‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 93 sur 101 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Parangue. — Peanet. — La jeune Anglaise. — Les hydroscopes de l'Italie. — M. Gabriel Mortillet, hydroscope en Savoie.

Bien que Parangue n'appartienne pas à la famille des tourneurs de baguette, nous en dirons quelques mots, puisque son nom vient de se rencontrer dans notre récit.

Jean-Jacques Parangue était né vers 1760, près de Marseille, dans le village de Séon, ou Ensen en provençal. On le voit, dès son enfance, doué de la faculté de découvrir les sources. Il ne se sert point de baguette, et n'est averti par aucune impression intérieure : il n'a d'autres moyens que ses yeux; mais quels yeux ! c II y a environ quatre ans, nous dit son panégyriste, l'abbé Sauri, qu'étant assis auprès du feu, il s'écria : Je suis perdu Je vais me noyer; et quitta sa place pour se soustraire à un danger qui n'existait pas. » Il croyait apercevoir de l'eau, et personne n'en voyait.

Plus tard, l'enfant, gardant ses troupeaux, fut souvent saisi des mêmes frayeurs au milieu des champs. Tantôt il se détournait d'un chemin parfaitement sec, disant aux autres bergers que c'était pour n'être point mouillé ; tantôt il faisait inopinément des sauts ou des

enjambées, assurant qu'il venait de franchir un raisseau. Ses camarades se moquaient de lui; pourtant, ajoute la légende du pays, quand on faisait des fouilles dans les endroits où il avait évité de passer, on y trouvait de l'eau.

Conduit à Montélimart pour explorer les campagnes d'alentour, Parangue y découvrit des eaux souterraines, et les suivit jusqu'aux lieux où elles sortaient de terre. Il en indiqua d'autres sans issue apparente, et que l'on trouva, dit encore la même légende, en creusant aux endroits qu'il avait marqués. Ces épreuves se seraient faites en présence de savants et de médecins, qu'elles auraient transportés d'admiration.

Parangue voyait l'eau à travers la terre, les rochers et la maçonnerie ; mais il ne la voyait pas à travers le bois, le cristal ni le verre. Chose étonnante! quand il se trouvait sur une source, il apercevait l'eau, et rien sur la terre qui la recouvrait. Mais voici une particularité plus surprenante.

Pour faire ses observations, Parangue, selon l'abbé Sauri, était obligé de fixer les yeux sur la terre et d'enfoncer son chapeau ! La première de ces conditions nous paraît aussi simple que naturelle, mais nous nous expliquons moins aisément la seconde, le chapitre du chapeau. Heureusement, un autre ecclésiastique vient ici à notre secours. L'abbé de la Roquette contredit l'abbé Sauri sur les deux points qui précèdent. Selon lui, le jeune hydroscope n'avait nul besoin, pour procéder à ses opérations, «d'avoir le chapeau rabattu sur le front, ni les yeux fixés en terre » . Nous voilà délivrés de la difficulté du chapeau, mais toujours bien embarrassés de savoir comment il se servait de ses yeux pour découvrir des sources.

De même que Bleton, Parangue se trompait* trèssouvent sur le volume et la profondeur des eaux. C'est ce qui résulte des affirmations des deux abbés.

L'abbé Sauri n'avait jamais vu Parangue, ce qui ne l'empêche pas de nous en donner une description trèsminutieuse au point de vuehydroscopique. « Ha, dit-il, les yeux faits comme les autres hommes ; l'iris en est seulement verdâtre et de la couleur de l'eau ; mais son frère a les yeux de même, sans avoir le môme talent. » La conclusion naturelle serait donc que cette petite différence entre les yeux de Parangue et ceux du commun des hommes ne peut servir à expliquer sa faculté hydroscopique. Notre abbé s'efforce d'établir, tout au contraire, que Parangue ne doit qu'à la constitution particulière de ses yeux sa subtile et merveilleuse vue. Enfin Parangue, selon l'abbé Sauri, voit la terre comme les simples mortels quand il n'y a que de la terre; mais dès qu'il existe de l'eau par-dessous, elle devient pour lui transparente comme un cristal. Mais notre auteur est bien malheureux dans l'exemple qu'il prend ici du cristal : il oublie que son sourcier ne voit les eaux souterraines ni à travers le cristal, ni à travers le verre. Il est impossible de trouver un panégyriste plus inconséquent.

