‹ Histoire du MexiqueChapitre 4 sur 28 · A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LTTOD&NE · texte numérisé non relu

A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LTTOD&NE

Tons droits de traduction et de reprodoctlon rèeerté*

Harvard Collge Library Jnly 1, 1914.

INDÉPENDANCE

Depuis 1862 jusqu'en 1867, des fragments de l'histoire du Mexique et la question mexicaine ont été l'objet d'une multitude d'articles, de brochures et de livres. La bourgeoisie, le commerce, l'industrie, la diplomatie ont improvisé des myriades d'écrivains qui ne connaissent ce pays que pour en avoir entendu parler, etfqui en ont parlé avec l'exactitude et l'autorité que promettait la connaissance qu'ils en avaient ! Des sergents et des officiers du corps expéditionnaire ont fait, à leur tour, des histoires drolatiques ou lugubres sur cette contrée. J'ai eu le courage dè lire une centaine de ces écrits fantaisistes et j'avoue que c'était une rude épreuve. Ces élucubrations absurdes, inexactes ou partiales donnent les idées les plus fausses du Mexique et de la question mexicaine. Certains auteurs, confondant les noms de personnes avec des noms de ville, font les quiproquos les plus bizarres; d'autres, prenant un village pour une capitale, font faire ainsi douze cents lieues en vingt-quatre heures à toute une armée. Il me faudrait plus d'un volume pour relever ces

bévues ; les signaler plus longuement serait inutile et fastidieux.

Pourtant, il est peu de ces écrivains qui ne soient persuadés de connaître le Mexique et de pouvoir le régénérer mieux que personne. Quant à ceux qui l'ont parcouru le fusil sur le dos ou le sabre au poing, à pied ou à cheval, ceux qui sont allés de Vera-Cruz à Mexico simplement en diligence et sont revenus de même, sans aller plus loin, je ne sais s'ils ont eu le temps ou les moyens d'étudier le Mexique, son histoire, les causes de ses révolutions et le caractère de ses habitants; mais il me paraît difficile d'acquérir en quelques mois, en deux ou trois années, dans les salons, les cafés, ou sous la tente, une connaissance exacte d'un pays et d'une nation. Une science superficielle est toujours dangereuse quand on la débite dans des journaux, des brochures, des revues ou des livres. Je ne dirai donc rien de ces écrivains, ni de leurs ouvrages.

Je regrette d'être obligé de parler des articles de M. de Kératry, sur la chute de l'empereur Maximilien. Ces articles fourmillent d'erreurs historiques et d'appréciations erronées; mais, comme ils fourmillent aussi de documents inédits, je dois en tenir compte de temps à autre. On comprend que le maréchal Bazaine, fort ennuyé d'être violemment attaqué par la presse, et même calomnié, ait confié sa défense à l'un de ses anciens officiers, et lui ait remis une partie des lettres que lui adressait l'empereur Maximilien; malheureusement, pour sa cause, M. de Kératry fait peu de cas de la logique ; sous prétexte de défendre le maréchal, il attaque le gouvernement français, le gouvernement mexicain, les fonclionnaires libéraux et conservateurs, le clergé; en un mot, il attaque tout le monde et prouve, en outre, que le maréchal ne s'accordait avec personne, quoique l'empereur Maximilien lui eût écrit parfois des lettres très amicales. Son réquisitoire trouva naturellement un accueil empressé dans la Revue contemporaine , devenue indépendante. Lorsque M. de Kératry réunit ses articles en un vo-

INDÉPENDANCE

lume, il pria M. Prévost-Paradol de lui faire une préface. M. Prévost-Paradol, n'ayant aucune notion du Mexique, ne pouvait évidemment écrire qu'une préface d'opposition systématique, et non d'histoire, en tête d'un livre d'opposition éclievelée. Ce n'est donc pas dans le livre de M. de Kératry qu'on trouvera l'exactitude et l'impartialité pour la période historique qu'il raconte.

Il était à présumer que la commission scientifique, instituée par S. Exc. M. Duruy, publierait, sur le Mexique ancien et moderne, des documents historiques d'une grande valeur. Là, encore, une amère déception attendait ceux qui cherchent à connaître la vérité sur cette intéressante et vaste contrée. Si je suis bien informé, la première idée de cette commission est due à l'empereur Napoléon qui, envisageant le côté pratique de notre intervention, voulait faire reconnaître par des ingénieurs géologues la véracité des rapports accrédités en Europe sur la richesse métallurgique des provinces mexicaines. Ces ingénieurs partirent, en effet, en 1864, pour accomplir leur mission. Le maréchal Vaillant développa l'idée de l'empereur et voulut donner à la commission scientifique le caractère universel de celle qui , jadis, explora l'Égypte. Enfin, M. Duruy eut l'honneur de l'organiser et de choisir le personnel de l'expédition qui devait explorer le Mexique.

