‹ Histoire du MexiqueChapitre 1 sur 28 · Histoire du Mexique · texte numérisé non relu

Histoire du Mexique

Quand on fait l'histoire d'un peuple quelconque, il est naturel de commencer par un aperçu sur son origine probable. Son origine, en effet, explique souvent son caractère, ses tendances, ses goûts; elle indique la cause de ses mœurs, de sa vie sociale et politique; elle nous initie enfin à ses tendances, à sa marche progressive vers son genre de civilisation déterminé. Pour le moment, ce serait une présomption ridicule de vouloir assigner aux populations anciennes du Mexique leur origine première. Il faut attendre que les hiéroglyphes palenquéens aient été déchiffrés, que les études anthropologiques, archéologiques et linguistiques comparées soient plus sérieuses, plus approfondies et que des collections importantes dans ces différentes branches de la science viennent permettre aux savants spécialistes de prononcer sur cette grande question.

Néanmoins, si nous n'avons aucune certitude sur les origines mexicaines, nous avons déjà beaucoup de probabilités. Des écrivains distingués font venir les populations amérii. i

caines,les uns de la Phénicie, d'autres de l'Afrique, de l'Asie, et d'autres les croient autochtones. La divergence de ces opinions provient surtout de l'esprit de système qui envahit la science, lors même que ces notions sur tel ou tel sujet, sont insuffisantes. Dans mon Voyage aux grands déserts du nouveau monde, je crois prouver que les races primitives du continent américain ne sont pas autochtones, et je donne sur leurs origines diverses, leurs différentes migrations en Amérique par les deux Océans, leur dispersion et leur développement matériel et moral, des détails qui me dispensent de traiter ici de nouveau cette matière. Je n'ai donc que quelques mots à dire sur les prédécesseurs des Aztèques.

Avant l'émigration, du nord au sud, des Toltèques, la plus ancienne qui soit consignée dans les annales historiques de ce peuple et qui remonte au commencement du septième siècle, il y en a eu d'autres ayant une direction inverse et qui m'ont été démontrées par de récentes découvertes anthropologiques et archéologiques. Du Pérou à Natchez, sur les bords du Mississipi, en passant par la Nouvelle-Grenade et les hauts plateaux mexicains, on peut suivre les traces de cette émigration au caractère des crânes et des objets trouvés dans les anciens tombeaux. Ces crânes et ces objets diffèrent de ceux que l'on rencontre continuellement dans les tombeaux plus modernes des Aztèques et de leurs ancêtres, les Toltèques. Sur toute cette ligne, en fouillant les nécropoles indiennes d'une époque antéhistorique, on découvre des squelettes humains qui tombent plus ou moins en poussière au contact de l'air, et présentent les mêmes caractères de race.

Les crânes de ces squelettes sont diflbrmés au moyen de bandelettes comprimant les parties occipitales et frontales, de manière à les rendre cylindriques ou très aplatis, les parties molles ayant dû se développer soit sur le sommet de la tête, soit sur les faces latérales. J'ai reconnu pareillement sur des vases en terre cuite noire, trouvés dans les anciens tombeaux du Pérou, de la Nouvelle-Grenade, de la période

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

palenquéenne au cerro de Las Lomas, près de Mexico, dans ceux de Durango et de Natchez, les mêmes formes et les mêmes dessins dont la plupart représentaient des quipos péruviens. Les statuettes en terre cuite de ces mêmes tombeaux ont toutes la tête allongée et serrée comme les crânes des populations disparues dont je viens de parler. Ces crânes, cette poterie et ces statuettes n'ont aucune analogie aveu ceux des Aztèques et des Toltèques. En outre, il ne faut pas oublier que les squelettes dont je parle sont tous enterrés pliés en trois, c'est à dire assis, les genoux remontant vers le menton ; les cadavres étaient ordinairement maintenus dans cette position au moyen de cordes de maguey et placés dans des paniers ou des vases en terre cuite au moment de la sépulture.

Près d'Avilez, aux environs de Mapimi, on voit deux nécropoles creusées naturellement ou artificiellement dans le flanc de deux montagnes, l'une près de l'autre; je n'ai pas eu la possibilité de les étudier assez minutieusement pour m'assurer du fait, ce qu'il y a de certain c'est que la main de l'homme a donné à ces nécropoles la forme qu'elles ont aujourd'hui. On descend dans les deux par une sorte de puits ; dans l'une, consacrée à la sépulture du peuple, les cadavres paraissent avoir été entassés les uns sur les autres sans aucun système; dans l'autre, consacrée à la sépulture des nobles des deux sexes, les cadavres, placés dans la posture indiquée plus haut, sont assis les uns à côté des autres, revêtus d'assez riches costumes, les hommes avec leurs armes et les insignes de leur rang, les femmes avec des ustensiles de ménage. Quelle est cette race ensevelie dans ces montagnes? Est-ce une colonie'péru vienne? Celte nécropole a-t-elle servi à la sépulture des Natchez pendant une station, lors de leur émigration vers le Mississipi? Je le crois, après avoir reconnu les identités anthropologiques et archéologiques que je viens de signaler.

Voici, du reste, ce que je publiais à Londres, en 1839, sur les Natchez, c'est à dire six ans avant d'avoir découvert la

similitude des anciens crânes péruviens avec ceux trouvés dans des tombeaux examinés sur l'itinéraire que j'ai tracé jusqu'à la ville de Natchez.

« D'après leurs traditions, le berceau des Natchez fut quelque part vers le soleil — ou Cuzco la ville du soleil — d'où ils allèrent ensuite à Mexico, — dans la vallée — qui paraît avoir été leur demeure pendant plusieurs siècles. » Je dois dire ici que les annales mexicaines ne font aucune mention d'eux, du moins sous le nom de Natchez. Néanmoins, il est possible qu'ils aient été pris pour une colonie appartenant à la famille huaztèque-maya-quiché et que leur nombre ne fût plus ou ne fût pas encore assez important pour avoir joué un rôle sérieux dans les différentes monarchies qui se sont succédé sur le plateau de l'Anahuac. Quoi qu'il en soit, mes découvertes m'ont persuadé que les Natchez avaient un établissement au cerro de Las Lomas, sur la route de Toluca à Mexico, non loin de Tacubaya. Les crânes trouvés dans cette localité présentent deux genres de difTormations; les plus anciens sont identiques avec les anciens crânes péruviens; les autres, un peu modifiés, prennent l'aplatissement retrouvé sur tout l'itinéraire de l'émigration jusqu'à Natchez.

Tyrannisés par les maîtres du territoire sur lequel ils s'étaient établis, les Natchez résolurent d'émigrer vers le soleil levant et prirent la direction du nord-est. Comme ils ignoraient l'art d'écrire, leur histoire s'est perpétuée de génération en génération au moyen de la tradition orale; mais, afin de lui assurer toute l'authenticité possible, on avait choisi un certain nombre de jeunes gens les plus intelligents et les plus probes pour être instruits de ces traditions, les conserver et les propager. Malgré ces précautions, il est à présumer que bien des erreurs chronologiques se sont glissées dans leur histoire. « La tradition des Natchez, dis je dans mon Voyage aux grands déserts, a tellement de rapport avec celle de la fondation de Cuzco, qu'on serait tenté de croire qu'elle en est uue réminiscence, et que les

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

Natchez et les Péruviens ont, sinon une même origine, du moins une grande analogie dans la manière dont leur organisation civile et religieuse s'est développée sous la direction d'un intelligent législateur... Il est un fait positif sur lequel on doit s'appuyer à cause de sa valeur dans la question des émigrations indiennes, c'est que les Natchez sont venus du Mexique dans la Louisiane. »

Eu parlant de cette émigration du sud au nord, je prétends prouver uniquement que le Mexique n'a pas été peuplé par des tribus venues exclusivement du nord, d'autres non moins considérables arrivées du sud, à différentes époques antéhistoriques l'habitaient déjà. Les monuments zapolèques, ceux de Guatemala, de Chiapas, du Yucatan, et particulièrement ceux de Palenque témoignent une civilisation très avancée et beaucoup antérieure à celle des Toltèques. On a vu dans ces monuments ou du moins dans les bas-reliefs dont ils sont ornés des analogies avec ceux de l'Assyrie, de l'Egypte et même des Indes ; je ne crois pas qu'elles puissent être une preuve de l'origine orientale, asiatique des peuples qui ont édifié ces monuments. D. Ramon Ordonez a voulu prouver d'après des inscriptions mexicaines hiéroglyphiques que les Phéniciens avaient eu des rapports avec l'Amérique. D. Francisco Nunez de la Vega, évêque de Chiapas, possédait un manuscrit dans lequel se trouvait une description minutieuse des pays et des nations visités par un voyageur du nom de Votan et sept familles qui l'accompagnaient. J'ai longuement parlé, dans mon Voyage aux grands déserts, de ce Votan natif de Tripoli, auquel les Tzendales attribuent la fondation de l'empire palenquéen, environ mille ans avant l'ère chrétienne; je n'ai donc pas à répéter ici ce que j'ai déjà dit dans un autre ouvrage.

Tandis que la civilisation palenquéenne suivait le cours des vicissitudes humaines et s'éteignait dans l'obscurité, la nation toltèque développait la sienne dans-le nord, et marquait ses étapes vers le sud en laissant des monuments qui subsistent encore. En effet, il est aujourd'hui incontestable

que les Casas Grandes du Gila et du Chihuahua, les monuments du Zape dans la province de Durango et ceux de la Quemada dans celle de Zacatecas sont l'œuvre de la famille Nahoa, Nahuatl ou Toltèque à laquelle appartenaient les Aztèques.

Les annales toltèques, base de l'édifice historique des peuples de l'Anahuac, racontent que le Dieu créateur de toutes choses, ayant formé tous les objets visibles, créa les premiers hommes, dont tous les autres descendent et leur donna le monde pour habitation. Selon ces historiens, le monde eut quatre âges. Le premier s'appela Soleil des Eaux, dans un sens allégorique; il commença à la création et se termina par un déluge qui fit périr les hommes et les créatures. Le second s'appela Soleil de la Terre, parce qu'en plusieurs endroits le sol s'entr'ouvrit et les montagnes s'écroulèrent, écrasant la plupart des hommes qui s'étaient sauvés du déluge. Le troisième fut appelé Soleil de Y Air, parce qu'il s'éleva à cette époque un vent terrible qui renversa les arbres, les édifices et même des rochers. Le quatrième est appelé Soleil de Feu, parce que le monde doit se terminer par un embrasement général.

Pendant le second âge, des géants nommés Quinametins, habitaient une partie du plateau de l'Anahuac, du Guatemala et des contrées voisines de Tabasco. L'idée des géants, des Titans ou des Cyclopes, qui se rencontre chez tous les anciens peuples, paraît indiquer, non pas l'existence d'une race très supérieure à la nôtre comme stature, mais le conflit des éléments à l'époque des grandes catastrophes qui ont bouleversé le globe, et dont la tradition s'est perpétuée jusqu'aux temps historiques. Des races ou de nombreuses individualités d'une taille gigantesque ont certainement existé, mais en général, l'idée des géants, dans les récits populaires, doit se prendre dans un tout autre sens. Les fossiles d'animaux antédiluviens, pris par les peuplades primitives pour des squelettes humains, ont donné h la fiction mythologique le caractère qu'elle possède aujourd'hui. Au

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE. 11

Pérou, dans la Nouvelle-Grenade, au Mexique, comme en Sardaigne, la découverte de ces ossements a fait supposer que des colonies de géants avaient débarqué dans ces différents parages.

Les récits toltèques et la configuration géologique des haut plateaux mexicains, depuis la vallée de Mexico jusqu'à celle de Durango, me font croire que des hommes, en effet, ont été témoins des dernières catastrophes alluviennes et volcaniques qui ont donné à ces hauteurs la configuration actuelle. Dans la vallée de Mexico, les environs de S. Juan del Valle, et ceux de Nombre de Dios, près de Durango, les volcans éteints et les torrents de lave ferrugineuse s'étendent — à Nombre de Dios surtout — à des distances énormes, et leurs surfaces offrent des caractères d'une époque assez rapprochée de la période historique. Les hauts plateaux mexicains, voisins des dernières stations toltèques ont incontestablement enfermé, sinon une mer intérieure, longue, étroite, au moins une suite de lacs presque non interrompue, de Mexico jusqu'au delà de Durango. Par un soulèvement géologique de l'est à l'ouest, ces masses d'eau se sont portées contre les digues naturelles qui les retenaient, les ont brisées et se sont précipitées dans le Pacifique, creusant sur leur passage des ravins d'une grande profondeur. A Lagos et dans d'autres localités, les traces du passage de ces eaux à travers des montagnes, à sommet plat comme une table, sont tellement ostensibles qu'on les croirait de dates récentes. Il ne serait donc pas étonnant que les ancêtres des Toltèques aient vu ces convulsions consignées dans leur histoire.

C'est pendant le troisième âge, Soleil de VAir, que les Utmèques et lesXicalanques arrivèrent au Mexique. Sur ces derniers on sait peu de chose et on les croit d'origine nahuatl. Quant aux Ulmèques, leur traditions racontent qu'ils vinrent de l'Orient sur des navires, et débarquèrent sur les plages de la province de Vera-Cruz. Les Quinametins ou géants, alarmés sans doute de la rapidité avec laquelle leurs

nouveaux voisins prospéraient dans leur colonie, les soumirent au joug le plus dur. Mais cet esclavage dura peu, car, si les géants avaient pour eux la puissance matérielle et la force physique, les Ulmèques possédaient, avec le courage et la ruse, un génie supérieur. Afin de se délivrer de leurs tyrans, ils convièrent à un festin les principaux chefs quinametins et les massacrèrent sans en excepter un seul ; puis, ils tuèrent le reste de la nation dans un combat livré aux confins delaplainedeTlaxcala, où des molaires d'éléphants et de mastodontes se rencontrent fréquemment. Celte prétention des Ulmèques d'avoir combattu et détruit des géants repose beaucoup sur la découverte de ces molaires attribuées à des hommes ; au fond de cette tradition doit se trouver un fait qu'il est impossible de spécifier.

Les Ulmèques ou Mixtèques et les Zapotèques semblent appartenir à la même filiation, quoique ayant un langage différent ; ils vivaient avec les Xicalanques dans les plaines de Puebla et Tlaxcala. Ces tribus avaient des colonies plus vers le sud, et coururent ensemble la même fortune. Les Otomites, les Tollèques et les Chichimèques, avant leur grande émigration du nord au sud, avaient déjà des rapports et des établissements avec ces anciennes tribus et d'autres moins importantes qu'il est inutile de nommer. Les Otomites offrent plusieurs particularités analogues à celles des Chinois; leur langue est monosyllabique, et leurs yeux ont une obliquité peu sensible, mais pourtant réelle.

Après l'affranchissement des Ulmèques, les chroniqueurs indiens placent l'arrivée de Quetzacoatl, personnage mythologique que Garcia, Torquemada, Sagahun et d'autres illustres historiens ont pris pour Saint-Thomas. D'après la chronologie indienne, ce serait l'an 63 de l'ère vulgaire que ce mystérieux personnage serait venu instruire les populations établies à Cholula la Sainte, à Puebla, à Tlaxcala et dans les environs. Quelque temps après son départ eut lieu la fin du troisième âge du monde ou Soleil de VAir, pendant lequel s'éleva ce vent si terrible qui détruisit des villes entières et

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

fit écrouler des montagnes. Neserait-ce point un soulèvement géologique accompagné d'une de ces tourmentes phénoménales comme on en voit parfois dans les Antilles? La pyramide de Cholula s'écroula lors de cet ouragan. L'historien Chichimèque Ixtlilxochitl affirme que ce fait se passa pendant l'année qui correspond à l'an 299 de notre ère. Je ne sais sur quelle base il lixe sa chronologie qui se contredit fréquemment, mais je serais tenté d'accepter celte date comme époque des grandes convulsions terrestres dont j'ai parlé plus haut.

Les Ulmèques qui survécurent à ce désastre construisirent sur les ruines de la pyramide de Cholula un temple à Quetzalcoatl et furent aidés dans ce travail par les colons loltèques, de ces mêmes districts.

C'est au commencement du quatrième âge que les Toltèques entreprirent leur émigration historique ; je dis historique, parce que sans compter les émigrations partielles, on en compte deux grandes non mentionnées dans leurs annales. L'une suivit les côtes du Pacifique depuis le Sinaloa jusqu'au Guatemala; l'autre se dirigea vers le Rio- Grande, puis arriva sur Tula, en passant par S. Luis Potosi ; la troisième prit le centre du continent mexicain, traversa le Chihuahua, Durango, Zacatecas, Jalisco, le lac de Chapala, suivit le cours du Lerma, celui du Rio de Tula et vint s'arrêter au nord de la vallée de Mexico. J'ai dit que les Toltèques appartenaient à la famille Nahoa, la plus puissante de toutes celles qui ont envahi le Mexique ; d'après les traditions quichées, la patrie primitive des Nahoasse trouvait au delà des terres et des mers immenses; c'est là qu'ils s'étaient multipliés d'une manière considérable. Faut-il reconnaître l'Asie ou quelque autre partie de l'ancien continent ou simplement le territoire des deux Californies, dans cette vague désignation? C'est un problème que la science ne résoudra pas de sitôt. Les traditions des Quichés ne font aucune autorité dans cette matière, car ils se sont efforcés de rattacher leur berceau à celui des Toltèques, auxquels ils ont emprunté leur civilisation.

D'après leors manuscrits, les Toltèques quittèrent leurs régions septentrionales vers la fin du sixième siècle — Clavigero dit en 596 — et fondèrent la ville de Huehuetlapallan, qu'ils abandonnèrent pour venir s'établir à Jalisco, puis à Tuzapan, Tulantzinco et finalement à Tula, terme de leurs pérégrinations. Celte ville qui devint leur capitale, fut fondée, en 713, selon les uns, dans le sixième siècle, selon les autres. Ils avaient sept chefs, ils choisissaient alternativement un d'entre eux pour les gouverner. Un de ces seigneurs, appelé Chalchiuhtlanetzin fut leur premier roi. D'un commun accord la monarchie devint héréditaire et devait durer un siècle indien, c'est à dire, cinquante-deux ans. Si le souverain mourait avant cette époque, il y avait un interrègne, en attendant l'avènement de son successeur au siècle suivant. Sous ce monarque, la nation toltèque augmenta considérablement, et s'unit, par des mariages et des alliances, aux naturels qui habitaient le pays avant son arrivée.

Si l'on en croit l'historien Ixtlilxochitl, quand les Toltèques eurent construit la ville de Tula, se voyant sans cesse inquiétés par leurs voisins les Chichimèques, et sachant par leur astrologue Huemanlzinque celle nation serait un jour maîtresse du pays, ils résolurent d'envoyer une ambassade au roi des Chichimèques et de lui demander un de ses (Ils pour les gouverner. Celui-ci y consentit et leur promit, en outre, que jamais ni lui ni les siens ne les inquiéteraient. Ils marièrent, à la fille d'un des principaux seigneurs toltèques, ce jeune seigneur qu'ils surnommèrent Chalchiuhtlanetzin, c'est à dire, pierre précieuse qui brille. Ce prince gouverna paisiblement et mourut d'infirmité naturelle au commencement du huitième siècle, d'après la chronologie de Clavigero, qui doit être une des moins erronées.

En 719, Ixililcuechahuac monta sur le trône; quoique son règne fût pacifique, ce monarque sut agrandir ses États. C'est à cette époque que mourut le philosophe, astrologue et prophète Huemantzin, âgé de 300 ans, disent les chroniques ;

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

il avait écrit en hiéroglyphes un livre très remarquable intitulé Livre des choses sacrées, qui passa plus tard dans les archives de Texcoco ou de Mexico, et se perdit, sans qu'on pût jamais savoir ce qu'il était devenu.

Huetzin fut nommé troisième roi de Tula en 771 ; il étendit encore les limites de son empire, mais rien de remarquable n'est signalé sous ce règne, ni pendant celui de son successeur Totepeuh. En 823, l'empire toltèque embrassait déjà une étendue d'environ mille lieues carrées. La ville de Teotihuacan, mot qui veut dire résidence des dieux, rivalisait à cette époque, en grandeur comme en population, avec la capitale même. Certains historiens affirment que ce fut pendant le règne de Totepeuh que se construisirent les temples dédiés au soleil et à la lune et connus aujourd'hui sous le nom de Pyramides de S. Juan de Teotihuacan; d'autres disent que ces monuments sont beaucoup plus anciens; il pourrait bien se faire que les Tolièques aient seulement réédifié, embelli ou augmenté ces monuments.

Après Nacaxoc qui monta sur le trône en 875, la couronne échut à Mitl. Ce prince épousa une jeune fille d'une grande beauté et de talents remarquables appelée Xiutlaltzin. Mitl édifia au centre de Tula un grand temple, au sommet duquel et sur un piédestal, il fit mettre une énorme grenouille d'or couverte d'émeraudes et représentant la déesse des eaux. Cette grenouille tomba dans les mains de Fernand Cortez qui l'envoya à Charles-Quint. Afin que ce temple fût desservi avec un certain décorum, Mitl institua des prêtres destinés au service du temple; ils étaient obligés de se vêtir d'une longue robe noire, de faire vœu de chasteté et de se dévouer à la pénitence. Il fonda pareillement un collège destiné au développement des arts et des sciences et dans lequel il réunit les meilleurs artistes du royaume. Ses vassaux aimaient tellement ce prince qu'ils le laissèrent régner sept ans de plus que le terme légal, c'est à dire jusqu'à sa mort. La reineXiutlaltzin lui succéda en 979, quoique la loi de succession n'appelât que le fils aîné à succéder à son père;

mais les vertus et les talents de cette princesse la firent acclamer comme souveraine par le peuple et la noblesse; son fils ayant consenti à lui céder la couronne, elle régna quatre ans au bout desquels elle mourut.

Tepancaltzin lui succéda; il eut une liaison d'amour avec Xochitl, fille de Papantzin, parent du roi. Xochitl appelée pareillement Quelzalxochitzin, découvrit le jus du maguey avec lequel on fait le pulque; quelques chroniqueurs disent que ce fut Papantzin qui fit cette découverte, comme ils disent également que Xochitl était femme et non fille de Papantzin. Quoi qu'il en soit, un enfant naquit de cet amour et reçut le nom de Meconetzin — fils du Maguey — changé plus tard en celui de Topiltzin. Avant de descendre du trône le roi épousa sa maîtresse et reconnut son fils qui lui succéda.

Toujours d'après la chronologie de Clavigero, Topiltzin monta sur le trône en 1031. Trois puissants seigneurs ne voulurent pas assister au couronnement de leur souverain et se révoltèrent contre lui. La cause de cette révolte paraît être tout à la fois dans les ambitions personnelles de ces trois grands vassaux et dans l'horreur qu'inspiraient aux Tohèques les naissances illégitimes. Topiltzin s'abandonna bientôt à la débauche et Tut imité, dans ses désordres, par toute la noblesse. Les phénomènes annonçant la fin de la monarchie toltèque, prophétisée par Huemantzin, parurent dès le commencement du règne de Topiltzin. La stérilité, la famine et la peste désolèrent tout l'empire et firent mourir une grande partie de la population. Pendant vingt-quatre ans il y eut une telle sécheresse, que les rivières et les sources se tarirent. La mortalité menaça bientôt d'anéantir la nation entière.

Les révoltés, voyant leur souverain hors d*état de résister, lui déclarèrent la guerre et prirent, sans coup férir, la plupart des villes du nord de l'empire. Topiltzin leur envoya des ambassadeurs avec de riches présents pour les ramener à l'obéissance, mais en vain. Le roi Se mit alors à la tête d'une puissante armée et marcha contre les rebelles, dans

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

l'espoir de les disperser. Quelques auteurs affirment qu'à la suite de cette entrée en campagne il obtint une trêve de dix ans, qui précéda trois années de combats. Dans un de ces combats le vieux roi Tepancaltzin et la reine Xochitl furent tués. Les insurgés s'emparèrent deTula, d'Ixtapalapan et de toutes les villes qui leur opposaient quelque résistance. Topiltzin disparut sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu; une autre version assure qu'il parvint à se réfugier à la cour du roi Chichimèque. Son fils atné, encore en bas âge, fut sauvé du désastre par sa nourrice qui l'emmena à Toluca; il s'appelait Pochotl. Les Toltèques échappés à la famine, à la peste, aux massacres qui eurent lieu pendant ces longues guerres se dispersèrent un peu partout. Il est probable que la mort, ayant anéanti presque toute la population, fut l'unique raison pour laquelle les vainqueurs ne relevèrent pas le trône loltèque. Les traditions et les manuscrits indiens estiment à 3,200,000 le nombre des Toltèques qui moururent alors de faim, de maladie ou par le fer, et à 2,400,000 le nombre des rebelles morts dans le même laps de temps. L'empire avait cessé d'exister; il avait duré environ trois cent quatre-vingt quatre ans. L'époque exacte de cette catastrophe n'est pas connue; les uns la placent en 1116, d'autres en 1052 et d'autres enfin en 959.

Les Toltèques combattaient vêtus de longues tuniques, tellement épaisses que les lances ne pouvaient les traverser. Leurs armes principales consistaient en de longues lances, des javelots et des massues garnies de pierres tranchantes ou de métaux. Ils portaient des casques en bronze ou en or. Leur nom de Toltecatl, dont on a fait Toltèque, veut dire habitant de Tollan ; ce Tollan ou Tula était situé, d'après des conjectures, au nord-est du nouveau Mexique; c'est en souvenir de leur patrie qu'ils ont donné ce nom de Tollan à leur dernière capitale. Us mirent cent quatre ans pour arriver à Tollantzinco où ils passèrent vingt ans avant de venir fonder Tula, au nord de la vallée de 3Iexico. Pendant ces longues pérégrinations, ils s'arrêtaient dans les endroits qui

leur convenaient, fondaient une ville, construisaient des monuments dont les ruines subsistent encore, puis se remettaient eu route sous la conduite de certains chefs qui étaient au nombre de sept lorsqu'ils arrivèrent à Tollantzinco.

C'est aux Toltèques que l'on doit la civilisation trouvée par les conquérants espagnols dans tout l'empire mexicain. Ils avaient plus de goût pour les arts et les sciences que pour la guerre; aussi, le règne de leurs souverains fut-il constamment pacifique jusqu'à Topiltzin. Ils cultivaient le coton, le maïs, des légumes, et leur agriculture était fort soignée. Ils excellaient surtout dans l'art de fondre l'or et l'argent, de travailler les métaux précieux et les pierres dures. Leurs connaissances astronomiques étaient supérieures à celles des Romains. Ayant reconnu dans leur ancienne patrie un excès de près de six heures dans l'année solaire sur l'année civile, ils intercalèrent un jour tous les quatre ans; un siècle avant Jésus-Christ, leur calendrier était déjà aussi perfectionné que le nôtre l'est aujourd'hui. Ils avaient des académies pour développer les arts et les sciences ; on y discutait les mouvements planétaires, calculait les éclipses et réformait les observations incorrectes. Ils consignaient leurs annales historiques, scientifiques et religieuses dans des ouvrages écrits au moyen d'hiéroglyphes symboliques et phonétiques; les Chichimèques, puis les Aztèques trouvèrent dans ces annales leurs codes civils, leurs ouvrages philosophiques et littéraires, tous les matériaux qui portèrent plus tard la civilisation de l'Anahuac à un si haut degré.

La religion des Toltèques, poétique comme celle des Grecs, n'admettait pas les sacrifices humains. La continence paraît avoir été en honneur chez ce peuple; on a vu que des prêtres la pratiquaient, en vertu du décret qui les organisait en corps religieux. Grands architectes et grands artistes, le plateau de l'Anahuac doit aux Toltèques la plupart des monuments plus ou moins gigantesques, dont les dimensions

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE. 1

nous étonnent encore; ils construisirent une grande quantité de villes, édifièrent ou embellirent de nombreux temples ayant de colossales pyramides tronquées pour bases. Ces pyramides, le plus souvent en briques sèches, quelquefois en pierres taillées, sont fréquemment recouvertes d'une maçonnerie en pierres sculptées et dont les bas-reliefs représentent des scènes mythologiques. Leurs successeurs n'ont guère inventé que les sacrifices humains; ils ont emprunté aux ouvrages toltèques comme aux survivants de ce grand peuple tous les éléments de leur civilisaton future.

La ruine de l'empire toltèque laissa la terre d'Anahuac presque déserte, pendant neuf ans, disent certains auteurs, pendant plus d'un siècle, disent certains autres. Des fragments de tribus de différentes langues occupaient pourtant cette terre, lorsque arriva Xolotl, roi des Chichimèques, dans le courant du onzième siècle. On se rappelle que le premier roi toltèque appartenait à cette grande nation qui devait s'emparer pacifiquement de l'héritage des Toltèques. Pour mettre d'accord les variantes qu'on rencontre dans l'histoire de ces peuples, il est à supposer que l'empire des Chichimèques devait s'étendre depuis le Nouveau-Mexique jusque très avant dans l'intérieur du Mexique et que celui des Toltèques devait avancer beaucoup dans le nord. En outre, les Chichimèques, comme d'autres tribus également d'origine nahuatl, avaient dû émigrer partiellement, avant d'entreprendre leurs grandes émigrations historiques. Finalement, le nom de Chichimèque devint un litre de noblesse que se donnèrent bien des tribus, comme sous les Espagnols, il devint une qualification de mépris; de sorte que les historiens de la Nouvelle-Espagne durent faire, à cause de ces circonstances, des confusions qui ne laissent pas de rendre difficile une analyse consciencieuse de leurs histoires.

Dans mon Voyage aux grands déserts, je donne des détails minutieux sur le Nouveau-Mexique, les ruines considérables qu'on y trouve partout et qui témoignent qu'autrefois ce pays était habité par d'immenses populations. 11 n'est donc pas

?0 HISTOIRE DU MBXIQUB.

étonnant de voir encore une fraction de cette grande famille nahuatl descendre de ces latitudes et envahir le centre de l'Anahuac. Les Chichimèques étaient alors un peuple moitié barbare et moitié civilisé. La raison pour laquelle ils abandonnèrent leur patrie est incertaine. Leurs chroniques racontent qu'un de leurs derniers rois, du nom de Tlamacatzin, mourut Tannée môme de la destruction des Toltèques, laissant deux fils, appelés Achcautli et Xololl, auxquels il partagea son royaume. Xololl, n'aimant pas le partage ou ne trouvant pas assez fertile la partie qui lui était échue, fit explorer le Mexique par ses courriers et résolut d'aller s'établir dans l'ancien empire des Toltèques. Presque tous ses sujets le suivirent. En route, ils virent les ruines des cités toltèques, détruites par la guerre ou l'abandon. Après dixhuit mois de voyage, ils aperçurent Tula.

Arrivé dans la vallée de Mexico, Xolotl envoya son fils Nopaltzin, jeune prince doué d'un grand courage, reconnaître le pays. Cette reconnaissance terminée, Xolotl établit sa cour h Tenayuca, petite ville éloignée d'environ deux lieues de l'île sur laquelle se construisit Mexico; puis il distribua le territoire à ses soldats, estimés à plus d'un million d'hommes, sans compter les femmes et les enfants, ce qui est évidemment exagéré. Une fois installé, il chargea l'un de ses capitaines, du nom d'Acatomatl, de faire une nouvelle reconnaissance sur les rivières qu'on avait coudoyées dans la vallée. A Chapullepec, à Coyohuacan et dans d'autres localités, Acaiomatl rencontra plusieurs familles toltèques lesquelles lui donnèrent des renseignements sur la ruine de leur empire. Ces familles furent très bien accueillies parles Chichimèques et parmi les mariages qui se firent ensuite entre ces deux peuples on cite celui de Nopaltzin avec la tille ou la petite-fille de Pochotl, seul prince échappé aux désastres de sa nation.

Les districts peuplés par cette première colonie chichimèque comprenaient la plus grande partie des provinces actuelles de Mexico, de Puebla et toute celle de Tlaxcala. Il y

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

avait à peine huit ans que Xolotl était installé à Tenayuca — Ixtlilxochiil dit vingt ans — quand on vit arriver six personnages accompagnés d'une multitude de gens des deux sexes qui venaient également du nord d'un pays voisin de celui des Chichimèques. Il est probable que ces émigrants n'étaient autres que les Aztèques, connus depuis sous les noms de Xochimilcas, Tépanèques, Golhuas, Chalquenos, Tlahuiques et Tlaxcaltèques qui se séparèrent de leurs compatriotes à Chicomoxtoc, et dont je parlerai plus loin. Sans aucun doute Xolotl avait annoncé, par des courriers expédiés dans sa patrie, qu'il s'était établi dans un très beau pays; cette nouvelle répandue bientôt sur tout le territoire occupé par des Nahuatls, décida plusieurs tribus de cette grande famille à émigrer pareillement vers le sud, lors même qu'un excès de population, des guerres ou la famine n'auraient point motivé ces émigrations.

Aussi, n'est-on pas surpris de voir peu d'années après l'arrivée de ces six seigneurs, trois autres chefs puissants accompagnés de leurs tribus respectives, déboucher également dans la vallée de Mexico. Ces trois chefs, appelés Acolhuatzin, Chiconquauhtli et Tzontecomatl, se présentèrent à Texcoco, où Xolotl avait transporté sa capitale, ennuyé du séjour de Tenayuca, moins agréable que les coteaux de Texcoco. Présentés au souverain chichimèque, ils s'inclinèrent profondément, se baisèrent la main après en avoir touché le sol et lui dirent :

— « Nous venons, ô grand roi ! du royaume deTeocolhuacan — Sinaloa — peu éloigné de votre patrie. Nous sommes tous les trois frères et fils d'un grand seigneur; mais connaissant la félicité dont jouissent les Chichimèques sous la domination d'un roi aussi humain que vous l'êtes, nous avons préféré l'honneur de devenir vos vassaux au bien-être dont nous jouissions dans notre patrie. Nous vous prions donc de nous assigner les lieux, sur vos heureuses terres, où nous vivrons dépendants de votre autorité et soumis à vos lois. »

Xolotl, connaissant l'antique noblesse de ces trois jeunes princes, se réjouit de leur arrivée, les logea provisoirement dans son propre palais, leur donna ses filles en mariage et les terres qu'ils désiraient. Acolhuatzin épousa la princesse Cuetlaxochitzin et reçut en dot la ville d'Azcapozalco qui devint la capitale de ses États ; Ghiconquauhtli épousa Cihuaxochitl et reçut Xaltocan qui fut pour ainsi dire la capitale des Otomites ; Tzontecomatl reçut avec la ville de . Coatlichan la main de Quatetzin, fille d'un noble seigneur tollèque, principal chef de la province de Chalco. Les sujets d'Acolhuaizin et de ses deux compagnons se marièrént également avec des Chichimèques; des liens étroits unirent les anciens et les nouveaux venus et les confondirent au point que les Acolhuas — tribu d'Acolhuaizin — étant les plus civilisés, le nom de Colhua ou d'Acolhua finit par rester au peuple agriculteur, et l'empire même prit le nom d'Acolhuacan; celui de Chichimèque ne se donnait guère qu'aux montagnards qui préféraient la chasse au travail des champs.

Xolotl donna pareillement aux seigneurs qui l'avaient accompagné de vastes districts en dehors de la vallée de Mexico et jusque dans la Huaxteca et la Mixteca. Son règne excessivement long ne fut troublé que dans les dernières années par l'ambition de quelques chefs qui se révoltèrent. Il faillit même devenir la victime d'une conspiration. Ce bon roi avait la coutume d'aller se reposer dans un bas-fond de son jardin de Texcoco et de s'y endormir a l'ombre d'un bosquet. Les eaux qui servaient à l'arrosement de ce jardin n'étant pas suffisantes, Xolotl fit commencer un petit canal que devait alimenter un ruisseau voisin, et par le moyen duquel il distribuerait l'eau selon les besoins du moment. Les conspirateurs firent un barrage au ruisseau; puis, lorsqu'il y eut une grande nappe d'eau amassée au dessus du barrage, ils le rompirent à l'heure où le roi dormait habituellement, afin de le noyer par la quantité d'eau qui devait envahir le jardin. Mais, Xolotl, averti de la conspiration, se

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

reposait tranquillement dans un endroit où l'eau ne pouvait l'atteindre et se contenta de dire :

— « J'étais persuadé que mes vassaux m'aimaient beaucoup, mais je m'aperçois aujourd'hui qu'ils m'aiment encore plus que je ne le croyais. Je voulais augmenter l'eau de mes jardins, et mes vassaux me la font venir sans m'obliger à faire aucune dépense. Il convient de fêter mon bonheur. »

Au sujet de cet événement il commanda des réjouissances publiques. Aussitôt ces fêtes terminées, il partit pour Tenayuca le cœur brisé par le chagrin que lui causait l'ingratitude de ceux qu'il avait comblés de bienfaits, et mourut peu de temps après. Avant de mourir, il fit venir son fils Nopaltzin et son gendre Acolhuatzin, — les autres princes étaient morts, — il leur recommanda de vivre toujours en paix l'un avec l'autre, de s'occuper du bonheur du peuple, de protéger la noblesse et de traiter avec bonté tous leurs vassaux. Il s'éteignit ensuite au milieu des larmes de sa famille et des personnes qui l'entouraient. La nouvelle de sa mort se répandit bientôt dans tout le royaume et porta le deuil chez tous ses sujets. Son cadavre fut orné de plaques d'or et d'argent représentant des divinités ; ensuite, on le plaça sur un trône fait avec des bois aromatiques, et resta, pendant cinq jours exposé, en attendant l'arrivée des seigneurs conviés à ses funérailles. Le cinquième jour, le corps fut brûlé, selon la coutume chichimèque, en présence d'une foule innombrable; les cendres recueillies précieusement furent enfermées dans une urne en pierre dure qu'on exposa, dans une salle du palais, à la vénération de la noblesse, et qui fut enfin enterrée dans une grotte aux environs de la ville.

Aussitôt que l'on eut rendu les derniers honneurs à Xololt, les princes et les grands vassaux prêtèrent serment à Nopaltzin, son héritier légitime, en qualité de souverain universel. Après le départ de tous ces seigneurs, il resta seul à Tenayuca avec sa sœur Gihuaxochitl — la fleur des femmes — veuve du prince Chiconquauhtli. Il avait environ soixante ans; les enfants légitimes qu'il tenait de la reine

HISTOIKE DU MES mUK.

loltèque s'appelaient Tlotzin, Quauhtequihua et Apoposoc. A son fils aîné Tlotzin il confia le gouvernement de Texcoco, pour apprendre l'art difficile de gouverner les hommes; ses deux aunes tils eurent l'investiture des États de Zacatlan et de Tenamitic. Parmi les lois nouvelles introduites dans l'empire chichimèque par Nopaltzin, il faut citer la défense qu'il fit sous peine de mort de mettre le feu aux prairies et aux forêts sans sa permission, hormis les cas de nécessité. Personne ne devait toucher au gibier pris dans les filets tendus par un autre, ou aller à la chasse sans un permis, sous peine de voir confisquer son arc et ses flèches. Il défendit de s'emparer du gibier blessé par un autre, quand même on le trouverait dans les champs. Il proclama la peine de mort contre ceux qui dérangeraient les bornes qui divisaient les chasses appartenant a différents particuliers. Les adultères des deux sexes devaient être mis à mort à coups de flèches. Toutes les lois qu'il promulgua répondaient aux nécessités de celte époque.

Malgré la sagesse et la douceur de son administration, plusieurs de ses vassaux se révoltèrent. Il vint à Texcoco s'entendre avec son fils sur les moyens à prendre pour restituer à l'empire sa première tranquillité. Un jour, se trouvant dans les jardins royaux avec Tlotzin et plusieurs seigneurs, il fondit subitement en larmes.

— « Deux choses, dit-il, me fout pleurer amèrement : la mémoire de mon père qui se plaisait tant sous ces doux ombrages et la comparaison que je fais de ces temps heureux à ceux d'aujourd'hui. Lorsque mon père planta ces jardins il avait des sujets pacifiques qui le servaient loyalement avec gratitude; maintenant l'ambition et la discorde régnent partout. Il m'est pénible de traiter en ennemis ces vassaux que je traitais parfois ici même en amis i l en frères. »

Après un court séjour à Texcoco, il revint à Tenayuca.

Acolhuatzin, premier seigneur d'Azcapozalco et de la tribu tépanèque, régnait encore. Il avait trois fils, dont l'un, l'aîné, du nom de Tezozomoc, lui succéda. Trouvant les li-

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

mites de son royaume trop resserrées, il résolut de s'emparer de celui de Tepotzotlan, alors gouverné par Chalchiuhcua. Il est à présumer qu'Acolhuatzin ne prit pas une semblable résolution sans le consentement de Nopalizin qui punit de cette manière une offense reçue de Chalchiuhcua; celui-ci fut dépossédé de sa souveraineté par la force des armes Une lutte beaucoup plus sanglante vint encore troubler l'empire chichimèque. Huetzin, seigneur de Coatlichan et fils du prince défunt Tzontecomatl voulait épouser Atotoztli, jeune fille d'une grande beauté et nièce de la reine. Yacazozolotl, seigneur de Tepetlaoztoc aspirait également à la main de la même princesse; mais, soit qu'il fût plus épris de ses charmes ou plus violent de caractère, il ne se contenta pas de la demander en mariage, il voulut s'en rendre maître par la vio • lence. Il réunit aussitôt une petite armée, à laquelle se joignirent des mécontents, et se mit en marche pour enlever celle qu'il aimait. Huetzin, en apprenant cette nouvelle, ne perdit pas de temps; il rassembla des troupes plus nombreuses que celles de son rival, vint lui livrer bataille dans les environs de Texcoco et le tua dans la mêlée. Huetzin, vainqueur, reçut pour prix de sa victoire la main d'Atotoztli et la province de Tepetlaotzoc.

Après ces guerres entre les vassaux il y en eut une autre plus considérable de la couronne contre la province de Tolantzinco qui s'était révoltée. Nopalizin fut en personne, à la tête d'une grande armée, contre les rebelles, mais il ne parvint à les réduire à l'obéissance qu'après avoir reçu de nouveaux renforts amenés par Tlotzin. Les chefs révoltés furent tous mis à mort. D'autres révoltes aboutirent aux mêmes résultats, et lorsque Nopaltzin mourut, après trente-deux ans de règne, l'empire jouissait d'une profonde tranquillité. La mort de ce prince fut regrettée comme l'avait été celle de Xolotl et ses funérailles furent accompagnées des mêmes cérémonies et des mêmes marques de douleur qu'à celles de son père.

Le règne de Tlotzin fut des plus pacifiques; ce prince s'oc-

cupa surtout de développer le goût de l'agriculture dans tous ses États; il lança même des décrets pour obliger ses sujets à cultiver les céréales et les légumes dans un très grand nombre de districts laissés incultes jusqu'alors. Son caractère était si aimable, si bon et ses manières si séduisantes que les nobles et les grands vassaux cherchaient mille prétextes pour l'entretenir et le voir le plus souvent possible. Néanmoins, il ne négligeait pas l'art de la guerre et le maniement des armes; il organisa même son armée d'une façon très intelligente. Il mourut après avoir régné trentesix ans, au sein d'une ère de calme et de prospérité due principalement à son habileté comme à sa prudence.

Son fils Quinantzin lui succéda et transporta définitivement le trône d'Acolhuacan à Texcoco, ville déjà fort belle et qu'il embellit encore par la construction de temples et de superbes palais. U fut le premier souverain de l'Anahuac qui se fit transporter en palanquin. Les cérémonies de son couronnement se firent avec un luxe encore inconnu dans ces régions; inutile d'ajouter que les grands vassaux imitèrent leur suzerain dans son faste. Les commencements de son règne furent assez tranquilles, mais peu après les États de Mextillan et de Tototepec, au nord de la vallée, se révoltèrent. Quinantzin marcha contre les rebelles, à la tête d'une grande armée, et leur fit dire que si leur valeur était égale à leur perfidie, de descendre avant deux jours dans la plaine de Tlaximalca pour se battre, sinon qu'il incendierait leurs villes et n'épargnerait ni les femmes ni les enfants. Les révoltés descendirent de leurs montagnes et se mesurèrent avec les troupes royales. Pendant quarante jours il y eut dans la plaine des combats quotidiens, sans que la victoire parût se ranger d'un côté plutôt que d'un autre. Finalement, les rebelles, voyant leur nombre diminuer de jour en jour, se rendirent à discrétion; leurs chefs furent mis à mort et les autres épargnés.

Cet esprit de rébellion qu'on a remarqué dès le règne de Xolotl se propagea dans d'autres districts, nécessita de

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

nouvelles campagnes, et tout le Mexique fut dès lors ensanglanté par des batailles sans cesse renouvelées , qui durèrent jusqu'à la conquête définitive de l'empire par les Espagnols. Les grands vassaux, faits prisonniers après la reddition des villes révoltées élaienl frères de Quinantzin; ils furent envoyés à Tlaxcala et à Xuexotzinco comme sujets des princes qui gouvernaient ces États. Quoique exilés par châtiment, ils furent très bien accueillis, et devinrent à leur tour souverains de ces provinces. Quinantzin mourut dans un âge assez avancé ; son corps fut embaumé pour être exposé plus longtemps à la vénération du peuple, et ses cendres furent ensevelies dans une grolte des environs de Texcoso. Son fils Techotlala lui succéda ; mais comme l'histoire de ce monarque et des autres rois chichimèques est intimement liée avec celle des Aztèques ou Mexicains, je termine ici l'aperçu historique des anciens peuples de l'Anahuac.

Je n'ai pas mis les dates de l'avènement au trône de ces différents souverains parce qu'elles sont trop incertaines; il suffira dédire que Xolotl régna dans le douzième siècle ; Nopaltzin dans le treizième; Huetzin et Quinantzin dans le quatorzième. Avant de commencer l'histoire aztèque, je dois faire ici quelques remarques très utiles.

Il existe h Mexico deux tableaux historico-hiéroglyphiques, représentant les migrations aztèques — et non le déluge, comme l'a dit M. de Humboldt, on ne sait lro\> pourquoi. — La date de ces deux tableauxest inconnue ; il en est de même de toutes les annales d'origine nahualt qui ont servi à réédifier l'histoire des anciennes populations de l'Anahuac. On sait seulement que le plus ancien recueil des documents hiéroglyphiques de ces peuples fut rédigé du temps et par ordre du premier empereur tollèqueou du second Huetzin. Ce monarque fit réunir tous les documents concernant son peuple, et nomma une assemblée de sages, comme je l'ai déjà dit, pour écrire dans un livre, par ordre chronologique, l'origine de la nation, ses voyages, son système civil et religieux, ses lois, sa théogonie, les événements remarquables

passés et les observations faites pendant les émigrations et sous la monarchie. Ce livre s'appelait Teoamoxtli, c'est à dire, livre de la sagesse ou des choses sacrées.

Chaque sept jours on lisait à haute voix devant le peuple, àTula, quelques pages du Teoamoxlli, écrit par Huemantzin et ses collègues, afin de consigner et de perpétuer dans la mémoire populaire les faits et gestes des anciens. La rédaction du teoamoxlli peut remonter au neuvième siècle; ou même au huitième, en suivant la chronologie de Clavigero; dans tous les cas, elle est de beaucoup antérieure à l'arrivée des Aztèques à Chapultepec.

Lorsque l'empire chichimèque s'organisa sur les ruines de celui des Toltèques, les nouveaux venus n'étaient plus à moitié barbares ; ils s'étaient civilisés au contact de leurs prédécesseurs; aussi, lorsque Texcoco devint la capitale de l'empire d'Acolhuacan, c'est à dire des Chichimèques, ceux-ci cultivaient déjà les arts et les sciences, et possédaient à un très haut degré l'art de reproduire la pensée par l'écriture didactique. Texcoco eut d'immenses archives comme l'ancienne Tula; l'État payait les archivistes; les documents historiques s'augmentaient tous les jours, grâce à l'intelligence des peintres chargés de reproduire les faits nouveaux et de recopier les manuscrits anciens, détériorés par le temps. L'Etat payait également des professeurs chargés d'expliquer les hiéroglyphes, d'après les lois arrêtées comme les règles d'une grammaire.

Les Aztèques ayant imité les Chichimèques, comme ceux-ci avaient copié des Toltèques, lorsque les Espagnols arrivèrent au Mexique, ils trouvèrent une immense quantité de monuments historiques, de lois et de livres de toutes sortes sur les coutumes, les événements, et la civilisation de tous ces peuples. Malheureusement, D. Juan de Zumarragua, premier archevêque de Mexico, brûla toutes ces archives, sous le prétexte de zèle religieux. L'incendie n'a épargné que les doubles, les copies et les exemplaires disséminés dans les villes, les villages et les maisons particulières. Le chevalier

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE. S9

Boturini avait recueilli un nombre important de ces manuscrits échappés au feu, lorsqu'il fut incarcéré et sa collection dispersée. M. Aubin a retrouvé une bonne partie de la collection Boturini et d'autres manuscrits que le chevalier n'avait pas. Les révolutions du Mexique, depuis l'indépendance, ont causé la destruction ou la dispersion de plusieurs de ces manuscrits qui restaient encore dans les couvents ou les bibliothèques publiques, mais les principaux avaient été déjà traduits, et c'est ainsi que nous possédons une histoire assez exacte de ces anciennes civilisations disparues.

Étant à Mexico, je voulus entreprendre la publication d'un • dictionnaire hiéroglyphique mexicain, mais je m'aperçus bientôt que M. Ramirez, alors ministre des a (Ta ires étrangères en avait presque terminé un; il composait, en outre, une grammaire , semblable a celle de M. Champollion sur les hiéroglyphes égyptiens. Le ministre, un peu malin, prit même cet écrivain pour modèle et suivit son système, parce que le savant égyptologue avait dit, sans aucun motif, que les hiéroglyphes mexicains ne se prôtaientpas aux mêmes combinaisons que ceux de l'Égypte. Je prends donc date du travail de M. Ramirez, et j'espère que, la politique ne l'occupant plus, il publiera bientôt ce double travail remarquable à tous les égards.

La prononciation de tous les mots aztèques, bizarres pour nous, est douce et facile. Vx se prononce comme ch% dans chimie : le ch se prononce comme tch dans Tchernaïa : les deux // ne sont jamais mouillées et se prononcent comme dans mollement. En aztèque, il y a cinq déclinaisons : les noms terminés en f/, de la première, changent leur terraison en mè pour le pluriel : ex. Ychcatl, brebis; pl. Ychcamè, des brebis. Les noms de peuples et de professions perdent leur finale pour former le pluriel : ex. Mexicatl, un Mexicain; pl. Mexicà, des Mexicains. Quelques-uns répètent leur première consonne : ex. Teotl, Dieu ; pl. Teteo, des dieux; Coati, serpent; pl. Cocoa, des serpents.

Les noms de la seconde déclinaison, terminés en tlit li>

in, changent ordinairement leur terminaison en tin pour former le pluriel : ex., tochtli, lapin; pl. totochtin, des lapins. Les mots de la troisième déclinaison, terminés en c, qui, changent c, qui, en què, ou ajoutent à, b, è; ex., huchuè, vieil, vieux ; pl., huchetquè, vieux. A la quatrième déclinaison appartiennent les diminutifs zintli, tontli, souvent écrits tzin, ton, par abréviation, font leur pluriel en changeant leurs dernières syllabes, en zintin, tontin : ex., conetzintli, petit enfant; pl., conetzilzinlin, petits enfants; chichiton, petit chien; pl., chichitoton, petits chiens. La cinquième déclinaison comprend tous les noms composés du possessif no qui changent la dernière syllabe de leur pluriel en huan : ex., cihuatotontin, petites femmes; pl., nocihuatotonhuan. Ces quelques mots aztèques suffiront pour donner une idée de la nature des terminaisons et pour aider la prononciation des noms qu'on lira dans le courant de cette histoire.

Les archives de Mexico m'ont servi pour faire l'historique des vice-rois qui se sont succédé dans la Nouvelle-Espagne depuis Fernand Cortez jusqu'à l'indépendance. Ces archives commencent au 8 mars 1524. Les archives générales de tout le Mexique furent recueillies, en 1790, par les soins du viceroi, comte de Rcvilla-Gigedo. D. Lucas Alaman, historien distingué et ministre des affaires étrangères sous la république, les développa en 1823, en réunissant toutes les archives disséminées dans les collèges et les établissements publics. Ces archives furent saccagées, pillées et vendues, lors de la révolution du 15 juillet 1840. Rétablies de nouveau, de nouveau dispersées, elles arrivèrent enfin à la situation actuelle sous l'habile direction de M. Manuel Orozco y Berra, secondé par le zèle de M. Fernando Ramirez. Elles sont encore assez importantes pour mériter d'être consultées dans un travail comme celui-ci, entrepris lors de mon troisième séjour au Mexique.

Paemi les hommes vraiment remarquables, dont la réputation n'est pas à la hauteur de leurs connaissances dans toutes les branches de la science, et dont les ouvrages, les

ANCIENS PEUPLES DU MEXIQUE

SI

conseils ou les entretiens m'ont beaucoup servi dans mes travaux, je dois citer M. Orozco y Berra, auteur de la Geografia de las lenguas y carta etnografica de Mexico, et de plus de mille articles ou opuscules sur l'histoire de son pays; M. Fernando Ramirez, dont la carrière politique et son antipathie contre les étrangers n'enlèvent pas son mérite comme savant; M. Francisco Pimentel, aussi noble de caractère et de naissance qu'intelligent, qui a publié sur les langues du Mexique et d'autres sujets des ouvrages de la plus haute importance ; MM. Lacunza, Lafragua et tant d'autres historiens que l'Europe envierait, si l'Europe les connaissait; leurs noms rempliraient une page. A Mexico, il n'existe, proprement dit, qu'une seule société de savants, c'est la Société de géographie et de statistique, dont j'ai l'honneur d'être membre; quoique ce détail pourrait donner à mon jugement un caractère de partialité, je dois pourtant déclarer que j'ai rarement vu une réunion d'hommes aussi modestes, aussi érudits et d'une valeur d'autant plus grande, d'autant plus méritoire, que les sciences n'étant encouragées sous aucune forme au Mexique, elles ne peuvent se développer que par des efforts individuels que rien ne doit rebuter.

Ces renseignements m'ont paru indispensables pour montrer que je ne me suis servi que des matériaux les plus sérieux et les plus authentiques pour raconter les événements passés dans les trois périodes qui divisent, jusqu'à nos jours, l'histoire du Mexique.

MONARCHIE AZTEQUE

Les Aztèques, derniers colons de l'Anahuac, vécurent jusqu'en 1160 de l'ère vulgaire, dans la province d'Aztlan, d'où, leur vint le nom d'Aztèques qu'ils conservèrent jusqu'après la construction de Mexico. Aztlan située, d'après les uns dans l'Asie orientale, et d'après les autres dans une des deux Cahfornies, faisait probablement partie de celle agglomération d'États, sinon de la confédération Nahuatl. Cette confédération ou cette agglomération de peuples ayant la même origine me paraît devoir se placer dans le Nouveau-Mexique, depuis les bords du Rio-Grande jusqu'à ceux du Gila, du Colorado et les plages de la mer Vermeille ou golfe de Californie. Les historiens les plus autorisés de la Nouvelle-Espagne disent, à propos de l'unité d'origine de ces peuples : — « Les Nahoas — ouNahuatls — étaient ceux qui parlaient la langue mexicaine, quoiqu'ils ne la prononçassent pas d'une manière aussi claire que les parfaits Mexicains. Ces Nahoas s'appelaient aussi Chichimèques et disaient provenir de la génération des Toltèques qui restèrent dans leur pays; lorsque les autres l'abandonnèrent... Ces Toltèques parlaient la langue

mexicaine, quoique moins parfaitement qu'on ne la parle aujourd'hui... Il reste à dire que tous ceux qui parlent la langue mexicaine et s'appellent Nahoas sont descendants des Tollèques... Les Tépanèques, les Acolhuas, les Chalquenos, les Xuexotzincas, les Tlaxcaltèques et d'autres tribus sont Nahoas et portèrent le nom de Nahuatls. » — Sahagun, etc.

La cause de l'émigration aztèque vers le sud dut être la même que celle qui poussait les nations, à certaines époques de leur développement social, vers dés contrées plus riches et moins peuplées. La légende s'est emparée de cette exode pour lui donner le caractère mystérieux qui se rencontre fréquemment au début de ces grands déplacements des peuples. Voici cette légende telle que la racontent les peintures mexicaines.

Parmi les Aztèques se trouvait un personnage très important du nom de Huitzilon qui , depuis longtemps , cherchait à décider ses compatriotes à changer de pays. Un jour il entendit un oiseau crier sur un arbre le mot: — tihui! tihui! — Allons-nous-en! allons-nous-en — première personne du pluriel de l'indicatif présent du verbe tauh, aller, s'en aller. — Huilziton crut voir dans cette circonstance un moyen d'obtenir ce qu'il désirait. Il fit appeler immédiatement un autre grand personnage, nommé Tecpaltzin, et lui faisant remarquer le cri de l'oiseau :

— « Ami Tecpalzin, lui dit-il, n'entendez -vous pas ce que nous dit cet oiseau! Ce tihui! tihui! qu'il nous répète à chaque instant, que veut-il dire sinon que nous devons quitter ce pays et en chercher un autre? Obéissons donc à sa voix, et prenons garde de nous attirer son courroux par nos retards et notre dédain. »

Tecpaltzin se rendit au conseil de Huitziton et tous deux eurent bientôt décidé la majorité du peuple à les suivre vers le sud. Le voyage commença dans le courant de l'année 1160, d'après les historiens les plus accrédités. Torquemada dit que l'on voit dans tous les anciens hiéroglyphes, représentant ce voyage, un bras de mer. Boturini affirme que c'est le

MONARCUIB AZTÈQUB. 35

golfe de Californie; selon lui, les Aztèques seraient allés d'Azllan en Californie et de la Californie à Culiacan, ville située sur les côtes du Sinaloa. D'autres écrivains pensent que ce bras de mer n'est autre que le Rio Colorado du Nouveau-Mexique qui se jette dans le golfe de Californie. Cette opinion parait très rationnelle , car les Aztèques n'étaient pas à cette époque capables de construire des navires en assez grand nombre et assez vastes pour transporter une nation entiè're à travers ce golfe qui a deux degrés de largeur en certains endroits, sur neuf de longueur. Pour voyager sur mer il faut, en outre, des connaissances astronomiques que les Aztèques n'avaient pas encore.

Depuis Clavigero, jusqu'à M. de Humboldt, des hommes très remarquables ont voulu voir dans le tableau historicohiéroglyphique de l'émigration des Aztèques, dont l'original est au musée de Mexico, et dans les peintures dont parle Torquemada, une image du déluge, et dans l'oiseau de Huitziton, la colombe de Noé. M. Fernando Ramirez, dans la publication qu'il a faite de ce tableau, prouve que c'est une erreur, et M. Orozco y Berra, un des historiens et des antiquaires les plus érudits du Mexique, nie également cette interprétation. Il ne faut pas oublier, du reste, que les écrivains mexicains, espagnols ou natifs, depuis la conquête jusqu'au siècle dernier, ont eu, pour la plupart, la manie de latiniser, c'est à dire de christianiser l'histoire et la théogonie des Indiens du nouveau monde. C'est aux écrits de cette époque que l'on doit les fables propagées en Europe par les compilateurs de ces ouvrages.

On a voulu voir dans les Casas Grandes^ très nombreuses le long de la vallée du Gila, des traces de la première station des Aztèques; cela semble peu probable, car ce peuple paraît moins civilisé que ne l'étaient les Chichimèques lorsqu'ils entreprirent leur émigration sous Xolotl , et ces Indiens étaient si peu constructeurs qu'ils vivaient la plupart du temps, comme les troglodytes, dans des cavernes. Ce n'est que fort tard que les Aztèques ont construit des monu-

ments en pierre; ils habitaient ordinairement des cabanes de roseaux, de chaumes ou en briques sèches. C'est pourquoi, les auteurs mexicains modernes nous paraissent être dans le vrai, quand ils attribuent aux Toltèques la construction des Casas -Grandes et des autres monuments dont j'ai parlé plus haut. Du reste, l'architecture de ces monuments ne ressemble à aucune autre des constructions connues positivement pour être l'œuvre des Aztèques.

Les matériaux de construction qu'ils avaient sous la main et le degré de leur civilisation, depuis leur entrée sur le territoire qu'ils envahissaient jusqu'à leur arrivée sur le plateau de l'Anahuac, étaient a peu près les mêmes. Bois, pierre, ennemis, ils en ont toujours eu, pourquoi donc auraient-ils construits de véritables forteresses au commencement de leur émigration, pour habiter ensuite des cabanes de roseaux ou de briques sèches à leur dernière station? Il ne faut pas oublier non plus que lorsque Corona, gouverneur de Culiacan, partit en 1539 pour faire la conquête du Nouveau-Mexique, il trouva, comme je le dis dans mon Voyage aux grands Déserts, un grand nombre de Casas Grandes encore habitées.

