‹ Histoire du MexiqueChapitre 6 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

38 BISTOIRB DU MEXIQUE.

Art. 17. Les anciens partisans de l'indépendance qui adhéreront immédiatement à ce plan seront considérés comme appartenant à cette armée.

Art. 18. Les patriotes et paysans qui adhéreront par la suite seront considérés comme milices provinciales.

Art. 19. Les prêtres séculiers et réguliers demeureront dans la situation où ils se trouvent.

Art. 20. Tous les fonctionnaires publics, tant civils qu'ecclésiastiques, politiques et militaires, qui adhéreront à la cause de l'indépendance, conserveront leurs emplois, sans aucune distinction entre les Américains et les Européens.

Art. 21. Les fonctionnaires de toute espèce qui ne sont point attachés à la cause de l'indépendance, seront dépouillés de leurs emplois et quitteront le territoire, emmenant avec eux leurs familles et leurs effets.

Art. 22. Les commandants militaires se conduiront d'après des instructions générales conformes à ce plan, et qui leur seront transmises sans délai.

Art. 23. Aucun accusé ne sera condamné à une peine capitale parles commandants militaires. Les individus accusés de trahison envers la nation, ce qui est le plus grand crime après celui de trahison envers notre divin Maître, seront transférés à la forteresse de Barrabas, où ils demeureront jusqu'à ce que le congrès ait décidé quelle punition leur doit être infligée.

Art. 24. Comme il est indispensable que ce plan, qui a pour objet le bonheur du pays, soit mis à exécution, tout individu appartenant à l'armée devra le défendre, S\\ le faut, jusqu'à la dernière goutte de son sang.

De la ville d'Iguala, le 24 février 1821.

Ce plan, précédé d'une proclamation rédigée dans un excellent esprit de conciliation, répondait parfaitement aux aspirations nationales, aux besoins du moment. Il accordait aux Mexicains le droit de faire les lois qui devaient les ré-

INDEPENDANCE

gir, et d'avoir leur gouvernement établi sur leur propre territoire ; il abolissait l'odieuse distinction de castes et donnait aux Espagnols des garanties qui n'étaient point à dédaigner. Il n'est donc pas étonnant de voir toutes les opinions se rallier à ce programme, comme un moyen terme qui devait tout concilier. Le nom d'Iturbide, alors sur toutes les lèvres, devint d'une immense popularité, les Mexicains l'appelaient le « conciliateur ». Les adhésions publiques au plan d'Iguala se multiplièrent bientôt. Un grand nombre de villes le proclament, les régiments indigènes se prononcent; les soldats de l'indépendance reprennent les armes pour agir avec l'armée libératrice; Nicolas Bravo reparaît sur la scène, le colonel Bustamante soulève Guanajuato ; le général espagnol Gelestino Negrete passe du côté des Mexicains; Vicente Filisola insurge Zitacuaro ; l'armée trigarante — des trois garanties — s'augmente de jour en jour d'une manière merveilleuse.

Le parti espagnol ne s'était point corrigé, il persistait dans son système d'illusions ; il ne pouvait se résigner à voir des égaux dans les Mexicains et à ne plus les traiter en vaincus. Son attitude implacable contint un instant l'enthousiasme des populations, par l'effroi qu'elle inspirait. Apodaca ne sut pas ou ne put pas comprimer ce mouvement général ; une émeute, suscitée par les Espagnols, le déposa, sans l'incarcérer, et le remplaça provisoirement par le général Novella. La dernière heure de la domination espagnole venait de sonner; ses défenseurs ajoutaient la désunion à la faiblesse. Ceci se passait le 5 juillet 1821.

Tandis qu'Iturbide continuait sa marche triomphante, sans effusion de sang, sans pillage, sans qu'il y eût même une larme répandue sur son passage, le colonel Santa-Anna, sur lequel je donnerai bientôt des détails, quittait laSoledad, le 28 mars, à la téte de deux cents vétérans et d'un millier de graciés — indultados — de son district. Après avoir proclamé le plan d'Iguala, il battit successivement, dispersa et incorpora, en quelques mois, dans ses bandes, environ dix

mille bons soldats espagnols et créoles, à Cordova, Alvarado, Orizaba, Jalapa, Perote, Puente del Rey, Tuxpam et Vera- Cruz. Il arbora dans ce port, et de ses propres mains, le drapeau tricolore. La province de VeraOuz, enthousiasmée, le reconnut pour son chef et son libérateur. Pour protéger Tabasco, il détacha sept cents hommes sous le commandement du lieutenant-colonel D. Juan N. Fernandez, de sorte que cette province et celle du Yucatan adhérèrent en conséquence au plan d'Iguala.

Surcesentrefaites,débarquaitàVera-Cruz,le30juil!eH821, le nouveau vice-roi, envoyé par le gouvernement constitutionnel de Madrid, en remplacement d'Apodaca. C'était le général O'Donoju, ami de Riego et de Quiroga; il n'avait pas de troupes aveclui,etSanta-Anna tenait alors la place rigoureusement assiégée. O'Donoju remarqua bientôt le découragement de la garnison par suite de la défaite qu'elle avait éprouvée sous les murs de la ville le 39 juin, et de l'assaut qu'elle avait soutenu dans la matinée du 7 juillet. Instruit de ce qui se passait dans l'intérieur du pays, il comprit sa position et tâcha d'en tirer le meilleur parti pour l'Espagne. Il demanda au chef assiégeant une eutrevue dans laquelle il lui proposa de conclure un traité qui terminerait la guerre et serait basé sur le plan d'Iguala. Santa-Anua qui avait reconnu Ilurbide comme généralissime de l'armée trigarante, s'empressa d'écrire à son chef sur ce sujet et de préparer les voies à un arrangement. Iturbide lui répondit longuement, et dans cette lettre on lit les passages suivants : — « Nous avons appris avec joie vos victoires. Je désire vous connaître et vous embrasser... Vous écrivez en habile politique... votre conduite a mon approbation... Je vais me mettre en route pour votre province... Je serai dans la ville de Gordova le plus promptement possible, et j'espère y rencontrer le général O'Donoju; faites-lui entendre que sa personne sera sacrée parmi nous, etc. »

O'Donoju, convaincu de la loyauté d'Iturbide et de Santa- Anna, dit à ce dernier dans une conférence tenue près de i'Ala-

INDÉPENDANCE

meda de Vera-Cruz : — « N'en parlons plus ; je suis disposé à faire le voyage que vous me proposez, et je suis satisfait d'être accompagné par le vaillant homme qui a attaqué ces murailles. » Et il les lui montrait de la main. O'Donoju et Iturbide arrivèrent à Cordova le même jour, à peu d'heures de distance; ils eurent ensemble plusieurs conférences préparatoires et signèrent le 24 août le « traité de Cordova. » Ce traité, basé sur le plan d'Iguala, contenait dix-sept articles motivés par la situation présente du Mexique qui s'était déclaré indépendant et possédait une armée capable d'appuyer cette déclaration. Acapulco et Vera-Cruz restaient encore, il est vrai, fidèles au gouvernement, mais , comme.Mexico , elles étaient assiégées et ne pouvaient tarder à se rendre. Par ce traité, Ferdinand VU était appelé au trône, à la condition de respecter l'indépendance du pays ; en cas de refus de sa part, la couronne devait être offerte à son frère don Carlos, et en attendant l'élection du souverain , le pouvoir exécutif était confié à un conseil de régence, composé de cinq membres, dont Iturbide et O'Donoju faisaient partie, conjointement avec D. Manuel de la Barcena, D. José Isidro Yanez, et D. Manuel Velasquez de Léon. Pour conclure , je dois ajouter qu'aux conférences de Cordova, il fut résolu qu'un autre infant d'Espagne, Don Carlos Luiz, héritier du grand duché de Lucques , serait substitué à l'archiduc Charles d'Autriche, et que la qualité de membre d'une maison régnante cesserait d'être indispensable chez le candidat que l'Assemblée mexicaine pourrait élever au trône, à défaut de l'acceptation de Ferdinand VII et des trois infants d'Espagne.

