II
D. Antonio Lopez de Santa-Anna naquit à Jalapa le 21 février 1798, de parents nobles et jouissant d'une grande considération. Ses goûts le portant vers la carrière des armes» il entra comme cadet dans le régiment d'infanterie fixe de Vera-Cruz, le 9 juin 1810. Lors de la proclamation du plan d'Iguala, on le trouve lieutenant-colonel décoré de plusieurs ordres. Passionné pour le jeu, aimant l'argent et poussant la galanterie jusqu'à la dissolution, il sacrifia, par ces trois excès, vingt fois le Mexique, quand il aurait pu le sauver. Retiré dans sa magnifique hacienda de « Manga-de-Clavo », il s'y reposait de ses travaux publics, en se livrant à ses trois passions favorites, il y méditait de nouveaux projets; il remplaçait ses antipathies politiques par des amitiés personnelles; il songeait à renverser ceux qu'il avait élevés, et viceversa. Pendant viii^t ans on se demande s'il ne préférait pas « son hamac de Manga-de-Clavo au fauteuil présidentiel », comme le disait Jean Arago dans une lettre que je publierai plus loin. Aspirant à l'impossible, dégoûté de la réalité, victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il exposait celle des autres, versant le sang, sans être cruel, Santa-Anna est la contradiction personnifiée, type exagéré de ses compatriotes. Il attacha son nom à toutes les révolutions; tantôt les organisant pour son propre compte, tantôt y prenant part après les avoir vu commencer; travaillant aujourd'hui à l'élévation d'autrui et demain à la sienne; soutenant une faction pour l'opprimer ensuite, entretenant ainsi un jeu de bascule entre les partis, et n'en profitant que lorsque bon lui semble. On le voit enlacer le sort de sa patrie au sien propre, être tour à tour porté au pouvoir le plus absolu, puis précipité dans la captivité, la solitude ou l'exil. Adoré des uns, haï des autres, considéré par les Américains comme l'unique obstacle à leurs projets envahisseurs, il a toujours détesté l'étranger. Mélange de bonnes et de mauvaises qualités; ayant de grands talents naturels et de grandes faiblesses; entreprenant, sans fixité dans ses desseins, Santa-Anna est
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au physique un homme distingué, d'une éloquence facile, persuasive et connaissant mieux que personne les ressorts qu'il faut presser pour mettre en jeu ses concitoyens. Tel est l'homme que les démocrates venaient chercher pour appuyer la résolution de la municipalité de Jalapa contre Pedraza.
Le congrès de Vera-Cruz, fit un décret pour suspendre le corps municipal séditieux. Santa-Anna dans une lettre datée de Jalapa, 4 septembre 1828, à minuit, répond au congrès qu'il est très souffrant, et que ne pouvant faire lui-même exécuter les ordres du congrès, il a envoyé chercher le chef du département pour les faire exécuter. Le lendemain, Santa-Anna, accusé de connivence avec la municipalité, est remplacé par le général Mora. C'était jeter de l'huile sur le feu. Dans la nuit du 11 septembre, Santa-Anna, blessé de la conduite du gouvernement à son égard, quitte Jalapa avec un bataillon d'infanterie, un escadron de cavalerie, deux pièces d'artillerie et s'installe le lendemain matin dans le fort de Perote. Quatre jours après, il lance une proclamation dans laquelle il déclare que le peuple et l'armée annulaient l'élection du nouveau président, comme ennemi des institutions fédérales ; il demandait, en outre, l'expulsion complète des Espagnols, la nomination de Guerrero et le titre de « libératrice » pour son armée. Il terminait en protestant de son obéissance à la constitution, — qu'il violait, — et jurant qu'il ne déposerait les armes que lorsque ces diverses mesures seraient adoptées.
