II. H
HISTOIRE DU MEXIQIB.
démocrates libéraux à la vengeance des vainqueurs. On leur appliqua la loi du 24 mars 1835, proposée par M. Gutierrez de Estrada, devenue loi de l'État. Si le gouvernement mexicain montra de la partialité dans cette circonstance, je trouve qu'il était dans son droit. Du moment où les étrangers avaient seuls le monopole des réclamations et des indemnités pour dommages soufferts pendant les révolutions, il était naturel qu'ils fussent différemment traités que les Mexicains, lorsqu'on les trouvait soutenant la révolution les armes à la main. Plus loin, je traiterai cette question de la conduite des étrangers au Mexique, et l'on verra que ce pauvre pays n'a jamais eu à s'en louer.
La défaite d'Urrea rendit un peu de calme à la capitale; mais les départements éloignés n'avaient cessé d'être agités. Le Yucatan ne paraissait pas devoir être mis à la raison si facilement; dans le famaulipas, Canalès, célèbre bandit, doublé du contrebandier, avait à ses ordres une troupe de mécontents et de flibustiers américains, avec lesquels il favorisait la grande contrebande sur les frontières du Rio Grande. Une lettre particulière en date de Matamoros, 16 novembre 1840, me donne sur la situation de ces frontières les nouvelles suivantes :
« Àrista, après avoir écrasé ses troupes par des marches forcées, a été obligé de s'arrêter à Cadereyte, où toute sa division ne forme plus qu'un hôpital. Rey a conclu un traité de paix avec Canalès à Mier. Le gouvernement a été obligé de passer par toutes les conditions dictées par Canalès qui, assure-t-on, restera avec le grade de général de brigade. Le pauvre Filisola est devenu le baudet de la fable; les deux partis crient haro dessus, on lui attribue tous les maux de cette révolution si singulièrement terminée. Tout le monde veut des grades ; il n'est point jusqu'à notre préfet Lara qui, voyant s'approcher le terme de ses fonctions, ne cherche à avoir une paire d'épaulettes de colonel. Il est parti, il y a quelques jours, à la tête de deux cents rancheros qu'il a réunis. On dit qu'il va faire un coup de main sur le Copano,
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où il y a peu de monde et beaucoup de marchandises entassées, ce n'est que l'espoir d'une récompense pour Lara et l'appât du butin pour les rancheros qui ont armé cette expédition »...
De son qôté, Filisola écrivait à l'un de mes amis... « Que pensez-vous de la déroute de Canalès, de l'exécution de Zapata et du transport de sa tête à Revilla? Sommes-nous retournés au quatorzième siècle? Quand l'énergie passe de justes limites, elle devient barbarie et despotisme. » Ce Zapata était un général insurgé qui fut fait prisonnier pendant la présidence intérimaire de Santa-Anna. Pour anéantir la révolution, on a vu que Santa-Anna fit fusiller Mejia, sans jugement; voulant donner un autre exemple de sévérité, il signifia au général Ampudia d'envoyer la téte de Zapata à Revilla. Ampudia, ne sachant comment empêcher cette téte de se putréfier, la fil frire dans une marmite pleine de graisse et placer dans une niche, où jadis se trouvait aux portes de la ville une statuette de la Madone. Toute la correspondance de Santa-Anna, du mois de septembre 1840, est empreinte d'une profonde tristesse. Il se lamente de la léthargie du gouvernement, de l'opposition faite par les conservateurs au pouvoir exécutif, dont ils se plaignaient de n'être pas assez favorisés, de la révolution du Yucatan, et finalement il présage une prochaine guerre contre les Texiens.
La situation, on le voit, laissait beaucoup à désirer, M. Gutierrez de Estrada vint encore la compliquer par la publication d'une brochure qui produisit alors une immense sensation dans tout le Mexique. De retour dans son pays, après une absence de plusieurs années, il trouva qu'on y discutait l'opportunité de faire changer, par une convention nationale spécialement convoquée, la forme du gouvernement existant. Il usa de son droit de citoyen en manifestant son opinion, par une sorte de manifeste. Dans cet écrit, il commence par tracer l'affligeant tableau que présentait le Mexique, et rappeler que, malgré les modifications apportées à différentes époques au pacte national de 1824, les maux, au
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lieu de diminuer, s'étaient accrus avec une désastreuse rapidité.
