I. — Accident arrivé a Méchain, EN avril
« Un médecin de Barcelone^ dont il était devenu l'ami, désira lui montrer une machine hydraulique. Les chevaux qui devaient la faire mouvoir étaient occupés ailleurs; le médecin et son domestique se crurent assez forts pour faire aller la pompe et y réussirent quelc^ues instants. Méchain, d'un lieu élevé, considérait avec surprise la quantité d'eau qu'il voyait affluer : des cris viennent frapper son oreille : il aperçoit le médecin et son domestique entraînés par la machine dont ils avaient dû abandonner le levier qui les avait renversés et qui ne pouvait plus leur faire aucun mal en tournant au-dessus d'eux. Ils s'en avisèrent trop tard et trop tôt. Méchain s'étai.: précipité pour les secourir : le levier devenr, libre vient le frapper et le lance contre le mur; il retombe sans connaissance et baigné dans son sang. Le médecin le croit mort et lui donne, pour la forme, des soins qu'il croit absolument inutiles. Méchain avait plusieurs côtes et la clavicule
brisées ; il resta trois jours sans connaissance, et condamné à plusieurs mois d'inaction, dans la saison dont il se préparait à faire si bon emploi. »
(Delambre. — Biographie universelle de Méchain, art. Méchain).
Extrait de TEloge de Méchain, prononcé à l'Académie des Sciences, en 1804,
par son ami Delambre.
«Méchain croyait que des fatigues continuelles et surtout l'air des montagnes étaient favorables à sa santé, et dès qu'il vit jour à satisfaire le plus ardent de ses désirs, il se hâta de réclamer une mission à laquelle il avait un droit incontestable, mais qu'on ne pensait pas à lui proposer, parce qu'on lui voyait des travaux qu'on jugeait encore plus importants. Au reste, il se persuadait qu'une année tout au plus lui suffirait et qu'à peine on s'apercevrait de son absence. Combien il a été trompé dans son attente! Malgré les précautions prises d'avance, rien ne se trouva prêt àson arrivée enEspagne; les ordres de la Cour n'avaient pas été expédiés dans la forme convenable ; le commandant du brigantin qui avait été mis à sa disposition pour le conduire du continent aux îles et des îles au continent, toutes les fois que les opérations l'exigeraient, ne se crut pas suffisamment autorisé; il fallut solliciter de nouveau. Quand ces obstacles furent levés, la fièvre jaune
infectait le vaisseau, qui, après avoir perdu des hommes de son équipage, fut envoyé en quarantaine à Minorque. Un autre brigantin, substitué au premier, avait besoin d'être réparé; des pluies continuelles, des ouragans tels que de mémoire d'homme on n'en avait éprouvés dans ces contrées, le retenaient des mois entiers aux différentes stations qu'il avait à parcourir. Quoique la traversée de Barcelone à Majorque et Cabrera ne soit que d'un jour dans les circonstances ordinaires, elle se prolonge au point que sur le bâtiment on commence à sentir les horreurs de la famine. Jetés par les vents sur une côte presque déserte, où l'on ignorait encore que la contagion eût cessé et que la libre circulation fût rétablie, on lui refusa la permission de débarquer et jusqu'aux secours les plus urgents, du pain et de l'eau; par grâce on lui permit, au bout de trois jours , de descendre seul avec un officier du brigantin; ils sont obligés de traverser l'île entière pour se rendre auprès du gouverneur. A peine est-il à terre que la tempête force le brigantin à chercher un asile à Majorque.
