Le Fanatisme renouvelé, 1704, t. H, p
LA BÀGtîETTE DIVINATOIRE. 353
« Que doit-on penser de la conduite du maréchal et de l'intendant, qui emploient cette baguette pour découvrir ceux d'entre les protestants qui étaient Camisards ou qui avaient fait quelques meurtres ? Un maréchal de France et un intendant tel que Bàville auraient-ils ajouté foi à la prétendue vertu de la baguette? Mais, s'ils n'y ajoutaient point de foi, pouvaient-ils faire arrêter et livrer au bourreau les malheureux sur lesquels elle tournait ? Que d'innocents périrent par ces iniques voies ! Quel temps que celui où la vie des hommes dépend du mouvement d'une baguette conduite par la main d'un fourbe * ? »
Ainsi, le sorcier du Dauphiné avait repris, à la fin de sa carrière, ce rôle de justicier extraordinaire qui avait jeté tant d'éclat sur son début. Mais les sentiments qui s'éveillent ici au récit de ces hauts faits ne sont plus les mêmes. Il n'y à plus de place pour le ridicule quand on voit la scène s'assombrir à ce point, et se dénouer sur un échafaud entre un bourreau et ses victimes*
Arrivons maintenant à l'explication du fait de Lyon* Après les démonstrations sans réplique qui furent données à Paris par les bévues multipliées de Jacques Aymar, on ne peut mettre un seul instant en doute que ce prétendu héros de la baguette fût simplement un paysan rusé et pervers, qui, par ses mensonges et sa triste habilelé, sut tromper assez longtemps la crédulité publique. Mais il reste à expliquer cette haute mystification de l'affaire de Lyon, et comment Jacques Aymar put arriver à ce résultat extraordinaire, de mettre entre les mains de la justice le véritable auteur d'un trime confessé par les aveux du coupable, et que la baguette divinatoire avait eu seule l'art de découvrir. 11 n'est nullement impossible de fournir une explica-
i. Histoire des troubles des Cêvennes, ou de la guerre des Garnisards, t. I, p, 535.
tion naturelle de cet événement étrange, qui pèse sans doute sur l'intelligence de nos lecteurs, comme il dut peser longtemps sur l'intelligence des juges.
La distance qui nous sépare de ce fait ne permet pas sans doute une opinion bien rigoureusement motivée, mais les conjectures que nous allons présenter paraîtront peut-être acceptables, parce qu'elles sont simples et qu'en pareille matière le plus simple est souvent le plus probable. Voici donc l'explication qu'on peut hasarder.
Les relations qui existent de l'aventure d'Aymar laissent à penser que le sorcier dauphinois avait pu avoir lui-même connaissance de quelques circonstances du crime avant d'être appelé par les magistrats chargés de le poursuivre, ou dumoins dès son arrivée à Lyon. Nous voyons, en effet, qu'Aymar est appelé dans cette ville par un de ses amis, voisin des époux assassinés, et qui avait pu remarquer, le jour du meurtre, quelques individus à mine suspecte rôdant autour de leur boutique. Quand Aymar se rend aux bords du Rhône, il remarque des empreintes sur le sable ; il trouve ensuite, dans la maison du jardinier, des enfants qui lui fournissent de nouveaux indices et des signalements. 11 rentre à Lyon et rapproche ce qu'il vient d'apprendre de ce qu'il entend dire dans la ville. On le fait partir avec des archers, et, arrivé au camp de Sablon, il se livre, en public, avec sa baguette, à un manège bien capable d'effrayer des criminels superstitieux et de les déterminer à s'esquiver du milieu des soldats, si, par hasard, ils s'y trouvaient. Aymar retourne à Lyon, où il se met de nouveau en com- 1 munication avec les bruits de la ville concernant cet assassinat. Quand il repart pour son expédition définitive, il y a déjà quinze jours que le meurtre a été commis, et sans doute il a su, mieux que les magistrats, mettre ce
temps à proiit pour recueillir des informations exactes.
Si Ton "admet, avec nous , que, dans l'instruction par- . ticulière qu'il avait faite à Lyon en secret et pour son propre compte, Aymar avait acquis quelques données importantes, tout le reste de l'histoire s'expliquera sans diablerie ni miracle. Aymar avait pu apprendre de son ami, voisin des victimes, qu'un bossu figurait parmi les gens de mauvaise mine que l'on avait vus rôder, le jour du crime, autour de leur maison. C'était là un indice plus sûr que la baguette pour suivre la piste des meurtriers. Trois assassins, qui appréhendent d'être suivis par les agents de la justice, ne cheminent pas, soit sur une route, soit sur un fleuve, comme le feraient des voyageurs ordinaires. Les endroits qu'ils choisissent pour débarquer, en descendant le fleuve, n'étaient probablement pas si nombreux sur les rives du Rhône, que Jacques Aymar n'ait pu en deviner quelques-uns. Car, admettre qu'il les ait indiqués tous, c'est ce que personne n'a jamais sérieusement prétendu. Ayant sans doute puisé dans ces différentes relâches des renseignements nouveaux, Aymar arrive dans la ville de Beaucaire, alors encombrée d'une multitude d'étrangers que la foire y attirait, et où par conséquent des malfaiteurs devaient trouver l'occasion de se cacher aisément, et de faire en même temps leurs affaires. Lorsque le sorcier entra dans Beaucaire, on venait d'y arrêter un voleur. Pendant qu'il explorait à pas lents les rues de la ville, armé de sa baguette fourchue et suivi de son escorte, il entendit trèsprobablement parler de cette circonstance, qui avait tant de rapports avec la scène qu'il exécutait, et c'est ainsi qu'il put apprendre que le voleur incarcéré était bossu, comme l'un des complices qu'on lui avait signalés à Lyon. Du milieu de la foule, attirée par un spectacle