Quoi qu'il en soit, des traces matérielles laissées par les Aztèques pendant leur émigration vers le sud, on peut marquer leur itinéraire d'après leurs peintures et leurs traditions. Des environs du Gila, ils se dirigent d'abord vers le sud-est, passent par l'ouverture pratiquée naturellement entre la Sierra del Pinal et la Sierra Madré; ils s'arrêtent ensuite au Chihuahua, entre Janos et Galenna et prennent possession des Casas Grandes qu'ils trouvent en cet endroit. Après une station dans ce district, ils traversent les montagnes des Tarahumares, la partie septentrionale du pays des Tepehuanes et débouchent a Hueicolhdacan, appelé aujourd'hui Culiacan, en face de la Basse-Californie. Les traditions et des fortifications érigées par les habitants de ces provinces pour se défendre contre les envahisseurs prouvent l'exactitude de cet itinéraire et de celui qui va suivre.

MONARCHIE AZTÈQUE

Il paraît, d'après les anciens manuscrits hiéroglyphiques, que les Aztèques se construisirent des maisons à Culiacan, et qu'ils semèrent des grains pour se nourrir. Ils firent pareillement une statueen bois représentant Uuitzilopocbtli, — leur divinité protectrice — dont on voit ici le nom pour la première fois dans leur histoire. Afin de se la rendre favorable pendant le voyage, ils placèrent cette idole sur un siège en joncs et en roseaux, appelé teoicpalli — siège de Dieu, — et ils en confièrent le transport à des hommes, chargés des fonctions sacerdotales, nommés teotlamacazque, c'est à dire serviteurs de Dieu qui portaient l'idole sur leurs épaules.

De Culiacan , les émigrés se dirigent vers l'est sud-est, et s'arrêtent à Ghicomoxtoc. On ne sait où se trouvait cette localité; il faut peut-être la placer au sud-ouest de Zacatecas à l'endroit appelé la Quemada, près de Villanueva, où l'on voit encore les ruines d'une grande ville. Il est en effet à présumer que les Toltèques, les Chichimèques et les Aztèques suivirent, dans les mêmes latitudes, à peu près le même itinéraire, et que la tradition les guidait beaucoup dans leur marche. Si cette théorie n'est pas exacte pour les émigrations générales, elle Test positivement pour les émigrations partielles. Naturellement, il y eut des exceptions, et des colonies allèrent s'établir à droite et à gauche de la route généralement suivie, mais ces exceptions durent être rares. Cette partie du chemin, étant aride et montagneuse, fut très pénible pour les voyageurs. Soit à cause des fatigues endurées, soit à cause des dissensions survenues entre les différentes tribus dont se composait la nation aztèque, soit enfin pour trouver plus facilement à se nourrir en roule, les tribus se séparèrent alors et se mirent à voyager par petits goupes. Celles connues depuis sous les noms de Xochimilcas, Tépanèques, Acolhuas ou Colhuas, Chalquenos, Tlahuiques et Tlaxcaltèques continuèrent leur chemin directement sur Mexico, et nous les avons vues très bien accueillies par Xolotl. Les Mexicains proprement dits, restèrent pendant neuf ans à Chicomoxtoc.

Après ce long repos, les Aztèques descendent encore vers le sud en passant par Ameca, Cocula, Zayula, Colima, jusqu'à Zatacula ; puis, traversant le Michoacan ils arrivent à Tula, en 1196. Entre Chicomoxtoc et Tula, ils s'arrêtent quelque temps à Coatlicamac et se divisent en deux fractions ou partis qui, par la suite, se suscitèrent mutuellement de graves ennuis. La cause de cette division est expliquée de différentes manières. Un apologue, sinon un fait légendaire nous apprend que deux paquets apparurent surnaturellement au milieu du camp aztèque. Dans le premier on trouva une pierre précieuse, au sujet de laquelle il y eut une grande querelle, chacun voulant l'avoir. Dans le second, on ne vit que deux morceaux de bois qui furent rejetés comme n'étant d'aucune utilité, mais Huitziton les ramassa, les trouvant plus utiles que la pierre précieuse, en disant que par la friction on en obtiendrait du feu. Les partisans de la pierre précieuse prirent le nom de Tlatelolcos, après la fondation de Mexico ; les autres furent nommés Mexicains ou Tenochchi. Néanmoins, ils ne s'isolèrent pas en route, et cheminèrent conjointement à cause de l'intérêt qu'ils avaient à voyager ensemble sous la protection de leur idole.

Il n'est pas étonnant de voir ce peuple aller ainsi à l'aventure et n'arriver à quelques lieues du terme de son voyage qu'après avoir fait presque le double du chemin. Il ne faut pas oublier que les Aztèques n'avaient aucun but arrêté ; ils cherchaient un pays fertile et convenable à leur établissement; quand ils croyaient l'avoir trouvé, ils s'arrêtaient; puis, voyant que ce pays ne répondait pas à leurs espérances ils se remettaient en route, suivant la configuration du sol, les cours d'eau, la nature des montagnes, l'abondance du gibier et des ressources naturelles. Ils laissaient derrière eux les invalides, les paresseux, en un mot tous ceux que l'incertitude du lendemain ou les fatigues du voyage effrayaient. Ces groupes ce sont ensuite développés; ils ont formé des tribus plus ou moins grandes, ou bien se sont mélangés avec d'autres tribus voisines, et de là sont venus ces

MONARCHIE AZTÈQUE

amalgames de langues et de races qui rendent aujourd'hui très difficile le classement anthropologique et la géographie ethnologique des anciennes nationalités mexicaines.

Les Aztèques demeurèrent neuf ans à Tula et onze ans dans les environs, ils arrivèrent en 1216 à Zumpango, grande ville située au nord de la vallée de Mexico et près du lac de Zumpango. Tochpanecatl, seigneur de cette ville, les reçut très bien ; non seulement il leur procura les moyens de se loger et de s'établir sur son territoire, ce qui prouverait qu'ils n'étaient plus en très grand nombre, mais il leur demanda pour son fils Ilhuicatl, la main de Tlacapantzin, fille d'un des chefs aztèques. De ce mariage descendirent les rois mexicains comme on le verra par la suite.

Après sept ans de séjour à Zumpango, les Aztèques allèrent à quelques lieues de là, à Tizayocan avec Ilhuicatl et Tlacapantzin qui mit au monde un fils appelé Huitzilihuitl. A cette époque Xochiatzin, seigneur de Cuautitlan épousa une jeune fille aztèque. De Tizayocan, ils passèrent à Tolpetlac, puis à Tepeyacac où se trouve aujourd'hui le village de Guadalupe. Toutes ces localités sont voisines des bords du lac de Texcoco, près duquel les Aztèques demeurèrent vingt-deux ans. Aussitôt que les Aztèques parurent dans ce pays, Xolotl, roi des Chichimèques ordonna qu'ils fussent bien accueillis. Mais Tenancacaltzin, seigneur de Tepeyacac leur ayant suscité bien des embarras ils se rendirent, sous ]e règne de Nopaltzin, en 1245, à Ghapultepec, petite colline située sur les bords du lac, à trois kilomètres environ de la ville actuelle de Mexico.

Plusieurs seigneurs des villes voisines et principalement celui de Xaltocan leur ayant fait souffrir de nouvelles persécutions, les Aztèques se cherchèrent un refuge sur les petites Iles qui fourmillaient au sud du lac de Texcoco et dans les bas-fonds de ce district. Ils menèrent pendant cinquante ans dans ces endroits une vie misérable, vivant de poissons, d'insectes et de racines aquatiques. Leurs vêtements étant usés et ne pouvant s'en procurer d'autres, ils s'en firent avec

les feuilles des plantes qui croissaient dans le lac, et se construisirent des cabanes avec des roseaux et des joncs. A toutes ces misères, déjà si grandes, vint se joindre l'esclavage.

L'an 1314, Goxcox, seigneur de Golhuacan, ne voulant pas que les Aztèques s'établissent sur son territoire, sans lui payer un tribut, leur fit la guerre et, les ayant vaincus, les réduisit en esclavage. Selon quelques écrivains, ce serait par surprise que les Aztèques auraient été faits prisonniers parles Colhuas. Invités à venir s'établir plus commodément sur la terre ferme, les Aztèques se seraient empressés de quitter leurs Iles insalubres et les Colhuas se jetant sur eux les auraient pris et emmenés en captivité à Tizapan, petite ville faisant partie de l'État de Golhuacan.

Peu d'années après cet événement, les Colhuas étant en guerre avec les Xochimilcas, leurs voisins, et ayant été toujours battus dans les différentes rencontres qu'ils eurent ensemble, se virent obligés de se servir de leurs prisonniers. Ils leur ordonnèrent de se préparer au combat et de manufacturer eux-mêmes les armes dont ils avaient besoin. Les Aztèques, croyant trouver dans cette occasion le moyen de se réconcilier l'affection de leurs maîtres, s'armèrent immédiatement de couteaux en obsidienne, de boucliers en roseau et de gros et longs bâtons pointus, durcis au feu, qui devaient leur servir d'arme défensive et de point d'appui pour sauter les fossés et marcher dans les bas-fonds du lac. A la première bataille qui eut lieu, les Aztèques se battirent sur terre et sur l'eau ; ils tuaient ou coupaient les oreilles à tous les Xochimilcas qu'ils rencontraient et se conduisirent avec tant de valeur que la victoire des Colhuas fut complète. Les Xochimilcas effrayés d'une telle défaite ne se crurent plus en sûreté dans leur ville et se réfugièrent dans la montagne.

A cette époque, la valeur des soldats, parmi les nations mexicaines, ne se jugeait pas par le nombre des hommes tués sur le champ de bataille, mais par celui des prisonniers

MONARCHIE AZTÈQUE

faits en combattant. Les soldats colbuas amenèrent donc leurs prisonniers à leur général pour être félicités ou récompensés selon leur mérite. Les Aztèques n'en avaient pris que quatre qu'ils avaient cachés dans le but de les sacrifier, mais ils montrèrent d'énormes paniers remplies d'oreilles qu'ils avaient coupées aux Xochimilcas, et le nombre en était si grand que les Colhuas en demeurèrent confondus.

Retirés dans leur résidence de Huitzilopochco, les Aztèques élevèrent un autel à leur divinité protectrice et demandèrent à Coxcox une chose précieuse pour offrir à leur dieu le jour de la dédicace de son autel. Le chef des Colhuas leur envoya par mépris un oiseau mort et des immondices enveloppées dans de vieux chiffons. Les Aztèques offensés remirent à plus tard le soin de se venger et placèrent en attendant sur l'autel un couteau d'obsidienne et des herbes odorantes. Le jour de la dédicace, Coxcox vint avec toute la noblesse du pays assister à la cérémonie. Les Aztèques s'habillèrent de leur mieux et commencèrent des danses; puis, ayant fait sortir de leur cachette les quatre prisonniers xochimilcas, ils les firent danser et les sacrifièrent ensuite sur une pierre en leur ouvrant la poitrine avec le couteau d'obsidienne, leur enlevant le cœur et l'offrant encore fumant à leur dieu. Les Colhuas éprouvèrent une telle horreur à la vue de ce sacrifice humain, le premier dont il est fait mention dans l'histoire du Mexique, que de retour à Colhuacan ils-se décidèrent à renvoyer leurs esclaves. Coxcox leur ordonna de quitter immédiatement son territoire et d'aller ou bon leur semblerait.

Les Aztèques, heureux de recouvrer leur liberté, retournèrent vers le nord et s'installèrent à Acatzitzintlan, petite localité située entre les deux lacs et à laquelle ils donnèrent le nom de Mexicalzinco, qui a la même signification que Mexico. Mais ne le trouvant pas assez commode ou voulant s'éloigner davantage des Colhuas, ils s'approchèrent d'un endroit appelé Iztacalco où ils demeurèrent deux ans, et finirent enfin par s'installer dans l'Ile où se trouve actuellement

Mexico. Ils virent sur cet île un nopal, — en mexicain tenoch ou noehtli, — qui poussait du milieu d'une pierre, et un aigle sur ce noptal qui mangeait un serpent; c'est à cause de cette particularité qu'ils donnèrent le nom deTenochtillan à leur ville, et que les Mexicains prirent ensuite pour armes un aigle dévorant un serpent sur un nopal.

Aussitôt que les Aztèques se furent installés, ils édifièrent une cabane en l'honneur de Huitzilopochtli ; lors de l'inauguration de ce premier temple, ils sacrifièrent un Colhua ; d'autres cabanes de roseaux et de joncs s'élevèrent autour du temple et formèrent le noyau de Tenochtitlan, qui prit bientôt le nom de Mexico, c'est à dire résidence de Mexitli — autre nom que portait indifféremment le dieu Mars des Mexicains, leur Huitzilopochtli, — la syllabe tli étant remplacé par co, sorte de préposition qui correspond à en, dans,

La fondation de Mexico, d'après les calculs les plus probables, eut lieu l'an II Ca//t, correspondant à l'année 1325 de l'ère vulgaire, sous le règne de Quinantzin, roi chichimèque. Quoique libres, les Mexicains n'en étaient pas plus riches; sans terre à semer, sans habits pour se couvrir, ils eurent encore à subir bien des privations, mais la nécessité les rendit industrieux. La petite île de Tenochtitlan étant insuffisante pour les besoins de la population, ils se construisirent des digues et des quais pour recevoir d'autres habitations ; ils firent le commerce des poissons qu'ils prenaient à la pêche et des oiseaux aquatiques qu'ils tuaient à la chasse. Ils firent mieux, au moyen des racines, de branches d'arbres, de gazons, de terre et de boue ils se construisirent d'immenses jardins flottants appelés chinampas sur lesquels ils semaient et récoltaient du maïs, du piment, des citrouilles et des haricots qui sont encore les mets favoris des Mexicains.

Les Aztèques vécurent ainsi pendant treize ans unis, malgré les dissentiments des deux factions dont j'ai déjà parlé; mais en 1338, la discorde , transmise de père en fils , finit par éclater. Les partisans de la pierre précieuse allèrent

MONARCHIE AZTÈQUE

Rétablir sur une île voisine, grand amas de sable appelé Xaltilolco qui prit ensuite le nom de Tlatelolco lorsqu'il fut aplani. Ces deux îles furent plus tard réunies par des chaussées. Les Mexicains de Tenochtitlan commencèrent à se trouver à leur aise par le développement de leur commerce; ils embellirent leur ville et la divisèrent en quatre quartiers, à chacun desquels ils donnèrent une divinité protectrice ; le temple de Huitzilopochtli était au centre ef devenait de jour en jour l'objet d'une plus grande vénération.

C'est à cette époque qu'ils envoyèrent une ambassade au roi de Golhuacan pour le prier de leur donner une de ses filles, à l'effet de la consacrer comme mère de Mexitli. Le roi, soit par orgueil d'avoir une fille déesse, soit par crainte des Mexicains, s'empressa de leur accorder ce qu'ils demandaient ; il vint même à Mexico pour assister à l'apothéose de sa fille ; mais celle-ci, à peine arrivée, était sacrifiée, écorchée, et sa peau servit à couvrir un jeune guerrier des plus valeureux de la nation. Lorsque le roi fut introduit dans le sanctuaire, il vit ce jeune homme debout près de l'idole et recouvert de la peau sanglante de la victime, il aperçut ensuite le cadavre écorché de sa fille; l'horreur et le désespoir lui firent pousser des cris de vengeance et se sauvant à Golhuacan, il passa le reste de sa vie à pleurer sa fille; mais il n'osa pas la venger. Celle-ci fut déclarée déesse, sous le nom deTeteoinan, c'est à dire mère honoraire de tous les dieux.

Le gouvernement des Aztèques était aristocratique jusqu'à l'année 1352. La nation obéissait alors à un corps composé 4es personnes les plus respectables par leur naissance et leur sagesse ; vingt nobles gouvernaient le peuple à l'époque de la fondation de Mexico. L'exemple de leurs voisins les Cbichimèques, les Tépanèques et les Colhuas les engagea à faire une monarchie de leur petit État, espérant par ce moyen donner plus de lustre à leur gouvernement et plus de bien-être à la nation.;

Acamapitzin fut élu souverain à l'unanimité des électeurs, nobles ou plébéiens; c'était un des plus prudents et des plus illustres personnages de Tenochtitlan ; fils d'Opochtli, noble aztèque, et d'Atozotli, princesse de la maison royale d'Acolhuacan, il descendait de Tochpanecatl, seigneur de Zumpango, qui reçut si bien les Aztèques quand ils arrivèrent dans cette ville. Comme il n'était pas encore marié, les Mexicains envoyèrent une ambassade auprès des rois de Tacuba et d'Azcapozalco demander la main d'une de leurs filles pour Acamapitzin, mais ceux-ci ayant refusé dédaigneusement, ;ils en envoyèrent une troisième à Acolmiztli, seigneur de Coatlicban qui leur accorda sa fille Tlancueitl.

Les Tlatelolcos imitèrent les Mexicains de Tenochtitlan, et demandèrent au souverain tépanèque d'Acapozalco, sur le territoire duquel se trouvait Tlatelolco, un roi pour les gouverner. Celui-ci leur donna son fils Quaquauchpitzahuac qui fut couronné premier roi de Tlatelolco l'an 1353. Il est probable que les Tlatelolcos, en faisant cette demande, soit pour flatter, soit pour irriter le roi contre leurs rivaux de Tenochtitlan, exagérèrent l'ambition des Mexicains, dénaturèrent le but du changement de forme de leur gouvernement, car, peu de jours après l'installation de Quaquauchpitzahuac, son père assembla ses conseillers et leur dit :

— « Que vous semble, nobles Tepanèques de l'attentat des Mexicains? Ils se sont introduits dans nos domaines, ils augmentent leur ville, agrandissent leur commerce et ce qui est pire encore* ils se sont permis d'élire pour souverain un de leurs nationaux, sans nous demander notre autorisation. S'ils font de telles choses en ce moment, que ne feront-ils pas lorsqu'ils auront développé leurs forces? N'est-il pas à craindre que plus tard, au lieu de nous payer le tribut que nous leur avons imposé, ils ne nous obligent à leur en payer un, et que leur monarque ne désire devenir aussi le souverain des Tépanèques? Je crois donc nécessaire d'augmenter leur tribut de telle sorte qu'ils s'épuisent à travailler pour le

MONARCHIE AZTÈQUE

payer ou bien que ne le payant pas, nous les obligions à quitter notre État. »

Cette résolution fut applaudie et le roi fit dire aux Mexicains que trouvant trop minime le tribut qu'ils payaient, il le doublait ; en outre, il leur ordonnait d'amener plusieurs milliers de saules et d'arbres pour planter sur les chemins et dans les jardins d'Azcapozalco, ainsi qu'un jardin flottant sur lequel seraient semées toutes les plantes usuelles dans l'Ànahuac. Les Mexicains qui n'avaient eu à fournir jusqu'alors qu'un nombre très limité de poissons et d'oiseaux aquatiques, s'affligèrent beaucoup de ce surcroît de taxes; ils craignaient surtout qu'on ne les augmentât par la suite. Ils firent néanmoins tout ce qui leur était ordonné. L'année suivante le tribut fut encore augmenté, et chaque année, le roi ajoutait à ces surcharges la demande d'un présent difficile ou dangereux à se procurer. Cette dure oppression dura cinquante ans environ.

Pendant ce temps, Acamapitzin, affligé de la stérilité d'Ilancueitl, avait épousé Tezcatlamiahuatl, fille du seigneur de Tetepanco.de laquelle il eut plusieurs fils, parmi lesquels il faut citer Huitzilihuitl et Chimalpopoca. Les deux princes vécurent en bonne intelligence, et Ilancueitl se chargea môme de l'éducation d'Huitzilihuitl. Acamapitzin avait également plusieurs concubines, dont une, esclave, mit au monde Itzcoatl, un des plus célèbres souverains de l'Anahuac. Malgré la tyrannie desTépanèques, Acamapitzin régna pacifiquement pendant trente-sept ans. Sous son règne la population mexicaine s'augmenta considérablement; quelques édifices en pierres furent construits dans Mexico, et Ton commença les canaux qui devaient servir à la beauté de la ville, autant qu'à l'utilité des habitants. Avant de mourir il assembla les magnats de Mexico, leur recommandant ses femmes, ses enfants et le bien de la nation; il leur dit qu'ayant reçu la couronne de leurs mains, il la leur rendait pour qu'ils puissent la donner à celui qu'ils jugeraient devoir la porter le plus dignement, et qu'il regrettait en mou-

rant de laisser les Mexicains tributaires des Tépanèques. Sa mort eut lieu l'an 1389, et causa une vraie douleur parmi le peuple; malgré la misère des Mexicains, ils lui firent des obsèques aussi solennelles que possible.

D'après Sigûenza, il y eut à la mort d'Acamapitzin, un interrègne de quatre mois, probablement causé par les discussions de la noblesse pour régler le nombre des électeurs et le cérémonial du couronnement. C'est le seul dont parlent les anciens historiens dans l'histoire de la monarchie aztèque. Les électeurs une fois rassemblés, le plus vieux d'entre eux leur dit :

— « Nobles Mexicains, la perte de notre roi est certainement une grande calamité; personne ne doit plus la pleurer que nous, qui étions les plumes de ses ailes et les paupières de ses yeux. Ce malheur nous est d'autant plus funeste que nous restons sous le joug des Tépanèques, à la honte du nom mexicain. Vous qui sentez mieux la nécessité de remédier au mal qui nous opprime, pensez à élire un roi animé du zèle d'honorer notre puissant dieu Huitzilopochtli , qui puisse venger avec son bras les affronts faits à notre nation, et qu'il prenne à l'ombre de sa demeure les orphelins, les veuves et les vieillards. »

A la suite de cette brève harangue, les votes s'étant portés sur Huitzilihuitl, il fut élu souverain de Mexico. Les électeurs allèrent immédiatement auprès du nouveau monarque, le conduisirent au tlatocaicpalli, c'est à dire, au trône, sur lequel ils le firent asseoir; ils lui mirent ensuite la copilli* ou couronne sur la tête, et les uns après les autres lui prêtèrent obéissance. Un des électeurs lui dit alors :

— « Généreux jeune homme, ne soyez pas intimidé parla nouvelle charge qui vous a été imposée, d'être le chef d'une nation enfermée entre les joncs et les roseaux de cette lagune. Certainement c'est un malheur d'avoir un royaume aussi petit, planté sur un territoire étranger et de gouverner un peuple, libre autrefois, et devenu tributaire des Tépanèques. Mais consolons-nous, puisque nous sommes sous la

MONARCHIE AZTÈQUE. 47

protection du grand dieu Huitzilopochtli, dont vous êtes l'image et dont vous occupez la place. La dignité à laquelle vous avez été élevé ne doit pas vous servir de prétexte à la mollesse et à l'oisiveté, mais bien de stimulant pour le travail. Ayez toujours devant les yeux l'exemple de votre illustre père» qui n'épargna jamais aucune fatigue pour le bien de son peuple. Seigneur, nous désirerions vous faire des présents dignes de votre personne, mais puisque la fortune ne nous le permet pas, daignez accepter nos vœux et la fidélité constante que nous vous promettons. »

Huitzilihuitl n'étant pas marié lorsqu'il monta sur le trône, les Mexicains voulurent obtenir pour lui la main d'une princesse d'Azcapozalco, mais pour ne pas éprouver le refus honteux qu'ils essuyèrent quand ils firent pareille demande pour Acamapitzin, ils résolurent d'accompagner leur pétition des plus grandes marques de respect et d'humilité. Plusieurs personnages notables allèrent auprès du roi d'Azcapozalco, et se mettant à genoux devant lui, ils lui dirent :

— « Grand seigneur, vous voyez à vos pieds les pauvres Mexicains, espérant obtenir de votre bonté, un bienfait supérieur à leur mérite : mais à qui devons-nous recourir sinon a vous, notre seigneur et notre père? Nous vous supplions, avec le plus profond respect, de compatir à notre maître, votre serviteur Huitzilihuitl. Il est sans femme et nous sans reine. Daignez, seigneur, laisser tomber quelques pierres précieuses de vos mains ou quelques belles plumes de vos ailes; donnez-nous une de vos filles pour régner sur notre pays. »

Tezozomoc, alors roi d'Azcapozalco fut tellement touché de ce discours, très beau en langue aztèque, qu'il leur donna sa fille Aiauhcihuatl, à la satisfaction des Mexicains qui la conduisirent en grande pompe à Mexico, où l'on noua solennellement le vêtement de l'épouse à celui de l'époux, selon l'habitude aztèque dans toutes les cérémonies matrimoniales. , La première année de ce mariage naquit un fils appelé Acolnahuacatl. La reine obtint à la naissance de cet enfant la

remise du tribut payé jusqu'alors par les Mexicains aux rois tépanèques. Désirant multiplier ses alliances, Huitzilihuitl épousa plus tard Miahuaxochil, fille du seigneur de Quauhuahuac, de laquelle il eut Moctezuma llhuicamina, le plus fameux roi qu'eurent les Mexicains.

Techotlalla, fils de Quinantzin, régnait alors à Texcoco ; les trente premières années de son règne furent très pacifiques; maisTzompan, dernier descendant de Chiconquauhtli. un des trois princes Colhuas et seigneur de Xaltocan, se révolta contre la couronne, et ses forces étant insuffisantes pour vaincre celles de son souverain, il implora le secours des seigneurs d'Otompan, Mezlitlan, Quahuacan, Tecomic, Quauhtitlan et de Tepozotlan. Le roi promit au rebelle le pardon s'il voulait déposer les armes et se soumettre, mais celui-ci se voyant à la téte d'une puissante armée rejeta dédaigneusement l'offre de Techotlalla. L'empereur irrité, envoya contre lui ses troupes auxquelles se joignirent les Mexicains et les Tépanèques, qu'il avait appelés. La guerre dura près de deux mois; après des combats acharnés la victoire se déclara pour Techotlalla qui fit décapiter Tzompan et tous les chefs des villes insurgées.

La nouvelle alliance contractée par le roi de Mexico avec celui d'Azcapozalco et la gloire acquise par les Mexicains dans la guerre de Xaltocan contribuèrent à l'amélioration matérielle de ce petit État. Jusqu'alors les Mexicains ne s'habillaient qu'avec des toiles grossières, faites avec du fil de maguey; à cette époque, grâce à l'extension que prenait leur commerce, ils commencèrent à se vêtir avec des vêtements de coton. Mais ils n'étaient pas encore à bout de leurs épreuves. Maxllaton, seigneur de Coyoacan et fils du roi d'Azcapozalco, homme ambitieux et cruel comme son père, avait été opposé au mariage de sa sœur Aiauhcihuatl avec Huitzilihuitl; longtemps il dissimula son ressentiment, mais à la dixième année du règne de son beau-frère, il se rendit à Azcapozalco et convoqua la noblesse pour lui exposer ses plaintes contre les Mexicains et leur roi. Les Tépanèques

MONARCHIE AZTÈQUE

permettaient quelquefois le mariage entre frère et sœur, nés de différentes mères, et comme tel était le cas d'Aiauhcihuatl et de Maxtlaton, il est probable que celui-ci aimait sa sœur et voulait se venger de ce qu'Huitzilihuitl l'avait épousée. Peut-être aussi se servait-il de ce prétexte et des craintes qu'inspirait la prospérité croissante des Mexicains pour cacher ses projets ambitieux. Quoi qu'il en soit, Huitzilihuitl fut appelé à Azcapozalco, et comme il était feudataire du roi desTépanèques il se rendit à cet appel.

Maxtlaton le reçut dans une salle du palais royal, lui fit servir un repas qu'il partagea; puis, devant tous ses courtisans, il lui reprocha en termes injurieux son mariage avec Aiauhcihuatl :

— « Je pourrais bien vous tuer, ajouta-t-il, mais je ne veux pas qu'il soit dit qu'un prince tépanèque ait mis à mort par trahison un ennemi. Allez-vous-en donc en paix, le temps me donnera l'occasion de me venger d'une manière plus honorable. »

Huitzilihuitl retourna à Mexico le cœur indigné ; il ne larda pas à sentir les effets de la vengeance de son cruel beau- frère qui montra dès lors la cause réelle de son ressentiment. Maxtlaton craignant que la couronne tépanèque ne vînt à tomber sur la téte de son neveu, petit-fils du roi Tezozomoc, et qu'ainsi son peuple ne passât sous la domination des Mexicains, fit mettre à mort Acolnahuacatl, par des assassins qu'il soudoya. Huitzilihuitl, trop faible encore pour se venger, supporta ce malheur avec résignation, espérant pouvoir bientôt en punir l'auteur d'une manière éclatante.

Dans la même année de 1399, qui vit cette tragédie à Mexico, le premier roi de Tlatelolco, Quaquauchpitzahuac mourut en laissant celte ville considérablement agrandie, embellie, ornée de beaux édifices et de beaux jardins. Il eut pour successeur Tlacateotl, dont l'origine est controversée ; certains historiens le disent Tépanèque comme son prédécesseur, et d'autres Colhua. La rivalité qui régnait entre les

deux villes mexicaines contribua beaucoup à leur développement, chacune voulant mieux faire que sa rivale. Les habitants de Mexico avaient tellement multiplié leur parenté avec les nations voisines, augmenté le nombre de leurs canots, et leur agriculture sur de nouveaux chinampas, qu'ils purent célébrer avec une plus grande solennité qu'ils ne l'avaient encore fait la première année séculaire Tochtli, correspondant à l'année 1402 de l'ère vulgaire.

En M06, Techotlalla , empereur chichimèque, mourut, laissant la couronne à son fils Ixtlilxochitl ; avant de mourir il donna le conseil a son successeur de s'attirer l'amitié de tous ses feudataires, à cause de l'astuce et de l'ambition de Tezozomoc qui menaçait l'empire d'une guerre prochaine. En effet, après la mort du souverain, Ixtlilxochitl fut immédiatement couronné; à la cérémonie se trouvait tous les feudataires y compris celui d'Azcapozalco qui se rendit dans sa province sans vouloir prêter serment au nouvel empereur. Il convoca le roi de Mexico et de Tlatelolco et leur dit que Techotlalla étant mort après avoir tyrannisé pendant tant d'années le pays, il voulait rendre la liberté à tous les chefs, de manière que chacun pût gouverner son propre État dans une entière indépendance du souverain d'Àcolbuacan. Soit par crainte de Tezozomoc, soit pour augmenter leur gloire, les deux rois acceptèrent la proposition qui fut également acceptée par d'autres seigneurs auxquels Tezozomoc confia ses projets.

Ixtlilxochitl, de son côté, fit armer des vassaux et les caciques de Coatlichan, d'Huexotla et d'autres États voisins. Il voulut commander sou armée en personne, mais ses courtisans l'en empêchèrent ; à sa place il nomma Tochinieuctli, fils du cacique de Coatlichan, et pour aider ou remplacer ce général en chef, en cas de mort ou d'accident, il nomma Quuachxilotl, seigneur d'Ixtapallocan. La première bataille dut avoir lieu dans la plaine de Quauhtitlan, située à vingtsix kilomètres environ au nord de Mexico. Les troupes rebelles étaient plus nombreuses, mais les troupes impé-

MONARCHIE AZTÈQUE

ai

rialés mieux disciplinées. Tochinteuctli ravagea six provinces insurgées avant d'arriver sur le champ de bataille. La lutte dura trois ans, pendant lesquels se livrèrent de fréquents combats aux environs de Quauhtitlan et sur les différents territoires des belligérants. Quaulixilotl perdit la vie dans une mêlée. Tezozomoc, voyant enfln son arméediminuer de jour en jour, espéra obtenir, par trahison, les avantages qu'il avait en vain cherchés par les armes. Il demanda la paix. Quoique l'empereur ne pût pas se fier a la foi des Tépanèques, il consentit à suspendre les hostilités, ses soldats étant trop fatigués pour les continuer.

Huitzilihuilt, après avoir régné vingt ans, mourut Tan 1409, c'est à dire vers la fin de cette guerre. Chimalpopoca, son frère, fut élu pour lui succéder, et depuis cette époque les rois mexicains furent toujours choisis parmi les frères ou les neveux du souverain défunt, jusqu'à la chute de l'empire aztèque.

Tandis que Chimalpopoca cherchait à s'affermir sur le trône de Mexico, celui d'AcoIhuacan tremblait sous Ixtlilxochitl, la paix que Tezozomoc lui avait demandée était un prétexte pour endormir la sécurité de l'empereur et préparer le succès de ses projets ambitieux. Chaque jour il voyait augmenter le nombre de ses partisans et diminuer celui d'Ixtlilxochitl. Ce malheureux souverain, ne se trouvant plus en sûreté dans sa capitale, erra dans les montagnes voisines, escorté seulement des seigneurs d'Huexotla et de Coatlichan qui lui demeurèrent fidèles. Les Tépanèques ayant intercepté les vivres qu'on faisait passer à son camp, il se vit obligé d'en demander à ses propres ennemis. Il envoya son neveu Cihuacuecuenotzin à Otompan, ville insurgée, pour avoir des secours et prier les habitants de se souvenir de la fidélité jurée a leur monarque; mais Cihuacuecuenotzin, qui se dévouait pour son oncle et savait quel sort l'attendait, fut tué à coups de pierres en remplissant son message. Aussitôt que Tezozomoc fut averti de ce meurtre il fit dire aux seigneurs d'Otompan et de Chalco de lever en secret une ar-

IIISTOIIIE DU MEXIQUE.

mée, de l'embusquer en face du camp d'ïxtlilxochitl, et d'envoyer au roi deux capitaines des plus courageux qui, sous prétexte de lui faire une communication importante, l'attireraient à l'écart et le tueraient.

L'empereur se trouvait alors dans les environs de Tlaxcala ; il tomba dans le piège, sans le soupçonner, et fut assassiné à très peu de distance de son camp, en présence de ses soldats, qui se mirent aussitôt en devoir de massacrer les assassins; mais l'armée des conjurés sortit subitement de son embuscade et mil en déroute les troupes impériales. A peine put-on sauver le cadavre d'ïxtlilxochitl pour lui donner les honneurs de la sépulture. Le prince héritier, témoin de la fin tragique de son père, dut se cacher dans les buissons pour se soustraire à la fureur de ses ennemis. Ainsi mourut Ixtlilxochitl, l'an 1410, après sept ans de règne; il laissa plusieurs fils parmi lesquels je dois nommer Nezahualcoyotl, prince héritier, né de Matlalcihuatzin, fille d'Acamapitzin, roi de Mexico, qui ne put monter sur le trône, malgré tous ses mérites, tant que vécut Tezozomoc. Ce tyran avait préparé un grand corps d'armée, à l'effet de tomber, après la mort de l'empereur, sur Texcoco, Huexotla, Coatlichan, Iztapallocanet Coatepec, villes demeurées fidèles à leur souverain. Les habitants qui purent se sauver se réfugièrent de l'autre côté des montagnes, chez les Huexotzincas et les Tlascaltèques ; les autres moururent en défendant leur patrie avec tout l'acharnement du désespoir, et firent un grand carnage des conjurés.

Tezozomoc, satisfait de la réussite de ses projets se fit nommer souverain d'Acolhuacan à Texcoco; il octroya une amnistie générale, et la liberté de rentrer chez soi, à tous ceux qui avaient pris les armes contre lui. Il donna en fief la ville de Texcoco à Chimalpopoca, roi de Mexico, et celle de Huexotla à Tlacateotl, roi de Tlatelolco, en remerctment des services qu'ils lui avaient rendus pendant cette guerre. Il nomma des gouverneurs dans d'autres villes et proclama Azcapozalco capitale de tout l'empire chichimèque. Il im-

MONARCHIE AZTÈQUE

posa de nouvelles taxes à ses vassaux, malgré les représentations que lui firent les deux orateurs Quailihuac, Tollèque, et Tequiquiznahuacatl, Chichi mèque, envoyés au nom de leurs nations, et finit par rendre son joug odieux à tout le peuple.

Cependant, Nezahualcoyotl, voulant remonter sur le trône, cherchait à ranimer le cœur de ses sujets; mais ses partisans n'osaient se déclarer encore ouvertement pour lui; il fut même à la veille d'être pris par le seigneur de Chalco — un des conjurés contre Ixtlilxochitl — un jour que le prince venait de tuer une veuve qui fabriquait du pulque malgré la défense de la législation chichimèque. Tezozomoc régnait paisiblement depuis huit ans sur tout l'empire lorsqu'il fit un songe dans lequel il voyait Nezahualcoyotl métamorphosé en aigle, qui lui ouvrait la poitrine et lui mangeait le cœur. En ayant fait d'autres semblables, il eut peur, et faisant venir ses trois fils, Tayatzin, Teuctzintli et Maxtlaton, il les chargea de tuer secrètement le prince; il fi'eut pas le temps de voir accomplir ses ordres, car il mourut un an après ses songes, c'est à dire l'an 4422. Quelques auteurs le faisant fils immédiat du premier empereur chichimèque lui donnent deux siècles d'existence et cent soixante ans de règne. Cette prétendue longévité est due à une confusion de de nom, confusion qui n'aurait pas eu lieu si ces auteurs avaient réfléchi au discours de l'envoyé chichimèque Tequiquiznahuacatl qui nomme Tezozomoc descendant de Xolotl, de Nopallzin et de Tlotzin. La sœur de Nopal tzin ayant épousé Acolhuatzin, ses enfants devenaient neveux de Tlotzin, fils de Nopaltzin et petits neveux de Xolotl. Néanmoins, il mourut dans une telle vieillesse que, ne pouvant ni s'asseoir ni se réchauffer, il restait couché dans un lit rempli de coton. Il régna neuf ans sur les Chichimèques ; mais on ignore le nombre d'années qu'il gouverna l'État d'Azcapozalco.

Tayatzin devait naturellement succéder à son père; pourtant, Maxtlaton, le plus jeune des trois frères, voulant avoir la couronne, fit préparer les funérailles de Tezozomoc, pria

les rois de Mexico et de Tlatelolco d'honorer la cérémonie de leur présence et se conduisit comme le chef de l'empire, faisant très peu de cas de Tayatzin, homme sans énergie et peu apte au gouvernement. Nezahualcoyotl voulut assister aux funérailles pour observer de ses propres yeux l'esprit et les dispositions de la cour et des nobles; il se rendit au palais, suivi de quelques amis dévoués.

Dans la salle où se trouvait le cadavre du défunt, il rencontra les rois de Mexico et de Tlatelolco, les trois fils du tyran et d'autres seigneurs. Il les salua les uns après les autres d'après l'ordre de la préséance et leur présenta des fleurs, selon l'usage du pays. Puis il s'assit à côté de son parent Chimalpopoca. Teuctzintli, héritier de la cruauté de son père Tezozomoc, voit l'occasion favorable de se débarrasser de Nezahualcoyotl et propose à son frère Maxtlaton de le tuer; mais celui-ci s'y refuse, prétextant que plus tard, à moins de se cacher dans l'eau, le feu ou les entrailles de la terre, le prince tomberait infailliblement entre leurs mains.

Le quatrième jour après la mort du défunt, son corps fut brûlé avec les solennités accoutumées; le lendemain les rois de Mexico et de Tlatelolco, rentrèrent dans leurs villes et les assistants se séparèrent. Maxtlaton commença dès lors à montrer ouvertement son désir de monter sur le trône de son père, et Tayatzin, n'ayant pas le courage de s'y opposer, s'en fut à Mexico demander conseil a Chimalpopoca. Celui-ci l'engagea à faire par la ruse ce qu'il ne pouvait par la force; il lui conseilla d'inviter sou frère à un grand repas et de le faire assassiner par des hommes cachés et décidés à le délivrer d'un rival aussi dangereux. Un des serviteurs de Tayatzin, ayant entendu cette conversation et croyant obtenir une fortune au moyeu de ce secret, courut avertir Maxtlaton de ce qui se tramait contre lui.

Maxtlaton eut l'air de ne pas croire à ce récit et renvoya le délateur comme un homme ivre; mais il profita de l'avertissement, réfléchit toute la nuit au parti qu'il devait prendre

MONARCHIE AZTÈQUE

5îi

et résolut de faire tomber son frère dans ses propres filets. Le matin du jour suivant, il convoqua la population d'Azcapozalco et lui dit que, ne pouvant demeurer dans le palais de son père, puisqu'il appartenait à Tayatzin, et que désirant avoir une maison dans cette capitale pour s'y loger toutes les fois qu'il reviendrait de son État de Coyohuacan, il la priait de lui montrer son amour en lui construisant immédiatement un palais. Le peuple y consentit et la quantité des ouvriers qui se mirent aussitôt à l'ouvrage était telle, que trois jours après Tayatzin revenant de Mexico trouva les murs déjà commencés. Émerveillé de ce travail, il en demanda la cause à son frère qui lui répondit que pour ne pas préjudicier à ses droits, il se faisait construire une autre résidence. Cette réponse fit penser à Tayatzin que son frère avait renoncé à l'usurpation de son trône.

Le palais étant achevé, Maxtlaton invita ses frères, les rois de Mexico, de Tlatelolco et d'autres seigneurs à venir l'inaugurer par un grand banquet. Tous s'y rendirent sans méfiance, à l'exception de Ghimalpopoca qui , se doutant de la trahison, s'excusa courtoisement de ne pouvoir quitter sa capitale. Au moment où les convives commençaient à s'enivrer avec le pulque, des gens armés entrèrent dans la salle du festin et tuèrent Tayatzin. Les invités stupéfaits de ce meurtre furent bientôt rassurés par Maxlaton qui leur révéla les machinations dont il devait être la victime : — « Je n'ai fait, leur dit-il, que prévenir le coup qui devait me frapper. » Le peuple, à qui ces paroles et d'autres semblables furent répétées , non seulement ne songea pas à venger la mort de son souverain légitime, mais proclama sur-le-champ Maxtlaton empereur des Chiehimèques.

Le roi de Mexico lui envoya les présents accoutumés en signe d'hommage envers son suzerain. Ces présents qui consistaient en trois corbeilles de poissons, d'écrevisses , de grenouilles et en légumes, furent portés à l'empereur par les personnages les plus respectables de la cour. Maxtlaton eut l'air d'en être satisfait, mais voulant se venger de Chi-

HISTOIRE DU MEXIOLE.

ma)popoc;i, et devant, selon coutume, lui faire un cadeau en retour des siens, il lui fit remettre, par ces mêmes ambassadeurs, un cueitl, sorte de jupon et une huepilli, petite chemise de femme. Pareil cadeau était pour ces peuples la plus grossière injure qui pouvait se faire. Chimalpopoca en aurait tiré vengeance de suite, s'il l'avait pu , mais il n'était pas de force à lutter contre le nouveau tyran d'Azcapozalco. Maxtlaton fit pire encore. Sachant que parmi les femmes du roi mexicain, il s'en trouvait une remarquablement belle, il voulut la déshonorer. Il chargea une dame tépanèque, qui la voyait fréquemment, de l'engager à visiter Azcapozalco pour quelques jours. Ces visites des habitants des deux capitales étant très fréquentes, vu la courte distance qui séparait les deux villes, la dame mexicaine accepta l'invitation de son amie. Deux jours après, elle rentrait à Mexico dans le plus profond désespoir; Maxtlaton l'avait déshonorée, malgré ses larmes et sa résistance.

Chimalpopoca ne voulut pas survivre à ses affronts et à soîi déshonneur; il résolut de mourir sur l'autel de Huitzilopochili, croyant que sa mort effacerait l'infamie dont il avait été couvert par le tyran. Le jour de la cérémonie, les danses commencèrent dans le temple, ainsi que le sacrifice des victimes qui devait, selon l'habitude, précéder celui de la plus précieuse de toutes; mais Maxtlaton, informé de la résolution du roi, expédia des troupes de Mexico qui arrivèrent au temple un moment avant le tour de Chimalpopoca. le roi fut enlevé, transporté à Azcapozalco et enfermé dans une cage de bois, prison de cette époque, gardée par des soldats.

Ce coup de main fil naître au tyran l'envie de s'assurer également de la personne de Nezahualcoyotl et pour mieux réussir il le fit prier de venir assister à une convention sur la couronne d'Acolhuacan. Le prince comprit de suite le but de Maxtlaton, mais, rempli de courage et d'amour pour les dangers, il se rendit à cette invitation. En passant par Tlatelolco il visita l'un de ses confidents appelé Chichicatl,

MONARCHIE AZTÈQUE. 37

auquel il confia sa résolution de se rendre auprès du tyran d'Azcapozalco qui en voulait à sa vie, aussi bien qu'à celle des rois mexicains. , Avant d'aller au palais il vit un de ses amis nommé Chaehaton, grand favori de l'empereur, et le pria d'engager son maître à ne rien tenter contre lui. Chachaton annonça l'arrivée du prince au tyran et parla en sa faveur. Nezahualcoyotl entra ensuite et dit à Maxtlaton :

— « Je sais que vous avez emprisonné le roi de Mexico, mais j'ignore s'il vit ou si vous l'avez déjà fait mourir dans sa prison. J'ai pareillement entendu dire que vous cherchiez à me mettre à mort. S'il en est ainsi, vous me voyez à votre disposition et vous pouvez me tuer de vos propres mains pour satisfaire votre irritation contre un prince non moins innocent que malheureux. »

En disant ces paroles deux larmes s'échappèrent de ses yeux. — « Ne vous semble-t-il pas digne d'admiration qu'un jeune homme qui commence à peine à jouir de la vie, cherche la mort d'une manière aussi intrépide? » dit Maxtlaton à son favori. Puis, se tournant du côté du prince, il l'assura qu'il n'attenterait pas à ses jours, que Chimalpopoca se portait bien et qu'il ne le ferait point mourir; il essaya même de justifier sa conduite à l'égard du roi mexicain, puis il ordonna que le prince fût décemment logé dans son palais.

Chimalpopoca, apprenant l'arrivée de Nezahualcoyotl à la cour, le pria de venir le voir. Celui-ci s'y rendit aussitôt avec l'agrément de Maxtlaton. Les deux parents infortunés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Chimalpopoca lui raconta tous les affronts que le tyran lui avait fait subir; il le supplia de se sauver et de ne plus retourner à la cour, parce qu'il serait infailliblement assassiné tôt ou tard par leur cruel ennemi : — « Enfin, ajouta-t-il, ma mort, étant inévitable, je vous supplie tendrement d'avoir soin de mes pauvres Mexicains. Soyez pour eux un père, un véritable ami. En signe de l'amour que j'ai pour vous, acceptez ce tentetl qui appartient à mon frère Huitzilihuill. » Alors s'enlevant des lèvres le tentet! ou pendant d'or qu'il portait, il le lui

donna ainsi que des boucles d'oreilles et des pierres précieuses qu'il conservait.

De crainte de donner des soupçons ^ leur ennemi, ils se séparèrent après un court entretien. Nezahualcoyotl partit immédiatement pour Tlatelolco, et prenant un canot et de bons rameurs, il se rendit en toute hâte à Texcoco. Chimalpopoca, ne pouvant supporter les rigueurs de sa prison et ne voulant pas laisser Maxtlaton plus longtemps maître de sa vie, attacha sa ceinture à son cou et se pendit aux barreaux de sa cage, l'an 1323, après avoir régné treize ans.

Maxtlaton apprenant la mort de Chimalpopoca, entra dans une grande colère et craignant que Nezahualcoyotl ne finit par échapper à sa vengeance, il fit venir les quatre capitaines les plus courageux de ses troupes, et leur ordonna de chercher le prince dans tout l'empire et de le mettre à mort partout où ils le trouveraient. Les officiers tépanèques allèrent à Texcoco où Nezahualcoyotl se livrait à toutes sortes de jeux pour laisser supposer qu'il ne s'occupait que de s'amuser, et ne songeait pas à reconquérir sa couronne. Mais ayant été averti à temps de leur présence, il s'enfuit à Coatitlan, tandis qu'Ocelotl, un de ses serviteurs, faisait reposer et manger les tépanèques. Ceux-ci, apprenant bientôt la fuite du grince et le lieu de sa retraite, s'y rendent et menacent de tuer ceux qui ne révéleraient pas la cachette du prince. Malgré leurs menaces et méine l'assassinat de plusieurs habitants qui préférèrent mourir que de trahir leur souverain légitime, les assassins furent obligés de s'en retourner sans avoir accompli leur mission criminelle.

Nezahualcoyotl passa la nuit suivante àTezcotzinco, palais d'été construit par ses ancêtres, où l'attendaient six seigneurs bannis de leurs États, et qui erraient devilleen ville. Ils se réunirent en conseil et résolurent de demander du secours aux Chalquenos, quoique complices de la mort d'ixtlilxochitl. Le lendemain matin le prince partit de bonne heure pourMatlallan et d'autres villes, engageant ses partisans à se tenir prêts et armés pour son retour. A Apan, il rencontra

MONARCHIE AZTÈQUE. 59

des ambassadeurs de Cholula qui lui offrirent leur appui dans la guerre qu'il voulait entreprendre contre le tyran. Deux autres seigneurs lui annoncèrent qu'un de ses amis avait été mis à mort dans les tortures par Maxtlaton pour lui faire révéler des secrets concernant le prince. Nezahualcoyotl, le cœur attristé par la nouvelle de cet acte de barbarie, partit ensuite pour Huexotzinco, dont le seigneur était son parent, et qui lui promit aussi de l'aider avec toutes ses forces armées. A Tlaxcala il fut magnifiquement reçu par la population, et dans cette ville on convint du temps et du lieu où devaient se réunir les troupes. En sortant de Huexotzinco pour aller à Capollalpan, localité située à moitié chemin entre Tlaxcala et Texcoco, il était accompagné d'un si grand nombre de nobles, qu'on l'aurait pris pour un souverain se rendant à une fête, et non pour un prince fugitif. A Capollalpan, il reçut la réponse des habitants de Chalco qui lui disaient qu'ils étaient prêts a servir leur seigneur légitime contre le cruel usurpateur. Il est probable que la cruauté de Maxtlaton était la cause principale de la défection de tous ces peuples qui se préparaient à le renverser du trône, et que Nezahuacoyotl avait attendu ce moment pour les décider à soutenir ses droits à la couronne.

Tandis que Nezahualcoyotl se préparait à la guerre, les Mexicains, opprimés par les Tépanèques et n'ayant plus de roi, résolurent de mettre sur le trône un homme capable de réprimer l'insolence du tyran, et de venger les injures faites à la nation. Leur choix tomba sur Itzcoatl, frère par son père de ses deux prédécesseurs, et fils naturel d'Acamapitzin et d'une esclave. Ce prince jouissait parmi ses compatriotes d'une grande célébrité, surtout comme général, il avait commandé l'armée pendant trente ans et s'était fait une telle renommée de prudence, de droiture, de jugement et de courage que son élection fut très désagréable au souverain tépanèque et très applaudie de tous les Mexicains, de Nezahualcoyotl et de ses partisans.

Le jour de son élection, il se plaça sur le trône, selon la

coutume, pour recevoir les hommages de la noblesse. Un des vieillards alors présent à cette cérémonie lui fit le discours suivant :

— «0 grand roi! nous dépendons maintenant tous de vous. Sur vos épaules se soutiennent les vieillards, les veuves et les orphelins. Aurez-vous le courage d'abandonner cette charge? Permettrez-vous que les enfants qui se traînent à terre périssent par la main de vos ennemis? Commencez donc à étendre votre manteau pour vous charger des pauvres Mexicains qui espèrent vivre en paix sous l'ombre fraîche de votre bonté. »

Itzcoatl, qui pensait sérieusement à remédier aux maux dont souffrait le peuple par la tyrannie des Tépanèques, envoya une ambassade à Nezahualcoyotl pour lui faire part de son avènement au trône et l'assurer de sa résolution de s'unir à lui contre Maxtlaton. Le prince terminait à Capollalpan ses préparatifs de guerre. A peine furent-ils terminés qu'il se rendit avec ses troupes à Texcoco pour punir les habitants de leur infidélité envers leur légitime souverain» et de leurs lâchetés pendant sa mauvaise fortune. Mais s'étant arrêté en vue de la ville dans le petit village d'Oztopolco, pour y passer la nuit avec son armée, au moment de se remettre en marche pour donner l'assaut, les Texcocaîîos, sachant le châtiment qui les attendaient, vinrent au devant de lui et, pour l'émouvoir amenèrent avec eux les vieillards des deux sexes, les femmes et les enfants qui le supplièrent de leur faire grâce. Nezahualcoyotl s'attendrit et leur pardonna. Néanmoins, il fit entrer ses troupes dans Texcoco pour mettre à mort le gouverneur, les chefs établis par le tyran et tous les Tépanèques qui s'y trouvaient.

Tandis que cette exécution avait lieu, les troupes de Tlaxcala et de Huexotzinco, détachées de l'armée, assiégèrent ' Acolman et massacrèrent ceux qui leur tombaient sous la main; le frère de Maxtlaton qui gouvernait la ville fut tué pendant l'action. Les habitants de Chalco prirent également, sans beaucoup de résistance Coatlichan; de sorte qu'en un

MONARCHIE AZTÈQUE

seul jour la capitale et deux villes importantes de l'empire chichimèque tombèrent au pouvoir du prince.

Le roi de Mexico, en apprenant ces succès, fit complimenter, son parent et ratifier leur alliance. Il chargea de cette ambassade son neveu Moctezuma, plus communément appelé Montézuma. Ce jeune prince était d'une grande force corporelle et d'un courage invincible ; il reçut pour ses actions extraordinaires le nom de Tlacacle, — homme de grand cœur, — et de Ilhuicamiua, — l'archer du ciel. — Cette mission n'était pas sans danger, car le tyran, pour empêcher les progrès de son rival et ses communications avec les Mexicains, avait fait occuper les chemins qui conduisaient à Mexico. Il arriva pourtant sans accident auprès de Nezahualcoyotl, mais, à son retour, il tomba dans une embuscade et fut fait prisonnier avec toute son escorte.

Conduits à Chalco, où les Tépanèques avaient une forte garnison, et présentés à Toteotzin, gouverneur de la ville, ils furent ensuite, par ordre de ce seigneur, ennemi des Mexicains, enfermés dans une prison sous la surveillance dcQuateotzin, avec ordre de ne leur donner aucune nourriture que celle qui était réglementaire, jusqu'à ce qu'il fût statué sur le genre de mort qu'on leur ferait subir. Quateotzin, plus humain que son maître, trouva cet ordre barbare et pourvut abondamment, à ses frais, les prisonniers de tout ce qu'ils désiraient. Voulant se faire pardonner d'avoir abandonné le parti des Tépanèques pour celui de Nezahualcoyotl, Toteotzin offrit les prisonniers a Maxtlaton pour en disposer comme il l'entendrait. Quateotzin compatissant au sort de Moctezuma, commis à sa garde, lui envoya la veille du jour où la réponse du tyran d'Azcapozalco devait arriver à Chalco, un serviteur sur lequel il pouvait compter. Ce serviteur le mit en liberté avec ses compagnons, et lui dit de la part de son maître, qu'il leur sauvait la vie aux dépens de la sienne, qu'il le priait de proléger les enfants qu'il laissait, de ne pas retourner à Mexico par terre, à cause des gardes qui le reprendraient, de se diriger sur

Chimalhuacan par Iztapallocan et de s'embarquer ensuite pour Mexico.

Moctezuma suivit les conseils de Quateotzin de point en point. Ses compagnons et lui se sauvèrent pendant la nuit; ils se cachèrent toute la journée du lendemain dans les environs de Chimalhuacan et se transportèrent en canot la nuit suivante à Mexico, où ils furent reçus aux acclamations du peuple qui les croyait morts. Teleotzin, en apprenant la fuite de ses prisonniers, entra dans une grande colère, et ne doutant pas que Quateotzin ne fût l'auteur de celte fuite, il le tua lui-même et le fit écarteler avec sa femme et ses enfants, à l'exception d'un fils et d'une fille qui purent se sauver à Mexico, où les Mexicains leur firent un accueil empressé, en remercîment de service rendu par leur père à Moctezuma.

La réponse de Maxtlaton fut sévère pour Teteotzin. Le tyran le qualifiait de traître pour avoir aidé Nezahualcoyotl, il le menaçait de sa vengeance pour le massacre fait par les Chalquenos à Coatlichan et lui ordonna de meure immédiatement en liberté ses prisonniers. Cet ordre n'avait pas pour but de plaire aux Mexicains qu'il haïssait mortellement, mais de déprécier le cadeau que Teteotzin voulait lui faire et lui prouver tout son ressentiment.

Maxtlaton, désireux d'en finir avec la nation mexicaine, organisait une puissante armée pour attaquer et détruire Mexico, et reconquérir ensuite les villes qu'il avait perdues. Nezahualcoyotl, connaissant les projets du tyran, se rendit à Mexico pour s'entendre sur l'ordre à suivre dans cette guerre. Il fut conclu dans un conseil suprême que les troupes du prince se joindraient à celles d'Izlcoatl pour défendre Mexico dont le sort, paraît-il, devait décider de la guerre.

En apprenant la lutte qui allait commencer, les Mexicains furent consternés, ne se croyant pas capables de résister aux Tépanèques, ils se rendirent en masse auprès du roi pour le prier de demander la paix. Ils la voulaient à tout prix, et leurs clameurs devinrent même si menaçantes,

MONARCHIE AZTÈQUE

qu'Itzeoatl, craignant une sédition publique se résigna à subir la demande du peuple. Moctezuma, présent à cette démonstration populaire s'indigna qu'une nation qui parlait tant d'honneur voulût se soumettre à pareille ignominie et dit à la Toute :

— « Que pensez-vous, ô Mexicains ? Avez-vous perdu le jugement? Comment une telle lâcheté s'est-elle introduite dans votre cœur? Avez-vous oublié que vous êtes Mexicains et descendants des fondateurs de cette ville et de ces hommes valeureux qui l'ont édifiée malgré l'opposition de vos ennemis. Changez de sentiment ou renoncez à la gloire dont vous avez hérité de vos ancêtres. » — Puis, se tournant vers le roi, il lui dit : « Comment, seigneur, permettez-vous une si grande honte parmi votre peuple? Parlez-lui de nouveau, et dites-lui de nous laisser prendre un autre parti avant de nous mettre d'une manière aussi folle, aussi désastreuse, entre les mains de nos ennemis. »

Le roi, qui ne demandait pas mieux, suivit le conseil de Moctezuma, que le peuple reçut très bien cette fois. — « Alors, ajouta Iztcoatl en parlant à la noblesse, qui de vous, la fleur de la nation, aura le courage d'aller en ambassade auprès du souverain des Tépanèques? Personne ne se sentant ce cou* rage, un silence général accueillit les paroles du roi. Moctezuma s'offrit, voyant que pas un seul de ses compatriotes voulait exposer sa vie pour le salut de la patrie :

— « J'irai, dit-il ; si je dois mourir, il importe peu que ce soit aujourd'hui ou demain ; je ne trouverai pas une occasion plus glorieuse de sacrifier ma vie pour l'honneur de ma nation. Me voici donc, seigneur, prêt à vous obéir. Commandez-moi ce que vous désirez. »

Izcoatl lui dit d'aller auprès du tyran, lui proposer la paix à des conditions honorables. Moctezuma partit aussitôt, traversa les postes tépanèques, disant aux soldats qu'il portait à leur souverain un message important et s'acquitta de sa mission. Maxtlaton lui répondit qu'il devait consulter ses conseillers et que le lendemain il lui donnerait une réponse

décisive. Moctezuma lui demanda un sauf-conduit, mais le tyran le lui ayant refusé et ne se trouvant pas en sûreté dans Azcapozalco, il retourna à Mexico. Le lendemain il revint comme il l'avait promis. Maxtlaton lui déclara de sa propre bouche que la guerre était décidée. Alors Moctezuma commença les cérémonies en usage, lorsque deux seigneurs se défiaient au combat; il présenta des armes défensives au tyran, il lui fit des onctions sur la tête et lui mit des plumes comme cela se pratiquait pour les morts. Puis il lui dit, au nom du roi, que puisqu'il n'acceptait pas la paix, il serait ruinéavec toute la nation tépanèque. Maxtlaton ne se montra pas offensé de ces cérémonies et de ces menaces; il remit à Moctezuma des armes pour son souverain, et lui dit, que pour la sécurité de sa personne il l'engageait à se sauver déguisé par une petite porte du palais. Ce prince courageux profita du conseil ; une fois sorti de la ville, il se moqua des soldats qui l'avaient laissé passer trois fois ; il en tua même deux qui s'avançaient pour l'assassiner, et revint à Mexico annoncer que la guerre était déclarée.

A cette nouvelle, la population alarmée revint au palais d'Iztcoatl lui demander la permission de quitter la ville pour aller se cacher. Le roi ne voulut pas y consentir et s'offrit, en cas de revers, pour être sacrifié sur l'autel d'Huitzilopochtli.

— « Ainsi sera-t-il fait, répondit le peuple, si vous êtes vaincu ; mais si vous êtes vainqueur, nous nous obligeons dès à présent, nous et nos descendants à devenir vos tributaires, à travailler vos terres et celles des nobles, à construire vos maisons et à porter vos armes et bagages toutes les fois que vous irez à la guerre. »

Ce contrat conclu, les troupes mexicaines furent placées sous le commandement de Moctezuma; Nezahualcoyotl fut prié de venir immédiatement avec toutes les troupes dont il pouvait disposer et l'on se prépara à la bataille qui devait avoir lieu prochainement. Quoique aucun historien ne fasse mention de l'époque à laquelle les Mexicains construisirent

MONARCHIE AZTÈQUE

les quatre grandes chaussées qui reliaient Mexico à la terre ferme, il est certain que celles de Tacuba et de Tepeyacac existaient au moment de cette guerre. En effet, l'histoire nous apprend que ces deux chaussées étaient alors coupées de fossés sur lesquels se trouvaient des ponts-levis. Du reste, les mouvements stratégiques et les différents combats livrés entre les deux armées ne peuvent se comprendre qu'au moyen de l'existence de ces communications. Néanmoins, il est étonnant de voir que les Mexicains, au milieu de tant d'adversités et si peu de quiétude, avaient déjà exécuté des travaux aussi considérables, aussi difficiles que ceux-ci.