Cette vue phénoménale du sourcier provençal n'était pourtant rien si on la compare à celle d'une jeune Anglaise contemporaine de Parangue. Yoici son histoire telle qu'elle est rapportée dans une lettre de lord Norton à Fauteur anonyme d'une curieuse brochure, qui n'est qu'une parodie spirituelle des miracles attribués aux hydroscopes des deux sexes* :

1 . Histoire d'une jeune Anglaise, précédée de quelques circonstances concernant l'enfant hydroscope (Parangue), et de beaucoup d'autres

« Dans la petite ville de Torry, au nord de l'Angleterre, il y a une jeune fille, lynx plus surprenant que votre Marseillais. Cette fille, appelée Jenny, née dans cette Ile, de Marie Whitte et de Georges-John Lesley, pêcheur aisé dans son état, aujourd'hui âgée de dix-neuf ans quatre mois et quelques jours, a la faculté de voir, comme on ne Ta jamais eue, je veux dire à travers les terres, tout ce qui s'y rencontre indifféremment, non-seulement les eaux intérieures, mais s métaux, les glaises, les cristaux, les cailloux, les sables, les pierres, etc. Elle sait enfin vous en dire, sans se tromper, les différentes couches, et à quelle distance, épaisseur et profondeur elles se trouvent. Une seule chose lui manque, et c'est un point important, à mon avis : sa vue est bornée par le spectacle des eaux, qu'elle ne peut pénétrer, ou qu'elle pénètre du moins très-peu en avant. Hors de là, rien n'arrête sa perspicacité, ni une profonde obscurité, ni des murailles épaisses, ni un éloignement considérable. Les habits m les étoffes ne l'empêchent point de voir au travers le corps humain, ni d'y considérer toutes les parties qui composent le mécanisme intérieur avec leurs diverses opérations. Mais ce n'est pas là encore le merveilleux : ce merveilleux que vous ne pourrez concevoir, que je crois, que j'ai vu, que j'atteste, mais que je ne conçois pas, cependant, c'est que cette jeune fille, qui pénètre l'intérieur de la tête, ainsi que le reste du corps, y discerne non-seulement, et comme à travers un verre blanc, malgré l'enveloppe des méninges, l'ordre dans lequel sont rangées ces substances cervicale et médullaire, les corps cannelés, les nerfs optiques, les tubercules quadrijumeaux, la glande pinéale, etc., enfin, la révolution du sang, qui, des tissus de la pie-mère, va, revient, pour se décharger ensuite dans les veines jugulaires ; non-seulement, dis-je, cette fille étonnante y aperçoit tout cela très -distinctement, mais encore, dans cette glande pinéale, elle découvre l'âme pour ainsi dire : elle y lit très-distinctement les pensées de l'individu, de sorte qu'elle vous dira vos desseins, vos réflexions et vos premières idées même, avec la précision et dans l'ordre

traits et phénomènes les plus singuliers en ce genre, suivis d'un parallèle des rapports que ces phénomènes paraissent avoir entre eux, de quelques vues patriotiques à ce sujet, et d'une manière rien moins que physique d'envisager ces miracles de la nature... Imprimé à Physicopolis, 1773.

qu'elles y naissent et s'y rangent. Vous jugez quelle surprise, quelle admiration a dû produire parmi nous une merveille si inattendue et si incroyable ; quelle rumeur parmi nos savants, comme parmi ceux qui ne le sont pas ; et vous savez que ceux-ci forment le plus grand nombre, qu'ils font le plus de bruit, le plus de questions, et sont gens qui décident le plus volontiers, ici comme chez vous!... »

Quel sujet dô discussions, en effet, pour les savants, les philosophes et beaucoup d'autres ! Mais quel triomphe pour les cartésiens en particulier, que la déclaration de cette jeune fille, non pas seulement hydroscope, mais introscope, qui avait vu, ce qui s'appelle vu, l'âme et toutes ses facultés en action dans la glande pinéale, au poste même que leur illustre chef lui avait assigné.

La lettre du prétendu lord Norton se termine par les lignes suivantes, qui montrent que l'histoire précédente n'est qu'une facétie.