La révolution ayant définitivement triomphé, elle produisit ainsi la monarchie constituée par Iturbide, représentant de l'élément créole, par Guerrero, représentant révolutionnaire de la race indienne, et par le vice-roi O'Donoju, représentant du principe de l'autorité, c'est à dire par tous les éléments déchaînés la veille dans une lutte à mort. Ce fait paraîtrait étrange s'il n'était point naturel dans un pays

où le système monarchique n'avait cessé de dominer depuis cinq siècles. Il suffit de le signaler aux personnes convaincues des aspirations prétendues du Mexique vers le régime républicain, pour leur montrer sur quelles bases reposent leurs convictions.

Aussitôt après la signature du traité de Cordova, O'Donoju se rendit à Mexico, où il arriva le 26 septembre 1821. Le lendemain 27, Iturbide, à la tête de 16,000 hommes, fit son entrée dans la capitale. Le peuple l'accueillit avec enthousiasme et l'acclama au cri de : — « Vive le libérateur ! » — des monceaux de fleurs tombaient de toutes les fenêtres et jonchaient les rues par où il passait. L'acte de l'indépendance fut officiellement proclamé le lendemain, et comme récompense nationale Iturbide reçut des éloges publics, un million de piastres, vingt lieues carrées de terre et fut nommé généralissime de toutes les forces du nouvel État. Jamais plus beau jour ne brilla sur ce magnifique pays qui devait éprouver tant de malheurs.

PREMIER EMPIRE

L'assemblée des notables, décrétée par l'article 5 du plan d'Iguala, tint sa première séance le 15 septembre 1821 ; elle déclara, le lendemain 16, — jour devenu fête nationale, — l'indépendance qui ne fut officiellement promulguée que le 28, comme je l'ai déjà dit. Ce môme jour, le gouvernement provisoire s'installa; il commença ses fonctions par nommer D. José Manuel Herrera, ministre des affaires étrangères, D. José Domingo Manso, ministre de la justice, D. Raphaël Perez Maldonado, ministre de finances, D. Antonio Medina, ministre de la guerre, et D.José MariaFagoaga, président du conseil. O'Donoju, étant mort le 8 octobre, fut remplacé par l'évéque de Puebla, D. Antonio Joaquin Perez.

Lorsque les commissaires du Mexique, envoyés pour offrir le trône à Ferdinand VII, arrivèrent à Madrid, ils y furent très mal reçus. Le roi ne voulait pas abandonner la couronne des Gaslille pour en prendre une autre, gênée par une constitution. Don Carlos, pensant succéder à son frère qui n'avait pas d'enfant, préféra rester. Don Francisco de Paulo

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eût accepté, mais les Cortès, dont l'autorisation lui était nécessaire, répudièrent avec dédain le traité de Cordova qui fut déclaré nul et non avenu. La cour de Madrid aurait pu, par une adhésion, sortir de la crise provoquée par ses rigueurs, avec des compensations que n'avait pas eues l'Angleterre elle-même, lors de l'émancipation de l'Amérique du nord ! Malheureusement, l'Espagne, malgré ses^ révolutions, languissait encore dans l'absolutisme; elle était sou- • mise à un roi qui, jugeant plus royal d'être gouverné par ses familiers que par les représentants de la nation, crut pouvoir traiter les peuples comme des enfants mutins. La cour et les Cortès prirent la résolution d'envoyer des renforts aux corps espagnols qui occupaient encore quelques positions en Amérique. La conséquence de cette conduite fut une rupture complète de tout pacte entre le Mexique el l'Espagne.

Le pouvoir exécutif et l'assemblée des notables travaillèrent à Mexico, jusqu'au 24 février 1822, à la meilleure organisation possible de cette société qui n'avait que quelques jours d'existence. Ils imitèrent les institutions espagnoles, seuls modèles que possédaient les colonies. L'assemblée des notables finit par altérer les pouvoirs qui lui avaient été accordés; ses membres ambitieux entrèrent en lutte avec la régence, et de cet antagonisme prématuré devait naître l'hydre de l'anarchie.

Dès l'origine de celte assemblée on voit deux partis intriguer contre le sauveur du Mexique : les républicains et les bourbonniens. Les républicains savaient qu'ils ne pourraient jamais amener Iturbideà contribuer à rétablissement de la république, parce que ce général croyait que cette forme de gouvernement ne convenait pas aux Mexicains. — « La nature, disait-il, ne produit rien par de brusques changements; elle opère par degrés successifs. Le monde moral suit les mêmes lois que le monde physique. Tenter de nous affranchir tout d'un coup de l'état d'avilissement, de servitude et d'ignorance où nous languissions depuis trois siècles,

PREMIER EMPIRK.

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durant lesquels nous n'eûmes ni livres, ni instituteurs, et où la possession de quelques lumières eût été regardée comme un motif suffisant de persécution ; penser que nous pouvions nous instruire et nous civiliser en un instant et comme par enchantement; que nous pouvions à la fois acquérir toutes les vertus, abjurer tous les préjugés, renoncer à toutes prétentions déraisonnables, étaient des chimères qui ne pouvaient appartenir qu'aux visions d'un enthousiaste. »

Les bourbonniens, de leur côté, désiraient sa chute, car aussitôt que la cour de Madrid eut désapprouvé la conduite de O'Donoju, le traité de Gordova devenant sans effet, dans la partie qui appelait les Bourbons au trône du Mexique, la nation rentrait dans la pleine jouissance d'élire pour son souverain l'homme qu'elle voudrait, et les bourbonniens, n'espérant plus voir un Bourbon ceindre la couronne mexicaine, ne songèrent qu'à faire retomber le pays sous la dépendance primitive de l'Espagne. Mais l'opinion publique étant en faveur d'Iturbide, toutes ces intrigues ne purent se produire au grand jour que plus tard. Un troisième parti, — celui des Iturbidistes, — commençait à désirer un surcroît de grandeur pour son héros. Quant au parti appelé depuis — anarchiste, — il n'était pas encore régularisé en 1822.

Ces divisions, ces luttes sourdes paraîtraient étonnantes, le lendemain du triomphe de l'indépendance, si l'histoire mexicaine ne nous en révélait pas les causes dans les passions de la veille, les intérêts du moment et l'introduction au Mexique de loges maçonniques, créées dans un but politique. Les loges des francs-maçons du rite écossais se formèrent à la fin de 1820. En 1822, les Espagnols et le parti bourbonnien secondaient les vues des Écossais et cherchaient à renverser Iturbide. Deux années plus tard, le ministre des État3-Unis, M. Robert Poinsett, introduisit le rite des yorkinos pour contre-balancer l'influence des Écossais. Voici ce que dit à leur sujet le rapport de la commission de l'as-

semblée des notables, nommée en 1863, dans son aperçu sur l'histoire mexicaine : — « Il s'établit des loges sous les dénominations de escoceses et de yorkinos... Ces clubs ténébreux décidèrent dès lors du sort du pays ; c'est là que se distribuaient les emplois publics, que se tramaient les complots pour assurer les élections, que se dictaient les listes de proscription et les arrêts de mort... le Mexique ne peut se rappeler l'époque fatale pendant laquelle les sociétés secrètes étendirent leur domination, sans se représenter l'abominable scène où les autorités elles-mêmes livrèrent le premier assaut à la propriété, celle du pillage du Parian en 1828, qui ruina tant de familles, et cela avec l'autorisation d'un gouvernement obéissant à l'épée du chef de cette honteuse sédition. »

En effet, on verra bientôt ces sociétés à l'œuvre pour renverser le frêle édifice construit sur le plan d'Iguala. Tandis que les intérêts privés se préparaient ainsi à se substituer aux intérêts publics, l'assemblée des notables montrait déjà son inexpérience, son ineptie et les mauvais sentiments qui l'agitaient. Son premier devoir après son installation était de publier une proclamation — convocatoria — pour les élections des députés et la réunion du congrès qui devait donner une constitution à la monarchie. Cette convocatoria contenait des instructions prescrivant le mode d'élection, et fixant le nombre des députés à élire dans chaque district; elle fut adressée aux dépulations provinciales qui la répandirent ensuite dans leurs juridictions respectives. Cet acte était tellement défectueux, malgré l'impardonnable lenteur avec laquelle il fut rédigé, qu'on assignait un seul député à des provinces de cent mille habitants, et quatre à une de cinquante mille. En outre, elle fit dépendre la nomination des députés, non du vote d'un district, mais de celui des municipalités des principales villes, dont les membres devinrent ainsi les seuls électeurs, de sorte qu'après la dissolution de l'assemblée, ils passèrent tous au congrès; car, en réalité ils se nommaient eux-mêmes.