Le lendemain de l'arrivée de Nezahualcoyotl à Mexico, les Tépanèques se montrèrent de l'autre côté de la chaussée de Tacuba. Les guerriers nobles portaient des plumes sur la tête, et des plaques d'or qui brillaient au soleil. Ils étaient commandés par un fameux général nommé Mazatl. Maxtlaton, tout en ayant accepté le défi, n'avait pas voulu quitter son palais, soit pour ne pas déroger à sa dignité, soit, ce qui est plus vraisemblable, de crainte d'un revers. Le signal du combat fut donné par Itzcoatl en frappant sur un tambour qu'il portait sur le dos. Les Mexicains se précipitèrent alors sur les Tépanèques avec beaucoup de courage. La mêlée devint terrible, et fut indécise toute la journée, mais un peu avant le coucher du soleil, les soldats mexicains voyant arriver à chaque instant à l'ennemi de nouveaux renforts commencèrent à murmurer :

— « Pourquoi, se disaient-ils les uns aux autres, sacrifier notre vie à 1 ambition de notre roi et de notre général; ne vaudrait-il pas mieux nous rendre, confesser humblement notre témérité afin d'obtenir notre pardon et la vie sauve. » Quelques-uns même poussèrent leur lâcheté jusqu'à crier à l'ennemi : — « 0 Tépanèques, seigneurs du continent, arrêtez votre colère, nous nous rendons. Si vous voulez, nous irons tuer nos chefs pour mériter le pardon de notre témérité due à leur ambition. »

Ces clameurs excitèrent l'indignation du roi, du prince et

de la noblesse qui combattaient; ils auraient aussitôt puni de mort les coupables s'ils n'avaient craint de faciliter ainsi la victoire des Tépanèques; pris enfin de dégoût en présence d'autant de bassesse de caractère, ils se ruèrent avec fureur sur l'ennemi en criant : — « Eh bien, mourons avec gloire. » Leur désespoir leur fit faire des prodiges de valeur; ils remportaient de minute en minute des avantages considérables. Au plus fort de l'action Moctezuma tua Mazatl d'un seul coup. La mort de leur général répandit la consternation parmi les Tépanèques qui commencèrent à se débander, et sans la nuit qui mit fin à l'action il est certain qu'ils eussent été complètement battus. Les Mexicains encouragés par le succès de leurs chefs se battirent le lendemain avec une telle vigueur qu'ils couvrirent le champ de bataille de cadavres ennemis, et poursuivirent les Tépanèques jusqu'à Azcapozalco. Moctezuma fit continuer le combat dans la ville même, le carnage devint effroyable et les Tépanèques n'échappèrent à un massacre général qu'en se sauvant dans les montagnes. Maxtlaton se cacha dans un temazcalli — sorte de bain, — mais il fut trouvé par les vainqueurs qui le cherchaient, et mis a mort à coups de pierre et de bâton , malgré les prières, les larmes et les promesses du tyran. Son corps, jeté dans les champs, fut dévoré par les oiseaux de proie. Ainsi mourut cet homme dont la tyrannie n'avait pas duré trois ans, mais dont les injustices et la cruauté rendirent sa mémoire exécrable.

Ce succès, qui changea la situation politique des nations du plateau de l'Anahuac, eut lieu l'an 1425, c'est à dire juste un siècle après la fondation de Mexico. La nuit suivante, les Mexicains mirent la ville à sac, détruisirent les maisons, brûlèrent les temples et firent d'Azcapozalco un amas de ruines. Les Tlaxcallèques et les Huexolzineas furent détachés de l'armée pour aller prendre Tenayuca et Cuetlatepec qui tombèrent en leur pouvoir.

Les Tépanèques fugitifs, réduits à la dernière misère et craignant d'être surpris par les vainquers, envoyèrent une

MONARCHIE AZTÈQUE

ambassade au roi de Mexico pour implorer sa clémence, lut demander pardon et le reconnaître pour leur légitime souverain. IztcoatI reçut les messagers avec bonté, leur accorda tout ce qu'ils demandaient, leur déclara qu'il ne les recevait pas comme des sujets, mais comme des enfants, et leur promit d'être pour eux un vrai père, tout en les menaçant de les exterminer s'ils violaient la foi jurée. Les Tépanèques revinrent à Azcapozalco réédifièrent leurs habitations et demeurèrent toujours sujets du roi de Mexico. Ceux de Coyohuacan furent les seuls qui ne voulurent pas se soumettre. Izcoatl fit ratifier ensuite à la population mexicaine le pacte célébré avant la bataille et depuis cette époque elle dut servir la noblesse. Telle est l'origine de cette sorte d'esclavage dans laquelle ont vécu jusqu'à nos jours les Indiens, vis à-vis des grands propriétaires. Quant aux soldats dont les lâches clameurs faillirent amener la ruine de la nation, ils furent exilés de l'État. Moctezuma et ceux qui s'étaient le plus signalés pendant le combat reçurent pour prix de leurs services une grande partie des terres conquises. Le roi fit aux prêtres d'autres concessions semblables pour leur entretien, puis, après avoir pris des mesures pour consolider sa conquête, il revint à Mexico avec son armée, célébrer le succès des armes.

Une fois assuré de la possession pacifique d'Azcapozalco, IztcoatI, pour remercier Nezahualcoyotl du secours et de l'appui qu'il avait prêté dans cette circonstance, se mit à la disposition du prince pour lui faire recouvrer l'empire d'Acolnuacan. Si le roi eût voulu faire passer l'ambition avant la justice, les prétextes ne lui manquaient pas pour s'emparer également de cet empire. Tezozomoc n'avait-il pas donné à Chimalpopoca l'État de Texcoco? Itzcoatl eu entrant en possession des droits de son prédécesseur pouvait considérer cet État incorporé depuis plusieurs années à la couronne de Mexico. Ayant ensuite conquis Azcapozalco, ne devait-il pas se croire possesseur légitime, par droit de conquête, de toutes les terres appartenant aux

vaincus? Il n'en fit pourtant rien. Il songea que Nezahualcoyotl était dépossédé du trône depuis plusieurs années par l'usurpation des Tépanèques, et résolut de faire rendre au prince héritier toutes les villes rebelles. A cet effet, il envoya Moctezuma à la tête des troupes al liées contre Huexotla, petite ville située près de Texcoco, gouvernée par Huitznahuatl, qui fut tué par le général mexicain. La campagne fut courte; Nezahualcoyotl, une fois rétabli sur le trône de ses pères, renvoya les troupes auxiliaires de Tlaxcala et de Huexotzingo avec une bonne partie du butin et toutes les démonstrations d'une profonde gratitude.

Les Mexicains et les Acolhuas complétèrent leurs victoires par la défaite des rebelles de Coyohuacan, de Tlacuihuayan et de Huitzilopochco. Moctezuma les battit à Coyohuacan, mit le feu au temple où ils s'étaient réfugiés, poursuivit le fuyards dans les montagnes et ne leur accorda ni paix ni trêve jusqu'à ce qu'ils se fussent tous rendus a discrétion.

Cette expédition terminée, Iztcoatl crut devoir mettre à la tête des Tépanèques, pour les gouverner, un des membres de la famille de leurs plus anciens seigneurs, afin de les laisser vivre plus tranquillement, et avec moins de contrainte, sous le joug des Mexicains. Il choisit pour cette dignité Totoquihuatzin, petit-fils de Tezozomoc. Iztcoatl le fît venir à Mexico, et le nomma roi de Tlacopan ou Tacuba, ville assez considérable, et gouverneur des districts de l'ouest, y compris celui de Mazahuacan. Azcapozalco, Coyohuacan, Mizcoac et plusieurs autres cités tépanèques, demeurèrent directement sujettes à la couronne mexicaine. Iztcoatl, toutefois, imposa la condition au nouveau roi de servir avec toutes ses troupes le souverain de Mexico, aussi souvent qu'il le demanderait; en même temps il déclara que, pour prix de leurs services les Tépanèques recevraient la cinquième partie des dépouilles prises sur l'ennemi. Une condition semblable fut imposée à Nezahualcoyotl qui s'engagea à secourir les Mexicains dans chacune de leur guerre, moyennant qu'un tiers

MONARCHIE AZTÈQUE. ti9

des dépouilles lui serait remis avant le partage fait avec le roi de Tacuba. Ces deux souverains furent en outre élus électeurs honoraires du roi de Mexico. Ce titre ne leur conférait pas le droit de vote, comme on la cru, ce droit n'appartenant qu'aux quatre nobles mexicains délégués par la noblesse, il se limitait à leur faire ratifier l'élection. Iztcoatl s'engagea pareillement à secourir ses alliés toutes les fois qu'il le jugerait à propos. Cette triple alliance, qui se maintint pendant près d'un siècle, fut le point de départ des rapides conquêtes faites depuis par les Mexicains. Pour assurer également à l'armée de bons chefs et de bons soldats, le roi récompensa généreusement tous ceux qui s'étaient distingués à la guerre, sans distinction de naissance ou de position, ne considérant que les actes de valeur. Cette politique habile, adoptée depuis par les autres souverains du Mexique, favorisa le courage, les entreprises héroïques et l'émulation dans l'armée. Ces décrets une fois publiés, ces mesures prises et l'alliance signée, Iztcoatl partit pour Texcoco couronner de ses propres mains Nezahualcoyotl. Cette cérémonie eut lieu l'an 1426, puis il revint à Mexico.

L'empire des Chichimèques se trouvait depuis la mort de Techotlalla dans un grand désordre; la domination desTépanèques et les révolutions qui s'étaient succédé depuis vingt ans, avaient affaibli l'autorité des lois et corrompu la morale publique. Nezahualcoyotl, doué d'un grand amour pour son pays et de beaucoup de talents en matières gouvernementales, fit des ordonnances qui en très peu de temps rendirent son État plus puissant qu'il ne l'avait jamais été sous ses prédécesseurs. Il donna une nouvelle forme aux conseils établis par son aïeul; il confia les emplois aux personnes les plus aptes à les remplir et les plus intègres; il institua un conseil pour les causes purement civiles, et un autre pour les causes criminelles qui furent présidés par deux de ses frères. Un conseil de guerre composé des plus vaillants capitaines de sou armée avait pour président son gendre, seigneur de Teotihuaean, un des treize magnats de

la couronne; le conseil des rentes de l'État se composait des majordomes de l'empereur et des premiers négociants de la capitale.

Nezahualcoyotl fonda des académies de poésie, de musique, d'astronomie, de peinture, d'histoire et des arts divinatoires; il appela à sa cour les professeurs les plus distingués de l'empire, qui durent se réunir à jours fixes pour se communiquer leurs idées, leurs projets industriels et leurs inventions; il fonda des écoles à la cour pour les arts et les sciences. Il divisa Texcoco en plus de trente quartiers, ayant chacun son industrie particulière; il érigea de nouveaux temples, créa de nouveaux prêtres, leur construisit des maisons et leur concéda des revenus. A l'effet de donner plus de lustre a sa capitale, il fit bâtir de somptueux édifices dedans et dehors la ville, planta des jardins et des bosquets, qui se voyaient longtemps après la conquête, et dont il reste encore des vestiges.

Tandis que le souverain d'Acolhuacan s'occupait ainsi de régler les affaires de l'empire, les Xochimilcas, craignant de tomber par la suite sous la domination des Mexicains, se réunirent en conseil pour délibérer sur les moyens d'éviter une catastrophe semblable à celle qui avait détruit la nationalité tépauèque. Quelques-uns opinèrent pour une soumission immédiate; mais une résolution contraire prévalut; il fut décidé qu'on ferait la guerre aux Mexicains, avant qu'ils devinsent formidables par leurs nouvelles conquêtes. Aussitôt que Iztcoatl fut instruit de celte détermination, il prévint le roi de Tacuba de venir, avec ses troupes, et mit sur pied une bonne armée, placée sous le commandement de Moctezuma, qui marcha sur Xochimilco. La bataille eut lieu près de la ville; les Xochimilcas, quoique très nombreux, ne purent résister au bon ordre comme à l'impétuosité des Mexicains et se retirèrent dans leur ville où les soldats de Moctezuma entrèrent avec eux. Après avoir mis le feu aux temples et à plusieurs édifices, le célèbre général poursuivit les fuyards qui se sauvaient dans les montagnes,

MONARCHIE AZTÈQUE. 71

et toute l'armée ennemie finit par se rendre. Cette expédition ne dura que onze jours, au bout desquels Moctezuma rentra dans Xochimilco et fut accueilli par les prêtres au son des instruments de musique. Izlcoatl prit ensuite possession de cette ville, la plus grande de la vallée, après la capitale ; il en fut reconnu roi, reçut l'hommage de ses nouveaux sujets et leur promit de les bien traiter.

La déroute des Xochimilcas n'intimida pas les habitants deCuitlahuac qui, se croyant invincibles dans leur ville, bâtie sur une petite lie du lac de Chalco, provoquèrent les Mexicains. Iztcoatl voulut marcher contre eux avec toutes ses troupes, mais Moctezuma s'offrit de les battre avec quelques compagnies de jeunes gens élevés dans les séminaires de Mexico; il les instruisit dans le maniement des armes et la manière de combattre; il fit construire ensuite un nombre suffisant de canots et marcha sur Cuitlahuac. Au bout de sept jours, la ville fut prise, incorporée a la couronne de Mexico et les jeunes gens, chargés de dépouilles, revinrent avec bon nombre de prisonniers destinés à être sacrifiés à Huitzilopochtli.

Vers cette époque, le seigneur de Xiuhtepec, ville tlahuique, située à plus de quarante kilomètres au sud de Mexico, avait demandé à son voisin, le seigneur de Quauhuahuac, une de ses filles pour l'épouser. La demande fut accordée et le mariage décidé, la jeune fille fut donnée au seigneur de Tlaltexcal, sans égard pour la promesse faite antérieurement. Le seigneur de Xiuhtepec voulut se venger de cet affront; trop faible pour attaquer seul celui qui lui avait fait cette injure, il implora le secours du roi de Mexico, lui promettant d'être toujours son ami et allié et de le servir de sa personne et de ses gens, toutes les fois qu'il le demanderait. ïztcoalt, croyant celte guerre juste et voyant une occasion d'étendre ses conquêtes, réunit ses troupes et convoqua celles d'Acolbuacan et de Tacuba. Une telle réunion de forces était nécessaire, car le seigneur de Quauhuahuac était très puissant et la ville bien fortifiée,

comme les Espagnols l'expérimentèrent plus tard. Iztcoatl fit attaquer la place par quatre points à ia fois; les assiégés, pleins de confiance dans leur forteresse, attendirent l'assaut. Les Tépauèques montèrent les premiers et furent vigoureusement repoussés; mais toutes les autres troupes étant survenues, la ville fut prise et les habitants se soumirent au roi de Mexico, auquel ils payèrent depuis un tribut annuel en coton, papier et autres objets utiles.

Avec la conquête de la capitale des Tlahuiques, une grande partie de cette province tomba au pouvoir des Mexicains. C'est également à cette époque que Quauhtitlan et Totitlan, villes très importantes à quarante kilomètres au nord de Mexico furent pareillement conquises par les Mexicains, mais on ignore les circonstances qui précédèrent cette conquête. C'est ainsi qu'en douze ans les Mexicains, tributaires des Tépanèques, subjuguèrent leurs dominateurs et toutes les nations qui se croyaient bien supérieures à ce petit peuple. Après un règne aussi glorieux, Iztcoatl mourut l'an 1436 de l'ère vulgaire. Justement célèbre par ses qualités administratives et guerrières, ses vertus et les services immenses qu'il rendit à ses concitoyens, il les commanda pendant trente ans, comme général, et les gouverna pendant treize ans comme souverain. Il délivra les Mexicains de la tyrannie sous laquelle les Tépanèques les oppressaient, il rétablit la famille impériale chichimèque sur le trône d'Acolhuacan, posa les fondements de la future grandeur de l'empire mexicain par ses propres conquêtes et la triple alliance qu'il sut consolider; il enrichit sa capitale de l'immense butin pris sur les villes rivales et conquises, il embellit Mexico de somptueux édifices parmi lesquels je dois citer le temple à la déesse Cihuacoatl et celui de Huitzilopochlli. Aussi, ses funérailles furent-elles célébrées avec une solennité extraordinaire, tout le peuple y assista, animé des sentiments de la plus profonde douleur.

Les quatre électeurs n'eurent pas longtemps à délibérer pour lui donner un successeur, le roi ne laissant aucun frère

MONARCHIE AZTEQUE

après lui, le choix devait tomber sur un de ses neveux, et Moctezuma Uhuicamina, fils d'Huitzilihuill fut naturellement élu. Cette élection accueillie avec des transports unanimes de joie fut de suite notifiée aux deux souverains alliés qui non seulement la ratifièrent, mais voulurent aussi la célébrer par des réjouissances publiques. Avant de se faire couronner il se mit en campagne pour prendre lui-même les prisonniers qui devaient être sacrifiés pendant la cérémonie. Désirant se venger des Chalquenos qui, malgré sa qualité d'ambassadeur, l'avaient pris à son retour de Texcoco, indignement traité et mis en prison, il partit pour Chalco, battit l'ennemi, fit un grand nombre de prisonniers, mais, ne soumit pas toute la province pour ne point retarder son couronnement. Le jour désigné pour cette solennité, on vit arriver à Mexico une immense procession des délégués de tous les peuples amis ou payant tribut, précédés des majordormes et des receveurs des rentes, et suivis des porteurs chargés de cadeaux. Ces cadeaux consistaient en or, argent, plumes, riches vêtements, gibier et vivres de toutes sortes.

Un des premiers soins de Moctezuma en montant sur le trône fut d'élever un grand temple dans le quartier de Huitznahuac. Tandis qu'on le construisait, les Chalquenos se rendirent coupables d'un nouveau crime qui leur valut un nouveau châtiment. Deux princes de Texcoco chassant dans les montagnes qui dominent Chalco se séparèrent de leur suite, par mégarde, et tombèrent avec trois seigneurs mexicains qui les accompagnaient au milieu d'une troupe de soldats chalquenos qui les firent prisonniers et les emmenèrent a Chalco. Le seigneur de cette ville, probablement Toteotzin lui-même, sans considération pour le caractère des prisonniers, les mit à mort tous les cinq, les fit saler, dessécher, puis les plaça dans sa salle comme supports, aux branches de pin qu'on allumait la nuit pour éclairer l'appartement.

La nouvelle d'une telle cruauté se répandit aussitôt dans la vallée. Nezahualcoyotl, désespéré de la mort de ses deux

fils, demanda le secours de ses alliés pour venger cet assassinat. Moctezuma fit attaquer la ville par les troupes de Texcoco, du côté de terre, tandis que les Mexicains et les Tépanèques l'assiégeaient du côté du lac. Lui-même avait pris le commandement de cette armée. Malgré la difficulté du succès et les efforts des Chalquenos, la ville fut prise, saccagée, son seigneur puni du dernier supplice, et les dépouilles furent divisées en trois parts, selon le pacte signé par la triple alliance sous Itzcoatl. La ville et la province de Chalco restèrent au pouvoir du roi de Mexico. Les historiens affirment que la victoire se dut en grande partie à la valeur du jeune prince Axoquentzin, fils de Nezahualcoyotl.

Ce fameux souverain eut plusieurs femmes et beaucoup d'enfants; néanmoins il n'avait encore accordé à aucune le titre de reine ; croyant à celte époque devoir prendre une femme digne d'un tel titre, et qui pût lui donner un successeur à la couronne, il épousa Matlalcihuatzin, fille du roi de Tacuba, remarquable par sa modestie et sa beauté. Son père et Moctezuma la conduisirent a Texcoco où le mariage se célébra avec des réjouissances exceptionnelles. De cette union naquit au bout d'un an un fils nommé Nezahualpilli. De nouvelles fêtes furent célébrées pour l'inauguration du Hueitecpan — grand palais, — pendant lesquelles Nezahualcoyotl donna un banquet auquel assistèrent les rois alliés et la noblesse des trois cours. Au banquet, les musiciens chantèrent un hymne composé par le roi, sur la brièveté de la vie et des plaisirs comparés à la fleur, poésie qui fit pleurer toute l'assistance.

Quauhlatoa, troisième roi de Tlatelolco, voyait avec envie la puissance de celui de Mexico ; il avait déjà cherché à tuer Izlcoatl et à s'emparer de ses États au moyen d'une alliance avec des seigneurs voisins, mais son projet avait avorté, grâce à la prévoyance du monarque défunt. Les deux villes devinrent alors ennemies au point de cesser toute communication entre ses habitants. Quauhlatoa crut pouvoir recommencer ses tentatives contre Moctezuma; mais celui-ci ne

MONARCHIE AZTÈQUE

lui en donna pas le temps, il courut sur Tlalelolco, l'assiégea et tua le roi ; néanmoins, il n'incorpora pas la ville à ses domaines et laissa la population se choisir Moquihuix pour souverain. Se voyant libre de ce côté, il se remit en campagne dans la province des Cohuixques, au sud de Mexico, pour venger des Mexicains mis à mort par ces populations. En moins de neuf ans il conquit et plaça sous son sceptre les États de Huantepec, Chilapan, Coixco, Oztomantla, TJachmallac et quelques autres, c'est à dire qu'il porta ses armes triomphantes à plus de deux cents kilomètres au sud de sa capitale. A son retour, il agrandit le temple d'Huitzilopochtli et l'enrichit avec les dépouilles des peuples vaincus.

En 1446, dans la dixième année de son règne, Mexico fut inondée à la suite de grandes pluies qui firent déborder les lagunes. L'eau couvrait les rues et les chaussées de manière que partout on ne pouvait aller qu'en canot. Moctezuma, très affligé de ce désastre, recourut au monarque de Texcoco, dans la sagesse duquel il avait beaucoup de confiance, pour remédier a ce fléau. Nezahualcoyotl l'engagea à faire construire une digue pour contenir les eaux; il lui indiqua l'endroit où il fallait l'ériger et les proportions qu'elle devait avoir. Les caciques d'Azcapozalco, de Coyohuacan, deXochirailco, de Tacuba, d'Ixtapalapan et de Tenayuca se mirent eux-mêmes à l'ouvrage avec tous les habitants de leurs villes respectives, de sorte qu'en très peu de temps ce travail, qui aurait nécessité des années, put être achevé. Cette digue avait plus de douze kilomètres de longueur et dix-neuf mètres de largeur.

De 1448 à 1452, il y eut quatre années de famine, causée par le manque de récolte, dû d'abord aux inondations, puis à la sécheresse. Le roi et les nobles ouvrirent leurs greniers au peuple et vendirent eux-mêmes une partie de leurs propriétés pour soulager la misère publique; mais ces ressources furent bientôt épuisées et Ton vit des familles entières vendre leur liberté, moyennant des vivres pour deux ou trois jours. Moctezuma fil alors une proclamation par

Inquelle il défendait aux femmes de se vendre au dessous de quatre cents mesures de maïs, et aux hommes à moins de cinq cents mesures; il permit, en outre, à la population d'émigrer dans d'autre pays pour ne pas mourir de faim. La majorité du peuple se vit obligée de se nourrir de poissons, d'herbes aquatiques et d'insectes, comme le firent les premiers Aztèques à leur arrivée dans la vallée.

L'année 1453, moins mauvaise que la précédente, et celle de 1454, exceptionnellement fertile, rétablirent parmi la population le bien-être fortement ébranlé par les inondations et la famine; une nouvelle épreuve ne les laissa pas jouir longtemps de l'abondance des fruits de la terre. Atonaltzin, puissant seigneur de la ville et de l'état de Coaixtlahuacan, dans la contrée des Mixtèques, maltraitait, on ne sait pourquoi, tous les Mexicains qui passaient sur son territoire. Moctezuma lui envoya une ambassade pour connaître la cause d'une telle hostilité et lui déclarer la guerre dans le cas où il ne reviendrait pas à de meilleurs sentiments.

Atonaltzin reçut les ambassadeurs avec mépris, et, faisant placer devant eux de grands trésors, il leur dit : — « Portez ceci à votre souverain, et dites-lui de juger par là de ce que me donnent mes vassaux et de l'amour qu'ils me portent ; j'accepte la guerre qui décidera si mes vassaux doivent payer un tribut au roi de Mexico ou si les Mexicains me le payeront. «—Lorsque Moctezuma connut cette réponse, il en fit part a ses alliés, et, sans perdre de temps, il envoya une forte armée contre Atonaltzin. Ce seigneur l'attendait sur la frontière et tomba sur les Mexicains avec une telle furie qu'il les mit en pleine déroute. Sa victoire augmenta son orgueil ; mais, prévoyant que les Mexicains reviendraient plus tard à la charge, il pria les Huexotzincas et les Tlaxcaltèques de venir à son aide; ceux-ci, jaloux de la prospérité des armes mexicaines s'empressèrent, de porter secours à leur voisin.

Moctezuma, désolé du fatal issu de cette guerre, rassembla de nouvelles troupes qu'il voulut commander lui-même avec

MONARCHIE AZTÈQUE

le concours de ses deux alliés. Il envahit la province de la Mixtèque, défit les Huexotzincas et les Tlaxcaltèques qui avaient assiégé Tlachquianchco, mis à mort la garnison mexicaine et réduit en esclavage les habitants; il détruisit l'armée d'Atonaltzin, fit prisonnier ce seigneur, s'empara de tous ses États, prit Tochtepec, Tzapotlan, Tototlan et Chinantla. Dans les deux années suivantes, il conquit également Cazamaloapan et Quauhtochco. La cause de cette dernière guerre fut la même que presque toutes les précédentes et celles qui suivirent; elle eut pour motif la mise 5 mort de quelques Mexicains par les habitants de ces villes, en temps de paix.

L'expédition, entreprise en 1457 contre Cuetlachtlan ou Cotaxta, fut encore plus remarquable. Cette province, colonisée par les Ulmèques, était très peuplée. Les habitants de Cotaxta, craignant la tempête qui les menaçait, Rallièrent aux Huexotzincas et aux Tlaxcaltèques humiliés de leur défaite et désirant se venger; les Cholultèques entrèrent également dans celte confédération. Les trois républiques envoyèrent à Cotaxta de nombreuses troupes pour attendre les Mexicains. Moctezuma, de son côté, rassembla la plus grande armée dont il put disposer et ses meilleurs soldats. Parmi les officiers Ton remarquait la fleur de la noblesse mexicaine, tépanèque et chichimèque, ainsi que les généraux Axayacatl, Ahuitzotl et Tizoc, tous trois frères et de la famille royale de Mexico. Les seigneurs de Colhuacan et de Tenayuca vinrent également prendre part à cette campagne, ainsi que Moquihuix, roi de Tlatelolco.

La nouvelle de la confédération des trois républiques ne parvint à Mexico qu'après le départ de l'armée, Moctezuma, en l'apprenant, envoya des courriers à ses généraux pour les faire revenir dans la capitale. A la suite d'une longue délibération dans laquelle fut disculée l'opportunité d'obéir aux ordres du souverain, les généraux se décidaient a contrecœur à revenir à Mexico, lorsque Moquihuix leur dit : — « Ceux qui ont le désir de tourner le dos a l'ennemi peu-

HISTOIRE DU MEXIQUB.

vent s'en retourner; quant à moi» je poursuivrai avec mes Tlatelolcos l'honneur de remporter la victoire. » Ces paroles émurent les généraux et leur firent prendre la résolution de continuer leur marche en avant. Les deux armées se battirent avec un tel acharnement qu'une seule bataille devait mettre au pouvoir des vainqueurs le pays des vaincus. Malgré des efforts prodigieux de courage et de valeur de la part des confédérés, ils furent écrasés par Moquihuix et ses alliés. Six mille deux cents prisonniers, plus tard sacrifiés à Mexico pour la dédicace du temple de Quaxicalco, destiné à conserver les cadavres des victimes et la conquête de toute la province qui fut incorporée à l'empire de Moctezuma : tels furent les résultats de cette guerre. La gloire d'une si brillante campagne revint principalement au roi de Tlatelolco. Une ode ou chanson mexicaine, faisant à ce sujet l'éloge de Moquihuix, fut composée a cette époque; le chevalier Boturini la retrouva et la mit dans sa précieuse collection de manuscrits mexicains.

Tant de succès n'intimidèrent pas les Chalquenos qui, chaque jour, se rendaient coupables d'injustes agressions contre les Mexicains; ils poussèrent leur témérité jusqu'à faire prisonnier le seigneur d'Ehecatepec, propre frère de Moctezuma. Désirant voir Chalco devenir rivale de Mexico, ils proposèrent à leur prisonnier de le faire roi ; mais celui-ci refusa constamment la couronne qu'on lui offrait. Ce refus obstiné ne découragea pas les Chalquenos qui le proclamèrent souverain de Chalco, malgré lui. Afin de donner plus de solennité à son avènement, ils plantèrent, au milieu de la place du marché, un grand arbre au sommet duquel se trouvait une petite plate-forme, construite pour y faire asseoir le roi, et permettre à la foule de le voir de plus loin et de mieux l'entendre.

Une fois installé sur ce trône trop élevé, le monarque improvisé prononça les paroles suivantes :

— «Vous savez, ô vaillants [Mexicains, que les Chalquenos veulent me couronner roi ; mais les dieux ne per-

MONARCHIE AZTÈQUE

mettent pas que je trahisse ma patrie; je désire enseigner à tous, par mon exemple, que la vie est moins appréciable que la fidélité. »

Sur ces mots il se précipita du haut de la plate-forme et se tua en tombant. Les Chalquenos furent tellement irrités de ce suicide, qui déjouait leurs projets, qu'ils se précipitèrent sur les Mexicains établis à Chalco ou de passage dans leur capitale et les massacrèrent sans exception.

Leur châtiment ne se fit pas attendre. Moctezuma rassembla de suite ses troupes, fit allumer des feux sur la cime des montagnes environnantes, en signal d'une guerre d'extermination, marcha lui-même sur Chalco, la prit d'assaut, massacra tous ceux qui résistaient, et mit la ville et les bourgs voisins au pillage. Quelques familles échappèrent au courroux des vainqueurs; les unes s'enfuirent dans les montagnes et se cachèrent dans les grottes, d'autres se réfugièrent à Huexotzinco ou bien à Atlixco; ceux que l'on épargna furent réduits en esclavage. Après le premier mouvement de colère, succéda la clémence, Moctezuma permit aux fugitifs de revenir et de s'établir à Tlalinalco, Amaquemecan, et dans d'autres localités proches du lac. Une partie du territoire fut distribuée aux capitaines de l'armée, l'autre revint à la couronne de Mexico. A la suite de celle expédition, les Mexicains firent la conquête de Tamazollan, Piaztlan, Xilotepec, Acatlan et d'autres provinces peu éloignées.

Moctezuma mourut l'an 1464, après un règne de vingthuit ans. Il avait reculé les bornes de son empire, à l'orient, jusqu'au golfe du Mexique; au sud-ouest, jusqu'au centre de la Mixteca; au sud, jusqu'à Chiapas; à l'occident, jusqu'à Toluca ; au nord-est, jusqu'au sein du pays des Otomites, et au nord jusqu'à l'extrémité de la vallée de Mexico. La guerre ne lui fit jamais oublier les intérêts politique et religieux de son peuple. Il publia de nouvelles lois ; il augmenta la splendeur de sa cour et de sa capitale ; il introduisit dans les solennités publiques un cérémonial inconnu de ses successeurs, et fit construire un temple im-

mense à Huitzilopochtli. Il était sobre et très sévère pour les ivrognes. Sa prudence, sa sagesse, son intégrité de mœurs et son amour pour la justice le firent aimer et craindre de ses sujets. Sa mort fut un deuil général; le peuple le pleura longtemps et lui fit des funérailles plus imposantes encore que celles qui avaient été faites pour Iztcoatl. Son nom, devenu traditionnel, rappelle la plus glorieuse époque de l'empire mexicain.

Avant de mourir, il avait convoqué la noblesse, pour l'exhorter à la concorde, et les électeurs, pour les prier de nommer Àxayacatl comme son successeur, le considérant plus capable que les autres princes de développer les institutions mexicaines et d'augmenter la splendeur de l'empire. Soit par déférence pour le choix de Moctezuma, soit que les électeurs reconnussent eux-mêmes le mérite du prince désigné pour le trône, il fut préféré à son frère aîné Tizoc. Axayacatl descendait de Tezozomoc, frère d'Acamapitzin et des trois souverains qui précédèrent Moctezuma. Après son élection, il partit pour la province de Tehuantepec, dans le but de se procurer les prisonniers qui devaient être sacrifiés, selon la coutume mexicaine, le jour du couronnement.

Les habitants de Tehuantepec se défendirent avec énergie. Axayacatl, qui commandait son armée, simula la fuite pour attirer l'ennemi dans une embuscade; ce stratagème lui réussit à merveille. Ses adversaires tombèrent dans le piège préparé; attaqués ensuite de tous côtés, il s'en fit un grand carnage; beaucoup se sauvèrent jusque dans la ville même de Tehuantepec , où les Mexicains entrèrent avec eux. Axayacatl profita de cette victoire pour aller à Coalulco, port très fréquenté depuis par les navires espagnols, puis il revint à Mexico, chargé de dépouilles et ramenant un grand nombre de prisonniers.

Ce souverain s'occupa, plus que ses prédécesseurs, d'étendre ses conquêtes. Il reprit, en 1467, Cotaxta et Tochtepec, qui s'étaient révoltées. L'année suivante, il remporta des avantages considérables sur les habitants d'Atlixco et

MONARCUIE AZTÈQUE.

d'Huexotzinco. A la suite de cette campagne, il firconstruire un temple appelé Goatian. Les Tlatelolcos, toujours jaloux de ce que faisaient leurs voisins, en construisirent un semblable nommé Coaxolotl. En 1469, Totoquihuatzin , premier roi de Tacuba, mourut, après avoir gouverné son petit royaume pendant quarante ans et s'être montré l'allié le plus fidèle des rois de Mexico. Son fils Ghimalpococa lui succéda et, comme son père , il se montra sans cesse un modèle de valeur et de fidélité.

Les Mexicains et les Chichimèques firent une perte bien plus grande dans la personne de Nezahualcoyotl qui mourut en 1470. Ce prince, un des héros les plus remarquables de l'ancien continent, était doué d'un courage qu'il poussait jusqu'à la témérité; sa force d'âme, son intelligence et sa bravoure l'ont rendu célèbre parmi tous les peuples du Mexique; pendant les treize années qu'il se vit privé de la couronne et persécuté par le tyran d'Âzcapozalco, il montra beaucoup de constance et d'habileté. Inflexible dans la justice, il sut corriger les Chichimèques des vices qu'ils avaient acquis sous la domination de l'usurpateur. Il publia quatrevingt lois compilées et traduites plus tard par son descendant Ixtlilxochitl, dans son histoire des Chichimèques, et qui révèlent un esprit vraiment supérieur. Il ordonna qu'aucune cause civile ou criminelle ne restât plus de quatre-vingts jours, — quatre mois mexicains — sans être jugée. Une assemblée générale des juges et des accusés avait lieu dans son palais, le dernier jour de chacune de ces périodes, pour terminer les causes qui n'avaient pas été résolues pendant les soixante-dix-neuf jours écoulés. Les coupables étaient alors immédiatement punis et les autres renvoyés. Si l'on en croit les manuscrits chichimèques, il fil mettre à mort quatre de ses fils convaincus d'inceste. C'est ainsi qu'il faisait respecter les lois et la justice, sans ces retards qui la discréditent parfois, et sans considération pour les personnes.

Comme le vol était sévèrement puni et qu'il suffisait de

82 HISTOIRB DU MEXIQUE.

voler sept mesures de maïs pour encourir la peine capitale, il fit semer du maïs de chaque côté des routes, afin que les pauvres pussent en profiler, sans tomber sous la rigueur des lois. Il dépensait une grande partie de ses revenus à soulager les malheureux, les vieillards, les veuves et les infirmes. Il prit des mesures très sévères pour prévenir le déboisement des montagnes. Dans l'intention d'empêcher les fonctionnaires, les juges et les officiers de se laisser corrompre par les besoins de la vie, il les faisait habiller, nourrir, entretenir aux frais de l'État, selon leur rang.

Ses largesses et ses aumônes étaient si considérables qu'il faut les voir enregistrées dans les manuscrits mexicains pour y croire. Grâce à ces libéralités, voici ce que dépensait annuellement ce souverain , en denrées mesurées par fane g as, — mesure équivalant à cent livres espagnoles : maïs 4,900,300 fanegas; cacao, 2,744,000 fanegas; piment ordinaire et tomates, 3,200 fanegas; chiltepin — petit piment très fort — 240 fanegas; sel, 1,300 fanegas; dindes, 8,000. La quantité de haricots, des autres légumes et du gibier dont la consommation était immense, n'est point indiquée dans les manuscrits d'où sont extraits ces détails. L'Ânahuac n'étant pas propice à la culture du cacao, les Mexicains le faisaient venir des terres chaudes.

Nezahualcoyotl était très versé dans les arts et les sciences de cette époque; il excellait surtout dans la poésie ; ses soixante et dix hymnes en l'honneur du Créateur du ciel et de la terre, ainsi que ses élégies acquirent une juste célébrité , même parmi les Espagnols du seizième siècle. Deux de ses odes, traduites en castillan par l'historien Ixtlilxochitl, ont été conservées jusqu'à nos jours. Il était principalement renommé par ses rares connaissances eu botanique, en histoire naturelle et en astronomie. Son esprit d'analyse et ses études variées lui firent mépriser le culte des idoles qu'il pratiquait néanmoins en public, pour ne pas se mettre en opposition avec les sentiments du peuple et de ses ancêtres. En secret il enseignait à ses fils

MONARCHIE AZTÈQUE. 83

le culte du « Créateur du ciel, » sur la nature duquel il n'a pourtant laissé aucun écrit. Il fit construire, en l'honneur de cette divinité, une tour à neuf étages, dont le dernier était peint en bleu avec des moulures d'or, et servait de résidence à des hommes chargés de frapper à de certaines heures du jour sur des plaques de métal pour l'avertir qu'il fallait s'incliner et prier le créateur.

Texcoco devint, sous l'impulsion de cet empereur, le centre des arts et des sciences du plateau de l'Anahuac ; on y parlait le mexicain avec plus de perfection que partout ailleurs; on y voyait le plus grand nombre de poètes, d'historiens, d'orateurs, de peintres et les ouvriers les plus habiles. Cette villedevintrAthènesduMexique.commeNezahualcoyotl en était le Solon.

Pendant sa dernière maladie il fit venir ses enfants et choisit Nezahualpilli pour lui succéder. Ce prince, le plus jeune de tous, fut préféré non seulement parce qu'il était fils de l'impératrice Matlacihuatzin, mais encore à cause de ses talents. Le vieux monarque lui recommanda l'amour de ses frères, de la justice, et le soin de ses sujets; il chargea son fils aîné Acapipioltzin d'aider son jeune frère de ses conseils. Il les pria tous de cacher sa mort le plus longtemps possible, jusqu'à ce que Nezahualpilli fût assuré de la possession pacifique de la couronne. Les princes reçurent les derniers conseils deleur père, avec des larmes dans les yeux, puis étant entrés dans la salle d'audience où la noblesse les attendait, Acapipioltzin déclara que le souverain, allant faire un long voyage, désirait avant de partir nommer son successeur et qu'il avait choisi Nezahualpilli pour occuper le trône. Ce prince fut alors acclamé empereur et tous les assistants lui jurèrent aussitôt obéissance et fidélité. Nezahualcoyotl mourut le lendemain, dans la quarantième année de son règne, âgé d'environ quatre-vingts ans.

Peu de temps après l'avènement de Nezahualpilli, les Mexicains eurent la guerre avec leurs voisins et rivaux, les Tlatelolcos. Moquihuix, envieux comme son peuple de la

84 HISTOIRB DU MEXIQUE.

gloire dont jouissait Mexico, cherchait à l'obscurcir par toutes sortes de moyens. Marié à la sœur du roi Axayacatl, qu'il avait reçue des mains de Moctezuma pour prix de sa fameuse victoire à Cotaxta, il lui faisait constamment part de ses sentiments de jalousie qui ranimaient contre son beau-frère. Il contracta des alliances secrètes avec les populations mécontentes de vivre sous le joug des Mexicains. Enfin, il fut convenu entre les alliés que les Tlatelolcos attaqueraient les Mexicains de front, tandis que les habitants de Chalco, de Xilotepec, de Toltitlan, de Tenayuca, de Mexicalizinco, de Huilzilopochco. de Xochimilco, de Cuillahuac et de Mizquic les prendraient par derrière; ceux de Quanhpan ainsi que les Huexolzincas et les Mailazincas devaient s'incorporer avec les Tlatelolcos pour défendre la ville.

Moquihuix convoqua les chefs de l'armée pour les encourager à bien se battre; Poyahuitl, vieux prêtre, fit laver l'autel des sacrifices et donna celle eau, rougie par le sang humain, à boire aux capitaines pour leur donner plus de bravoure dans le combat. La reine, maltraitée par son époux et craignant les conséquences de cette guerre, se réfugia auprès de son frère à Mexico, avec quatre de ses fils. Xiloman, seigneur de Colhuacan, envoya des ambassadeurs à Moquihuix lui dire qu'il désirait attaquer les Mexicains avant la bataille, puis feindre une retraite, afin que les Tlatelolcos puissent les battre dehors de Mexico.

Le surlendemain de celle ambassades le Tlatelolcos, commencèrent le siège de Mexico. Au plus fort de la mêlée, Xiloman vint avec ses Colhuas, mais voyant que Moquihuix n'avait pas suivi ses conseils, il se relira sans se battre. La bataille dura toute la journée avec un égal acharnement de part et d'autre; les combattants se firent réciproquement quelques prisonniers qui furent aussitôt sacrifiés. La nuit mit un terme à la lutte; Àxayacatl en profila pour distribuer ses troupes sur les chemins qui conduisaient à Tlatelolco, avec ordre de marcher au point du jour sur la place du

MONARCHIE AZTEQUE.

marché de cette ville. Les Tlalelolcos se voyant attaqués à cette heure matinale de tous les côtés, se retirèrent sur cette place pour y concentrer toutes leurs forces et pouvoir mieux résister; mais ce fut une faute; cet encombrement paralysa leurs coups, très peu d'entre eux ne purent faire usage de leurs armes. Ils tombaient percés de flèches, blessés ou tués par les casse -têtes, en murmurant des paroles d'indignation contre iMoquihuix qui cherchait du haut du temple à les encourager du geste et de la voix. Les Mexicains avançaient toujours vers ce temple, se frayant un passage à travers les morts et les mourants. Le capitaine Quetzalhua arriva même jusqu'au roi et le précipita du haut en bas de la dernière terrasse; des soldats prirent alors le cadavre royal et le portèrent à Axayacatl qui lui ouvrit la poitrine et lui enleva le cœur.

Ainsi mourut Moquihuix. Avec lui s'éteignit la petite monarchie deTlatelolco qui fut gouvernée par quatre rois, dans l'espace de cent dix-huit ans. La mort de ce souverain entraîna la soumission de ses sujets. Depuis cette conquête, les deux villes furent réunies, et Tlatelolco devint, pour ainsi dire, un faubourg de Mexico. Axayacatl punit du dernier supplice Ehecatzitzimitl et Poyahuitl, pour avoir poussé le plus vivement les Tlatelolcos, leurs compatriotes, à la guerre; peu de temps après, il lit également mourir les seigneurs de Xochimilco, Cuitlahuac, Huitzilopocheo et de Colhuacan pour s'être alliés aux troupes ennemies. On ne sait si les autres seigneurs prirent part à cette campagne, où s'ils rebroussèrent chemin en apprenant la chute de Tlatelolco.

Axayacatl déclara la guerre ensuite aux Matlatzincas, dont il avait à se plaindre. Cette nation puissante, établie dans la vallée de Toluca au sud de celle de Mexico, n'avait jamais été soumise aux Mexicains. Axayacatl envahit leur territoire avec ses deux rois alliés, prit, en route, Atlapolco et Xalatlauheo, s'empara de To^ca, Tenauco, Tzinancatepec, Metepec, Calimaya et plusieurs autres villes du sud de la vallée

qui devinrent tributaires de la couronne mexicaine. il revint une seconde fois dans cette province et fit la conquête du nord de la vallée. A Xiquipilco, une des plus importantes villes otomites de ce district, gouvernait Tlilcuezpalin, seigneur renommé par son courage et sa force prodigieuse. Axayacutl le chercha longtemps pour se battre avec lui pendant la bataille qui se livra sous les murs de Xiquipilco. Ce combat singulier ne lui réussit guère, car il y reçut une grave blessure à la cuisse; deuxaulres chefs otomites le terrassèrent et faillirent le faire prisonnier; mais il fut sauvé de ce danger par de jeunes guerriers qui se dévouèrent pour leur roi. La victoire resta pourtant du côté des Mexicains qui firent près de douze mille prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Tlilcuezpalin et les deux chefs dont je viens de parler. Cette campagne amena la conquête de Xiquipilco, Xocotitlan, Atlacomolco et de toutes les autres villes de la vallée d'Ixtahuacan.

Aussitôt qu'Axayacatl se vit guéri de la blessure qui le laissa boiteux le reste de sa vie, il donna aux rois alliés et aux magnats mexicains un grand banquet, pendant lequel il fit mourir sous leurs yeux Tlilcuezpalin et les deux chefs qui l'avaient si rudement traité. Dans les dernières années de son règne, trouvant son empire trop resserré du côté de l'occident, il retraversa la province de Toluca et s'en alla conquérir Tochpan et Tlaximaloyan qui devinrent dès lors les frontières du Michoaean et de l'empire mexicain. Retournant ensuite au levant, il s'empara d'Ocuilla et de Malacatepec ; mais la mort interrompit le cours de ses triomphes en 4477, la treizième année de son règne. Il (ut guerrier vaillant et souverain sévère contre les transgresseurs des lois. Il eut de plusieurs femmes un très grand nombre d'enfants, parmi lesquels Moctezuma II devint le plus célèbre de tous.

Axayacatl eut pour successeur Tizoc, son frère aîné, qui avait les fonctions de général suprême de l'armée. Son règne fut obscur et court; on ne sait dans quel pays il porta

MONARCUIE AZTÉQDB. 87

la guerre pour se procurer les prisonniers qui devaient être sacrifiés le jour de son couronnement. Dans le dixième tableau hiéroglyphique de la collection Mendoza, on trouve, pourtant, quatorze villes soumises par Tizoc, et dont les principales sont Tesacic et Toluca qui, s'étant révoltées, durent être reconquises, Chillan et Yancuillan dans la Mixtèque, Mazatlan, Tlapa et Tamapachco.

Sous le règne de Tizoc, la guerre éclata entre les Texcocanos — Chichimèques de Tescoco — et h s Huexotzincas, par l'ambition des frères de Nezahualpilli. Dans les» commencements, ces princes parurent résignés au choix de leur père pour la succession à la couronne, mais ne pouvant souffrir de se voir gouvernés par le plus jeune, ils conspirèrent contre lui. Ils s'adressèrent d'abord aux Chalquenos, toujours prêts à se révolter, puis aux Huexotzincas qui se mirent immédiatement en devoir d'attaquer les Texcocanos. Le général huexotzinca avait donné à ses troupes le signalement de Nezahualpilli pour diriger tous leurs coups contre lui ; mais ce souverain ayant été averti de ce complot, changea ses insignes et ses vêtements, avant la bataille, avec un de ses capitaines qui, pris pour le roi, fut massacré dès le début de l'action. Nezahualpilli chargea lui-même le général huexotzinca et le tua de sa propre main, non sans avoir risqué sa vie vingt fois. Les Texcocanos, ignorant le changement de costume de leur empereur, commençaient à battre en retraite, lorsque celui-ci se fit reconnaître et changea leurcrainle en une telle fureur, que l'ennemi fut mis en pièce et la ville de Huexotzinco prise et saccagée. Les Texcocanos revinrent chargés de dépouilles, et perpétuèrent le souvenir de cette victoire par la construction d'un nouveau palais. Quant aux princes, auteurs de la conspiration, on ne sait s'ils périrent dans la mêlée, où s'ils échappèrent par la fuite au châtiment qui les attendait.

Nezahualpilli avait déjà plusieurs femmes de très nobles maisons, mais aucune ne portait le titre d'impératrice; il réservait cet honneur à la femme de la famille royale de

Mexico qu'il désirait épouser. Tizoc lui donna l'une de ses nièces, fille de Tzotzocatzin, et le mariage se célébra à Texcoco avec la solennité habituelle. Cette princesse avait une sœur appelée Xocotzin, d'une beauté remarquable, et qu'elle aimait au point de ne pouvoir la quitter; elle obtint de son père la permission de l'emmener avec elle L'empereur ne put voir sa belle-sœur, sans en être épris; il résolut de l'épouser et de lui donner également le titre de souveraine. Ces secondes noces, disent les historiens, furent les plus belles qui se.virent jamais dans la capitale de l'empire. De la première, il eut un fils nommé Cacamatzin; de la seconde, il eut Huexotzincatzin, Coanacotzin et Ixtlilxochitl, dont je parlerai bientôt.

Tandis que Nezahualpilli cherchait ainsi à multiplier sa race, a jouir de la paix qu'il devait à sa sagesse, Tizoc fut assassiné par deux de ses feudataires, Techotlaya, seigneur d'Ixtapalapan, et Maxtlaton, seigneur de Tlachco. Les historiens ne s'accordent pas sur la manière dont s'accomplit ce crime ; les uns disent que ce fut au moyen d'enchantements et de sortilèges, d'autres afïlrmcnt qu'on l'empoisonna. Quoi qu'il en soit, Tizoc mourut la cinquième année de son règne, c'est à dire, en 1482. La puissance et la fortune des rois de Mexico étaient immenses à celte époque; Tizoc voulut en profiter pour faire construire le plus grand temple de tout le Mexique. A cet effet, il rassembla les matériaux et fit même commencer l'édifice, mais la mort le surprit aux débuts de son entreprise.

Les Mexicains, sachant que leur roi n'avait pas succombé à une mort naturelle, désirèrent le venger avant d'élire son successeur. Ils eurent bientôt découvert les coupables et les sacrifièrent à leur courroux sur la grande place de Mexico, en présence des souverains alliés et de la noblesse mexicaine et texcocarïa. Ils prirent ensuite pour les gouverner, Abuitzotl, frère de ses deux prédécesseurs, et, comme eux général de l'armée; car, depuis Chimalpopoca, ils avaient pris l'habitude de ne pas élire les princes qui n'avaient point

MONARCHIE AZTÈQUE. 89

occupé cette charge, disant qu'avant d'être chef d'une pareille nation, il fallait avoir donné des preuves de sa bravoure, et qu'en commandant les troupes, on apprenait à gouverner un royaume.

Un des premiers soins du nouveau monarque fut de continuer et d'achever le temple commencé par Tizoc; il y fit travailler un nombre si considérable d'ouvriers que l'édifice fut terminé au bout de quatre ans. Pendant des quatre années, Ahuitzotl guerroya contre les Mazahuas, à l'ouest de Mexico, qui s'étaient révoltés contre la couronne de Tacuba ; il envahit également le pays des Zapotèques, jusqu'à quatre cents kilomètres au sud de sa capitale, et réservait tous les prisonniers qu'il faisait, pour la dédicace du temple. Ahuitzoil invita à cette solennité les deux souverains alliés et toute la noblesse des deux empires. Certains auteurs font monter à six millions le nombre d'individus accourus à cette sanglante cérémonie qui dura quatre jours. Ce chiffre est sans doute exagéré/ invraisemblable même, mais non pas impossible, quand on réfléchit à l'immense population qui pullulait alors sur la terre d'Anahuac,et à l'attrait que devait avoir pour ces peuples un spectacle comme celui-là. Quant au chiffre des vietimes sacrifiées pendant ces quatre jours, il est aussi controversé ; Torquemada le porte à 72,340 ; d'autres écrivains le réduisent à 64,070. Les prisonniers étaient placés sur deux files, occupant chacune deux à trois kilomètres des chaussées de Tacuba et d'Ixtapalapan, et qui se terminaient au temple, où les victimes étaient égorgées. La file d'Ixtapalapan commençait à l'endroit appelé depuis Malcuitlapilco, c'est à dire la pointe, l'extrémité de ligne des prisonniers. Cette horrible hécatombe eut lieu l'an 1486. Cette même année, Mozauhqui, seigneur de Xalatlauhco fit pareillement la dédicace d'un autre temple qui cof<la la vie à des milliers de prisonniers sacrifiés de la même manière. En étudiant l'histoire de ce malheureux pays, on dirait que les Mexicains ont toujours considéré l'existence humaine comme chose de peu de valeur.

L'année 1487 vit mourir Chimalpopoca, roi de Tacuba, auquel succéda Tetoquihualzin II. Ahuitzotl, passionné pour le*» combats et peu partisan de la paix» déclara la guerre aux habitants de Cozcaquauhtenanco , qu'il traita cruellement pour avoir eu de la peine à les soumettre. Puis, il marcha contre Quauhila et d'autres provinces très peuplées qu'il soumît à son obéissance. Dans cette dernière campagne, Moctezuma, fils d'Axayacatl et successeur d'Ahuitzotl, se signala par son courage et sa valeur. Peu de temps après, les Mexicains et les Texcocanos firent une nouvelle excursion contre les Huexotzincas, on ne sait à propos de quoi, mais pendant laquelle se signalèrent aussi Tezcatzin , frère de Moctezuma, et Tliltototl, noble officier mexicain, devenu plus tard général de l'armée. A la suite de cette expédition, Ahuitzotl fit la dédicace d'un nouveau temple ; on y sacrifia les prisonniers faits depuis 1486; mais la fête fut troublée par l'incendie du temple de Tlillan.

Ce monarque passa tout le temps de son règne à guerroyer jusqu'en 1496, époque à laquelle il envahit la province d'Allixco. L'arrivée de ses troupes Tut tellement inattendue que lesailixqueîîos ne s'en aperçurent qu'en voyant l'ennemi chez eux. Ils se mirent aussitôt en mesure de repousser l'invasion, mais leurs forces étant insuffisantes, ils envoyèrent demander des secours aux Huexotzincas. Lorsque les ambassadeurs atlixquenos arrivèrent à Huexotzinco, Toltecatl, fameux capitaine renommé par sa force surnaturelle et son grand courage, jouait à la paume. Dès qu'il apprit la nouvelle de l'invasion mexicaine, il interrompit son jeu, leva quelques troupes à la hâte et marcha contre les envahisseurs sans vouloir s'armer en aucune manière, pour montrer son mépris à leur égard. A la première bataille qu'il livra, il assomma, d'un coup de poing, un officier mexicain, lui prit ses armes et s'en servit pour frapper l'ennemi dont il fit un carnage épouvantable. Les Mexicains furent vaincus cette fois et obligés de fuir honteusement a Mexico*

Les Huexotzincas pour récompenser la bravoure de Tolte-

IfOiNARCHIE AZTÈQUE. 9t

ca,tl% le. firent chef de leur république, toujours insoumise à l'empire mexicain, et ne se reconnaissant sa vassale que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement. Ces guerres sans cesse- renouvelées prouvent, du reste, que les conquêtes des Mexicains n étaient jamais très solides, sauf quelques exceptions, et que les pays conquis se révoltaient toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion. Toltecatl accepta les fonctions qu'on lui offrait, mais à peine une année s'était-elle écoulée qu'il se vit obligé de les abandonner et même de s'expatrier. Les prêtres et les employés au culte des dieux, abusant de leur autorité, entraient dans les maisons particulières, prenaient le maïs, les dindes qu'ils y trouvaient et commettaient toutes sortes d'excès. Toltecatl voulut s'opposer à ces abqs; alors les prêtres conspirèrent contre lui. Une partie du peuple se rangea du côté de son chef, l'autre partie prit fait et cause pour leurs ministres et la guerre civile éclata. Toltecatl, fatigué de gouverner un peuple si peu docile, s'éloigna de Huexotzinco avec quelques nobles et se rendit à Tlalmanalco. Le gouverneur de cette ville avertit immédiatement Ahuitzoll de l'arrivée des fugitifs; le roi les fit mettre à mort et renvoya les cadavres à Huexotzinco pour intimider les rebelles.

En |496, Ahuitzotl , trouvant que l'eau n'était pas assez abondante à Mexico, voulut l'augmenter par celle de la source de Huitzilopochco, dont se servaient les habitants de Coyohuacan. Dans ce but, il fil venir Tzotzomalzin, seigneur de cette ville, pour lui donner des ordres à ce sujet. Tzotzoinatzin lui répondit que les eaux de cette source ne coulaient pas régulièrement, que parfois elles faisaient défaut, et que d'aulçes fois elles coulaient en telle abondance qu'elles pourraient occasionner des désastres dans la capitale. Ahuitzoll, croyant que Tzolzomatzin cherchait un prétexte pour ne pas faire ce qu'on lui demandait, insista; mais, voyant que ce seigneur était immuable dans son opinion, il le congédia, puis le fit tuer. N'abandonnant pas pour cela son projet, il commanda la construction immédiate d'un immense aque-

WSTOIRE DU MEXIQUE.

duc qui devait transporter l'eau de Coyohuacan à Mexico. L'inauguration de cet édifice se fit avec beaucoup de cérémonies, et, si l'on en croit le P. Acosta, la peinture hiéroglyphique qui la représente doit se trouver à la bibliothèque du Vatican. Le grand-prétre, vétu comme Chalchihuillicuè, déesse des eaux, ouvrait la marche du cortège ; d'autres prêtres le suivaient, sonnant des instruments de musique, encensant l'aqueduc et l'aspergeant avec le sang de cailles et d'autres oiseaux tués à cet effet ; une multitude d'hommes et de femmes accompagnaient le cortège sacerdotal et le saluait de ses acclamations.

La joie du peuple fut de courte durée. Les pluies ayant été considérables cette année, le lac de Texcoco déborda et, les eaux de l'aqueduc aidant, la ville fut inondée. Beaucoup de maisons s'écroulèrent et les communications ne se firent plus qu'en canots. Ahuilzotl se trouvant un jour dans un appartement au bas de son palais, l'eau entra tout à coup en si grande quantité dans sa chambre que, pour ne pas être noyé, il sortit brusquement, donna de la tête contre la porte, avec violence, et se fit une blessure des suites de laquelle il mourut plus tard. Après l'inondation, les Mexicains eurent à souffrir de la famine, les récoltes ayant été pourries par l'eau, et le terrain, trop détrempé, ayant gâté les nouvelles semences. En 1499, on découvrit dans les environs de Mexico une carrière de tetzoutli, sorte de pierre poreuse, qui servit depuis à la construction des temples et même des maisons; on mit à bas tous les édifices qui menaçaient ruine pour les reconstruire d'une manière solide en tetzontli.

Les deux dernières années du règne d'Ahuitzotl se passèrent en combats incessants du côté d'Amatlan, de Xaltepec, de Tehuantepec, de Huexotla, etc. Tliltocotl, général mexicain, porta ses armes victorieuses jusque dans le Guatemala; on sait qu'il y fit des prodiges de valeur, mais on en ignore les résultats. Enfin, l'an 1502, après un règne de vingt ans, Ahuilzotl mourut laissant aux Mexicains presque tout le territoire qu'ils occupaient lors de l'arrivée des Espa-

MONARCHIE AZTÈQUE

gnols. Outre son courage proverbial, il possédait deux qualités qui le rendirent célèbre : la magnificence et la libéralité. Il embellit sa capitale, déjà considérée comme la plus belle ville du Mexique. Quand il recevait les tributs des populations conquises, il réunissait le peuple en certains endroits de la ville, et distribuait de ses propres mains des secours et des vêtements aux malheureux. Il récompensait avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et des plumes rares, ceux qui se distinguaient dans les batailles ou l'administration. Ses qualités furent obscurcies par son horreur de la paix, son amour de la guerre, ses vices et sa cruauté. Il aimait la musique au point de lui sacrifier un temps considérable, au préjudice des affaires publiques. Croyant que plus un souverain possédait de femmes, plus il manifestait sa grandeur et son autorité, il voulut en avoir encore plus que ses prédécesseurs qui, pourtant, en possédaient un assez grand nombre.

Après les funérailles d'Ahuilzotl, célébrées avec la pompe accoutumée, on s'occupa de l'élection du nouveau souverain. Aucun frère des rois précédents ne vivait alors, mais les neveux ne manquaient pas au royal défunt, pour le remplacer sur le trône, selon les lois de succession. Parmi les fils d'Axayacatl on remarquait principalement Mocti zuma, Cuitlahuac, Matlatzincatl, Pinahuitzin, Ocepaetieatzin, et du roi Tizoc il yen avait également plusieurs parmi lesquels il faut citer Imactlacuiyaizin,^t Tepehualzin. Moctezuma fut choisi entre tous ces princes, et pour le distinguer de son homonyme Moctezuma Ier, on lui donna le surnom de Xocoyotzin, c'est à dire le jeune.