« Vous allez me demander si cette fille lynx Test de naissance ou depuis quelque temps seulement; si c'est de naissance, comment a-t-il pu arriver qu'elle ait caché aussi longtemps à ceux qui l'environnaient un don aussi rare? C'est sur quoi je ne m'étendrai aucunement aujourd'hui, par la raison qu'actuellement on imprime un mémoire fort étendu, bien vu, bien discuté, et où l'on entre dans tous les plus petits détails. Ce mémoire est fait par les soins et sous les yeux de notre Société royale de Londres. Dès qu'on pourra en avoir un exemplaire, je ne manquerai point de vous le faire passer tout de suite. Mon premier soin aujourd'hui a été de me hâter de vous en faire part, et que vous fussiez un des premiers à apprendre une nouvelle si intéressante. Au reste, avant de vous faire passer ce mémoire, pour peu qu'il tardât à paraître, je saurai joindre quelques nouveaux détails à ceux-ci, et ceux enfin que je jugerai le plus capables d'intéresser votre juste curiosité à ce sujet.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» De Norton, ce 31 juillet. >

A la fin de la lettre se trouve un post-scriptum sur le même ton, qui termine la plaisanterie :

c Post-scriptum,

» L'ouvrage lu, approuvé et achevé d'imprimer, je reçois une nouvelle lettre de Londres, fort étendue et très-circonstanciée. Cette lettre, dont je ferai part incessamment au public, fera l'objet d'un nouveau mémoire. En attendant, voici sur la jeune Anglaise quelques petits détails qu'on sera toujours bien aise de savoir :

» On nous apprend qu'elle a les yeux ronds, petits et vifs; que la nuit ils sont rouges et ardents comme des lumières ou des charbons. Il est vraisemblable que le feu qu'ils jettent éclaire les lieux obscurs. Ne porteraient-iis pas une lueur suf* lisante pour éclairer les autres? C'est ce dont on aurait dû nous instruire. Au reste, on convient que l'iris -est d'un rouge pâle, et que la cornée, toujours blanche, est chez elle d'une couleur indéterminée, sur laquelle les savants ne sont pas encore bien d'accord. *

L'anonyme facétieux qui publie la lettre précédente, termine par une proposition qui lui semble éminemment patriotique, et dont il développe tous les avantages avec une verve ironique. Ayant parlé, dans son opuscule, de Parangue et de la jeune Lesley, ce rapprochement lui a donné ridée d'un autre, par lequel l'alliance anglofrançaise aurait pu être établie il y a £lus de quatrevingts ans : c'était d'unir en légitime .mariage la jeune Anglaise et le jeune Provençal, en vue d'obtenir, par le croisement, une faculté introscopique, doublée dans leurs enfants, quadruplée dans leurs petits-enfants, et continuant à s'élever ainsi à chaque génération subséquente issue de la même race. Certes, la France et l'Angleterre, depuis le milieu du xvm e siècle jusqu'à nous, ont largement contribué à propager les lumières;

mais que sont les faibles lueurs que ces deux nations philosophiques ont répandues sur le monde, en comparaison des torrents de clartés dont elles l'auraient inondé, si elles s'étaient accordées pour célébrer les justes noces de Jenny Lesley et de Jean-Jacques Parangue! Mais laissons notre auteur développer luimême ce thème amusant, dans les Vues pratiques d'un citoyen ami de V humanité.

« Dans l'espace de cinquante années, nous dit-il, ces quatre êtres en produiront trois cents autres, et ces familles en produiront des milliers au bout d'un siècle. En se servant de ces individus lynx, en les dressant tout jeunes et en les employant ensuite suivant leur goût et leur talent, l'État en retirera des services réels dans le gouvernement civil, dans la politique et môme dans le spirituel.

» Par rapport à la police, quand ce ne serait que pour découvrir et réprimer les désordres et les fraudes nocturnes : ce fripon de cabaretier, qui la nuit ne s'endort pas, et le lendemain vous vend le vin de Bourgogne fait la veille ; pour découvrir, chez cet imprimeur, des éditions de Hollande faites à Paris; chez cet apothicaire, chez cet épicier, comment s'y fabrique le véritable quinquina et le café de Moka, etc., etc.

i> Alors, que de délinquants découverts! et combien la seule crainte de l'être ne corrigerait-elle pas mieux que toutes les sentences et édits contre le vol.

» Pour le spirituel, je voudrais que les premiers titulaires, ceux qui ont à leur nomination et disposition les plus forts bénéfices du royaume, eussent essentiellement à leur gage et service un de ces hommes lynx. Par leur moyen, ces bénéfices, c'est-à-dire grâce ou récompenses des services rendus à l'Etat, ne seraient plus, dorénavant, que le prix du mérite et de la vertu. Il serait enjoint aux supérieurs temporels des maisons religieuses d'en avoir aussi à leur suite; par ces yeux, ils verraient que tout ce qui se passe dans ces maisons de retraite et de pénitence n'est pas toujours exemplaire ui religieux.

