Mémoire phyBkjue et médicinal, t. 1, p
naître en ces termes les premières expériences auxquelles Bleton fut soumis.
c Nous nous hâtons de faire connaître le résultat des expériences qui ont eu lieu depuis l'arrivée de Bleton à Paris. Elles ont été faites en présence de douze cents personnes, dans le nombre desquelles on peut en citer trois cents de connues pour être capables de bien voir, médecins, physiciens, chimistes, gens de lettres, artistes et amateurs distingués, et surtout éclairés. Le jardin du # Luxembourg a servi aux premières expériences, et elles n'ont pas laissé le moindre doute dans l'esprit des témoins... Rien de plus frappant que celles qui ont été faites le jeudi 9, au Château d'Eau et sur une partie de l'aqueduc d'Arcueil, sous les yeux de M. Guillaumot, intendant général des bâtiments du roi, accompagné des inspecteurs, du plombier de la ville, des fontainiers; M. Guillaumot a vérifié, les plans à la main, les largeurs, les angles, les sinuosités, enfin les points, nous dirons presque mathématiques, désignés par Bleton... Sorti du Château d'Eau, Bleton a suivi dans la campagne l'aqueduc d'Arcueil avec une précision telle, que, pour nous servir d'une expression de M. Guillaumot, si ce plan venait «à se perdre, on le referait sur les traces de Bleton... M. le prévôt des marchands, voulant avoir une opinion certaine sur un objet de cette importance, a consenti, accompagné du corps municipal, à répéter, le samedi 11, les expériences du jeudi 9, sur la conduite d'Arcueil, où la régularité des plans et le local permettaient de vérifier sur-le-champ les indications du sourcier. On a eu l'attention de l'éloigner des endroits qu'il avait dû parcourir le premier jour. Ici les expériences ont été telles, qu'à l'exception de deux seuls témoins, qui avaient publiquement avancé qu'ils ne croiraient pas, même en voyant, qu'à cette exception près, sur cinq cents spectateurs, il n'en est pas un qui n'ait été convaincu de la faculté dont est doué Bleton de suivre les eaux souterraines avec la plus rigoureuse précision. Les yeux bandés, la baguette posée sur les doigts, il n'a pas quitté l'embranchement de l'aqueduc. »
Le même journal, dans son numérp du 21 mai, rendait encore compte d'épreuves faites les jours suivants, tant aux environs de Paris, à Passy et à Auteuil,
que dans les rues, dans les jardins publics et particuliers de la capitale, notamment au Palais-Bourbon, à l'hôtel du Contrôle général, à l'hôtel de la Police, au jardin du Roi, aux jardins des Tuileries et du Collège de pharmacie. Des ministres, des ambassadeurs, des intendants, des magistrats, des membres de tous les ordres du clergé, de tous les corps savants, un grand nombre d'artistes, assistaient aux expériences, que le journaliste résumait ainsi :
« Il est constant que ce sourcier fameux a suivi jusqu'à présent, de notre connaissance, plus de quinze mille toises des conduites, sans avoir jamais commis une seule erreur et sans avoir trouvé, dans le nombre de plus de six mille personnes, un seul témoin compétent qui ait pu faire une objection fondée. Il a été soumis à toutes les épreuves les plus rigoureuses qu'ait pu suggérer l'incrédulité, même l'esprit de parti, et il n'en est résulté que plus de lumières, plus de convictions et plus d'étonnement. »
Arrivons à un document plus authentique, à une pièce qui pourrait passer pour officielle, d'après les noms des savants présents aux expériences qui eurent lieu dans la maison du chimiste Macquer.
Observations faites sur la vertu de Bleton, de sentir l'impression des eaux souterraines coulantes, par MM. Poissonnier, Thouvenel, d'Arcet, Cadet l'académicien, Mitouart, Guillotin et Macquer.
« Le samedi 25 mai 1782, à dix heures et demie du matin, le baromètre à 28 p. 2 lignes, le thermomètre à 12 degrés, le temps étant assez calme et assez beau, nous, ci-dessus dénommés, nous sommes transportés avec Bleton dans une maison et jardin, rue du Faubourg-Saint-Denis, appartenant à M. Macquer, l'un de nous, et occupée par lui.
» Avant de faire entrer Bleton dans la maison, on lui a bandé très-exactement les yeux; pour être sûr que ses yeux étaient bien fermés, on lui a mis un bandeau noir très-fort et doublé
en quatre. Par-dessus ce premier bandeau, on en a appliqué un second de toile blanche, plié en cinq ou six doubles, et on a tamponné avec du coton cardé les espaces qui se trouvaient aux deux côtés du nez. On lui a fait traverser un jardin mitoyen avec celui de M. Macquer.