Moctezuma II était, à la fois, un vaillant général et un prêtre fort respecté par sa gravité, sa circonspection et son esprit religieux. Taciturne et réservé, ses paroles produisaient toujours une grande impression dans les conseils. Aussitôt que les rois alliés furent avertis de cette élection, ils vinrent la sanctionner et complimenter le monarque. Celui-ci, en apprenant son élévation au trône, se retira dans

94 HISTOIRB DU MBXLQUB.

le temple, comme pour protester contre un si grand honneur. La noblesse alla l'y chercher et le trouva, dit-on, balayant le parvis. Les cérémonies de la prestation du serment d'obéissance et de fidélité terminées, Moctezuraa reçut les félicitations des orateurs et des rois. La harangue de Nezahualpilli, empereur desChichimèques, conservée jusqu'à nos jours dans les manuscrits mexicains, fait allusion aux études astronomiques et astrologiques qui avaient également donné une grande notoriété a Moctezuma. Voici ce discours :

— « Le bonheur de la monarchie mexicaine se manifeste dans votre élection et les applaudissements avec lesquels elle a été accueillie par tous. On a certainement raison de s'en réjouir, parce que l'empire du Mexique s'est élevé à une telle hauteur, que pour supporter un tel poids, il ne faut pas avoir une force moins grande, un cœur moins invincible, une sagesse moindre que celle que nous admirons en vous. Je vois clairement combien est immense l'amour que le Dieu tout-puissant porte à cette nation, pour lui avoir (ait ainsi choisir le souverain qui lui convenait le mieux. Qui pourrait s'imaginer que celui qui a approfondi les choses du ciel ne connaîtra pas, étant roi, les choses de la terre qui pourront donner la félicité à ses vassaux? que celui qui a révélé tant de fois la grandeur de son âme ne la révélera pas encore, maintenant qu'elle est plus nécessaire que jamais ? Qui pourrait croire que celui qui a montré tant de bravoure et de sagesse manquerait de soutenir la veuve et l'orphelin? L'empire mexicain est arrivé sans doute au faîte de l'autorité, puisque le créateur du ciel vous en a tant communiqué que vous inspirez le respect à tous ceux qui vous admirent. Réjouis-toi donc, ô terre heureuse, puisque tu as pour défenseur un pareil prince, dont la bonté le rendra le père et le frère de ses vassaux. Tu as, en effet, un monarque qui ne profitera pas de sa position pour s'abandonner à la mollesse, aux occupations frivoles et aux plaisirs; car, dans le plus doux repos, son cœur l'inquiétera ; le soin qu'il aura de toi l'éveillera; il ne songera qu'à ton bonheur. Et vous, très

MONARCHIE ÀZTÊQUB.

noble prince et très puissant seigneur, prenez courage, espérez que le créateur du ciel qui vous a élevé à une si haute dignité vous donnera les forces pour remplir les obligations qui lui sont inhérentes. Celui qui a été si libéral envers vous jusqu'à présent ne vous refusera pas ses précieux dons après vous avoir fait monter au trône sur lequel je vous pronostique bien des années très heureuses. »

Moctezuma voulutrépondre, mais, par trois fois, les larmes d'attendrissement qu'il répandait l'en empêchèrent ; pourtant, il finit par remercier l'impérial orateur des éloges qu'il lui avait décernés; il se déclara de nouveau indigne du trône; puis, l'audience achevée, il alla se renfermer dans le temple où il jeûna quatre jours et revint ensuite à son palais prendre possession du pouvoir. Les Àtlixquenos s'étant révoltés peu de jours avant son élection, ce fut contre eux qu'il porta ses armes pour se procurer les prisonniers qui devaient être sacrifiés à son couronnement. Les fêtes données à propos de cette cérémonie, accompagnée de jeux, de danses, de représentations théâtrales, furent si brillantes, l'abondance et la richesse des tributs, envoyés des différentes provinces de l'empire, furent si considérables que des étrangers, qu'on n'avait jamais vus a Mexico, vinrent y assister, ainsi que des ennemis mêmes des Mexicains, tels que les Tlaxcaltèques et des habitanlsdu Michoacan. Moctezuma les reçut avec distinction et leur offrit l'hospitalité avec toute la générosité qui le caractérisait.

A peine commença-t-il à faire usage de son autorité qu'il m;inift sta un immense orgueil, jusqu'alors caché sous les apparences de la plus profonde humilité. Ses prédécesseurs avaient eu la sage coutume de donner les emplois et toutes les fonctions publiques à ceux qui s'en montraient les plus dignes par leur aptitude, leurs qualités et leurs vertus, sans enir compte du pacte nouveau sous le règne d'Iztcoatl entre la noblessse et le peuple. Moctezuma, professant un souverain mépris pour les plébéiens, leur enleva les emploisqu'ils occupaient à la cour, comme dans la capitale, et les déclara

OISTOIRE DU MEXIQUE.

incapables d'exercer à l'avenir aucune fonction publique ou seulement honorable.

Il confia !e service de son palais uniquement à des nobles et de grands personnages. Indépendamment de ceux qui vivaient dans son palais même, chaque matin six cents seigneurs venaient lui faire leur cour et restaient dans une antichambre, parlant bas, attendant les ordres du souverain. Les domestiques de ces seigneurs étaient en si grand nombre qu'ils remplissaient les trois vastes cours de sa résidence ordinaire et les rues adjacentes. Celui des femmes de Moctezuma, les dames d'honneur, les femmes de service et les esclaves, n'était guère moins considérable; enfermées dans une sorte de harem, de nobles matrones veillaient sur leur conduite. Les unes partageaient la couche du monarque, d'autres servaient à récompenser le dévouaient de ses vassaux. Tous les feudataires venaient résider, pendant quelques mois, dans la capitale et laissaient, avant de retourner dans leurs États, des fils ou des frères comme otages et garanties de leur fidélité.

Personne ne pouvait se présenter devant le souverain revêtu d'habits somptueux et sans déposer ses chaussures à la porte de la salle d'audience. Les grands seigneurs se dépouillaient de leurs riches vêtements ou les couvraient d'une tunique fort simple, avant d'entrer dans la salle du trône, pour témoigner de leur humble respect. En se présentant à Moctezuma, ils faisaient trois profondes inclinations, disant, à la première : tlatouni — seigneur; — à la seconde, notlatocatzin — mon seigneur; — à la troisième, hueitlatoani — grand seigneur. Ils parlaient à voix basse, la tête inclinée, et recevaient la réponse du souverain par l'entremise des secrétaires.

Moctezuma mangeait dans la salle des audiences, assis sur un petit tabouret, devant une sorte de matelas qui lui servait de table. Le linge de service, nappes et serviettes étaient en coton très fin et très blanc; les plats et les assiettes étaient de la faïence la plus fine de Cholula. Tous

MONARCHIE AZTÈQUE. 97

ces objets ne lui servaient qu'une fois; il les donnait à ses gentilshommes aussitôt après ses repas. Les tasses dans lesquelles il prenait le chocolat et autres boissons faites avec du cacao étaient en or ou en beaux coquillages. Il avait également de la vaisselle d'or, mais il ne s'en servait que dans le temple, à certaines fêtes. Trois ou quatre cents jeunes gens, disent les historiens, présentaient à Moctezuma, au moment où il allait se mettre à table, des plats de viande, de gibiers, de poissons et de légumes, chaque plat ayant au dessous sa chaufferette pour l'empêcher de se refroidir; le roi désignait avec une canne les mets qu'il préférait, et les autres se distribuaient immédiatement aux nobles qui attendaient dans l'antichambre. Avant de s'asseoir, quatre des plus jolies femmes de son harem lui donnaient de l'eau pour se laver les mains, puis elles se tenaient debout avec six des principaux ministres et le majordome, pendant le repas, auquel personne autre ne pouvait assister. La salle une fois fermée, pour qu'on ne vît pas le roi manger, les quatre femmes et le majordome servaient Moctezuma. Souvent il se divertissait pendant ses repas, en se faisant donner des concerts d'instruments de musique ou par les conversations burlesques de quelques bouffons difformes qu'il maintenait à la cour. Après son repas du jour, il fumait du tabac mélangé d'ambre dans une pipe richement travaillée et sommeillait ensuite.

Son sommeil achevé, il donnait audience, encourageait avec bonté les personnes intimidées par la présence d'un monarque entouré de tant de luxe et répondait par l'intermédiaire de ses ministres et de ses secrétaires. A la suite de l'audience, il se faisait chanter les actions glorieuses de ses ancêtres ou jouer devant lui quelques-uns des jeux nationaux. Quand il sortait, il se couchait dans un riche palanquin porté sur les épaules des grands seigneurs, et suivi d'une foule de courtisans. Partout sur sou passage, l'on devait s'arrêter et fermer les yeux, comme pour ne pas être aveuglé par la splendeur de sa majesté. Lorsqu'il voulait

marcher, on étendait devant lui des tapis précieux pour que ses pieds ne touchassent pas la terre.

La magnificence de ses palais, de ses maisons de plaisance et de ses jardins répondait à cet étalage de cérémonial et de grandeur, inconnu jusqu'alors dans tout le Mexique. Sa résidence ordinaire était un vaste édifice en pierres taillées, ayant vingt portes sur la place principale de Mexico et sur les rues qui l'entouraient ; les bâtiments environnaient trois cours spacieuses dans une desquelles se trouvait une belle fontaine; il renfermait plusieurs salles immenses, dont l'une pouvait contenir trois mille personnes, au dire d'un témoin oculaire, et plus de cent appartements. Les murs de quelques salles étaient plaqués en marbre incrusté de pierres précieuses. La charpente se composait de poutres en cèdre, en cyprès et en bois très rares.

Dedans et dehors de la capitale il avait d'autres palais. A Mexico, il possédait, en outre, un harem, des habitations pour ses ministres, ses grands oflïeiers, les seigneurs étrangers qui venaient le voir et pour ses deux augustes alliés, une maison de plaisance avec des volières, renfermant les oiseaux du Mexique, une ménagerie pour les oiseaux carnassiers, les bêtes féroces et les reptiles, et d'autres établissements curieux. La première de ces deux maisons de plaisance, située à l'endroit où fut plus tard érigé le couvent de San Francisco, contenait plusieurs appartements et beaucoup de galeries à colonnes de marbre qui donnaient sur un jardin dans lequel il y avait dix bassins, cinq d'eau douce et cinq d'eau de mer, destinés aux oiseaux aquatiques. Les Espagnols furent tellement émerveillés de la quantité d'oiseaux renfermés dans ces volières qu'ils crurent que toutes les variétés du monde entier s'y trouvaient réunies. Trois cents personnes, sans compter les médecins, s'occupaient de ces volatilles auxquels on servait à chacun des grains, des fruits, des insectes ou des poissons selon leur espèce.

La ménagerie, composée des oiseaux carnassiers, des bêtes féroces, des amphibies, des reptiles et des poissons, était

MONARCHIE AZTÈQUE

encore plus spacieuse que celle des oiseaux. Dans un troisième édifice, Moctezuma logeait des hommes ayant différentes couleurs de cheveux ou de peau, des êtres difformes et disgraciés de la nature. Dans cette sorte d'hospice ethnographique bien des malheureux trouvaient un refuge contre les mauvaises plaisanteries et les insultes du peuple. Enfin, dans une des maisons royales, il conservait une collection d'armes offensives et défensives, de cuirasses, d'étendards et de costumes militaires en usage, à celte époque, parmi tous les peuples avec lesquels le Mexique était en relation. A côté de cet arsenal-musée, il y avait un immense atelier dans lequel un nombre considérable d'ouvriers travaillaient les armes, l'or, l'argent, le marbre, les pierres précieuses, les mosaïques, etc. On y voyait également des peintres, des sculpteurs et un grand corps de ballet pour son amusement.

A chaque palais attenait un jardin dans lequel se cultivaient toutes sortes de fleurs, d'herbes odoriférantes el de plantes médicinales. Moctezuma avait, en outre, des parcs ou des bois entourés de murs et remplis de gibier qu'il chassait de temps à autre. Les Espagnols démolirent les palais pour en prendre les matériaux; les jardins furent abandonnés ou détruits; les parcs de Chapultepec et du Penon sont les seuls qui restèrent très longtemps plus ou moins intacts. Les arbres du parc de Chapultepec, en partie coupés par les Mexicains, lors de l'invasion américaine en 1847, témoignent encore de la splendeur de ce jardin, si bien réparé par l'empereur Maximilien.

Fernand Cortez, dans ses lettres à Charles-Quint, Torquemada et plusieurs autres historiens donnent des détails très curieux sur Moctezuma et la richesse intérieure de ses palais; il serait trop long de les reproduire ici; je dirai seulement que ce roi tenait beaucoup à ce que chacune de ses résidences fût constamment dans un état irréprochable de propreté; il employait, dit-on, tous les matins, plus de mille hommes à arroser et balayer les rues de Mexico. Il avait fait établir des bains dans -tous ses palais et se baignait journel-

lement. Il changeait quatre fois de vêtements par jour et ne les remettait jamais; il les donnait aux gentilshommes et aux soldats qu'il voulait récompenser.

Son zèle pour la religion lui fit édifier plusieurs temples, embellir ou réparer les autres; il prit soin que tous, et particulièrement celui d'Huitzilopochtli, fussent bien entretenus, bien servis et les sacrifices très fréquents. Pourtant, il craignait les augures, et les oracles rendus lui troublèrent souvent l'esprit au point d'abattre son courage et de favoriser sa propre ruine. Très sévère pour l'observance des lois, il fit maintes fois châtier du dernier supplice des fonctionnaires de la plus haute noblesse pour des prévarications ou des transgressions aux lois établies. Ennemi de l'oisiveté, il occupa constamment ses troupes en expéditions guerrières, et son peuple à la culture des champs, à la construction des édifices et des travaux d'utilité publique.

(.'oppression dans laquelle il tenait ses vassaux, les charges excessives qu'il leur imposait, son orgueil et sa sévérité éloignaient de lui le cœur de ses sujets; d'un autre côté, il se les réconciliait par sa libéralité envers les pauvres comme envers ceux qui servaient l'État. Il convertit la ville de Colhuacan en un vaste hôpital pour tous les employés civils ou militaires devenus invalides par l'âge, les blessures ou les infirmités; ils étaient entretenus, servis et soignés par des médecins, aux dépens du trésor royal.

Au commencement de son règne, il fil mettre à mort Malinalli, seigneur de Tlachiauhco qui s'était révolté contre la couronne du Mexique ; il soumit cet État a son obéissance et celui d'Achiotlan. Peu de temps après il s'alluma une autre guerre plus grave dans laquelle il lut moins heureux. Parmi tant de provinces conquises par la force des armes mexicaines ou soumises par crainte, la république de Tlaxcala s'était toujours maiutenue invincible et ne voulut jamais courber la téte sous le joug mexicain, malgré son voisinage de Mexico. Les Huexotzincas, les Cholultèques et d'autres peuples limitrophes, jadis alliés de la république et maintenant

MONARCHIE AZTÈQUE. 101

jaloux de sa prospérité, irritèrent les Mexicains en leur disant que les Tlaxcallèques avaient l'intention de s'approprier les provinces maritimes du golfe, afin d'augmenter leurs richesses par le commerce. Les Tlaxcallèques avaient, en effet, un grand besoin de faire des échanges avec les habitants des terres chaudes pour se procurer le coton, le sel et le cacao nécessaires à leur consommation; ils ne tenaient probablement pas à conquérir ces provinces, mais leurs habitants étant, en partie, originaires de Tlaxcala, ils les considéraient un peu comme des membres de la même famille. Quoi qu'il en soit, les Mexicains, depuis Moctezuma Ier, traitaient toujours les Tlaxcaltèques en ennemis et ne cessaient d'entretenir sur leurs frontières de très fortes garnisons pour paralyser leur commerce avec les provinces maritimes du golfe.

Gênés dans la liberté de leur trafic et souffrant de ce blocus qui les empêchait de recevoir des marchandises de première nécessité, les Tlaxcaltèques envoyèrent, sous le règne d'Axayacatl, une ambassade à Mexico pour se plaindre du tort qu'on leur faisait à cause de la jalousie des nations rivales. Les Mexicains, rendus insolents par leur prospérité, répondirent que le souverain du Mexique était seigneur universel du monde et que tous les mortels étant ses vassaux, les Tlaxcaltèques, à l'exemple des autres peuples, lui devaient obéissance et payer un tribut. A cette réponse, accompagnée de menaces arrogantes, les ambassadeurs répliquèrent par ces paroles :

— a Très puissants seigneurs! Tlaxcala ne vous doit aucun tribut ; depuis que nos ancêtres vinrent des pays septentrionaux pour habiter ce pays, ils ne se sont jamais reconnus tributaires d'aucun prince. Ils ont toujours conservé leur indépendance et, n'étant pas accoutumés à l'esclavage auquel vous prétendez les soumettre, ils répandront plus de sang qu'ils n'en ont répandu à la fameuse bataille de Poyauhtlan, avant de se soumettre à votre pouvoir. »

Affligés des prétentions exorbitantes des Mexicains et dé-

sespérant de les amener à traiter d'une manière avantageuse pour les deux peuples, les Tiaxcaltèques commencèrent à fortifier leurs frontières et à se mettre à l'abri d'une brusque invasion. Le territoire de leur petite république était entouré déjà de grands fossés et de bonnes garnisons ; ils construisirent alors un mur de plus de huit kilomètres qui fermait l'entrée de leur pays du côté de l'orient; ils étendirent leurs fortifications et multiplièrent leurs vigies, de sorte que, malgré les attaques répétées des troupes de Huexolzinco, Cholula, Itzocan, Tecamachalco et d'autres districts voisins, ils ne perdirent jamais un pouce de terre.

De nombreux sujets de la couronne de Mexico et principalement des Otomites et des Chalquenos s'étaient réfugiés à Tlaxcala, à la suite des guerres mentionnées plus haut; tous portaient aux Mexicains une haine implacable, à cause des maux qu'ils en avaient soufferts. Les Tiaxcaltèques se servirent adroitement de ces réfugiés pour combattre leurs ennemis communs sur les frontières, mais ils ne purent rétablir leurs communications avec les provinces maritimes. Depuis le règne d'Axayacatl, ils se virent privés du sel et durent se passer de ce condiment pour préparer leur nourriture ; ce ne fut que longtemps après la conquête espagnole qu'ils s'habituèrent de nouveau à l'usage du sel dans leurs aliments. Seuls, quelques seigneurs, en correspondance secrète avec de nobles mexicains, se pourvoyaient, par contrebande, de tout ce qui leur était nécessaire, à l'insu de l'un et l'autre peuple.

Moctezuma, ne pouvant tolérer de voir une république aussi petite que celle de Tlaxcala, enclavée pour ainsi dire dans ses États, lui refuser obéissance, lorsque les populations les plus éloignées et les plus puissantes lui étaient soumises, ordonna dès le commencement de son règne aux provinces voisines d'attaquer Tlaxcala de tous les côtés. Les Huexolzincas, alliés aux Cholultèques, levèrent immédiatement une armée qu'ils placèrent sous le commandement de Tecayahuatzin, seigneur de Huexotzinco ; mais, se fiant da-

MONARCHIE AZTÈQUE

vantage à leur astuce que dans leurs troupes, ils essayèrent, sans succès; de corrompre par des présents les citoyens de Hueyotlipan, petite ville tlaxcallèque située sur les confins de l'empire d'Acolhuacan, et les Otomites qui défendaient les frontières. Obligés de recourir aux armes, ils attaquèrent la république avec une telle impétuosité, qu'après s'être livré passage à travers les lignes extérieures, ils pénétrèrent jusqu'à Xiloxochitla, c'est à dire à quatre kilomètres de la capitale, en massacrant tous ceux qui voulaient s'opposer à leur marche triomphante. Tizatlacatzin, célèbre capitaine tlaxcallèque, les retint longtemps à Xiloxochitla, mais il mourut accablé par le nombre des ennemis sans pouvoir les vaincre ni les retenir.

Les Huexotzincas pourtant, effrayés eux-mêmes de leur propre succès, eurent peur de se trouver si près de la capitale qu'ils venaient assiéger et craignant d'être massacrés à leur tour, en cas de revers, se retirèrent précipitamment dans leur province. Telle fut l'origine de ces batailles continuelles qui se livrèrent entre ces deux peuples jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Les Tlaxcaltèques, furieux contre les envahisseurs, ne se limitèrent plus à défendre leur territoire ; ils sortirent désormais de la république et portaient le fer et le feu chez leurs ennemis toutes les fois qu'ils en trouvaient le prétexte. Les ayant un jour rencontrés sur le versant des montagnes situées à l'ouest de Huexotzinco, ils en firent un si grand carnage que, se voyant à la veille d'une entière destruction, les Huexotzincas prièrent Moctezuma de venir à leur secours. Celui-ci leur envoya son fils aîné à la tête d'une bonne armée. Les Tlaxcaltèques, sachant que les Mexicains allaient descendre dans la vallée d'Atlixco, en longeant le côté méridional du Popocatepelt, coururent à leur rencontre et les mirent en déroute, non sans en laisser un nombre considérable de tués sur le champ de bataille. Parmi les morts, on trouva le prince-général et plusieurs capitaines ; le reste de l'armée s'enfuit en désordre, abondonnant un grand butin aux vainqueurs.

Probablement les Tlaxcaltèques furent eux-mêmes assez maltraités, car ils ne profitèrent pas de leur victoire pour s'emparer de Huexotzinco et deCholula. Peu de temps après, ils revinrent à la charge avec de grands renforts, mais les Huexolzincâs s'étaient déjà fortiliés et les agresseurs furent repoussés ; néanmoins, ils ne rentrèrent pas à Tlaxcala sans avoir ravagé les deux provinces ennemies, au point que les habitants tombèrent dans une profonde misère et furent obligés de faire venir des vivres de Mexico et des villes voisines.

Ce fut une grande affliction pour Moctczuma d'apprendre, en même temps, la mort de son fils aîné et la déroute de son armée. Pour tirer vengeance de ce double malheur, il réunit de nouvelles troupes et les fit marcher contre Tlaxcala ; mais la république avait prévu cette, détermination ; elle se fortifia en conséquence et se battit avec un si grand courage que l'armée royale fut encore battue et dispersée. Les Tlaxcaltèques célébrèrent cette seconde victoire par de grandes réjouissances ; ils récompensèrent généreusement les Otomites, auxquels ils la devaient en grande partie, et donnèrent pour femmes aux plus respectables des réfugiés les filles des plus nobles familles de la république ainsi que le titre de teucili, la plus estimée de toutes les distinctions.

Il est probable que, si les souverains du Mexique eussent voulu sérieusement conquérir Tlaxcala et la soumettre à la couronne, cela leur eût été facile. Cette petite république pouvait être bien fortifiée et ses défenseurs bien aguerris, mais il est hors de doute que les Mexicains auraient fini par s'en rendre maître. Cette vérité n'échappa pas aux historiens de la Nouvelle-Espagne qui nous expliquent la faiblesse des moyens avec lesquels les Mexicains combattaient les Tlaxcaltèques par le désir des rois de Mexico de maintenir, à quatreviugts kilomètres de leur capitale, un pays insoumis, soit pour exercer la valeur des soldats mexicains, soit pour se procurer des victimes destinées aux nombreux sacrifices qui se faisaient dans la capitale; ces deux buts, en effet, étaient

MONARCHIE AZTLQUF.

toujours remplis dans les fréquents combats qui se livraient sur les frontières de ces deux États.

Dans un de ces combats — probablement vers la fin du règne de Moctezuma, — Tlahuicole fut fait prisonnier. Ce Tlahuicole, dont l'histoire est très curieuse, était un fameux général tlaxcaltèque, aussi célèbre par son courage extraordinaire que par la force merveilleuse de ses muscles. Sou maquahuitl — épée mexicaine — avec laquelle il se battait, était si lourde qu'un homme avait de la peine à la soulever de terre. Son nom seul faisait fuir ses ennemis qui se sauvaient dès qu'on criait : — Voilà Tlahuicole. Ayant eu la maladresse, pendant une attaque des Huexotzincas contre les Otomites, de se lancer au plus fort de la mêlée dans un endroit marécageux, ses mouvements furent paralysés, il fut assailli par un nombre considérable d'adversaires, fait prisonnier, enfermé dans une cage, conduit a Mexico et présenté à Moctezuma. Le souverain, sachant apprécier le mérite, même chez un ennemi, lui rendit la liberté au lieu de le condamner à mort.

Tlahuicole dit au roi qu'il n'acceptait pas sa grâce, et, qu'ayant été fait prisonnier, il ne voulait pas se représenter à ses compatriotes avec pareille tache au front. Moctezuma, touché de cette résistance et de cette fierté, retint le général à la cour, espérant en faire un ami ou, du moins, pouvoir utiliser ses forces et ses talents militaires. Ses espérances ne furent pas déçues ; la guerre s'étant allumée entre le Mexique et le Michoacan, le roi lui confia le commandement des troupes qui devaient attaquer Tlaximaloyan. Tlahuicole partit et quoiqu'il ne pût déloger les Michoaquenos de la ville dans laquelle ils s'étaient fortifiés, il en tua beaucoup, fit un grand nombre de prisonniers et leur enleva de l'or et de l'argent pour une valeur considérable.

Moctezuma reconnaissant lui offrit de nouveau la liberté, puis le titre de tlacatecatl, c'est à dire de général en chef des armées mexicaines. Le fier Tlaxcaltèque refusa de nouveau ces deux faveurs, en disant qu'il ne serait jamais traître à

sa patrie et qu'il désirait absolument mourir dans un sacrifice de gladiateurs, genre de mort réservé aux prisonniers les plus honorables. Il resta trois ans à Mexico avant d'avoir obtenu ce qu'il désirait; sa femme vint de Tlaxcala vivre avec lui, à la grande satisfaction des Mexicains qui espéraient voir se perpétuer la descendance d'un général aussi redouté. Moctezuma, pourtant, voyant le refus obstiné de Tlahuicole d'accepter quoi que ce soit et sa persistance à vouloir mourir, consentit au combat qu'il demandait. Après huit jours de danses et des cérémonies habituelles qui précédaient ces sortes de sacrifices, Tlahuicole fut attaché par un pied au temalacatl — pierre des sacrifices — et se battit contre des gladiateurs, en présence du roi, de la noblesse et d'une multitude de Mexicains. L'histoire raconte qu'il en tua huit, en blessa vingt et ne tomba qu'après avoir reçu sur la léte un coup terrible qui le laissa à moitié mort. Il fut aussitôt transporté devant l'idole de Huitzilopochtli, où les prêtres lui ouvrirent la poitrine, enlevèrent son cœur encore fumant et précipitèrent son corps du haut de l'escalier du temple, selon la coutume. Ainsi mourut ce vaillant général.

Deux années de sécheresse amenèrent deux années de famine pendant les guerres que les Mexicains livraient à la république de Tlaxcala. Les provisions de maïs étant épuisées sur le plateau 'de l'Anahuac, Moctezuma fit ouvrir ses propres greniers et distribua sa réserve de grains aux soldats. Cette libéralité ne suffisant pas à réparer le mal causé par l'absence des récoltes, il permit, à l'exemple de Moctezuma Ier, aux citoyens nécessiteux d'émigrer à l'étranger pour s'y établir ou s'approvisionner de maïs. L'année suivante, en 1S05, les troupes mexicaines retournèrent au Guatemala, probablement pour punir les habitants de cette province de quelque acte d'hostilité contre les sujets de la couronne. Les prisonniers faits durant cette guerre furent amenés à Mexico pour être sacrifiés à la déesse Centeotl, dont le temple venait d'être achevé.

A cette même époque, la chaussée qui conduisait de Cha-

MONARCHIE AZTÈQUE. 107

pultepec à Mexico avait été élargie, et l'aqueduc construit sur cette chaussée, étant terminé, fut inauguré solennellement. La joie causée par l'achèvement de ces grands travaux d'utilité publique fut troublée par un accident : la foudre tomba sur une tour du temple appelé Zomolli et l'incendia. Les Tlatelolcos et les autres habitants de cette partie de la ville, n'ayant pas vu tomber la foudre, se persuadèrent que l'incendie avait été allumé par des ennemis venus à l'improviste ; ils s'armèrent à la hâte et se rendirent en masse au temple. Moctezuma, s'imaginant que les Tlatelolcos, dont il s'était toujours méfié, avaient pris ce prétexte pour soulever une émeute, les priva des emplois publics qu'ils exerçaient et leur défendit de se présenter à la cour. Ces injustes rigueurs ne furent, néanmoins, pas longtemps maintenues; les Tlatelolcos rentrèrent dans les bonnes grâces de leur souverain et reprirent leurs anciennes fonctions, après avoir fourni des preuves de leur innocence.

En 1505, les Mixtèques et les Zapotèques se révoltèrent contre les Mexicains; les principaux chefs de cette rébellion — à laquelle se joignirent tous les seigneurs de ces deux nations — étaient Getecpatl, gouverneur de Coaixtlahuacan, et Nahuixochitl, seigneur de Tzotzollan. Ils commencèrent a massacrer, par trahison, les Mexicains en garnison à Uuaxjacac, — aujourd'hui Oajaca — et dans plusieurs autres localités. Aussitôt que Moctezuma eut connaissance de cette révolte, il envoya contre les insurgés une grande armée composée de Mexicains, de Texcocanos et de Tépanèques, sous le commandement de son frère et successeur, le prince Cuitlahuac. Les rebelles furent complètement battus, dispersés, leurs villes saccagées et livrées au pillage. L'armée, chargée de dépouilles, rentra triomphante à Mexico; les prisonniers furent sacrifiés, et Moctezuma donna la province de Zotzollan à Cozcaquauhtli, frère de Nahuixochitl, pour être resté fidèle à ses devoirs de vassal.

Peu de temps après cette expédition, s'éleva une querelle, on ne sait à propos de quoi, entre les Huexotzincas et les

Cholultèques, leurs amis et voisins. Ayant résolu de décider par les armes les droits de chacun, ils se livrèrent bataille en rase campagne. Les Cholultèques, plus habitués aux pratiques religieuses et au commerce qu'au maniement de la lance et du casse-tête, furent mis en déroute et obligés de se réfugier dans leur ville. Les Huexotzincas les y poursuivirent, en tuèrent quelques-uns et mirent le feu à plusieurs maisons. Craignant ensuite que leur victoire n'attirât sur eux un châtiment, ils envoyèrent à Moctezuma deux personnages des plus respectables pour les disculper et rejeter tous les torts sur les Cholultèques.

Soit afin de donner plus de relief au courage des Huexotzincas, soit pour tout autre motif, ces deux ambassadeurs exagérèrent la mortalité des Cholultèques, au point que Moctezuma les crut presque tous massacrés et la ville abandonnée. Cette nouvelle le jeta dans une grande affliction, car il craignait la vengeance deQueizalcoatl, dont le sanctuaire le plus ancien et le plus vénéré était h Cholula. Suivant le conseil de ses deux alliés, il fit partir des personnages de sa cour pour aller à Cholula s'informer de l'exactitude des faits. Ces messagers firent un rapport entièrement contraire à celui des deux ambassadeurs. Moctezuma, indigné d'avoir été trompé , ordonna au général en chef de l'armée d'aller châtier les Huexolzincas, s'ils ne se prêtaient pas immédiatement à une réparation satisfaisante. Ceux-ci, s'attendant à la tempête qui menaçait de fondre sur eux, s'avancèrent en ordre de bataille au devant de l'armée mexicaine prête à se défendre. Mais le général en chef mexicain s'approcha d'eux et leur dit :

— « Notre seigneur Moctezuma qui tient sa cour au milieu de l'eau , Nezahualpilli qui commande sur les bords de la lagune, et Totoquihuatzin qui règne au pied des montagnes, m'envoient vous dire qu'ayant appris par vos ambassadeurs que vous aviez ruiné Cholula et mis â mort ses habitants, ils ont éprouvé une grande douleur et se voient obligés de venger un si grand attentat contre le sanctuaire de Quetzacoatl. »

MONARCHIE AZTÈQUE

Les Huexotzincas protestèrent contre le récit exagéré de leurs ambassadeurs et s'offrirent de punir les coupables selon les désirs des trois souverains. Sans doute, ces deux malheureux se trouvaient alors dans le camp de leurs compatriotes, car ceux-ci, sans attendre de réponse, leur coupèrent le nez et les oreilles, supplice infligé a tous les menteurs préjudiciables à la cause publique et remirent les deux mutilés entre les mains du général mexicain. Ainsi se termina cet incident qui faillit amener la guerre entre Huexotzinco et Mexico.

Les Atlixquenos qui s'étaient révoltés contre Moctezuma n'en, furent pas quittes à si bon marché, car les Mexicains en tuèrent énormément et leur firent un nombre considérable de prisonniers. Cette révolte fut étouffée au mois de février 1506, époque à laquelle se célébrait avec de grandes réjouissances la conclusion du siècle et le renouvellement du feu. Cet anniversaire — le dernier fêté par les Mexicains — fut encore plus solennel que celui qui eut lieu sous le règne de Moctezuma Ier. Tous les Atlixqueîios n'y furent pourtant pas sacrifiés; on en réserva beaucoup pour la dédicace du Tzompantli, édifice situé près du grand temple de Mexico, et dans lequel on conservait les têtes des victimes.

L'année 1506 se passa sans guerre, mais en 1507, les Mexicains retournèrent dans la Mixteca, où ils firent très peu de prisonniers à Tzollan et à Mictlan — aujourd'hui Mitla — les habitants de cette province s'étant à peu près tous réfugiés dans les montagnes. Les Mexicains allèrent ensuite soumettre Quauhquechollau, province également révoltée. Le prince Cuillahuac, général en chef de l'armée, se distingua par sa bravoure et son intelligence dans celte campagne, fatale à plusieurs grands capitaines, mais dont les résultats furent assez heureux pour les armes mexicaines. La province fut soumise et trois mille deux cents prisonniers revinrent avec les vainqueurs à Mexico.

L'année suivante, l'armée alliée se remit en route pour Amatlan ; en traversant une haute montagne, elle fut assail-

lie par une furieuse bourrasque, une tourmente de neige qui fit mourir de froid beaucoup de soldats, d'autres furent écrasés sous les arbres qui tombaient déracinés ou brisés par le vent; le reste de l'armée périt à moitié dans la première bataille livrée en arrivant dans la province envahie.

Ce désastre, ajouté à d'autres calamités que les historiens ne spécifient pas et à l'apparition d'une comète, répandirent la consternation parmi les Mexicains. Moctezuma, trop superstitieux pour rester indifférent en présence de ces événements, consulta ses astrologues qui ne surent que lui répondre. Quoique irrité contre son parent et allié, l'empereur d'Acolhuacan, qui, malgré ses prières, venait de faire mettre à mort son propre fils Huexotzincalzin, pour des motifs que j'indiquerai plus loin, Moctezuma pria Nezahualpilli de venir à Mexico, et, le sachant très versé dans l'astrologie, lui confia ses terreurs. A la suite d'une longue conférence, son royal allié lui dit que la comète annonçait l'arrivée prochaine d'étrangers qui causeraient la ruine de l'empire mexicain. Cette interprétation ne plaisant guère à Moctezuma, l'empereur d'Acolhuacan le défia au jeu du ballon en lui disant : — « Si je perds, je reconnaîtrai mon interprétation comme fausse; mais si je gagne, vous la reconnaîtrez comme vraie. » La partie fut acceptée avec cette condition et Moctezûma la perdit, à son grand regret. Ne voulant pourtant pas se rendre au pronostic de Nezahualpilli, il fit consulter un astrologue célèbre par ses connaissances divinatoires; ce malheureux, ayant confirmé les prédictions du souverain de Texcoco, Moctezuma, pour le récompenser, fit abattre sa maison, sous les ruines de laquelle le pauvre devin fut enseveli.

Je ne parlerai pas des prophéties concernant la destruction de l'empire aztèque; néanmoins, je dois dire qu'il y avait plusieurs traditions parmi les peuples de l'Anahuac, traditions certifiées par les manuscrits, qui déclaraient « que des gens très différents des populations d'origine nahuatl arriveraient et s'empareraient du pays, lors de l'apparition de

MONARCHIE AZTÈQUE

certains phénomènes. » Un des événements qui causa le plus de sensation et qui paraft le plus invraisemblable est oelui relatif à la princesse Papantzin, sœur de Moctezuma, qui mourut de maladie et fut enterrée en 1509.

Cette princesse était mariée au gouverneur de Tlatelolco. Ses funérailles se firent avec les solennités usuelles pour une personne de son rang ; son cadavre fut enseveli dans une grotte creusée au fond du jardin du palais, et l'entrée de cette grotte fut fermée par une pierre. Le lendemain de sa sépulture, une petite fille de cinq à six ans, traversant le jardin pour aller à l'habitation du majordome de la défunte, vit la princesse qui l'appelait et lui dit d'aller chercher la femme du majordome. Cette femme répondit à la petite fille que, Papantzin étant enterrée de la veille, ne pouvait la demander; néanmoins, pour plaire à l'enfant, qui la tirait par ses vêtements, elle se rendit au jardin, vit la princesse, se mit à crier de terreur et s'évanouit. Trois ou quatre femmes arrivèrent en entendant ces cris, aperçurent Papantzin, et voulurent se sauver; mais la princesse les rassura, les pria d'aller chercher le majordome, et quand celui-ci fut venu, elle lui ordonna d'aller dire à Nezahualpilli qu'elle était ressuscitée, et de venir la voir.

Le majordome obéit. Nezahualpilli se rendit aussitôt à Tlatelolco et vit Papantzin qui s'était retirée dans un appartement du palais. L'empereur, quoique très effrayé par cette apparition, la salua pourtant et lui demanda ce qu'elle désirait. « Je vous prie, répondit-elle, de dire au roi mon frère, devenir, car j'ai des choses très importantes à lui révéler. » 11 ne fallut rien moins que l'autorité d'un pareil messager pour décider Moctezuma à se rendre à cette singulière entrevue.

— « Seigneur, lui dit la princesse en le voyant arriver, je suis votre sœur Papantzin que vous avez enterrée avant-hier. Étant morte ou, si vous ne voulez pas croire à ma mort, étant privée de sentiment, je me vis transportée dans une grande plaine traversée par une rivière. Je fus abordée par un beau

jeune homme qui me dit : « Il n'est pas encore temps pour « toi de passer celle rivière, attends. Dieu t'aime quoique tu « ne le connaisses pas; il veut que tu vives afin que tu sois « témoin des révolutions qui vont se succéder ici. Aussitôt « la guerre achevée, tu seras la première à recevoir le bain « qui lave les péchés et tu serviras d'exemple à tes compati triotes. » — Le jeune homme disparut, et, me retrouvant vivante, je soulevai la pierre qui fermait mon sépulcre et je . fus au jardin où je rencontrai les domestiques que la peur fit sauver à mon approche. »

Moctezuma, très inquiet et très ennuyé par ce récit, que j'ai considérablement abrégé, s'en alla pensif, sans adresser la parole à sa sœur et ne voulut plus la revoir. Quelques-uns de ses courtisans voulurent lui persuader que la princesse avait été enterrée dans un état de léthargie et que sa sépulture l'avait rendue folle. Quoi qu'il en soit, la princesse vécut dans la solitude fort longtemps. En 1524, elle reçut le baptême à Tlatelolco et s'appela depuis dona Maria Papantzin. Elle mourut en odeur de sainteté dans un âge très avancé.

Des météores lumineux, des nuages rougeâtres représentant des combats parurent en 1511; plus tard, en 1519, les tours du grand temple de Mexico prirent feu par une belle nuit et jamais on ne put connaître la cause de cet incendie. Une tempête extraordinaire agita les eaux du lac de Texcoco qui envahirent la ville et firent écrouler plusieurs maisons, et cela sans vent, sans tremblement de terre ni autre cause naturelle. Ces faits, peut-être exagérés par la superstition, mais enregistrés dans les manuscrits hiéroglyphiques mexicains, n'ont pas été suffisamment contrôlés par les premiers historiens de la Nouvelle-Espagne. Certainement il y avait une tradition universelle annonçant une révolution politique et religieuse qui devait transformer l'empire mexicain; on en retrouve des traces dans le quinzième et même le quatorzième siècle, mais je suis assez tenté de croire que nombre de détails donnés sur les signes précurseurs de cette

MONARCHIE AZTÈQUE

révolution ont été l'œuvre des Mexicains lettrés et baptisés par les Espagnols.

La consternation dans laquelle se trouvait Moctezuma, à la suite de tous ces prodiges, ne l'empêchait pas de veiller aux affaires de l'Étal. Pendant les années 1508 et 1509, il envoya plusieurs corps d'armée contre les Tlaxcaltèques, les Huexotzincas, les Atlixquenos, les habitants de Xochitepec et ceux de Malinaltepec. Ses troupes revinrent victorieuses à Mexico avec plus de cinq mille prisonniers. En 1510, trouvant l'autel des sacrifices trop petit pour le grand temple, il fit chercher un monolithe d'une grosseur proportionnée à l'édifice. Le monolithe, trouvé près de Coyohuacan, fut poli, sculpté et conduit à Mexico en grande pompe par une foule énorme. En passant sur un pont de bois, construit au dessus d'un canal, aux portes de la ville, son poids brisa les poutres et la fit tomber à l'eau avec plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait le grand-prêtre qui l'encensait. Cet accident de mauvais augure ne découragea pas le souverain qui fit retirer l'autel du canal et transporter sur le temple. Son inauguration coûta la vie aux cinq mille prisonniers, réservés pour être sacrifiés à cette solennité, une des plus somptueuses du règne de Moctezuma. Cette même année eut lieu la dédicace des deux temples de Tlamatzinco et de Quaxicalco qui furent inaugurés par le sacrifice de sept mille victimes humaines.

L'approvisionnement d'un si grand nombre de victimes nécessitait des guerres incessantes. En 1511, les habitants de Tlacotepec se révoltèrent et voulurent massacrer la garnison mexicaine, mais ils n'en eurent pas le temps ; avant Texécûtion de ce complot, ils furent surpris et punis parles Mexicains qui leur firent douze cents prisonniers. L'année suivante, il y en eut trois cent trente-deux autres pris à Quetzalapan dans le nord. Ce furent les dernières conquêtes qui placèrent l'empire de Moctezuma à son apogée de grandeur. Chaque province conquise de la sorte devenait une ennemie de Mexico, un élément de faiblesse, car, ne pou-

114 QIST01RB DU MEXIQUB.

vant supporter un joug imposé par la force, irritée de la manière dont elle était traitée, elle se soulevait à la première occasion et se vengeait de son mieux. Pour étouffer ces révoltes, sans cesse renouvelées d'un côté ou d'autre, les souverains du Mexique étaient obligés d'entretenir des armées nombreuses, dont l'entretien ruinait et mécontentait les peuples. Cette situation facilita beaucoup la conquête de Cortez, comme on le verra plus loin.

Le« révolutions qui s'élevèrent dans l'empire d'Acolhuacan, à la mort de Nezahualpilli, contribuèrent également à la ruine de la monarchie mexicaine. Cet empereur, après avoir occupé le trône pendant quarante ans , s'être acquis une grande renommée de sagesse et de justice, fatigué du gouvernement ou découragé par la vue des phénomènes qui avaient si fortement impressionné Moctezuma, laissa les rênes du pouvoir à deux princes de sa famille et se retira dans un palais de plaisance situé à Texcotzinco. Il emmena dans sa retraite sa chère Xocotzin, quelques serviteurs, recommanda à ses fils de ne pas quitter la capitale et d'y attendre ses ordres ultérieurs. Pendant les six mois qu'il passa dans cette résidence, il se divertissait, le jour, par l'exercice de la chasse, et la nuit, par la contemplation des astres. Sur la plate-forme de son palais, il avait fait construire un petit observatoire qui fut conservé jusqu'au dixseptième siècle et visité par plusieurs historiens de la Nouvelle-Espagne.

Après six mois de vie privée, il revint à Texcoco, envoya Xocotzin et ses fils à la résidence de Tepicpan et s'enferma dans son appartement, ne se laissant voir que de quelques confidents, afin de cacher sa mort comme l'avait faifNezahualcoyotl. En effet, on ne sut jamais la date exacte de se» derniers moments ni les circonstances qui les précédèrent ; on sut seulement qu'il mourut en 1516 et, qu'avant de mourir, il pria ses confidents de brûler secrètement son corps. Le peuple et même une partie de la noblesse ne crurent pas à son décès et s'imaginèrent qu'il s'était réfugié dans la pro-

MONARCHIE AZTÈQUE

vince d'Amaquemecan, d'où ses ancêtres tiraient leur origine, comme il en avait manifesté le désir plusieurs fois.

En matière de religion , ce monarque partageait les mêmes idées que son père Nezahualcoyotl ; il méprisait le culte des idoles, mais en public il le pratiquait à cause du peuple. Son respect des lois était absolu, comme on pourra en juger par le fait suivant. Une loi prohibait, sous peine de mort, les paroles indécentes à la cour. Son fils aîné Huexotzincalzin qu'il aimait tendrement, autant à cause de ses qualités personnelles que parce qu'il était fils de Xocotzin, la plus aimée des deux impératrices, eut le malheur de violer un jour cette loi par mégarde. Nezahualpilli l'ayant appris, s'informa si le prince avait proféré ces paroles devant des témoins ; sur la réponse affirmative les témoins furent interrogés et tous disculpèrent le prince, en disant que ces paroles avaient été prononcées sans intention. L'empereur fit aussitôt arrêter son fils et le condamna à mort le même jour. Sa mère, la famille impériale, la noblesse vinrent en larmes demander la grâce du coupable, mais ce fut eu vain :

— « Mon fils a violé la loi, répondit-il, si je lui pardonne on dira que les lois ne sont pas faites pour tout le monde. En le punissant, mes vassaux sauront que la transgression ne se pardonne à personne, puisque je ne pardonne pas à mon fils le plus aimé. »

Moctezuma demanda lui même la révocation de cette sentence contre Huexotzincatzin qui était son neveu ou du moins son parent; Nezahualpilli la refusa et voyant que les exécuteurs temporisaient dans l'espérance que Ton sauverait le coupable , le fit mettre à mort immédiatement , au grand désespoir de Xocotzin, de la cour et de Moctezuma qui ne lui pardonna jamais de n'avoir pas écouté sa prière. Nezahualpilli s'enferma ensuite pendant quarante jours dans son appartement pour pleurer son fils, seul et sans témoin.

Cette sévérité à punir les transgresseurs de la loi était compensée par une grande compassion pour les misères de

son peuple. Il avait, à son palais de Texcoco, une fenôlre donnant sur la place du Marché, et cachée par une jalousie, derrière laquelle il se mettait pour observer la foule sans être vu. Lorsqu'il apercevait une femme mal vêtue, il la faisait venir et, après s'être informé de sa situation, il lui donnait tout ce dont elle avait besoin pour elle et ses enfants, quand elle en avait. Chaque matin, il faisait l'aumône dans son palais à tous les orphelins et aux invalides qui se présentaient. Il visitait fréquemment l'hôpital de Texcoco, dans lequel il entretenait à ses frais, et selon leur condition, tous les gens devenus infirmes dans les services publics ou mutilés par la guerre.

Avec ce souverain, vraiment digne par ses qualités, ses vertus et ses talents de la haute célébrité dont il jouissait dans tout le Mexique, s'éteignit la gloire des empereurs chichimèques. Nezahualpilli mourut sans désigner celui qui devait lui succéder sur le trône, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Peut-être ses convictions sur la ruine prochaine de l'empire furent-elles cause de cette négligence; peut-être aussi, embarrassé du choix, voulut-il le laisser au conseil suprême. Quoi qu'il en soit, dès que la mort de l'empereur ne fut plus douteuse, le conseil s'assembla et, après de longues discussions, décida de nommer le prince Cacamatzin, fils aîné de la princesse mexicaine, épousée par le défunt. Cette décision étant prise, les princes furent introduits dans la salle du conseil pour entendre les motifs de ce choix.

Cacamatzin, âgé de vingt-deux ans, fut assis sur le siège d'honneur et ses deux frères Coanacatzin, âgé de vingt, et Ixtlilxochitl, âgé de dix-neuf ans, furent placés à ses côtés. Ce dernier, très ambitieux, combattit les raisons du plus ancien des conseillers qui avait la parole et lui dit que l'empereur n'ayant pas choisi son successeur, c'était un attentat à la majesté royale que des vassaux fissent ce choix. Les conseillers ne voulant pas irriter le jeune prince prièrent Coanacatzin de donner son avis. Celui-ci se rangea du côté

M0NARCU1E AZTÈQUE.

des conseillers et développa les inconvénients qu'il y aurait à retarder la nomination du nouveau souverain. Ixtlilxochitl réfuta les arguments de son frère et déclara que cette élection favorisait les projets de Moctezuma qui, espérant trouver en Cacamatzin un souverain de cire qu'il pourrait facilement diriger, selon son bon plaisir, désirait depuis longtemps lui voir occuper le trône.

— « Vous n'êtes pas raisonnable, mon frère, de vous opposer à l'élection des conseillers, lui répondit Coanacatzin ; ignorez-vous que si Cacamatzin n'est pas empereur, c'est à moi et non à vous qu'appartient la couronne?

— «C'est vrai, répliqua Ixtlilxochitl, si pour la succession l'on considère uniquement l'âge; mais si, comme il serait juste de le faire, l'on tient en considération la valeur du candidat, la couronne me revient de droit plus qu'à Cacamatzin et à vous. »

Les conseillers craignant une querelle entre les princes leur imposèrent silence et l'assemblée fut dissoute. L'impératrice Xocotzin et son fils Cacamatzin, accompagnés d'une grande partie de la noblesse, allèrent à Mexico prier Moctezuma d'approuver l'élection du prince. En dehors de l'affection particulière que Moctezuma témoignait à l'élu, il reconnaissait la légitimité de ses droits à la couronne; il accueillit donc le nouvel empereur avec bienveillance, lui conseilla de commencer par mettre en sûreté le trésor de ses pères, et lui promit d'appuyer ses droits par les armes, si les négociations avec son concurrent ne suffisaient pas.

Dès qu'lxtlilxochill apprit le départ de son frère pour Mexico, il prévit les conséquences de l'intervention de Moctezuma et partit pour les montagnes de Meztitlan. Cacamatzin, averti de ce départ par Coanacatzin, revint de suite à Texcoco en compagnie de Cuitlahuatzin, frère de Moctezuma et seigneur d'Ixtapalapan, qui fit aussitôt rassembler la noblesse, reconnaître les droits au trône et couronner le nouvel empereur d'AcoIhuacan.

A peine arrivé a Meztitlan, Ixtlilxochitl convoqua les sei-

gneurs des villes situées dans ces montagnes , et leur dit qu'au nom de l'honneur et de ia liberté des nations acolhuas et chichimèques, il devait s'opposer au gouvernement de son frère, qu'il était indigne et dangereux d'obéir à un prince si docile à la volonté du roi de Mexico, et qu'il emploierait toute son énergie à défendre sa patrie contre l'ambition et la tyrannie de Moctezuma. Ces paroles enflammèrent les esprits ; tous ces seigneurs lui promirent des secours et levèrent immédiatement une armée portée à cent mille hommes par certains historiens. Ixtlilxochitl , sans perdre de temps, se mit en route pour Texcoco. Arrivé à Tepepolco, il envoya dire aux habitants d'Otompan de lui prêter serment d'obéissance; ceux-ci répondirent que Nezahualpilli étant mort, ils ne reconnaissaient d'autre souverain que Cacamatzin, possesseur légitime et pacifique du trône d'Acolhuacan. Le prince irrité attaqua la ville et s'en empara après une vive résistance.

Ce succès inquiéta Cacamatzin et sa capitale; mais Ixtlilxochitl satisfait de se voir craint et respecté ne bougea pas d'Otompan; il mit même des gardes sur les chemins avec ordre de veiller à la sûreté des voyageurs et de laisser la circulation libre pour tous les particuliers. Le monarque chichimèque, voyant les forces considérables dont disposait son frère et sa résolution de lui disputer le trône, préféra sacrifier une partie de son empire que de risquer de le perdre tout entier. Avec le consentement de Coanacatzin, il envoya une ambassade au jeune prince pour lui offrir une convention par laquelle il lui donnait toutes les provinces montagneuses de l'empire, lui se contentant de la capitale et des Étals situés dans la (daine; il ajoutait qu'il avait l'intention de partager le pouvoir avec Coanacatzin, et qu'il le suppliait de ne plus troubler la tranquillité publique par ses prétentions.

Ixtlilxochitl répondit aux ambassadeurs — personnages appartenant à la famille impériale d'Acolhuacan — que ses frères étaient libres d'agir comme ils l'entendaient, qu'il

MONARCHIE AZTÈQUE

voyait maintenant avec plaisir Cacamalzfn en possession du trône, qu'il ne machinerait rien contre lui ni contre l'État, qu'il ne s'était armé que pour s'opposer aux projets ambitieux des Mexicains qui avaient causé bien des ennuis à son père Nezahualpilli, que, si l'empire se divisait, en ce moment, dans un intérêt commun, il espérait le voir de nouveau bientôt uni , et désirait que son frère ne tombât pas dans les pièges de l'astucieux Moctezuma. Ixtlilxochitl avait raison de se méfier de Moctezuma, car on verra plus loin que ce fut le souverain de Mexico qui remit Tinfortuné Cacamatzin entre les mains des Espagnols.

Grâce à cet arrangement, les deux frères vécurent en assez bonne harmonie. La couronne d'Acolhuacan était partagée par moitié, la partie cédée à Ixtlilxochitl étant vraiment considérable ; ces deux moitiés ne furent jamais réunies» car l'empire chichimèque s'écroula avec celui des Aztèques. Jusqu'à l'arrivée de Fernand Cortez, Ixtlilxochitl tint continuellement son armée en mouvement; plusieurs fois, il la conduisit aux portes de Mexico pour défier Moctezuma en un combat singulier; mais ce roi n'était plus d'un âge à pouvoir se mesurer avec un jeune prince qui, par de secrètes négociations, avait déjà attiré à son parti un grand nombre de provinces mexicaines. Dans une de ces expéditions, Ixtlilxochitl fit prisonnier un parent et allié de Moctezuma qui avait promis de ramener à Mexico le prince vaincu et bien lié ; pour se venger de cette promesse, il fit couvrir de roseaux secs le prisonnier et le brûla vivant en présence de l'armée mexicaine.

Avant de commencer l'histoire héroïque de la conquête et de la chute des monarchies du Mexique, je dois donner un aperçu des mœurs et de la civilisation de ces peuples qui vivent encore aujourd'hui à peu près comme ils vivaient à cette époque, qui parlent encore la même langue, et n'ont guère changé que la forme de leur religion et celle de leur gouvernement.

La religion des Mexicains était un tissu de rites supersti-

lieux et cruels. Ils avaient une idée d'un Être suprême, indépendant, qu'il fallait adorer, mais, le croyant un esprit, ils ne le représentaient par aucun signe extérieur. Ils croyaient à l'existence d'un esprit mauvais qui apparaissait parfois aux hommes pour leur faire du mal ou les épouvanter. Ils admettaient l'immortalité de l'âme chez les hommes et chez les animaux. Après la mort, d'après les croyances mexicaines, l'âme des soldais tombés sur le champ de bataille, celle des prisonniers au pouvoir de l'ennemi et celle des femmes mortes en couches, allaient dans la maison du soleil, où elles jouissaient d'une vie très heureuse pendant quatre ans, au bout desquels elles se métamorphosaient en nuages ou en oiseaux, ayant toujours la liberté de monter au ciel. L'âme des enfants, au moins de ceux sacrifiés a Tlaloc, dieu des eaux, et celles des personnes mortes noyées, d'hydropisie, de tumeurs ou frappées de la foudre, allaient à Tlalocan, résidence de ce dieu, dans un endroit frais et délicieux. Enfin, les aulres âmes allaient â Mictlan, sorte d'enfer situé au centre de la terre où les âmes ne souffraient d'autre tourment que celui de vivre continuellement dans l'obscurité.

Parmi les divinités mexicaines qui étaient bien moins nombreuses que celles des Romains, treize recevaient particulièrement leurs adorations. Texcatlipoca, le plus grand de tous, après l'Être suprême, élait la providence, l'âme du monde, le créateur du ciel, de la terre et le seigneur de toutes choses. On le représentait jeune pour montrer que les ans ne le vieillissaient pas; il récompensait les justes et punissait les méchants. Sur le bord des routes les Mexicains plaçaient des fauteuils en pierre pour permettre à ce dieu de se reposer quand il voulait, et personne ne pouvait s'asseoir sur ces sièges. Son idole était en obsidienne, une chaîne d'or attachait ses cheveux; des bracelets d'or entouraient ses bras; dans sa main gauche celle idole portait un éventail d'or poli qui ressemblait à un miroir et qui signifiait que ce dieu voyait tout.

Le dieu Ometeuili et la déesse Omecihuatl vivaient au ciel

MONARCHIE AZTÈQUE

dans une ville resplendissante d'où ils veillaient sur le monde et donnaient aux mortels leurs penchants divers; le premier s'occupait principalement des hommes et la seconde des femmes. Cihuacohuall, femme serpent, appelée aussi Quilaztli, était la première femme qui mil des enfants au monde; on la vénérait beaucoup; elle se laissait voir fréquemment ayant un enfant sur les épaules couché dans un berceau.

Le soleil et la lune furent divinisés sous le nom deTonatiuh et de Meztli. Quelzalcoatl, c'est à dire serpent armé de plumes, ancien grand-prêtre de Tula, selon les légendes, devint le dieu de l'air; les Cholultèques affirmaient qu'il les avait gouvernés pendant vingt ans et leur avait enseigné l'art de fondre les métaux. Tlaloc, dieu des eaux qui fécondent la terre et protecteur des biens terrestres, résidait sur les hautes montagnes où se forment les nuages et parait avoir donné son nom aux villes de Tlaloc, Tlaxcala, Toluca et autres situées au pied ou sur le versant de ces montagnes. L'idole de celle divinité placée sur le mont Tlaloc par Xolotl, premier empereur chiclumèque, ne fut brisée qu'après la conquête espagnole, par ordre du premier évêque mexicain. Chalchihuitlicué, compagne de Tlaloc, connue sous différents noms, résidait particulièrement sur la montagne appelée, de nos jours, Malincha, qui domine Tlaxcala et la plaine de Puebla.

Xiuhieuctli, seigneur de l'année et de l'herbe, était le dieu du feu ; chaque année on lui faisait deux fêtes pendant lesquelles on créait les magistrats et renouvelait l'investiture des feudataires. Centeotl, déesse de la terre et du maïs, avait cinq temples a Mexico qui, trois fois par an, étaient arrosés du sang de nombreuses victimes humaines. Huitzilopochili ou Mexitli était le dieu de la guerre, le protecteur des Mexicains, et le plus fêté par eux; les uns le croyaient né d'une femme, d'autres le vénéraient comme un esprit. La pêche, le sel, les berceaux, les maisons, la médecine, le vin, les fleurs, l'orfèvrerie, les métiers, la joie avaient également

leurs divinités. La mythologie mexicaine, comme celle des Romains, avait ses métamorphoses et ses transformations qu'il est inutile de décrire ici.

Le grand temple dédié à Huiizilopochtli occupait un espace immense au centre de la ville; la muraille qui l'entourait ainsi que ses annexes était en pierres taillées; elle avait près de trois mètres de hauteur et des niches, en guise de créneaux, dans lesquelles on voyait des sortes de serpents en pierre, ce qui lui fit donner le nom de Coatepantli, c'est à dire muraille de serpents. Elle avait quatre portes ouvertes aux quatre points cardinaux, et donnant chacune sur les plus belles et les plus grandes rues de la ville. Au milieu de l'espace entouré par cette muraille s'élevait un édifice carré, à cinq étages en retrait, c'est à dire d'égale hauteur, mais moins large les uns que les autres, de manière à former une pyramide ou un gigantesque escalier de cinq marches, l'étage supérieur étant moins large que l'étage inférieur. Le premier étage ou rez-de-chaussée avait environ quarantetrois toises du nord au sud et plus de cinquante de l'est à l'ouest; le second avait environ une toise de moins que le premier, et ainsi de suite pour les suivants, de manière que trois ou quatre personnes pouvaient se promener de front au sommet de chaque étage.

Les escaliers de ce temple étaient placés au sud et construits en belles pierres sculptées; on comptait cent quatorze marches, d'un pied de hauteur chacune, du bas au sommet de l'édifice; chaque escalier était disposé de manière à ce que, pour passer de l'un à l'autre, on devait faire le tour du monument. Le cinquième et dernier étage se terminait par une plate-forme de quarante-trois toises sur trente-quatre et pavée de mosaïque. A l'extrémité orientale de cette plateforme se dressaient deux tours à trois étages, ayant chacune près de dix mètres de hauteur. Le premier étage ou rez-dechaussée de ces tours constituait, proprement dit, le sanctuaire; c'est là que sur un autel se trouvaient les idoles; l'un était consacré à Huiizilopochtli et l'autre à Tezcatli-

MONARCHIE AZTÈQUE. tW

poca; d'élégantes coupoles en bois sculpté et peint couronnaient les deux tours.