Cette expédition, partie en 1865, pour Mexico, coûta fort cher et ses résultats furent assez piteux. Les plantes envoyées par les botanistes restèrent longtemps à Vera-Cruz ou dans nos ports , en attendant d'être expédiées pour le Jardin des plantes; elles furent presque toutes perdues pour la science et nos collections. Les minéraux, je crois, attendent encore un local pour les étaler. Les quelques objets aztèques qui se trouvent au Musée du Louvre pouvaient servir de noyau à un musée d'antiquités mexicaines, mais la commission n'acheta pas les collections importantes qui lui furent offertes et dédaigna celles qu'on lui donnait, de sorte que la France perdit, peut-être pour toujours, l'occa-

sion d'avoir un musée mexicain unique dans le monde, après celui de Mexico. La partie historique n'eut guère plus de succès que la botanique et l'archéologie.

Il faut bien l'avouer aussi, le budget de M. Duruy est un peu restreint, et, s'il n'a pas fait d'avantage pour la science, ce n'est pas à cause du peu de sympathie que rencontrent ordinairement les savants spécialistes auprès des professeurs universitaires; en favorisant les universitaires plutôt que les spécialistes, le ministre de l'instruction publique subissait, sans doute, une situation qui l'oblige à limiter ses faveurs et à les donner de préférence aux moins privilégiés. Néanmoins, à l'égard de l'expédition scientifique mexicaine, Son Excellence montra toute la générosité possible, dans le cercle de ses facultés. M. Duruy récompensa deux de ses membres, en les décorant en 1867 ; l'un s'était distingué par des travaux de traduction et des recherches laborieuses; un des membres de la commission m'affirma même qu'on lui doit la découverte de Veau de la Floride; l'autre, photographe convaincu, éleva le temple mexicain en toile peinte et rempli d'objets égyptiens et chinois qu'on admirait à l'Exposition universelle. La science et les arts, représentés dans cette expédition, furent ainsi rémunérés d'une manière tout aussi méritée que l'avait été, l'année précédente, la littérature populaire, dans l'un de ses plus nobles et plus infatigables propagateurs.

Les publications historiques et politiques déjà signalées étant donc inexactes, insuffisantes ou passionnées, la commission scientifique n'ayant encore rien publié de satisfaisant et d'utile, j'ai repris la plume pour combler une lacune importante. Comme il est de toute impossibilité de comprendre

LES ÉVÉNEMENTS PASSÉS DE 1861 A 1867, SI L'ON NE CONNAIT PAS L'HISTOIRE DU MEXIQUE, AU MOINS DEPUIS SON INDÉPENDANCE, je me

suis décidé à faire cette histoire. Afin de donner plus d'autorité à ce travail et m'effacer complètement, je l'ai fait avec des documents mexicains, des correspondances intimes, particulières, dans lesquelles la pensée de l'écrivain s'épa-

INDEPENDANCE

nouissait librement, franchement, ne s'imaginant pas que ses lettres verraient un jour la lumière de la publicité.

Réunissant alors plus de quarante mille documents inédits, composés de mes correspondances mexicaines de 1846 à 4868, des documents que j'avais recueillis pendant vingt ans, des correspondances de mes amis qui ont joué un rôle sérieux dans la république, l'intervention et l'empire, j'écrivis une longue histoire que je réduisis aux proportions actuelles pour la rendre accessible à tout le monde. Cette histoire, telle qu'elle est, ce n'est donc pas moi qui l'ai faite, mais les acteurs et les témoins des événements politiques et militaires qui se sont passés au Mexique depuis son indépendance. Pour obéir aux désirs des personnages qui m'ont ainsi prêté leur concours, j'ai dû supprimer le nom, tantôt de l'auteur de la lettre, tantôt de celui à qui elle était adressée; parfois il a fallu m'en servir comme renseignement ou texte; d'autres fois, ces lettres m'étant adressées, je n'ai mis que leur contenu, sans les formules d'usage qui sont en tête ou à la fin de toutes lettres. J'ajouterai qu'elles sont originales, et que je n'ai voulu en confier la traduction à personne afin de pouvoir répondre de son exactitude.