PREMIER EMPIRE

Ce premier congrès s'installa le 24 février 1822, sous la présidence de D. Hipolito Odoardo. Il institua l'ordre de N.-D. de Guadalupe, et conféra des récompenses à ceux qui avaient figuré pendant la révolution. Il était pitoyablement composé; auprès de quelques hommes d'honneur on voyait des individus d'une conduite notoirement scandaleuse, des banqueroutiers frauduleux, des démagogues fougueux, des officiers qui avaient violé les lois de la guerre, et même des ennemis de l'indépendance. Le principal objet pour lequel il avait été convoqué, était la rédaction d'une constitution mexicaine ; il n'en fut pas écrit une ligne. Il n'y avait pas de fonds pour payer l'armée, ni les fonctionnaires publics ; pas de revenus, ni môme de système financier; celui qui existait sous la domination espagnole avait été aboli sans être remplacé par un autre. Malgré les sollicitations pressantes et réitérées d'Ilurbide, le congrès ne voulut point s'occuper de ces graves questions; il refusa pareillement de prendre aucune mesure à l'égard des tribunaux, alors désertés, et de la justice qui était totalement négligée. A cette étrange incurie se joignirent bientôt les actes d'une malveillance directe.

Le 3 avril, le général espagnol D. Juan de Orbegozo, fit remettre un ordre à Iturbide, le priant de se rendre personnellement au congrès pour lui faire part d'une communication concernant le salut public. Iturbide s'y rendit avec Yaîiez et Barcena, au moment où les députés venaient de conclure qu'on ne l'écouterait pas, influencés surtout par leurs collègues Bustamante, Iturralde, Odoardo et Roman. Orbegozo lui remit une note dans laquelle on l'accusait de faits relatifs à son administration. Iturbide voulut se justifier. Orbegozo lui dit qu'il ne pouvait pas permettre des explications et que la régence devait quitter la salle des sessions, que sinon le congrès ne se croirait pas libre pour délibérer. — « Je ne puis abandonner ma patrie à des mains infidèles, répondit Iturbide. »Puis il accusa directement plusieurs membres du congrès, entre autres Fagoaga, Tagle et Odoardo, d'avoir

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des intelligences avec les expéditionnaires espagnols qui se battaient à quinze lieues de la capitale contre les Mexicains. Les députés accusés quittèrent la salle et la régence se retira, laissant le congrès dans une grande confusion.

Les partis se dessinèrent alors plus ouvertement. D. Valentin Gomez Farias, député de Zacatecas défendit avec beaucoup de zèle le président de la régence. Davila envoyait du fort de S. Juan d'Uloa des circulaires pour exhorter les Espagnols à rétablir l'autorité de Ferdinand VII. Deux villes venaient de s'insurger dans ce sens. Le congrès donna un vote de confiance aux députés accusés de trahison . Le 1 1 avril, il déposa les régents Burcena, Vélasquez de Léon et l'évéque Perez qui furent remplacés par le comte de Heras, D. Miguel Valentin et D. Nicolas Bravo, ennemis d'Iturbide. Après cette mesure, il décréta un règlement qui déclarait le commandement de l'armée incompatible avec les fonctions du pouvoir exécutif. Ce décret fut la cause immédiate qui hâta l'événement du 18 mai 1822. Des menaces proférées contre Iturbide, une conspiration découverte et dont l'objet était de l'assassiner, émurent les amis du président et l'armée.

Dans la soirée du 18 mai, des soldats, conduits par Pio Marcha, sergent dans les troupes régulières, parcoururent la ville au cri de : « Vive Augustin Ier, empereur du Mexique. » A ce cri, d'autres soldats sortis des casernes vinrent se joindre aux premiers; bientôt la multitude fit retentir la ville des mêmes clameurs. La capitale s'illumina subitement, les balcons se pavoisèrent et pas un citoyen n'exprima la moindre désapprobation, preuve incontestable de la popularité dont jouissait Iturbide. Il voulut protester contre cette singulière élection, mais ses amis l'en empêchèrent, en lui représentant que c'était le seul moyen d'opposer une digue aux maux que le congrès répandrait sur le pays par ses ambitions, ses jalousies et son incapacité. Néanmoins, l'élu populaire passa le reste de la nuit à rédiger une proclamation pour rappeler le peuple et l'armée à l'ordre et à la légalité. Le lendemain il convoqua la régence, assembla les

PREMIER EMPIRE

généraux et les officiers supérieurs, instruisit officiellement le président du congrès de ce qui était arrivé, et l'invita à convoquer sur-le-champ les députés pour une séance extraordinaire.

Après avoir vu ce qui s'était passé le mois précédent dans le congrès, on se serait attendu à plus de résistance dans la journée du 19 mai, pour la ratification du vote populaire par la chambre, mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque les partisans d'Iturbide étaient très nombreux ; le clergé, redoutant les principes qui commençaient à se faire jour dans le congrès, favorisait également le président de la régence; il avait donc pour lui toute la nation, sauf les républicains, parti trop jeune encore pour être bien fort, et les Espagnols absolutistes. Ces deux partis n'auraient-ils pas constitué une grande minorité dans le congrès, ils auraient cédé dans ce moment, car la voix du peuple parlait trop haut, et il n'est jamais prudent de lui résister lorsqu'elle se manifeste dans une émeute. Aussi, tous les députés appelés furent d'avis qu'Iturbide acceptât la couronne impériale. Quoique la salle des sessions fût encombrée par la foule, les députés se réunirent au nombre de quatre-vingt-quatorze ; ils envoyèrent une députation au futur empereur pour le prier d'assister à la séance. Celui-ci refusa d'abord, en prétextant que sa présence pourrait être considérée comme une entrave à la liberté des débats ; cependant, après de longues discussions, il fut obligé de s'y rendre. Aussitôt qu'il sort de ses appartements, d'immenses clameurs le saluent; les chevaux de sa voiture sont brusquement dételés et des hommes du peuple et de l'armée la traînent jusqu'aux portes du palais, où se tenaient les séances du congrès.

La question de sa nomination au trône ne souffrit aucune difficulté ; les députés furent unanimes, et cela se comprend, la monarchie mexicaine n'avait pas de souverain, il lui en fallait un, les sentiments monarchistes étant naturellement encore ceux de la presque totalité de la nation. On ne pouvait improviser une dynastie, on improvisa le monarque. La

seule hésitation manifestée par quelques députés hostiles provenait de la considération que le traité de Cordova déclarant que le souverain appartiendrait à une dynastie régnante ou non, leurs pouvoirs ne leur paraissaient pas assez étendus pour les autoriser à décider contre l'esprit et la lettre du traité. Iturbide lui-même appuya celte opinion ; mais l'opinion contraire ayant prévalu , le vote eut lieu : soixante-dix-sept députés votèrent pour lui, quinze contre et deux se retirèrent sans voter. A peine cette élection fut-elle connue que l'enthousiasme le moins équivoque se répandit parmi toutes les classes de la société, et la voiture de l'empereur fut traînée de nouveau par le peuple à sa résidence habituelle. La nouvelle de cet événement se transmit aussitôt dans les provinces, et les réponses exprimèrent à l'unanimité que ce qui avait été fait dans la capitale était justement l'expression de leurs vœux les plus ardents. Le congrès lança un manifeste, dont voici les principaux passages.

« Mexicains!