Le général insurgé ne mit pas le congrès hors la loi, mais il y fut mis et le général Rincon choisi pour le poursuivre. Santa-Anna fit tomber en son pouvoir la brigade du colonel D. Pablo Unda ; chaque sortie qu'il faisait lui procurait de grands avantages sur l'armée qui l'assiégeait; Rincon, du reste, agissait avec une lenteur favorable aux assiégés, et lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre : — « L'oiseau est toujours enfermé, » il y avait trois jours que Santa-Anna était sur le chemin de Oajaca, et commençait une de ces campagnes d'escarmouches, de marches et contre-marches
qui le rendaient insaisissable. Calderon, eommandant les troupes de Puebla, et Rincon se mirent à la poursuite du général insurgé, qui les battait quelquefois, subissait des échecs sans se décourager et leur glissait sans cesse entre les mains. Santa-Anna mit en déroute le général Miranda, qui menaçait ses flancs avec mille hommes, et passant entre les deux lignes parallèles de Calderon et de Rincon, fortes de cinq mille hommes et de vingt pièces d'artillerie, il entra dans Oajaca et s'enferma dans le couvent de Santo-Domingo. Quelques jours après, soutenu par le colonel Arista, il reprit l'offensive avec tant de succès que les officiers du gouvernement demandèrent une suspension d'armes, en attendant les ordres de Mexico. Santa-Anna y consentit; mais cette suspension fut désapprouvée par le gouvernement, et le 14 novembre, Rincon attaqua les insurgés avec un redoublement d'énergie. La lutte entre Rincon et Santa-Anna dura deux mois et ne se termina que par le résultat des événements qui se passaient alors à Mexico.
Tandis que Santa-Anna se battait de son mieux, Juan Alvarez et Isidoro Montes de Oca proclamèrent, dans les districts d'Acapulco et de Tosco, les principes du plan dePerote. Le gouverneur D. Lorenzo de Zavala se mit également à la téte d'un parti armé qui parcourait les districts d'Apam, Ocuila et Ghalco. Dans la nuit du 29 octobre, il entra clandestinement à Mexico et se mit à travailler pour organiser une émeute capable de renverser Gomez Pedraza. Cela ne lui était pas difficile ; les éléments de révolte abondaieut dans la capitale. Le 30 novembre était le jour assigné pour l'explosion du coup prémédité. Le président, les ministres et les. chambres n'ignoraient pas ce qui se tramait, mais les intérêts personnels et les rancunes particulières les engageaient à laisser faire. Victoria, unanimement accusé d'avoir été la cause principale du succès de cette révolution, soit par connivence, soit par incapacité ou négligence de sa part, contraria toutes les mesures du ministre de la guerre, son futur successeur.
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A dix heures du soir, un coup de canon annonça l'explosion de la tempête. Le colonel Santiago Garcia se rendit à l'ancienne prison de la Acordada où se trouvait un dépôt considérable d'armes et de munitions; il avait avec lui les bataillons civiques. Zavala et Lobato se mirent à la tête des insurgés. Le gouvernement resta deux heures sans rien décider. Les révoltés demandèrent le changement des ministres et l'expulsion des Espagnols. Le gouvernement s'étant enfin décidé à se défendre, les hostilités commencèrent le 2 décembre. Le lendemain un régiment de cavalerie passa du côté des insurgés; la populace courait à la citadelle et à la Acordada où Lobato et Zavala lui donnèrent des armes. Le général Guerrero se déclara leur chef. Gomez Pedraza s'enfuit de la capitale, pendant la nuit, pour aller à Guadalajara ; le général Filisola sur lequel il avait compté repartait en même temps pour Puebla; le président restait à peu près seul, n'ayant guère pour le protéger que les soldats du lieutenant colonel Adrien Woll.
Les insurgés, encouragés par ces événements, attaquèrent le palais, défendu par une batterie et quelques troupes. Victoria alors songea à faire cesser l'effusion du sang et se rendit à la citadelle dans le but de transiger avec Zavala. En ce moment plus de cinq mille révoltés mirent la ville au pillage; les habitants devinrent victimes des plus atroces violences, le grand dépôt du commerce, le Parian, les magasins, les maisons particulières et les ministères furent envahis et saccagés. Les capitaux et la fortune de plusieurs milliers de familles disparurent en un instant et devinrent la proie d'une multitude de vagabonds armés de poignards €t d'escopettes. Dans ces néfastes journées des 2, 3 et 4 décembre le colonel Woll eut deux chevaux tués sous lui, et, au péril de sa vie, sauva du pillage et de l'incendie une partie de la ville de Mexico, ce qui lui valut une manifestation de reconnaissance de la part des notables commerçants. Les Espagnols, surtout, souffrirent énormément dans cette émeute. Le Parian était encombré de marchandises ; les cof-
fres regorgeaient d'argent; tout fut perdu. Les hommes, les femmes, les enfants, les soldats, se pressaient aux portes des plus riches magasins, s'arrachaient les objets qu'ils emportaient, se culbutaient, se frappaient mutuellement de leurs poignards ou de. leurs baïonnettes, et pendant ce pillage les rues étaient remplies de ces misérables qui couraient mettre en sûreté ce qu'ils avaient sauvé de la bagarre, puis revenaient disputer le reste du butin.
