens plus malheureux que coupables. » Mais d'Aubigné ne s'était pas laissé toucher par ses conseils, et quelqu'un ayant représenté au roi que ce zélé persécuteur des protestants était d'autant moins excusable, que lui-même était né protestant ainsi que sa sœur, madame de Maintenon, qui jusqu'alors avait laissé ignorer cette circonstance à son royal amant, changea elle-même de politique et fit à son tour du zèle contre les hérétiques, pour n'être pas soupçonnée de conserver ' quelque levain de sa religion primitive. Quant au fait d'avoir tiré un profit inique des dépouilles de ses anciens frères, elle pouvait s'excuser sur l'exemple du roi lui-même, car Louis XIV venait de donner en apanage au plus jeune de ses bâtards le magnifique château de Rambouillet, confisqué sur le propriétaire légitime, NicoUas, marquis de Rambouillet, qui s'était exilé en Danemark.

une multitude d'abjurations forcées, que les missionnaires' catholiques ne manquèrent pas d'attribuer à leur éloquence. La cour s'y trompa, ou voulut s'y tromper; elle vit là un triomphe qu'il ne restait plus qu'à compléter. Golbert venait de mourir : c'était une voix puissante de moins pour protester dans le conseil du roi contre le système de la persécution à outrance. Louis XIV se laissa dès lors persuader que le temps était venu de remplacer, dans les provinèes, les mis sionnaires par les soldats. Les dragons, assez mal disciplinés, s' étant plus signalés que les autres troupes dans l'accomplissement des ordres qu'ils avaient reçus, le nom de dragonnade resta à cette persécution, qui fut dès lors ouvertement organisée et exécutée en grand dans tout le royaume. Les frontières étant soigneusement gardées pour empêcher les évasions, c'était, comme le dit Voltaire, « une espèce de chasse qu'on faisait dans une grande enceinte » .

Voici selon le môme auteur, qui pourtant juge avec trop de modération cette partie du règne de Louis XIV, de quelle manière on opérait le plus communément dans la dragonnade :

» Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé ou quelqu'un d'autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les principales familles calvinistes, surtout celles qu'on croyait les plus faciles. Elles renonçaient à leur religion au - nom des autres ; et les obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement maltraitées, qu'elles en moururent 1 . >

Sous le prétexte de certaines complications politiques,

1. Voltaire, Essai sur l'histoire générale, sur les mœurs et l'esprit des nations, t. VI, chap. ccvn.

qui rendaient probable une guerre avec l'Espagne, leministre Louvoie clvait rassemblé des troupes sur la frontière de Navarre; elles servirent à fermer de ce côté l'issue du royaume aux protestants, et la dragonnade générale commença dans le Béarn, c'est-à-dire sur la terre natale de Henri IV et du calvinisme français. De cette province, elle gagna la vallée de la Garonne, et remontant les affluents de ce fleuve, la Dordogne, le Lot > le Tarn, le canal du Languedoc, elle s'avança rapidement vers les Cévennes.

Les choses se passaient en général comme le dit Voltaire : il faut pourtant, si l'on veut donner une idée exacte de l'horreur de ces scènes, ajouter quelques détails extraits des mémoires du temps par un historien spécial de la persécution protestante.

« Les bourgeois et le peuple, dit M. Peyrat, étaient la proie d'une soldatesque licencieuse, dont Pexcès eût fait rougir une horde de Tartares. Après les avoir enfermés à la clef dans des cabinets, les dragons jetaient les meubles magnifiques dans la rue, établaient leurs chevaux dans des salles splendides, leur donnaient pour breuvage des seaux de lait, de vin, et pour litière des ballots de laine, de coton, de soie, et la plus belle toile de Hollande. Si leur hôte, ou plutôt leur victime, résistait encore, ils le retiraient de sa prison, et tantôt le suspendaient dans un puits, tantôt, liant ses pieds et ses* mains croisées sur son dos, le hissaient à une poulie, la face en bas comme un lustre, le laissaient tomber sur la fjice, et le remontaient pour le laisser retomber encore ; tantôt, après l'avoir mis tout nu, ils le forçaient à tourner la broche, et, pendant qu'il cuisait leur repas, ils s'amusaient à lui pincer la peau et à lui en brûler le poil ; tantôt ils le contraignaient à tenir dans sa main fermée un charbon de feu pendant tout un Pater. Mais le plus intolérable supplice était la privation du sommeil. Quelquefois ils le vendaient à leurs victimes dix, vingt, trente écus l'heure. Dès que ce malheureux commençait à s'assoupir, l'heure fatale sonnait, et ils le réveillaient avec leurs tambours. Un vieillard de Nîmes, nommé M. de