« Vos représentants s'adressent à vous, pour la première fois, afin de vous annoncer l'événement extraordinaire qui a décidé la destinée de l'empire d'Anahuac. Son émancipation est accomplie, puisqu'il a plu à l'Être suprême de rendre aux habitants cette liberté qu'il leur donne à leur naissance, en se servant d'un individu doué de qualités extraordinaires pour achever cette noble entreprise. Vous connaissez tous le plan d'Iguala, par lequel le senor Don Augustin Iturbide commença son grand œuvre ; vous connaissez aussi le traité de Cordova... qui assure l'exécution du plan d'Iguala.

« Des événements si heureux n'auraient pu arriver, s'ils n'eussent été le résultatde l'unanimité de l'opinion publique... L'orsqu'on vit que l'Espagne avait annulé le traité de Cordova, l'armée et le peuple, rompant subitement le silence à onze heures du soir, le 18 de ce mois, saluèrent le généra-

PREMIER EMPIRB.

lissime Don Augustin Iturbide, du titre d'empereur du Mexique; proclamation qu'accompagnèrent des salves d'artillerie, le son des cloches, celui des fanfares et les acclamations de tous les habitants de Mexico, qui passèrent la nuit en réjouissances... et le lendemain à neuf heures, le congrès s'assembla...

« Le congrès se disposait à commencer d'une manière grave et solennelle la discussion d'une question si importante; mais, les cris du peuple redoublant à chaque instant, l'assemblée se convainquit de la nécessité de prendre en considération les droits imprescriptibles et la dignité de la nation mexicaine, qui, si elle avait été assez généreuse pour offrir le trône à la famille régnante d'Espagne, était loin d'imaginer qu'une telle offre pût être rejetée avec mépris...

« Occupé de ce grand objet depuis le premier moment de son existence politique, et jaloux de voir notre pays prendre son rang parmi les grandes nations, le congrès a proclamé le seiior Don Augustin de Iturbide empereur constitutionnel du Mexique, persuadé qu'après avoir été le libérateur de sa patrie, il en sera le meilleur défenseur.

« La reconnaissance de la nation l'exigeait, les vœux unanimes de beaucoup de villes et de provinces le réclamaient impérieusement; le peuple de Mexico, et l'armée qui s'y trouvait réunie ont clairement et positivement exprimé les mômes sentiments.

« La modération du héros d'Iguala avait plusieurs fois résisté à de semblables tentatives par un respect religieux pour le traité qu'il avait conclu. En vain voulut-il refuser encore, le 49, de se charger du fardeau d'une dignité si élevée; plus les vertus et la gloire qui lui avaient mérité cet honneur étaient éminentes, et plus sa résistance devait être inutile.

« Son amour de la liberté, son désintéressement, ses talents politiques et l'habileté avec laquelle il sait concilier des intérêts opposés , son intégrité et sa capacité pour les affaires d'État, étaient autant de titres à votre admiration...

VA

« Mexicains! vous avez aujourd'hui sur le trône impérial Iturbide le Grand; vos vœux sont comblés... On vient de mettre sous vos yeux une relation succinte de ce grand événement, ainsi que des motifs et des considérations qui t'ont amené. Le congrès espère que vous adresserez au ciel les plus ardentes prières, pour que l'homme qui vient d'être élu, par vous, remplisse ses pénibles devoirs avec l'aide et la protection du Très Haut.

Signé Francisco Cantarinès, président; José Ignacio Gutierrez , député ; Francisco Rivers , député , secrétaires. Mexico, le 21 mai 1822 , seconde année de l'indépendance de l'empire. »

Le congrès s'occupa ensuite de la dynastie d'Iturbide ; il créa des titres pour sa famille, et le 21 juin le nouvel empereur fut sacré dans la cathédrale avec une solennité toute européenne. Après cet événement qui donnait au Mexique des chances d'établir l'ordre, la prospérité et le bonheur du pays, il semblait que toutes les dissensions avaient cessé et fait place au repos; il n'en était rien. Les différents partis, bien qu'ils dissimulassent, pendant quelque temps, leur dépit et leur ambition, n'en continuaient pas moins leurs machinations et leur hostilité. Plusieurs députés tinrent des conciliabules pour renverser le gouvernement, sous prétexte que l'empereur « désirait » devenir monarque absolu. On ne citait aucune preuve pour appuyer ces accusations; mais parmi les députés, les uns,— républicains, — étaient mécontenté de voir que l'indépendance du pays se consommait sans eux ; les autres, — bourbonniens, — voyaientavec déplaisir le Mexique s'organiser sans l'aide des Bourbons. Santa-Anna, dont la conduite étrange est la parfaite personnification de la politique de contraste et de contradiction qui a dirigé le Mexique depuis son indépendance jusqu'à la chute du second empire, Santa-Anna, dis-je, était alors colonel du 8e régiment d'infanterie; il avait été l'un des premiers à féliciter Iturbide de son avènement au trône ; il avait assuré le

PREMIER EMPIRE

nouvel empereur qu'il était d'autant plus satisfait de son élévatiou qu'il avait pris ses mesures pour le faire proclamer à Vera-Cruz, dans le cas où il ne l'aurait pas été à Mexico. Actuellement, il importunait l'empereur pour le décider à dissoudre le congrès, s'offrant lui-même à chasser les députés de leur salle à la pointe des baïonnettes. D'autres personnages plus grands et moins violents suppliaient également Augustin Ier d'user de l'article 170 de la constitution, alors en vigueur, qui l'autorisait à poursuivre les personnes impliquées dans des conspirations.

Irrité contre la perfidie des uns, influencé par l'insistance de ses partisans, Iturbide prit la détermination, le 26 août 1822, de faire arrêter les coupables, sans toutefois dissoudre le congrès. L'assemblée s'émut à cette mesure et demanda d'une manière impérieuse que les députés lui fussent remis, et qu'on l'informât des causes de leur détention, afin qu'ils pussent être jugés par le tribunal des Gortès. Iturbide, ne pouvant consentir à ce que les députés fussent renvoyés à ce tribunal, parce qu'il se composait de membres du congrès soupçonnés d'être impliqués dans la conspiration, rejeta cette demande jusqu'à la clôture de l'instruction et jusqu'à ce qu'il fût statué par quel tribunal les inculpés seraient jugés. De là s'ensuivirent de part et d'autre des contestations qui durèrent jusqu'au 30 octobre.

A cette époque le mécontentement du peuple contre ses représentants arrivait à l'exaspération, et les provinces refusaient de payer les émoluments de leurs délégués. La représentation nationale s'était déjà laissé tomber dans le mépris par son apathie à l'égard de ce qui concernait le bien public et par son penchant à déprécier le plan d'Iguala. L'anarchie étant sur le point de replonger le Mexique dans d'incalculables malheurs, Augustin Ier dépécha, le 30 octobre, le général Gortazar, au président du congrès, pour lui notifier que ce corps avait cessé d'exister, et, sans violence aucune, l'assemblée fut dissoute à midi. L'empereur, de nouveau proclamé le libérateur de l'Anahuac et le père du peuple, il. i

organisa une « Assemblée instituante, » composée de membres du congrès, au nombre de quarante-cinq et de huit suppléants, choisis parmi toutes les provinces. Cette assemblée devait se borner à former une nouvelle convocatoria, et à n'exercer des fonctions législatives qu'en cas d'urgence. Cette mesure reçut l'approbation générale.