L'autel ou la pierre des sacrifices ordinaires se trouvait au sud du parvis supérieur. Devant les deux sanctuaires brûlaient deux feux perpétuels dans deux brasiers d'environ deux mètres de hauteur; six cents feux brûlaient continuellement dans autant de brasiers placés sur le parvis inférieur devant les autres sanctuaires adossés ou construits dans l'enceinte du coatepantli. Entre ce mur et le grand temple il y avait une place pour les danses religieuses, plus de quarante temples dédiés à toutes sortes de divinités, des séminaires pour les enfants des deux sexes dévoués au culte, et d'autres édifices plus ou moins religieux. La ville de Mexico possédait d'autres temples, mais aucun n'atteignait lesproportionscolossalesde celui d'Huitzilopochtli. Ceux de Texcoco, Cholula etTeotihuacan étaient pareillement gigantesques. Presque tous ces édifices se ressemblaient dans leurs caractères généraux.

Chaque temple avait ses terrains, ses propriétés, ses revenus qui servaient à l'entretien des prêtres, du culte et surtout à l'achat de l'énorme quantité de bois nécessaire pour cette multitude de feux qui brûlaient nuit et jour devant les sanctuaires. Ces revenus étaient augmentés par des offrandes quotidiennes considérables et par les prémices des récoltes. Il suffira de dire que dans l'enceinte du coatepantli vivaient cinq mille prêtres, pour donner une idée du chiffre fabuleux auquel devait s'élever le personnel attaché au service des temples dans tout le Mexique. Il y avait une hiérarchie dans la classe sacerdotale; les chefs suprêmes étaient le teoteuctli — - seigneur divin— et le hueiteopixqui — grandprêtre. Dans chaque ville il y avait un prêtre principal dont les fonctions et la dignité répondaient en quelque sorte à celles des curés ou des évéques. Dans cette hiérarchie il y avait plusieurs degrés dont les membres avaient des occupations spéciales ; les uns s'occupaient du culte ou des sacrifice, d'autres rendaient des oracles, composaient des

hymnes ou les chantaient, d'autres, enfin, ornaient les autels ou balayaient les temples, instruisaient les enfants ou rédigeaient le calendrier. On encensait les idoles quatre fois par jour avec des encensoirs en terre cuite ou en or. Parmi les chantres, les uns chantaient des hymnes devant les idoles à certaines heures du jour, et d'autres pendant la nuit.

Le costume des prêtres était à peu près celui du peuple, sauf un voile noir en coton qu'ils portaient sur la tête-; ceux qui vivaient en communauté dans des sortes de couvent étaient complètement vêtus de noir. Dans les monastères d'hommes, comme dans ceux de femmes et particulièrement de personnes des deux sexes vouées au culte de Quetzalcoatl, la vie était très austère.

On ignore quelle fut au juste la nature des sacrifices des Toltèques; pendant longtemps les Chichimèques n'offrirent à leurs divinités que des plantes, des fleurs et des fruits; mais les Aztèques introduisirent chez eux, par leur exemple, les sacrifices humains. Les Mexicains faisaient mourir leurs victimes de différentes manières, selon le caractère des fêtes pendant lesquelles ils les sacrifiaient. La plus commune était de leur ouvrir la poitrine avec un couteau en obsidienne et de leur arracher le cœur ; d'autres victimes étaient noyées dans la lagune; d'autres, enfermées dans des cavernes, mouraient de faim ; les nobles périssaient généralement dans des sacrifices de gladiateurs. Les sacrificateurs ordinaires étaient au nombre de cinq; le principal appelé topiltzin portait, dans l'exercice de ses fonctions, un vêtement rouge semblable aux scapulaires de certains ordres religieux; il avait sur la tête une couronne de plumes vertes et jaunes; ses cinq collègues portaient des scapulaires blancs . et pas de couronne. La victime, complètement nue, était couchée sur la pierre des sacrifices, longue de cinq pieds, large de trois et convexe à sa partie supérieure, de sorte que le corps du malheureux représentait un arc; on lui plaçait alors au cou un instrument en bois ou en pierre verte, ayant la

MONARCHIE AZTÈQUE

forme d'un fer à cheval de la grosseur du bras; les prêtres lui tenaient la tête et les membres pour l'empêcher de remuer et le topiltzin lui ouvrait alors la poitrine de la manière que je viens d'indiquer. On offrait ensuite le cœur fumant d'abord au soleil, puis à l'idole, et on le brûlait enfin. Lorsque la victime était un prisonnier de guerre, après lui avoir arraché le cœur, on lui coupait la tête pour la conserver dans un ossuaire, et le corps jeté du haut en bas du temple, était recueilli par les vainqueurs qui l'emportaient, le faisaient cuire et le mangeaient dans un banquet de famille et d'amis.

Quant au mode de diviser le temps, toutes les populations civilisées de l'Anahuac avaient le même système que celui des anciens Toltèques. Leur siècle se composait de cinquante-deux années, distribuées en quatre périodes de treize années. Deux siècles constituaient un âge appelé huehuetilitztli, c'est à dire vieillesse de cent quatre ans. Les années avaient les quatre noms suivants : tochtli, lapin ; acatl% roseau; tecpatl, pierre, et calli, maison. La première période d'un siècle se représentait et se comptait ainsi : première année, 1 lapin; deuxième, 2 roseaux; troisième, 3 pierres; quatrième, 4 maisons; cinquième, 5 lapins; ainsi de suite jusqu'au nombre treize qui terminait la première période. La seconde commençait pari roseau, la troisième pari pierre, et la quatrième par 1 maison. L'année mexicaine se composait comme la nôtre, de 365 jours; elle était divisée en dixhuit mois de vingt jours chacun ; au dernier mois, on ajoutait cinq jours pour compléter l'année solaire; ces cinq jours se nommaient nemon terni, c'est à dire inutiles, parce que les Mexicains ne travaillaient pas et se faisaient des visites pendant ce temps.

Je ne donnerai pas ici d'autres détails sur le calendrier aztèque ni sur les fêtes et les sacrifices qui se faisaient chaque mois ; la description de ces solennités, des superstitions ridicules et des boucheries humaines qui les accompagnaient répugne à nos mœurs ; les savants qui voudront

connaître ces détails les trouveront dans Torquemada, Sahagun, Clavigero et d'autres historiens spéciaux.

Lorsqu'un enfant venait au monde, on le baignait, en disant des prières sur lui, puis il devenait l'objet de différentes cérémonies poétiques et superstitieuses; Boturini dit qu'on les passait quatre fois par le feu. Le nom qu'on lui donnait provenait tantôt de celui du jour de sa naissance, comme Omecalli, — 2 maisons, — et tantôt des circonstances particulières survenues pendant ce jour. Quant aux mariages, ils se décidaient entre les parents et ne se faisaient jamais sans leur consentement. Les jeunes gens se mariaient ordinairement à vingt ou vingt-deux ans, et les jeunes filles, à seize ou dix-huit. Le jeune homme, ayant fait son choix, envoyait aux parents de la jeune fille les femmes les plus respectables de sa famille faire la demande. Ces femmes, appelées solliciteuses, s'acquittaient de leur commission à minuit, et portaient des présents avec elles. Cette première demande, toujours refusée, était suivie d'une seconde, à laquelle le père et la mère répondaient qu'ils se consulteraient, s'informeraient de la volonté de leur fille et enverraient plus tard la réponse. C'est à celte seconde entrevue que les affaires d'intérêt étaient discutées de part et d'autre. La réponse se transmettait par l'intermédiaire d'autres femmes de la famille de la prétendue. Le mariage décidé, on conduisait la jeune fille chez son fiancé; les deux futurs s'encensaient mutuellement, puis s'asseyaient au milieu de la chambre nuptiale auprès d'un feu allumé exprès, et le prêtre attachait alors un coin de la chemise de l'épousée au manteau du mari. C'est cette cérémonie qui constituait le lien, le contrat de mariage; une fois terminée, la femme faisait sept fois le tour du feu, offrait ensuite avec son mari du copal aux dieux lares, et tous deux retournaient à leurs sièges. Venaient enfin le repas nuptial, les danses, des réjouissances, des prières, un jeûne de quatre jours et la bénédiction du lit. La polygamie était permise aux Mexicains; les rois et les caciques avaient autant de femmes

MONARCHIE AZTÈQUE

qu'ils voulaient; mais, en général, le peuple se contentait d'une femme.

Les cérémonies funèbres avaient beaucoup d'analogie avec celles des anciens peuples de la Grèce et de l'Orient, qui brûlaient les cadavres des défunts. Une des choses les plus étranges pour ceux qui ont étudié les mœurs des Azlèques, c'est leur sollicitude pour l'éducation des enfants et de la jeunesse, éducation basée sur la morale, la raison, la religion, le respect des lois, des parents et des vieillards, et leur cruauté qui faisait de leurs temples autant de charniers, ruisselant toute l'année de sang humain. Cette barbarie, si peu en rapport avec une éducation aussi soignée, aussi morale, révèle cet esprit de contraste et de contradiction qu'on retrouvera dans tout le cours de cette histoire.

Dès le temps où les Mexicains, suivant l'exemple des autres nations voisines, se choisirent un roi, la royauté devint élective chez eux. Quatre électeurs, choisis parmi la plus haute noblesse, nommaient le roi et perdaient ensuite leur droit de vote. Pour une seconde élection, la noblesse choisissait de nouveaux électeurs, mais elle pouvait renommer les mêmes. Pour éviter la création des partis politiques, le souverain devait être toujours pris dans la famille d'Acama- . pitzin; la loi de succession proclamait que le roynl défunt aurait un de ses frères pour successeur ou un neveu dans le cas où les frères feraient défaut. Une fois élu, on conduisait au temple de Huitzilopochlli le nouveau souverain en grande pompe et sans autre vêtement que le maxtlatl, sorte de ceinture dont je parlerai plus loin. Le grand-prêtre le recevait au parvis supérieur et, après avoir adoré l'idole, il lui faisait quatre onctions et lui teignait le corps avec une certaine eau bénite. A la suite de plusieurs cérémonies religieuses, pendant lesquelles on habillait le roi avec des vêtements couverts de têtes de mort et de tibias peints, l'élu s'asseyait sur un trône pour écouter les félicitations, les harangues et les conseils du grand-prêtre, des alliés et de la noblesse. Ensuite il descendait au parvis inférieur où l'attendaient

ceux qui devaient lui jurer obéissance et lui payer des tributs en joyaux, vêtements, etc. Puis il restait quatre jours dans le Tlacateco, habitation située dans l'intérieur du temple, pour se livrer à la prière et à des actes religieux. Le cinquième jour, la noblesse venait le chercher en procession pour le conduire à son palais; les réjouissances publiques, les danses et les illuminations commençaient alors. Quant à la cérémonie du couronnement, elle n'avait lieu qu'après une guerre faite par le souverain et pendant laquelle il prenait les prisonniers qui devaient être sacrifiés le jour de cette solennité.

La couronne des monarques mexicains avait la forme d'une petite mitre, dont le côté postérieur était rabaissé sur le cou ; elle était ordinairement en lames d'or ou en fils d'or et garnie de belles plumes. Leur vêlement ordinaire se composait d'une sorte de manteau blanc et bleu; la couleur variait selon les circonstances. Au commencement de la monarchie, le pouvoir royal était limité et très paternel; vers la fin, il devint plus étendu, plus despotique et le luxe des souverains atteignit des proportions inouïes.

L'empereur d'Acolhuacan et le roi de Mexico avaient trois conseils suprêmes, composés des personnages de la première noblesse, pour diriger les décisions souveraines, en matières administratives, politiques et militaires. Les trésoriers, les ministres, les ambassadeurs et tous les hauts fonctionnaires étaient choisis parmi la noblesse la plus élevée. Les ambassadeurs en mission portaient un scapulaire vert et d'autres insignes qui les faisaient reconnaître et respecter partout où ils passaient. Quand ils arrivaient à leur destination, la noblesse du pays venait les encenser et leur donner des fleurs avant de les introduire au chef de l'État.

Les revenus de la couronne consistaient en fruits, légumes, animaux de toutes sortes, gibier, vêtements de colon, peaux, plumes précieuses, or, argent, cochenille, pierres fines, eu un mot, toutes les productions du Mexique, brutes ou travaillées. Les taxes imposées aux villes et les tributs imposés

MONARCHIE AZTÈQUE

aux pays conquis furent très modestes dans les premiers temps de la monarchie, mais ils devinrent excessifs à mesure que le luxe des souverains et des grands vassaux augmentait. Ces revenus, il est vrai, se dépensaient en grande partie à secourir les malheureux, les veuves, les orphelins et les invalides; mais ils n'en étaient pas moins onéreux et, de plus, exigés avec beaucoup de rigueur. Celui qui ne payait pas ses contributions était vendu comme esclave, afin de tirer de sa liberté ce qu'on ne pouvait obtenir de son industrie.

Les Mexicains possédaient plusieurs variétés de tribunaux pour se faire administrer la justice. Dans la capitale et les villes importantes, il y avait un juge suprême dont les sentences ne pouvaient être jamais révoquées ; c'est lui qui nommait les juges subalternes. On recourait à lui, lorsque des sentences, en matières criminelles seulement, rendues par des juges inférieurs, paraissaient injustes. Les parties intéressées plaidaient elles-mêmes leurs causes, sans l'aide d'avocats, aussi bien devant le juge suprême que devant le simple juge de paix. En matière criminelle, le traître au souverain ou au pays était écartelé; ceux qui faisaient usage des insignes royaux à la guerre, ceux qui maltraitaient un ambassadeur, les séditieux, ceux qui altéraient les mesures, les homicides et les adultères étaient punis de mort. La série des crimes ou délits, punis par la peine de mort, est considérable; cette peine s'appliquait différemment selon la nature du délit; les ivrognes du sexe masculin étaient assommés à coups de bâton, les femmes étaient lapidées, d'autres coupables étaient décapités, pendus, noyés ou torturés.

Les Mexicains avaient pour la profession des armes la plus grande estime ; le dieu de la guerre était leur divinité la plus vénérée et la protectrice de la nation ; aucun prince ne pouvait prétendre au trône s'il n'avait donné dans les combats des preuves de sa bravoure jusqu'à mériter les fonctions et le titre de général de l'armée; aucuu souverain ne pouvait être couronné avant d'avoir pris de ses mains les

prisonniers qui devaient être sacrifiés le jour de son couronnement. Au dessous du général de l'armée, il y avait quatre variétés de généraux avec des insignes propres, puis les capitaines. Pour récompenser les services rendus sur les champs de bataille et les actes décourage, les Mexicains avaient institué trois ordres militaires : celui des princes, achcauhtin; celui des aigles, quauhtin, et celui des tigres, occello. Les chevaliers de ces ordres portaient des cuirasses, des costumes et des insignes qui les distinguaient les uns des autres; ils jouissaient aussi de plusieurs privilèges honorifiques.

Les souverains se couvraient de riches costumes en or, pierres précieuses et plumes, lorsqu'ils partaient pour la guerre. Les Mexicains qui se battaient pour la première fois, n'importe leur rang, portaient un simple vêtement blanc en toile de maguey. Les autres faisaient usage , comme arme défensive, du bouclier, et les officiers de cuirasses en coton à l'épreuve des flèches et de la lance; ces cuirasses et ces boucliers étaient parfois recouverts de lames d'or et ornées de plumes selon le rang du guerrier et la hiérarchie militaire. Les armes offensives étaient la flèche, la fronde, la lance, la pique, l'épée, le javelot et le casse-téte. Les étendards aztèques, plus semblables à ceux des Romains qu'aux nôtres, étaient formés d'une hampe ou perche de deux à trois mètres de longueur, ayant au bout, en or, plumes ou autres matières précieuses, les armes de l'État. En outre de l'étendard national, chaque compagnie, composée de deux à trois cents hommes, avait un étendard particulier dont les plumes avaient les mêmes couleurs que celles portées par ses officiers sur leurs cuirasses. La musique militaire se composait d'instruments bruyants, tels que le tambour de bois, les trompettes en terre cuite et les conques marines. Dans ma collection d'antiquités mexicaines, j'ai des flageolets; des sifflets et des grelots en terre cuite, mais il ne parait pas que ces instruments fussent en usage dans les armées, ils faisaient trop peu de bruit.

MONARCHIE AZTEQUB 131

L'amour de la guerre ne fît pas oublier l'agriculture aux Mexicans. D'Àztlan à la vallée de Mexico, on les a vus vivre plus du produit de leurs récoltes et de leur industrie que de leurs chasses; quand ils n'eurent point de bonnes terres à cultiver ils inventèrent les chinampas ou jardins flottants. Aussitôt qu'ils eurent secoué le joug des Tépanèques, ils se livrèrent à la culture des champs qu'ils poussèrent à une très haute perfection. Les femmes aidaient les hommes dans les travaux agricoles. L'horticulture était une passion favorite des Mexicains, et les Espagnols furent émerveillés de la beauté de leurs jardins, de leur symétrie, de la multitude des beaux arbres, des plantes médicinales et des fleurs aux couleurs brillantes qui se trouvaient dans ces jardins. Ceux des souverains de Texcoco, du seigneur d'Ixtapalapan et celui d'Huaxtepec n'eurent pas d'égaux en Europe, au dire des conquérants qui en ont parlé dans leurs relations historiques. Les plantes les plus cultivées au Mexique étaient le maïs, le coton, le cacao, le maguey et le piment. Le maguey seul subvenait aux nécessités des pauvres familles; il servait à former les haies des jardins et des champs, à construire et couvrir les cabanes, à faire du papier, du fil, des aiguilles, des cordes, des vêtements et des chaussures; certaines parties de cette plante étant cuites donnaient une nourriture substantielle, d'autres servaient de médecine pour plusieurs maladies, et, finalement du cœur du maguey, on tirait le pulque, boisson encore en usage dans tout le Mexique.

L'agriculture, la chasse, la pèche et l'industrie formaient le fond du commerce mexicain qui s'étendit peu à peu jusqu'aux provinces les plus éloignées de l'empire. Les négociants allaient de ville en ville échanger leurs marchandises qu'ils faisaient transporter a dos d'hommes. De nos jours, on voit encore des Indiens portant sur leurs épaules les produits de leur industrie, et venant de très loin, à un petit pas gymnastique, les vendre dans les chefs-lieux de province. Dans chaque ville, il y avait alors un marché quoti-

dien pour la consommation usuelle et tous les cinq jours un marché général. Jusqu'au temps d'Axayacall, le marché de Mexico se tenait sur la place principale, mais après la conquête de Tlatelolco, il fut transféré dans cette ville. Ce marché était immense, des portiques l'entouraient pour la commodité des trafiquants. Chaque genre de marchandises avait sa place désignée par les « juges du commerce ». Dans un endroit se vendaient les objets d'or, d'argent et les joyaux, dans un autre le coton brut ou manufacturé, dans un troisième les ouvrages en plumes, etc. Les objets tenant trop de place étaient laissés dans les rues voisines ou sur les canaux. Le nombre des commerçants qui se réunissaient ordinairement à ce marché s'élevait à plus de cinquante mille. Cortez et ses compagnons, ne pouvant faire rénumération de toutes les marchandises qui se vendaient à ce marché, en citent une multitude et disent qu'il serait impossible de les énumérer.

Le commerce ne se faisait pas seulement au moyen de l'échange, mais encore par l'achat et la vente. Les Mexicains avaient cinq variétés de signes représentatifs de la valeur monétaire : 1° le cacao, d'un grain différent de celui employé dans les boissons et le chocolat, se comptait parxtyutpilli; chaque sac de xiquipilli contenait huit mille amandes de cacao, et valait, au temps de la conquête, un peu plus de 36 francs de notre monnaie. Pour les marchandises dispendieuses on comptait par sac de trois xiquipilli; 2° Le jalolcuachtliy petits morceaux de toile de coton, servait à l'achat des objets de première nécessité et d'un prix très modéré ; 3° l'or en grain; ce genre de monnaie se plaçait dans les tubes transparents de certaines plumes pour permettre d'en examiner la quantité. Sa valeur était proportionnée à sa quantité; 4° pour la transaction des objets de peu de valeur les Mexicains possédaient des morceaux de cuivre fort minces, de trois à quatre centimètres de hauteur, ayant un peu la forme d'un T, renflé à sa partie supérieure; 5° des morceaux d'élain également très minces constituaient le cin-

MONARCHIE AZTÊQUB.

quième genre de monnaie en usage parmi les anciens Mexicains. Ils avaient également des mesures, mais on ignore s'ils avaient des poids.

Pour empêcher les fraudes dans les transactions commerciales, des commissaires se promenaient continuellement dans les marchés, surveillaient les trafiquants et conduisaient les délinquants devant un tribunal de commerce, composé de douze juges, et situé près des portiques. Le vol était pourtant fort rare, soit à cause de la probité des vendeurs et des acheteurs, soit à cause de la vigilance des commissaires ou de la promptitude et de la sévérité de la punition. Toutes les marchandises introduites dans ces marchés payaient une taxe à la couronne pour l'administration de la jusiice et la protection du commerce.

En dehors des orateurs, des historiens et des poètes, les Mexicains avaient des compositeurs dramatiques. Sur leurs théâtres on représentait des sujets religieux, héroïques et mythologiques; des danses et des concerts. Leurs danses étaient très variées et fort belles. Les jeux nationaux étaient fort nombreux. Je ne parlerai pas des courses à pied, connues de tous les anciens peuples, mais je dirai quelques mots du « jeu des aigles ». Pour ce jeu, les Mexicains dressaient une sorte de mât de cocagne, ayant vers son extrémité supérieure une petite plate-forme, aux quatre coins de laquelle étaient attachées de fortes cordes qui s'enroulaient autour de l'arbre. Quatre hommes déguisés en aigles montaient rapidement sur la plate-forme, dansaient, puis s'attachaient autour du corps l'extrémité des cordes, déployaient leurs ailes, se lançaient dans l'air et tournaient en volant autour du mât jusqu'à ce que la corde s'allongeât en se déroulant et leur permît d'atteindre le sol. Tandis qu'ils volaient en tournant, d'autres hommes montaient en haut du mât, se lançaient à l'une des quatre cordes et descendaient ainsi jusqu'à terre avec les aigles.

Le jeu de paume était également un jeu favori des Mexicains. Ils avaient aussi des acrobates et des gymnasiarques

UISTOIRB DU MEXIQUE.

très habiles, dont les tours de force et d'agilité se renou-. vellent de nos jours dans tous nos cirques. J'ai parié de leurs manuscrits et peintures hiéroglyphiques; j'ajouterai sur ce sujet que ces peintures se faisaient le plus souvent sur de la toile de maguey, du papier ou des peaux; quant aux couleurs on les tirait des bois et plantes de teinture, ainsi que des minéraux. Les objets étaient assez mal peints, les Mexicains tenant peu compte des proportions et de la perspective ; ils ne firent usage des caractères alphabétiques qu'après la conquête. Mauvais sculpteurs, mais orfèvres distingués, ils coulaient et travaillaient l'or et l'argent de telle manière que des joyaux envoyés par Cortez firent l'admiration des orfèvres européens. Néanmoins ils n'appréciaient rien autant que les tableaux ou mosaïques en plumes de colibris et d'autres oiseaux au brillant plumage. Quelques-uns de ces tableaux étaient réellement merveilleux, et les Zapotèques en font encore de très remarquables.

L'architecture n'était pas très avancée parmi les Mexicains, pourtant ils avaient des édifices beaux et commodes. Les cabanes des pauvres étaient alors, comme aujourd'hui, en roseaux ou en briques sèches, et couvertes de joncs, de paille ou de feuilles de maguey. Les maisons des nobles et des riches étaient en pierres cimentées avec de la chaux, à deux étages terminés par une terrasse ; elles avaient plusieurs appartements donnant sur une ou deux cours et sur la rue. Les murs, blanchis, polis et brunis, brillaient comme de l'argent. Beaucoup de ces maisons avaient une ou deux tours sur la terrasse, et des jardins, soit dans la cour, soit derrière la maison. Les bains, les palais et d'autres monuments, échappés au vandalisme des hommes, prouvent que les Mexicains savaient construire des arcs, des voûtes et des coupoles. Les maisons des seigneurs et les édifices publics avaient leurs portes, leurs fenêtres et leurs murs ornés de sculptures et de bas -reliefs, quelquefois de placages et d'incrustations en marbre, pierres dures et même de métaux précieux. Les rues de Mexico, et principalement celles qui

MONARCHIE AZTÈQUE

suivaient la direction des canaux, étaient droites et fort larges ; il y en avait qui se composaient uniquement d'un grand canal, d'autres dont le canal, plus étroit, était au milieu ou sur un des côtés de la rue, et enfin des ruelles qui facilitaient les communications. Sur les canaux on voyait des ponts de toutes grandeurs. Les historiens de la conquête comptaient dans Mexico, lors de l'arrivée de Cortez, cent vingt mille maisons, ayant chacune de trois à dix habitants ; dans ce chiffre n'étaient pas compris les temples et les palais du souverain.

Les Mexicains avaient des tissus de coton, de maguey, de plumes, de poils de lapin ou de lièvre, et de palmiers. Certains tissus de coton étaient très grossiers, et d'autres aussi fins que !a plus belle toile de Hollande ; les uns étaient unis, blancs, ou en couleur, et d'autres, brochés ou brodés en plumes, avaient des dessins très variés. Leurs vêtements étaient fort simples et peu nombreux. Les hommes portaient le maxtlatl, sorte de ceinture à bouts pendants, l'un par devant et l'autre par derrière, pour cacher les parties honteuses, et le tilmatliy sorte de cape carrée, large d'un mètre et demi environ sur chaque côté, et qui se nouait par deux bouts sur la poitrine ou sur l'épaule. Les femmes portaient le cueitl, sorte de jupon, et le huepilli, chemise sans manches. La quantité, la qualité et l'ornementation de ces vêtements variaient selon la fortune et le rang de ceux qui les portaient; les femmes riches portaient parfois sur leur huepilli un vêtement dans le genre des surplis ecclésiastiques, avec des manches larges. Ils avaient pour chaussures des sandales de cuir, dont les courroies étaient ornées d'or et de pierres précieuses pour les souverains et les seigneurs. Les Mexicains portaient, en outre, des anneaux, des bracelets, des pendants aux oreilles, à la lèvre inférieure, et d'autres joyaux en or, en argent, pierres fines ou dures, perles ou coquillages.

Dans Y Histoire naturelle du Mexique, écrite par le docteur Hernandez, médecin de Philippe II, on voit que les Mexi-

cains connaissaient plus de douze cents plantes médicinales dont ils se servaient pour traiter les maladies. Un grand nombre de ces plantes se trouve maintenant dans les pharmacies européennes. Les remèdes mexicains s'appliquaient, comme les nôtres, sous la forme d'infusions, d'emplâtres, d'onguents, de poudres, d'acides, etc. Leurs médecins saignaient et se servaient pour cette opération de lancettes en obsidienne, matière ordinaire de tous leurs instruments tranchants. Les Mexicains se baignaient beaucoup dans l'eau froide, mais ils faisaient également usage des bains de vapeur.

Les pauvres se nourrissaient comme l'avaient fait leurs ancêtres, lors de l'arrivée de la nation sur les bords de la lagune, de plantes, d'œufs et d'animaux aquatiques; mais la nourriture générale devint meilleure sous la monarchie ; elle se composait surtout du maïs, préparé en galettes de la même manière que l'emploient encore les Mexicains modernes sous le nom de tortillas. Le maïs ne servait pas seulement de pain, on en faisait aussi différents mets comme le font les Piémontais. Les haricots, les piments et le cacao se préparaient pareillement de différentes façons. On sait que le chocolat nous vient du chocolatl mexicain et, qu'avant l'invention de la vapeur, le cacao se broyait de la manière que le broyaient les peuples du Mexique sous. leurs empereurs. Ils faisaient peu usage de viandes, ils mangeaient pourtant du gibier et surtout des fruits dont le nombre, la saveur et la variété étonnent les étrangers qui visitent surtout les terres chaudes. Cet aperçu des mœurs et coutumes des Mexicains devait précéder l'histoire de la conquête que je vais raconter le plus brièvement possible.

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

Après avoir découvert le nouveau monde en 1492, sous Christophe Colomb, les Espagnols eurent bientôt soumis à la couronne de Castille les principales lies des Antilles. De ce centre ils partaient fréquemment pour faire de nouvelles découvertes et des échanges avec les naturels des continents voisins. Les premiers aventuriers s'enrichirent de la sorte, échangeant des objets européens de peu de valeur contre l'or américain. En 1517, Francisco Hernandez de Cordova s'embarqua, avec cent dix hommes, au port d'Alfaruco, — aujourd'hui la Havane — et se dirigeant vers le sud, d'après les conseils d'Antonio Alaminos, un des plus fameux pilotes de ce temps, découvrit les côtes du Yucatan qu'il nomma cap Catoche. En deux endroits où les Espagnols mirent pied à terre, ils eurent deux combats à soutenir contre les Indiens; dans la mêlée ils perdirent la moitié de leur effectif et leur capitaine reçut douze blessures desquelles il mourut peu de temps après. A la suite de ces deux malheureux débarquements, ils retournèrent à l'île de Cuba, firent une narration

pompeuse des villes, des tours et des édifices qu'ils avaient aperçus, de la richesse du pays qu'ils avaient côtoyé et montrèrent de l'or qu'ils avaient dérobé dans un temple.

Diego Velazquez, conquérant et gouverneur de Cuba, sentit sa cupidité s'enflammer a ces récits; il envoya Juan de Grijalva, son parent, avec quatre navires et deux cent cinquante soldats, reconnaître l'île de Cozumel, située sur la côte orientale du Yucatan, et faire des échanges avec les naturels. Juan Grijalva accomplit sa mission, puis longea les côtes du Mexique, en remontant vers \e nord jusqu'à la rivière de Panuco. Les Espagnols s'arrêtèrent un peu sur une petite Ile à laquelle ils donnèrent le nom de S. Juan d'Ulùa, éloignée seulement d'un mille de la plage de Chalchiuhcueoan. Quelques historiens font venir ce nom d'Ulua des mots acolhua et colhua que les Espagnols entendaient sans cesse, sans comprendre qu'ils désignaient une nation.

Les gouverneurs mexicains de cette province s'émerveillèrent a la vue de navires aussi grands et d'hommes ayant une figure et des vêtements si peu semblables aux leurs. Ils se consultèrent et résolurent d aller en personne à Mexico avertir leur souverain de l'arrivée de ces étrangers et, pour lui donner une meilleure idée de cette apparition, ils firent peindre des Espagnols, leurs navires, leurs costumes, leurs armes et lui portèrent des colliers de verre qu'ils avaient échangés contre de l'or. A cette nouvelle Moctezuraa se troubla; ses craintes superstitieuses se renouvelèrent; il fit venir aussitôt l'empereur chichimèque, Cacamatzin, le seigneur d'ixtapalapan, Cuitlahuitzin, et douze de ses conseillers ordinaires pour les consulter sur ce qu'il devait faire. Après une longue conférence, ils conclurent que celui qui était venu avec un pareil cortège devait être CuetzalcoatI, le dieu de l'air, attendu depuis tant d'années, selon la promesse qu'il avait faite aux populations de Tula, de Cholula et d'Anahualco avant sa disparition mystérieuse.

Moctezuma, persuadé que c'était celte divinité qui venait de débarquer à S. Juan d'Ulùa, l'envoya complimenter par

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

cinq grands personnages; néanmoins il fit placer des sentinelles et des courriers sur toutes les montagnes et donna l'ordre aux gouverneurs des provinces maritimes d'observer le mouvement des navires et de lui communiquer immédiatement tout ce qui se passerait dans ces parages. Lorsque les cinq ambassadeurs arrivèrent à leur destination les Espagnols étaient repartis, emportant avec eux la valeur de seize mille écus d'or, provenant d'échanges et de présents qu'ils avaient reçus. Diego Velazquez fut très contrarié de voir Grijalva revenir sans avoir établi une colonie dans ce pays qu'on lui dépeignait comme le plus riche et le plus heureux du globe. Il fit aussitôt préparer une autre expédition dont il confia le commandement à Fernand Cortez, homme assez riche pour supporter avec sa propre fortune et celle de ses amis une grande partie des frais de l'expédition.

Fernand Cortez naquit en 1485, à Medcllin, petite ville de l'Estramadura. Du côté de son père, il descendait des Cortez et des Monroy ; du côté de sa mère, il descendait des Pizarro et des Altamirano, ces quatre familles, les plus anciennes et les plus illustres de cette ville, s'étant unies par des mariages desquels naquirent le père et la mère de Cortez. A l'âge de quatorze ans, il fut envoyé à l'université de Salamanca pour étudier la jurisprudence et se rendre utile à sa maison tombée dans la pauvreté. Ses goûts militaires lui firent bientôt abandonner ses études et courir vers le nouveau monde, suivantainsi l'exemple d'unemultitudede jeunes i;ens de familles nobles et sans ressources. Il accompagna Diego Velazquez, lors de la conquête de l'île de Cuba , et. s'étant très distingué, il ne tarda pas à acquérir des biens considérables et une grande autorité parmi ses compatriotes. Doué d'un courage exceptionnel, prompt à trouver les moyens de réussir dans ses projets, sachant se faire obéir et respecter même de ses égaux, magnanime dans ses ac- • tions, réservé dans ses paroles, constant dans ses entreprises» patient dans les adversités, religieux comme on l'était

110 HISTOIRE DU MBXIQUB.

à cette époque, fidèle à son souverain, d'un physique agréable, d'une taille élégante et bien proportionnée, tel était l'homme qui devait conquérir le Mexique. Cortez, il est vrai, éclipsa maintes fois toutes ces qualités par des actes indignes d'un héros; mais, pour être juste à son égard, il ne faut oublier ni le temps dans lequel il vivait, ni les périls, ni les difficultés qui rendaient sa position et celle de ses compagnons si critiques pendant la conquête.

Aussitôt qu'il se vit chargé de la nouvelle expédition, il mit la plus grande diligence dans ses préparatifs de voyage. N'ignorant pas qu'un certain apparat rehausse toujours l'autorité d'un chef, il arbora le drapeau royal au dessus de sa maison ; il enrôla sous ses ordres des hommes illustres par leur naissance, comme par leur propre valeur, tels que Juan Velazquez de Léon, parent du gouverneur, Hernandez de Portocarrero, cousin du comte deMedellin, Diego Ordaz, Francisco de Montijo, Francisco de Lugo, Pedro de Alvarado, Cristobal de Olid, Gonzalo de Sandoval de Medelli n, jeune homme de vingt-deux ans, qui fonda la colonie deMedellin près de Vera-Cruz et auquel Cortez confia les missions les . plus dififioiles et les plus dangereuses. Dans le cours de cette histoire, je citerai d'autres noms, également devenus célèbres à la suite de cette phénoménale expédition, et je donnerai quelques détails sur la plupart des conquérants.

Au moment de mettre à la voile, Velazquez de Léon, influencé par les intrigues des ennemis de Fernand Cortez, lui retira son commandement et voulut même l'emprisonner, mais les gens chargés d'exécuter ces ordres n'osèrent pas mettre la main sur un homme de pareille trempe et l'ami de si puissants personnages. Cortez qui, non seulement avait déjà dépensé toute sa fortune, mais avait encore fait d'énormes emprunts pour approvisionner ses navires, sut, à force d'adresse et de savoir-faire, reprendre sa commission, et partit de la Havane le 10 février 1519. La flotte se composait de onze navire portant cinq cent huit soldats divisés en onze compagnies, cent neuf marins, seize chevaux,

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

dix pièces d'artillerie et quatre fauconneaux. Elle se dirigea, sous la direction du pilote Alaminos, sur l'île de Gozumel. Dans cette île, les Espagnols rencontrèrent un diacre castillan du nom de Jérôme Aguilar qui, ayant fait naufrage quelques années auparavant sur les côtes du Yucatan, avait été réduit en esclavage par les naturels. A l'arrivée de ses compatriotes, son maître lui permit de les rejoindre et lui rendit la liberté; comme il avait appris la langue maya, Cortez le garda près de lui en qualité d'interprète.

De Gozumel, la flotte côtoya le Yucatan jusqu'à la rivière de Chiapa dans la province de Tabasco. Les Espagnols pénétrèrent alors un peu dans le pays, quoique harcelés par les Indiens qui leur tiraient des flèches; ils s'emparèrent d'une petite ville d'où ils sortaient fréquemment pour explorer les environs, et finirent par livrer une bataille décisive, en rase campagne, le 25 mars, près de Geutla. Grâce à la terreur inspirée par les armes et les chevaux des Espagnols, les Indiens furent vite mis en déroute, laissant huit cents morts sur le terrain ; quant aux vainqueurs, ils n'eurent qu'un mort et soixante blessés. Pour perpétuer le souvenir de ce triomphe, ils construisirent plus tard, en cet endroit, une petite ville à laquelle ils donnèrent le nom de Notre-Dame de la Victoire.

Les conquérants justifièrent les actes d'hostilités qu'ils exercèrent dans cette province en affirmant qu'avant d'en venir aux mains, ils n'avaient cessé de protester aux populations de Tabasco qu'ils venaient en amis, uniquement pour échanger des marchandises, et qu'on ne leur avait répondu qu'à coups de flèche. Gortez, après la bataille de Geutla, prit possession de ce territoire au nom de son souverain, et, pour consolider son pouvoir, il convoqua les seigneurs de la province, leur fil jurer obéissance au roi d'Espagne comme étant leur monarque légitime; il les effraya par le bruit du canon qu'il fit tirer devant eux et leur laissa croire que le hennissement des chevaux était un signe menaçant de la part de ces animaux mystérieux à l'égard de tous ceux qui

se montreraient les ennemis des Espagnols. Par l'intermédiaire de son interprète Aguilar, il fit prêcher le P. Bartolomè de Olmedo , de Tordre de la Merci , chapelain de l'armée, qui annonça les premières vérités du catholicisme aux Yucatèques. En preuve de leur soumission les seigneurs de Tabasco offrirent à Cortez des objets en or, des vêtements en toile de coton et vingt esclaves du sexe féminin qui furent distribuées aux officiers.

Parmi ces esclaves se trouvait une jeune fille d'une beauté remarquable, d'une grande intelligence et née dans la province de Coatzacoalco. Son père, ancien feudataire de la couronne de Mexico, était seigneur de plusieurs villes; il mourut laissant sa fille en bas âge. Sa veuve épousa bientôt un autre cacique mexicain de qui elle eut un fils. Son amour pour cet enfant l'engagea à lui assurer l'héritage du défunt au détriment de sa fille. Dans ce but, elle la fit un jour passer pour morte en lui substituant le corps d'un enfant qui venait de mourir et appartenait à l'une de ses esclaves, et donna clandestinement sa fille à des marchands de Xicallanco, ville située sur les confins de la province de Tabasco. Tandis que cette mauvaise mère pleurait sur le prétendu cadavre de son enfant, les marchands emmenèrent la pauvre fille et la vendirent aux gens de Tabasco qui la donnèrent ensuite à Cortez. A cette époque, outre sa langue maternelle, elle parlait très bien la langue maya, parlée par les Yucatèques et les Tabasquenos; en peu de temps elle apprit le castillan, s'instruisit par l'intermédiaire d'Aguilar dans la religion catholique, et reçut à son baptême le nom de Marina, nom traduit en mexicain par Malintzin, duquel on a fait depuis Malinche.

Marina, toujours fidèle aux Espagnols, leur rendit des services incalculables ; non seulement elle leur servit d'interprète auprès des Mexicains, des Tlaxcaltèques et d'autres peuples de l'Anahuac, mais encore elle leur sauva la vie maintes fois, les avertit souvent des dangers qui les menaçaient et leur enseigna le moyen de les éviter. Tendrement

UIST01HB DE LA CONQUÊTE.

éprise de Fernand Gortez, elle l'accompagna dans toutes ses expéditions ; elle en eut un fils appelé Martin Gortez, qui fut mis à la torture en 1568, par un juge du nom de Muîîoz, envoyé par Philippe II, et dont les atrocités soulevèrent l'indignation des nouveaux Mexicains. Après la conquête , Marina épousa Juan de Xaramillo, respectacle Espagnol. En 1524, lorsqu'elle accompagna Cortez dans sa longue et pénible expédition au Honduras , elle eut l'occasion de revoir sa mère et son frère; elle les rassura, leur pardonna les torts qu'ils avaient et les combla de témoignages d'affection. Marina fut la première Mexicaine devenue chrétienne; c'est aussi Tune des plus nobles et des plus douces figures de cette épopée.

Fernand Cortez s'étant assuré de la tranquillité de Tabasco et sachant que ce pays ne pouvait lui procurer tout l'or qu'il convoitait, remit a la voile, côtoya la province de Coatzacoalco et vint jeter l'ancre à S. Juan d'Ulùa, le jeudi-saint, 2l avril de la même année. A peine la flotte était-elle arrêtée, que de grands canots, chargés de Mexicains, abordèrent le navire sur lequel se trouvait Cortez; ils étaient envoyés de la part du gouverneur de la province de Chalchiuhcuecan « offrir aux étrangers tout ce dont ils avaient besoin pour continuer leur voyage. » Cortez reçut les Mexicains avec beaucoup de courtoisie, les remercia de leurs offres de service, leur dit qu'il venait pour faire des échanges et traiter avec le souverain de choses très importantes, puis il les congédia en leur donnant des colliers de verre, d'autres bagatelles et leur fit boire du vin d'Espagne.

Le lundi de Pâques, les Espagnols débarquèrent sur la côte leurs armes, leur artillerie et leurs chevaux; avec le concours des Mexicains, ils se construisirent des cabanes en branches d'arbre pour se garantir du soleil et de la pluie. Telle fut l'origine de Vera-Cruz. Teuhtlile et Cuitlalpitoc, gouverneurs des provinces maritimes du golfe, vinrent avec une suite nombreuse rendre visite à Cortez, qui les accueillit avec la distinction due à des personnes de leur rang, et pour

leur donner une idée du catholicisme, il fit célébrer le sacrifice de la messe sur la plage avec toute la solennité possible. A la suite de cette cérémonie, il les admit à sa table et les régala de son mieux. Après le repas, il les prit à part et leur dit, par l'intermédiaire de Marina , qu'il était le représentant du plus grand monarque de l'Orient, dont il exalta la puissance; puis il ajouta, qu'ayant entendu parler du souverain qui régnait à Mexico, il avait été envoyé pour lui rendre ses honynages, l'entretenir d'affaires d'une grande importance, et qu'enfin il désirait savoir où Moctezuma recevrait l'ambassadeur de Charles-Quint.

Teuhtlile parut étonné de voir Cortez si pressé d'avoir une entrevue avec Moctezuma : — « A peine êtes-vous arrivé dans ce pays, lui répondit-il, et déjà vous voulez être reçu de notre roi ! J'ai entendu avec plaisir ce que vous m'avez dit de la grandeur et de la bonté de votre souverain; mais sachez que le nôtre n'est ni moins grand ni moins bon ; je m'étonne même qu'il puisse y en avoir un autre dans le monde aussi puissant que lui ; mais puisque vous l'affirmez, je le dirai au nôtre qui, j'en suis persuadé, non seulement sera satisfait d'apprendre de telles choses, mais encore honorera l'ambassadeur de ce grand prince. Acceptez, en attendant, ces présents que je vous offre en son nom. »

Ces présents, renfermés dans une caisse en roseaux, consistaient en objets d'or et de plumes d'une valeur considérable; ils étaient accompagnés de dix caisses de vêtements très fins en coton et d'une multitude de comestibles variés. Cortez accepta ces cadeaux avec des démonstrations de reconnaissance et remit à Teuhtlile des colliers et d'autres objets peu estimés en Europe , mais très appréciés des Mexicains par leur nouveauté, leur éclat et leurs couleurs brillantes. Ce personnage avait fait venir de Mexico un grand nombre d'artistes pour peindre en détail et rapidement l'armée espagnole, afin de donner à Moctezuma une idée plus exacte des étrangers. Cortez, averti de ce projet, déploya ses troupes, fit faire des manœuvres de cavalerie, ordonna des feux

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

de peloton, des décharges d'artillerie, en un mot tout ce qui pouvait impressionner et terrifier les deux gouverneurs ainsi que leur suite, estimée à quatre mille hommes. Teuhtlile, ayant aperçu un casque doré parmi les armes des Espagnols, pria Cortez de le lui prêter pour l'envoyer à Moctezuma, parce qu'il ressemblait à une coiffure portée par une des principales idoles de Mexico. Cortez y consentit, à la condition qu'on le lui renverrait rempli de poudre d'or, « pour savoir, disait-il, si celle que Ton tirait des mines du Mexique était pareille à celle de l'Espagne. »

Dès que les peintures furent achevées, Teuhtlile prit congé de Cortez, lui promit de revenir sous peu de jours avec la réponse de son souverain, et lui laissa Cuitlalpitoc afin de pourvoir à toutes ses nécessités. Il est facile de se représenter la perplexité de Moctezuma en recevant de la bouche même d'un de ses feudataires ces nouveaux détails sur l'arrivée de ces étrangers, leur religion, les animaux gigantesques qu'ils montaient et les moyens terribles de destruction dont ils disposaient. Il consulta ses oracles qui lui répondirent de ne jamais admettre ces étrangers dans sa capitale. Ne voulant pas pourtant les indisposer, il leur envoya des présents dignes de sa munificence. L'ambassadeur, chargé de les remettre et grand personnage de la cour, arriva à Vera-Cruz sept jours après le départ de Teuhtlile ; indépendamment du nombreux personnel dont se composait sa suite, il emmenait cent hommes chargés des présents de son souverain.

Arrivé en présence de Cortez, l'ambassadeur fit le salut d'usage qui consistait à toucher terre avec la main et porter ensuite la main aux lèvres, puis il encensa le général et les officiers qui l'entouraient et s'étant assis sur un siège que lui offrit Cortez, il prononça sa harangue dans laquelle se trouvaient beaucoup de compliments, mais aucune allusion à l'entrevue future des Espagnols avec Moctezuma. Après son discours, l'ambassadeur fit étaler sur des nattes et des tapis, avec symétrie, les présents royaux. Ceux-ci se composaient

d'objets d'or et d'argent dont quelques-uns incrustés de pierres fines, de plumes et de pièces d'étoffes, ainsi que du casque rempli de poudre d'or. Quoique. la valeur intrinsèque de ces objets fût énorme, elle était surtout considérable par l'élégance, l'habileté et le fini du travail. Mais les plus riches comme les plus précieux de ces présents consistaient en deux disques de la grandeur d'une roue de carosse; l'un, eu or, représentait le siècle mexicain avec tous ses signes représentatifs en relief; l'autre, en argent et plus grand encore, représentait de la même manière l'armée mexicaine. L'ambassadeur dit à Cortez que ces objets étaient pour lui et ses compagnons, que Moctezuma en enverrait bientôt de plus beaux pour le roi d'Espagne : « En attendant, ajouta-t-il, vous pouvez vous reposer sur ces plages et vous approvisionner de tout ce qui vous sera nécessaire pour retourner dans votre patrie. »

Cortez remercia l'ambassadeur, mais il lui fit sentir en même temps qu'il ne voulait pas rester plus longtemps sur ces plages malsaines ni retourner auprès du roi de Castille sans avoir vu Moctezuma. L'ambassadeur promit de faire connaître cette résolution à son souverain, prit ensuite congé des Espagnols et laissa Guitlalpitoc installé avec une multitude d'Indiens dans une ville de chaume improvisée sur les dunes proches du camp. Cortez ne pouvant prolonger son séjour sur cet amas de sables brûlants où pullulaient les moustics, où l'air était empesté par des marais peu éloignés, voyant en outre que le vent du nord, si terrible sur les côtes, avariait fréquemment ses navires et menaçait de les faire échouer, envoya le capitaine Montijo chercher un port plus sûr du côté de Panuco. Ce capitaine revint peu de jours après, en disant qu'il avait trouvé un excellent endroit pour abriter la flotte à six mille d'Ulùa et très près d'une ville solidement établie.

Teuhtlile de retour de Mexico, avec de magnifiques présents pour le roi de Castille, prit Cortez à part, et lui dit que Moctezuma le remerciait infiniment des cadeaux qu'il lui

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

avait faits, que son roi lui souhaitait toutes sortes de prospérités, mais qu'il était inutile de lui envoyer aucun messager ni de parler d'aller à Mexico ; Moctezuma ne désirait pas voir les étrangers dans sa capitale. Teuhtlile, à la suite de cette entrevue, se rendit à Guetlachtlan, sa résidence ordinaire. Le lendemain de son départ, les Espagnols ne virent plus un seul Indien dans les environs de leur camp; ils avaient tous disparu. Moctezuma espérait qu'en laissant les nouveaux venus seuls et sans ressources, ils se décideraient à se rembarquer pour ne pas être décimés par la faim et les maladies. Les Espagnols commençaient, en effet, à s'inquiéter de cet abandon qui les conduisait aux privations les plus cruelles, lorsqu'ils virent arriver deux Totonaques, envoyés de la part du gouverneur de Cempoalla — ville située à trente-deux kilomètres de Vera-Cruz — pour les engager à venir dans sa province, et leur dire qu'ils seraient bien reçus. Ce seigneur était un de ces feudataires impatients de secouer le joug de Mexico; il avait entendu parler des événements arrivés à Tabasco; il crut le moment opportun de s'affranchir avec le secours des Espagnols, et n'attendit plus que le départ des Mexicains pour faire ses offres de service. Quant aux Totonaques eux-mêmes, ils faisaient partie de la famille huaxtèque; les uns parlaient cette langue, d'autres l'otomite et d'autres le nahoa ; quoique beaucoup plus civilisés que les Otomiles, ils paraissent l'avoir été moins que les Mexicains qui les considéraient comme des barbares.

Pareille proposition ne pouvaient venir plus à-propos. Le manque de vivres, la rigueur du climat, l'insalubrité du littoral, la témérité de l'expédition faisaient des mécontents parmi les Espagnols, dont trente-cinq avaient déjà succombé, soit des suites de leurs blessures, soit par le vomito. Cortez, avec des cadeaux, des promesses, des menaces et quelques actes de rigueur, sut calmer les mécontents et ranimer les esprits. Il se fit déclarer indépendant du gouverneur de Cuba, chef militaire et politique de l'expédition, et, pour payer les dépenses faites et à faire, il fut convenu qu'après

148 HISTOIRE DU MEXIQUB.

avoir déduit la part qui revenait à la couronne d'Espagne, il recevrait la cinquième partie de l'or que l'on se procurerait. Enfin, il fit nommer des magistrats pour gouverner la colonie qu'il avait l'intention de fonder dans ces parages. En allant à Cempoalla qui se trouvait sur le chemin de Chiahuitztla, — district dans lequel était situé le port découvert par le capitaine Montijo, — Gortez ne songeait pas seulement à faire reposer ses troupes dans un endroit sain où les vivres ne manqueraient pas, mais il espérait, en outre, découvrir une bonne situation pour sa future colonie.

Ces arrangements pris, l'armée se mit en route en ordre de bataille, de crainte d'être attaquée parles Mexicains ou par les Totonaques dont on se méfiait un peu; du reste, en général habile et prudent, Cortez, même au temps de sa plus grande prospérité, n'omit jamais de prendre les précautions usitées en pays ennemi pour la sécurité de ses compatriotes. Avant d'arriver à Cempoalla, les Espagnols furent complimentés par vingt des personnages les plus respectables de cette ville qui leur offrirent des fruits et des rafraîchissements. Les troupes, parfaitement accueillies des habitants, furent logées dans de grands édifices construits à l'intérieur du temple, et pourvues de tout ce qui leur était nécessaire. Après la réception officielle, le gouverneur eut une entrevue secrète avec Cortez pendant laquelle l'un sollicita le secours des Espagnols pour reconquérir l'indépendance du pays, et l'autre demanda l'aide des Totonaques pour marcher sur Mexico. Les deux propositions ayant été acceptées, Cortez dit qu'avant de s'entendre sur les moyens d'agir, il désirait aller à Chiahuitztla voir comment se trouvaient ses navires. Pendant cette entrevue, le gouverneur de Cempoalla lui fit de riches présents en objets d'or et lui promit de l'accompagner.

Le lendemain les Espagnols allèrent à Chiahuitztla, — petite ville située à seize kilomètres au nord de Cempoalla, dans les montagnes; — quatre cents Totonaques transportaient les bagages de l'armée. Le seigneur de cette ville

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

accueillit de son mieux les nouveaux venus, et, tandis qu'il était en conférence avec Cortez et le gouverneur de Cempoalla, cinq messagers ou receveurs du tribut royal arrivèrent et se montrèrent très indignés contre les Totonaques pour avoir reçus les étrangers sans le consentement de Moctezuma; ils demandaient vingt victimes humaines poulies sacrifier à leurs dieux, en expiation d'un pareil délit. Les deux gouverneurs et la population, terrifiés par cet incident, ne savaient quel parti prendre. Marina avertit immédiatement Cortez de ce qui se passait et de la situation critique dans laquelle le plaçait l'irritation des receveurs mexicains. Celui-ci, pour en sortir, conseilla aux deux gouverneurs de mettre en prison les envoyés de Moctezuma. Ce parti parut monstrueux aux Totonaques; néanmoins, après avoir hésité quelques temps, ils l'adoptèrent, et les receveurs furent incarcérés.

Ce premier pas étant fait, les Totonaques allèrent plus loin et voulurent sacrifier les prisonniers dans la nuit; mais Cortez les en dissuada et, pour s'attirer l'affection des Mexicains il résolut de rendre la liberté à deux des prisonniers. Il donna l'ordre à ses gardes de lui amener secrètement pendant la nuit deux de ces receveurs ; puis , les ayant en sa présence, il les pria de dire à Moctezuma combien il regrettait l'attentat commis contre ses ministres par ces rudes montagnards et qu'il tâcherait également de faire évader les trois autres receveurs. Les Mexicains le comblèrent de bénédiction, l'engagèrent à se méfier des Totonaques et furent reconduits dans un des canots espagnols sur les frontières de la province. Dans la matinée, Cortez parut irrité de la fuite des deux prisonniers, et, l'attribuant à la négligence de leurs gardiens, il se fit remettre les trois autres pour les enfermer, disait-il, dans une prison plus sûre et leur rendit ensuite la liberté comme aux deux premiers.

Après cet acte de duplicité qui avait un double but, celui de s'attirer la reconnaissance de Moctezuma et de rendre les t. to

Totonaques et les Mexicains ennemis irréconciliables, Cortez fît aussitôt répandre le bruit que les Totonaques n'avaient plus de tribut à payer au souverain de Mexico, et que s'il se trouvait dans le pays d'autres receveurs, de l'en avertir, qu'il les ferait mettre en prison. Ces bruits amenèrent partout l'espoir de reconquérir l'indépendance perdue; d'autres seigneurs de la province vinrent remercier le général des services qu'il leur rendait ; une étroite union se forma bientôt entre les Espagnols et les Totonaques qui finirent par jurer obéissance au roi de Castille entre les mains de Cortez. Celui-ci s'occupa dès lors de sa colonie; il l'installa près des montagnes de Chiahuitztla, à seize kilomètres au nord de Cempoalla et lui donna le nom de Villarica de Vera-Cruz. En 1523-1524 elle fut transférée à l'ancienne Vera-Cruz, et en 1599, le comte de Monterey fit définitivement construire la ville actuelle, en face de S. Juan d'Ulùa, à l'endroit où les Espagnols avaient débarqué.

Tandis que ces événements se passaient sur les bords du golfe, les deux receveurs relâchés par Cortez arrivaient à Mexico au moment où Moctezuma, furieux de la conduite des étrangers et des Totonaques, organisait une armée pour les châtier. Les récits élogieux de ces deux messagers changèrent l'esprit du souverain qui , pour montrer la satisfaction qu'il avait éprouvée en apprenant les procédés de Cortez à l'égard de ses ministres, lui envoya une ambassade, composée de deux de ses neveux et d'une partie de sa plus haute noblesse , avec des présents d'or. Les ambassadeurs complimentèrent le général, lui firent en même temps des reproches de s'être autant lié avec les Totonaques et lui dirent que c'était uniquement par considération pour lui qu'une armée mexicaine ne venait pas les châtier. Cortez leur répondit que son amitié pour les Totonaques provenait de l'abandon dans lequel l'avaient laissé les Mexicains, qu'il avait dû chercher des vivres pour ses troupes et que bientôt il irait à Mexico voir Moctezuma. Les deux princes ambassadeurs retournèrent à la capitale, émerveillés de quel-

ques exercices de cavalerie que fit exécuter Cortez devant eux.

Son zèle religieux lui fit commettre un acte imprudent qui faillit lui devenir funeste. Le gouverneur de Cempoalla,, voulant resserrer davantage les liens qui rattachaient son peuple aux Espagnols, présenta huit jeunes filles à Cortez pour les marier à ses officiers. Le général lui répondit qu'il ne pouvait les accepter avant qu'elles n'eussent abandonné le culte des faux dieux et reçu le baptême; il saisit ensuite cette % occasion pour lui parler du catholicisme et finit par exiger la destruction des idoles qui se trouvaient dans le temple à côté des édifices occupés par les Espagnols. Le gouverneur refusa. Alors Cortez engagea ses soldats à monter à l'assaut et à briser ces idoles; le gouverneur allait donner l'ordre au peuple de défendre ses dieux, lorsque Cortez le menaça de faire massacrer tous les habitants de Cempoalla s'ils s'opposaient à la destruction des idoles. A ces menaces, Marina ajouta que les étrangers, au lieu de s'allier aux Totonaques contre les Mexicains, s'allieraient aux Mexicains contre les Totonaques, et qu'il valait mieux laisser détruire les idoles que d'amener la ruine de la province.

Ces raisons calmèrent l'indignation du gouverneur; les Espagnols prirent des otages qui leur répondaient de l'impunité et brisèrent les statues de toutes les divinités qu'ils rencontrèrent. Les Totonaques, effrayés par cet attentat, pleuraient et craignaient de voir fondre sur eux les châtiments du ciel ; ces châtiments ne vinrent pas, la tempête s'apaisa; les huit jeunes filles furent instruites, baptisées, mariées, et Cortez revint à Vera-Cruz où dix-huit Espagnols venaient d'arriver de Cuba renforcer sa petite armée. Avant de partir pour Mexico, Cortez écrivit une longue lettre à l'cmpereu^ Charles-Quint, pour l'informer de tout ce qu'il avait fait et' le prévenir contre le gouverneur de Cuba, dont il avait à se plaindre. Les chefs de la colonie et les officiers de l'armée écrivirent deux autres lettres à l'empereur pour le prier d'approuver leur conduite et de confirmer les emplois qu'ils

s'étaient réciproquement conférés. Ces trois lettres et les présents envoyés par.Moctezuma furent portés en Espagne par les deux capitaines Alonzo Hernandez de Portocarrero et Francisco de Montijo, qui mirent à la voile le 16 juillet

C'est alors que Cortez exécuta ce fait unique dans l'histoire et qui révèle autant l'énergie de son caractère que les difficultés de toutes sortes qu'il rencontrait parmi ses compagnons pour mener son entreprise à bonne fin. Voulant enlever à ses soldats tout espoir de revenir à Cuba et tout en- vie de l'abandonner dans ses projets gigantesques, il fit mettre à mort deux Espagnols qui machinaient une trahison contre lui et leur fuite dans un des navires; puis, il ordonna l'incendie de la flotte. Cet ordre n'était pas d'une acceptation facile; mais, à force de promesses, de menaces et d'intrigues auprès des pilotes et de ses officiers, il parvint à le faire exécuter. Après avoir retiré des vaisseaux tout ce qui pouvait être utile, on y mit le feu. Les marins furent incorporés à l'armée; l'alliance avec les Totonaques fut consolidée; cinquante hommes, sous le commandement de Juan de Escalante, restèrent à Vera-Cruz, et le 16 août Cortez se mit en route pour Mexico avec quatre cent quinze soldats, seize cavaliers, deux cents hommes de charge pour le transport des bagages et de l'artillerie, et quelques troupes totonaques commandées par quarante nobles de la province.

L'armée se rendit d'abord à Xocotla, ville aujourd'hui disparue, mais autrefois située à huil kilomètres environ d'Ixtacamaxtitlan, sur la route de Tlaxcala. En passant par Jalapa, Texotla et les montagnes situées entre le Coffre de Perote et le pic d'Orteaba, les Espagnols essuyèrent beaucoup de fatigues pour les difficultés du chemin et la brusque transition de la température. Xocotla était alors une grande cité dans laquelle on comptait vingt mille sujets de la couronne de Mexico et une garnison mexicaine de cinq mille hommes. Le gouverneur Olintetl vint au devant des Espagnols, les reçut très bien, les logea dans la ville, mais ne voulut pas leur

HISTOIRE DE U CONQUÊTE. 153

donner de l'or. A Xocotla, Cortez ne savait s'il irait à Mexico par Tlaxcala ou par Cholula; les Mexicains lui conseillaient perfidement de passer par Cholula, mais il suivit le conseil des Totonaques qui l'engageaient à prendre la voie de Tlaxcala. Il envoya quatre nobles de Cempoalla demander au sénat de la république le passage de son armée sur le territoire tlaxcaltèque et se rendit à Ixtacamaxtitlan attendre le retour de ses messagers. Ceux-ci ne manquèrent pas d'exalter le mérite des Espagnols, pensant plus facilement obtenir une réponse favorable, et leur récit, circulant bientôt dans la ville, impressionna singulièrement toute la population.