Laccassagne, tourmenté longtemps ainsi par cinquante dragons, abjura, vaincu enfin , entre les mains de l'évoque Séguier. « Vous voilà présentement en repos ! lui dit le prélat. — Hélas ! mouseigneur, répondit le vieillard, je n'attends de repos que dans le ciel, et Dieu veuille que ce je viens de faire ne m'en ferme pas les portes! »

» ... De Rotterdam, où il s'était réfugié avant l'orage, Baylé avait stigmatisé le despotisme de Louis XIV. Louvois furieux fit saisir son frère aîné, pasteur du Caria et successeur de son père, qui naguère, dans sa douleur, s'était hâté de mourir. Le ministre enchaîné fut conduit à Bordeaux et jeté dans un cachot du château Trompette, nommé V Enfer. Jacob Bayle, homme savant et

doux, d'une constitution frêle, y périt au bout de deux mois

Les prisonniers ne pouvaient s'y tenir debout, ni assis, ni couchés. On les y descendait avec des cordes, et on les remontait chaque jour pour leur donner le fouet, le bâton, la branle, l'estrapade. Plusieurs, après quelques semaines, sortirent des prisons de Grenoble sans- cheveux et sans dents. A Valence, on jetait dans ces puits des charognes, des entrailles de brebis. Ces malheureux gisaient dans la pourriture de ces cloaques, le corps enflé, la peau se déchirant comme du papier humiefe, vrais cadavres vivants. Enfin, pour désencombrer les prisons trop étroites, Louvois les envoyait, sur de vieilles tartanes, en Amérique *. »

Cependant FÉdit de Nantes subsistait encore. LouisXIV dut penser que les dragonnades el la. caisse de Pellisson l'avaient rendu à peu près sans objet, car les bulletins de conversion lui arrivaient de toutes les provinces. Plusieurs villes, telles que Salins, Sedan, Oleron, se convertirent tout entières. Montauban et Lyon passèrent au catholicisme par une délibération prise à l'hôtel de ville; Nîmes et Montpellier, qui les imitèrent, entraînèrent leurs diocèses. Dans la seule généralité de Bordeaux on compta plus de cinquante mille convertis. D'autres localités, peut-être les mieux avisées, n'avaient pas même attendu les dragons. Qu'on

1. Peyrat, Histoire des pasteurs du désert, t I, chap. vi, p. 75-77.

U HISTOIRE DU MEÏIYEILLEUX.

juge de la valeur morale de conversions obtenues par, de tels moyens, de ces conversions à six livres par tête, ou dues aux exactions des gens de guerre! On dit pourtant que Louis XIV en fut édifié au point de.croire qu'il ne restait plus qu'un coup à frapper pour anéantir dans son royaume les derniers restes de l'hérésie. Le 22 octobre 4685 TÉdit de Nantes fut donc révoqué. Le chancelier le Tellier, un des personnages qui avaient le plus ardemment conseillé cette fatale mesure, eut la satisfaction de la signer avant de mourir, et le vieillard, plein de joie, entonna le cantique de Siméon : Nnnc dimittis servant tuum, Domine, quia viderunt oculi mei salutare meum.