Après ces événements, on aurait cru que le général Victoria allait changer son cabinet et que l'insurrection victorieuse allait dicter la loi; il n'en fut rien. Les conférences entre le président et les chefs insurgés durèrent trois jours, pendant lesquels on récrimina de part et d'autre sans rien décider. Le président Pedraza, étant parti pour Guadalajara, où il resta jusqu'au mois de février, avant d'aller à Tampico s'embarquer pour Londres, se démit de la présidence ; le ministère de la guerre fut occupé par Guerrero qui laissa de suite son poste au général Moctezuma, pour aller commander les troupes de Puebla, Oajaca et Vera-Cruz. Les autres ministres ne suivirent pas cet exemple. Guerrero 'était envoyé à Puebla parce que les autorités de cet État refusaient d'obéir au gouvernement de Mexico. Le pronunciamiento de Puebla, en faveur du plan de Sanla-Anna, força Calderon à demander une suspension d'armes. Cette suspension fut bientôt suivie d'une transaction qui termina le siège d'Oajaca. Au milieu de ces émeutes et de ces révolutions, il commençait à devenir difficile de savoir de quel côté se trouvait la légalité ; les notions du droit et du devoir devaient s'effacer et laisser place aux intérêts privés ; c'est, en effet, ce qui domine dans toute l'histoire du Mexique, depuis la présidence de Victoria jusqu'à celle de Juarez.
Le gouvernement de Victoria s'éteignit dans l'inertie et la faiblesse; il avait favorisé par son incapacité les révolutions qui troublèrent le pays et il laissait aller les rênes du pouvoir sans chercher à faire respecter les lois. Des symptômes de désaffection au système fédéral commencèrent à se ma-
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nifester dans plusieurs États, à la suite de ces événements. Les élections pour le renouvellement complet de la Chambre des députés étant encore favorables au parti de Guerrero, la question de la présidence de la république devenait d'une solution facile. Le 9 janvier 1829, les députés déclarèrent nulle l'élection de Gomez Pedraza; ils nommèrent le général Guerrero président, et le général D. Anastasio Bustamante vice-président. Les yorkinos saluèrent ce jour comme le plus heureux de la république ; ils triomphaient de nouveau. Guerrero prit possession du fauteuil de la présidence le 1er avril 1829, dans des conditions déplorables ; le trésor était vide, les recettes étaient insignifiantes, les dépenses ordinaires pour l'armée, la marine, les tribunaux et les administrations s'élevaient à plus de soixante millions de francs, sans compter les dépenses extraordinaires; le chaos était partout, l'orage grondait'de tous les côtés.
Au mois de juin, on apprit l'arrivée à la Havane d'un corps d'armée espagnol, envoyé par Ferdinand VII, pour reconquérir le Mexique. Le 16, une frégate française mouillant dans le port de Vera-Cruz, annonça le départ de la flotte espagnole, portant quatre à cinq mille hommes commandés par le général D. Isidro Barradas, et dont le débarquement devait être prochain ; l'officier français ne sut pas ou ne voulut pas dire sur quel point de la côte s'effectuerait le débarquement. Cette expédition ne surprit personne, elle était annoncée depuis longtemps, mais elle ne laissait pas d'inquiéter le gouvernement. Santa-Anna avait repris ses fonctions de gouverneur de la province de Vera-Cruz, et commandait en outre la force armée de cette province. Sans attendre les instructions du gouvernement, il prit avec toute l'ardeur de son patriotisme les meilleures dispositions pour recevoir l'ennemi. Les coffres de l'État étaient vides, mais le commerce lui prêta trente mille piastres pour faire face aux premières nécessités. Santa-Anna organisa une petite brigade de deux mille hommes, équipa quelques cavaliers et fréta des goélettes sur lesquelles il s'embarqua avec
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sa brigade et le matériel de guerre. On venait d'apprendre que les Espagnols avaient débarqué le 27 juillet à Cabo- Rojo non loin de Tampico.