A la suite de ce coup d'État, l'empire redevint tranquille et le gouvernement s'occupa de développer la prospérité publique et de s'emparer du fort de S. Juan d'Uloa qui restait encore entre les mains des Espagnols et commandait la ville de Yera-Cruz. Malheureusement, Iturbide n'était point à la hauteur de la situation. Pour créer un empire le lendemain d'une révolution, il faut plus que du talent et de l'à-propos, il faut un esprit pratique, un génie organisateur, une énergie exceptionnelle; sans ces trois qualités, toujours rares à trouver réunies dans le même individu, le trône chancelle bien vite et s'écroule en brisant le souverain que les circonstances avaient fait roi, sans en avoir reçu les dons par la nature. La nouvelle administration était très dispendieuse, et pourtant l'État ne percevait aucune rente fixe pour payer les membres et les employés de la cour. Les finances n'étant point régularisées, Iturbide manquait d'argent pour satisfaire les besoins publics et les ambitions privées. Les rentes qui formaient les principaux revenus du Mexique avaient considérablement diminué pendant la guerre de l'insurrection, tandis que les dépenses augmentaient. Le commerce était paralysé autant par les événements de la Péninsule que par l'incertitude de la situation politique dans laquelle se trouvait la Nouvelle Espagne. Les Espagnol.;, mécontents de l'indépendance, abandonnaient le pays, emmenant avec eux leurs immenses capitaux, leurs familles et leurs serviteurs. Les mines, ruinées par la révolution et le manque de capitaux, ne rapportaient plus rien au trésor. Les bourbonniens et les anciens insurgés, un peu délaissés par l'empereur, furent travaillés par les sociétés secrètes pour les convertir en ennemis du pouvoir actuel. Tous ceux qui avaient pris

PREMIER EMPIRE

les titres de généraux, de colonels, d'officiers, d'intendants, les députés, ceux qui avaient souffert dans leurs biens, sous le régime espagnol, les blessés, en un mot, la moitié de la nation demandait des places ou des secours. Le trésor, sans ressource, ne payait personne, la solde de l'armée même était très arriérée. L'empire chancelait de tous les côtés.

Santa-Anna commandait alors la province de Vera-Cruz, sous les ordres d'Echevarri qui en était capitaine général. Tous deux avaient des instructions particulières relativement à la prise de S. Juan d'Uloa. Quelque jalousie s'éleva entre ces deux chefs au sujet de leur autorité respective. Des plaintes portées par Echevarri, la députation provinciale et d'autres personnages contre Santa-Anna, décidèrent l'empereur à lui retirer son commandement; néanmoins à cause de sa bravoure et des services rendus, il lui donna la croix de l'ordre de la Guadalupe et le grade de brigadier général. Les républicains, qui devenaient nombreux, grâce à l'active propagande des agents des États-Unis, profitèrent du mécontentement de Santa-Anna et flattèrent habilement son amour-propre et son patriotisme, en l'appelant ^«Washington mexicain, » pour le décider à proclamer la république. Il revint à Vera-Cruz, où la perte de son commandement n'était pas encore connue, flatta les officiers de l'espoir d'obtenir de l'avancement, abusa la garnison par ses promesses et proclama la république, le 2 décembre 1822. ' Santa Anna, secondé par Guadalupe Victoria, Vicente Guerrero et Nicolas Bravo, intimida les villes voisines d'Alvarado et d'Antigua, attaqua Jalapa, mais il fut battu et dut se renfermer dans la place de Vera-Cruz. Quoique Echevarri eût reçu de l'empereur les preuves de la plus grande amitié, quoiqu'il eût l'ordre d'attaquer Santa-Anna, il mit tant de lenteur et de mollesse dans le siège qu'il dura jusqu'au 1er février 1823, époque où la convention de Casa- Mata fut conclue entre les assiégeants et les assiégés, pour le rétablissement du congrès. Echevarri était un Espagnol élevé par Iturbide du rang de capitaine à celui de général,

chevalier de Guadalupe, aide de camp de l'empereur et capitaine général des provinces de Puebla, Oajaca et Vera- Ciuz; il le destinait à former un des anneaux de la chaîne fraternelle qu'il voulait établir entre les Espagnols et les Mexicains. Dès qu'il eut lieu de soupçonner la fidélité d'Echevarri, il eût dû prendre le commandement de l'armée, afin de ne pas mettre le gouvernement a la merci de quelques brouillons ambitieux ; mais il commit la faute irréparable, — si commune aux souverains, — d'avoir trop de confiance dans ceux qu'il avait comblés de faveurs. Sa confiance lui coûta cher. Echevarri entra en correspondance avec le gouverneur de Vera-Cruz, oublia son ressentiment contre Santa-Anna, se rallia à son opinion et capitula avec lui, lorsqu'il avait des forces considérablement supérieures à celles du chef insurgé. Le 1er février 1823, les officiers supérieurs des deux troupes firent une convention au quartier général de la Casa -Mata, sous prétexte de réunir le congrès, mais en réalité pour renverser l'empire. Parmi les signataires de cette convention figuraient Anastasio Bustamante, Manuel Gutierrez, Jean Arago, Cortaza, etc.

Les révoltés tombèrent comme un torrent sur les provinces de Vera-Cruz et de Puebla. Vivanco qui commandait à Puebla, par intérim, se réunit aux rebelles. Iturbide, dans le dessein de les réduire à l'obéissance sans recourir à la force, va prendre position entre le corps d'armée des insurgés et Mexico. L'assemblée instituante avait, dès le 8 décembre, rédigé la convocatoria pour un nouveau congrès. Les commissaires envoyés par l'empereur aux rebelles fixèrent avec eux des limites aux troupes des deux côtés et stipulèrent qu'elles resteraient dans leurs lignes respectives jusqu'à ce que la représentation nationale pût s'assembler et décider la question pendante entre les partis, qui se soumettaient à sa décision. Lorsqu'un gouvernement, au lieu de combattre des insurgés, parlemente avec eux, il est jugé, il est perdu. La trahison de Negrete et de Moran vint bientôt prouver à l'empereur que les nouveaux pouvoirs ne se

PREMIER EMPIRE

fondent pas avec des familiers, des amis du lendemain qui ne savent que précipiter leurs maîtres et leurs bienfaiteurs dans des catastrophes au fond desquelles ils ont un secret infaillible pour les enterrer à tout jamais ; les empires se fondent avec de l'audace, de l'énergie, et non pas avec des idées, des sentiments et de la faiblesse. Les deux généraux Negrete et Moran quittèrent la table de l'empereur, avec lequel ils jouaient tous les soirs, pour aller se joindre aux insurgés. Aveugles instruments du parti écossais, ils coopérèrent tous les deux à kr chute de l'empire pour obéir aux résolutions de la grande loge écossaise.

Cinquante- huit députés, parmi lesquels on remarquait tous ceux qui avaient été incarcérés depuis le 26 août 1822, jusqu'au 15 mars 1823, date de leur mise en libéré, se réunirent en congrès. Cette réunion, illégale à plusieurs titres, Tétait surtout par le nombre insuffisant de ses membres. Mais la volonté des vainqueurs obligea Iturbide de lui restituer l'exercice de ses fonctions. L'empire n'existait plus. José del Valle, ancien député, conspirateur, ayant donné des preuves de son républicanisme devant le congrès, fut tiré de prison pour prendre le portefeuille des affaires étrangères. Les rebelles avaient envoyé des émissaires dans les provinces pour les engager à se prononcer en faveur de l'acte de Casa-Mata ; plusieurs députations provinciales y adhérèrent, tout en manifestant la résolution de respecter la personne de l'empereur. Celui-ci n'avait jamais reçu une piastre des revenus assignés à ses fonctions par la première assemblée des notables, et, depuis son élévation au trône, il recevait à peine de quoi subvenir strictement à sa dépense. L'empereur, dégoûté de tant d'ingratitude et craignant d'être la cause de nouveaux malheurs, abdiqua le 20 mars, remit entre les mains de José del Valle l'acte de son abdication et une lettre par laquelle il exposait l'historique de son administration, les sacrifices qu'il savait faire en acceptant le trône qui devait lui faire perdre et son repos et l'amour de ses concitoyens; il ajoutait que s'il avait différé son abdica-

tion c'est qu'il attendait la réunion du congrès, seule autorité à laquelle il devait confier le pouvoir exécutif.

José del Valle, après avoir lu ces documents, dit, au nom d'iturbide, que « l'empereur demandait à se retirer à l'étranger pour éviter les persécutions, les soupçons et les révolutions qui pourraient se faire soit en son nom, soit à cause de lui. Que n'ayant reçu qu'une très petite partie des sommes qu'il devait recevoir, comme chef du pouvoir, il avait dû contracter des dettes pour une somme de cent cinquante mille piastres, et engager son honneur pour les acquitter, ce qui lui faisait espérer que la nation les paierait. » Le congrus promit de payer et lui fit une pension annuelle de vingtcinq mille piastres pour aller vivre en Italie. Le jour fixé pour son Répart de Mexico, le peuple voulut l'empêcher de partir, et quand Vivanco harangua les troupes, elles répondirent par le cri de : — « Vive Augustin Ier. » — Le 11 mars 1823, une garde d'honneur l'accompagna à Antigua où l'exempereur s'embarqua pour Livourne.