Le plus grand écrivain du siècle fit entendre, du haut de la chaire sacrée, un chant de triomphe pour célébrer cette mesure. Prononçant l'oraison funèbre du chancelier le Tellier, Bossuet s'écriait :

« Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église ! Agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente, hâtez- vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose... Poussons jusqu'au ciel nos actions de grâces, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose , à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente pères disaient autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi ! Vous avez exterminé les hérétiques ! C'est le digne ouvrage de votre règne ! c'en est le propre caractère ! Par vous l'hérésie n'est plus ! Dieu seul a pu faire cette merveille! c'est le vœu des évêques! »

» Qu'elle est forte cette Église, et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle est fille du Tout- Puissant, mais son père, qui la soutient en dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs. Et à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous délaissée? » Son époux est le plus puissant, comme le plus beau et le

plus parfait de tous les enfants des hommes. Mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide, et plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes. Et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés. Sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout à fait éteinte. On se venge sur elle, etc. »

Arrêtons-nous sur ces traits, qui feraient détester le génie de l'éloquence, s'il pouvait être confondu avec l'usage auquel on l'applique. Ce que Bossuet déclare dans son pompeux langage, c'est que l'Église n'est pas encore satisfaite, c'est qu'elle a encore besoin d'être défendue, et qu'elle implore du bras séculier de son nouveau Constantin, de son nouveau Gharlemagne, un supplément de forces vengeresses. Ce supplément ne se fera pas attendre.

En regard de ces fougueuses invocations à la rigueur, on est heureux de pouvoir placer les paroles plus sages, plus humaines et tout aussi éloquentes d'un autre prélat catholique. Dans le passage qu'on va lire, le cardinal-archevêque de Paris, Mgr de Noailles, ce même prélat dont nous avons parlé à propos des disputes des jansénistes et des jésuites, ne craint pas de répliquer aux termes mêmes de Bossuet. Après avoir rappelé, comme l'évêque de Meaux, les exemples des premiers siècles de l'Église, il poursuit :

« Je ne parle pas du règne de Constantin, où l'on pouvait redouter les païens ; mais un siècle après, et lorsque saint Augustin témoigne que les païens étaient réduits à un petit nombre, nous ne voyons pas qu'on employât aucune voie d'autorité pour

les convertir. Il est vrai qu'on ferma leurs temples, qu'on abattit leurs idoles et qu'on défendit tout exercice public de leur fausse religion ; mais on ne les força pas à se faire instruire ; les églises leur furent ouvertes, mais s'ils y vinrent, ce fut librement'; on ne leur ôta pas leurs enfants pour les instruire et les baptiser malgré eux, on leur laissa contracter des mariages qui n'étaient que des . contrats civils, et dont toutefois les enfants étaient légitimes. Ils pouvaient faire divorce, se remarier, en un mot faire tout ce que les lois civiles permettaient, quoique contraire à la religion. Telle a été la conduite du grand Théodose r de Théodose le Jeune, de Marcien, de Léon, de Justin, de Justinien, qui suivaient en cela les conseils de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome, de saint Léon et des autres papes '. •>

Ailleurs, le même prélat, revenant sur la révocation de l'Édit de Nantes, ose dire de cet acte de Louis XIV, avec tout ce qui Ta précédé et suivi, « que c'est une entreprise sacrilège et digne de tous les anathèmes » .

Le langage du cardinal de Noailles nous fait comprendre que la révocation de FÉdit de Nantes avait déjà reçu ses actes complémentaires. Ces nouveaux excès de tyrannie étaient d'ailleurs fatalement entraînés par les difficultés qui devaient résulter de la mesure principale.

Le premier embarras vint des ministres protestants y pasteurs désormais sans troupeaux. Que faire de tant d'hommes doctes et influents, qu'on avait vainement tenté de corrompre, et qu'il était trop dangereux de laisser libres au milieu des nouveaux convertis? Après bien des mesures proposées et rejetées, on s'arrêta à leur bannissement. Les ministres partirent au nombre de quinze cents. Tenant à la main leur Bible et leur bâton, ils s'acheminèrent vers les différentes frontières du royaume. Claude se rendit à la Haye, Dubosc à Rot-

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