Quant à la correspondance de l'empereur Maximilieu , j'avoue que je ne la publie qu'à titre de peinture de son caractère et de ses appréciations personnelles, et non pas de monuments historiques. En effet, dans ses lettres comme dans ses conversations, l'empereur révèle peu de suite dans ses idées, peu de stabilité dans ses jugements, et même une flexibilité d'esprit (jui va jusqu'à la contradiction. Cette contradiction se trouve dans ses actes comme dans ses pensées. Juger les hommes et les événements d'après les tableaux tracés par l'empereur, c'est s'exposer à les voir sous un jour mobile donnant aux clairs et aux ombres des teintes souvent exagérées et rarement justes. Sa Majesté écrivait beaucoup, s'impressionnait facilement, se laissait aisément influencer, sans croire pourtant ce qu'on lui disait, Elle esquissait, dans une sorte de journal des portraits qui

n'avaiont aucune ressemblance avec les originaux, des impressions qui s'effaçaient vite et des récits dont Elle ne contrôlait pas toujours la sincérité. Souvent l'empereur comblait d'éloges et de faveurs des personnes qu'il maltraitait assez rudement dans son journal ou dans des conversations intimes. Les appréciations de Sa Majesté étant donc aussi mobiles, ses lettres ne pouvaient être publiées que pour indiquer sa pensée provisoire sur les hommes et les. choses. Celles de l'impératrice Charlotte révèlent, au contraire, un esprit plus ferme, mieux assis, un coup d'œil juste, un peu caustique et fin. La femme, la souveraine et l'homme d'État se montrent tout à la fois, dans sa curieuse correspondance, et souvent dans la même lettre.

Naturellement, il m'aurait fallu vingt gros volume pour contenir toutes ces correspondances et j'ai dû élaguer les moins importantes. J'ai substitué autant que possible ces lettres à mon récit; étant indifférent à la question, je ne me suis inspiré que de ces documents et non de mes propres idées. Aussi, l'on verra que le même personnage et le même parti loués dans certaines circonstances, sont blâmés dans d'autres. Pour ne parler que de Santa-Anna et de Marquez, je n'ai jamais eu de sympathies pour ces deux géné- . raux ; il m'a fallu, néanmoins, modifier won jugement à leur é^ard, pendant la plus grande partie de cette histoire.

Ces préliminaires indispensables étant posés, je dois dire qu'il n'est pas exact d'affirmer, comme le font nos historiens français, que le premier cri d'indépendance poussé au Mexique fut un contre-coup de la grande crise qui bouleversa la France en 1789. Dans un pays aussi éloigné, où la langue française était à peu près inconnue, où les imprimés étaient prohibés ou sévèrement examinés, nos ouvrages philosophiques et nos journaux ne pouvaient exercer aucune influence. Loin de là, le premier mouvement qui troubla le Mexique fut antifrançais et des plus monarchiques, ce fut un élan d'amour et de dévoûment envers Ferdinand VII, alors captif à Bayonne. Des écrits bien autrement incen-

INDÉPENDANCE

diaires furent lancés par les Espagnols eux-mêmes en Amérique comme dans la péninsule, lors de l'invasion de l'Espagne en 1808, par l'armée française. Pour exciter par tous les moyens le patriotisme national, les Espagnols répandirent à profusion des écrits dans lesquels on faisait appel à l'influence religieuse, aux droits de la nation. Les doctrines contenues dans ces publications produisirent partout l'effet attendu ; elles commencèrent à dissiper les ténèbres dans lesquelles vivaient les colonies, elles suscitèrent l'éveil du peuple et préparèrent l'indépendance de toute l'Amérique espagnole. Aussi, vit-on dans les assemblées provinciales toutes les classes de la société mexicaine prendre part aux délibérations en faveur du roi et contre les Français.

Joseph Bonaparte, dont le règne éphémère rappelle celui de l'empereur Maximilieu, était alors, un peu malgré lui, sur le trône; il ne commandait pas plus à l'Espagne qu'aux généraux de l'empire. La péninsule, livrée à l'anarchie, se débattait sous l'étreinte du nouveau César qui menaçait de conquérir le monde. Les provinces du royaume formaient des assemblées — juntes — séparées ; chacune voulait diriger la nation. Celle de Séville envoya des mandataires à Mexico pour se faire reconnaître. Le pouvoir royal était anéanti dans laNouvelle-Espagne par l'abdication de Ferdinand VII ; les habitants furent donc obligés de prendre possession d'eux-mêmes et d'organiser un gouvernement quelconque.