Dès ce jour on vit le Mexique tendre à « détruire tout le vieux, à essayer tout le nouveau, » selon l'expression du colonel de la Colina ; il s'enfonça sans hésitation, quoique avec regret, dans le sombre inconnu des révolutions; il se crut subitement capable de réaliser les rêves les plus chimériques, et dans cette illusion il échafauda, non sans effort, sur les ruines de la monarchie aztèque, espagnole et mexicaine, une république qui devint bientôt un fléau pour le pavs, une ignominie pour la civilisation. « Avec Iturbide, dit Suarez Navarro, on perdit pour toujours l'unique espérance qui existait alors, de contenir les ambitions personnelles... Sur Santa-Anna pesait une immense responsabilité; sur lui devaient tomber tes malédictions des futures générations... Les efforts du parti écossais pour faire trouver dans les provinces un écho au cri de Vera-Cruz, étaient notoires; ceux des Espagnols pour nous diviser et nous précipiter dans l'abîme, étaient palpables. Comment détruire la prépondérance d'une faction parfaitement organisée? Comment

PREMIER EUPIRE.

lui arracher le pouvoir suprême tombé entre ses mains par la révolution et par l'abdication de l'empereur? Comment sauver et réaliser les principes républicains invoqués par le mouvement du 2 décembre? » La situation était en effet assez difficile et permit de prévoir l'anarchie qui devait désormais passer à Tordre du jour au Mexique.

Le 31 mai 1823, le congrès nomma provisoirement un triumvirat, composé des généraux Victoria, Bravo et Negrete, ayant le pouvoir exécutif; le 21 juiljet, Mariano Michelena, Miguel Dominguez et Vicente Guerrero furent nommés suppléants; les ministres étaient Lucas Alaman aux affaires étrangères ; Pablo de la Llave, à la justice; Joaquin Herrera, à la guerre ; Francisco Arillaga, aux finances. Juan Guzman, Ignacio Esteva et Manuel Mier y Teran remplacèrent plus tard trois des ministres élus. Ce pouvoir exécutif dura jusqu'au 10 octobre 1824. Le général Santa- Anna, envoyé à S. Luis Potosi pour contenir les iturbidistes qui pouvaient s'opposer à l'exécution de l'acte de la Casa- Mata, se prononça le 5 juin pour obliger le gouvernement à reconnaître l'indépendance des provinces, et le congrès à lancer sa convocatona pour la nouvelle assemblée. Le 5 novembre 1823, le second congrès constituant s'installa, sous la présidence du docteur D. Miguel Guridi y Alcocer, et commença ses travaux constitutifs, se divisant dès ce moment en deux partis bien tranchés : les centralistes et les fédéralistes.

Une fois promulgué nul le décret qui avait élevé Ilurbide au trône, et traître celui qui chercherait à le rétablir, il est évident que la république devenait indispensable et qu'il ne fallait plus songer au plan d'Iguala. Les Bourbonniens et les écossais demandaient une république centrale ; les anciens insurgés, les républicains et les iturbidistes se rangèrent du côté de la fédération, proclamée en principe dans le pronunciamiento de S. Luis Potosi. L'armée ne formait pas encore de faction ; chaque chef avait ses opinions particulières ; ainsi, Bravo, Negrete et Moran étaient centralistes ; Busta-

mante, Burragan, Guerrero et Quintanar étaient fédéralistes; les avocats, tous de ce dernier parti. Le Jâlisco et le Yucatan se déclarèrent États souverains; les autres provinces suivirent bientôt cet exemple. Le congrès général fut dépouillé de ses facultés législatives par les députalions et les municipalités provinciales; on l'appela « Congrès convoquant, » au lieu de « Congrès constituant. » Les députés, oubliant qu'ils avaient juré de « former la constitution de la nation mexicaine sur les bases fondamentales du plan d'Iguala, c'est à dire avec une monarchie étrangère, » se constituèrent en permanence pour organiser le Mexique sous la forme républicaine. Le congrès dut se décider, malgré lui, à faire une loi nouvelle pour les élections, conforme à celle des Cortès d'Espagne qui concédait le droit de suffrage à tous les citoyens jouissant de leurs droits politiques. Néanmoins, il reslait dans une situation étrange de nullité, les provinces ne voulant plus reconnaître son autorité.

Le principe fédéral envahit peu à peu -les populations. Malheureusement, la constitution de 1824, étant inspirée par des idées antifédérales, laissa la porte ouverte à toutes les exigences des partis que l'enthousiasme, d'un côté, et la peur de l'autre, auraient pu contenir dans les limites de la légalité. Naturellement, les idées nouvelles débordant de toutes parts les législateurs improvisés par la révolution, les titres de noblesse furent abolis, les blasons arrachés, les tribunaux spéciaux supprimés. Le principe démocratique s'épanouissait, mais comme il est difficile de détruire en un jour les habitudes de trois siècles, les éléments monarchiques subsistèrent, et, plus tard, ils firent une guerre acharnée aux républicains, non seulement à la tribune et dans la presse, mais encore sur les champs de bataille. En attendant, les finances étant nulles, on dut recourir à des emprunts étrangers qui ruinèrent le trésor et détruisirent le crédit.

Tel est le tableau que présentait le Mexique en 1823 et en 1824, c'est celui qu'il nous présentera désormais jusqu'en

PREMIER BMP1RE.

1867, avec des teintes devenant plus sombres de jour en jour. Tout cela est fort naturel, fort logique. Un peuple ne change jamais impunément son ancienne forme de gouvernement contre une nouvelle, sans d'épouvantables catastrophes. Je ne blâme pas ce changement, il peut être légitime, nécessaire même; mais je constate un fait. Notre révolution de 89 fit tomber un roi sur l'échafaud et noya la France dans des ruisseaux de sang, avant qu'elle se régularisât sous la main puissante de Napoléon. Au Mexique, la révolution de 1810 a ruiné, ensanglanté le pays depuis cinquante-huit ans, et a coûté la vie à deux empereurs. L'instabilité du pouvoir suprême a fait naître l'anarchie entrecoupée de servitude; elle a ouvert l'arène à toutes les ambitions ; elle a mis en ébullilion toutes les convoitises et toutes les chimères, en alarme tous les intérêts, la société constitutionnellement sens dessus dessous, et l'a livrée comme une place démantelée au premier venu. Passant de la forme fédérative à la forme unitaire, le Mexique a parcouru le cercle entier des combinaisons républicaines, variant avec une convulsive rapidité ses présidents, ses dictateurs et ses législations; il n'a pas su s'arrêter sur la pente fatale de sa déchéance qui pourrait bien se terminer par la perte de son existence politique.

Pour expliquer les événements qui se sont déroulés depuis 1810, jusqu'en 1867, il faut bien comprendre quelle était la situation du Mexique en 1824. 11 s'était affranchi de ses maîtres et de son libérateur, il profita de sa liberté pour devenir l'esclave d'une oligarchie prétentieuse, ignorante et sans patriotisme. Les Mexicains de cette époque expliquent eux-mêmes cette aberration par un aveu dont ils auraient dû profiter. « Dans notre organisation sociale, dit l'un d'eux qui a joué un grand rôle politique dans son pays, avec la lutte des idées anciennes contre les modernes, et la ténacité avec laquelle nous avons voulu accomplir le régime colonial et les formules constitutionnelles d'un pays libre et civilisé, on trouve la source de toutes nos erreurs, ainsi que dans la

UISTOIRE DU MEXIQUE.

versatilité avec laquelle nous avons fait toutes ces transitions honteuses de certains principes aux principes diamétralement contraires.

