‹ Histoire du MexiqueChapitre 5 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

et Apodaca, débarquèrent à Vera-Cruz, et poursuivirent les troupes de Vicloria avec tant d'énergie que, malgré ses efforts désespérés, il fut obligé de remettre l'épée au fourreau. Ses soldats furent pris, tués ou découragés. Le zèle des Mexicains pour l'insurrection s'était usé ou ralenti, les habitants des villes et des villages refusaient de fournir des vivres aux insurgés; le général se voyait abandonné de tout le monde; un jour enfin il se trouva complètement seul. Alors, refusant le rang et les récompenses que lui offrait Apodaca pour sa soumission, il résolut de se retirer dans les campagnes et les forêts de la province de Vera-Cruz. Apodaca, craignant qu'il ne sortît de sa retraite, envoya mille hommes par petits détachements pour le chasser comme une bête fauve, avec l'ordre de brûler tous les villages qui lui donneraient asile ou secours. Ces rigueurs effrayèrent tellement les Indiens qu'ils se sauvaient à l'approche de Victoria ou couraient le dénoncer aux Espagnols. Après six mois d'une chasse pareille, on répandit le bruit de sa mort qui fut officiellement accrédité par la Gazette de Mexico.

Les épreuves fabuleuses endurées par ce général ne se terminèrent pas avec la cessation des poursuites dirigées contre lui. Souffrant de la nudité comme de la faim, il ne pouvait guère se nourrir qu'avec des fruits sauvages ; en hiver, ces fruits lui manquant, il Unit par s'habituer à rester trois et quatre jours sans nourriture. Lors de la révolution d'Iturbide, deux Indiens allèrent à sa recherche et ûnirent par le trouver au bout de deux mois; mais en le voyant ils en eurent peur et s'enfuirent. Victoria, qui n'était plus qu'un fantôme cadavéreux, les fit revenir en les appelant à différentes reprises. Ceux-ci le conduisirent dans leur village pour lui prodiguer les soins dont il avait un si grand besoin. La nouvelle de sa réapparition se répandit dans tout le Mexique avec la rapidité de la foudre ; d'abord on en douta, car on le croyait réellement mort; mais lorsqu'on sut que le général Guadalupe Victoria vivait encore, les patriotes accou-

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rurent au devant de lui et l'accueillirent avec un enthousiasme frénétique.

Le padre Torrès, curé de Cuchilinga, petit village de la province de Valladolid, n'était qu'une misérable copie d'Hidalgo, moins le despotisme. Sa carrière militaire nous révèle la voie dans laquelle était entrée la révolution, si peu de temps après la mort de Morelos. L'ignorance, l'égoïsme, l'imprévoyance, la haine de tout étranger dominent dans les conseils et dans les actes de tous les chefs. Torrès quitta son presbytère, avec un certain nombre de ses paroissiens, après avoir mis le feu à sa maison , pour y brûler un détachement espagnol qui l'occupait. Les soldats s'étaient conduits en conquérants pendant leur séjour à Cuchilinga, et Torrès, pour assurer le succès de sa vengeance, les avait enivrés, de sorte qu'ils dormaient du sommeil de l'ivresse lorsqu'ils furent brûlés pendant la nuit.

Lorsque le padre Torrès devint maréchal de camp dans l'armée indépendante, l'insurrection avait déjà perdu le caractère du patriotisme qui la fit naître ; des muletiers, des laboureurs, les hommes les plus grossiers et les plus ignorants, commandaient des bandes, s'intitulaient colonels, généraux, imposaient leur domination par la force, pour s'enrichir et satisfaire leurs passions. Les hommes de principes, de talents et d'éducation n'étaient plus respectés ; on appelait leurs efforts pour établir l'ordre : — tendances au despotisme; insultés, menacés dans leur vie, ils voyaient leurs propriétés arbitrairement confisquées, sous prétexte d'intérêt public. N'osant plus résister à leurs tyranniques oppresseurs, découragés par la stérilité de leurs tentatives au milieu de ce chaos, ils préférèrent la dépendance des Espagnols à l'effroyable anarchie des indépendants. Torrès, par son ineptie et ses excès, devait terminer en 1818 le mouvement de l'insurrection mexicaine commencé en 1810. Homme médiocre en dehors du champ de bataille, il ne fit servir son pouvoir que dans l'intérêt de ses passions jalouses et de son ambition vulgaire ; il ne sut pas ou ne voulut

pas relever la cause de l'indépendance de l'étal où elle était tombée.