Sans l'initiative énergique de Santa-Anna, l'expédition espagnole eût pu réussir; car, à peine Guerrero avait-il été installé qu'il était déjà menacé de la perte du pouvoir. Il avait pour ministre des finances Lorenzo Zavala ; à la justice, l'abbé Manuel Herrera ; à la guerre, le général Moctezuma, et aux affaires étrangères l'avocat Bocanegra. L'opposition était si considérable contre ce gouvernement que le lendemain de l'installation du congrès, — 5 août,— Zavala fut mis en accusation, et ce ne fut que le 25, c'est à dire près d'un mois après le débarquement des Espagnols, que le pouvoir exécutif reçut des facultés extraordinaires pour défendre l'indépendance du pays contre les envahisseurs. La cause de cette hostilité était naturelle. Guerrero, diaprés le programme politique qui l'avait élevé à la présidence, dut songer à l'expulsion des Espagnols ; M. Poinsett l'y poussait fortement, pensant enrichir la Nouvelle-Orléans avec les capitaux des expulsés. Le congrès seconda ses vues, et rendit une loi qui frappait six mille Espagnols, épargnés par celle de 1827. Cet ostracisme était doublement impolitique. Le parti écossais , déjà renforcé par tous les yorkinos qui n'obtinrent aucune place sous leur gouvernement, s'accrut encore de tous ceux dont les intérêts se trouvaient indirectement lésés par ce coup d'État, et la république s'appauvrit de toutes les richesses possédées par les bannis.
Santa-Anna, n'ignorant point la situation des esprits et l'embarras du gouvernement, savait qu'il ne pouvait attendre aucun secours de la capitale; aussi, l'a-t-on vu prendre sur lui-même la responsabilité d'une expédition des plus téméraires, vu l'exiguïté de ses moyens. Aussitôt que Barradas eût débarqué ses troupes, il lança une proclamation, plus particulièrement adressée à l'armée mexicaine, et dont voici quelques extraits :
« Après huit ans d'absence, vous revoyez vos compagnons,
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aux côtés desquels vous avez combattu pour soutenir les droits de votre ancien et légitime souverain Ferdinand VII. Sa Majesté sait que vous n'êtes point coupables de ce qui s'est passé dans le royaume et se rappelle que vous lui ayez été constants et fidèles. La trahison vous a vendus, vous et vos compagnons.
« Lorsque vous serviez notre roi, vous étiez unis, bien payés et bien nourris; ce que Ton appelle votre gouvernement vous laisse nus, sans solde et sans nourriture. Autrefois vous serviez sous l'empire de Tordre pour défendre vos foyers, la tranquillité publique et la religion; aujourd'hui vous êtes le jouet de quelques chefs de parti qui remuent les passions, émeutent les peuples pour élever un général, renverser un président et soutenir les temples immondes des franc-maçons écossais et yorkinos.
« Les caisses de votre gouvernement sont vides et saccagées par quatre ambitieux, enrichis par les emprunts contractés avec des étrangers pour acheter des navires pourris et des effets inutiles. Servir sous l'empire d'une telle anarchie, c'est servir contre votre pays et contre la sainte religion de Jésus-Christ... — Isidro Barradas. »
Une autre proclamation fut également adressée par le même général aux citoyens du Mexique; mais, tandis qu'il écrivait, Santa-Ànna agissait. Trompant la surveillance des vaisseaux de guerre et des croiseurs ennemis, il débarqua, le 11 août, à la barre deTuxpam, après avoir subi une tempête; il continua sa route, en pirogues, en canots par la lagune de Tam'ihahux et par terre, pour aller prendre position à Tampico-el-Alto, à trois lieues des Espagnols. Le général Mier y Teran, venu de Matarooros, arrivait le 15, à V-illerias, près d'Altamira, objectifs du général Barradas. Teran et son général en chef, Garza, abandonnèrent ces deux villes le 17, après une défense des plus médiocres. Santa-Anna apprit que Barradas, maître de Villerias, située à trente-cinq kilomètres environ de Tampico, avait l'intention de s'y enfermer avec quatre mille hommes, et qu'il ne restait au quartier
général que les dépôts, les malades, la caisse et un bataillon pour garder le fortin de la Barre. Voulant profiter de cette occasion, il quitta son quartier général de Pueblo-Viejo et, pensant surprendre la garnison de Tampico, il passa la rivière dans. des canots à la faveur de la nuif. Quelques coups de fusil tirés intempestivement par ses paysansarmés firent échouer son entreprise; alors, il se vil obligé d'engager un combat qui ne dura pas moins de cinq heures, mais dont le résultat fut que le général Salomon, commandant de la place, proposa de se rendre « moyennant une honorable capitulation. »
Cette proposition, acceptée avec empressement, allait être signée, lorsque le général Barradas arriva au secours de la place, avec deux mille cinq cents hommes. Barradas apprenant que son lieutenant était en train de rédiger une capitulation qu'il avait demandée, suspend les hostilités et sollicite une entrevue avec le général mexicain. Dans celte entrevue, il déclare que les deux généraux doivent se retirer dans leurs quartiers respectifs pour éviter l'effusion de sang, tandis qu'on négocierait un armistice. Santa-Anna parut céder à cette déclaration qui le sortait d'un mauvais pas et lui donnait le temps de recruter et d'organiser son armée. Avant de se séparer du général espagnol, il lui laisse entendre qu'il avait vingt mille hommes dans son quartier général de Pueblo-Viejo et que le général Garza venait se joindre à lui :ivec sa division.