« Quels progrès avons-nous réalisés? disait-il ; où eo sont la législation civile, criminelle, commerciale, et l'instruction publique? N'est-ce pas un plus monstrueux chaos que celui qui nous fut légué par nos anciens dominateurs? Quelles sont, et l'organisation de l'administration, et la moralilé des employés, et la richesse individuelle, cette base exaole de la richesse publique? Quelles routes, quels canaux avons- nous ouverts? Quels édifices, parmi ceux que nous laissèrent les Espagnols, avons-nous réparés ou conservés?... Et si cette situation empire tous les jours, comme cela doit arriver tant qu'on n'aura pas eu recours à un moyen radical de salut, pourrons-nous résister à ce torrent venu du nord qui a déjà envahi notre territoire, et qui l'inondera des flois des principes démocratiques qui font la force des Etals-Unis, mais qui causent visiblement notre impuissance? Si nous ne cherchons dans une voie plus sûre un soulagement à nos maux, c'en est fait pour toujours du bonheur, de l'indépendance et de la nationaHté du Mexique. Vingt années, peul-étre, ne «'écouleront pas sans que nous voyons flotter sur notre spalais national le drapeau étoilé des États-Unis!...
« Au train dont vont les choses, le jour pourrait bien ne pas être éloigné où toutes les autres nations, lassées de notre scandale ou de notre incapacité, se chargeraient, au nom de la civilisation et de l'humanité, de changer cette situation en intervenant dans nos affaires. Et, dans le cas où la nation se prononcerait pour la monarchie, combien ne serait il pas avantageux pour le Mexique que le futur souverain fût choisi par lui, et non par les puissances étrangères, — comme on l'a fait de nos jours pour la Grèce, — et, dès lors, qu'au lieu d'être octroyé par ces puissances, le pacte fondamental fut l'œuvre propre du pays, et librement destiné par nousmêmes à assurer le bonheur commun et à constituer le bien véritable entre le peuple et le monarque ! »
Cette brochure, doublement prophétique, proclamait la
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monarchie comme seul moyen de salut. Le baron Alleye de Ciprey, notre ministre à Mexico, sir Richard Pakenham, ministre d'Angleterre et bien d'autres personnages pensaient exactement comme M. Gutierrez. — u Je ne dirai rien du singulier état des affaires dans ce pays-ci, écrivait le m mis- Ire anglais à M. Gutierrez, excepté que tout tend à confirmer l'exactitude des opinions exprimées dans votre remarquable brochure. » Malheureusement, elle froissait l'amour- propro du pays, et je crois que c'est à cette circonstance plutôt qu'à sa prématurité qu'il faut attribuer le cri d'indignation qu'elle souleva parmi les partis. Le président, la général Al mon te, ministre de la guerre, tous les partisans secrets delà monarchie et les amis de M. Gutierrez durent le prier de foir pour ne pas être obligés de le mettre en état d'arrestation. Le général Almonte n'était pas encore coa vaincu que La monarchie fût possible et nécessaire pour faire cesser les révolutions qui désolaient le pays ; il écrivit même alors une lettre contre la brochure de M. Gutierrez. Le général Almonte, comme Santa-Annaet d'autres Mexicains, non moins patriotes, ne devinrent monarchistes que plus tard, lorsqu'ils virent que la république les conduisait à l'extinction de leur nationalité, et à l'absorption graduelle de leur patrie par les États-Unis; alors seulement ils manifestèrent leurs convictions, partagées par la majorité de ta classe intelligente du Mexique.
Une lettre du général Filisola, datée de Mexico, 15 avril 1841 , nous montre que cette année s'ouvrait sous de fâcheux auspices
« Dieu veuille, dit-il, que les faiblesses, Les erreurs et les hontes passées ne nous en attirent pas d'autres; parce que, pour notre malheur, nous voulons toujours remédier aux maux présents par des moyens qui les augmentent. Aujourd'hui l'on discute aux chambres une mesure par laquelle les uns croient ou feignent de croire que l'on subviendra a toutes les nécessités de la république, et Les autres protestent que si cette mesure est adoptée, la république de-
viendra imaginaire et son gouvernement sujet, dans ses opérations politiques et militaires, au caprice de quatre ou cinq individus contracleurs. C'est aussi ma croyance. » Le général Filisola faisait allusion à des mesures financières qui rappellent en quelque sorte l'histoire des bons Jecker. Poussé par le dénûment du trésor, le gouvernement frappa les marchandises à leur entrée à Mexico d'un droit de 15 % qui dut être bientôt abrogé, parce qu'il anéantissait le commerce, alors très souffrant.