Nommé généralissime, il établit sa retraite dans la forteresse de Los - Remedios , située à soixante -quinze kilomètres environ de Guanajuato* C'était de là qu'il lançait ses décrets despotiques, qu'il souriait de la terreur inspirée aux crédules Mexicains par son nom et ses ordres. Quand les Espagnols reprenaient un bourg, une ville, ils fortifiaient et barricadaient toutes les maisons en prévision des tentatives d'attaques. Pour obvier à cet inconvénient, Torrès fit raser un grand nombre de bourgs et de villages qui se trouvaient dans le rayon de son commandement, sans réfléchir qu'il faisait ainsi plus de mal aux siens qu'à l'ennemi. Un jour il envoya l'ordre aux habitants de Puruandiro de ramasser leurs effets et leurs meubles, dans un laps de temps de trois heures, et de mettre eux-mêmes le feu à leurs propres demeures. Ces malheureux demandèrent un sursis ; aucune réponse ne leur fut rendue, mais au bout de trois heures, Torrès fit son entrée dans le village à la téte de soldats armés de torches, ceux-ci se répandent dans les rues, mettent le feu aux maisons et ne se retirent que lorsque le village est un monceau de cendres! De tels actes n'ont pas besoin de commentaires; ils flétriraient la plus sainte des causes.

Le 11 avril 1817, Xavier Mina, neveu du guérillero espagnol Espoz y Mina, débarqua à Soto la Marina, petit port situé à cent quarante kilomètres environ au nord de Tampico. Il avait recruté à New-York, à Baltimore et dans plusieurs autres villes des États-Unis, sept a huit cents Américains, Espagnols et Français, dont plus du tiers mourut en route. Parmi les Français se trouvaient Adrien Woll, vélite lancier dans la garde, sous l'empire, puis capitaine adjudant-major dans l'armée de Paris, en 1815, et Jean Arago, frère de l'astronome. Mina s'était ménagé des intelligences à Soto la Marina et devint maître de ce port sans effusion de sang. La guerre de l'indépendance au Mexique,

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en 4810, l'avait exalté; il résolut de venir en aide à ce peuple, et ce fut dans cette intention qu'il débarqua, comme on l'a vu, sur les côtes du golfe.

Il apprit, à son arrivée, que le soi-disant congrès national, composé d'avocats, de bacheliers et de muletiers bavards, ineptes, nommés par eux-mêmes, pour la plupart, avait été une réunion ridicule, sans discipline et sans dignité, transportant ses séances partout où elle se trouvait, dans les bois, aux bords des rivières, dans les plaines ou sur les montagnes, suivant les généraux, promulguant une foule de décrets dont l'inopportunité entravait les opérations militaires et avait causé la perte de Morelos. Il apprit que Téran, fatigué d'être harcelé par ce congrès, l'avait dissous et remplacé par un « directoire exécutif, » composé de trois membres dont Téran avait été le principal sinon l'unique ; mais comme chaque chef travaillait pour son propre compte, le vice-roi profita de cette mésintelligence, fit investir Tehuacan où se trouvait Téran, le contraignit à capituler et à se rendre prisonnier. Il apprit, enfin, que le padre Torrès, voulant rendre son autorité plus durable, avait créé un semblant de gouvernement, composé d'un président, de deux membres et d'un secrétaire de la guerre. La réalité du pouvoir résidait tout entière dans les mains de Torrès. Ses créatures gouvernaient les districts qui s'étendaient sous sa domination. Ces petits tyrans écrasaient de vexations et de mesures arbitraires ceux qu'ils devaient protéger; ils faisaient maudire le nom de l'indépendance, tandis que leur chef, enfermé dans une excellente forteresse, exerçait de son côté, sans crainte de représailles, les actes les plus despotiques.