» Un nombre de ces yeux clairvoyants introscopes ne serait point inutile à la cour, où les compliments sont faux comme des Éloges académiques, où les souhaits ne sont pas plus vrais, où tout est plâtré, recouvert. Ce n'est pas [qu'il n'y ait de belles âmes et pleines de franchise, ni qu'on ne rencontre, parmi des... un Soubise, un Nivernais, un la Vrillière, et quelques autres, mais ils y sont rares. Que de gens du coup se trouveraient démasqués et sots ! D'un autre côté, la vertu et le vrai mérite y brilleraient dans tout leur jour et dans tout leur éclat. vous, princesse auguste, princesse admirable, que de vertus, que de bienfaits cachés aujourd'hui à tous les yeux par trop de modestie, se trouveraient alors, malgré vous, en évidence ! Alors cette circonstance, défavorable à beaucoup d'autres, ne ferait que confirmer nos sentiments à votre égard ; et elle prouverait à tout l'univers que cette physionomie où brillent la douceur, l'affabilité, la sérénité, l'hilarité même, est le miroir de votre âme, où régnent l'humanité et la bienséance...

♦ » Il est évident et démontré que de ces alliances lynx il résultera dans tout le royaume dés avantages considérables et sans nombre. Il est clair que, ces yeux introscopes exerçant leur censure, que, ces yeux répandus dans la société et s'y multipliant, les abus, les désordres, les fraudes et délits y diminueront en proportion. Il est certain que les vices eu seront corrigés et les mœurs réformées. L'avare ne pourra plus cacher son trésor, ni le voleur receler ses faits criminels. Partant, plus de désordres, de vices, de crimes, plus d'auteurs jaloux, d'héritiers avides, de procureurs intéressés, de marchands frauduleux. L'envieux, l'hypocrite, le malfaiteur, seront forcés de ne plus l'être ; je dis plus, les méchants seront forcés, malgré eux, d'être bons. Puisse cette révolution, si surprenante et si désirable, ne pas tarder à s'effectuer, et les hommes devenir judicieux, vrais, sincères : qu'ils ne soient plus contentieux, mais amis et frères! Puisse cette merveille mettre le comble au règne du meilleur des rois, à ce règne le plus étonnant d'ailleurs et le plus fécond en événements ! Avec ces télescopes vivants, ce monarque bien-aimé verrait que ce surnom que la nature lui a donné n'est pas un vain titre ; que s'il a des entrailles de père, ses Français ne composent qu'une seule famille, que leurs fortunes, leurs rangs, leurs biens, sont à lui,, et que s'il est le prince le plus ami de la paix, de l'humanité et

de la bienfaisance, il est assuré d'avoir le peuple le plus attaché à son maître 1 . >

Le docteur Thouvenel ne parle pas de cette Anglaise, ce qui nous montre encore que la jeune Lesley n'est que la fille innocente de l'imagination enjouée de l'écrivain dont nous venons de citer quelques pages. Il parle de Parangue, mais sans de grands détails, et seulement pour le mettre au rang des victimes de l'incrédulité systématique des physiciens en matière de merveilleux. Il leur reproche de l'avoir condamné trop lestement et sur un faux énoncé, ou d'après une fausse interprétation des faits, conçue à deux cents lieues de la scène où ils s'étaient accomplis. Cependant Thouvenel, qui était également fort éloigné des mêmes lieux, et qui n'avait été témoin d'aucune des expériences de Parangue, ne faisait aucune difficulté de raisonner sur leurs résultats, qu'il croyait favorables à son hypothèse.

« Ne trouvera-t-on pas, nous dit-il, que l'impression produite par des eaux souterraines sur le corps de ce prétendu hydroscope, et dont l'aboutissant principal paraît être sur les organes de la vue, par suite d'un mécanisme facile à concevoir d'après la distribution des nerfs, notamment des grands intercostaux; ne trouvera-t-on pas, dis-je, que cette impression, sans doute bien distincte de la vraie vision intuitive, à l'égard des objets extérieurs, est en tout comparable et dépendante du même principe que l'impression observée sur le corps des autres sourciers, et dont le sentiment se porte, chez l'un sur les poumons, chez l'autre sur les intestins, tantôt sur le diaphragme ou sur le cardia, tantôt sur le gosier ou sur tous les extérieurs? »

On voit que Thouvenel est ici bien plus systématique que tous les physiciens qu'il accuse.

Page 1