La municipalité de Mexico vint, dans ses carrosses et en costume de gala, remettre au vice-roi Iturrigaray, une délibération dans laquelle elle prolestait de son attachement à la maison de Bourbon, se déclarait prête à faire les plus grands sacrifices pour la défendre et demandait la convocation d'une assemblée nationale, formée des délégués des différentes provinces.

Cette démarche de la municipalité de Mexico produisit une immense sensation dans tout le pays. Le vice-roi ne repoussa pas la proposition et la renvoya à l'audience pour

avoir son opinion. Malheureusement l'audience, on se le rappelle, n'était pas seulement composée d'Espagnols, elle . personnifiait, en outre, la domination de la mère patrie, dans sa plus grande rigueur. Ses membres ne pouvaient se marier au Mexique, ne devant avoir d'autres intérêts que ceux de la péninsule. Une assemblée nationale élue, soit par les habitants, soit par les municipalités provinciales dans lesquelles les créoles formaient la majorité, donnait à la population mexicaine, proprement dite, des droits politiques dont elle avait été constamment privée; ensuite, l'élément espagnol devait être naturellement noyé, dans cette assemblée, par l'élément mexicain vingt fois, au moins, plus considérable que le premier. L'audience comprit la double portée de cette mesure et la combattit violemment. La municipalité de Mexico insista et le vice-roi se montra disposé à lui donner raison. Dès lors les Espagnols résolurent la perte d'iturrigaray; ils séduisirent la garde du palais, pénétrèrent, au nombre de trois cents, dans sa chambre, pendant la nuit du 16 septembre 1808, le saisirent et l'enfermèrent avec ses deux fils atnés dans les prisons de l'inquisition, comme je l'ai déjà dit dans \* Histoire ancienne du Mexique. Sa femme et ses autres enfants furent confinés dans un couvent. On mit également sous les verrous plusieurs Mexicains des plus influents parmi les membres de la municipalité de Mexico, et ceux qui s'étaient prononcés dans le même sens. Les Espagnols s'organisèrent aussitôt en troupe armée pour comprimer l'élan des Mexicains qui commençaient à se croire quelque chose et murmuraient contre la conduite violente et présomptueuse de leurs maîtres.

La déposition d'iturrigaray, les faits et gestes de l'audience, des Espagnols et de Vénégas qui devint vice-roi en 1810, exaspérèrent les Mexicains. Deux partis se formèrent alors ou pour mieux dire se tranchèrent d'une manière caractéristique : celui des gachupines, nom donné aux Espagnols, et celui des guadalupes, nom pris par les Mexicains, en mémoire de la protectrice du Mexique, Notre-Dame de

INDÉPENDANCE

Guadalupe. De la formation de ces partis surgirent, d'abord une lutte sourde, puis de vastes conspirations et finalement une formidable insurrection qui prit feu dans l'intendance de Guanajuato. L'assemblée provinciale du Michoacan avait déjà refusé obéissance à la métropole et s'était déclarée souveraine du pays; elle fut appuyée par tous les partisans des idées nationales, mais l'armée d'insurgés dont elle disposait ne put résister aux soldats espagnols; l'assemblée fut dispersée avant d'avoir rien organisé de sérieux. Peu de temps après sa dispersion parut don Miguel Hidalgo y Castilla, curé de la petite ville de Dolorès, dans la province de Guanajuato.

Né en 1747, Hidalgo était un vieillard exalté, actif, énergique, passionné, aimant son pays. Il s'était adonné à l'amélioration de l'existence de ses paroissiens par la culture des arts utiles. Grâce à son industrie, les coteaux de Dolorès s'étaient couverts de belles vignes et de mûriers; mais, comme en vertu du système proteclionniste, l'Espagne avait prohibé la fabrication du vin au Mexique et l'éducation des vers à soie, l'ordre fut envoyé de Mexico d'arracher les vignes et les mûriers de Dolorès. Hidalgo, l'âme déjà remplie de haine contre les gachupines, entra dans plusieurs .conspirations dont le but unique était le massacre des Espagnols. Lié avec les capitaines de milice créole Allende, Àbasolo et Aldema qui avaient tenu garnison à Guanajuato, il conspira de nouveau avec eux, et, deux ans après la déposition d'Iturrigaray, il leva l'étendard de la révolte. A l'approche des troupes envoyées pour s'emparer de lui, il fit sonner le tocsin et appela le peuple aux armes. Une foule d'Indiens accourut se ranger sous sa bannière et dès le lendemain il prit deux villes dans les environs. Un de ses premiers actes fut d'y confisquer les propriétés espagnoles et de les distribuer à ses soldats. Quelques jours après, à la téte de quarante mille Mexicains sans discipline et mal armés, il se dirige sur Guanajuato, ville de soixante-quinze mille âmes, et l'une des plus riches du Mexique par ses mines d'argent.