Ces affligeantes nouvelles ne découragèrent pas Mina, il prit aussitôt le parti de rejoindre les troupes insurgées des provinces de Guanajuato et de Valladolid, de réunir les chefs en un grand conseil et de relever l'insurrection mourante. Un pareil projet semblait insensé, car, pour le réaliser, Mina devait, avec trois cents hommes et sans res-

sources pécuniaires, traverser les États de Tamaulipas, de San-Luis Potosi, le sud de Zacatecas et battre constamment les troupes espagnoles. Il n'hésita pourtant pas devant les difficultés de cette entreprise. Avant son départ pour Tintérieur, le général royaliste Arredondo, à la tête de quinze cents hommes, vint l'attaquer près de Santander. Mina se jeta sur les troupes espagnoles avec une telle impétuosité qu'il répandit la confusion dans leurs lignes et les obligea à battre en retraite.

Le 24 mai 1817, il se met en marche avec ses trois centhuit compagnons; quinze jours après il se trouve aux environs de Valle del Maiz et défait un corps de cavalerie envoyé pour lui barrer le passage. Sa petite armée trouva dans cette ville un soulagement aux misères subies pendant la route, et des provisions de toutes sortes. Mina ne s'empara que de l'indispensable. Le 10 juin, il reprit sa marche. Ce jour-là, on vint lui dire que le commandant Arniman, avec sept cents fantassins et une nombreuse cavalerie, le poursuivait. Il fit aussitôt précipiter le pas à ses compagnons, et le 14 au soir, ils arrivèrent tous accablés de fatigue et de chaleur à l'hacienda de Petotillos. Le lendemain, à la pointe du jour, les sentinelles crièrent : — Alerte! l'avant-garde de l'ennemi n'est plus qu'à deux milles. Mina, sans perdre son sang-froid, ordonne à cent soixante-deux des siens de gravir une éminence conliguë à l'hacienda; puis, laissant ses troupes harassées se reposer un peu, il s'élance sur l'avant-garde avec ses cent soixante-deux hommes et la met en déroute. Les fuyards reviennent bientôt à la charge, soutenus par les sept cents soldats d'Arniman. Mina, voyant alors une certaine hésitation se manifester dans la poignée d'hommes qu'il avait avec lui, jette le fourreau de son épée qui pendait à sa ceinture, et s'écrie : — « Je ne veux pour fourreau que la poitrine des Espagnols. » — Ces mots, l'air enthousiaste avec lequel ils sont prononcés, raniment les siens; la baïonnette au fusil, ils s'élancent une seconde fois sur l'ennemi et le mettent complètement en déroute.

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Après ce merveilleux fait d'armes, Mina continue sa marche, arrive devant la ville de Real del Pino, dans la province de Zacatecas, il la somme de se rendre ; mais elle refuse. La prendre de force était difficile, il la prit par ruse, à la faveur d'une nuit obscure, orageuse. Un butin considérable récompensa la petite armée de ses fatigues. Le colonel D. Gristobal Noba, commandant un corps de cavaliers mexicains, rencontra Mina peu de temps après cet exploit et le conduisit à la forteresse de Sombrero, occupée par les indépendants. C'était le 24 juin, par conséquent, en un mois le jeune guérillero de la Navarre avait fait deux cent cinquante lieues dans un pays ennemi, livré trois batailles et perdu seulement quarante hommes !

Torrès et ses lieutenants conçurent aussitôt un sentiment de jalousie contre ce chef, déjà célèbre, qui venait d'Europe à leur secours avec une poignée d'intrépides aventuriers. Ils prévirent que celui-ci les éclipserait bientôt par l'éclat de ses succès et de ses talents militaires ; ils le considérèrent comme un intrus qui venait leur ravir l'honneur d'une entreprise qu'ils étaient incapables de mener à bien et résolurent secrètement de contrarier tous ses plans. À peine arrivé au fort de Sombrero, Mina avait demandé une sorte d'assemblée générale pour aviser ensemble aux mesures à prendre. Torrès s'y rendit avec ses principaux chefs et loin de revenir de ses préventions, il changea sa jalousie en animad version. Il ne laissa pourtant pas paraître ses dispositions hostiles, au contraire, il accabla Mina de marques d'amitié et lui promit même un contingent de six mille hommes. — « Six mille hommes! s'écria Mina ravi; avec une telle force, je pourrais marcher sur Mexico et m'en emparer ! » — Hélas ! il ignorait encore à quelles gens il avait à faire.