))Pour comble dedisgrâce,il reconnaît quel'île n'offre aucun point assez élevé pour être aperçu du continent : il est forcé de changer tous ses plans. Les triangles qu'il a conduits jusqu'à Tortoso ne sont plus suffisants; il se voit dans la nécessité de les prolonger jusqu'aux montagnes d'Oropeza et de Culliera dans ce même royaume
1^6 HISTOIRE DU ?>IÈTRE
de Valence; nouvelles courses, nouvelles fatigues : c'est par les chaleurs les plus ii^supportables qu'il va reconnaître tous les sommets où il pourra planter ses signaux. Il trouve sur la côte d'Oropeza un terrain propre à la mesure d'une base, mais ce terrain est coupé par une rivière; on se trompe en lui indiquant un endroit qu'on croit guéable, il y enfonce et il était perdu si on ne fût promptement venu à son secours. Il veut profiter des seuls jours de Tannée où une observation importante se trouve possible; il envoie dans le royaume de Valence pour qu'on y place les signaux dont il a besoin, il les attend quinze jours sur le sommet d'une montagne, toujours à sa lunette, et, ne voyant rien de ce qu'on lui a promis, il perd patience, il va lui-même exécuter sa commission; mais l'occasion est manquée...
» On l'avait averti de commencer de bonne heure, parce que, l'été, cette côte est ordinairement infectée par une fièvre qui est meurtrière, surtout pour les étrangers. La saison redoutable est arrivée ; mais il ne peut se résoudre, après tant de traverses et de délais, qui ne peuvent lui être imputés, à retarder son tour, pour éviter un danger personnel, quelque pressant qu'on le lui dépeigne. La contagion attaque autour K^e lui . tous ceux qui le secondent ; un domestique espagnol succombe, les deux officiers qui raccompagnent sont atteints à côté de lui, sous sa tente; on ne peut obtenir qu'il interrompe ses travaux,
HISTOIRE DU MÈTRE I^y
I qu'il veut à tout prix terminer avant Thiver. J'ai
trouvé dans ses papiers une lettre du baron de la Puebla, qui le conjure de prendre soin de sa santé et lui prescrit un régime qui peut atténuer les risques qu'il s'opiniâtre à braver; enfin luimême commence à concevoir de l'inquiétude; dans la dernière lettre qu'il m'écrivait, il paraît pressentir sa fin prochaine : « Je ne suis, me )) disait-il , ni plus fort , ni plus jeune , ni plus » acclimaté que ceux que j'ai vus succomber. » Cette lettre, lue dans une de nos séances, inspire de justes alarmes; on me charge de lui recommander d'interrompre un travail qui peut avoir des suites aussi funestes. Il n'était déjà plus temps : quelle santé, dans de pareilles circonstances, eût résisté aux fatigues qu'il bravait avec tant de persévérance ! Les pics qu'il avait à observer, continuellement plongés dans les vapeurs, ne sont que très rarement visibles pendant le jour : il est obligé d'employer des réverbères et, par conséquent, d'être sur pied toute la nuit; malgré la fièvre et le frisson, il ne veut perdre aucun instant. Pendant douze jours de ce régime meurtrier, il ne prend que du thé. Une nuit, succombant à la fatigue, il se laisse aller au sommeil, parce qu'il n'aperçoit pas les signaux qu'on avait tardé d'allumer. Un gardien, resté au guet, voit un réverbère et n'ose réveiller Méchain, qui, le lendemain, instruit de ce ménagement, exprime ses regrets sur son journal par une note plain-
tive, la dernière qu'il ait tracée. Enfin il termine sa station et va chercher un peu de repos à Castellon de la Plana; il était d'une faiblesse extrê«ne. Cependant la maladie n'était accompagnée d'aucun symptôme bien fâcheux : on est plein d'espoir, il entre en convalescence; mais une rechute plus terrible lui ôte en un instant la connaissance; dans son délire, il demande ses instruments, ses registres ; il ne parle que d'observations qu'il veut terminer. Son second fils, qui l'avait suivi en Espagne, occupé en ce moment bien loin de lui, arrive trop tard pour recevoir ses derniers soupirs ; après un terrible accès de fièvre, il expire enfin, le troisième jour complémentaire, 20 septembre 1805^ à cinq heures du matin, sans avoir eu la satisfaction de terminer une opération à laquelle il paraissait avoir attaché toute son existence, comme s'il n'avait pas déjà tant d'autres titres à la considération et aux regrets de toute l'Europe savante. »