Le 8 septembre, Santa-Anna, désirant reprendre l'offensive, intima Tordre à Barradas d'évacuer avec ses troupes le territoirede la république mexicaine; il n'avait pourtant que douze cents hommes avec lui. Des pourparlers eurent lieu; le général espagnol ne voulait pas capituler; il désirait un armistice pour évacuer le territoire. Santa-Anna refusa, et le 10, à deux heures de l'après-midi, à la suite d'une tempête épouvantable et d'une pluie diluvienne, il lança ses colonnes à l'assaut; une d'elles était commandée par Adrien Woll. Le fortin de la Barre, défendu par cinq cents hommes,
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se rendit à discrétion, après un combat acharné qui coûta ia vie à trois cents Espagnols et à leur commandant, le général Vasquez. Le lendemain à huit heures du matin, le drapeau blanc fut hissé à Tampico et le général Salomon vint se présenter à Santa-Anna, lui demandant la suspension des hostilités, et lui déclarant : — « Que son général en chef ne voulait pas sacrifier ses soldats sans résultat/et que dès lors il se rendait à discrétion. »
A la suite de celte reddition, plus de deux mille soldats espagnols remirent leurs drapeaux et leurs armes devant un piquet de six cent quatre-vingts Mexicains, reste de la colonne qui avait attaqué et occupé le fortin. La soumission avait été surtout motivée par la croyance qu'il se trouvait une armée au quartier général de Pueblo-Viejo.En apprenant la vérité, le général Barradas voulut se suicider; il s'embarqua pour les États-Unis où il ne tarda pas à mourir. Adrien Woll reçut le grade de colonel d'infanterie pour sa belle couduite au fortin de la Barre, et la distinction de porter à la capitale les drapeaux pris sur l'ennemi ; mais une blessure à la jambe l'empêcha d'accomplir cette honorable mission. Santa-Anna se conduisit à l'égard des prisonniers avec beaucoup de générosité ; il prodigua les plus grands soins aux malades et aux blessés, au nombre de plus de quinze cents, et leur distribua ce qu'il y avait dans ses magasins. Quelques jours après la reddition , plusieurs vaisseaux espagnols se présentèrent en vue du port avec des renforts d'hommes et des vivres, mais, informés du sort de la première division d'avant-garde, ils retournèrent à la Havane.
Les conséquences de cette habile campagne furent très heureuses pour le Mexique. L'Espagne abandonna définitivement ses projets sur ce pays. Tous les Mexicains se félicitèrent de ce succès comme s'il était l'œuvre de tous et non pas de l'initiative d'un seul homme. Santa Anna, acclamé par la nation comme son « fils de prédilection, » le « vainqueur de Tampico, » fut nommé général de division, — titre correspondant à celui de maréchal de France, — et décoré
du titre de benemerito de la pattia, — bien mérité de la patrie. — Le gouvernement paya les insignes de son grade. Quelques législatures rendirent des décrets en son honneur; les États de Mexico et de Guanajuato lui firent don de deux riches épées. Après sa victoire, Santa- Anna se retira tranquillement à sa campagne de Manga-de-Clavo, pensant que les partis un peu calmés pendant la lutte avec les Espagnols se réconcilieraient et que le gouvernement démocratique qui régissait le pays, serait finalement accepté par la majorité du peuple. Il se trompait.