Après un repos indispensable de quatre jours, le jeune général brûlait de se mesurer de nouveau avec l'ennemi. L'occasion se présenta le 28 juin. Un corps de sept cents Espagnols, commandés par le colonel Castanos, fit un mou-

vement dans la direction de Sombrero. Castanos, un des plus braves officiers royalistes, était cruel comme Calleja, surnommé — « le boucher d'hommes ». — La terreur, les larmes, le sang le suivaient partout. Mina court à sa rencontre avec deux cents hommes d'infanterie et quelques chevaux, le rejoint à San Juan de Los Llanos et l'attaque avec sa vigueur habituelle. Les Espagnols se défendirent vaillamment. Au premier rang combattait Castanos. Au moment où les artilleurs, faute de mitraille, allaient cesser le feu de leurs pièces. — « Enfants ! leur cria Castanos, apportez la caisse, si nous n'avons plus de mitraille, nous avons des piastres. » — Aussitôt, les coffres sont jetés à terre, défoncés, et les canons bourrés de piastres. Malgré cette singulière prodigalité les Espagnols furent défaits, et Castanos fut tué avec près de cinq cents des siens. Le lendemain, les piastres ramassées vinrent grossir la bourse des compagnons de Mina, qui firent ensuite un butin de plus d'un million, en prenant l'hacienda de Jaral, située à vingt lieues au nord de Guanajuato, et qui appartenait au marquis de Moncade, le plus riche propriétaire de la Nouvelle-Espagne.

Ces succès ne pouvaient pas durer longtemps en présence de l'abandon et, il faut bien dire le mot, de la trahison des chefs patriotes. Les Espagnols qui occupaient Léon résolurent d'attaquer Mina dans sa forteresse. Le 30 juillet, le général D. Pasquale Linan vint en faire le siège avec trois mille cinq cents hommes, deux obusiers et dix pièces d'artillerie. Les assiégés étaient au nombre de neuf cents personnes, y compris les paysans et les femmes qui s'y étaient joints précipitamment. Le bombardement commença le lendemain, dura trois jours et fut suivi d'un assaut infructueux. Le manque de vivres et d'eau mit bientôt la garnison au désespoir. Le padre Torrès fit semblant de venir à l'aide des malheureux assiégés, mais étant tombé dans une embuscade aux environs de Silao, où ses soldats furent battus, il revint précipitamment à Los Remedios sans rien tenter de

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nouveau pour porter des secours à celui qu'il regardait comme un rival. Mina, en proie aux pensées les plus poignantes, vit que la chute de Sombrero était inévitable, si l'on ne venait pas à son secours; il se décida à l'aller chercher lui-même. A la faveur d'une nuit obscure, suivi de trois aides de camp, il s'engagea dans un défilé, trompa la vigilance des sentinelles et parvint à s'échapper. Il eut bientôt la déception d'apprendre le mauvais vouloir des chefs patriotes. Le cœur ulcéré par l'hostilité flagrante de ceux pour lesquels il s'était engagé dans tant de périls, il ' envoya l'ordre au colonel Young, qui commandait en son absence, d'obtenir des Espagnols une capitulation aussi avantageuse que possible. Le général Linan promit seulement la vie sauve. Le 18 août, les assiégés, aux trois quarts morts de faim et de soif, peuvent à peine se traîner; ils défilent lentement devant les Espagnols en s'appuyant les uns contre les autres. Tout à coup, les soldats rompent leurs rangs et massacrent ces groupes affamés, ces spectres qui croyaient à l'honneur de Gastille ; les blessés demeurés dans l'ambulance furent égorgés sur leur lit. Quelques individus pourtant échappèrent à cette boucherie.

Mina, indigné, mais non point abattu, jura de prendre sa revanche. Torrès, sommé de lui fournir les forces qu'il lui avait promises, lui réunit huit à neuf cents pillards, poltrons, mal armés, embarrassés de femmes qui les suivaient partout, et sans aucune discipline. Avec cette horde, bien différente de ses courageux compagnons, il s'empara de San- Luis de la Paz, échoua dans son attaque de Guanajuato et dut se sauver seul au rancho de Venadito. Il lui restait trente cavaliers et quarante fantassins, mais les Espagnols avaient perdu sa piste et ne savaient où le trouver. Il fut trahi comme Hidalgo, comme Morelos, comme tant d'autres. Arrantio, qui le poursuivait depuis Guanajuato, apprend le lieu de sa retraite; il donne à ses soldats l'ordre de sauter en selle et les fait marcher toute la nuit pour arriver à l'aurore au Venadito. Mina fut pris, garrotté et conduit à Silao, puis