Au mois d'août 1841, le congrès lança un décret préventif, augmentant de 3 1/3 %, le produit des douanes maritimes du golfe, sur lequel on prélevait déjà 16 1/3 %, pour payer les intérêts de la dette contractée en Angleterre par le Mexique. Le surplus de ce prélèvement devait servir à payer les coupons échus et non payés, et pour éviter l'émission des certificats dont la convention de 1837 faisait mention. En vertu de ce décret et des instructions données par le gouvernement à la maison des frères Lizardi et compagnie, ceux-ci réunirent un comité des possesseurs de ces bons et leur déclarèrent qu'on leur donnerait un cinquième des droits sur les douanes maritimes pour payer les intérêts de leurs bons consolidés par le décret de 1841. Les frères Lizardi furent chargés de payer les dividendes échus dès le mois d'avril 1838, et des autres semestres pendant quatre uns ; ils convertirent les deux emprunts anglais en une seule dette; ils recurent une double commission, l'une de 5 % et l'autre de 2 1/2%, pour leurs opérations financières qui furent étendues jusqu'à l'année 1844, et môme, je crois, jusqu'en 1845. L'histoire des opérations de la maison Lizardi et compagnie, m'a paru très embrouillée, qtielquefoisélrange, peu délicate, et toujours onéreuse pour le Mexique qui, naturellement, paya les quelques millions de bénéfices que les frères Lizardi opérèrent au moyen de leurs combinaisons fina ncières.
Loin d'améliorer les finances, le décret du mois d'août 1841 ne fit que les ruiner de plus en plus. « Ici, le manque
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d'argent continue comme toujours, écrivait de Mexico le général Filisola, et continuera tant qu'il n'y aura pas plus de moralité parmi les employés des finances. On ne finit pas de régler les deux contributions concédées. En attendant, Ton a promis au gouvernement un emprunt d'un million de piastres qui sera soldé Dieu sait quand ! Le général Santa- Anna a été nommé commandant général de Vera-Cruz. D. Juan Anaya, complètement mis en déroute à Chiapas, s'est, dit-on, réfugié à Guatemala. Malgré tout cela les conspirations ne manquent pas, ni les symptômes de mécontentement. Quant aux réformes, elles marchent à pas de plomb. »
Les conspirations manquaient si peu que le général D. Maria no Paredès, commandant général du Jalisco, se prononça contre le président constitutionnel à Guadalajara. Son pronunciamicnto fut secondé par Valencia et Lombardini dans la capitale, et Santa-Anna à Perote. Mexico fut assiégée pendant cinq semaines environ. Enfin, le gouvernement et les chefs insurgés réunis à Tacubaya réglèrent une convention appelée «Plan de Tacubaya» qui mit fin à la révolution. Bustamante donna sa démission et partit pour l'Europe, désespérant de sa patrie. Santa-Anna fut élu chef provisoire de la nation, et une assemblée de notables abolit la constitution de 1836. On verra bientôt que la nouvelle constitution, loin de retourner à celle de 1824, proclamait une monarchie déguisée, — la dictature. — Ne fallait-il pas épuiser toutes les formes républicaines pour chercher cette tranquillité qu'on ne trouvait nulle part depuis l'indépendance? Hélas! le militarisme et les ambitions privées qui se disputaient le pouvoir ne songeaient guère au repos de la patrie, à son bien être, à son bonheur. Le peuple n'existant pas au Mexique, cette agglomération d'individus qui compose la masse de la nation, ne pouvait opposer sa voix à celle de ces brouillons armés de grands sabres et de ces avocats ambitieux qui bouleversaient sans cesse le pays et renversaient le gouvernement pour s'emparer de l'autorité, des places, des honneurs et des revenus de l'État.