Le sénat de Tlaxcala se composait de quatre seigneurs qui gouvernaient la république : c'étaient Maxixcatzin, général de l'armée, Xicontecatl, Tlehuexolotzin et Cillalpopocatzin. Ils délibérèrent longtemps sur le message des Totonaques et ne s'entendaient pas sur la réponse qu'il convenait de leur faire; Maxixcatzin voulait qu'on permît le passage, Xicontecatl ne le voulait pas ; enfin l'on résolut de permettre le passage et d'envoyer le jeune Xicontecatl, fils du sénateur, avec des Otomites pour le défendre : — « Si nous sommes vainqueurs, dit celui qui avait donné ce conseil, la gloire nous en restera ; si nous sommes vaincus, nous accuserons les Otomites de s'être battus sans notre ordre. »

Après huit jours d'attente, et croyant être parfaitement reçue des Tlaxcaltèques, l'armée de Cortez, accompagnée de quelques troupes mexicaines de Xocotla, se mit en route et passa sans incident, par une porte non gardée en ce moment, la grande muraille dont j'ai déjà parlé. Le 31 août, des Otomites armés tuèrent deux chevaux, ainsi que leurs cavaliers et blessèrent quelques hommes de l'avant-garde qui exploraient le chemin. Quatre mille Otomites vinrent soutenir les premiers dans cet engagement, mais ils furent mis en déroule en un instant et laissèrent cinquante des leurs, morts sur le champ de bataille. Peu de temps après arrivèrent deux des messagers totonaques et les ambassadeurs tlaxcaltèques qui complimentèrent Cortez au nom du sénat, lui firent part

de la permission qu'on lui donnait de traverser le territoire de la république avec son armée, accusèrent les Otomiles des hostilités dont ils s'étaient rendus coupables et s'offrirent a payer les chevaux blessés et tués.

Cortez fit semblant de les croire, les remercia et continua sa route. Il rencontra bientôt mille Tlaxcaltèques qui lui barrèrent le passage et finirent par l'attirer dans un guetnpens, où les chevaux ne pouvaient manœuvrer. Une action terrible s'engagea ; les Espagnols se crurent un instant perdus; mais leur général les encouragea de la voix et, par des prodiges de valeur, il réussit à les faire sortir de la barranca dans laquelle ils se trouvaient et les mena dans la plaine de Teoatzinco, où son artillerie fit un massacre épouvantable de l'ennemi. Pendant la mêlée, il y eut un combat singulier entre un des messagers totonaques et un des ambassadeurs tlaxcaltèques; le Totonaque finit par terrasser son adversaire et lui couper la tête. La bataille de Teoatzinco se termina par la déroute complète de l'armée tlaxcaltèque. Les Espagnols passèrent la nuit sur une colline du voisinage; ils y construisirent ensuite des cabanes et s'y fortifièrent pour se reposer en toute sécurité.

Dans l'intention d'obliger les Tlaxcaltèques à demander la paix, Cortez sortit de ses retranchements le 3 septembre :ivec ses cavaliers, cent fantassins, quatre cents Totonaques et trois cents Mexicains de la garnison d'Ixtacamaxtitlan, brûla cinq ou six villages des environs, fit quatre cents prisonniers qu'il remit immédiatement en liberté, après avoir chargé les principaux d'entre eux d'offrir la paix aux chefs de la nation. Ceux-ci allèrent directement auprès du jeune Xiconlecatl qui campait avec une assez grande armée à huit kilomètres du retranchement des Espagnols. En entendant les propositions faites de la part de Cortez, il répondit que les Espagnols pouvaient aller à Tlaxcala, s'ils le voulaient qu'ils serviraient de victimes aux dieux et de nourriture au peuple; quant à lui, il promettait d'aller lui-même rendre sa réponse.

Le 5 septembre, en signe de mépris, il envoya trois cents

HISTOIRE DE LA CONQUÊTB. 155

dindes et deux cents paniers de vivres aux Espagnols en les engageant à prendre des forces pour la bataille; puis il s'avança contre eux avec une armée de cinquante mille hommes. Ce chiffre, élevé par erreur ou par exagération dans le récit de Cortez à cent quarante-neuf mille, fut considérablement diminué au moment du combat, à la suite de quelques rivalités entre les généraux tlaxcaltèques. L'assaut contre les retranchements des Espagnols fut donné avec tant d'élan et d'impétuosité que les Tlaxcaltèques entrèrent dans le camp, malgré le feu de l'artillerie qui causait dans leurs rangs épais une effroyable mortalité. Néanmoins, après s'être battus pendant quatre heures avec autant de courage que d'acharnement, ils durent se retirer en désordre. Tous les chevaux espagnols et soixante hommes furent blessés dans cette lutte; un seul mourut en combattant. Les Tlaxcaltèques enlevant leurs morts à mesure qu'ils tombaient, on ne sait quel fut le chiffre de leurs perles.

Xicontecatl, affligé de sa défaite, consulta les oracles de Tlaxcala qui lui répondirent que les Espagnols, étant fils du soleil, étaient invincibles le jour, mais que, la nuit, ils manquaient de force pour se défendre. Ce général résolut alors de les attaquer la nuit suivante, et pour le faire avec plus d'avantage, il envoya cinquante espions examiner le camp et porter à Cortez des présents. Un des Tolonaques, s'apercevanl de l'espionnage exercé par les Tlaxcaltèques, en avertit Cortez qui fit aussitôt appeler plusieurs de ces espions et les amena par des menaces à confesser le but de leur présence au camp. Dans un moment de barbare irritation, il leur fit couper les mains à tous et les renvoya à Xicontecatl un peu avant la nuit ; puis, ayant fait mettre des grelots au poitrail des chevaux, il marcha contre les Tlaxcaltèques qui venaient a sa rencontre. Ceux-ci , voyant le supplice infligé à leurs espions,' effrayés en outre par le bruit des grelots, se dispersèrent immédiatement et coururent se réfugier à Tlaxcala. Ce nouveau malheur décida le sénat à conclure la paix avec les Espagnols.

156 HISTOIRE DU MEX1QUB.

Tandis que ces événements se passaietit sur le territoire de la république, Moctezuma, parfaitement informé de la marche et des victoires des étrangers, et craignant leur alliance avec les Tlaxcaltèques, fit venir l'empereur chichimèque, le prince Cuitlahuatzin et plusieurs de ses conseillers pour les consulter sur le parti qu'il fallait prendre. Cacamatzin conseilla de recevoir les Espagnols dans la capitale, de bien les traiter, de les écouter et de n'employer la force contre eux que dans le cas où ils machineraient quelque attentat contre l'empire ou le souverain. Cuitlahuatzin fut d'un avis contraire; il engagea Moctezuma à envoyer de nouveaux ambassadeurs a Gortez avec des présents et ordre de le dissuader de venir à Mexico. Cet avis prévalut et fut suivi. Six ambassadeurs se rendirent auprès du général espagnol qui les retint un peu dans l'espérance de leur montrer un combat contre les Tlaxcaltèques. Son espoir se réalisa bientôt. Trois bataillons ennemis attaquèrent son camp, en poussant des cris épouvantables et lançant des nuées de flèches. Cortrz monta à cheval, malgré une indisposition qui le retenait sous sa tente, et mit facilement en déroute les Tlaxcaltèques en préseuce des ambassadeurs.

Cette dernière victoire persuada même les partisans de Xicontecat) que la guerre contre les Espagnols leur serait funeste; le sénat, de son côté, voulait surtout éviter à tout prix l'alliance des étrangers avec les Mexicains; sous la pression de ces sentiments, on résolut à l'unanimité de députer à Gortez le jeune Xicontecatl pour lui faire des propositions de paix. Le fier tlaxcallèque, entouré d'un nombreux et brillant cortège, vint au camp espagnol, salua Gortez au nom de la république, s'excusa des hostilités causées, parce que, dit-il, ayant eu connaissance des ambassades et des présents envoyés par Moctezuma, et voyant les soldats mexicains qui l'accompagnaient, on le croyait allié du roi de Mexico; enfin, il lui promit une alliance éternelle. Cortez lui manifesta toutes sortes d'égards et de respect, se tint pour

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 157

satisfait, mais le menaça d'une terrible vengeance si la paix venait à être troublée par les Tlaxcaltèques.

Aussitôt après le départ de Xicontecatl, le général espagnol fit célébrer le sacrifice de la messe, avec toute la pompe possible, en présence des ambassadeurs mexicains, pour remercier le ciel de cet heureux événement. Les Mexicains, furieux de cette alliance, tâchèrent de la rompre en faisant suspecter la bonne foi des Tlaxcaltèques ; ils ne réussirent pourtant pas à ébranler la confiance de Gortez qui leur témoigna le désir d'être ami de toutes les populations du Mexique, mais sans en craindre aucune, ni de jour ni de nuit, ni dans les villes ni en rase campagne. Le sénat de la république fit prier les Espagnols de venir à Tlaxcala cimen-» ter leur amitié, se reposer de leurs fatigues et traiter sérieusement d'une confédération. Avant de partir, Gortez reçut trois nouvelles ambassades; une des Huexotzincas, actuellement alliés des Tlaxcaltèques; une autre du prince Ixtlilxocbitl, auquel il promit de le placer sur le trône d'Acolhuacan et une troisième de Moctezuma avec des présents en or, en plumes précieuses et riches vêtements, pour le dissuader de venir à Mexico et l'engager à se méfier de ses nouveaux amis.

Six jours après la visite amicale de Xicontecatl, les quatre sénateurs de la république se firent transporter en palanquin au camp espagnol pour supplier les conquérants de venir à Tlaxcala, leur reprocher leur délai qu'ils prenaient pour une marque de méfiance, et, pour leur donner une preuve de leur sincérité, ils jurèrent spontanément obéissance et fidélité au roi d'Espagne. Gortez, convaincu de la bonne foi de ses alliés, leur promit de partir le lendemain. Les Espagnols avaient un assez grand besoin de repos ; ils avaient perdu cinquante-cinq des leurs, morts ou disparus, presque tous étaient blessés ou malades. Les derniers combats leur avaient montré que la conquête du Mexique ne serait point facile, en présence d'une si prodigieuse quantité d'ennemis; beaucoup murmuraient contre la témérité de

leur général et plusieurs vinrent le conjurer de retourner à Vera-Cruz. Cortcz leur parla de l'honneur, -les encouragea, leur promit le succès de son entreprise et leur donna des espérances de gloire et de fortune, basées sur le développement de la confédération qu'il préméditait; tous se laissèrent persuader, enflammer à la vue de l'or et des lauriers que leur promettait leur vaillant chef.

Enfin, le 23 septembre 1519, les Espagnols firent leur entrée dans Tiaxcala, sous des arcs de verdure et de fleurs, au son de la musique et au milieu d'un concours de peuple estimé à cent mille âmes. Les sénateurs étaient venus au devant d'eux avec une multitude de nobles qui leur donnèrent à l'entrée de la ville le spectacle d'une grande danse nationale. La population de Tiaxcala était alors d'environ cinq cent mille âmes; trente mille personnes se rendaient tous les jours au grand marché de cette ville, dont les édifices se rivalisaient par leur nombre et leur magnificence avec ceux de Mexico et de Texcoco. Les Espagnols furent logés dans de vastes bâtiments et pourvus de tout ce qui leur était nécessaire. Les ambassadeurs mexicains avaient refusé d'abord de suivre Cortez, mais celui-ci insista pour qu'ils l'accompagnassent; il leur promit qu'ils seraient en sûreté auprès de lui; ils le suivirent alors et le général leur, fit donner un appartement proche du sien. Les chefs de la république, pour lui témoigner de nouveau leur amitié, lui offrirent trois cents jeunes filles. Cortez les refusa, en disant que la religion catholique ne permettait pas la polygamie; néanmoins, pour ne pas les désobliger, il en accepta quelques-unes comme dames d'honneur de Marina. Malgré ce refus les sénateurs lui présentèrent cinq autres jeunes filles de la première noblesse, dont deux étaient filles des sénateurs mêmes; Cortez les accepta, les fit instruire, baptiser et les maria aux capitaines Velazquez de Léon, Pedro de Alvarado, Cristobal de Olid, Gonzalo de Sandoval et Alonso de Avila.

Ces commencements, d'heureux présage, inspirèrent à

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 159

Cortez le désir de convertir au catholicisme les chefs de la république et toute la noblesse ; il eut avec eux de fréquentes discussions sur le culte des idoles, et peu s'en fallut qu'il ne renouvelât la scène passée à Cempoalla à propos du même sujet; mais le P. Olmedo l'en dissuada, en lui disant que la religion devait s'imposer par le raisonnement et non par la force et la violence. Pourtant son zèle religieux et son horreur des sacrifices humains lui firent continuer ses controverses; il obtint la liberté des prisonniers destinés à ces sacrifices, et ses exhortations ne laissèrent pas d'impressionner fortement les nobles tlaxcaltèques dont beaucoup se firent instruire et baptiser un peu plus tard.

Une fois les troupes espagnoles reposées, rétablies de leurs blessures et de leurs maladies, l'alliance avec les Tlaxcaltèques bien consolidée, Cortez se remit en roule pour Mexico. Avant de partir, il donna à ses alliés les riches vêtements que lui avait envoyés Moctezuma. Un instant il hésita sur le chemin qu'il suivrait. Les sénateurs lui conseillèrent de passer par Huexotzinco; les ambassadeurs mexicains l'engagèrent à visiter Cholula, dans l'espérance de l'y faire massacrer; Cortez, pour montrer aux Tlaxcaltèques combien il méprisait les dangers et ses ennemis, se décida pour Cholula.

Les Cholultèques, autrefois alliés des Tlaxcaltèques, s'étaient rendus à leur égard coupables d'une perfidie qui ne leur fut jamais pardonnée. Dans une bataille qu'ils livrèrent ensemble contre les Mexicains, ils quittèrent subitement l'avant-garde dont ils faisaient partie et, passant à l'arrière-garde, ils se ruèrent sur les Tlaxaltèques qui furent ainsi pris entre deux corps ennemis. Une trahison aussi odieuse rendit les deux républiques irréconciliables. Instruit de cette trahison et blessé de ce que les Cholultèques ne lui avaient point envoyé d'ambassade, Cortez leur fit demander pourquoi ils n'agissaient pas envers lui comme l'avaient fait les autres États voisins? Des excuses lui furent transmises par quatre plébéiens, en signe du peu de cas

qu'ils faisaient des Espagnols. Indigné de ce procédé, le général leur fit faire des menaces par quatre Totonaques et partit pour Cholula accompagné de six mille guerriers tlaxcaltèques.

Arrivé à Cholula, les Espagnols furent reçus avec le cérémonial ordinaire et très bien logés ainsi que les Totonaques; quant aux Tlaxcaltèques, on ne leur permit pas l'entrée de la ville; ils campèrent aux portes, ayant soin d'imiter les Espagnols dans leur mode de campement, la disposition du camp et les mesures de précaution qu'ils prenaient habituellement. On sait que Cholula était une des plus anciennes et des plus industrieuses villes du Mexique; elle comptait alors environ quarante mille maisons y compris les faubourgs. La quantité surprenante de ses temples, leur richesse et la splendeur du sanctuaire de Quetzalcoatl, construit sur une immense pyramide faite de main d'homme faisait de cette ville une ville sainte, un lieu de pèlerinage qui attirait des pèlerins des provinces les plus reculées de l'empire. De nos jours cette pyramide ressemble à une colline; elle est surmontée d'une chapelle dédiée à la Vierge qui a remplacé le temple de Quetzalcoatl.

Les deux premiers jours après leur arrivée dans Cholula, les Espagnols furent abondamment pourvus de vivres; cette abondance fil bientôt place à la disette la plus absolue; d'autres indices de trahison se manifestaient à chaque instant; les Totonaques aperçurent des préparatifs secrets de combat; les Tlaxcaltèques virent, un soir, sortir de la ville les femmes et les enfants ; finalement, une dame de Cholula, devenue l'amie de Marina, lui donna des détails sur le complot qui se tramait pour massacrer les Espagnols avec l'aide d'une armée mexicaine, forte de vingt mille hommes et cachée dans les environs.

Cortez, en apprenant de ses alliés et de Marina les détails de ce complot, fit venir les principaux personnages de la ville et leur demanda s'ils avaient à se plaindre d'un seul de ses soldats? Tous lui répondirent que non, qu'ils étaient

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

très satisfaits de leur conduite et prêts à lui fournir tout ce qu'ils désireraient pour son voyage à Mexico. Le général accepta leur offre et leur dit qu'il partirait le lendemain. Il fit venir ensuite ses capitaines, les consulta sur les moyens d'échapper au danger qui les menaçait, et leur dit qu'ils ne seraient jamais en sûreté à Mexico, s'ils ne faisaient pas un exemple pour épouvanter les traîtres. A la suite de cette conférence, pendant laquelle tous les officiers se rangèrent à l'avis de leur général, il fit dire aux Tlaxcaltèques d'attaquer Gbolula le lendemain au lever du soleil, de ne pas faire de quartier, de tuer tous ceux qui leur tomberaient sous la main et de n'épargner que les femmes et les enfants qui n'avaient pas encore abandonné la ville.

Le jour désigné pour le départ étant arrivé, les Espagnols se mirent en ordre de bataille dans une immense cour du palais qu'ils habitaient. Les Cholultèques, dont quarante nobles, les porteurs des équipages et des troupes entrèrent dans les cours et dans les salles. Cortez fit alors garder les issues, monta à cheval et s'adressant au gouverneur de la ville venu avec tout ce monde, il lui dit :

— « J'ai voulu être votre ami ; je suis entré pacifiquement dans votre ville; vous n'avez eu à vous plaindre, ni de moi, ni d'aucun des miens ; pour ne vous donner aucun sujet d'ennui, j'ai laissé les Tlaxaltèques dans les champs ; et vous, avec une détestable perfidie, sous des semblants d'amitié vous avez tramé une horrible trahison pour m'assassiner ainsi que tous mes gens, mais je n'ignore rien de votre complot. » "

Puis, ayant fait approcher quatre ou cinq des principaux Cholultèques, il leur demanda quels motifs avaient pu les décider à violer, d'une manière aussi barbare, les lois de l'hospitalité. Les Cholultèques lui répondirent que c'étaient les ambassadeurs mexicains qui les avaient conseillé de tuer les Espaguols pour plaire à Moctezuma. S'adressant alors alors aux ambassadeurs, il leur dit :

— « Ces mécréants, pour excuser leur çrime, vous accu-

sent de trahison, vous et votre souverain; mais je ne vous crois pas capables de tant de noirceur. Je ne puis non plus me persuader que le grand Moctezuma voulût être mon ennemi dans le temps même qu'il me donnait de si grandes preuves d'amitié, et que, pouvant s'opposer par la force à mes prétentions, il eût choisi des traîtres pour me tromper. Soyez sûrs que je ferai respecter vos personnes dans le châtiment que nous allons infliger à tous les coupables. Aujourd'hui les traîtres vont périr et cette ville sera détruite. Je prends le ciel et la terre à témoin que c'est sa perfidie qui arme nos bras pour une vengeance aussi contraire à notre esprit. »

Après ces paroles il donna le signal du massacre. Les Espagnols se ruèrent alors sur les Cholultèques et n'en laissèrent pas un de vivant de ceux qui étaient entrés dans le palais. Ils sortirent ensuite dans les rues et tuèrent tous ceux qu'ils rencontraient. LesTlaxcalièques arrivèrent à leur tour et firent un carnage épouvantable de leurs ennemis. L'artillerie fut braquée sur les groupes qui tentaient de se défendre, et, pour que cette sanglante tragédie devînt plus terrible encore, on mit le feu aux temples, aux édifices et dans toutes les maisons où se réfugiaient les fuyards. Partout ou ne vit plus que des cadavres, du sang et du feu. Plus de six mille Cholultèques furent ainsi égorgés ou brûlés. La ville fut mise à sac; les Espagnols s'emparèrent des pierres précieuses, de l'or et de l'argent qu'ils trouvaient dans les temples et dans les palais; les Tlaxcaltèques prenaient les vêtements, les plumes et le sel ; il est probable que les Totonaques se conduisirent comme leurs alliés de Tlaxcala.

En ce moment, vingt mille Tlaxcaltèques, commandés par Xicoutecall, se présentèrent; sans doute, les chefs campés aux portes de la ville les avaient appelés pour les aider en cas de besoin. Cortez les remercia de la promptitude avec laquelle ils étaient venus lui offrir leur appui ; il leur donna une partie du butin et les congédia, se contentant de garder auprès de lui les six mille hommes qu'il avait emmenés de

HISTOIRE DB LA CONQUÊTE

Tlaxcala et s'étaient déjà distingués dans les scènes de meurtre et de pillage de la matinée. De retour dans son appartement, il mit en liberté les quarante nobles cholultèques qu'il avait enfermés le matin pour leur sauver la vie, puis il proclama un pardon général, délivra les prisonniers destinés aux sacrifices des idoles, fit enterrer les morts, nettoyer le grand temple sur lequel il arbora la croix, reçut les félicitations des confédérés et le serment d'obéissance au roi d'Espagne des Cholultèques, des Tepeaquenos et des Huexotzincas. Enfin, il engagea le peuple à rentrer dans la ville, à reprendre ses travaux, et son ascendant était tel qu'en peu de jours Cholula reprit sa physionomie accoutumée.

Cortez, voulant intimider Moctezuma par le récit des témoins oculaires de tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, chargea les ambassadeurs mexicains, qu'il avait encore auprès de lui, de rapporter à leur souverain les paroles suivantes : — « Dites a votre roi qu'autrefois je voulais entrer à Mexico pacifiquement, mais aujourd'hui je suis décidé à le considérer comme un ennemi et lui faire le plus de mal possible. »

Les ambassadeurs lui répondirent qu'avant de prendre une pareille résolution, il devait approfondir plus minutieusement la vérité, pour bien se persuader que Moctezuma n'avait pas trempé dans la perfidie des Cholultèques et qu'ils iraient, néanmoins, porter ses plaintes à Mexico s'il le désirait. Ils partirent, en effet, et revinrent six jours après avec des présents, consistant en dix pièces d'orfèvrerie estimées à cinq mille piastres chacune, quinze cents vêtements et des vivres en quantité. Par l'organe de ses représentants, le roi se disculpait d'avoir conseillé le massacre des Espagnols ; il attribuait ce complot à la duplicité proverbiale des Cholultèques et certifiait que les vingt mille hommes, levés pour surprendre les étrangers, étaient des alliés des Cholultèques et non des troupes royales mexicaines.

Cortez parut croire à l'exactitude de ces assertions et à la bonne foi de Moctezuma, mais de nouveaux ennuis l'enga-

gèrent à partir immédiatement pour Mexico. Quauhpopoca, gouverneur de Nauhilan, ville située à cinquante kilomètres environ au nord de Vera-Cruz, avait reçu de Moctezuma l'ordre de faire payer aux Toionaques le tribut non payé, aussitôt après le départ de Goriez. Les Totonaques avertitirent Juan de Escalante, resté à Vera-Cruz, de cette mesure et des hostilités commencées par Quauhpopoca, parce qu'ils refusaient de se soumettre à de tels ordres. Escalante fit dire aux Mexicains de ne pas molester ses alliés; mais, en ayant reçu une réponse insolente, il marcha contre eux à la tête de cinquante Espagnols et de dix mille Totonaques qui s'enfuirent au commencement de l'action. Malgré cette fuite, la victoire resta du côté des Espagnols, mais elle leur coûta cher; Escalante et six ou sept soldats moururent trois jours après des suites de leurs blessures; un autre, blessé pendant le combat, fut fait prisonnier, envoyé à Mexico et mourut en route; sa tête fut alors coupée, portée à Moctezuma qui la trouva si laide qu'il ne voulut pas la laisser exposer dans le temple devant les idoles.

Cortez dissimula ces fâcheuses nouvelles pour ne pas décourager son armée et se mit en marche avec ses Espagnols, six mille Tlaxcaltèques et quelques troupes de Uuexotzinco et de Cholula. Eu passant entre les deux volcans sur la crête des montagnes qui dominent ces hauts plateaux, le capitaine Diego Ordaz, monta au sommet du Popocatepetl avec neuf soldats, au grand ébahissement des Indiens. Du haut de l'Ithualco, l'armée aperçut Mexico ; cette vue produisit des impressions diverses aux conquérants; les uns admirèrent ses édifices, ses lagunes, ses champs cultivés, etc., les autres s'effrayèrent des difficultés que devait rencontrer la conquête d'un pays aussi peuplé; beaucoup demandaient à revenir à Vera-Cruz ; mais Cortez n'était pas homme à reculer au moment d'atteindre son but, encore moins à permettre le découragement et l'insubordination parmi ses compagnons; il ranima les uns, menaça les autres, et l'armée descendit les montagnes en bon ordre.

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 163

Moctezuma, consterné par les événements de Gholula et l'approche des Espagnols, leur envoya de nouveaux ambassadeurs, de nouveaux présents, et leur fit dire qu'il donnerait quatre charges d'or au général, une à chaque officier et à chaque soldat s'ils voulaient retourner dans leur patrie. Les prêtres augmentaient l'inquiétude superstitieuse du souverain par des oracles et des prophéties lugubres; ne sachant quel parti prendre, il consulta son conseil ordinaire et se rangea cette fois à l'avis de l'empereur chichimèque, qui proposait de bien accueillir les étrangers.

Les conquérants traversèrent Amaquemecan, Tlalmanalco et Ayotzinco sur les bords du lac de Chalco; partout ils furent reçus en libérateurs, partout on leur faisait des présents, on se joignait à eux pour grossir leurs rangs, et l'on se plaignait des Mexicains. Cacamatzin vint à leur rencontre jusqu'à Ayotzinco, petit port où se réunissaient les canots faisant le transit des marchandises de toutes les localités situées au sud de Mexico; il venait dans un riche palanquin, accompagné d'une suite nombreuse et brillante, complimenter les Espagnols en son nom et au nom de Moctezuma, son oncle. Cortez, avec son état-major, alla au devant de lui, le salua gracieusement et lui prodigua les marques du plus profond respect. L'empereur voulut le dissuader d'aller à Mexico, mais le général lui répondit que ce n'était pas au moment d'y entrer, qu'il allait s'en retourner sans avoir accompli sa mission. — « Alors, ajouta Cacamatzin, nous nous reverrons à la cour. » Puis, laissant une partie de sa noblesse escorter le général, il repartit pour Mexico.

D'Ayotzinco l'armée se rendit à Cuitlahuac, petite ville fort jolie, bâtie sur un îlot du lac de Chalco; elle communiquait à la terre ferme par deux chaussées. Le cacique ou gouverneur de Cuitlahuac se plaignit également de Moctezuma, il fît alliance avec les Espagnols. A Ixtapalapan, Cortez vit arriver Ixtlilxocliitl et son frère Coanacotzin, avec lequel il s'était réconcilié; les deux princes avaient réuni i. n

leurs troupes ; ils venaient contracter une alliance offensive et défensive avec les Espagnols et les engager à se reposer à Texcoco. Celte offre étant acceptée, Gortez longea la partie méridionale de la lagune et fil son entrée solennelle dans la capitale de l'empire chichimèque entre les deux princes, entouré d'une multitude de nobles, au milieu d'un immense concours de peuple ei suivi de toute son armée.

Texcoco, moins belle que Mexico, était alors la plus grande et la plus peuplée de toutes les villes de l'Anahuac; elle comptait environ cent quarante mille maisons, y compris celles des trois faubourgs Huexotla, Coatlichan et Atenco qui formaient chacun une ville à part. La splendeur et l'étendue des temples et des palais royaux, la beaulé des rues, des fontaines et des jardins, l'ordre qui régnait partout firent l'admiration des Espagnols, étonnés de voir de pareilles cilés et de pareils peuples dans le nouveau monde. Cortez fut logé ainsi que ses troupes dans le principal palais de l'empereur et tous furent iraités royalement. Après de longues coufcrences tenues avec Ixtlilxochiil et pendant lesquelles ce prince se plaignit de Cacamatzin, de Moctezuma, et demanda le renversement de ces deux souverains, Gortez revint à Ixtapalapan, où gouvernait Cuillahuatzin, frère de Moctezuma et son successeur immédiat. Quoique ce prince se monlrât dans les conseils toujours hostile aux Espagnols, il fit venir son autre frère Matlatzincatzin , gouverneur de Coyohuacan, ville voisine, et tous les deux reçurent les conquérants avec beaucoup de distinction.

Le lendemain, l'armée marcha promptement sur Xoloc, petit endroit situé à une demi-lieue de Mexico et auquel aboutissaient les chaussées d'Ixtapalapan et de Coyohuacan. A l'angle formée par les deux chaussées, les Mexicains avaient élevé une muraille et deux tours à pont-levis pour défendre l'entrée de la capitale. L'armée s'arrêta dans cette localité pour recevoir les compliments de la noblesse mexicaine. Moctezuma lui-même vint ensuite avec un imposant cortège, précédé de trois nobles portant des cannes d'or, levées en

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 167

Pair, en signe de la présence du monarque. Moctezuma était étendu dans un palanquin recouvert de plaques d'or et décoré de figurines en relief du môme métal ; ce palanquin, ombragé par un parasol en plumes rares, également ornées de figurines d'or, était porté par quatre seigneurs de la plus haute noblesse. Le roi portait, sur la tête, une couronne légère en or; sur les épaules, un manteau long embelli de joyaux en or et de pierres précieuses; aux pieds, des sandales pareillement en or et couvertes de pierreries. Deux cents seigneurs, richement vêtus, l'accompagnaient.

A l'arrivée du souverain, Cortez descendit de cheval, Moctezuma mit pied à terre et, appuyé sur son neveu Cacamatzin et sur le prince Guitlahuatzin, fit quelques pas en avant. Le général le salua profondément, lui mit au cou un cordon d'or enfilé dans des perles de Venise, mais il ne lui fut pas permis d'embrasser le roi comme il allait le faire. Après des compliments réciproques de pure courtoisie, Moctezuma remit à Cortez deux chaînes en coquillages auxquelles pendaient des écrevisses en or et se retira avec l'empereur d'AcoIhuacan et le seigneur d'Ixtapalapan pour précéder les Espagnols au palais d'Axayacatl dans lequel il leur offiit l'hospitalité. Cortez et ses soldats marchaient derrière le cortège de Moctezuma, étonnés des merveilles qu'ils rencontraient sur leur passage, et surtout de se voir en si petit nombre dans la capitale d'un empire aussi vaste, aussi éloigné de leur patrie. La foule encombrait les rues et les terrasses des maisons ; elle paraissait plus ahurie encore que les Espagnols d'un tel spectacle, et confondue de voir le souverain rendre de tels honneurs à cette poignée d'étrangers. En effet, pareil événement tenait du prodige, et l'on se refuserait à le croire , s'il n'avait changé la face du Mexique.

Arrivé au palais, situé près de la porte méridionale du grand temple, Moctezuma reçut Cortez dans une grande salle tapissée de tentures de coton ornées d'or et de pierres précieuses : — « Vous et vos compagnons, lui dit-il alors,

vous êtes maintenant dans votre propre maison ; mangez et reposez-vous, je reviendrai bientôt vous voir. » Ce palais, solidement construit, pouvait servir de forteresse ; il était si grand que les Espagnols s'y logèrent tous avec leurs alliés, les femmes et les hommes de service, ce qui portait à sept mille personnes environ la suite de Cortez. Le général prit aussitôt les mesures de précaution que lui suggérait la prudence ; il organisa les gardes, établit des sentinelles et plaça son artillerie de manière à pouvoir repousser un assaut le jour môme de son installation. Ce mémorable événement eut lieu le 8 novembre 1519.

Les premiers jours se passèrent à recevoir et rendre les visites de Moctezuma. A leur première entrevue dans le palais d'Àxayacatl, après que les Espagnols se furent reposés, Moctezuma fit asseoir Cortez à ses côtés, lui donna plusieurs objets fort riches en or, en argent, en plumes et plus de cinq mille vêtements en coton très fin, puis il lui dit :

— « Vaillant général, et vous, ses compagnons! tous mes vassaux et courtisans sont témoins du plaisir que m'a procuré votre heureuse arrivée dans cette capitale; si jusqu'à % présent elle a paru me contrarier, c'était uniquement par condescendance pour mes sujets. Votre renommée a troublé leur esprit. On disait que vous étiez des dieux immortels, que vous veniez montés sur des animaux d'une graudeur et d'une férocité épouvantables, et que vous lanciez des rayons lumineux avec lesquels vous faisiez trembler la terre. D'autres disaient que vous étiez des monstres sortis du sein de l'océan; que l'insatiable soif de l'or vous avait fait abandonner votre patrie ; que vous étiez très inclinés aux plaisirs, et si gloutons, qu'un des vôtres mangeait autant que dix des nôtres. Mais ces mensonges s'évanouissaient à mesure que l'on vous voyait de plus près. Nous savons maintenant que vous êtes mortels comme nous, quoique différents par la barbe et la couleur de la peau. Nous avons vu de nos propres yeux que vos animaux tant vantés ne sont autres que des bêles plus grandes que les nôtres, et que vos foudres sont

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

tout simplement des tubes perfectionnés dont les balles font beaucoup de bruit et causent beaucoup de mal. Quant à vos qualités personnelles, nous savons de ceux qui vous ont fréquentés que vous êtes bons et généreux; que vous souffrez avec patience les incommodités de la vie; que vous n'agissez avec rigueur qu'envers ceux qui provoquent votre courroux par leurs hostilités, et que vous ne vous servez de vos armes que pour défendre vos personnes.

« Je ne doute pas que vous n'abandonniez également les fausses idées que vous ont fait concevoir de moi la flatterie de mes vassaux ou la malveillance de mes ennemis. Quelques-uns vous auront dit que j'étais un dieu prenant à ma volonté la figure d'un lion, d'un tigre ou de tout autre animal ; mais, njouta-t-il, en se prenant la peau du bras, vous voyez que je suis de chair et d'os comme les autres mortels, quoique plus noble par ma naissance et plus puissant par ma dignité. Les gens de Gempoalla qui, protégés par vous, se sont soustraits à mon obéissance, ce dont ils seront bientôt punis, vous auront fait croire que les murs et les toits de mes palais sont d'or; mais vos yeux peuvent les démentir. Ceci est un de mes palais, vous voyez que les murs sont de pierre et de chaux et que les toits sont en bois. Je ne niergi pas que mes richesses soient grandes ; mais les exagérations de mes sujets les font plus grandes encore. Quelques-uns se seront plaints de ma tyrannie et de ma cruauté; mais ils donnent ces noms à l'usage légitime de l'autorité suprême et à la sévérité de la justice.

« Laissons donc réciproquement de côté nos fâcheuses impressions produites par de faux renseignements; j'accepte l'ambassade du grand monarque qui vous envoie, j'apprécie son amitié et je soumets à son obéissance tout mon royaume, attendu que les signes que nous avons observés dans le ciel et ce que nous voyons en vous nous indiquent que le temps est arrivé où doivent se vérifier les oracles de nos ancêtres. En effet, ces oracles nous apprennent qu'il devait venir de l'Orient des hommes différents des nôtres qui deviendraient

les maîtres de tous ces pays; il n'y a pas longtemps que nos ancêtres arrivèrent ici des régions septentrionales, et nous n'avons gouverné jusqu'à présent ces populations qu'à titre de lieutenant de Quetzalcoatl notre dieu et légitime seigneur. »

Cortez le remercia de toutes les bonnes choses qu'il venait de lui dire, et de ce qu'il avait t'ait pour les Espagnols; il exalta la puissance du roi d'Espagne, puis il ajouta que le but de son ambassade n'était point d'enlever aux Mexicains ce qu'ils possédaient, mais de les instruire de la vraie religion et leur communiquer des conseils utiles pour le bien des peuples. Moctezuma se fit présenter les officiers et, de de retour dans son palais, il leur envoya des cadeaux fort riches à chacun. Ces commencements, favorables au maintien des bonnes relations, ne pouvaient durer longtemps, la situation des Espagnols était trop critique au milieu d'une ville aussi peuplée et d'une population aussi hostile, pour qu'il en fût autrement. L'armée mexicaine se renforçait tous les jours dans les environs de la capitale et pouvait écraser d'un moment à l'autre les alliés casernés dans le palais d'Axayacatl.

On n'a pas oublié que Mexico, bâtie sur une île du lac de Texcoco, s'était considérablement agrandie; trois grandes chaussées et trois petites la reliaient alors à la terre ferme. L'une au sud, longue de dix kilomètres conduisait à Ixtapalapan; une autre de trois kilomètres, aboutissait à l'ouest, à Tlacopan; la dernière, au nord, conduisait à Tepeyaca, aujourd'hui Guadalupe. Les trois petites, assez larges pour laisser passer dix hommes de front à cheval, complétaient les moyens de communication nécessaires pour une aussi grande cité. Aux quatre quartiers qui partageaient la ville, Axayacatl avait ajouté Tlatelolco qui en formait un cinquième au nord-ouest. Les rues principales, coupées à angles droits, étaient fort larges, comme je l'ai déjà dit. Les temples et les palais étaient si nombreux et si grandioses, les maisons des grands feudataires, obligés de résider à

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

Mexico, étaient si vastes et si solides, que tous ces édifices avec leurs terrasses, leurs tours et leurs belvédères faisaient de la capitale une agglomération de forteresses imposantes, formidables et gracieuses tout à la fois.

Cortez ne se dissimulant pas le péril de sa position voulut en sortir au plus tôt. Pour se rendre compte de la ville, au point de vue stratégique, il pria Moctezuma de lui montrer les principaux monuments de la ville. Le roi, sans méfiance, conduisit les Espagnols au grand temple qui dominait la capitale et la plaine environnante. Cette visite leur inspira un sentiment d'horreur contre le culte et les sacrifices des Mexicains. Cortez en Ht la remarque à Moctezuma qui répondit en homme outragé dans ses convictions religieuses. Sa réponse blessa le général et lui fit craindre un changement dans l'esprit du souverain. Ne se croyant plus en sûreté dans Mexico, il résolut de s'emparer de la personne du roi pour s'en faire un otage. Néanmoins, afin de ne pas être accusé d'ingratitude, il prit pour prétexte les événements de Vera-Cruz qu'il avait appris à Cholula. Ce projet audacieux le tint éveillé toute la nuit. Tandis qu'il se promenait en songeant aux moyens de l'exécuter, une sentinelle lui fit remarquer une porte récemment bouchée par des planches ou des pierres. Il se la fit ouvrir et découvrit dans une grande salle une multitude d'idples, des vases, joyaux et bijoux en or, en argent, des tapis, des étoffes et des tableaux en plumes fines, des toilès de colon, différents objets donnés parles provinces tributaires, en un mot tout l'ancien trésor d'Axayacatl. Il examina longtemps avec étonnement ces immenses richesses, puis il fil reboucher la porte.

Le lendemain matin , il assembla ses officiers, leur raconta l'attentat contre les Totonaques par les Mexicains, la mort d'Ascalante et des Espagnols, il exagéra les dangers qui les menaçaient, fit ressortir la nécessité de protéger leurs alliés et leur persuada qu'il fallait faire prisonnier le roi pour se prémunir contre les mauvaises dispositions des Mexicains. Son avis , d'abord combattu comme étant irréa-

172 HISTOIRE DU MEXIQUB.

lisable, fut enfin adopté. Pour exécuter un pareil projet, Cortez mit sous les armes toutes ses troupes et les distribua dans les endroits qu'il jugea opportun d'occuper; ensuite* il ordonna à cinq de sus officiers et vingt-cinq soldats sur lesquels il pouvait compter, de se rendre deux à deux au palais du roi , de manière à n'y arriver en même temps que par hasard; il s'y rendit lui-môme de son côté, seul avec Marina, et fut reçu avec beaucoup de cordialité. Moctezuma lui fit quelques présents en or et lui offrit même une de ses filles en mariage.

Cortez le remercia, en lui disant qu'il s'était marié à Cuba, que sa religion lui défendait d'avoir plusieurs femmes, et, voyant que la conversation ('éloignait de son but, il Tinter* rompit adroitement pour reprocher au souverain la conduite de son vassal, le cacique de Nauhtlan, contre les Totonaques et les Espagnols de Vura-Cruz.

— « Ce sont les Tlaxcaltèques, mes ennemis, qui m'accusent de cette guerre, répondit Moctezuma ; Quauhpopoca l'a faite sans mes ordres et contre ma volonté, et, pour vous prouver la vérité de ce que j'avance, je vais le faire venir et le remettre entre vos mains. »

L'ordre, en effet, fut donné immédiatement d'amener prisonnier à Mexico le gouverneur de Nauhtlan.

— « Que puis-je faire de plus, ajouta le roi, pour vous assurer de ma sincérité? »

Cortez n'était pas homme à s'arrêter en chemin, encore moins à perdre les avantages que sa résolution lui faisait gagner sur l'esprit de Moctezuma. Il lui fit donc comprendre qu'il désirait le voir venir habiter avec lui le palais d'Axayacatl pour couper court à tous les motifs de méfiance que leur avait suggérés la conduite de Quauhpopoca. Malgré l'habileté avec laquelle le général cachait ses injurieuses prétentions, Moctezuma en comprit do suite la portée.

— « Depuis quand, lui dit-il, avec une indignation qui ne se contenait plus, depuis quand les rois se laissent-ils faire prisonniers? »

HIST01RB DE LA CONQUÊTE

Un dialogue très vif du côté du. souverain, très mesuré du côté de Cortez s'ensuivit. — « Enfin, lui dit le général, ne serez-vous pas dans votre propre palais, en étant dans celui d'Axayacatl? Si vos vassaux entreprenaient quelque chose contre vous ou contre nous, n'avon3-nous pas du courage, des bras forts et de bonnes armes pour réprimer leur témérité? Pour le reste, je vous donne ma parole que vous serez autant honoré, aussi bien servi par nous que par vos propres vassaux. »

Juau Velazquez de Léon, voyant que la conversation traînait en longueur , s'écria en colère qu'il fallait en finir et emmener le roi mort ou vif. Moetezuma, se doutant de ce que disait et voulait l'impétueux capitaine, dit à Marina de lui répéter « ce que venait de dire l'étranger furieux. »

— « Seigneur, répondit-elle avec douceur, étant votre sujette je désire votre bonheur, étant la confidente de ces hommes je connais leurs secrets et leurs seutimenls. Si vous daignez faire ce qu'ils vous demandent, vous serez traité par eux avec tout l'honneur, le respect et la distinction que l'on doit à votre royale personne ; mais, si vous persistez dans votre résistance, votre vie est en danger. »

Ce malheureux monarque, dominé par une crainte superstitieuse depuis le débarquement des Espagnols, devenait chaque jour de plus en plus pusillanime ; craignant d'être tué avant l'arrivée de ses gardes, il céda en disant :

— « Je veux bien me fier à vous ; marchons, puisque les dieux le veulent ainsi. »

Il fit aussitôt venir son palanquin et dit à ses courtisans de faire savoir au peuple qu'il avait spontanément et librement résolu de transporter pour quelques jours sa résidence au milieu des Espagnols, et proclama la peine de mort contre tous ceux qui s'opposeraient à ses desseins ou troubleraient la tranquillité publique. La foule, un moment alarmée et prête à se révolter, finit par se calmer et s'émerveiller de voir le souverain , autrefois si rempli d'orgueil , se laisser conduire prisonnier par quelques aventuriers, car

HISTOIRE DlT MEXIQUE.

personne ne fut trompé sur la signification que devait avoir la résidence de Moctezuma parmi les étrangers.

Arrivé au palais, il lui fut permis de choisir l'appartement qui lui convenait le mieux, de le faire arranger et meubler comme il l'entendait; on le laissa jouir d'une parfaite liberté pour donner ses audiences et gouverner comme a l'ordinaire; les nobles et ses serviteurs le servirent avec la même diligence et la même fidélité qu'avant son internement. Cortez redoubla de vigilance pour maintenir la sécurité de ses troupes; il augmenta les gardes et les sentinelles et recommanda a ses alliés, comme aux Espagnols, de traiter et servir Moctezuma avec tout le respect dû à la majesté royale; un jour il fit battre de verges un de ses soldats qui n'avait pas répondu assez poliment au roi, et l'aurait fait pendre sans l'intervention généreuse de Moctezuma. Lui-même se montrait très obséquieux envers son prisonnier et lui prodiguait les marques de la plus vive sollicitude ; il cherchait sans cesse les moyens de le distraire et de lui rendre agréable son nouveau séjour; tantôt il le priait d'assister aux exercices militaires, tantôt il faisait jouer ses soldats en sa présence. Le souverain paraissait touché de ses procédés; il demandait parfois à jouer au badoque avec Cortezet Alvarado, et perdait volontiers pour exercer sa libéralité à leur égard.

On pourrait dire que dans Cortez il y avait trois hommes : le héros, le chrétien tel que l'étaient les chefs croisés, et l'aventurier; ces trois hommes se révèlent constamment et quelquefois par des excès ou des actes peu délicats. En voyant la prodigalité avec laquelle Moctezuma gaspillait ses richesses, Cortez lui dit un jour que ses soldats avaient pris du trésor d'Axayacatl plusieurs objets d'or et qu'il avait ordonné que ces objets fussent immédiatement restitués.

— « Pourvu qu'ils ne touchent pas aux idoles ni auxobjets destinés au culte, répondit le souverain, ils peuvent emporter tout ce qui leur plaira. »

Les Espagnols profilèrent de cette permission pour pren-

HISTOIRE DE LA CONQUÊTB. 175

dre un millier de vêtements de coton et de l'ambre liquide. Cortez en fit mettre plusieurs en prison pour avoir abusé de la générosité du roi; mais ils furent bientôt relâchés par ordre de Moctezuma. Le général reçut en don une fille de son royal prisonnier; elle fut instruite dans le catholicisme et baptisée sans opposition de la part de son père, puis épousée par Gristobal Olid. Cortez permit à Moctezuma de sortir quand il voudrait, soit pour aller au temple ou bien au parc de Chapultepec, soit pour chasser ou se divertir dans ses maisons de plaisance. Moctezuma profita de cette liberté et sortait fréquemment, mais toujours accompagné d'Espagnols et de Tlaxcaltèques, et rentrait chaque soir dans son palais d'Axayacatl.

Quinze jours environ après l'emprisonnement du roi, Quauhpopoca, son fils et quinze nobles, complices de la guerre qui avait coûté la vie au capitaine Escalante, arrivèrent à Mexico. Moctezuma leur reprocha leur attentat et leur dit qu'ils seraient châtiés comme traîtres à leur souverain. Le malheureux cacique voulut se disculper, mais le roi ne lui en donna pas le temps et le fit remettre entre les mains de Cortez avec les autres inculpés. Dans leurs interrogatoires, ils affirmèrent n'avoir agi que par les ordres du souverain; le général fit semblant de ne pas les croire et les condamna à être brûlés vivants, en face du palais royal; puis il se rendit auprès de Moctezuma avec un soldat portant des chaînes de fer et lui dit :

— « Les coupables ont été interrogés et vous accusent de la mort de mes compagnons. Je les ai condamnés au supplice qu'ils méritent et que vous méritez aussi ; je veux pourtant vous faire grâce de la vie en reconnaissance des sentiments que vous nous avez manifestés et des bienfaits que nous avons reçus de vous; néanmoins je ne puis vous affranchir d'une partie du châtiment encouru par votre duplicité. »

Après ces paroles, il sortit ordonnant au soldat de mettre les fers aux pieds du roi. Moctezuma, foudroyé par cet ou-

trage contre sa personne, perdit connaissance. II est incontestable qu'il était l'auteur ou l'instigateur de tous les attentats commis contre les Espagnols ; mais ne lui était-il pas permis d'employer tous les moyens possibles pour se débarrasser des conquérants qui venaient le déposséder de ses trésors, de sa couronne, et qui employaient, aussi bien que lui, la ruse et la force pour arriver à leur but? Pourquoi brûler le gouverneur de Nauhtlan et ses compagnons, s'ils n'avaient fait qu'obéir aux ordres de Moctezuma? Pourquoi outrager (Tune manière indigne le souverain qui comblait les Espagnols de bienfaits, s'il n'était pas l'auteur de la guerre de Nauhtlan? La rigueur de Cortez, à l'égard deCholula, pouvait être en quelque sorte justifiée, mais sa conduite envers Moctezuma et Quauhpopoca semble injustifiable, en dépit de la situation critique dans laquelle se trouvaient les conquérants à cette époque.

Quoi qu'il en soit, Cortez défendit aux gardes de laisser entrer aucun Mexicain auprès du roi et donna des ordres pour que Quauhpopoca, son fils et les quinze nobles fussent conduits au supplice. Le bûcher fut construit avec les arcs, les flèches et les lances qui se trouvaient dans l'arsenal du palais, — ces armes inquiétaient le général ; — les victimes protestèrent de leur innocence jusque sur le bûcher. Le feu les consuma bientôt en présence d'une foule considérable qui n'empêcha pas cette horrible cruauté, pensant qu'elle était ordonnée par le souverain.

Après cette exécution, Cortez se rendit auprès de Moctezuma et lui fit enlever les fers des pieds. Celui-ci éprouva tant de joie, en voyant qu'on ne voulait pas attenter à sa vie, qu'il embrassa le général avec effusion, oublia l'ignominie qu'il venait de lui infliger et lui montra toute sa gratitude comme si Cortez venait de lui sauver l'existence. Le roi sentait son avilissement et craignait que le peuple ne finit par lui en faire un crime; aussi, refusa-t-il la liberté que le général lui offrit en ce moment; il préféra rester avec les Espagnols. Il est probable que l'offre de lui rendre la liberté

111ST01RE DE LA CONQUÊTE

était dérisoire, et que Cortez l'aurait adroitement retirée si elle avait été acceptée, car il n'ignorait pas, grâce à Marina et aux Tiaxcallèques, l'orage qui le menaçait.

En effet, le supplice de Quauhpopoca avait révolté la noblesse. L'empereur d'Acolhuacan , honteux de voir la déchéance de son oncle, lui fit dire de ne pas se rendre ainsi l'esclave de ces quelques étrangers, et voyant que ses conseils n'étaient pas écoutés, il résolut de Taire la guerre aux Espagnols. 11 réunit ses conseillers à Texcoco et, après des avis donnés pour et contre ce projet, il fut décidé que l'on prendrait immédiatement des mesures pour massacrer les conquérants. Ces mesures ne furent pas assez secrètes pour que Cortez et Moctezuma n'en fussent pas bientôt avertis. Le -général se rappelant que les entreprises téméraires lui réussissaient très bien voulut marcher sur Texcoco, mais le roi l'en ayant dissuadé, il se contenta d'envoyer, par deux fois, une ambassade qui fut reçue avec beaucoup de hauteur. Cortez s'en plaignit amèrement à Moctezuma qui fit prier son neveu de venir à Mexico pour arranger ce différent. Cacainatzin lui fit répondre qu'il était indigné qu'après tant d'infamies, déjà supportées si honteusement, il restait si peu d'honneur à son oncle pour ne pas rougir d'être l'esclave de quatre misérables qui l'outrageaient dans tout ce qu'il avait de plus sacré : « Vous ne me verrez à Mexico, ajoutait-il, que l'épée à la main pour effacer avec le sang espagnol l'opprobre des Mexicains. »

Moctezuma, consterné par cette réponse et craignant d'être la victime de ce conflit, résolut de se sauver la vie par la trahison. Sachant que Cacamatzin se trouvait en ce moment au palais qu'il avait sur les bords du lac de Texcoco, il fit poster des hommes armés sur le canal qui reliait le palais au lac, et, pendant l'obscurité de la nuit, ces hommes se saisirent de l'empereur, le lièrent solidement, l'emmenèrent dans un canot et le remirent à Cortez par ordre du roi. Ce général, qui commençait à montrer peu de respect pour les souverains du Mexique, le fit mettre en prison sous bonne garde.

Moctezuma fit passer la couronne d'Acolhuacan sur la tête du prince Cuicuilzcatzin, au détriment de Coanacatzin et d'Ixtlilxochitl qui avaient plus de droits au trône que cejeune prince réfugié à Mexico depuis longtemps. Il est étrange que Cortez n'insista pas pour la faire donner à son allié Ixtlilxochitl; peut-être le roi se refusa-t-il d'une manière absolue à donner une si grande autorité à ce prince qui s'était toujours montré son ennemi le plus acharné.

Cuicuilzcatzin, reconnu parla noblesse texcocana empereur des Chichi mèques, partit pour sa capitale, accompagné d'un nombreux cortège de nobles mexicains et texcocanos. A Texcoco il fut reçu avec toute la solennité accoutumée dans ces sortes d'occasion. Cacamatzin se livra dans sa prison à la douleur bien naturelle d'un souverain de vingt-cinq ans qui se voit dépossédé du trône et incarcéré par l'homme qu'il voulait délivrer. Cortez, non content d'avoir sous les verroux les deux plus puissants monarques de l'Anahuac, s'empara, on ne sait ni comment ni sous quel prétexte, du roi de Tlacopan, des seigneurs d'Ixtapalapan et dcCoyohuacan, frères de Moctezuma, de deux fils du roi, du seigneur de Tlatelolco et du grand-prêtre de Mexico. Ces différents coups de filet ne lui suffirent pas, il voulut faire reconnaître les Mexicains sujets du roi d'Espagne, comme descendant de Quetzalcoatl.

Moctezuma, qui n'avait pas le courage de refuser quoi que ce soit à son geôlier, assembla la noblesse, lui rapptla l'antique tradition sur la cession de l'empire mexicain aux descendants de Quetzalcoatl, les phénomènes et les oracles interprétés par les prêtres comme signes précurseurs de l'arrivée du temps prédit par la tradition, raconta l'histoire de sa sœur Papantzin, fit remarquer que les événements actuels étaient prévus, et que les Espagnols réalisaient les prophéties dont l'accomplissement avait lieu.

En entendant ces paroles toute l'assemblée éclata en sanglots.

— « Seigneur ! dit au roi le plus ancien des assistants,

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

puisque le temps est arrivé de voir accomplir les anciens oracles, puisque les dieux désirent et que vous nous ordonnez de devenir les sujets d'un autre seigneur, nous n'avons plus qu'à nous soumettre aux dispositions souveraines du ciel formulées par vos lèvres. »

Cortez remercia Moctezuma et l'assemblée de leur prompte soumission; il ajouta que son souverain n'avait nullement l'intention d'enlever la couronne au roi de Mexico, mais seulement de faire reconnaître sa toute-puissance sur ce royaume, et que Moctezuma continuerait à régner et à gouverner comme avant. Puis il fit prendre acte de la déclaration de l'assemblée, présidée par son souverain, reconnaissant le roi d'Espagne maître suprême du Mexique. Celle reconnaissance, à l'instigation de Cortez, fut suivie d'un tribut payé pour manifester le vasselage de l'empire vis-àvis de la couronne d'Espagne. A titre de tribut, Moctezuma donna généreusement le trésor d'Axayacatl. Ce trésor élait si considérable qu'après avoir fait la part de la couronne, estimée à plus de cent mille ducats, celle qui revenait à Cortez lui permit de payer toutes ses dettes contractées à Cuba pour l'organisation de son armée; le général récompensa largement ses compagnons, fit des dons importants à sa famille et garda des valeurs en or et en argent suffisantes pour l'entretien de ses troupes et des dépenses qu'il pourrait faire dans l'avenir.

Arrivés à l'apogée de leurs exigences et de leur triomphe fabuleux, les Espagnols devaient s'attendre à des revers. La fortune ayant en ce bas monde des limites et des lois d'équilibre auxquels les humains ne sauraient se soustraire, les conquérants s'aperçurent bientôt que les plus beaux succès sont fréquemment suivis de désastres. La noblesse mexicaine voyant son souverain avili, l'empereur d'Acolliuacan, d'autres grands seigneurs emprisonnés et la nation sujette d'un monarque étranger qu'elle ne connaissait pas, commença par murmurer, puis à se rassembler, à parler de liberté et finalement à lever des troupes pour délivrer le pays

de cette ignominieuse oppression. Les nobles reprochèrent à Moctezuma sa conduite et sa lâcheté, les prêtres lui représentèrent les dieux en courroux contre lui et résolus à le châtier, tous l'intimidèrent pour l'engager à se débarrasser des Espagnols.

Ému de ces représentations, honteux de sa couardise, attendri par le sort de son neveu Cacamatzin qu'il aimait tendrement, et celui de ses frères et de ses compagnons de captivité, Moctezuma se décida, non pas à faire massacrer les Espagnols comme on le lui conseillait, mais à les prier de s'en aller. Il fit venir Cortez, le reçut moins amicalement que de coutume et, lui récapitulant tout ce qu'il avait fait pour lui, ce qu'il avait souffert pour lui être agréable, il lui avoua que ses dieux le menaçaient de leur colère et ses vassaux de leurs vengeances, si les Espagnols ne retournaient pas dans leur patrie.

Quoique très ennuyé d'une telle ouverture, Cortez fit bonne contenance et répondit qu'il partirait tout de suite s'il en avait les moyens; mais, qu'ayant brûlé ses vaisseaux, il lui fallait du temps pour en construire d'autres. Moctezuma, heureux de la promptitude avec laquelle le général paraissait céder à ses désirs, l'embrassa, lui dit qu'il ne fallait pas presser son départ et qu'il allait donner des ordres pour couper près de Chiahuitztlan — ville située dans les environs de la Villarica de Vera-Cruz, — le bois nécessaire à la construction des navires et le faire transporter à Vera Cruz. Ces ordres furent aussitôt donnés, et Cortez envoya quelques Espagnols pour diriger la coupe des bois.

Huit jours après avoir pris cette décision, Moctezuma fit appeler de nouveau le général et lui dit qu'il était inutile de faire construire des navires parce qu'il venait d'en arriver dix-huit à Vera-Cruz, semblables à ceux qu'il avait brûlés. Cortez, croyant que ces 'vaisseaux lui amenaient des renforts, répondit que si ces bâtiments allaient à Cuba, il en profiterait pour s'en retourner ; mais, dans le cas contraire, il faudrait continuer les préparatifs pour la construction des

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

navires projetés. Peu de jours après, il reçut des lettres de Gonzalo de Sandoval, resté à Vera-Cruz, qui lui disait que la flotte, composée de onze navires et de sept brigantins, amenait quatre-vingt-cinq chevaux, huit cents hommes d'infanterie, cinq cents marins, douze pièces d'artillerie et d'abondantes munitions de guerre ; elle était sous les ordres de Pamfilo Narvaez, envoyé par le gouverneur de Cuba contre Cortez, comme vassal rebelle et traître à son souverain.

Le général dissimula cette terrible nouvelle à Moctezuma, comme à ses compagnons, jusqu'à ce qu'il eût disposé ces derniers a seconder ses projets. Menacé d'un côté par les Mexicains, s'il restait dans la capitale, d'un autre côté, voyant arriver, pour l'attaquer, une armée supérieure à la sienne et composée de ses propres compatriotes,, il Ht briller dans cette circonstance des plus critiques toute l'énergie et l'habileté de son caractère. Il chercha d'abord, par des lettres, à faire passer Narvaez du parti de Velasquez de Léon au sien. Mais Narvaez, très bien accueilli des Totonaques, qui, le sachant du même pays que Cortez, le croyaient son ami, faisait tout ce qu'il pouvait pour détacher les Totonaques et Moctezuma de Cortez et de ses compagnons; il ne tint aucun compte des lettres du général, il envoya la promesse au roi de châtier la témérité de ceux qui l'avaient emprisonné et de lui rendre la liberté- Moctezuma, pareillement abusé sur les nouveaux arrivés, leur avait fait porter de riches présents et donné des ordres pour qu'ils fussent bien traités. En apprenant la rivalité des deux généraux, il aurait pu profiter de cette discorde pour les anéantir tous les deux avec leurs compagnons. Loin de là; lorsqu'il apprit que Cortez voulait marcher contre Narvaez, il en éprouva du chagrin, à cause des dangers que devait courir son geôlier, en présence d'une armée supérieure à la sienne; il avait fini par aimer sincèrement le général et lui offrit de lever immédiatement des troupes pour l'aider à combattre son rival.

Cortez se méfiait trop des Mexicains pour accepter l'offre i. a

faite par leur roi ; il la refusa. Ses avances pacifiques n'ayant servi qu'à lui attirer des humiliations de la part de Narvaez, il se décida à se mesurer avec lui. Il pria le sénat de Tlaxcala de mettre à sa disposition quatre mille bons guerriers ; il envoya Tobilta, simple soldat, mais homme de guerre très intelligent, à Chinantla, pour obtenir deux mille hommes de cette belliqueuse province, avec ordre d'en faire armer trois cents de fortes lances capables de résister aux cavaliers de Narvaez; il laissa cent cinquante soldats espagnols à Mexico, sous le commandement de Pedro Alvarado, en le priant d'avoir tout le respect et tous les égards possibles pour le roi et de vivre eu bonne harmonie avec les Mexicains. Il recommanda ses compagnons à Moctezuma, qui lui promit de les protéger, et lui donna des vivres et des hommes de charge pour le transport des bagages.