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à Irapuato, et finalement au quartier du général Linan, non loin de Los Remedios. La nouvelle de sa translation parvint aussitôt aux oreilles de Torrès. Plusieurs officiers de Mina, retenus par le généralissime sous le prétexte de fortifier son refuge, voulurent tenter un coup de main contre le camp ennemi, surprendre les Espagnols et enlever Mina dans la confusion d'une attaque inattendue. Deux cents hommes s'offrirent pour les seconder ; mais Torrès, pensant que le jeune chef navarrais devenu libre chercherait à se venger de ses perfidies ou le déposséderait de l'autorité dont il était indigne, s'opposa formellement à l'exécution de ce projet.

Informé de la capture de Mina, le vice-roi dépécha aussitôt l'ordre de le fusiller. Le 11 novembre 1817, un peu plus de six mois après son débarquement, n'ayant que vingt-huit ans, ce noble guérillero fut conduit au lieu de l'exécution. Il ne se plaignit point de sa destinée; il regretta seulement de n'être pas arrivé un an plus tôt au Mexique, où ses services auraient été plus efficaces et plus appréciés. Conduit à l'endroit fatal, il recommanda aux soldats de bien viser ; puis il ajouta : — a Ne me faites pas souffrir! » Torrès entendit peut-être la détonation des balles sous lesquelles tombait le plus vaillant défenseur de l'indépendance mexicaine.

Cette jalousie stupide, cette haine aveugle, cette ingratitude révoltante des Mexicains envers les étrangers qui venaient consacrer leur vie, leur talent et leur énergie au bienêtre, à la gloire du Mexique, frappent douloureusement ceux qui connaissent l'histoire de ce pauvre peuple et de ce malheureux pays. Un sentiment de justice, sinon de reconnaissance, aurait dû faire écrire en lettres d'or les noms de Mina, Arago, Woll dans l'histoire du Mexique, écrites par des Mexicains : c'est en vain que je les ai cherchés; on ne les trouve pas. Ne sont-ils point étrangers?

La chute de Sombrero et la mort de Mina excitèrent les Espagnols à poursuivre vigoureusement les derniers vestiges de l'insurrection. Jusqu'alors ils n'avaient pas attaqué, d'une manière sérieuse, la forteresse de Los Remedios,

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perchée comme un nid d'aigle sur les cimes escarpées et voisines de Tepeaca. Enflés par leurs succès, ils vinrent au nombre de six mille hommes de toutes armes en commencer le siège. Vers la fin de Tannée, les deux mille soldats qui composaient la garnison de Los Remedios avaient épuisé leurs vivres. Les assiégés ne voulant pas voir se renouveler les souffrances endurées par les défenseurs de Sombrero, et ne pouvant songer à capituler avec un ennemi qui massacrait ses prisonniers, se décidèrent à évacuer la place. L'évacuation fut fixée au 1er janvier 1818. Durant le siège les sentinelles des indépendants avaient l'habitude de s'appeler mutuellement à haute voix pendant la nuit pour se tenir éveillées. Le colonel Naboa fit cesser cette coutume aussitôt que l'évacuation fut résolue. L'ennemi n'entendant plus le cri des sentinelles en conclut que la garnison se préparait à la retraite; il prit immédiatement des mesures en conséquence. Dans la nuit du 1er janvier, Torrès, à la léle de l'avant-garde, descendit le premier les sentiers bordés de précipices qui regardent Pensicola, d'autres détachements le suivirent, mais les difficultés du chemin, surtout pendant la nuit, étaient telles que la marche ne s'effectuait qu'avec une extrême lenteur, et, lorsque tes Espagnols attaquèrent les fugitifs, la moitié de la garnison, les femmes, les enfants, les malades et les blessés se trouvaient encore dans la forteresse. Ici, la plume se refuse à décrire les scènes de désordre , de désespoir et de carnage dont furent témoins ces montagnes arides , sillonnées de ravins et de précipices dans lesquels roulèrent des centaines de victimes, fuyant les baïonnettes espagnoles qui les entouraient d'un cercle de fer et de feu. Au point du jour les royalistes fouillèrent chaque rocher, chaque buisson et mirent à mort, sans distinction d'âge ni de sexe, tous ceux qu'ils trouvèrent. Alors il se passa des scènes de barbarie auxquelles l'imagination n'ose s'arrêter !