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En vertu du plan de Tacubaya, Santa-Anna devait exercer le pouvoir discrétionnaire jusqu'à la publication des «bases organiques » qu'un nouveau congrès constituant rédigerait. Ce congrès fut convoqué le plus tôt possible, c'est à dire au mois de décembre; avant sa convocation, il fallait calmer les esprits et mettre un peu d'ordre dans l'administration. Une lettre du président Santa-Anna au général Woll, et datée de Mexico, 18 octobre 1841, nous révèle une partie de ses embarras au lendemain de cette révolution... « Vous n'avez pas d'idée de l'état misérable dans lequel nous a laissés l'ancienne administration. Sans argent et sans soldats; tout est engagé, hypothéqué et donné à la fourberie... Je prépare un corps d'armée de douze mille hommes et des secours pécuniaires suffisants pour agir au Texas... Les idées contenues dans mon allocution au peuple, sont celles de ma foi politique, intéressée dans la félicité commune. Mais dorénavant, tout se réglera par les mains du congrès national qui doit se réunir pour constituer notre infortuné pays. En
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attendant, que l'ordre soit conservé, et que personne ne lève l'étendard de mon parti sous aucun prétexte... »
Dans cette lettre, il prêche la concorde entre tous les généraux, au nom de la patrie commune; il en donne lui-même l'exemple , en racontant qu'il a embrassé Bustamante et ses plus mortels ennemis. Il donne également copie d'une lettre qu'il écrivait au général Arista, commandant les frontières du Rio-Grande, pour lui reprocher « sa conduite équivoqne vis-à-vis des exaltés démagogues et des Texiens qu'il protégeait, et qui ont toujours lacéré le cœur de la patrie. » Dans une lettre du 10 novembre suivant, il revient sur le chapitre de la réconciliation, et dit : — «J'éprouve un profond chagrin de voir la résistance du général Ampudia à se réconcilier avec Arista. Je vous nomme agent de celte réconciliation. — A. L. de Santa-Anna. »
Le 1*» octobre 1841 , le général Valencia avait cru devoir pareillement justifier sa révolte contre le gouvernement qu'il avait servi jusqu'alors. Il publia un manifeste dans lequel on lit les passages suivants : — « La constitution — de 1836 — fut reçue avec déplaisir, » — on dit toujours du mal des choses dont on ne veut plus, — « elle s'implanta avec beaucoup de difficultés, et, dès le commencement, on la crut tellement impraticable que le président lui-même, élevé par elle à la suprême magistrature, déclara, dans l'acte solennel du serment de son inauguration, qu'il ne l'exécuterait que selon sa conscience et son honneur. Postérieurement , le président, ses ministres avec la majorité de la Chambre des députés et une partie du Sénat jugèrent que celle constitution était insoutenable sans l'appui de facultés extraordinaires, ce qui équivalait à dire que l'arbitraire était préférable à l'existence même de la constitution
« Durant toute cette époque le découragement augmentait, les mouvements armés se reproduisaient, et plus d'une fois il fallut les réprimer par la force et la perte de beaucoup de Mexicains... Dès lors, aussi souvent que j'en eus l'occa-
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sion, je fis remarquer au senor Bustamante la nécessité de réformer promptement la constitution ; de renvoyer du ministère les personnes que l'opinion publique n'accueillait pas avec faveur; pour qu'on ne mît à mort personne.sans les formalités prescrites par la loi; pour que la justice fût rendue sans acception de personne; enfin pour qu'on retirât l'impôt de quinze pour cent sur les marchandises étrangères, parce qu'en le maintenant on donnerait lieu à des réclamations de la part de l'étranger et provoquerait une révolution parmi nous.
« Mais ces observations faites avec franchise et bonne foi furent mal reçues, et plus mal interprétées encore. » Le général terminait en faisant un sombre tableau de la situation qui lui mit les armes à la main , et conjurait ses concitoyens de nommer au prochain congrès des hommes désintéressés et patriotes pour travailler « au règne de l'ordre, de la justice et de la liberté. »
C'était beaucoup demander à ce malheureux pays, auquel on demandait toujours, auquel on ne donnait rien en échange des douleurs et des misères que ses gouvernements lui infligeaient. Le 10 décembre 1841, le pouvoir exécutif lança un manifeste et la convocataria pour les élections. Ce document était signé : Antonio Lopez de Santa-Anna, président provisoire de la république; José Maria Bocanegra, ministre des affaires étrangères et de l'intérieur; Crispiniano del Castillo, ministre de la justice et de l'instruction publique; José Ignacio Trigueros, ministre des finances, et José Maria Tornel y Mendivil, ministre de la guerre et de la marine. — Voici quelques extraits de ce manifeste.