Le combat s'engage; combat terrible inspiré par la soif de la vengeance, la haine des castes et la cupidité. L'intendant Ri a no, les Espagnols et les créoles les plus riches s'enferment dans la halle aux grains, — l'Alhondiga, — et se défendent en désespérés. Riano est tué dans une sortie; sa mort déconcerte la défense; une des portes de la halle est réduite en cendre par des fagots enflammés apportés par les Indiens. Les assaillants se précipitent par cette ouverture et massacrent tous ceux qu'ils rencontrent. Hidalgo n'essaya pas d'arrêter les flots de sang qui coulaient autour de lui; il voulait inspirer la terreur à ses ennemis; mais il dépassa le but; les créoles eurent horreur de ces massacres et prirent dès lors le parti des Espagnols. Environ seize millions de francs furent trouvés en métaux précieux à l'Alhondiga seulement, et devinrent la proie des pillards ainsi que toutes les richesses enfermées dans les maisons espagnoles. Pareil butin donna de nouvelles forces à l'insurrection et de nouvelles recrues.

Acambaro, Gelaya, Guadalajara et Valladolid tombent ensuite aux pouvoirs des insurgés; partout Hidalgo souille sa victoire par le massacre de la population espagnole. Regardait-il cette extermination systématique comme une des conditions de l'affranchissement du peuple mexicain? Était-ce un de ces épouvantables calculs politiques qu'on retrouve dans le paroxysme des grandes révolutions? L'histoire ne le dit pas, mais système, calcul ou faiblesse, cette conduite causa sa perte. Le parti de l'indépendance fut subitement arrêté dans son développement par les excès des insurgés qui foulaient aux pieds les lois de la guerre, de la religion et de l'humanité!

Le 28 octobre 1810, Hidalgo était à Toluca, à douze lieues de Mexico, avec une armée qui rappelait celle de Pierre l'Ermite. Il s'était fait proclamer généralissime des troupes indépendantes; Allende avait le titre de capitaine général. Vénégas n'avait que huit mille hommes à opposer à ce torrent dévastateur; ils auraient suffi pour l'anéantir, s'ils

INDÉPENDANCE

avaient été commandés par un autre que le général Truxillo qui se fit battre à Las Cruces par Hidalgo. Cette victoire, pourtant, coûta cher aux insurgés. Mexico ne bougeait pas; ses habitants, contenus par les régiments espagnols ou terrifiés par les actes odieux de l'armée indépendante, restèrent simples spectateurs de ce drame. Hidalgo se retire vers l'intérieur, vigoureusement poursuivi par le général Calleja qui l'atteint dans les plaines d'Aculco, met son armée en pièces et fait sabrer les fuyards par la cavalerie espagnole, sous les ordres du comte de la Gadena. Vaincu mais non découragé, il rassemble autour de lui ses hordes débandées, tandis que son lieutenant Àllende rentre à Guauajuato où Galleja le suit. Le général espagnol s'empare de cette ville et se venge par les plus horribles cruautés du massacre de ses compatriotes. L'histoire raconte qu'il fit entasser sur la principale place de Guanajuato quatorze mille hommes, femmes et enfants, qui furent égorgés. Galleja, disant que la poudre et les balles coûtaient trop cher pour être employées dans cette boucherie, lança ses soldats sur ces victimes sans défense avec ordre de leur « couper la gorge ». Affreuse guerre de représailles, où le sang coulait sans aucun profit pour les deux partis.

Hidalgo marche sur Guadalajara, s'empare de cette ville, ordonne la mort de tous les Espagnols qu'il a fait arrêter, pour se venger à son tour des cruautés de Calleja ; il réorganise son armée et va se fortifier au pont de Calderon où il attend les troupes de Calleja. Celui-ci arrive bientôt et fait un carnage épouvantable des insurgés. Cette fois la victoire des Espagnols est complète et la défaite des Mexicains une déroute. Les chefs mexicains se dirigèrent alors à marches forcées, avec les débris de leur armée, vers la frontière des États-Unis; mais le 21 mars 1811, un officier de l'indépendance, Elisondo, les trahit et les livra pour obtenir son pardon. Ceux qui n'étaient pas ecclésiastiques fureut immédiatement fusillés. Hidalgo et les autres prêtres ne pouvaient être condamnés par l'autorité militaire, avant d'avoir été dé-

gradés par l'autorité ecclésiastique. La dégradation du curé deDolorès se fit en présence d'un grand concours de peuple, puis il fut livré au bras séculier et fusillé par derrière.