Ces préparatifs terminés, Gortez se mit en route, au commencement du mois de mai 1520, avec soixante et dix Espagnols. Eu passant parCliolula, il réunit son détachement à celui du capitaine Velazquez; il reçut des vivres, mais non des troupes de Tlaxcala; les soldats tlaxcaltèques ne voulaient pas se battre si loin de leur république. Avant d'arriver à Cempoalla, il fut rejoint par Tobiila et ses trois cents lanciers chinantèques ; plus loin, il rencontra Sandoval et soixante et dix soldats de Vera-Cruz qui venaient renforcer son petit corps d'armée. Enfin, dans la nuit du 26 au 27 mai, Cortez entra dans Cempoalla avec deux cent cinquante des siens; il n'avait ni chevaux ni d'autres armes que des lances, des épées et des poignards.

Arrivé sans bruit au grand temple où logeaient Narvaez et tous ses compagnons, il le prit d'assaut avec tant d'impétuosité, qu'avant le jour, il était maître de tous ses ennemis, de leurs généraux, de leurs chevaux, de leur artillerie et de leurs armes. Cet heureux coup de main ne coûta la vie qu'à dix-neuf soldats, mais beaucoup furent blessés de part et d'autre. Cortez se lit alors reconnaître capitaine général et magistrat suprême; il emprisonna dans la forteresse de Vera-

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

Cruz Narvaez et Salvatierra, ses deux mortels ennemis. Au lever du jour, le dimanche de la Pentecôte, 27 mai, les deux mille Chinantèques arrivèrent et ne furent que témoins de ce singulier triomphe, dû surtout au courage héroïque de Sandoval qui monta au sommet du temple, nu milieu d'une pluie de traits et de balles, attaqua Narvaez qui s'était fortifié en cet endroit et le fit prisonnier.

Cortez enleva les voiles, le gouvernail et les boussoles de tous les navires, afin qu'on ne pût s'en servir pendant son absence. Il avait alors à sa disposition dix-huit bâtiments, près de deux mille Espagnols, une centaine de chevaux et de grands approvisionnements. Il préparait une excursion sur les côtes, lorsque lui parvinrent de Mexico des nouvelles qui changèrent ses projets et le firent retourner précipitamment dans la capitale.

Tandis que ces événements se passaient, la fête de Huitzilopochtli, qui se célébrait dans le mois de toxcatl, commençait, cette année, le 13 mai. Pendant cette féte, la plus solennelle de toutes, il y avait des danses religieuses ou nationales dans lesquelles le roi, la noblesse, les prêtres et le peuple dansaient. Alvarado fut prié de laisser Moctezuma aller au grand temple dédié à Huitzilopochtli. Soit pour obéir à des ordres de Cortez, soit de crainte que les Mexicains, ayant avec eux leur roi, ne machinassent quelque complot contre les Espagnols, Alvarado déclara que les danses auraient lieu dans la cour du palais d'Axayacatl. Le jour de la féte, des nobles, dont le nombre est porté de six cents à deux mille par les historiens, vinrent dans la cour chanter et danser au son des instruments de musique. Alvarado fit occuper les portes par des soldats armés, et, lorsqu'il vit les Mexicains fatigués de leurs exercices chorégraphiques, il les fit massacrer, puis dépouiller de leurs riches vêtements.

Le souvenir de cette horrible tragédie, une de celles qui souleva le plus l'indignation du peuple mexicain, se perpétua longtemps après la conquête dans des complaintes et des élégies composées sur ce sujet. Certains historiens attri-

buent le motif de cet acte d'inique barbarie à la maudite soif d'or de ce capitaine, et d'autres a des renseignements donnés par les Tlaxcaltèques sur une conspiration des Mexicains contre les Espagnols. Quoi qu'il en soit des raisons qui motivèrent ce massacre, le peuple irrité considéra dès lors les Espagnols comme les plus grands ennemis de la patrie; quelques troupes mexicaines assaillirent le palais avec tant d'ardeur qu'elles démolirent une partie des murs, entrèrent dans le palais et brûlèrent les munitions, mais elles furent repoussées par l'artillerie et la mousqueterie des Espagnols. Le lendemain, les Mexicains revinrent à la charge, l'assaut lut encore donné avec plus d'impétuosité que la veille; six ou sept soldats d'Àlvarado furent tués et tous auraient infailliblement péri, sans l'intervention de Moctezuma qui calma la fureur du peuple. Les Mexicains brûlèrent alors quatre navires qui se trouvaient sur la lagune et que Cortez avait fait construire pour se sauver par le lac de Texcoco, dans le cas où la retraite lui serait coupée par les chaussées. Ils résolurent également de faire mourir de faim les Espagnols, en empêchant l'introduction des vivres dans le palais.

Alvarado envoya ces nouvelles à son général par deux Tlaxcaltèques, et le pria de venir au plus tôt, s'il ne voulait' pas retrouver morts tous ses compagnons. Moctezuma lui fit la même demande par des messagers secrets, et lui déclara que le soulèvement de ses sujets provenait de l'acte sanglant et cruel, ordonné par Alvarado, et qui avait coûté la vie à tant de nobles mexicains. Cortez donna ses derniers ordres pour transférer la colonie de Vera-Cruz en face de l'île de S. Juan d'Ulùa, où se trouve actuellement la ville, et, sans attendre l'exécution, qui n'eut lieu que plus tard, il marcha à grandes journées sur Mexico.

ATlaxcala il fut magnifiquement reçu et passa les troupes espagnoles en revue; elles se composaient alors de treize cents fantassins et de quatre-vingt seize cavaliers, auxquels se joignirent deux mille Tlaxcaltèques fournis par la république. Arrivé le 24 juin à Mexico à la tôle de celte armée,

il ne tarda pas à s'apercevoir des mauvaises dispositions du peuple contre les étrangers; il accueillit froidement Moctezuma qui venait à sa rencontre, heureux de le revoir; il réprimanda sévèrement Alvarado d'avoir exaspéré les Mexicains par l'attentat du 13 mai, et l'aurait puni selon son mérite si le temps et les circonstances le lui eussent permis ; mais, en présence de la tempête qui grondait tout autour de lui, ce n'était pas le moment de se faire un ennemi de l'un de ses plus vaillants officiers. Les nouvelles troupes qu'il amenait faisaient monter le chiffre total de son armée à neuf mille hommes; il les logea tous dans le palais et la partie du grand temple, proche du quartier général. Il envoya dire à Moctezuma d'ordonner de suite la réouverture du marché; les Mexicains, voulant affamer les Espagnols, l'avaient fermé et s'approvisionnaient en dehors de la ville. Le roi lui répondit que les personnages qui pouvaient faire exécuter cet ordre étaient en prison comme lui, dans le palais, et qu'il fallait leur donner la liberté pour qu'ils pussent s'occuper de cette importante affaire. Alors Cortez rendit la liberté à Cuillahuatzin; mais celui-ci ne revint plus, ne fit pas rouvrir le marché, se mit à la téte des mécontents et prit immédiatement ses mesures pour commencer les hostilités contre les Espagnols.

Le lendemain du retour de Cortez à Mexico, les Mexicains tirèrent tant de flèches et lancèrent avec des frondes tant de pierres dans le quartier général, que les terrasses et la cour en furent couvertes. Cortez, craignant de compromettre sa réputation aux yeux de ses ennemis, ne voulut pas rester sur la défensive ; il envoya le capitaine Ordaz et deux cents soldats attaquer les troupes mexicaines. Celles-ci firent semblant de se retirer et se retiraient en effet, pour éloigner les Espagnols de leur quartier; puis, les entourèrent subitement de tous côtés, tandis que du haut des terrasses une multitude de Mexicains parut tout à coup et lança des nuées de pierres et de flèches contre les Espagnols. Ordaz se trouvait dans une position des plus critiques,

donl il ne pouvait sortir qu'à force d'audace et de courage; il ranima ses soldats, écrasés par la foule, opéra lentement sa retraite en faisant un carnage épouvantable des assaillants et rentra au quartier n'ayant perdu que huit hommes dans la mêlée. Pendant qu'il se battait dans les rues, la population avait mis le feu au palais d'Axayacall et les Espagnols durent en démolir une partie à coups de canon pour arrêter l'incendie.

Le 26 juin, l'assaut se renouvela une troisième fois; il fut plus terrible que les précédents et la furie des Mexicains plus grande encore. Les Espagnols ne cessaient le feu de leurs douze pièces d'artillerie qui tuaient énormément du monde; mais les Mexicains montaient sur les morts et continuaient le combat avec acharnement. Cortez sortit du quartier, suivi de presque toutes ses troupes, massacra tout ce qui s'opposait à son passage, cribla de boulets et de mitraille les masses qui encombraient les trois rues principales, mit le feu à plusieurs maisons remplies de combattants et rentra le soir au quartier, exténué de fatigues, avec cinquante soldats blessés. Moctezuma, du haut d'une tour du palais, voyait la bataille, et son frère Cuitlahuatzin, à la tète des Mexicains, les encourageant de la voix et par son exemple. La crainte de perdre la vie dans un pareil conflit était balancée pour lui par la douleur de voir la ville ruinée, ses sujets tués et les Espagnols triomphants. De bon malin il fil appeler Cortez et le supplia de partir. Le général n'avait pas besoin de ces prières pour se résoudre à s'en aller; ses soldats, étant déjà a la demi-ration, commençaient à souffrir du manque de vivres; la ville paraissait vouloir se défendre jusqu'à ta dernière extrémité, la réduire semblait impossible; aussi, quoiqu'il lui fut très pénible de perdre en un moment tous les avantages acquis jusqu'à ce jour, il promit au roi de partir si ses vassaux déposaient les armes.

Cette conférence était à peine terminée que le cri d'alarme se répandit dans tout le quartier; les Mexicains livraient un assaut général; ils cherchaient à pénétrer dans le palais par

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

tous les côtés à la fois, en escaladant les murs, tandis que du haut des terrasses voisines ils faisaient pleuvoir sur les Espagnols des milliers de flèches et de pierres. Malgré les trouées sanglantes que l'artillerie faisait parmi les assaillants, leur nombre était tel qu'ils envahirent le palais et commencèrent a se battre corps à corps avec les troupes de Cortez. Celles-ci, ne pouvant plus résister à la multitude, se battaient avec tout le courage du désespoir et vendaient chèrement leur vie. Un tel spectacle attendrit Moctezuma; il prit ses vêtements royaux, se fit escorter de ses ministres et de deux cents Espagnols, monta sur une terrasse, se montra à ses sujets, et, faisant faire silence, il dit a la foule :

— « Si vous avez pris les armes contre ces étrangers pour obtenir ma liberté, je vous remercie de l'amouretde la fidélité que vous me témoignez; mais vous vous trompez si vous me croyez prisonnier, je suis libre de laisser ce palais de mon père et de rentrer dans !e mien quand je voudrai. Si votre ressentiment est causé par leur séjour dans cette capilale, je vous fais savoir qu'ils m'ont donné leur parole de s'en aller dès que vous aurez déposé les armes. Calmez-vous donc, manifestez-moi donc votre fidélité, si vous n'avez pas déjà juré obéissance à un autre seigneur, comme je l'ai entendu dire, comme je ne veux pas le croire et comme vous ne pouvez le faire sans vous attirer le courroux du ciel. »

Ces paroles calmèrent un peu la foule, jusqu'à ce qu'un homme plus audacieux que les autres l'appelât lâche, efféminé, plus apte à manier la quenouille qu'à gouverner un empire, et, non content de l'injurier, lui lança une flèche. Les assistants firent aussitôt pleuvoir une nouvelle grêle de pierres et de flèches sur le groupe au milieu duquel se trouvait le roi. Les historiens espagnols disent que Moctezuma reçut en ce moment un coup de pierre à la tête, un autre à la jambe et une flèche qui lui perça le bras. Ses ministres le transportèrent dans sa chambre ; l'infortuné monarque souffrait moins de ses blessures que de l'affront qu'il venait de recevoir.

Le matin du 28 ou du 29 juin, Cortez, ayant fait terminer trois hautes machines roulantes qui devaient mettre ses hommes à l'abri des traits lancés des terrasses, se dirigea vers une des rues principales avec trois mille Tlaxcaltèques d'autres troupes auxiliaires, la plupart de ses Espagnols et dix pièces d'artillerie. Arrivées au pont du premier canal, les machines furent brisées par de grosses pierres lancées contre elles, et le général se vit obligé de battre en retraite, laissant un mort et ramenant beaucoup de blessés.

Cinq cents nobles s'étaient retranchés sur la plus haute plate forme du grand temple , abondamment pourvus de vivres et de munitions ; dominant le quartier des Espagnols, ils leur faisaient beaucoup de mal par les traits qu'ils leur lançaient à tous moments. Malgré la souffrance que lui causait une blessure qu'il avait reçue à la main, Cortez dut se décider à commander le détachement envoyé pour les déloger, trois assauts d'un de ses capitaines et de cent Espagnols ayant été repoussés. Le général réussit dans cette entreprise, mais non sans peine; les cinq cents nobles furent passés au fil de l'épée , après avoir tué quarante-six Espagnols et blessé tous les autres. Ce combat dura trois heures; il fut le plus opiniâtre de tous; les Tlaxcaltèques et les Mexicains le représentèrent ensuite dans leurs peintures comme le plus mémorable de ces sanglantes journées. Avant de rentrer à son quartier, Cortez incendia les sanctuaires du temple.

Deux pourparlers, sollicités par les principaux personnages de la ville, à la suite de cette action, n'avaient eu aucun résultat pacifique. Le général, s'étant aperçu d'un peu de relâche dans la vigilance de ses ennemis, partit pendant la nuit avec quelques compagnies de soldats, se rendit sur les chaussées les plus importantes et mit le feu à plus de trois cents maisons. Le lendemain, ses machines étant réparées, il se dirigea sur la chaussée d'Ixtapalapan , incendia d'autres maisons, s'empara de quatre ponts, remporta plusieurs avantages sérieux, en dépit de la lutte acharnée qu'il eut à

HISTOIRE DB LA CONQUÊTE

soutenir contre les Mexicains, établit des postes aux endroits qu'il avait conquis et revint au quartier avec dix ou douze hommes de moins et beaucoup de blessés.

Le jour suivant il continua, sur la même chaussée, ses exploits de la veille, se rendit maître de trois ponts qui lui restaient à prendre, fit combler tous les fossés afin d'assurer par cette voie sa retraite jusqu'à la terre ferme, dissémina son infanterie pour garder ses différentes positions et reprit avec sa cavalerie la route du quartier général pour écouter . de nouvelles propositions d'armistice que lui faisaient les Mexicains. On lui proposait de faire cesser immédiatement les hostilités, à la condition de mettre en liberté le grand-prêtre pour traiter de la capitulation. Gortez y consentit, ne se doutant pas que c'était un stratagème imaginé pour obtenir la liberté du grand-prêtre dont les électeurs avaient besoin pour l'élection du nouveau roi. En effet, le général ne s'était pas encore reposé, lorsque les Tlaxcaltèques accoururent lui dire que les Mexicains avaient repris les ponts et tué plusieurs Espagnols. Il remonte aussitôt à cheval, part avec ses cavaliers au secours de ses compagnons, regagne avec peine les positions menacées ou perdues, et ne rentre que le soir avec • ses troupes harassées, maltraitées et meurtries.

Il fallait que ces hommes fussent de fer pour résister ainsi au climat énervant de Mexico, à tant de fatigues et tant de blessures comme à la famine; après avoir passé leurs journées à se battre, ils passaient les nuits à soigner les blessés, enterrer les morts et réparer les désastres du jour. Les Mexicains, de leur côté, prolongeaient la lutte par leur manque d'ordre et de tactique dans les combats et par la mésintelligence des chefs subalternes qui dirigeaient les attaques; vu leur nombre, ils auraient pu écraser les conquérants, mais il n'y avait parmi eux, ni plan, ni entente, ni chef capable d'organiser leurs forces, de les concentrer et de porter un coup décisif aux Espagnols.

Le 30 juin, Moctezuma mourut dans l'intérieur du palais, à l'âge de cinquante-quatre ans, l'année dix-huitième de sou

no

HISTOIBE DU MEXIQUE.

règne et le septième mois de son emprisonnement. Les historiens espagnols disent qu'il mourut de chagrin et des suites de ses blessures; les Mexicains modernes affirment qu'il fut tué par les conquérants; la cause et les circonstance? de sa mort ont été très controversées par les écrivains du Mexique et ceux de l'Espagne. Bernai Diaz dit que Cortez et ses compagnons le pleurèrent comme un bienfaiteur et un ami. Ce témoin oculaire de la conquête raconte les faits avec tant de franchise et de loyauté qu'il mérite une certaine créance ; néanmoins, il est difficile de connaître la vérité sur ce sujet, l'esprit national des historiens l'ayant dénaturée. I) paraît plus vraisemblable qu'un crime inutile n'a pas accéléré la mort de ce souverain que les Espagnols durent regretter; n'av lit-il pas été pour eux généreux jusqu'à la prodigalité, condescendant jusqu'à la faiblesse? Moctezuma fut un grand guerrier dans sa jeunesse ; plus tard les douceurs de la vie domestique, le luxe de sa cour, mais particulièrement ses craintes superstitieuses, l'avilirent au point qu'il paraissait, — disaient ses sujets — « avoir changé de sexe. » II laissa plusieurs enfants, dont trois furent tués lors de la déroute des Espagnols; trois survécurent à ce désastre, reçurent plus tard le baptême et perpétuèrent le nom de Moctezuma.

Cortez fit savoir à Cuitlahuatzin la mort du roi par deux illustres prisonniers qui avaient assisté à ses derniers moments. Son cadavre fut transporté par six nobles à Copalco, au milieu des cris et des pleurs de la population mexicaine, accourue des quatre coins de la ville; il fut brûlé dans ce quartier de Mexico et ses cendres furent enterrées, non sans avoir été insultées par quelques hommes du peuple. Les historiens espagnols passent sous silence un fait rapporté par les auteurs mexicains et que Clavijero rapporte sans y croire, « à cause, dit-il, de son invraisemblance. » D'après ces auteurs, Cortez au rail profité de cette occasion pour faire également transporter les cadavres du seigneur de Tlatelolco et d'autres grands personnages qu'il aurait fait mettre à mort pour s'en débarrasser et qui furent enterrés ce même

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

jour avec les solennités accoutumées et les démonstrations d'une profonde douleur.

Malgré le carnage qu'il faisait journellement dans les rangs mexicains et les avantages qu'il remportait, Cortez comprit qu'il versait le sang de ses soldats sans aucune utilité. Le nombre de ses ennemis devant à la fin prévaloir, et la famin« devenant insupportable, il résolut d'évacuer la ville. Ses officiers, assemblés en conseil, se rangèrent à son avis ; malheureusement pour l'armée, les idées d'un soldat, soidisant astrologue, nommé Botello, déclarant qu'il fallait partir de nuit, prévalurent dans le choix du moment du départ; on croyait pouvoir cacher aux Mexicains la marche de l'armée, en parlant de nuit! Cortez ne pouvait s'imaginer que neuf mille hommes quitteraient une vil!e sans faire du bruit; il est donc probable qu'il fut influencé dans sa décision par les idées superstitieuses du malencontreux astrologue, et que partagaient plus ou moins les Espagnols.

Cette nuit, fixée au 1" juillet, appelée par les conquérants comme par les historiens, la noche triste — triste nuit, — devait être aussi fatale aux troupes alliées que mémorable dans l'histoire. Cortez fit construire un pont de bois mobile qui pût être porté par une quarantaine d'hommes, afin de traverser facilement les fossés et les canaux; il réunit ensuite tout l'or, l'argent et les pierres précieuses qui lui avaient été donnés; il en prit la cinquième partie, c'est à dire la part du roi d'Espagne et la donna aux officiers de Moctezuma ne pouvant l'emporter avec lui; il laissa le reste a ses propres officiers et soldats pour leur laisser prendre ce qu'ils voudraient, mais en les avertissant qu'il serait plus prudent de tout laisserà l'ennemi et de ne pas s'embarrasser de ces objets dont le poids les gênerait beaucoup dans la marche.

La nuit était très obscure; il tombait une petite pluie fine, lorsque les Espagnols abandonnèrent Mexico et s'engagèrent sur la chaussée de Tlacopan. Sandoval commandait l'avant-garde composée de vingt cavaliers et de deux cents

fantassins; Pedro de Alvarado avait avec lui la majorité de troupes espagnoles qui formaient l'arrière-garde ; au centre il y avait les prisonniers, les équipages, les femmes, les gens de service et Cortez avec cinq cavaliers et cent fantassins pour porter secours à la droite ou à la gauche de la colonne. Les troupes auxiliaires de Tlaxcala, Ceropoalla et de Cholula, au nombre de plus de sept mille, furent réparties dans les trois divisions.

La plus grande partie de l'armée passa sans encombre le premier canal, à l'aide du pont mobile, les sentinelles qui défendaient ce passage ne pouvant faire une longue résis-. tance; mais les prêtres, qui veillaient au temple ayant été avertis de cette fuite, éveillèrent le peuple en sonnant l'alerte avec leurs trompettes. En un instant, le cri : aux armes! retentit de toutes parts; les Espagnols se voient subitement attaqués par terre et par eau ; les Mexicains accourent par milliers pour les massacrer; un combat nocturne de un contre cent s'engage aussitôt tout le long de la colonne. Au second canal, les Mexicains pullulaient, s'encombraient, opposaient aux Espagnols une masse mouvante d'où partait une pluie torrentielle de traits; les pierres, les flèches, les coups de lance et de casse-téte tombaient sur les fugitifs comme une averse; l'obscurité de la nuit, le bruit des armes, les cris des combattants, les lamentations des prisonniers et des moribonds, la confusion, le lieu du combat, tout conspirait à rendre cette lugubre tragédie plus horrible encore. Les Espagnols faisaient des prodiges de valeur pour échapper à la mort qui les frappait de tous les côtés; Cortez se multipliait pour encourager les uns, secourir les autres, passait et repassait les canaux à îa nage pour remettre un peu d'ordre daus les débris de son armée. Son arrière-garde passa le second canal sur les cadavres qui le comblaient; Alvarado, qui la commandait, se trouva un instant tellement entouré d'ennemis, au troisième canal, que ne pouvant ni leur faire face ni le traverser à la nage, il planta sa lance dans le canal, et s'en servant de point d'ap-

HISTOIRE DB LA CONQUÊTE

pui, il se lança d'un seul bond sur l'autre bord. Ce saut, considéré comme un prodige d'agilité, donna à cet endroit le nom de « Saut d'Alvarado. »

Les pertes, des deux côtés, furent considérables; celles de Cortez, d'après les recherches consciencieuses de Gomara, s'élevèrent à quatre cent cinquante Espagnols, quatre mille auxiliaires, tous les Cholultèques, les prisonniers, les hommes et les femmes de service, quarante-six chevaux, toute l'artillerie, les trésors et tes manuscrits du général. Parmi les morts on comptait Juan Vélasquez de Léon, intime ami de Cortez, Amador de Lariz, Francisco Morla et Francisco de Saucedos, capitaines de grand mérite, Cacamatzin, un frère, un fils et deux Ailes de Moctezuma, et donaElvira, fille du prince Maxixcatzin de Tlaxcala qui avait épousé Vélasquez de Léon.

Malgré la force de son caractère, Cortez ne put retenir ses larmes à la vue d'un aussi grand désastre; il s'assit sur une pierre à Popotla et se mit à pleurer la perte de ses amis et de ses compagnons. Il lui restait pourtant une consolation, ses plus vaillants capitaines Sandoval, Olid, Ordaz, Avila et Lugo étaient sains et saufs ainsi que ses deux interprètes Aguilar, doua Marina et son ingénieur Martin Lopez. Les Espagnols, maltraités, affaiblis par les fatigues, les blessures et la faim, étaient incapables de se défendre davantage; les Mexicains auraient pu les anéantir jusqu'au dernier s'ils les avaient poursuivis ; mais, arrivés au troisième canal de la chaussée, ils s'arrêtèrent et revinrent à Mexico. Il est probable qu'en voyant les cadavres de l'empereur chichiraèque, des membres de la famille royale et d'autres grands personnages, ils ne songèrent plus à poursuivre leur victoire.

Les fugitifs, harcelés par quelques troupesrde Tlacopan et d'Azcapozalco, se reposèrent un peu dans le temple d'Otoncalpolco, situé sur une colline à douze kilomètres nordouest de Mexico. Puis il se dirigèrent sur Tlaxcala, passant par Cuautitlan, Citlaltepec et d'autres villes moins impor-

194 UISTOIRB DU MEXIQL'B.

tantes. Le surlendemain de leur départ, ils virent au loin, dans la plaine d'Otompan, une armée mexicaine que des hisioriens font monter à deux cent mille hommes, chiffre sans doute exa-éré, mais elle devait être considérable, car, en voyant cette armée, les Espagnols crurent que leur dernier jour était arrivé. Cortez, ne voulant pas mourir sans vendre chèrement sa vie, encouragea ses compagnons, les assurant qu'ils échapperaient à ce danger, s'ils se conduisaient eu braves soldats; il les disposa de son mieux et donna le signal de l'attaque. Après quatre heures de prodiges inouïs de valeur, le général , s'apercevant que ses troupes étaient écrasées par le nombre des Mexicains, prit une résolution extrême dans laquelle il devait trouver la mort ou la victoire.

Gihuacatzin, général de cette armée, richement vêtu, ayant sur la tète un beau panache de plumes fines, au bras un bouclier d'or, couché dans une litière, portait pour étendard un filet d'or pendu au bout d'un long bâton; cet étendard était assez élevé pour être vu de toute l'armée; il indiquait probablement que le général et ses principales troupes appartenaient à quelque ville de la lagune. Cortez l'aperçut au centre de l'année; sachant que les Mexicains se débaudaient lorsqu'ils perdaient leur général ou leur étendard, il ordonna de suite aux capitaines Sandoval, Olid et Avila de le suivre, et, se jetant au milieu des Mexicains, lit une trouée dans leurs rangs, se fraya un passage jusqu'auprès de Cihuacatziu et d'un coup de lance le renversa par terre. Juan de Salamanca, soldat rempli de bravoure, qui suivait Cortez, sauta bruquement en bas de son cheval, tua le générai mexicain, lui prit sou pauache et l'offrit à son chef. L'armée mexicaine, voyant son général tué et son étendard enlevé, se dispersa bientôt dans toutes les directions ; les Espagnols, encouragés par le glorieux fait d'arme de leur commandant, poursuivirent avec une nouvelle ardeur les Mexicains et couvrirent le champ de bataille de cadavres ennemis.

Cette victoire est, avec raison, une des plus célèbres que

UIST01RB DE LA CONQUÊTE.

les Espagnols aient remportée dans le nouveau monde; officiers et soldats en attribuèrent tout le mérite à Cortez; jamais ils n'avaient vu porter aussi loin sa bravoure el sa témérité; il reçut à la tète une blessure grave qui mit pendant quelque temps ses jours en danger. Parmi ceux qui se distinguèrent le plus dans cette grande bataille, il est inutile de citer Sandoval, la bravoure incarnée; ce capitaine avait l'habitude dans les combats d'animer ses soldats par la parole autant que son redoutable bras leur prêchait l'exemple. Maria de Estrada, femme d'un soldat espagnol, courait à travers les rangs ennemis et tua, avec une rapidité étrange pour son sexe, un nombre incroyable de Mexicains à coups de lance. Calmecahua, capitaine des troupes de Maxixeatzin, rivalisait d'audace, de force et de courage avec Sandoval même; il fut baptisé plus lard et vécut jusqu'à l'âge de cent trente ans; ses Tiaxcaltèques avaient une revanche à prendre, ils se battaient comme des lions et moururent presque tous en combattant.

Les historiens de la Nouvelle-Espagne portent à vingt mille le nombre des Mexicains tués à la bataille d'Otompan ; ce chiffre paraît invraisemblable; l'armée de Cortez étant harassée, décimée, privée d'artillerie, ne pouvait, eu quatre ou cinq heures, faire mordre la poussière à vingt raille hommes; mais quand on songe à la position désespérée de oetie armée, au sort qui attendait les prisonniers, l'on comprend que chaque homme, avant de tomber, voulut frapper d'estoc et de taille jusqu'à l'épuisement complet de ses forces. La perle des Espagnols dans cette bataille n'est pas connue; on sait seulement que tous furent blessés et que plusieurs moururent à Tlaxcala des suites de leurs blessures.

Fatigués, ne pouvant plus tenir leurs armes, les vainqueurs cessèrent de poursuivre les Mexicains et passèrent la nuit dans la plaine d'Otompan; malgré la gravité de ses blessures, Cortez fit personnellement la garde de son camp pour plus de sécurité. Le lendemain, 8 juillet, les Espagnols entrèrent à Hueyotlipan sur le territoire de Tlaxcala; ils

n'étaient plus que quatre cent quarante, ayant perdu huit cent soixante et dix hommes pendant la noche triste et les combats qui la précédèrent ou la suivirent. Les Tlaxcaltèques, fidèles à leurs alliés, leur prodiguèrent les secours dont ils avaient tant besoin, les marques d'amitié et de compassion pour leurs malheurs. Les quatre chefs de la république, accompagnés d'un des principaux seigneurs de Huexotzinco et d'une multitude de nobles allèrent à Hueyotlipan les recevoir. Le prince Maxixcatzin, quoique très affligé de la mort de doua El vira sa fille, essaya de consoler Cortez en lui promettant une prompte vengeance. Le général le remercia et lui donna l'étendard mexicain. Les chefs, les nobles, les femmes et tout le peuple tlaxcaltèque demandaient à se venger et promirent à Cortez les secours des forces entières de la république.

Après trois jours de repos, les Espagnols se rendirent à Tlaxcala où ils furent encore mieux accueillis que la première fois; le sang avait cimenté l'alliance des deux peuples. Tandis qu'ils se reposaient et pansaient leurs blessures, les Mexicains cherchaient à remédier aux maux dont ils avaient souffert depuis l'arrivée des étrangers. Indépendamment des trésors dissipés en ambassades et en présents, la gloire des armes mexicaines s'était tellement obscurcie que plusieurs provinces avaient secoué le joug de la domination de Mexico; ses ennemis étaient devenus plus insolents; la capitale avait la plupart de ses édifices en ruines; une bonne partie de la famille royale et de la noblesse avait été tuée; la dissension régnait parmi les principaux personnages de la cour; les uns avaient pris le parti des Espagnols lorsque Moctezuma vivait encore, d'autres leur témoignaient une haine acharnée. Ces dissensions s'éteignirent en présence des malheurs communs et de l'effrayante mortalité qui avait moissonné les plus illustres chefs de la nation.

Les Mexicains avaient besoin d'un homme énergique pour réparer leurs désastres, ils choisirent Cuitlahuaizin peu de jours avant ou après la nuit du 1er juillet. J'ai déjà dit qu'il

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 197

était frère de Moctezuma, seigneur d'Ixtapalapan et général de l'armée ; homme de beaucoup de talent, généreux et magnifique comme son frère, il avait un goût particulier pour l'architecture et la botanique ; ses palais et ses jardins conservèrent longtemps après la conquête une juste renommée de splendeur. J'ai vu dans le cabinet de l'empereur Maximilien à Chapultepec et chez M. Orozco y Berra deux vases en terre cuite de plus d'un mètre de hauteur, d'une élégance et d'un travail merveilleux, trouvés récemment à Ixtapalapan dans les anciens jardins de Cuitlahuatzin, et qui témoignent des goûts de ce prince pour les beaux-arts. Sa bravoure et ses capacités militaires le rendirent célèbre parmi ses nationaux et redoutable aux Espagnols.

Aussitôt que furent terminées les fêtes de son couronnement, pendant lesquelles on sacrifia les Espagnols faits prisonniers à Mexico, il donna des ordres pour faire réparer les temples et les édifices incendiés, améliorer et développer les fortifications de la capitale; il envoya des courriers dans toutes les provinces de l'empire pour les engager à concourir à la destruction des étrangers, promettant de ne plus exiger de tributs de toutes celles qui prendraient les armes en faveur de la couronne. Il envoya même à Tlaxcala une ambassade chargée de présents, demander au sénat, au nom de leur commune origine, de leur même langue et de leur même culte, de chasser les Espagnols dont la soif insatiable d'or avait causé tant de malheurs aux habitants de l'Anahuac; il promettait aux Tlaxcallèques, pour prix de leur condescendance, la liberté de commerce et une alliance éternelle.

Après un débat très vif entre le jeune Xicontecatl qui ne pouvait pardonner ses défaites aux Espagnols, et le prince Maxixcatzin, leur ami le plus dévoué, débat qui se traduisit même par des voies de fait à la suite desquelles Xicontecatl fut mis en prison, le sénat se rangea du côté de Maxixcatzin et, tout en acceptant l'amitié de la cour de Mexico, refusa de mettre la main sur leurs hôtes. Les quatre sénateurs

HISTOIRE DU MEXIQUB.

renouvelèrent le serment d'obéissance au roi d'Espagne et se firent instruire et baptiser dans la religion catholique. A paî t quelques Espagnols qui moururent a Tlaxcala, les autres se rétablirent en peu de temps, et Cortez, songeant sérieusement à la conquête de Mexico, (Il couper des bois pour construire treize briganlins destinés à l'attaque île la capitale par la lagune. Il ranima le courage de ses compagnons résolus de retourner à Vera-Crux, il leur fit entrevoir les dangers de ce voyage et les décida à le suspendre jusqu'à la fia d'une expédition qu'il préparait contre Tepeyaeae, — province qu'il ne faut pas confondre avec la ville de ce nom, située près de Mexico, et appelée de nos jours Guadalupe.

Les seigneurs de cette province, limitrophe de Tlaxcala et de Puebla, s'étaient spontanément déclarés amis des Espagnols et sujets du roi d'Espagne, le lendemain du massacre de Cholula. Après les événements du mois de juin et de lu noclie triste, ils se remirent sous l'obéissance du roi de Mexico, et, pour gagner ses faveurs, ils tuèrent plusieurs Espagnols qui cheminaient tranquillement sur la route de Vera-Cruz, ignorant ce qui se passait dans la capitale. Cortez voulut leur faire la guerre, moins pour les châtier de leur pertidie que pour rendre libre la route de Vera-Cruz et recevoir facilement les secours qu'il eu attendait. Le jeune Xicontecatl, ému de ce que Cortez l'avait fait mettre en liberté, le poussait à cette expédition et, pour lui enlever sur la nature de ses sentiments les doutes que sa récente conduite au sénat devaient faire naître, il s'offrit à l'aider de tout son pouvoir. Le général accepta son concours; néanmoins, avant de commencer la campagne, il demanda aux seigneurs de Tepeyaeae des satisfactions qui lui furent refusées. Il partit alors avec quatre cent vingt Espagnols et six mille archers Tlaxealtèques, en attendant que Xicontecatl eût réuni les cinquante mille hommes qu'il lui avait promis. A Tziinpantzinco, ville de la république, il lui arriva tant de troupes de tous les côtés du territoire de Tlaxcala, de

Huexotzinco et de Cholula que son armée monta, dit-on, à plus de cent mille hommes.

La première bataille eut lieu à Zacatepec où l'ennemi s'était embusqué et laissa beaucoup de morts. Ln seconde se donna sous les murs d'Acatzinco — douze kilomètres au sud de Tepeyacac — où les Espagnols entrèrent triomphants. Après de légères escarmouches l'armée pénétra dans Tepeyacac sans nouveau combat. Pour punir cette ville, il déclara esclaves presque tous les prisonniers; selon la coutume barbare de cette époque, il les fit marquer au fer rouge et prit la vingtième partie pour le roi d'Espagne, et distribua les autres à ses officiers comme à ses alliés. Il y fonda une colonie, c'est à dire, qu'il fit administrer la ville par des magistrats espagnols et qu'il y créa une petite fortification.

Les Mexicains qui tenaient garnison dans cette province, n'étant pas en nombre suffisant pour se mesurer avec U s confédérés, se retirèrent et allèrent renforcer Cuitlahuatzin qui se montrait à la téte d'une puissante armée dans les environs de Quauhquechollan, prêt à disputer à Cortez le passage de la capitale, s'il tentait de le foirer de ce côté. Quauhquechollan, petite ville située à quarante-cinq kilomètres au sud-ouest de Tepeyacac, contenait cinq à six mille familles. Elle était naturellement défendue, d'un côté, par une montagne escarpée, et de l'autre, par deux rivières; un mur très épais eu pierres l'entourait; pour pénétrer dans Quauhquechollan il fallait passer par quatre portes percées dans un double mur circulaire.

Le seigneur de cette ville, ami de Cortez, lui envoya une ambassade renouveler ses serments de fidélité à la couronne d'Espagne, prêtés lors de l'assemblée de la noblesse, présidée par Moctezuma, et lui dire qu'il ne pouvait y aller lui-même, en étant empêché par trente mille Mexicains logés en partie dans la ville, en partie battant les campagnes voisines; il le suppliait, en outre, de venir le délivrer au plus tôt. Cortez y consentit immédiatement et dirigea sur Quauhquechollan treize cavaliers, deux cents fantassins espa-

gnols et trente mille hommes de troupes auxiliaires sous le commandement d'Olid. A seize kilomètres avant d'arriver à cette ville, le capitaine Olid soupçonna les Huexotzincas d'être secrètement alliés aux Mexicains et aux soldats de QuauhquechoIJan pour exterminer les Espagnols. Ce soupçon, basé sur des rapports sinistres et la grande quantité de Huexotzincas enrôlés spontanément sous la bannière de Cortez, changea le plan d'Olid qui marcha sur Cholula, envoya sous bonne escorte, à son général , les principaux chefs huexotzincas et les messagers de Quauhquechollan, avec prière de vérifier leur trahison.

Quoique froissé de cette conduite envers les confédérés, Cortez les interrogea prudemment, reconnut leur innocence, les combla de bienfaits, leur dit que le malheur avait rendu ses compagnons méfiants et timides, les ramena a Cholula, prit lui-même le commandement de l'armée et la conduisit à Quauhquechollan. A peine était-il en vue de la ville que les habitants prirent d'assaut les habitations des Mexicains et lui envoyèrent quarante prisonniers. Le général entra dans la ville dont les portes lui furent ainsi ouvertes; il fit attaquer aussitôt le quartier des officiers, qui se défendirent avec un tel acharnement que tous furent tués, au grand regret de Cortez qui désirait obtenir d'eux des renseignements sur la situation de la capitale. Les officiers dispersés dans d'autres maisons réussirent à s'échapper et à rallier le gros de l'armée qui campait dans les environs.

Sans perdre de temps, les Espagnols allèrent au devant de l'ennemi qui venait à leur rencontre. Les officiers mexicains étaient richement vêtus, couverts d'or et de plumes ; Cortez affirme que jamais il ne vit armée plus belle et plus brillante. Après une lutte meurtrière les Mexicains durent • céder la place et, poursuivis vigoureusement, se réfugièrent sur une haute montagne, abandonnant leur camp et leurs morts. Les alliés rentrèrent en ville chargés de dépouilles et se reposèrent pendant trois jours. Le quatrième jour ils se rendirent à Ilzocan, autre jolie petite ville des environs,

HISTOIRE DE LA CONQl'ÊTE

défendue par trois mille habitants et cinq mille Mexicains. L'attaque et la défense ne durèrent. pas longtemps; les Mexicains s'enfuirent, brûlant les ponts jetés sur le ruisseau qui entourait la ville, pour relarder la marche des Espagnols lancés à leur poursuite; les habitants se sauvèrent également; mais Cortez fit rentrer tous ceux qui voulaient revenir dans leurs foyers ; il se contenta d'incendier les temples pour empêcher les sacrifices humains. Le seigneur d'Itzocan, membre de la famille royale de Moctezuma, était absent, il avait dépossédé le légitime gouverneur pour se mettre à sa place; son absence fournit aux nobles de cette ville, qui ne l'aimaient pas, le prétexte de le remplacer, et le gouvernement de la province fut donné au fils du seigneur de Quauhquechoilan.

Ces succès attirèrent une foule de caciques qui venaient prêter hommage au roi d'Espagne et grossir les rangs de la confédération. Cortez retourna à Tepeyacac et profita de son séjour dans cette province centrale pour châtier et soumettre, au moyen de ses lieutenants, les populations qui s'étaient montrées hostiles aux Espagnols. ATochteper, il perdit le capitaine Salcedo et quatre-vingts soldats qui furent tués en assiégeant cette grande cité. Cet échec fut vengé par Ordaz et Avila qui prirent la ville a l'aide de vingt mille alliés. Une autre perte plus inquiétante fut celle des soldais qui désiraient depuis longtemps retourner à Cuba. Cortez, préférant avoir avec lui peu de monde que beaucoup de mécontents, renvoya tous ceux qui voulurent partir. Heureusement, ce vide fut vile comblé. Des Espagnols débarquèrent en grand nombre à Vera-Cruz, avec des armes, des chevaux et des munitions; les uns venaient du Cuba renforcer les troupes de Narvaez, les autres venaient de la Jamaïque à destination de Panuco; tous se rangèrent aussitôt sous le commandement de Cortez.

' Les victoires des Espagnols et la multitude de leurs alliés grandirent tellement le nom du général et son autorité qu'il devint l'arbitre suprême de toutes ces provinces; il jugeait

les différends entre les chefs d'État et confirmait leur investiture aux États vacants. Cuitlahuatzin mourut à cette époque de la petite vérole, introduite au Mexique par un esclave maure appartenant a Narvaez, et qui la communiqua à des personnes de Cempoalla. Cette maladie se propagea dans tout Te m pire avec une effrayante rapidité; elle causa la mort de milliers d'individus et dépeupla des villages entiers. QuauhtemoLzin, neveu du roi défunt qui ne régua que trois ou quatre mois, remplaça son oncle sur le trône; il était âgé de vingt-cinq ans et avait épousé sa cousine Tecuichpotzin, fille de Moctezuma. Le prince Maxixcatzin mourut également pendant l'absence de Cortez qui le pleura sincèrement, car il l'aimait beaucoup et lui devait l'alliance précieuse des Tlaxcaltèqucs avec les Espagnols.

Le général envoya, par son capitaine Ordaz, à l'empereur Charles-Quint, une relation détaillée de tout ce qui s'était passé au Mexique depuis son arrivée; il chargea pareillement le capitaine Avila d'aller à Saint-Domingue chercher des renforts pour la conquête de Mexico; puis il se rendit lui-même de Tepeyacac à Tlaxcala où il arriva en costume de grand deuil en signe de la douleur que lui avait causée la mort de Maxixcatzin. A la prière desTlaxcaltèques, il nomma, an nom du roi d'Espagne, Jean Maxixcatzin, fils du prince de ce nom, au gouvernement, alors vacant, d'Ocotelolco, un des quatre principaux États de cette république.

Cuicuitzcatzin, élu empereur d'Acolhuacan par Moctezuma, à la place de Cacamatzin, mourut aussi; de retour de Texcoco, après son élection, il était resté prisonnier de Cortez; parti de la capitale à la suite des Espagnols avec les autres prisonniers, il les accompagna jusqu'à Tlaxcala. Désirant monter sur son trône, il s'enfuit secrètement à Texcoco où régnait, par droit de succession, son frère Coanacotzin. A peine y fut-il arrivé que les ministres se saisirent de sa personne et firent avertir Coanacotzin qui se trouvait alors à Mexico. Celui-ci demanda conseil à son neveu Quauhtemotziu sur ce qu'il fallait en faire?

IIISTOIRE DE LA CONQUÊTB. «0»

— v C'est un espion des Espagnols, répondit le roi, il faut le tuer. »

En meitaut son frère à mort, Coanacotzin se débarrassait d'un prétendant et suivait le conseil de son parent et allié le roi de Mexico; ces deux raisons lui parurent bonnes; l'arrêt fui signé et Cuicuilzcatzin tué le lendemain. Ainsi périt ce monarque qui ne régna jamais.

Cortez, ne perdant jamais de vue ses projets de conquête, veillait attentivement, de Tlaxcala, à la construction des • brigantins et à la discipline de ses soldats. Il obtint du sénat plusieurs centaines d'hommes pour transporter les voiles, les câbles et tous les -matériaux des navires qu'il avait fait désemparer l'année précédente. Il prévint les Huexotzinoas, les Cholultèques et les Tepeyacquenos qu'il fallait réunir des troupes et des approvisionnements de bouche et de guerre pour la grande armée qui devait assiéger Mexico. Lorsqu'il se crut en mesure de commencer ses opérations, il passa la revue de ses compagnons; ils étaient quarante cavaliers et nnq cent cinquante fantassins; il divisa les premiers en quatre détachements de dix cavaliers chacun, et l'infanterie en neuf compagnies, les unes ayant des armes à feu et les autres des armes blanches. A cheval, devant cette petite troupe, il lui adressa les paroles suivantes :

— « Amis et compagnons! il est inutile de vous faire un discours pour vous encourager a vous montrer de valeureux soldats; tous, vous vous sentez obligés de réparer l'honneur de vos armes et de venger la mort de vos compatriotes et de vos alliés. Nous allons à la conquête de Mexico, entreprise la plus glorieuse qui puisse jamais se présenter dans votre vie. Nous allons châtier à la fois la perfidie, l'orgueil vl la cruauté de nos ennemis, étendre les domaines de notre souverain, lui donner un empire aussi vaste que riche, aplanir le chemin de l'Évangile, ouvrir les portes du ciel à des millions d'âmes, assurer, avec la fatigue de quelques jours, le bien-être de nos familles et rendre notre nom immortel. Ces aiguillons, capables de changer des poltrons en

soi

héros, que ne pourront-ils pas sur des cœurs aussi nobles, aussi généreux que les vôtres? Je ne vois aucune difficulté que votre valeur ne puisse surmonter. Nos ennemis sont très nombreux, il est vrai, mais nous leur sommes supérieurs par les armes, la discipline et le courage. Avec une multitude aussi considérable d'auxiliaires que nous avons à notre disposition, nous pourrons conquérir, non pas une, mais bien des villes égales à Mexico. N'importe sa force, elle ne pourra pas résister à nos attaques par terre et par eau. Enfin, Dieu, pour la gloire duquel nous combattons, favorisera nos desseins. La Providence nous a conservés au milieu de tant de périls et tant de désastres, elle nous a envoyé de nouveaux compagnons à la place de ceux que nous avons perdus, elle a fait tourner en notre faveur les moyens dont nos ennemis se prévalaient pour notre ruine, que ne devons -nous donc pas espérer de sa miséricorde dans l'avenir? Dieu sera notre chef dans cette grande entreprise, suivons-le et ne nous rendons pas indignes de sa protection par notre défiance ou notre pusillanimité. »

Les Tlaxcaltèqucs imitaient les Espagnols dans leur organisation militaire; ils voulurent également passer la revue de leurs troupes, en présence de Cortez. A la tête de l'armée marchait la musique, composée de tambours, de trompettes et de conques marines ; puis, venaient les quatre chefs de la république, le bouclier au bras, l'épée au poing, ayant au dessus de leurs casques des panaches de deux pieds de haut; leurs lon#s cheveux étaient retenus par des rubans d'or ; leurs lèvres et leurs oreilles portaient des pendants en pierres précieuses ; derrière eux suivaient des écuyers avec des arcs et des flèches. Ensuite venaient les archers par compagnies de trois à quatre cents hommes chacune, et par rangs de vingt hommes de front; chaque compagnie avait son étendard. Les soldats armés d'épées et de boucliers suivaient les archers et précédaient ceux qui étaient armés de lances et de piques. Herrera et Torquemada, historiens autrement autorisés et plus exacts que le compilateur Solis,

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 203

affirment que les archers étaient au nombre de soixante mille, les lanciers dix mille et les autres quarante mille. Le jeune Xicontecatl qui devait commander l'armée fit une allocution à ses troupes, à l'imitation de Cortez; il leur dit que le lendemain, elles marcheraient contre les Mexicains, leurs plus mortels ennemis, et.quoique le nom de Tlaxcaltèque suffît pour intimider toutes les nations de la terre, il espérait que ses soldats acquerraient une nouvelle gloire par leur valeur.

Cortez fit ensuite proclamer un ordre militaire pour interdire le blasphème, le jeu, le vol, le viol, les abus de la force, empêcher de maltraiter les alliés en aucune manière, et pour donner l'exemple, il fit pendre deux de ses serviteurs maures qui venaient de voler des dindons et des manteaux de coton. Enfin, le 28 décembre 1820, il partit avec un grand nombre d'alliés, mais dont le chiffre exact n'est pas connu ; l'historien Gomara l'estime a quatre-vingt mille, mais il est probable que Cortez en laissa les deux tiers au moins, soit pour veillersur les petits brigantins qu'il avait fait construire, soit pour n'avoir pas autant de monde a nourrir en route.

Des trois chemins qui conduisaient à Texcoco, Cortez prit celui de Tezmellucan qui passe à travers la province de Huexotzinco; c'était le plus difficile, mais le plus sûr, les Mexicains ne pouvant s'imaginer que l'armée espagnole prendrait celui-là. Le 30, les alliés aperçurent de nouveau, du haut de ces montagnes, la belle vallée de Mexico qu'ils avaient dû quitter six mois auparavant, la mort dans l'âme et sans espoir de s'en rendre maître. Les Mexicains avaient défoncé les trois chemins qui descendaient dans la vallée, et les avaient encombrés de troncs d'arbres et de broussailles, de sorte qu'ils étaient impraticables à l'artillerie et à la cavalerie ; mille Tlaxcaltèques furent employés à déblayer la route et s'acquittèrent promptement de leur besogne, sans être inquiétés par l'ennemi. Arrivés dans la plaine, les confédérés eurent quelques escarmouches avec des troupes légères, envoyées en vedettes, de Mexico.

Le 31 décembre, quatre messagers de l'empereur Coana-

cotzin vinrent complimenter le général , le prier d'aller à Texcoco, de ne faire aucun acte d'hostilité sur le territoire, et lui donnèrent en présent l'étendard parlementaire qui était en or et du poids de trente-deux onces. A celte démarche pacifique, Cortez répondit en reprochant vivement à ces messagers la conduite de leurs compatriotes qui avaient laissé les habitants de Zoltepec massacrer quaranie*cinq Espagnols, cinq chevaux et trois cents Tlaxcaltèques chargés d'or, d'argent et de munitions de guerre pour les Espagnols qui étaient encore a Mexico, et d'avoir placé comme trophées dans les temples de Texcoco les peaux de ces malheureux. Il ajouta que ne pouvant ressusciter les morts, il exigeait la restitution des objets volés, et que, si ou ne lui donnait pas immédiatement satisfaction, il tuerait mille Texcocanos pour chaque Espagnol assassiné. Les messagers rejetèrent la responsabilité de ce meurtre sur les Mexicains, promirent la restitution de l'or volé et rentrèrent à Texcoco annoncer l'arrivée des confédérés.

Le même soir, ceux-ci entrèrent dans la capitale de l'empire d'Acolhuacan et furent, en grande partie, logés dans un palais de l'empereur Nezahualpilli. S'apercevant bientôt qu'on ne voyait pas dans les rues te tiers de la population qu'on y voyait ordinairement, et que les femmes et les enfants avaient abandonné la ville, Cortez fit défendre à ses troupes, sous peine de mort, de quitter leur quartier. Après le coucher du soleil, l'émigration devint plus considérable encore; Coanacotzin lui-même parvint à s'échapper dans un canot et se réfugia à Mexico, à l'insu du général qui voulait le retenir comme otage.

Le troisième jour de son arrivée à Texcoco, Cortez reçut la visite des seigneurs de Huexotla, de Coatlichan et d'Atenco, trois villes reliées à la capitale par une ligne de maisons et que l'on pouvait considérer comme des faubourgs de Texcoco. Ces seigneurs venaient lui proposer une alliance qui fut acceptée avec empressement, au grand mécontentement du souverain de Mexico qui leur flt dire :

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

— « Si votre alliance avec des hommes aussi méprisables a été motivée par la crainte de l'ennemi, sachez que les Mexicains sont assez puissants pour détruire les Espagnols et leurs alliés favoris les Tlaxcaltèques; si c'est par intérêt que vous agissez de la sorte, venez à Mexico et nous vous donnerons des domaines plus vastes que ceux que vous possédiez à Texcoco. »

Loin de se rendre à ces propositions, les trois seigneurs se saisirent des messagers et les remirent entre les mains de Cortez. Celui-ci les renvoya, en les priant de dire à leur souverain qu'il ne voulait pas la guerre et qu'il ne la ferait que si les Mexicains le forçaient à la faire par des actes d'hostilité contre les Espagnols ou leurs auxiliaires.

L'alliance de ces trois seigneurs était très précieuse pour le général, mais il visait surtout à capter la confiance et l'amitié de la noblesse de Texcoco même. Il y parvint par son habileté, ses bons procédés et leur fit accepter pour empereur le prince Ixtlilxochitl. Ce prince, on ne sait pourquoi, était retenu à Tlatelolco; conduit dans sa capitale par un nombreux cortège d'Espagnols et de Tlaxcaltèques, il y fut couronné empereur d'Acolhuacan avec les solennités habituelles. Cette élection vengeait Cortez de Coanacotzin et mettait l'empire sous sa dépendance; elle ne souffrit aucune difficulté, soit qu'Ixtlilxochitl eût réellement beaucoup de partisans, soit que les Texcocanos, fatigués ou non de leur légitime souverain, n'eussent pas le courage de s'opposer au couronnement du jeune prince. Il avait alors vingt-trois ans; on se rappelle qu'il fut un des premiers à se déclarer en faveur des Espagnols, lors de leur arrivée à Tlaxcala; malgré ses offres de service il ne fut, en réalité, qu'un otage, un prisonnier fort bien traité; il s'accoutuma si bien à cette position qu'il se fit instruire et baptiser. Cortez fut son parrain et lui donna son nom. Sur le trône, il était moins un souverain qu'un ministre des volontés du général; il l'aida de sa personne et de ses troupes a conquérir Mexico, et plus tard il lui envoya des milliers d'architectes et de

maçons pour rebâtir la ville. Il mourut encore très jeune, en 1523.

L'avénement d'Ixtlilxochitl fit revenir à Texcoco toutes les familles qui s'en étaient éloignées de crainte de la guerre. Cortez fit fortifier le palais qu'il habitait avec si?s troupes, voulant faire son quartier général de celte ville immense, abondamment pourvue de vivres et de provisions, ayant de très beaux édifices, de bonnes fortifications et des ouvriers de toutes les professions, les plus habiles et les plus intelligents de tout l'Anahuac. Les deux États de Texcoco et de Tlaxcala -étant limitrophes, Cortez pouvait en outre retirer plus facilement de la république les secours et les ressources dont il avait besoin. Après avoir donné ses ordres pour la continuation des travaux qu'il venait d'entreprendre, il résolut d'aller assiéger Ixtapalapan pour se venger de son ancien seigneur Cuitlahualzin auquel il devait la mémorable déroute du l" juillet, et pour empêcher les Mexicains de se ravitailler dans cette ville. Laissant une forte garnison à Texcoco, sous le commandement de San do val, il ne prit avec lui que deux cents Espagnols, quatre mille Tlaxcaltèques et beaucoup de nobles texcocanos pour ouvrir sa nouvelle campagne.

Dans les environs d'Ixtapalapan quelques troupes mexicaines vinrent au devant de celles de Cortez et feignirent de s'opposer a leur marche, en combattant par terre et par eau; mais elles se retiraient toujours du côté de la ville; les Espagnols etlesTlaxcaltèques, ne s'apercevant pas que cette retraite cachait un piège, entrèrent à Ixtapalapan sans difficulté. Les maisons étaient à peu près vides; les habitants les avaient évacuées emportant avec eux tout ce qu'ils avaient pu sauver en prévision du pillage. Les vainqueurs, heureux de leur facile victoire, commençaient à piller les temples et les palais, lorsque, au milieu de l'obscurité de la nuit, leur joie se changea tout à coup en une terreur des mieux justifiée. A la lueur de l'incendie qu'ils avaient allumé, ils aperçurent l'eau des canaux courir avec violence, inonder les

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 209

rues et noyer la ville. La retraite fut aussitôt sonnée, les confédérés abandonnèrent Ixtapalapan avec précipitation; mais en dépit de la promptitude de leur fuite, l'inondation avait fait de tels progrès que plusieurs Tlaxcaltèijues furent entraînés par les eaux. Dans une de ses lettres, Cortez affirme que s'il se fût arrêté trois heures de plus dans la ville, pas un homme de son armée n'échappait à la mort. Les Mexicains avaient rompu les digues qui entouraient Ixtapalapan, et l'eau de la lagune s'était précipitée avec une effrayante rapidité sur la malheureuse ville dont elle détruisit une partie.

Le jour suivant les alliés continuèrent leur roule autour du lac, harcelés par l'ennemi. Quoique le résultat de cette expédition fût très désagréable à Cortez, parce qu'il y perdit la moitié du butin pris dans Ixtapalapan, il n'eut que deux hommes et un cheval ensevelis sous les eaux ou tués; les Mexicains, au contraire, perdirent plus de six mille hommes, sans compter ceux qui furent noyés dans leurs maisons Le chagrin causé par son insuccès fut largement compensé pair l'alliance des habitants d'Otompan et de trois ou quatre autres villes environnantes qui lui envoyèrent des ambassadeurs, avec prière de les admettre dans les rangs du la confédération. Son autorité, s'augmentant à mesure que grossissait son parti, il mit pour condition à son amitié d'emprisonner les messagers et les Mexicains qui se rendaient chez ses alliés; cette condition, acceptée sans trop de difficulté, consolida ces alliances et rendit la trahison plus difficile.

La province de Ghalco, limitrophe de celle de Texcoco et non de Tlaxcala, comme le dit l'historien Solis, désirait également secouer le joug des Mexicains qui tenaient garnison à Chalco , mais elle n'osait pas se soulever tant que les Espagnols n'auraient pas un peu battu cette garnison. Cortez, en apprenant cette disposition d'esprit des Chalquenos, envoya contre Chalco, Sandoval avec vingt cavaliers, deux cents fantassins et des Tlaxcaltèques. Ces derniers for-

ÎIO UloTOIRB DU MEXIQUE.

inaient lavant-garde; ils tombèrent dans une embuscade et furent mis en déroule ; les Espagnols arrivèrent et n'eurent pas de peine a les dégager et les remettre en bon ordre. Un peu plus loin, la petite armée alliée rencontra la garnison mexicaine, forte d'environ douze mille hommes, qui venait lui livrer bataille. Le combat dura deux heures et finit par la défaite des Mexicains. Les Chalqueiios, heureux de cette victoire, sortirent aussitôt de leur ville, allèrent au devant des vainqueurs et les amenèrent triomphants à Chulco. Le seigneur de celle ville, récemment mort de la pelile vérole, avait laissé deux fils auxquels, avant de mourir, il recommanda de s'allier aux conquérants et de choisir Cortez pour père. Ce vœu du défunt lut exécuté par la noblesse chalquena qui conduisit les deux enfants à Texcoco et les remit au général ainsi que des présents en or.

La facilité avec laquelle cette myriade de vassaux se soulevait contre leur souverain de Mexico, avait pour cause : d'abord, le prestige des armes espagnoles qui semaient la frayeur parlout, ensuite la lassitude de la domination mexicaine qui pesait lourdement sur tous les peuples de l'empire. Maigre les superstitions nationales, l'impôt du sang qu'il fallait payer d'une manière si monstrueusement colossale, pour le recrutement de l'armée et les sacrifices humains , les taxes de toutes sortes , les exigences de la cour de Mexico pressuraient les populations conquises, le caractère odieux des maîtres qui s'imposaient souvent comme des tyrans, tout concourait à rendre cette situation intolérable, à propager l'esprit de révolte. Peut-être faudrait-il remonter à cette époque et rechercher dans ce manque d'homogénéité , dans les traditions du passé , dans les épreuves si longtemps subies, les causes premières et principales de l'affaissement moral actuel et de la nullité politique de la race indienne sur tout le territoire mexicain. Ayant été toujours divisée, opprimée, asservie, abrutie -par le travail forcé, la misère et la tyrannie, comment pourraitelle avoir aujourd'hui l'intelligence de s'unir, de s'organiser

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

et d'écraser cette poignée de misérables qui la méprise, la maltraite et la fait servir à son ambition depuis un demisiècle? Comment les Indiens pourraient-ils de nos jours conquérir leur place au soleil, après avoir été pendant tant de siècles les simples instruments de la richesse des oligarques aztèques, espagnols et mexicains? Combien de temps encore durera leur triste servage? Combien de temps eneore serontils privés de leurs droits de citoyens par le fait sinon par le droit? Le Mexique, au point de vue social et politique, ne pouvant descendre plus bas, il faut espérer qu'il commencera bientôt son mouvement ascensionnel et qu'il redeviendra prospère, affranchi de cet horrible impôt du sang qu'il payait sous la monarchie aztèque et qu'il paie sous une autre forme depuis son indépendance de l'Espagne.