« Le suprême pouvoir exécutif provisoire remplit aujourd'hui l'heureux devoir d'expédier la loi de convocation pour le congrès constituant, conformément au quatrième article des bases adoptées à Tacubaya pour la réorganisation de la république. Le premier objet de la plus noble et de la plus généreuse des révolutions dont ce siècle a été témoin fut de réintégrer la nation dans la plénitude de ses droits, pour
que, sans obstacle et sans entrave, elle réunît ses enfants les plus chers dans un congrès ayant toutes les facultés de la constituer d'une manière analogue à ses nécessités et as* exigences d'une époque dans laquelle progresse autant le genre humain. » Après avoir fait un pompeux éloge de ht révolution, le manifeste traite la question des élections, résolue par te gouvernement sur les bases de l'égalité des provinces.
Par cette eonvoeataria , un député devait être élu sur soixante et dix mille habitants, et un autre pour chaque fraction excédant trente-cinq mille habitants. Il y avait trois élections à faire dans chaque département. Aux premières élections, désignées pour le 5 mars 1842, on devait nommer an électeur sur cinq cents habitants. Aux secondes, désignées pour le 20 du même mois, vingt des premiers électeurs nommaient un électeur départemental. Enfin, le 1" avril 1842, les électeurs départementaux procédaient à l'élection des députés. Les députés devaient se réunir à Mexico le 1er juin, et nommer huit jours après le président, le viceprésident et les secrétaires. Le lendemain, l'installation du congrès et celle du pouvoir exécutif avaient lieu officiellement.
Les amis de Santa-Anna te blâmaient de ne pas garder les pouvoirs discrétionnaires que lui conférait le plan de Tacubaya, et de vouloir d'un congrès et d'une constitution qui, comme les précédents et l'expérience de vingt ans l'avaient prouvé, devaient embarrasser sa marche et continuer les malheurs de la patrie. Mais Santa-Anna n'aimait pas la responsabilité du pouvoir absolu; il aimait trop sa solitude et ses plaisirs de Manga-de-Clavo, pour accéder à ces insinuations; puis, il espérait toujours que le régime constitutionnel finirait par implanter l'ordre et la régularité dans le pays. On verra bientôt combien ses espérances furent vaines; en attendant, je dois publier des extraits de sa correspondance pour montrer quelles étaient ses principales préoccupations d'alors.
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Adrien Woll, récemment nommé général en chef de la seconde division, se préparait à marcher sur le Texas, dont le Mexique avait toujours à se plaindre. Sanla-Anna écrivit au général, le 28 janvier 1842... « Quant aux ordres qui vous ont été communiqués et le mouvement que je vous ai ordonné d'exécuter 3ur le Bejar, yous devez comprendre que le moment est venu de prendre les premiers l'initiative contre les aventuriers du Texas. Il y a déjà longtemps que nous dormons dans les bras de l'infamie et de la dégradation, grâce à l'ineptie et à la poltronnerie d'un général qui s'intitulait second en chef, et à l'apathie de l'ancienne administration, tandis que les Texiens ne cessaient de travailler pour s'assurer nos terres; mais il n'était pas possible de continuer ainsi, et le gouvernement s'efforcera puissamment de dissiper et de détruire ces odieux ennemis de la nation. — A. L. de Santa-Anna. » — Le 15 mars, à la suite de nouveaux ordres, il ajoute... « Vous qui connaissez mon caractère, vous comprendrez combien je suis mortifié de la lenteur des mouvements contre les Texiens et de ce que les frontières n'ont pas été mises en état de défense, comme je l'avais ordonné... Le gouvernement sait que les ennemis de la nation ont placé leurs mines à Matamoros. »
En effet, les difficultés rencontrées par le général Woll, pour organiser son expédition, paraissaient insurmontables. Le général Arista, Canalès et toutes les autorités supérieures, civiles et militaires du Tamaulipas, s'enrichissaient par la contrebande avec les Texiens, et paralysaient les efforts du commandant en chef; quand il demandait de l'argent à l'administrateur de la douane, par ordre du gouvernement, on lui répondait qu'il n'y en avait pas. Arista en avait bien trouvé, avant d'être remplacé dans son commandement par le général Woll, mais c'était à des conditions usuraires qui parurent fort suspectes à tout le monde... « Les ordres ont été donnés, écrivait à ce sujet Santa-Anna, le 30 mars, pour que le crédit du général Arista reste couvert, payant à M. Marks les dix mille piastres qu'il lui a
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prêtées, à la condition qu'on lui en rendrait vingt -sept mille! » Le général Woll dut engager son crédit et faire usage de ses propres ressources pour avancer et compléter les sommes dont il avait besoin et que les autorités locales disaient ne pouvoir lui donner. Agir comme Arista, lui parut indigne d'un homme d'honneur.