La destruction de Los Remedios termina l'insurrection dans la Nouvelle Espagne. Les Espagnols crurent avoir

éteint à tout jamais l'incendie allumé par Hidalgo; ils se trompèrent; leurs cruautés avaient attisé dans le cœur de tous les Mexicains une haine qui existe encore. La révolution de 1810 avait dégénéré en banditisme, mais le Mexique n'attendait plus pour se soulever de nouveau que l'occasion de proclamer l'indépendance avec des garanties d'ordre et de régularité, sans lesquelles la liberté n'est qu'un songe éphémère.

Torrès s'échappa, ainsi qu'un certain nombre de ses soldats; il se réfugia d'abord à Penjamo, puis finit par disparaître de la scène, et l'on ne sut jamais où ni quand il mourut. Ses lieutenants, dispersés, fugitifs, sans armée rentrèrent, dans le néant d'où ils étaient sortis. Le congrès institué par Torrès se dispersa de lui-même. Un autre congrès, composé de cinq membres, le destitua de ses titres et fonctions de généralissime. Des treize compagnons de Mina qui avaient survécu à leur chef, l'un, Adrien Woll, avec le grade de lieutenant-colonel gagné à l'affaire de Peotillos, était à Soto la Marina, commandant cette place; Jean Arago, avec le grade de général, resta au Mexique. Tous les deux eurent leurs brevets légalisés sous Iturbide et nous les verrons bientôt à l'œuvre.

La constitution de 1812, proclamée dans la péninsule, puis dans les colonies par la volonté des Cortès, fit plus pour la séparation du Mexique de l'Espagne que la révolution armée des patriotes mexicains. Elle avait conféré des droits électoraux à toute la population blanche des possessions espagnoles. Les indépendants, sentant leur supériorité sur ce terrain, écartèrent tous les Espagnols dans leurs élections. Sur six cent cinquante-deux élections à faire pour les municipalités et d'autres emplois, il n'y eut pas un seul Castillan élu. Les choix tombèrent exclusivement sur les patriotes plus ou moins notoires. Les délits politiques devinrent par ce fait difficiles à punir. La liberté de la presse, introduite par la constitution dans un pays qui ne l'avait jamais connue, avait développé l'esprit d'indépen-

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dance d'une manière fabuleuse. Le dogme de la souveraineté du peuple une fois proclamé, la métropole avait déchiré ses titres de souveraineté qu'elle tenait par droit de conquête. On ne fait jamais de concessions stériles aux peuples ; quand ils arrachent au pouvoir un principe, une liberté, il est inutile de chercher plus tard à les leur re-. prendre. Aussi, lorsque les autorités royales suspendirent la constitution de 1812, en Espagne comme au Mexique, le mal était fait, un abîme séparait la Nouvelle Espagne de la mère patrie ; la séparation effective n'était plus qu'une affaire de temps.

En 1820, Ferdinand VII, voyant ses colonies lui échapper, organisa dans l'Ile de Léon une expédition formidable, sous les ordres de l'ex-vice roi Caîleja, devenu comte deCalderon, à la suite de sa victoire contre Hidalgo. L'armée expéditionnaire devait opérer sur les rives de la Plata. Parmi les principaux officiers de cette armée il s'en trouvait plusieurs imbus des idées de la révolution française, d'où était née la constitution des Cortès.Ces officiers, poussés par le colonel Riego commandant le bataillon des Asturies, cantonné près de Séville, se soulevèrent avec leurs régiments et finirent par rétablir la constitution de 1812. La conspiration de Riego — 1er janvier 1820 — eut un contre-coup terrible au Mexique pour le parti gachupine, Ferdinand VII subit de fort mauvaise grâce cette réaction démocratique; on affirme même qu'il eut l'intention de se retirer au Mexique, croyant y être plus en sûreté qu'en Espagne. Le vice-roi Apodaca, ennuyé de remettre en vigueur une constitution qu'il avait abolie avant le décret royal, ne savait à quoi se résoudre, te haut clergé mexicain, les grands propriétaires, le haut commerce, en un mot tout ce qu'on pouvait appeler l'aristocratie du Mexique, vit avec déplaisir le roi proclamer une seconde fois la souveraineté du peuple. Ce parti, craignant le progrès des libertés, les innovations dangereuses de la Péninsule et la fureur démagogique des Gortès, délibéra sur les moyens de se préserver du torrent réformateur débordé