« Qu'était le peuple mexicain, politiquement parlant, à l'époque de son indépendance? Un être avili, submergé dans la stupidité, sans aucune notion de gouvernement... Il est un fait indubitable... c'est qu'il n'existait aucun élément pour que, par les seuls efforts de l'opinion publique, une cause pût triompher, aussi sainte, aussi juste, aussi libérale qu'elle fût. La majorité des Mexicains ignorait et beaucoup ignorent encore quels sont leurs devoirs politique et social; ils ignorent leurs droits, leurs lois et toutes les théories sanctionnées par le siècle... Notre nationalité étant née d'une émeute, il est naturel que les émeutes et la force armée soient devenues par la suite l'arbitre des destinées d'un peuple sans éducation civile d'aucune sorte. »

Tandis que le Mexique et les colonies espagnoles s'organisaient aussi pitoyablement avec la forme républicaine, la France envahissait l'Espagne pour sauver la monarchie des mains de la révolution. La guerre d'Espagne formait Une partie du programme réellement français que M. de Châteaubriant espérait réaliser au congrès de Vérone. Dans ce programme se trouvait la solution des affaires américaines. Le duc de Wellington voulait la reconnaissance pure et simple de l'indépendance des colonies espagnoles, sollicitée par le commerce britannique. M. de Chateaubriant lui répondit qu'il serait préférable « une mesure générale, prise en commun par les divers cabinets de l'Europe, qui pourrait ménager à la fois les intérêts de l'Espagne, ceux de ses colonies et ceux des nations européennes, concilier les droits de la légitimité et les nécessités de la politique. » Ce qui se passait à cette époque dans les cabinets de l'Europe, concernant la question hispano-américaine, nous prouve combien cette question avait déjà d'importance, pour les intérêts européens, aux yeux des esprits clairvoyants.

La guerre d'Espagne terminée, il convenait d'aborder im-

PREMIER EMPIRE

médiatement la question des colonies espagnoles. « Je voudrais, disait alors M. de Chateaubriant , vivre assez pour voir... la réunion de l'Église grecque et de l'Église latine, l'affranchissement de la Grèce, la création de monarchies bourbonniennes dans le nouveau monde, et le juste accroissement de nos frontières. » Cela n'était point facile. Le roi d'Espagne, replongé dans les mains de sa domesticité, regimbait le premier; les calamités, trop méritées, d'où l'avait tiré la France, ne l'avaient pas corrigé; infatué de lui-même, caressant ses chimères rétrogrades, n'écoutant aucun conseil, ne comprenant aucune leçon, il considérait comme une offense à sa dignité l'arbitrage de l'Europe entre la Péninsule et ses colonies; pourtant, la veille, enfermé à Cadix, il ne rougissait pas de signer le décret des Cortès sanctionnant l'érection de Buenos-Ayres en république. La France comptait sur la peur et l'intérêt pour faire agir Ferdinand VII. Le duc d'Angouléme, avant de le laisser entrer à Madrid, insista fortement pour que le roi, qu'il venait de sauver, accordât un gouvernement convenable à ses peuples et qu'il envoyât un infant comme souverain du Mexique. Le roi répondit qu'il verrait!

Il était pourtant très urgent de se presser à transiger avec les colonies, pour ne pas les perdre entièrement. Avec leur légitime amour de l'indépendance, toutes avaient conservé le goût de la monarchie. Ou l'a vu au Mexique par le plan d'Igualaet l'avènement d'Iturbide; en Colombie, Bolivar luimême, ce héros sympathique, ne se dissimulant pas l'insuffisance de ses compatriotes pour supporter le régime républicain, désirait la fondation d'un empire qu'il eût déféré de préférence à un Bourbon français; les provinces Argentines n'âvaient-elles pas également exprimé le vœu, en 1819, d'avoir un duc d'Orléans pour souverain? Les débuts des nouvelles républiques furent si malheureux qu'il n'eût pas été difficile pour l'Europe alliée de fonder des monarchies bourbonniennes, indépendantes et constitutionnelles dans toutes ces colonies qui les avaient demandées dès le com-

mencement de leurs révolutions. Mais contre cette transaction s'élevaient l'incroyable nullité de Ferdinand VII et le mauvais vouloir de l'Angleterre.

Le commerce britannique avait fait de très bonnes affaires avec la chute de l'Espagne en Amérique; il s'était jeté sur ces contrées, si longtemps fermées par la prévoyance étroite du conseil des Indes ; en peu d'années il les avait couvertes de produits anglais, d'agents de toute nature, de compagnies affectées à toutes les destinations possibles. Les emprunts effectués par les colonies émancipées aux capitalistes de Londres, de Liverpool, de Manchester s'élevaient déjà au chiffre de 523,450,000 francs, somme énorme qui donnait aux prêteurs une hypothèque sur le nouveau monde. L'Angleterre, dont les grands intérêts politiques ont toujours fléchi devant ses petits profits, ses devoirs d'honneur, ne voulait pas renoncer a cette anarchie lucrative perpétuée par la forme républicaine des colonies espagnoles. Aussi, au mois d'octobre 1823, M. Canning annonçait-il à l'ambassadeur de France, M. de Polignac, que dans un acte prochain, la Grande Bretagne reconnaîtrait purement et simplement les nouvelles républiques.

M. de Chateaubriant , comprenant les conséquences d'une pareille détermination, s'empressa de demander à Ferdinand VII un décret proclamant la liberté de commerce avec les colonies insurgées. Ce point était des plus essentiels, car l'Angleterre , pour motiver sa reconnaissance des républiques espagnoles, mettait en avant les inconvénients du provisoire, les dommages causés à ses nationaux par l'absence d'officiers diplomatiques régulièrement accrédités. La liberté du commerce promulguée, tout prétexte lui était enlevé, car elle pouvait nommer des consuls où bon lui semblait et elle se condamnait, en persistant dans ses résolutions, à faire un éclat qui devait l'isoler en Europe. Tout donnait à prévoir qu'elle reculerait devant une telle situation; n'était-elle pas encore gouvernée par les tories, ayant le respect superstitieux des alliances continentales! On dut

PREMIER EMPIRE

employer la force, la ruse et la menace pour décider Ferdinand VII à signer ce décret qui jeta l'Angleterre dans un complet «désarroi. Pour se venger, elle ne voulut prendre part à aucun projet de médiation inspiré par la France. Dans ses lettres confidentielles au principal de nos plénipotentiaires au congrès de Vérone, M. de Villèle donne les bases suivantes de ce projet. « Les cinq grandes puissances, dit-il, s'engageraient préalablement à ne réclamer aucun avantage spécial dans leurs rapports commerciaux avec les nouveaux États d'Amérique ; les métropoles elles-mêmes s'imposeraient la même réserve, et, la première, la France en donnerait l'exemple en traitant avec la république d'Haïti, moyennant une indemnité pour nos colons. Cette déclaralion faite, les grandes puissances proposeraient à l'Espagne un compromis aux termes duquel ses possessions coloniales lui seraient garanties là où sa domination était demeurée entière; des infants seraient placés comme rois, là où, comme au Mexique , ce mode de transaction était possible, etc. »

Le 6 novembre 1823, M. de Chateaubriant écrivait au prince de Polignac : — « Si l'Angleterre précipite trop la question, si elle se décide, malgré les protestations de l'Espagne et le sentiment des cours alliées, à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, les choses n'iront pas aussi facilement ; nous pourrons gêner le pavillon de ses colonies, y soutenir le parti royaliste ; et enfin si l'Angleterre nous poussait à bout, nous n'avons pas encore évacué Cadix, Barcelone et la Corogne. Ceci, prince, est pour vous seul, et pour vous faire comprendre que, sans manquer aux convenances et à la mesure diplomatique, vous pouvez parler d'un ton forme à M. Canning. »

Cette fermeté en imposa aux ministres anglais, et les choses en restèrent dans cette situation jusqu'au printemps de 1824, époque à laquelle on eût pu croire que la solution désirée se réaliserait. Du côté de l'Espagne et des puissances continentales, les plus gros empêchements étaient levés.