356 HISTOIRE Ï)U MEAVfclLLEUX.
pins curieux et à coup sûr moins usé que les grotesques . exhibitions de la foire, il dut partir une indication qui détermina la baguette à se mouyoir du côté de la prison où le voleur avait été conduit, La prison une foi» ouverte au chercheur, l'œuvre de la baguette se trowa bien simplifiée. Si elle désigna immédiatement le cou* pable entre les quinze prisonniers qui l'entouraient, c'est qu'il n'y avait pas quinze bossus dans la prison* Il n'y en avait qu'un seul, car s'il en eût été autrement, les relations que nous possédons de l'événement n'auraient pas manqué de nous l'apprendre. La baguette s'inclina donc nécessairement sur le seul individu qtf Aymar aurait déjà soupçonné peut-être d'après ses vêtements, sa taille on d'autres signes, mais qu'il reconnut très-positivement à cette marque, saillante entre toutes, et dont il avait dû prendre bonne note à' Lyon et dans la maison du jardinier. C'est donc la bosse du prison-' nier qui constitue la circonstance véritableiflent dominante de cette diablerie imaginaire.
En conjecturant, comme nous venons <fe le foire, qfle Jacques Aymar avait trouvé, au commencement de cette affaire, des officieux qui lui avaient fourni des informations particulières, nous ne faisons pas me hypothèse tout à fait gratuite *. Ces officieux ne manquaient pas parmi les partisans fanatiques de la baguette divinatoire. À Paris, où le charlatan fut observé de plus près qu'à
1. « Un de ces hommes que le merveilleux n'effraye pas et qui lé savent démêler au travers de l'imposture, ne se laissa pas éblouir par toutes ses apparences surnaturelles. II fit venir Jacques Aymar, lui «erra les pouces, et lui fit convenir que la prétendue vertu de cette* baguette divinatoire dépendait de» connaissances qu'il avait eues de ce crime. J'ai lu quelque part ce trait dans le Dictionnaire historique et critique de Bayle. » (Savérieti, Dictionnaire universel de mathématiques et de physique, in-4, t I, p. 77.)
Lyon, oa découvrit même qu'il avait des compères, ou plutôt des complices, car c'était le temps où il faisait déjà servir sa baguette à de coupables exploits :
€ Si je vous parlais, dit Fauteur d'une lettre que nous avons déjà citée, de l'infidélité des maris et des femmes que la baguette connaît, et des innocents qui ont été accusés et mis en prison, et que les vrais coupables ont justifiés ensuite! Il y a des scélérats d'une nouvelle espèce qu'on prend pour d'honnêtes gens et qui entrent en commerce avec Aymar, Ils indiquent les chemins et font arrêter la baguette par des mines, des gestes et des paroles même, au lieu où Us veulent ! . »
Il nous semble donc que cette célèbre affaire peut être dépouillée de tout caractère surnaturel. Ce qu'elle eut d'extraordinaire, ce fut l'aveu fait par le coupable, aveu qu'expliquent pourtant son extrême jeunesse et sa conviction superstitieuse de la puissance de la baguette magique. Il est probable d'ailleurs que, sans cette confession, les juges auraient hésité à prononcer leur sentence de mort, et que cette affaire n'aurait pas eu dès lors le retentissement qu'elle reçut, et fait un si grand honneur à l'infaillibilité de la baguette. Il vaut mieux demeurer sur cette dernière idée que de supposer ici l'aveu volontaire d'un crime que le condamné n'aurait pas commis. 11 y a sans doute un grand nombre d'exemples d'individus s'accusant de faits dont ils sont ' innocents ; des milliers d'hommes ont expiré dans les bûchers pour avoir publiquement reconnu leur crime imaginaire de sorcellerie, et pour avoir confessé en toute liberté leur assistance au sabbat. Mais en ce qui concerne la condamnation du bossu de Lyon, qui n'était d'ailleurs ni démonomane ni halluciné, il faut
1. Lettre de M... à M... sur l'aventure de J. Aymar (Histoire des pratiques superstitieuses, t. III, p. 467-468.)
écarter, pour l'honneur de la justice humaine, cette dernière explication, qui pèserait trop à sa conscience.