à Madrid. De tous les côtés on ne voyait que des assemblées clandestines dans lesquelles on conspirait pour un nouvel ordre de choses. Il est plus facile d'imaginer que de décrire la confusion d'idées dont le Mexique fut alors te théâtre.

Les Espagnols et leurs adhérents voulaient qu'on adoptât la constitution; les uns avec, les autres sans modification. D'autres soupiraient après l'ancien gouvernement absolu qui leur garantissait les emplois lucratifs qu'ils exerçaient d'une manière despotique. Les Mexicains aspiraient à l'indépendance, mais ne s'accordaient ni sur la manière de l'établir, ni sur la forme du gouvernement qu'on devait adopter. Les uns désiraient commencer par exterminer les Espagnols et confisquer ensuite leurs biens; d'autres, moins sanguinaires, se seraient contentés de les bannir du pays; les plus modérés se bornaient à proposer leur exclusion de tout emploi public et de les faire descendre à la condition dans laquelle ils avaient tenu les Américains pendant trois siècles. Quant à la forme du gouvernement, un parti prêchait pour une monarchie constitutionnelle avec un Bourbon pour souverain; un second penchait pour une république fédérative, et le dernier pour une république centrale. Tous les partisans de ces différents systèmes travaillaient avec ardeur à l'accomplissement de leurs projets. Telle était la situation des esprits lorsque le vice-roi confia le commandement des troupes du sud au colonel Iturbide, en remplacement d'Armijo, alors malade, à la suite de ses expéditions contre les guérillas de Vicente Guerrero.

Don Augustin Iturbide, né à Valladolid en 1784, était créole; il aimait passionnément son pays; mais en voyant les actes odieux commis par les révolutionnaires, il avait toujours refusé d'entrer dans leurs rangs et les avait combattus avec succès. « Bonaparte en Europe et Iturbide en Amérique sont les deux hommes les plus extraordinaires que l'histoire moderne offre au monde, » écrivait Bolivar à Riva-Aguero , ex-dictateur de la république péruvienne. A quinze ans il entra comme enseigne au régiment provin-

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cial de Valladolid. Les officiers créoles qui servaient dans ces régiments ne recevaient point de solde; l'honneur de servir dans l'armée espagnole leur en tenait lieu. En temps de paix leur service militaire se bornait à parader. A la bataille de Las Cruces, la valeur d'Iturbide lui valut le grade de capitaine. Ses autres grades furent également acquis à la pointe de l'épée; devenu colonel, il dispersa les forces de l'avocat Rayon, nommé général, et du padre Torrès, pendit et fusilla nombre de chefs insurgés, parmi lesquels j'ai cité le curé Matamoros. Il se distingua à la bataille de Puruaran, où deux divisions de l'armée de Morelos trompées par l'obscurité de la nuit s'entre-massacrèrent, quand les Espagnols, profitant de ce désastre, anéantirent les forces du curé de Caracuaro. îturbide obtint ensuite le commandement de l'armée du nord; mais bientôt après, quoique absous par le vice-roi des accusations de violence et de concussion portées contre lui, il dut se démettre de son commandement. Iturbide se retira dans son hacienda, l'âme ulcérée par Tingratitude des Espagnols. Il y demeura depuis 1816 jusqu'en 1820. Ces quatre années de retraite avaient opéré une révolution dans ses idées. Partisan des opinions nouvelles, il n'était pas resté étranger au mouvement des esprits. Comprenant avec une intelligence lucide les vrais intérêts de sa patrie, il conçut son fameux programme d'Iguala. Sachant qu'il a besoin d'une certaine autorité, de certains moyens d'action pour faire prévaloir ses projets, il va trouver le vice-roi et se fait réintégrer dans le service actif.