La correspondance de Santa-Anna pendant les mois de mars et d'avril est remplie de curieux détails sur les préparatifs de celte campagne et les moyens d'en assurer le succès. Les conseils et les encouragements se mêlent à l'indignation contre les Américains, formulée en termes éloquents et très énergiques. Dans ses lettres intimes, Santa-Anna révèle un patriotisme qu'on ne retrouve jamais, a pareil degré, chez aucun Mexicain. Il tenait à ce que le général Woll fît une invasion à San-Antonio, à Goliad, à Tepano, à la tête de huit cents cavaliers, ayant chacun un cheval de rechange, pour enlever tous les petits détachements américains. Le général Arista retardait indéfiniment cette expédition par des manœuvres déloyales. On aurait dit, et l'on disait en effet, qu'il était acheté par les Texiens, pour faire avorter l'entreprise de son gouvernement. Au moment de partir, Arista renvoya tous les chevaux dans l'intérieur. Santa-Anna n'osa pourtant pas retirer le commandement de sa division à son ami, et pria le général Woll de se mettre en route quand même... « Le manège tenu par M. Arista, écrivait-il le 43 août, ne m'est pas inconnu, ni celui qu'il pourra tenir plus tard à Mexico; mais ce monsieur n'est pas de ceux qui savent se suffire à euxmêmes, et je condamne d'autant plus sa conduite qu'elle n'est pas des plus honorables. »
Déjà le 20 juillet, Santa-Anna écrivait au même général... « Vous savez qu'il a été envoyé des ordres pour former une investigation progressive sur l'emploi des quatre-vingt onze mille piastres envoyées au général Arista, » — pour l'expédition du Texas et dépensées on n'a jamais su comment. — « Ce monsieur, récompensé comme il ne le méritait pas, a
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agi d'une manière infâme, tandis qu'il aurait pu, par des services réels, se rendre digne des faveurs qui lui ont été accordées. » Dans une autre lettre du mois de mars 1843, Santa-Anna demande une nouvelle enquête pour savoir ce que sont devenus les chevaux que le général Arisla avait fait acheter, pour le compte du gouvernement, dans ses propres haciendas, et d'autres dont l'achat avait coûté des sommes énormes, et qu'on ne put retrouver lorsque son commandement lui fut enlevé. All'époque où ce général commandait les frontières du Rio Grande, il s'improvisa une fortune considérable; on croyait communément que les fonds publics y entraient pour une bonne part, au détriment de l'armée et du service national. Cette petite digression était nécessaire pour juger un homme qui jouera bientôt un rôle très important dans son pays.
A peine les élections pour la nomination des députés se terminaient-elles, que les amis de Santa-Anna s'aperçurent que le président avait eu tort de tant se presser pour avoir un congrès. La dictature avait été mal définie dans le plan de Tacubaya; elle ne s'y trouvait proclamée que d'une manière implicite; on essaya de l'ériger formellement. La première trace de ce projet se voit dans la lettre suivante du général Ampudia adressée au général Woll qui n'était pas encore parti pour le Texas. Cette lettre, en léte de laquelle on lit : — Très réservée, — commence ainsi : « Mon cher Pilade, Malamoros, 9 mai 1842, — Je viens de recevoir une longue lettre de Mexico, signée par D. Antonio Maria Landero..., actuellement employé au ministère des finances... un des alliés de notre illustre ami le général président. Il commence par me parler, dans cette lettre, de l'état gardé parla nation.Jquand le plan régénérateur de Paredès fut secondé par nous autres et tout le pays. Il dit que les améliorations qu'onj pouvait espérer, en conséquence d'un tel changement de choses, vont disparaître bientôt, parce que la faction fédérale a triomphé dans les élections de presque tous les départements. Un tel malheur causera des maux
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infinis à la patrie, et nécessitera un remède énergique et prompt. Enfin, Ton m'invite à une révolution qui a pour objet la proclamation du plan dont je t'envoie la copie.