» Arrivé dans ce dernier, Bleton a indiqué plusieurs endroits où il disait être affecté par l'eau souterraine, sur lesquels il a eu des tremblements, etc., qu'on a marqués.
» On lui a fait faire ainsi le tour du jardin, et M. d'Arcet, qui le conduisait, Ta fait passer le long d'une allée sous laquelle est un tuyau de plomb, de deux pouces de diamètre, lequel prenait l'eau d'un réservoir de plomb, et la conduisait à uu jet d'eau dans un bassin, duquel on avait ôté l'ajutage, afin que l'eau ne s'écoulât que par un bouillon assez gros, sans jaillissement ni bruit.
» Bleton a parcouru deux fois cette allée sans indiquer qu'il y eût sous lui une eau souterraine coulante.
» Thouvenel, qui était présent, a dit que, comme le tuyau n'avait que deux pouces de diamètre, il pensait que Bleton, dans ses deux promenades, n'avait pas exactement passé sur le tuyau.
» Sans lui débander les yeux, on lui a donné sa baguette et on l'a conduit successivement sur les endroits qu'il avait fait marquer; la baguette a tourné sur le plus grand nombre, mais elle est restée tranquille sur quelques-uns.
» M. d'Arcet l'a reconduit dans l'allée du tuyau; cette fois la baguette a tourné presque tout le long de l'allée, et d'une manière plus marquée dans le voisinage du bassin, à l'extrémité du tuyau.
» Gela est arrivé dix ou douze fois, toujours avec le même effet.
» On lui a fait faire aussi au moins dix à douze fois le tour du bassin, et à chaque tour il n'a pas manqué d'indiquer, par son tremblement et par la rotation de la baguette, l'endroit de l'entrée du tuyau dans le bassin et celui où était un autre bout du tuyau de décharge de trop-plein, et dans lequel l'eau coulait continuellement, à cause de l'eau que fournissait continuellement le tuyau.
> Dans un grand nombre de tours que Bleton a faits dans le jardin avec la baguette, toujours les yeux bandés, la baguette a tourné sur le plus grand nombre des endroits qu'il avait marqués ; mais pourtant pas sur tous.
» 11 est à observer que pendant plusieurs de ces promenades, H. Thouvenel était absent et se tenait dans un jardin voisin.
» Les expériences rapportées ci-dessus ont duré plus de deux heures; elles ont été faites à deux reprises, entre lesquelles on a laissé reposer Bleton, sans lui débander les yeux, pendant une demi-heure, dans un jardin séparé, et accompagné de MM. d'Arcet et Guillotin.
» Fait à Paris, ce 25 mai 1782, dans la maison de M. Macquer, et immédiatement après les expériences ; ont signé Poissonnier, d'Arcet, Mitouart, Cadet, Guillotin, Thouvenel et Macquer. » -
Ces expériences n'étaient pas, on le voit, bien favorables aux facultés hydrosçopiques de Bleton, qui avait marché, à plusieurs reprises, sur un tuyau de deux pouces de diamètre servant de canal conducteur pour l'eau d'un bassin, sans reconnaître la présence de l'eau.
D'autres essais furent faits dans l'église et dans le jardin de Sainte-Geneviève. Voici un extrait du rapport qui fut publié à ce sujet, le 16 juin 1782, dans le Journal de Paris :
€ Sur seize points indiqués d'écoulements non connus, Bleton en a retrouvé huit... Un autre point a été reconnu trois fois et manqué trois fois.
» Sur sept canaux connus et indiqués par Bleton, il en a retrouvé un, savoir : BC, une fois sur quatre; DE, une fois sur quatre. Il Ta suivi en remontant et non en descendant. FG, alternativement ouvert et fermé, a été indiqué deux fois sur trois... Il a bien senti le canal FG, depuis le point 34 jusqu'au bassin, et une partie du canal KD, jusqu'à la pompe... Il a manqué ce même canal sur la terrasse à côté de la pompe... Le canal de la Colonnade ne lui a fait que de très-légères impressions et de temps en temps... Il a passé sur le trop-plein sans s'en apercevoir... Dans une seconde séance, il n'a rencontré que deux fois les canaux, quoiqu'il ait passé sur chacun au moins trois fois le® yeux bandés.
m * HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
» ... Il a passé les yeux ouverts sur et le long des canaux sans les discerner.
» Comme on ne pouvait rien conclure de positif, que le sieur Bleton s'était trompé beaucoup, qu'il avait rencontré dans la recherche des eaux, il fallait l'éprouver dans un endroit où Ton fut sûr qu'il n'y avait ni courants, ni canaux, ni sources.