Hidalgo n'avait aucun plan politique; ses proclamations, au moins celles que j'ai lues et qui furent trouvées à Zamora en 4832, dans plusieurs maisons, commençaient toujours par ces mots : — «Vive Ferdinand VII.» — Le sentiment patriotique qui lui lit prendre les armes ne s'alliait à aucune combinaison sérieuse. Vindicatif et cruel, il ne sut pas parler le langage de la justice et de la raison ni garantir les propriétés et la sûreté personnelle des gens paisibles qui voulaient rester neutres; il laissa partout derrière lui le deuil et la dévastation. Chacun craignit alors pour ses biens, pour sa vie, les créoles mêmes recherchèrent l'appui du gouvernement qu'ils détestaient pour les sauver du danger présent. Aussi, l'histoire ne trouve-t-elle à louer dans Hidalgo que son courage et son initiative dans la grande œuvre de l'insurrection.

La mort d'Hidalgo n'anéantit pas les espérances des Mexicains patriotes; Morelos, Matamoros, Galeana, Guerrero, Bravo, iMier y Teran apparurent presque en même temps, sur différents points, à la tête des insurgés. Ce n'étaient déjà plus ces masses tumultueuses et sans frein conduites par Hidalgo; les malheurs et l'expérience avaient un peu discipliné ces nouvelles troupes et légalisé, pour ainsi dire, le mouvement insurrectionnel. Joseph-Marie Morelos est, sans contredit, la plus belle et la plus noble figure de cette époque. Fils d'un Indien, il embrassa l'état ecclésiastique, s'acquitta de ses devoirs avec beaucoup de zèle et devint curé de Caracuaro. Hidalgo, avec qui il était lié, l'entraîna dans la guerre de l'indépendance. Nommé généralissime, il justifia l'élection de ses compagnons d'armes par sa bravoure, son énergie et son activité; ce fut, de tous les généraux insurgés, celui qui montra le plus de véritables talents militaires. Sur les champs de bataille, c'était un héros, un capitaine habile, dont l'esprit, fécond en

INDÉPENDANCE. 17

ressources imprévues, le fit sortir vainqueur de quarante actions plus ou moins importantes. On affirme que le viceroi Galleja dit un jour, en parlant de Morelos : « Si cet homme était venu à moi, je l'aurais fait maréchal de camp. » Le généralissime était mal secondé; néanmoins, parmi ses généraux, on peut citer, comme étant des figur.es peu communes : Bravo, généreux et magnanime; le curé Matamoros, organisateur et belliqueux; Teran, d'une intelligence remarquable, et Guerrero, patriote malheureux.

Morelos éprouvait pour la cause de l'indépendance un enthousiasme sincère; il essaya d'introduire un peu d'humaniié dans la guerre qui désolait son pays, et s'efforça, à plusieurs reprises, de décider les Espagnols à l'échange des prisonniers; mais il ne put y réussir. Dans la force de l'âge, lorsqu'il commença la campagne, on vit de suite que cet homme était d'une autre taille que celle d'Hidalgo; quoique simple, affable et désintéressé, on lisait sur son visage grave et sombre l'énergie de son caractère. Aussitôt après sa nomination de généralissime, il convoqua un congrès, chargé de donner aux opérations militaires l'ensemble dont elles avaient besoin. Sous l'impulsion puissante de Morelos, l'insurrection se répandit avec la rapidité d'un incendie au nord, au sud, partout; il y eut un moment où les insurgés furent les maîtres de plus de la moitié du Mexique. Les Espagnols étaient consternés; à la bataille du Palmar, ils perdirent un régiment qui venait de débarquer de Vera-Cruz, et avait appris à se mesurer avec les Français dans la péninsule; Matamoros, qui commandait les Mexicains, écrasa les Espagnols dans cette mémorable journée. A Guautla, Morelos, enfermé dans celte place par Galleja, organisa la défense avec autant d'énergie que de talents. Pendant trois mois environ, il tint tête aux Espagnols, mais la famine vint rendre impossible une plus longue résistance ; elle décimait les assiégés. Morelos résolut d'abandonner la ville dans la nuit du 2 mai 1813; il opéra sa retraite avec la plus grande partie de la population, trop certain du sort qui lui était

réservé. Cette retraite fut si habilement exécutée que les Espagnols ne s'en aperçurent pas. Calleja, furieux en apprenant la fuite de ses ennemis, massacra dans la ville abandonnée ceux qui n'avaient pu s'échapper.