Cortez sut profiter de cette aspiration des peuples de l'Anahuac à secouer la tyrannie de Mexico; on le vo.t accueillir toujours avec empressement les propositions d'alliance que lui faisaient les vassaux de la couronne et prendre les moyens suggérés par la prudence et la situation pour consolider les liens d'intérêt qui l'unissaient aux nouveaux alliés. Après la prise de Chalco, il divisa cette province en deux Élats, et en donna le gouvernement aux enfants qui l'avaient adopté pour père, selon les ordres du défunt seigneur. Les Mexicains, de leur côté, ne manquaient pas de faire di s expéditions armées sur le territoire des confédérés; mais l'activité du général et sa promptitude à secourir ses auxiliaires rendaient inutiles les efforts des Mexicains pour ramener à leur parti ou faire du mal aux confédérés.

Cortez, croyant enfin le temps venu de faire transporter à Texcoco le bois, les voiles et tous les ustensiles des brigantins, envoya Sandoval à Tlaxcala les chercher; il lui donna pour l'accompagner quinze cavaliers et deux cents fantassins, avec la mission de passer par Zoltepec et de châtier sévèrement les habitants de cette ville du massacre des quarante-cinq Espagnols dont il a été question plus haut. Après avoir accompli cette mission, Sandoval se rendit à Tlaxcala

où il trouva prêts pour le transport tous les matériaux des brigantins. Le premier, qui servit de modèle, était l'œuvre de Martin Lopez, simple soldat remplissant avec beaucoup d'intelligence et d'habileté dans l'armée les fonctions d'ingénieur; douze autres brigantins avaient élé construits sur ce modèle par des charpentiers tlaxcaltèques, puis essayés sur le Rio-Zahuapan, avant d'être démontés pour leur transport à Texcoco. Huit mille hommes furent nécessaires pour ce transport; deux mille furent chargés des vivres pour le convoi qui avaient huit kilomètres de longueur, et trente mille hommes pour le défendre. L'avant-garde fut confiée à Chichimecatl, fils du sénateur de ce nom; mais à peine sorti du territoire de la république, Sandoval se mit lui-même à la tête du convoi, plaça Chichimecatl à l'arrière-garde et laissa le commandement des autres troupes aux deux généraux Ayotecatl et Teotepil.

Arrivé dans Texcoco, au bruit des instruments de musique et des cris de « vive Castille! vive Tlaxcala ! » le général Chichimecatl, qui avait été très mortifié du changement de*poste ordonné par Sandoval pendant la route, supplia Cortez de l'occuper à guerroyer avec ses troupes contre l'ennemi. Celui-ci qui n'attendait que l'arrivée des Tlaxcaltèques pour ouvrir les hostilités, laissa une bonne garnison à Texcoco, donna ses ordres pour la conclusion des brigantins et partit au commencement du printemps de l'année 1521 , avec vingt cinq cavaliers, six petits canons, trois cent cinquante fantassins, trente mille Tlaxcaltèques, une grande partie de la noblesse texcocana et, de crainte de trahison, il quitta la ville sans dire de quel côté il se dirigeait.

En sortant de Texcoco, le conquérant prit d'abord comme direction le nord de la vallée, puis il marcha sur Xaltocan, ville très forte située sur une île du lac de Xaltocan, et reliée à la terre ferme au moyen d'une chaussée, coupée de distance en distance par des fossés. En dépit d'une défense très opiniâtre, la ville fut prise, livrée au pillage et quelques maisons furent incendiées. Les Espagnols allèrent en-

B1ST0IRE DE LA CONQUÊTE

suite à Guautitlan qu'ils trouvèrent abandonnée. De là ils passèrent à Tenayucan et Azcapozalco où ils ne firent aucun mal, étant entrés dans ces villes sans coup férir. Ils arrivèrent enfin à Tlacopan,— but du voyage de Cortez,— d'où •il espérait entrer en arrangement avec la cour de Mexico ou prendre des informations sur la capitale.

Les habitants de Tlacopan voulurent disputer l'entrée de leur ville; ils se rangèrent eu bataille sous leurs murs, se battirent courageusement et ne rentrèrent chez eux qu'au coucher du soleil. Le lendemain, les Tlaxcaltèques mirent le feu à plusieurs maisons et les Espagnols eurent plusieurs actions importantes. L'attaque se renouvela pendant six jours; les indigènes des deux partis s'insultaient et se livraient des combats singuliers; les Espagnols eux-mêmes furent raillés de ce qu'ils ne pouvaient entrer à Mexico. Sur une des chaussées qui leur avait été si fatale neuf mois auparavant, ils faillirent être écrasés de nouveau par le nombre des Mexicains qui leur lançaient des flèches et des pierres; bientôt la lutte s'engagea corps à corps et les Espagnols furent obligés de retourner précipitamment sur la terreferme, mais en combattant toujours. Pourtant, cinq seulement d'entre eux furent tués, quoi qu'il y en eût beaucoup de blessés. Cortez, dégoûté du mauvais résultat de son expédition, revint à Texcoco par le même chemin et laissa retourner à Tlaxcala ses alliés, enrichis des dépouilles prises durant cette courte campagne.

Deux jours après le retour de son général, Sandoval partit au secours des Chalquenos assaillis par les Mexicains; mais, ayant rencontré des troupes de Huexotzinco et de Quauhquechollan qui se rendaient dans le même but et la même direction, il passa outre et marcha sur Huaxtepec. Cette grande cité, célèbre par ses manufactures de coton, située à vingt kilomètres au sud de Chalco, avait une garnison mexicaine qui tombait à chaque instant sur le territoire des confédérés et leur faisait tout le mal possible. Sandoval dut livrer deux combats avant d'entrer dans la .ville; il y fut

su

ensuite assiégé, néanmoins il parvint à mettre complètement en déroute les troupes mexicaines de ce district.

Après un repos de quarante-huit heures, il envoya des messagers offrir la paix aux habitants d'Iacapichtla, ville voisine, assise sur une montagne presque inaccessible, bien* fortifiée et défendue par une forte garnison. Ses propositions ayant été repoussées, il voulut s'emparer de ce dernier boulevard qui menaçait sans cesse la tranquillité de ce pays. Sa résolution parut tellement téméraire que ses alliés ne voulaient pas le suivre. Sandoval ne se laissa point décourager par la timidité de ses auxiliaires; à la tête de trois cents Espagnols, il escalada la montagne sous une pluie de flèches et de rochers que les Mexicains faisaient tomber sur lui; exaspéré par ses blessures, il abattait de sa terrible épée tout ce qui s'opposait à son passage; il entra finalement dans la ville couvert de sueur et de sang, suivi de ses compagnons et de ses alliés que son audace et son exemple avaient décidé à le soutenir. Ils firent un si grand carnage des Mexicains que, durant une heure, ils ne purent ni se laver ni se désaltérer, toutes les eaux de la ville étant rougies de sang. Cette journée, une des plus glorieuses pour la valeur espagnole, selon le témoignage de Cortez lui-même, coûta la vie à Gonzalo Dominguez, un des plus vaillants et des plus regrettés de tous les compagnons du général.

Les Mexicains, irrités par la prise et le massacre d'Iacapichtla, armèrent promptement vingt mille hommes qui furent envoyés contre Chalco, dans deux mille canots. Les Chalquenos implorèrent le secours de Cortez; mais, sans l'attendre et seulement aidés de leurs anciens ennemis, maintenant leurs nouveaux alliés de Huexolzinco et de Quauhquechollan, ils se battirent bravement. Malgré des pertes considérables qu'ils essuyèrent, ils réussirent à repousser les Mexicains, les mettre en déroute, et leur firent quarante prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un général de l'armée et des personnages de la plus haute noblesse.

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

Sandoval étant arrivé vers la fin de la bataille, ces prisonniers lui furent remis pour être conduits à Cortez.

Soit pour éviter les ennuis et les difficultés d'un nouvel assaut, soit pour ne pas détruire une aussi belle ville que l'était alors Mexico, Cortez renvoya ces prisonniers au roi Quauhtemotzin pour l'engager à reconnaître la suzeraineté du roi d'Espagne dans les termes qu'elle avait été reconnue par l'assemblée des notables que présidait Moctezuma, et ne pas l'obliger à ruiner la capitale de l'empire par une guerre d'extermination. Cette tentative pacifique n'eut d'autre résultat que celui de rendre les Mexicains plus entreprenants et d'augmenter leurs armements. Le général reçut sur ces entrefaites de Tuxpan, Mexcaltzinco et Nauhilan, trois villes du golfe, des messagers qui venaient prêter serment d'obéissance au roi d'Espagne. Le 5 avril il laissa le commandement de Texcoco a Sandoval, le chargea d'accélérer l'achèvement des brigantins, et partit avec trente cavaliers, trois cents fantassins et vingt mille alliés dans la direction du sud de la vallée.

Il alla d'abord à Tlalmanalco, puis à Chimahuacan de Chalco, où son armée s'augmenta de vingt mille hommes qui venaient un peu de tous les côtés se ranger sous sa bannière pour se venger des Mexicains et, sans doute aussi, dans l'espoir de piller les villes ennemies. Prenant ensuite la chaîne méridionale de la vallée jusqu'à Huaxtepec, il aperçut sur une montagne à pic, près du chemin qu'il suivait, une multitude de femmes, d'enfants et, près du sommet, de nombreux guerriers mexicains qui se moquaient de l'armée alliée. Cortez, ne pouvant souffrir les insultes de cette foule, donna trois fois l'ordre d'escalader la montagne, mais trois fois ses troupes furent repoussées sans difficulté. En ce moment un corps considérable d'ennemis vint le surprendre par derrière ; les Espagnols firent aussitôt volteface et dispersèrent les Mexicains.

La soif qui dévorait ses soldats et l'avis qu'il reçut que non loin de là se trouvait une autre montagne également

occupée par des Mexicains, l'engagèrent à poursuivre sa route. Une suite de manœuvres habiles le mit bientôt en possession de quelques hauteurs d'où ses troupes pouvaient diriger des feux plongeants sur les ennemis. Ceux-ci se rendirent alors à discrétion et décidèrent tous les défenseurs de cette contrée à les imiter. Ces obstacles étant surmontés, Cortez continua sa pointe dans le sud jusqu'à Quauhnahuac, en passant par Jauhtepec et Xiuhtepec. Quaulmahuac, connue de nos jours sous le nom de Cuernavaca, était la capitale de la province des Tlahuiques; cette grande et belle cité était naturellement très forte, à cause de sa situation dans les montagnes; la cavalerie ne pouvait > pénétrer que par deux chemins, alors ignorés des Espagnols. Tandis que l'armée s'approchait, examinait les endroits par où devait se donner l'assaut, les habitants leur lançaient une si grande quantité de flèches et de pierres que les auxiliaires n'osaient pas s'avancer trop près. Un Tlaxcallèque, plus audacieux que ses camarades, aperçut, en 'cherchant un passage, deux gros arbres plantés l'un en face de l'autre, de chaque côté d'une barranca profonde, large, au fond de laquelle coulait une rivière et qui entourait une bonne partie de la ville. Les branches de ces arbres se croisant, le Tlaxcallèque les lia fortement et passa de l'autre côté sur ce pont aérien improvisé; son exemple, suivi par une bonne partie de l'armée, jeta les alliés dans la ville qui fut ainsi prise presque sans combat. Les habitants se réfugièrent dans les montagnes et laissèrent les vainqueurs piller à leur aise les temples, les palais et les habitations privées.

Après quelques jours de repos, l'armée, chargée de butin, se remit en marche dans la direction du nord et vint camper en face de Xochimilco. Cette ville, une des plus grandes de la vallée de Mexico, était construite sur les bords du lac de Chalco; l'étonnante quantité de ses temples, la magnificence de ses édifices, et surtout la beauté de ses jardins flottants

— qui lui valurent son nom de « Jardins et Champs de fleurs, »

— enfin, sa nombreuse population en faisaient une des villes

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

de second ordre des plus importantes de l'empire. Ses chaussées, coupées de canaux, avaient des pont-levis qui furent levés à l'arrivée des Espagnols. Les alliés Assiégèrent la ville par trois endroits à la fois et n'y pénétrèrent qu'après un combat fort meurtrier et très long.

A peine se reposaient-ils de leurs fatigues qu'ils furent attaqués par une armée ennemie qui leur fit beaucoup de mal; Cortez lui-même faillit perdre la vie; son cheval tomba de lassitude entraînant dans sa chute son cavalier qui fut en un instant entouré d'ennemis; longtemps il se défendit avec sa lance, mais il aurait fini par succomber sans le secours d'un Tlaxcahèque, de deux serviteurs et de plusieurs Espagnols qui le délivrèrent de ses assaillants. Les Xochimilcas étant finalement dispersés, les alliés prirent un peu de repos. Plusieurs Espagnols avaient été tués; quatre, faits prisonniers, furent envoyés à Mexico pour être sacrifiés, presque tous reçurent des blessures plus ou moins graves.

La nouvelle de la prise de Xochimilco répandit la consternation parmi les Mexicains. Le roi Quauhtemotzin convoqua les principaux chefs militaires, leur représenta le danger que la perte de cette ville faisait courir a Mexico et la nécessité de la reconquérir. Après les avoir engagés de la sorte à bien se conduire, il donna des ordres pour expédier aussitôt par terre et par eau douze mille hommes sur Xochimilco. Ses ordres s'exécutèrent avec tant de rapidité que Cortez vit arriver l'ennemi le lendemain de son entrée dans la ville. Immédiatement il divisa ses troupes en trois colonnes, conserva une garnison dans la place et fit embusquer vingt cavaliers et cinq cents Tlaxcaltèques derrière un monticule, en leur ordonnant de ne prendre part au combat que lorsqu'il le leur commanderait; il faut dire ici que les Mexicains devaient passer devant ce monticule. La bataille se livra dehors de la ville; lorsqu'elle fut bien engagée et qu'il jugea le moment opportun, Cortez envoya l'ordre aux hommes embusqués d'attaquer les Mexicains par derrière; ceux-ci se voyant pris entre deux feux furent bientôt mis en déroute,

laissant un grand nombre de morts sur le champ de bataille.

Pendant'ce combat, les Xochimilcas attaquèrent la garnison restée dans la ville; le général, pour les punir, fit mettre le feu aux temples et aux maisons, puis il se rendit à Coyohuacan, autre grande ville située à huit kilomètres au sud de Mexico, sur les bords de la lagune. Les Mexicains venaient d'achever un fort retranchement, en face de Coyohuacan, pour défendre l'entrée de cette place; au signal donné pour l'assaut, les alliés se précipitent sur les retranchements avec l'entrain que leur donnait tant de victoires déjà gagnées; les Mexicains résistent et se battent avec une opiniâtreté qui révèle leur mépris de la mort; la lutte fut longue, terrible, mais la discipline, le courage et la supériorité des armes espagnoles triomphèrent. Les alliés entrèrent dans la ville le môme jour. Cortez fit ensuite une reconnaissance sur la chaussée de Coyohuacan à Ixtapalapan ; il vit celle d'Ixlapalapan à Mexico couverte d'ennemis et coupée de fossés; sur la lagune, des milliers de canots, chargés de troupes, attendaient des ordres pour se porter sur les points menacés par les conquérants. Avant de quitter Coyohuacan il fit incendier comme à Xochimilco les temples et les maisons. De Coyohuacan à Tlacopan sa marche ne fut qu'une suite de combats pendant lesquels il courut les plus grands dangers; deux de ses serviteurs furent faits prisonniers à ses côtés et sacrifiés le même soir à Mexico. Enfin, il rentra à Texcoco après avoir examiné tous les environs de la lagune et pris les observations nécessaires pour la reddition de la capitale.

Les brigantins étaient alors achevés, les troupes qui se mettaient sous les ordres de Cortez devenaient innombrables, le chiffre de ses compagnons venait récemment de s'augmenter par l'arrivée à Vera-Cruz d'un navire chargé d'Espagnols, de chevaux, d'armes et des munitions de guerre; tout paraissait promettre une heureuse et prochaine solution, lorsque tout faillit être compromis par une conspiration. Quelques partisans du gouverneur de Cuba, jaloux de la

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

gloire de Cortez ou plutôt effrayés des dangers que le siège de Mexico devait leur faire courir, résolurent de tuer Cortez, Sandoval, Alvarado et plusieurs autres officiers amis du général. La veille de l'exécution de ce complot, un des conjurés, repentant, avoua tout à Cortez. Celui-ci fit arrêter aussitôt un nommé Antonio de Villafena, chef de la conspiration; mais, ne voulant plus s'exposer aux poignards de ses compagnons, ayant déjà tant d'ennemis à combattre, il se créa une petite garde de corps, composée de quelques soldats qui ne le quittaient pas et sur le dévoûment desquels il pouvait compter.

Le 28 avril, les brigantins achevés furent bénis et lancés à l'eau à la suite d'une otesse en musique à laquelle tous les Espagnols communièrent; les voiles furent hissées, des salves d'artillerie tirées, un Te Deum fut chanté pour célébrer cet événement. Le général faisait reposer sur ces brigantins les plus grandes espérances pour mener à bonne fin le siège de Mexico; c'est pourquoi il donna tant de solennité à leur mise à flot. Dans la revue qu'il passa de ses troupes le même jour, on voyait quatre-vingt-six cavaliers, plus de neuf cents fantassins, trois gros canons de fer, quinze petits canons de cuivre et des munitions de guerre en abondance. Il fil à ses soldats un discours pour les encourager, comme il l'avait fait lors de la revue passée à Tlaxcala. Il envoya des courriers à ses alliés pour leur dire que le moment était venu d'assiéger la capitale de l'empire mexicain, et les prier d'amener avant dix jours toutes les troupes dont ils pourraient disposer. Cinq jours après arrivèrent à Texcoco cinquante mille Tlaxcaltèques, commandés par le jeune Xicontecatl et le vaillant Chichimecatl. Les autres renforts qui vinrent successivement firent monter le chiffre des auxiliaires à plus de deux cent raille hommes, selon les témoignages les plus authentiques.

Le 20 mai, lundi de la Pentecôte, 1521, il rassembla ses troupes et distribua les commandements. Pedro de Alvarado fut chargé d'aller à Tlocapan empêcher les Mexicains de se

ravitailler de ce côté; il avait avec lui trente cavaliers, cent soixante fantassins, vingt-cinq mille Tlaxcaltèques et deux pièces de canon. Cristobal de Olid fut nommé chef de la division qui devait opérer à Coyohuacan ; il avait trente-trois cavaliers, cent soixante-huit fantassins, vingt-cinq mille alliés et deux canons. Gonzalo de Sandoval eut mission d'aller détruire la ville dTxtapalapan avec vingt-huit cavaliers, cent soixante-trois fantassins, trente mille auxiliaires et deux canons. Malgré les représentations de ses capitaines, Cortez voulut prendre le commandement des treize brigantins sur lesquels il embarqua trois cent vingt soldats et treize • couleuvrines. Les troupes alliées qui restaient demeurèrent en partie à Texcoeo et les autres retournèrent chez elles.

Olid et Alvarado partirent ensemble pour prendre les positions qui leur avaient été assignées. Parmi les plus respectables Tlaxcaltèques qui accompagnaient Alvarado se trouvaient le jeune XicontecatI et son neveu Pilteuctli. Ce dernier, dans une dispute, fut blessé par un Espagnol, enfreignant ainsi les ordres de Cortez proclamés ù Tlaxcala et renouvelés à Texcoeo. Cet incident faillit amener la désertion des Tlaxcaltèques. Pilteuctli, irrité, demanda la permission d'aller à Tlaxcala panser sa blessure. XicontecatI, voulant se venger de l'affront fait à son neveu, déserta pendant la nuit avec plusieurs de ses compagnons pour retourner avec Pilteuctli dans leur patrie. Alvarado avertit immédiatement de ce fait Cortez qui, pour donner un exemple, fit arrêter et pendre XicontecatI à Texcoeo. II est à peu près certain qu'il n'en vint à cette extrémité qu'après avoir obtenu le consentement du sénat. Ce consentement, du reste, n*élait pas difficile à obtenir, le sénat étant très sévère, même vis-à-vis des plus hauts personnages de la république, lorsqu'il s'agissait de punir un crime ; en outre, XicontecatI, par son arrogance et sa hauteur, s'était attiré l'inimitié des quatre chefs; aussi, furent-ils aises d'en être débarrassés. Ce supplice intimida dételle sorte les auxiliaires qu'ils n'eurent plus envie d'enfreindre la discipline militaire; néanmoins, les Tlax-

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 221

caltèques pleurèrent la- mort de ce prince et se distribuèrent comme reliques des morceaux de ses vêtements.

A Tlacopan, Alvarado et Olid se mirent en devoir, dès leur arrivée en face de cette ville, de couper l'aqueduc de Chapultepec qui fournissait de l'eau à la capitale. Les Mexicains s'attendaient à cette mesure et, pour empêcher son exécution, ils se battirent par terre et par eau avec acharnement; mais ils furent obligés de céder le terrain et de se retirer, laissant une centaine de prisonniers entre les mains des Tlaxcaltèques. Les Espagnols, tiers de leur succès, voulurent aller, par la chaussée de Tlacopan, s'emparer de quelques canaux; assaillis par une nuée continuelle de traits qui leur tua huit hommes et en blessa beaucoup, ils durent à leur tour se retirer précipitamment à Tlacopan.

Le 30 mai, Olid se rendit à son poste de Coyohuacan. Ces deux vaillants capitaines commencèrent leurs travaux d'installation par combler les fossés voisins de leurs camps pour faciliter les mouvements de la cavalerie et se maintenir dans les positions qu'ils avançaient un peu chaque jour du côté de Mexico. Sandoval, parti de Texcoco le 21 mai, parvint à pénétrer dans Ixtapalapan , déjà endommagée lors de la première visite des Espagnols; il fit mettre le feu aux maisons et massacrer tous ceux qui s'opposaient à son passage ; les habitants, effrayés par une telle tempête, cherchèrent à se sauver dans les canots. Cortez, pour attaquer la partie de la ville qui se trouvait dans le lac, était venu avec ses brigantins jusqu'à un petit monticule appelé depuis Pehon del Marqués, — rocher du marquis, — voisin d'Ixtapalapan et couvert d'ennemis disposés à se défendre jusqu'à la mort; il descendit avec cent cinquante Espagnols, et, malgré l'opiniâtre résistance des Mexicains, il les passa tous au fil de l'épée. A peine maîtres de ce monticule, les conquérants durent se rembarquer au plus tôl, à cause d'une flotte innombrable de canots armés qui s'approchait contre eux. Longtemps les Espagnols se tinrent sur la défensive, mais le vent s'étant levé, ils déployèrent les voiles des brigan-

îi» HISTOIRE DU MEXIQUE

tins, coururent sur les canots, en coulèrent une multitude et dispersèrent le reste.

Otid, apercevant du haut d'un temple de Coyohuacan le succès de la flottille espagnole, envahit de son côté la chaussée de Mexico, prit plusieurs fossés, s'empara de quelques retranchements et tua la plupart des Mexicains qui les défendaient. Dans la même soirée, Gortez réunit ses brigantins et vint attaquer par terre et par eau les fortifications établies à l'angle formé par la jonction des chaussées de Coyohuacan et d'Ixtapalapan. Les Mexicains qui tenaient garnison dans ces retranchements firent une résistance désespérée; mais, écharpés ainsi que leurs canots par deux grandes pièces d'artillerie qui les prenaient en travers, ils furent obligés de se réfugier à Mexico, laissant la chaussée couverte de leurs cadavres.

Cet endroit appelé Xoloc, et dont j'ai déjà parlé lors de la première entrevue de Cortez et de Moctezuma , parut favorable au général pour y établir son centre d'opérations; il commandait, en effet, les deux chaussées, plaçait sous sa main les corps d'armée de Coyohuacan et de Tlacopan, et coupait de ce côté les secours qui pouvaient entrer à Mexico par terre ou par eau. Il y fit venir les brigantins, abandonna Ixtapalapan qui se trouvait trop loin, et prit la résolution de commencer dès le lendemain le siège de la capitale. Les Mexicains ne l'attendirent pas; ils vinrent pendant la nuit attaquer les Espagnols qui les firent promptement rentrer en ville par un feu bien nourri d'artillerie et de raousqueterie des plus meurtriers. Après le lever du soleil, les Mexicains revinrent à la charge et furent de nouveau repoussés, avec de plus grandes pertes encore, grâce à des renforts venus de Coyohuacan ; mais, comme la flottille de canots secondant les forces de terre incommodait beaucoup les alliés, Cortez fil élargir un fossé de la chaussée pour permettre aux brigantins d'y passer et de disperser la flottille mexicaine quand elle se présenterait.

Sandoval, ayant heureusement terminé son expédition

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

contre Ixtapalapan, avait reçu Tordre d'abandonner cette place, et venait sur Goyohuacan par la chaussée, lorsqu'il se vit disputer le passage par les Mexicains de Mexicaltzinco, ville située a peu près à moitié chemin, sur les bords du lac. Cortez envoya deux brigantins pour le dégager et faciliter sa marche; le combat fut très vif; les Espagnols triomphèrent pourtant et mirent le feu à la ville. De Coyohuacan, Sandoval se rendit avec dix cavaliers à Xoloc où il arriva au milieu d'une bataille que livraient les alliés ; oubliant les fatigues de la journée, il pique de l'éperon, se jette au plus fort de la mêlée et reçoit une flèche qui lui traverse la jambe. L'artillerie espagnole causait pourtant des ravages épouvantables parmi les Mexicains, et leur mortalité fut si grande pendant cette action qu'après leur retraite ils n'osèrent plus s'approcher de longtemps du camp allié.

Àlvarado ne restait pas non plus inactif; malgré des pertes sensibles qu'il essuya, il se rendit maître de plusieurs fossés et de quelques retranchements de la chaussée de Tlacopan. S'apercevant que des secours arrivaient continuellement aux assiégés par la chaussée de Tepeyacac, située au nord de Mexico, il fit avertir Cortez de cette découverte. Le général envoya de suite Sandoval avec cent dix-huit fantassins et une armée d'auxiliaires pour s'emparer de cette position. Sandoval, quoique très souffrant de sa blessure, se mit aussitôt en route, occupa la chaussée sans coup férir et compléta de la sorte le blocus de la capitale du côté de la terre ferme.

Le lendemain, Cortez se détermina à pénétrer dans la ville à la tête de cinq cents Espagnols et de quatre-vingt mille alliés. Alvarado et Sandoval reçurent l'ordre de le seconder en faisant chacun sur la chaussée qu'ils commandaient une marche en avant. Quelques cavaliers et dix mille auxiliaires restèrent au camp. L'armée de Cortez, flanquée des brigantins, traversa, sans trop de difficultés, le premier retranchement et le premier fossé qui coupait la chaussée;

îîi HISTOIRE DU MEXIQUE.

mais le second, attenant à la ville, était si large et défendu par une si prodigieuse quantité de monde, que les Espagnols furent très longtemps détenus devant cet obstacle et qu'ils ne vinrent à bout de le franchir qu'après une vive fusillade et un feu violent d'artillerie. D'autres obstacles les attendaient; pour les surmonter il fallut tout le courage héroïque et toute l'énergie de Cortez qui conduisit ses troupes jusque sur une place où le combat s'engagea dans les maisons, dans les temples, dans les rues, partout. Les alliés, débordés par la multitude de leurs ennemis, criblés de pierres et de flèches qui pleuvaient sur eux de tous les côtés, furent un instant dans une situation des plus critiques; néanmoins, ils parvinrent à se dégager et à regagner leur camp après avoir massacré des milliers de Mexicains.

De nouveaux secours et de nouvelles alliances se présentaient journellement aux Espagnols. Au début du siège, Cortez, qui décomptait dans les trois camps que quatre-vingtdix mille hommes, en avait maintenant au moins deux cent quarante mille. Ixllilxochitl, pour lui témoigner sa reconnaissance, cherchait à lui concilier tous les esprits et venait de lui envoyer une armée de cinquante mille hommes, commandée par son propre frère, jeune prince d'une grande bravoure qui, plus tard, se fit instruire, baptiser et reçut le nom de don Carlos Ixtlilxochitl. Toutes ces troupes, accourues pour prendre part au siège de Mexico, révélaient les difficultés de celte entreprise, rendues presque insurmontables, soit par la position même de la ville et la nature des obstacles qu'elle offrait, soit à cause du nombre inouï de ses défenseurs. En étudiant cette dernière phase de l'existence politique de l'empire aztèque, comparable aux sièges les plus longs, les plus meurtriers et les plus néfastes qui aient été enregistrés dans l'histoire de l'ancien monde, on n'est plus tenté de croire exagérés les chiffres fabuleux attribués aux populations de certaines cités de l'Ànahuac.

Cortez avait alors en main des forces assez puissantes pour réduire la capitale du Mexique ; mais il aurait fallu,

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

pour en venir à bout en peu de temps,' empêcher les secours d'arriver aux assiégés par la lagune, ce qui ne se pouvait guère; le blocus n'existait que du côté delà terre ferme. Pour obvier à cet inconvénient, il envoya cinq brigantins dans la partie du lac située entre Tlacopan et Tepeyacac, avec ordre d'être toujours à la disposition d'Alvarado, de Sandoval et, dans les moments de loisir, d'aller deux par deux à la chasse des canots qui portaient des vivres et des troupes à Mexico.

Au second assaut donné par les alliés, les Mexicains furent refoulés jusqu'à la place de Tenochtiilan où Gorlez les fit arrêter en attendant que les retranchements pris fussent démolis, les fossés comblés et la route aplanie. Pendant cette expédition, non moins meurtrière que la précédente, les Espagnols brûlèrent plusieurs temples, le palais d'Axayacatl et la maison de Moctezuma dans laquelle se trouvaient ses fameuses volières.

Le lendemain Cortez sortit de son camp de très grand matin pour ne pas laisser aux Mexicains le temps de creuser de nouveaux fossés et de construire de nouveaux retranchements; mais, en dépit de sa diligence, il retrouva presque tout dans le même état que la veille avant l'assaut. Cette fois la défense fut tellement opiniâtre qu'il fallut cinq heures de combat aux alliés pour reconquérir les avantages gagnés le jour précédent. Sandoval et Alvarado se battaient de leur côté avec la même ténacité et les mêmes résultats. Alvarado réussit pourtant à détruire toutes les maisons parallèles à la chaussée de Tlacopan jusqu'à Mexico. Cortez aurait voulu camper la nuit dans la capitale pour conserver les positions conquises pendant le jour , mais cela n'était pas possible ; car, dans l'intérieur, il n'aurait pas empêché le ravitaillement de Mexico aussi facilement qu'il le faisait depuis qu'il était à cheval sur toutes les chaussées qui conduisaient à cette place; faire occuper ces positions par des détachements ou des garnisons, c'était exposer ses soldats à un massacre probable sinon certain. Il n'avait pas perdu le souvenir de

UISTOIRE DU MEXIQUE.

la noche triste et craignait un pareil désastre; il dut donc se résigner à détruire pendant le jour des hommes et des maisons et regagner la nuit son quartier général pour laisser reposer ses troupes en sûreté.

De nouveaux auxiliaires, hier encore des ennemis, vinrent se ranger sous son drapeau. La noblesse d'Ixtapalapan, de Mexicallzinco, Colhuacan, Huitzilopochco, Mizquic et Cuitlahuac, influencée par les Chalquenos , la crainte des Espapagnols et l'espoir du pillage, se joignit à Cortez, lui donna des troupes et trois mille canots pour opérer de concert avec les brigantins. Des vivres furent également apportés en quantité dans le camp espagnol par ces renforts; comme on était alors dans la saison des pluies, les auxiliaires construisirent des baraques pour les compagnons de Cortez et deux mille Indiens se mirent à leur service personnel.

Chaque jour le général donnait un nouvel assaut, espérant qu'à la vue de tant de sang répandu journellement et tant de maisons incendiées, les Mexicains finiraient par se rendre; mais il se trompait, tous étaient déterminés à mourir jusqu'au dernier; Mexico ne devait être pris que lorsque la ville n'offrirait plus qu'un immense charnier, un monceau de cadavres pourrissant sur des ruines fumantes. Il divisa ses brigantins et ses canots en deux flottilles, ayant l'ordre de tuer tout ce qui s'approcherait et de brûler tout ce que l'on pourrait atteindre. Sandoval et Alvarado agissaient de même. Cortez avec quatre-vingt mille alliés continua son œuvre d'extermination et de destruction ; mais cette œuvre marchait lentement, car il était difficile de tuer alors des centaines de milliers d'hommes qui ne voulaient pas se rendre. La peste ei la famine vinrent à son secours,

Alvarado, plus heureux que ses collègues, avait pris d'assaut un temple situé sur une petite place de la chaussée de Tlacopan et s'y maintint jusqu'à la fin du siège, malgré les efforts des Mexicains pour l'en déloger. Sachant que la principale force de l'ennemi se trouvait à Tiatelolco où résidaient le roi Quaubtemotzin et une infinité de nobles , il prit ce

BISTOIRB DB LA CONQUÊTE. Î27

quartier comme objectif de ses opérations ;mais elles ne servirent qu'à faire tuer beaucoup de monde de part et d'autre. Ce fut dans ces combats quotidiennement recommencés que le fameux Tzilacatzin, guerrier de TIatelolco, acquit une nouvelle célébrité. A chaque combat, armé seulement d'un bouclier et de trois pierres, il s'approchait des alliés en courant, leur lançait ses trois pierres et se sauvait ensuite. Sa force et son agilité étaient telles que chacune de ses pierres tuait un homme et qu'on ne pouvait jamais l'atteindre. Enorgueilli par quelques succès importants, Alvarado voulut arriver un jour jusque sur la place du Marché ; peu s'en fallut que sa témérité ne lui coûtât la vie; il en fut quitte pour une déroute qu'il essuya aux abords d'un fossé qu'il avait négligé de combler comme le lui avait ordonné Cortez. Quatre Espagnols furent faits prisonniers dans cette affaire et sacrifiés immédiatement sur le parvis supérieur du grand temple de TIatelolco à la vue des alliés.

Parmi les nouveaux auxiliaires arrivés à la dernière heure, il y en eut une bonne partie qui voulut profiter des malheurs de la ville pour piller les maisons, sans attendre la fin du siège. Afin d'exécuter leur projet avec plus de sûreté, ils envoyèrent une ambassade secrète a Quauhtemotzin protester de leur fidélité, se plaindre de ce que les Espagnols les forçaient à prendre les armes contre leur souverain légitime, et se mettre finalement à la disposition du roi pour massacrer les Espagnols à l'entrée de la ville. Quauhtemotzin, satisfait de cette prétendue défection, leur fit assigner des postes. Les auxiliaires s'y rendirent bien armés; puis, levant tout à coup le masque, ils commencèrent à piller les maisons et à tuer ceux qui leur résistaient. Les Mexicains, avertis de cette trahison, se ruèrent sur les coupables avec une telle furie qu'il ne s'en échappa presque pas; ceux qui ne perdirent pas la vie les armes à la main furent immédiatement sacrifiés dans les temples ; très peu d'entre eux parvinrent à se sauver.

Vingt jours venaient ainsi de s'écouler en combats journa-

liers, accompagnés des incidents que je viens de raconter. Les Espagnols fatigués, ne voyant le terme de ce siège que dans un temps encore éloigné, conjuraient leur général d'essayer un grand coup pour en finir plus vite; tous demandèrent à être conduits au centre de Tlatelolco où les Mexicains avaient établis la masse principale de leurs troupes qu'ils éparpillaient ensuite selon les besoins de la lutte. Cortez, n'ignorant pas le danger d'une pareille témérité, voulut dissuader ses compagnons; mais le mécontentement était universel ; officiers et soldats avaient foi dans le succès ; ils entraînèrent malgré lui leur commandant qui prit à contre-cœur la résolution de livrer un assaut général.

Le jour désigné pour l'exécution de cette entreprise prématurée, Cortez donna l'ordre à Sandoval de réunir ses troupes à celles d'Alvarado et de feindre un mouvement de retraite dont il dicta lui-même toutes les dispositions. Le général, suivi de vingt-cinq cavaliers, de toute l'infanterie qui lui restait et de cent mille auxiliaires, ayant à droite et à gauche de son armée ses brigantins et trois mille canots, entra sans opposition dans la ville. Il divisa aussitôt ses troupes en trois colonnes et leur ordonna d'arriver en même temps sur la place du marché, en prenant chacune une de ces grandes rues.

Les Mexicains se battaient mollement pour engager \ep alliés à s'avancer sans se donner la peine de retarder leur marche en comblant les fossés qu'ils devaient franchir. Arrivés près de la place, ils entendirent tout à coup les sons bruyants de la trompette du dieu Painalton que les prêtres sonnaient seulement dans les cas de grande nécessité pour faire prendre les armes à tout le peuple. Aussitôt les assiégeants sont assaillis avec une telle impétuosité et par une telle multitude de gens armés que le désordre se met dans leurs rangs; ils rétrogradent précipitamment jusqu'au grand canal, situé dans la ville et non dehors, comme le disent Solis et d'autres historiens qui n'ont jamais mis le pied au Mexique et ont écrit son histoire, en y mettant plus d'erreurs que de

vérités. Ce canal avait été recouvert de branches d'arbres et de broussailles, les alliés effondrèrent sous leur poids cette sorte de plancher factice et tombèrent dans l'eau ; ne pouvant à la fois se défendre et nager, ils furent massacrés en masse. Cortez accourut pour retenir ses troupes sur le bord du canal et leur faire faire volte-face, mais il ne put y réussir. Pénétré de douleur à la vue de ce carnage, oubliant sa propre sécurité, il se mit en devoir de sauver ceux qui se noyaient ou pouvaient fuir ; poussant ensuite les fuyards devant lui, il les dirigea vers le camp, restant à l'arrière-garde avec une douzaine d'hommes pour défendre les débris de son armée.

Ce jour aurait été le dernier de sa vie si les Mexicains, au lieu de le tuer, ne s'étaient pas acharnés à le prendre vivant pour le sacrifier à leurs idoles. Fait prisonnier et déjà emmené vers le temple, il fut délivré par le dévoûment de Cristobal Olea, un de ses plus valeureux compagnons, dont Bernai Diaz cite plusieurs exploits merveilleux. Don Carlos Ixllilxochitl et un célèbre tlaxcaltèquedu nomdeTemacatzin le sauvèrent également des mains des Mexicains dans cette fatale journée. Alvarado et Sandoval, ayant pris la précaution de faire combler les canaux, n'éprouvèrent aucun échec; ils étaient même arrivés très près du marché de Tlatelolco; mais apprenant que Cortez et ses compagnons avaient été tués, ils battirent en retraite. Du haut du grand temple de Tlatelolco les Mexicains firent brûler des parfums en signe de leur victoire et lancèrent sur les fuyards les têtes des Espagnols prisonniers qu'ils venaient de sacrifier.

La perte subie par les Espagnols ce jour-la se monta à soixante fantassins, sept chevaux, beaucoup d'armes et de canots, une pièce d'artUIerie, plus de mille auxiliaires et presque tous les hommes, y compris Cortez, furent blessés plus ou moins grièvement. Les Mexicains célébrèrent leur triomphe pendant huit jours; ils réparèrent leurs retranchements, creusèrent de nouveaux fossés et remirent la ville dans le même état de défense qu'elle avait avant le commen-

cernent du siège. Les Espagnols employèrent ce temps à se reposer et panser leurs blessures. Ils regrettaient vivement de n'avoir pas écouté les conseils de leur général qui ne voulait pas donner encore le dernier assaut; aussi, n'osèrent-ils plus dès lors murmurer contre les sages lenteurs avec lesquelles il conduisait ce siège mémorable.

Les Mexicains, espérant remporter une nouvelle victoire sur l'eau comme ils venaient de la remporter sur terre, construisirent à la hâte trente énormes pirogues, solidement charpentées avec de grosses poutres, et les cachèrent dans un endroit rempli de roseaux. Une fois cette embuscade ainsi disposée, ils envoyèrent quelques canots à l'aventure pour attirer les brigantins dans l'embuscade. Ce stratagème leur réussit à merveille et peu s'en fallut que les Espagnols, montés sur leurs brigantins, ne fussent tous lues el leurs navires pris par les hommes armés qui se trouvaient dans les pirogues; ils se sauvèrent néanmoins, mais très maltraités. Les vainqueurs, fiers de leur succès, voulurent recommencer; mais cette fois ce furent eux qui tombèrent dans un guetapens préparé par Cortez; leurs canots et leurs pirogues furent en partie détruits ou coulés par l'artillerie d'un brigantin et presque tous les hommes qui les montaient furent tués, noyés ou faits prisonniers.

Parmi ces derniers il se trouvait plusieurs personnages de haute noblesse dont le général désirait se servir pour négocier un compromis avec Quauhtemotzin. Il leur rendit la liberté et les chargea de supplier leur roi de considérer que les défenseurs de Mexico diminuaient de jour en jour; que lors même que les Espagnols n'entreraient pas dans la capitale, il leur suffisait d'empêcher l'entrée des vivres pour faire mourir de faim tous les assiégés; que s'il voulait accepter la paix, il ferait cesser les hostilités, lui laissant à lui la libre possession de la couronne et de ses droits de souverain, et à ses sujets la jouissance complète de leurs propriétés et de leur liberté; qu'il ne demandait qu'un tribut payable annuellement au roi d'Espagne, comme seigneur suprême de tout

HISTOIRE DE LA CONQUETE

l'empire et reconnu déjà comme tel par les Mexicains. Enfin, en cas de refus, il lui faisait dire qu'il serait mis à mort ainsi que la plupart de ses sujets et que la ville serait complètement détruite.

Quauhtemolzin consulta ses conseillers, ses généraux et les grands-prêtres sur le message de Cortez ; il leur exposa la triste situation de la capitale, la révolte de tous les vassaux qui venaient prêter le concours de leurs armes aux Espagnols et les engagea à donner franchement leur avis. Quelques-uns, ne doutant pas de l'issue du siège, opinèrent pour la paix, mais la majorité demanda la continuation de.la guerre. Cette décision prévalut, les grands-prêtres ayant déclaré que les dieux ne voulaient pas que l'on acceptât les propositions des Espagnols.

Entre la déroute de l'armée alliée et la décision du conseil de Quauhtemotzin, Cortez se vit obligé d'envoyer, à la prière des habitants de Cuernavaca et des Otomites de la vallée de Toluca, deux petites expéditions contre les Malinalquenos et les Matlatzincas, sous le commandement d'André de Tapia, pour châtier ces deux tribus de leur hostilité contre les confédérés. Ce capitaine avait l'ordre de ne rester que dix jours absent. Les suites de cette petite campagne furent très heureuses, car les derniers ennemis que les Espagnols avaient dans ces contrées devinrent bientôt des auxiliaires.

Tandis que se passait ceci, Chichimecall, ennuyé de voir ses alliés se reposer aussi longtemps depuis l'insuccès de l'assaut général, résolut de montrer ce qu'il valait avec ses Tlaxcaltèques. Il sortit un jour du camp d'Alvarado, en compagnie duquel il combattait toujours et donnait fréquemment des preuves de sa bravoure, il traversa tous les canaux de la chaussée de Tlacopan, et, laissant au plus dangereux passage une garde de quatre cents archers pour assurer sa retraite, il entra avec le gros de ses troupes dans la ville où il livra une bataille qui fut des plus sanglantes; puis, il revint tranquillement au camp. Les Mexicains, furieux de cette au-

dace, déterminèrent, pour se venger, d'attaquer pendant la nuit le camp d'Alvarado. Les Espagnols, avertis par les sentinelles de l'approche de l'ennemi, sautèrent sur leurs armes et se battirent pendant trois heures. Cortez, entendant le canon gronder dans la directiou de Tlacopan, se douta de ce qui s'y passait, et profila de celte circonstance pour entrer dans la ville ; la mêlée ne tarda pas à devenir générale, mais ce ne fut qu'une nouvelle effusion de sang.

Sur ces entrefaites, Don Carlos Ixtlilxoclull donna le conseil à Cortez de cesser ces attaques qui n'aboutissaient à rien qu'à perdre des hommes et détruire de beaux monuments, et d'empêcher uniquement l'entrée des vivres dans la capitale pour obliger les Mexicains à se rendre par la famine. Cortez embrassa le jeune prince pour le remercier deson conseil qu'il exécuta sur le champ; néanmoins, fatigué d'attendre la reddition de Mexico, il recommença l'attaque au bout de quelques jours, après avoir de nouveau offert la paix aux assiégés qui la refusèrent. Seulement, pour accélérer la fin du siège, il dut se déterminer à détruire la ville au moyen de plusieurs milliers d'ouvriers qui le suivaient et démolissaient ou brûlaient les édifices et les maisons.

Le 24 juillet, les Espagnols s'emparèrent de la grande chaussée qui reliait celle d'Ixtapalapan à celle de Tlacopan et rendait libres les communications entre le camp de Cortez et celui d'Alvarado; par ce succès ils devenaient maîtres de trois quartiers de la ville; il ne restait plus aux Mexicains que celui de Tlatelolco, le plus fori et le mieux défendu de tous. Parmi les édifices incendiés ou détruits durant cette journée, il y eut un magnifique palais de Quauhtemotzin, un des plus beaux et des mieux fortifiés de la ville. Les Espagnoles qui avaient accompagné leurs maris dans le camp, encouragées par les exemples qu'elles avaient sans cesse sous les yeux, se firent soldais à leur tour et se distinguèrent particulièrement dans tous ces combats. Un navire chargé d'Espagnols, d'armes et de munitions, arrivé récemment à Vera-Cruz, amena des renforts à Cortez. Une noble

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

dame, faite prisonnière pendant la journée du 24 juillet, révéla aux Espagnols l'état pitoyable dans lequel se trouvaient les Mexicains par suite de la famine et de la discorde entre le peuple, qui désirait se rendre, et la noblesse, qui voulait ainsi que le roi se battre jusqu'à la dernière extrémité. Dès ce jour les assiégés désertèrent en masse; la faim les poussait au camp des Espagnols et diminuait d'heure en heure le nombre des défenseurs de Mexico.

Celte situation décida Cortez ù ne plus laisser passer un seul jour sans entrer dans Mexico avec toutes ses troupes, pour continuer son œuvre de destruction ; toutefois, il donna l'ordre de laisser tranquille le peuple désarmé qui demandait la mort à grands cris pour faire cesser ses souffrances. Le 25 et le 26, de nouveaux avantages furent remportés; Alvarado, de son côté, gagnait tellement de terrain que le 27 il occupa deux tours immédiates au palais habité par Quauhtemotzin. Cortez poussa en avant, ce jour-là, jusqu'à la place du marché et rencontra son lieutenant ; c'était la première fois depuis le commencement du siège qu'ils avaient pu opérer leur jonction, presque nu centre de la défense. Il vit sous les portiques une multitude de peuple affamée qui n'avait pu trouver asile dans les maisons voisines. Étant monté sur le parvis du grand temple de Tlatelolco, il examina la petite partie de la ville qui lui restait à prendre et les fortitications qui la défendaient, puis il fit mettre le feu aux deux tours qui renfermaient, comme à Mexico, les idoles du dieu de la guerre.

Quatre jours après, le général revint à la charge dans le quartier qui résistait encore; il rencontra plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui mouraient de faim et ne se nourrissaient plus qu'avec des herbes aquatiques, des insectes et même des écorces d'arbres. Mû de compassion, en présence d'une pareille misère, il défendit à ses soldats de leur faire aucun mal. Sur la place du marché, une autre foule sans armes se plaignait hautement de l'obstination de Quauhteraotzin et de la noblesse. Cortez fit alors de nouvelles tentatives de paix, mais elles furent repous-

sées; voyant que l'extermination seule pouvait réduire la ville, il ordonna à Alvarado de prendre une grande rue, formée d'au moins un millier de maisons, et de faire main basse sur tous ceux qui porteraient des armes; lui-même prit cette rue en sens inverse, et plus de douze mille Mexicains furent égorgés par celte manœuvre.

Le lendemain il revint dans la ville avec toutes ses troupes. Les Mexicaius, en voyant arriver un si grand nombre d'ennemis, et ne pouvant faire un pas sans mettre le pied sur le cadavre d'un patriote, se mirent à pousser des cris de rage demandant la mort ; quelques-uns prièrent le général de faire des propositions de paix à des nobles qui défendaient une tranchée.

— « Si vous êtes fils du soleil, comme quelques-uns le prétendent, lui répondirent-ils, pourquoi tardez-vous tant à nous délivrer de tous nos maux, puisque votre père est si rapide dans sa course qu'il termine sa carrière dans l'espace d'un jour? Nous voulons mourir pour aller au ciel où nous nttend notre dieu Huitzilopochlli pour nous donner le repos et la récompense dus à nos fatigues et à nos services.»

Ne pouvant les persuader de se rendre, Cortez envoya l'un des oncles de Quauhtemotzin, fait prisonnier trois jours auparavant, prier le roi de faire cesser un massacre désormais inutile et sans gloire. La réponse fut négative. Les troupes mexicaines décimées, affaiblies par la faim se jetèrent alors sur les Espagnols, moins pour les combattre que pour trouver une mort plus prompte. Dans une autre rue, les Mexicains voyant les auxiliaires démolir les édifices, leur criaient :

— « Démolissez, traîtres, démolissez ces maisons que vous serez bientôt obligés de reconstruire. »

— « Sans doute, leur répondaient les auxiliaires, nous les reconstruirons si vous êtes vainqueurs; muis si vous êtes vaincus, vous les reconstruirez vous-mêmes pour les faire habiter par vos ennemis. »

Ces scènes de désolation, de désespoir, de rage, ces de-

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. 435

mandes de paix du côté de Cortez et ces refus continuels de la part du roi se renouvelèrent encore pendant cinq jours. Désespéré d'une pareille résistance, il Ht attaquer la ville par plusieurs endroits à la fois avec toutes ses troupes. Ce jour fut le plus meurtrier de tout le siège; les rues, les places et les maisons étaient littéralement couvertes de cadavres mexicains; l'eau des canaux et des fossés se rougirent de sang; îe nombre des morts et des prisonniers pendant cette journée s'éleva à plus de quarante mille, d'après le témoignage même de Cortez. Les Espagnols eurent plus de peine à contenir la cruauté des auxiliaires, qui voulaient tout exterminer, qu'à vaincre leurs ennemis. L'odeur des cadavres en putréfaction devint tellement insupportable que les assiégeants durent éloigner de la ville leur camp et que le général en fut malade.

Le 13 août, les Espagnols revinrent à la charge donner le dernier assaut à Tlalteiolco. Cortez disposa l'attaque de manière à ne livrer aux assiégés d'autre ressource, pour échapper aux coups des alliés, que celle de se jeter à l'eau dans un endroit commandé par ses brigantins et sa flottille. Il recommanda surtout de s'emparer du roi pour faire cesser par ce moyen la prolongation de la guerre. Il engagea même deux nobles mexicains qu'il connaissait de faire auprès de leur roi une dernière tentative en faveur de la paix. Peu de temps après, le suprême magistrat de Mexico fit à Cortez, avec beaucoup de dignité, la réponse suivante :

— « Dispensez-vous, ô général, de solliciter une entrevue avec mon souverain, le seigneur Quauhtcmotzin. Il est résolu à mourir plutôt que de comparaître devant vous. Je ne saurais vous dire combien cette résolution me fait de la peine, mais elle est inébranlable. Prenez donc la détermination qui vous plaira le plus et agissez comme vous l'entendrez. »

Cortez prit aussitôt des mesures pou r soustraire les hommes désarmés, les femmes et les enfants à la fureur des auxiliaires; malgré ses précautions plus de quinze mille furent

UISTOIRE DU mexiqi;b.

massacrés. Les nobles et les soldats, qui n'avaient pas voulu se rendre et se disposaient à se défendre encore, se placèrent sur les terrasses des maisons et dans quelques rues. Voyant qu'il se faisait tard et que personne ne consentait à déposer les armes, le général commanda l'assaut. Grâce a la multitude des assiégeants, à la faiblesse des assiégés, les Mexicains durent se constituer prisonniers ou se faire tuer sur place, beaucoup se jetèrent à l'eau pour s'y noyer ou se sauver dans les canots. Malgré la vigilance de Sandoval qui commandait la flottille, plusieurs canots chargés de la principale noblesse de la capitale parvinrent à s'échapper. L'un d'eux emmenait toute la famille royale. Sandoval en étant averti à temps donna l'ordre a Garcia de Holguin, capitaine du meilleur brigantin, de poursuivre les fugitifs Garcia réussit à s'approcher de l'un de ces canots ; il allait le couler lorsque ceux qui le montaient se décidèrent à se rendre; il 1 contenait le roi Quauhtemotzin, la reine Tecuichpotzin, l'exempereur d'Acolhuacan, Coanacatzin, le roi de Tlacopan, Tetlepanquetzaltzin et quelques autres grands personnages. Quauhtemotzin, en montant à bord du brigantin, dit au capitaine :

— « Je suis, ô capitaine, votre prisonnier; je n'exige de vous d'autre faveur que celle d'avoir pour la reine et les dames de sa suite la considération due a leur rang comme à leur sexe. »

S'apercevant ensuite que le capitaine cherchait à s'emparer des autres canots, il ajouta :

— « Soyez sans inquiétude, aussitôt que les Mexicains sauront que leur souverain est prisonnier, ils viendront mourir avec lui. »

Holguin conduisit ses illustres prisonniers à Cortez qui se trouvait alors sur une terrasse d'une maison de Tlatelolco. Il les reçut avec toutes sortes de démonstrations d'honneur, d'humanité, de respect, et les flt asseoir. Quauhtemotzin se leva presque aussitôt et lui dit :

— « J'ai fait, ô vaillant général, pour ma défense comme

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

pour celle de mes vassaux tout ce qu'exigeaient de moi l'honneur de ma couronne et l'amour de mon peuple; mais, les dieux m'ayant été contraires, j'ai perdu la couronne et la liberté. Je suis votre prisonnier, disposez à votre gré de ma personne. » Puis, plaçant sa main sur le manche d'un poignard qu'il vit à la ceinture de Gortez, il ajouta : « Enlevez-moi avec ce poignard une vie que je n'ai pu perdre à la défense de mon royaume. »

Cortez voulut le rassurer et le consoler en lui disant qu'il n'était pas son prisonnier, mais celui du plus grand momarque du monde. Quauhtemotzin ne se fit pas illusion sur son sort et sur les promesses du général. Que pouvait-il espérer des conquérants dont il avait été toujours un ennemi mortel et qui avait combattu jusqu'à la dernière extrémité, lorsque Moctezuma, l'ancien protecteur et l'ami des Espagnols, avait perdu la liberté et la vie dans ce conflit. Le roi se contenta de demander qu'on ne fît pas de mal à ses vassaux et donna l'ordre a ses sujets de mettre bas les armes. Cortez le promit et la lutte cessa de part et d'autre. Les rues, les maisons, les fossés étaient encombrés de monceaux de cadavres; on ne pouvait faire un pas sans heurter une téte, marcher sur un homme mort, selon le témoignage de Bernai Diaz, un des compagnons de Gortez, qui compare ce siège à celui de Jérusalem par Titus. Le général fit enterrer précipitamment les morts et brûler dans toutes les rues d'immenses quantités de bois pour purifier l'air.

La nouvelle de la chute de Mexico se répandit au loin et toutes les provinces de l'empire envoyèrent des députés à Cortez pour faire leurs soumissions. Quelques-unes des plus éloignées restèrent indépendantes et ne furent soumises que deux ans après. La plus importante de ces soumissions fut celle du roi de Michoacan, province que les Mexicains n'avaient jamais pu conquérir. Les auxiliaires retournèrent chacun dans leur patrie, heureux d'avoir contribué à la chute de Mexico dont ils ne pouvaient souffrir la domination ou qui les tenait dans une perpétuelle inquiétude. Les Mexi-

cains durent abandonner la ville, mais avec la liberté de s'en aller tranquillement là où ils désiraient; leurs bandes affamées, exténuées, remplissaient les trois grandes chaussées; elles mirent trois jours et trois nuits pour évacuer la capitale et se dirigèrent lentement dans toutes les directions.

Le butin fut moins considérable qu'on ne l'avait espéré. Les vêtements furent en grande partie distribués aux auxiliaires. Les objets en or, en argent et en plumes, conservés intacts à cause de leursingularité, furent envoyés à Charles- Quint. Parmi ces objets on remarquait des perles d'une grosseur énorme, des pierres d'un grand prix et des objets en or d'un travail admirable. Le navire qui les portait fut pris par le corsaire français Jean Florin et le trésor envoyé à la cour de France. Tout le reste de l'or fondu n'atteignit pas le poids de dix- neuf mille deux cents onces, soit cent trente mille castellanos de celte époque, représentant une valeur de 1,547,000 fr. de notre monnaie actuelle, en mettant l'once à quatre-vingt-cinq francs qui est sa valeur ordinaire. Il est probable que les alliés se récompensaient clandestinement en entrant dans les temples, les palais, les maisons, et que les assiégés ont jeté dans la lagune la plus grande partie de l'or qu'ils voulaient soustraire à l'avidité des conquérants. Le roi Quauhtemolzin, appelé Guatimozin par les Européens, fut peu de jours après sa capture ignominieusement torturé pour le forcer à révéler où se trouvaient ses trésors. Cortcz s'opposa longtemps à celte barbarie; mais, étant accusé de ménager le roi pour s'emparer lui-même de ce trésor et les murmures des Espagnols prenant un caractère menaçant, il dut céder. Quauhtemotzin et le roi de Tlacopan eurent les pieds frottés d'huile, puis mis au feu. Quelques écrivains ont dit qu'en ce moment le roi de Mexico répondit à celui de Tlacopan qui se lamentait pendant ce supplice : « Et moi, suis-je sur des roses? » Cette phrase, devenue classique, ne se trouve pas dans plusieurs des histoires les plus exactes de celte époque.

La prise de Mexico eut lieu le 13 août 1521, c'est à dire

BISTOIRB DE LA CONQUÊTB. *39

cent quatre-vingt seize ans après avoir été érigée en monarchie et gouvernée par onze rois. Le siège dura soixantequinze jours, pendant lesquels périrent plusieurs milliers d'auxiliaires; mais le chiffre exact de leurs pertes n'est pas connu ; celui des Espagnols s'éleva à cent, c'est à dire un neuvième des compagnons de Cortez. Le nombre des morts du côté des Mexicains est controversé ; Bernai Diaz et d'autres historiens le portent à plus de cent mille; ce chiffre ne paraît pas exagéré. Quant à ceux qui moururent de faim, des maladies causées par l'eau salée qu'ils buvaient depuis la rupture de l'aqueduc de Chapultepec, et de l'infection de l'air, Cortez les estime à cent mille. Le sol de presque toutes les maisons avait été creusé pour se procurer les racines des plantes aquatiques que les habitants trouvaient sous la terre.

Si le siège de Jérusalem par Titus et celui de Mexico par Cortez se ressemblent au point de vue de l'opiniâtreté des combats, de l'effrayante mortalité des assiégés, de la famine et de la peste qui ûrent de ces deux sièges les deux plus sanglantes pages consignées dans les annales des peuples, il n'y a pas, il n'y aura jamais de poème épique semblable au simple récit de la conquête de Mexico. Malgré leurs fautes, malgré les excès qui ont pu ternir leur gloire, ces quelques soldats qui vont conquérir un empire immense, civilisé, ayant une population de trente millions d'âmes et de grandes armées, ces quelques soldats, dis-je, resteront toujours dans l'histoire comme autant de héros 'dont les exploits fabuleux tiennent du prodige. Cortez, avec sa foi religieuse, son audace à toute épreuve, sa bravoure chevaleresque, sa patience indomptable, son génie merveilleux, fait pâlir tout ce que l'antiquité nous offre comme modèle dans ses conceptions héroïques ou mythologiques. Homère, le Tasse et le Dante n'ont rien conçu de pareil à cette figure de Titan qui a su métamorphoser un monde.

Je n'ai point l'intention de relever la grandeur des personnages dont je n'ai fait qu'esquisser le caractère; mais je

regrette de n'avoir pu mettre plus en relief les rôles joués par la belle et douce Marina , la bonne étoile des conquérants ; par Sandoval, brave comme l'acier, aimant, admirant Cortez comme on aime un ami, un père; par les sénateurs et les chefs de cette vaillante république de Tlaxcala et sans lesquels la conquête eût été peut-être impossible... Mais, passons, je ne pourrais énumérer le nom des principaux acteurs de cette étonnante et lugubre tragédie sans ajouter des détails que le temps et l'espace m'obligent à supprimer, je ne dirai même rien de Quauhtemotzin, ce jeune souverain, si beau, si noble, si grand jusque dans les tortures, dont l'intelligence et l'énergie ont su défendre la capitale de sou empire contre ses sujets rebelles, la poudre, le canon des Espagnols, et qui n'a succombé que lorsque la famine et la peste sont venues se joindre à ses ennemis.

Aujourd'hui que resle-t-il d'Azcapozalco, l'ancienne capitale des Tépanèques, de Tlacopan, de Tlatelolco, d'Ixtapalapan et de ses beaux jardins, de Coyohuacan, et de tant d'autres villes, jadis si grandes, si belles, si peuplées de temples et de palais? Il ne reste plus que des masures, des cabanes de roseaux ou de boue, dans lesquelles gisent de pauvres Indiens que l'on étonnerait beaucoup en leur racontant la gloire et la puissance de leurs aïeux, en leur parlant de la splendeur des édifices habités par leurs ancêtres.

DOMINATION ESPAGNOLE

Page 1