« Je viens d'écrire au général Santa-Anna, en lui envoyant une copie de ces deux documents, le priant de me donner des instructions pour agir avec plus de sagesse et de maturité. Je t'en fais part dès à présent pour ta gouverne. J'ai fait la môme chose pour Rivas... qui m'a écrit que la démagogie levait déjà la téte...
« Les nouvelles de l'ennemi sont les suivantes : aux environs du rancho de Kynny, il y a deux cents fantassins et soixante cavaliers; dans le Copano, deux cents, et à la Balise cinq cents. Il en attendait, il y a quatre ou six jours, cent cinquante de plus, venant par eau de Galveston. Les chefs annonçaient que dans trois semaines, ils réuniraient trois mille hommes pour attaquer cette place.— Pedro Ampudia. »
Dans le plan auquel il est ici fait allusion, Santa-Anna était déclaré chef suprême des troupes et de la nation, à vie. Quant à ses pouvoirs , ils n'avaient d'autres limites que le " maintien de la religion catholique, apostolique et romaine, l'indépendance et l'intégrité du territoire. Santa-Anna se trouvait, selon son habitude, à la campagne et le général D. Nicolas Bravo gouvernait alors pour lui. Obliger un homme qui ne pouvait s'asseoir sur le fauteuil présidentiel que par l'entremise d'un remplaçant, et ne l'occupait pas vingt-quatre heures sans l'abandonner; l'obliger à l'occuper toujours, lorsqu'il passait sa vie à le déserter, était un projet insensé; aussi, Santa-Anna le découragea et le fit avorter. L'affaire du Texas l'intéressait davantage que ce surcroît de pouvoir, dont on voulait le charger malgré lui.
Enfin, le général Woll, pressé par la saison des pluies et par le président, se mit en route avec treize cents nommes pour San-Antonio. Afin de ne pas donner l'alarme aux Texicns , il s'avança dans le nord , traversa le Nueces et le Rio-Frio, non loin de leurs sources; de la sorte, il évitait des combats inutiles et les difficultés du passage 4e ces
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rivières qui, à cette latitude, pouvaient être franchies a gué. La route qu'il traça dans ces déserts, prit son nom qu'elle a conservé depuis : — General WolCs road. Il arriva à ['improviste devant la ville de San-Antonio, musique en téte. Ses musiciens, étonnés de n'avoir pas entendu siffler une seule balle pendant ce long voyage, et, naïfs à l'excès, n'attendent pas les ordres du. général pour se mettre à couvert; ils pénètrent dans les rues, à la faveur d'une brouillard épais, et font entendre les airs nationaux, à grand renfort de grosse caisse et de trombone. Ce n'était guère le moyen de surprendre l'ennemi. Les Texiens, ainsi avertis par la musique mexicaine, accourent en toute hâte, et font feu au hasard; la musique, fortement endommagée par les balles de l'ennemi, se sauve comme elle peut. Le général Woll se met alors à la téte de ses soldats, enlève la ville d'assaut, puis l'Alamo, où les Texiens se sont réfugiés, et leur fait cent cinquante prisonniers qu'il ne fusille pas, malgré les ordres qu'il avait reçus.
* Le lendemain, 12 septembre 1842, le général lance une proclamation aux habitants pour les rassurer, leur garantir la vie sauve et le respect de leurs propriétés, la guerre n'étant faite que contre les insurgés armés; il terminait en disant que si les circonstances l'engageaient à quitter la ville sans y laisser de garnison, il ne la traiterait pas avec autant de générosité, dans le cas où elle se révolterait de nouveau. Le 18 septembre, il apprend que quatre mille ennemis viennent l'attaquer; le général vole aussitôt à leur rencontre, pour les battre en détail, seulement avec la moitié de son effectif, l'autre moitié reste à San-Antonio. Au Salado, il se trouve en présence de mille Texiens embusqués dans la forêt. Traverser la rivière sur le flanc gauche de l'ennemi, l'attaquer et l'obliger à céder le terrain, fut l'affaire d'un moment. Sur ces entrefaites, unTexien rallié, le major Seguin vient annoncer que trois cents cavaliers} ennemis arrivent sur l'arrière-garde. Alors, le général Woll forme brusquement deux petites colonnes de cent soixante dra-