Le9 années 1812 et 1813 furent ainsi signalées par les succès progressifs des insurgés. A la fin de 1813, ils occupaient les défilés, les mines et la campagne, de façon que presque toutes les villes du Mexique étaient autant de prisons d'où les Espagnols ne pouvaient sortir, sans tomber entre les mains de leurs ennemis. Le 25 décembre 1813, l'armée indépendante fut battue à Santa-Maria près de Valladolid, où elle fit une médiocre contenance. Quelques jours après, le 5 janvier 1814, elle fut complètement mise en déroute au combat de Puruaran, grâce à l'épaisseur d'un brouillard. Matamoros, fait prisonnier à cette fatale journée, fut mis à mort. Je reviendrai sur cette exécution et sur celle de Miguel Bravo; maintenant, pour ne pas interrompre ce récit, je dois parler de ces revers qui présageaient de grands désastres. Lorsque l'insurrection triomphait, Morelos rêva de constituer un gouvernement populaire et régulier; il eut le tort de le réaliser aussitôt; n'allait-il pas se donner des maîtres? Un congrès, composé de douze députés élus par les provinces qui s'étaient déclarées pour la révolution, ouvrit sa première session à Zitacuaro dans la province de Valladolid le 13 septembre 1813, et s'intitula — Assemblée nationale. A peine ce nouveau pouvoir discutant fut-il élevé à côté du pouvoir agissant, qu'il resserra les facultés de celui-ci, et contraria ses opérations. Dès lors le mouvement révolutionnaire sembla s'arrêter; là décadence du parti national commença et les troupes insurgées, trop dispersées, furent battues en détail.

Morelos paya cher cette faute qu'il ne commit d'ailleurs que pour donner une sorte d'autorité aux actes de l'insurrection. Ce congrès, inquiété bientôt par les armes victorieuses des Espagnols, se vit obligé de fuir de ville en ville, traqué par Calleja. Morelos le protège par son petit corps

INDEPENDANCE

d'armée; placé à l'arri ère-garde, il fait face à ses ennemis et les combat avec une rare audace. Calleja s'empara de Zitacuaro, la brûla et défendit de la reconstruire, pour terrifier, par cet exemple, les autres villes qui eussent été tentées de se révolter. Arrivée à Ghipaicingo, l'assemblée nationale acheva la constitution et proclama l'acte de l'indépendance du Mexique; mais celte indépendance n'était que trop fictive. Calleja envoya la constitution mexicaine au conseil royal qui la fit brûler par les mains du bourreau.

En 1815, le colonel Iturbide, créole de l'armée de Calleja, avait été, par une marche habile et rapide sur le point de saisir le congrès mexicain; Morelos, pour mettre les députés en sûreté, entreprit son expédition de Tehuacan, dans la province de Puebla, où Teran avait déjà rassemblé des forces imposantes. Le prêtre soldat n'était accompagné que de cinq cents hommes pour faire plus de deux cents kilomètres à travers un pays occupé par les troupes royalistes. Il espérait, il est vrai, être rejoint par Teran et Guerrero ; mais ses courriers furent interceptés, et ces deux généraux ignoraient la situation de leur chef. Les Espagnols croyant que ses forces étaient plus considérables, n'osèrent pas l'attaquer jusqu'à son arrivée à Tesmalucan, où des espions, sinon des traîtres, s'empressèrent d'avertir secrètement don Emmanuel Goncha, commandant espagnol le plus voisin, du petit nombre de troupes commandées par le fameux curé révolutionnaire.

Le lendemain matin, 5 novembre 1815, Morelos, qui se croyait en sûreté, fut très surpris de voir déboucher des montagnes environnantes deux corps de royalistes qui venaient l'attaquer. Il ordonna de suite à son lieutenant Nicolas Bravo de continuer sa roule avec ses troupes, pour servir d'escorte au congrès : — « Pourvu que le congrès soit sauf, dit-il, ma vie n'a pas d'importance. » Puis, voulant retarder la marche des Espagnols, il resta seul avec cinquante hommes qui se sauvèrent aussitôt que le combat devint un peu vif.