Envoyé par Àpodaca pour chasser des montagnes du sud Guerrero, le dernier chef de l'insurrection de 1810, qui tenait tête encore aux troupes espagnoles, Iturbide partit de Mexico le 10 novembre 1820, avec son régiment. Guerrero, contre lequel marchait Iturbide, grâce à la maladie d'Armijo, avait été bouvier lorsqu'il se mêla aux indépendants. Après s'être distingué dans tous les combats qu'ils livrèrent jusqu'à la mort de Mina, il se jeta dans les montagnes du sud, non loin des plages brûlantes de l'océan Pacifique et conti-

nua à résister avec succès à toutes les attaques dirigées contre lui.

Dans une marche nocturne, Guerrero, n'ayant avec lui que cent quarante Indiens, à moitié nus et mal armés, débouchait sur un plateau escarpé. Il aperçut au bas de cette position des lueurs rougeâtres indiquant un campement espagnol. Les royalistes étaient au nombre de quinze cents et, ne redoutant aucune attaque, n'avaient pris aucune mesure de sûreté. Guerrero et ses Indiens arrivent au milieu du camp endormi, sans éveiller un seul soldat, éteignent les feux et poussent aussitôt des cris épouvantables. Les Espagnols, réveillés en sursaut, ignorant le nombre de leurs ennemis, se défendent mal dans les ténèbres, puis se sauvent dans toutes les directions, laissant à Guerrero un camp abondamment approvisionné et un riche butin.

Ldin de vouloir combattre un tel homme, Iturbide songe à s'en faire un appui. Il commence par exposer ses projets aux officiers de son régiment et à ceux des corps disséminés dans divers cantonnements qu'il réunit au sien ; tous s'y rallient avec enthousiasme et les soldatssuivent bientôt cet exemple. Il fait demander une entrevue secrète à Guerrero qui s'y rend. Le fameux guérillero, séduit par le plan d'Iturbide, se joint à lui avec ses guérillas. Tous deux se rendent à la petite ville d'Iguala, où, le 24 février 1821, Iturbide proclama le programme suivant, comme sous le nom de Plan d'Iguala :

Art. 1er. La nation mexicaine est indépendante de la nation espagnole et de toute autre, même sur ce continent.

Art. 2. Sa religion sera la religion catholique, qui est celle professée par tous ses habitants.

Art. 3. La nation sera une, sans aucune distinction entre les Américains et les Européens.

Art. 4. Le gouvernement sera une monarchie constitutionnelle.

Art. 5. II sera nommé une assemblée composée de personnes jouissant de la plus haute réputation dans les différents partis qui se sont montrés.

1NDÉPESDANCB.

Art. 6. Cette assemblée se réunira sous la présidence de Son Excellence le comte del Venadito, vice-roi actuel.

Art. 7. Elle gouvernera au nom de la nation, d'après les lois actuellement en vigueur, et sa principale affaire sera de convoquer, en suivant telles dispositions qu'elle jugera à propos de régler, un congrès pour former une constitution plus convenable au pays.

Art. 8. Sa Majesté Ferdinand VII sera invité à monter sur le trône de cet empire, et, en cas de refus de sa part, on invitera successivement les infants Don Carlos et Don Francisco de Paulo.

Art. 9. Si Sa Majesté Ferdinand VII et ses augustes frères n'acceptent pas cette invitation, la nation sera libre d'appeler au trône impérial tel membre des familles régnantes qu'il lui plaira de choisir.

Art. 10. La confection de la constitution et le serment de l'empereur de l'observer fidèlement devront précéder son entrée dans le pays.

Art. 11. La distinction des castes, établie par les lois espagnoles, et qui en privait quelques-unes des droits de citoyen, est abolie. Tous les habitants du pays sont citoyens et égaux, et les voies de l'avancement sont ouvertes à la vertu et au mérite.

Art. 12. Il sera organisé une armée pour la défense de la religion, de l'indépendance et de l'union, chargée de garantir ces trois grands intérêts, elle sera, en conséquence, appelée l'armée des trois garanties.

Art. 13. Elle jurera solennellement de défendre les bases de ce plan.

Art. 14. Elle observera strictement les ordonnances militaires actuellement en vigueur.

Art. 15. Il n'y aura d'autres promotions que celles qui seront dues à l'ancienneté, ou qui deviendront nécessaires pour le bien du service.

Art. 16. Cette armée sera considérée comme troupes de ligne.

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