* Cet endroit fut la nouvelle église de Sainte-Geneviève, où l'on fit entrer Bleton en fiacre, les yeux et les portières fermés.
t Dans cette nouvelle église, continue le rapport, Bleton a trouvé des canaux, des sources, de Veau de tons côtés... Cependant il est très-qertain qu'il n'y avait point d'çau à plus de cent pieds de profondeur, cet espace étant occupé par la maçonnerie des fondations des voûtes, des canaux de la basse église. Il a répété sur un massif très-considérable, qui sert de noyau à l'escalier de la basse église, des expériences ; elles lui ont toutes réussi comme sur le plus fort canal *. *
Ainsi le sourcier avait indiqué la présence de l'eau en parcourant l'église de Sainte-Geneviève; dans un terrain où il n'existait pas d'eau à plus de cent pieds de profondeur, sa baguette avait tourné sur un massif de pierres « comme sur le fort canal » .
Thouvenel, qui comprenait toute la gravité de ces faits contre la réalité des facultés hydroscopiques de son sujet et contre son système (ce qui lui était plus sensible encore), fit recommencer les expériences dans le jardin de l'église Sainte-Geneviève. Cette vérification, qui eut lieu le 14 juin, fournit des résultats à peu près semblables, mais elle donna lieu de connaître que la plupart des canaux qui traversent ce jardin aboutissaient dans l'intérieur de la maison et pouvaient être ouverts ou fermés par le premier venu étranger aux
1. Voy. les procès-verbaux de diverses expériences qui viennent d'être rapportées dans le Journal de physique, année 1782. Guyton de Moi veau a donné, dans le Journal de Nancy, de curieux détails sur Bleton.
expériences. Or, pendant la durée des précédentes épreuves, X ordonnateur déclara ne pouvoir affirmer positivement que personne n'eût touché aux robinets des conduites de ces canaux.
Pour la vérification,, beaucoup plus importante, que Thouvenel fit quelques jours après dans l'église, il eut soin de choisir des témoins connus : c'étaient le baron d'Holbach, l'abbé Barruel, Birgier, de Carburi, Cadet de Vaux, Deyeux, Mitouart et d'autres personnages notables dans les sciences et les lettres. Il paraît que l'on reconnut que « le noyau de l'escalier de la basse église, regardé dans le rapport comme un massif de maçonnerie, et sur lequel Bleton avait ressenti les plus fortes impressions, était une voûte en moellons de treize à quatorze pieds d'élévation sur onze à douze de diamètre, et qu'à cette voûte aboutissaient deux grands courants d'air venant de la basse église. » Thouvenel voulut prétendre que des courants d'air humide avaient impressionné et pouvaient impressionner le sourcier comme un courant d'eau. Mais cette explication d'un physicien trop désireux de faire triompher son système n'a rien d'acceptable, puisque Bleton avait parlé d'un cours d'eau souterrain, et trouvé de l'eau partout sous un sol où il n'en existait pas jusqu'à cent pieds de profondeur. En résumé, de quelque excuse que l'on ait voulu colorer sa défaite, elle était irrécusable pour des esprits non prévenus, et c'est dans ce sens que la question parut jugée par un public impartial.
Après avoir continué jusque vers le milieu de l'année 4782 ces expériences, purement probatoires, dans les principaux jardins de Paris et dans la banlieue, Bleton commença à se livrer à d'autres opérations plus utiles au point de vue des besoins économiques.
A Versailles, où il fut appelé par l'ordre et pour le service de la reine, il marqua, dans l'espace de deux lieues, aux environs de Trianon, un grand nombre d'endroils, et dans presque tous ceux qui furent fouillés on trouva, dit-on, des écoulements d'eau. Il se trompa pourtant plus d'une fois, et le résultat suivant en est une preuve suffisante* Voici ce qui est rapporté dans un procès-verbal des séances qui eurent lieu le 13 et le 45 juin à Trianon, par ordre de la reine, sous la direction de M. Mique, intendant et contrôleur général des bâtiments de la reine, en présence de MM. Guillaumot, intendant général des bâtiments du roi; de Châteaufort; du chevalier de Morange; Richard, jardinier du Petit-Trianon (père du botaniste de ce nom) ; Henri, dessinateur; Loiseleur et Anseau, fontainiers ;
« Bleton indiqua, chemin faisant, et suivit d'un bout à l'autre, quatre traces, qu'il désigna pour être des écoulements d'eau faibles, et qui, connus des assistants et vérifiés par eux, se sont trouvés n'être que des courants d'air humide, savoir : une grotte souterraine au milieu du jardin de Trianon, une grotte à sec devant une des faces du château, un canal de décharge, à sec, allant de la rivière à un grand fossé ; enfin, une voûte souterraine dans le potager, t
Il est juste d'ajouter, pour rétablir la balance, qu'au château de la Bauve, appartenant à la duchesse de Narbonne, on découvrit une source que Bleton avait indiquée, en présence de Mesdames de France et de toute la cour, que ces divertissements amusaient beaucoup.