Morelos à Tesmalucan n'était plus l'homme de Cuautla. Dégoûté de la vie par les difficultés qu'il rencontrait pour assurer l'indépendance de son pays et par des revers sanglants, il désirait sacrifier son existence à sa cause et finir ses jours d'une manière digne des commencements de sa carrière militaire. Il ne voulut pas se sauver. Les royalistes qui n'osaient pas d'abord s'approcher de lui le traitèrent brutalement dès qu'il fut couvert de chaînes et le conduisirent auprès de leur général. Concha le reçut avec distinction et l'emmena à Mexico pour y être jugé. La population courut au devant du prisonnier jusqu'à San-Augustin de Las Guevas pour regarder ce vaincu, dont le nom avait été si longtemps la terreur de ses ennemis. Morelos resta froid devant cette curiosité malveillante, comme il demeura impassible pendant sa condamnation à mort. La publicité donnée à sa dégradation ecclésiastique fut la seule chose qui l'affecta. Le 22 décembre, Concha le conduisit à l'hôpital de San-Cristobal, où devait avoir lieu l'exécution. Morelos dîna avec le général espagnol, le remercia de ses bontés, l'embrassa, se confessa et marcha avec la plus parfaite sérénité vers l'endroit où se trouvaient les soldats qui devaient le fusiller. Il se mit ensuite a genoux en disant ces mots : — « Seigneur, si j'ai fait le bien, vous le savez ; si j'ai fait le mal je recommande mon âme à votre miséricorde. » Cette prière achevée, il s'attacha lui-même le mouchoir sur les yeux, donna le signal du feu, et tomba mort en priant pour son pays.

La mort de Morelos jeta la consternation dans le parti de l'indépendance, car chacun comprit la perte que venait de faire cette cause qui s'était, pour ainsi dire, incarnée en lui. Redouté par ses ennemis, estimé de tous pour sa bravoure, sa droiture, la noblesse et la loyauté de son caractère, supérieur sur les champs de bataille , sage dans les conseils, Morelos faillit réaliser l'indépendance de son pays. Il sut dominer les rivalités ambitieuses des chefs de son armée, organiser l'unité d'action qui doublait la force en disciplinant les intérêts individuels ; quand il mourut, la confusion se mit

INDÉPENDANCE

dans les idées, et la dissidence parmi les généraux, aussi, le prestige dont les insurgés avaient été entourés sous le chef habile qu'ils venaient de perdre disparut à tout jamais. Quoiqu'il se crût parfois obligé d'agir sévèrement envers les vaincus, Morelos n'était point sanguinaire ; le seul trait de sanglantes représailles qu'on lui reproche est d'avoir fait mettre à mort deux cents soldats espagnols qu'il avait offerts en échange de la vie de son ami, le curé Matamoros. Nicolas Bravo fut plus généreux. Un jour il apprend que son père est au pouvoir de Galleja qui va le faire fusiller. Pour obtenir la vie du condamné, Bravo offre la liberté de trois cents prisonniers espagnols. Le vice-roi répond en faisant exécuter le père du jeune officier. Celui-ci en recevant cette affreuse nouvelle veut se venger, mais le tableau lugubre de la boucherie qu'il préparait le révolte. Comprenant que de pareilles actions déshonoraient la cause de l'indépendance, il met en liberté les prisonniers et leur dit : — « Allez, ne restez pas une minute ici, de peur que l'envie ne me revienne de venger mon père. »

Parmi les autres victimes de cette guerre je citerai : Miguel Bravo qui périt de la main du bourreau à Puebla. Lorsque Morelos apprit sa mort, bientôt suivie de la capture de Matamoros, il s'écria : — « J'ai perdu les deux bras! » Victoria, Guerrero, Teran eurent le bonheur de voir l'indépendance de leur patrie, après de nouveaux combats et de nouvelles souffrances. Le congrès institué par Morelos ne tarda pas à être dissous, et cette dissolution généralisa le désordre. Je passerai sous silence les décrets sanguinaires et la conduite barbare, jusqu'à la férocité, du vice-roi Calleja et des généraux Cruz, Truxillo et autres qui se signalèrent à cette époque ; je préfère esquisser rapidement l'histoire des hommes qui prolongèrent la lutte contre les Espagnols jusqu'à la défection d'Iturbide.

Après Morelos, le seul général influent qui restait pour continuer la guerre de l'indépendance, c'était Victoria; mais en 1816, deux divisions espagnoles, commandées par Myarès

Page 1