En Amérique, les vices des institutions républicaines, appliquées à des populations monarchiques, se trahissaient de plus en plus dans les souffrances des peuples. Tandis que les soldats de Ferdinand VII occupaient encore le fort de S. Juan d'Uloa, Iturbide préparait son retour au Mexique. Le gouvernement britannique en était venu a ne plus repousser l'établissement d'un infant sur le trône mexicain. L'ombre croissante des États-Unis lui donnait à réfléchir. La chute de M. de Chateaubriant, arrivée le 6 juin 1854, renversa son édifice si laborieusement construit ; les monarchies bourbonniennes furent abandonnées, l'Espagne retomba dans son absolutisme, la république allait triompher partout sur le continent américain et enrichir les marchands de l'Angleterre et des États-Unis.

Iturbide s'ennuyait dans sa résidence à Livourne, il passa dans la Grande Bretagne. Influencé par ses compatriotes qui lui adressaient de pressantes sollicitations pour revenir au Mexique, il s'embarqua le 11 mai pour Soto-la-Marina, ignorant le décret du 8 avril 1824, lancé par le congrès mexicain qui le mettait hors la loi. Il arriva le 14 juillet en vue du port. Un de ses aides de camp, nommé Benesky, fut envoyé au général La Garza, commandant de la province, pour obtenir une autorisation de débarquement. Benesky révéla la présence d'Iturbide à bord du navire. A cette nouvelle, le général accorda de suite l'autorisation demandée. A peine débarqué, Iturbide est reconnu, entouré, traîné dans la prison de Soto-la-Marina. Un instant après, l'alcade se présente à lui, envoyé par La Garza, lui lit le décret du 8 avril, et lui dit qu'il n'a plus que trois heures à vivre! Il reçut ce coup avec sang-froid, déclara que venu seul avec sa famille, il n'apportait aucune disposition hostile contre la république, et, La Garza ayant refusé de l'entendre, il lui fit remettre une lettre, dans raquelle il exposait les motifs de sa conduite, avec prière de l'envoyer au congrès de Tamaulipas. Il pria ensuite le général de permettre à son chapelain, resté à bord, de venir lui rendre les derniers secours de son

PREMIER EMPIRE

ministère. La Garza, ému de compassion, effrayé, peut-être, de la responsabilité qui allait peser lui, suspendit l'exécution. En .ce moment, le congres siégeait à Padilla : il lui rendit compte de la capture d'Iturbide et vint prendre son prisonnier pour le conduire dans cette ville. En route, pour honorer celui qu'il conduisait à la mort, il lui remit le commandement des soldats qui le gardaient.

La lettre de La Garza avait jeté la consternation dans le congrès, car les termes du décret étaient précis. Les députés, effrayés par le nom, les antécédents, les services rendus de celui qu'ils devaient condamner, cherchèrent dans la fuite un moyen d'échapper à cette responsabilité. Six seulement restent, s'érigent en tribunal et décident l'exécution immédiate; ils maintiennent la fatale sentence de mort en présence d'Iturbide et de La Garza qui font valoir l'ignorance de la proscription lorsque l'ex-empereur partit de l'Angleterre. A six heures du soir, Iturbide prévint lui-môme le détachement qui le gardait, que l'heure de l'exécution était venue. Arrivé au lieu du supplice, il confia au prêtre qui l'accompagnait, pour le remettre à son fils atné, le rosaire qu'il portait au cou, et une lettre pour sa femme. Il fit distribuer ensuite à la troupe l'or qu'il avait dans sa bourse, puis s'adressant à la foule émue, il s'écria d'une voix ferme qu'on put entendre de toute la place :

« Mexicains ! au moment de mourir , je vous recommande l'amour de la patrie et l'observance de notre sainte religion : c'est elle qui doit vous conduire à la gloire ; je meurs pour être venu à votre aide; et je meurs content parce que je meurs parmi vous !

« Je meurs avec honneur et non comme un traître ; je ne laisserai pas cette tache à mes enfants et à la postérité !

« Non, je ne suis pas un traître! Gardez la subordination et prêtez obéissance à vos chefs! en exécutant leurs ordres accomplissez la volonté de Dieu ! Mes paroles ne sont point inspirées par la vanité : Je suis loin d'en avoir, adieu ! »

Ayant dit ces mots, il commanda à l'adjudant Castillo de

GS

H1ST01RB DU MKXIQUE.

faire feu et tomba frappé de cinq balles. Il fut enterré, sans aucune solennité, dans le cimetière de Padilla. Ainsi périt Iturbide, a l'âge de quarante ans, sans laisser de regrets derrière lui, après avoir été l'objet de l'enthousiasme le plus frénétique; mais, dans ce lugubre drame appelé l'histoire des révolutions mexicaines, on verra bien d'autres chutes et bien d'autres contrastes, non moins incompréhensibles, non moins tristes et qui en font une perpétuelle insulte à la raison et au bon sens.

Les espérances des monarchistes mexicains tombèrent avec l'homme qu'ils avaient sacrifié à leurs ambitions, à leurs rancunes personnelles. Le clergé, les Espagnols, le haut commerce durent vivement regretter leur conduite inconcevable envers l'homme qui les rattachait à la mère patrie; mais, à l'exemple de la cour d'Espagne, ils ne savaient rien oublier; ils ne surent rien apprendre. En voulant imiter leurs voisins des États-Unis, plutôt par ineptie, par haine contre les chefs qui tentaient de régulariser l'indépendance et la consolider par des institutions conformes aux mœurs nationales, que par goût, ils apprirent bientôt que leurs modèles deviendraient des maîtres. En effet, dès l'année 1823, le président Monroe, dans son message, affecte de prendre le Mexique en tutelle. Résolu à donner une protection, qu'on ne demandait pas, aux États nouvellement indépendants, par un manifeste solennel, le président Monroe proclama dans ce message une nouvelle politique d'intervention dont voici les principaux passages :

« Les citoyens des États-Unis nourrissent les sentiments les meilleurs pour la liberté et le bonheur de leurs semblables de l'autre côté de l'Atlantique... C'est seulement lorsque nos droits sont attaqués ou sérieusement menacés que nous nous sentons blessés et que nous nous préparons à nous défendre. Les événements qui se passent dans notre hémisphère nous touchent plus immédiatement, par des raisons qui se présentent d'elles-mêmes à tout observateur éclairé et impartial

PREMIER EMP1KE

« En conséquence, c'est un hommage que nous devons à la vérité et à notre désir de continuer nos relations amicales avec les puissances alliées, de déclarer que nous considérerions comme dangereux pour notre repos et pour notre sûreté toute tentative qu'elles feraient dans le but d'étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère. Nous nous sommes abstenus d'intervenir dans les colonies ou dépendances réelles des différents États européens, et nous ferons de même à l'avenir, mais pour ce qui concerne les États qui ont proclamé et fait prévaloir leur existence indépendante, et dont après pleine considération, et conformément à de justes principes, nous avons reconnu l'indépendance, nous ne pourrions regarder que comme une manifestation de sentiments hostiles aux États- Unis toute intervention qui aurait pour objet de les opprimer ou d'en contrôler, de quelque manière que ce fût, les destinées. Pendant la lutte qui a eu lieu entre ces nouveaux gouvernements et l'Espagne, nous nous sommes déclarés neutres; au moment même où nous les reconnaissions, nous avons observé la neutralité, et nous y persistons, pourvu qu'il ne se produise aucun changement qui, dans l'opinion des pouvoirs constituant notre gouvernement, soit de nature à rendre indispensable à la sécurité des États-Unis un changement correspondant de notre part. »

Cette doctrine, on le voit, n'est qu'une déclaration courageuse de protection en faveur des jeunes républiques américaines, mais elle n'interdisait nullement l'établissement du système monarchique aux colonies espagnoles. En effet, les États-Unis reconnurent la monarchie d'Iturbide au Mexique, et celle de la maison de Bragance au Brésil; la doctrine Monroe ne défendait que l'indépendance des nouveaux Élats, menacée par l'Espagne et compromise par les projets révélés au congrès de Vérone. Néanmoins, il était facile de comprendre que les États-Unis voulaient spéculer sur l'anarchie des nouvelles républiques, pour en tirer, à l'exemple de la Grande-Bretagne, d'abord des profits commerciaux, ensuite

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