A la suite de ces expériences faites à Trianon devant la reine et qui le mirent à la mode, le sourcier du • Dauphiné fut demandé partout. Il alla opérer dans les provinces qu'il n'avait pas encore visitées avant son «arrivée à Paris. Parmi les résultats heureux des fouille*
entreprises sur ses indications et dont les procès-verbaux ont été dressés, on compte : trois sources trouvées dans la terré du marquis de Torcy, dans le bas Poitou; deux sources dans la terre de M. d'Arvelay, près Lagny; une dans le parc de la Ferté-Vidame, appartenant à M. de la Borde; trois dans la terre de Basville, pour le président de Lamoignon; une dans une terre voisine, pour le duc d'Uzès; une à Thun, pour le comte d'Adhémar ; deux à Annisy, pour Pévêquc de Laon ; deux à Saint-Gobain ; une autre au château de Thury en Valais* Bleton obtint des succès du même genre à la Chapelle-Serva, près de Chantilly, et à la Selle, près de Versailles. Seulement, le sourcier se trompait presque toujours sur la profondeur et le volume des sources.
Après avoir constaté ses succès, notons les erreurs de notre hydroscope. A Garlepont, près de Noyon; à la terre de Moronvilliers, en Champagne; à celle de Franqueville, en Normandie; à celle de Morfontaine, dans le Soissonnais, et dans quelques autres lîeux, des fouilles entreprises sur ses indications formelles et poussées plus bas que la profondeur même qu'il avait indiquée, demeurèrent infructueuses.
Nous n'avons pas besoin de dire que, dans toutes ces explorations, Bleton supprimait avec raison l'accessoire du bandeau et celui des convulsions ou des agitations éprouvées à l'impression des effluves aqueuses. 11 procédait comme un sourcier ordinaire, la baguette en main, mais les yeux bien ouverts, et étudiant tout à son aise les dispositions des terrains et des lieux environnants. Comme les chercheurs de sources qui parcourent encore nos campagnes, il rencontrait souvent juste et se trompait aussi souvent.
En 1783 Thouvenel fut chargé par Louis XVI de faire l'examen chimique des eaux minérales et médicinales du royaume. Fidèle, en dépit de la critique, à son système favori et à son patient, il emmena avec lui Bleton pour l'aider dans ses recherches, et il assure que le sourcier lui fut d'un grand secours pour trouver la direction des sources et remonter jusqu'à leur point d'émergence. Nous laissons au docteur une conviction qui lui était chère, mais il nous semble qu'il n'était pas besoin pour cela du secours de la baguette.
Comme Thouvenel et Bleton avaient trouvé quelques mines de houille dans leurs explorations, Bleton, à son retour à Paris, fut employé par l'administration des mines à rechercher la présence des gisements de houille dans les environs de Paris. Ces témoignages de sympathie de la part de l'administration des mines montrent que Bleton avait su s'attirer quelque estime, et qu'on ne le confondait pas avec la tourbe ordinaire des tourneurs de baguette.
Ce qui parle encore en sa faveur, c'est qu'il donna un démenti au proverbe qui veut que nul ne soit prophète en son pays. Il conserva, en effet, tout son crédit dans le Dauphiné, de l'aveu même de ses concurrents :
« La patrie de Bleton, disait un vénérable prieur, doué luimême de la faculté hydroscopique, lui accorde une grande considération, tandis qu'elle ne parle qu'avec mépris de Jacques Aymar et de Parangue. Né sans fortune, Bleton tire parti du don qu'il a reçu delà nature et n'est rien moins que charlatan... Voici le plus riche domaine du pays ; c'était, il y a peu d'années, un sol aride qui ne produisait absolument rien. Les sources, le ruisseau que vous voyez, sont des bienfaits de notre compatriote ; ils ont métamorphosé un infortuné en riche propriétaire ' ! »
1. Lettre de M. J. M. C. à M. de Salgues, rédacteur du journal des Spectacle*, sur la baguette divinatoire.
Il reste, en effet, encore aujourd'hui dans le Dauphiné tant de témoignages de l'habileté de Bleton, qu'on ne saurait lui refuser historiquement la qualité d'hydroscope.