Des navires suspects ayant été aperçus à peu de distance des côtes, le gouvernement eut peur d'une nouvelle invasion et décréta la formation d'une armée de réserve devant stationner à Jalapa, Cordova et Orizava, d'où elle pourrait promptement se porter sur les côtes du sud ou du nord selon les besoins du moment. Cette armée fut confiée au vice-président, général Bustamante et commandée, sous ses ordres, par le général D. Joaquin Herrera. Une autre armée fut organisée dans le sud, sous le commandement du général Montes de Oca, et trouvant ces éléments de défense insuffisants, Guerrero pria les États du nord de développer leurs milices. Ces mesures furent mal interprétées; on crut que le gouvernement voulait créer un régime militaire sur les ruines du système fédéral. Des lois restrictives contre la liberté de la presse, dont les excès avaient déjà fait tant de mal au Mexique, ameutèrent les esprits contre le pouvoir exécutif; mais ce qui souleva le plus d'opposition ce fut la loi sur les contributions. De tous les côtés on se faisait un point d'honneur de ne pas s'y soumettre; aucun État ne voulut l'accepter. Dès cette époque les États exercèrent leur droit de veto sur les délibérations du gouvernement général. Guerrero, se voyant abandonné de ses partisans les démocrates, se chercha des amis parmi les vaincus, il rappela les généraux Bravo, Barragan et les autres exilés de l'affaire de Tulancingo, et les réintégra dans leurs emplois. Le président faisait l'expérience indiquée par M. Thiers
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dans son Histoire de la révolution : — « Lorsqu'un gouvernement veut parler aux factions le Engage de la justice et des lois, il devient vite insupportable ; et plus il est modéré , plus il est accusé de faiblesse et d'impuissance. » Mais on ne s'aperçoit de ces vérités que lorsqu'il est trop tard pour en profiter. Guerrero n'était plus le père du peuple; une fois au pouvoir, les démocrates le renièrent. « Les directeurs de la basse démocratie, dit Zavala qui donna sa démission de ministre des finances à cette époque, quand ils ne se virent pas appelés dans l'administration où ils croyaient entrer sans autre titre que celui d'avoir concouru à la déroute du pouvoir et au triomphe de la dernière révolution, commencèrent à conspirer contre leurs propres chefs. »
Le Yucatan leva le premier l'étendard contre le gouvernement fédéral. Le 6 novembre 1829, la garnison de Gampéche se réunit sur la place et proclama un gouvernement unitaire. Dans cet « acte du pronunciamiento de la garnison de Campêche, pour la forme de gouvernement de république centrale, » les considérants attribuent au système fédéral tous les malheurs arrivés au Mexique, ainsi que la démoralisation des caractères. Ce mouvement se développa vite dans le Yucatan et dans d'autres États. Il devait éclater également à Vera-Cruz, mais la législature et les forces civiques de Jalapa s'y opposèrent momentanément ; les généraux de l'armée de réserve s'étaient compromis pour proclamer dans cet État le plan de Gampéche; Guerrero, furieux, voulut dissoudre l'armée de réserve. Le général Bustamante, en étant le chef, s'empressa d'écrire aux législatures provinciales, pour les engager à s'opposer à cette mesure. Santa-Anna essaya de conjurer la tempête, en interposant ses bons offices auprès des révoltés de Gampéche et en refusant de seconder les conspirateurs de Jalapa. Ges efforts ayant été inutiles et voyant une nouvelle révolution à la veille d'éclater, il se démit du commandement militaire, du gouvernement civil deVera-Cruz et se retira dans sa solitude de Manga-de-Clavo pour ne pas être mêlé aux événements qu'il prévoyait.
Bustamaote se rendit alors à Jalapa, el sous prétêxte que Guerrero « ne gouvernait pas bien la république », se prononça contre lui. Son plan, daté de Jalapa, 4 décembre 1829, se composait de neuf articles dans lesquels il proclamait la déchéance du gouvernement actuel pour rétablir Tordre constitutionnel et le respect des lois. Ce qu'il y a de curieux dans toutes ces révoltes à main armée, c'est que les révoltés donnaient toujours pour prétexte de leur violation des lois et de la constitution, le respect qu'ils leur portaient. Un des articles de ce plan demandait naturellement la destitution de tous « les fonctionnaires contre lesquels l'opinion publique s'était déclarée. » Comme de juste cette « opinion publique » était celle des conjurés. C'est avec un sentiment de profonde tristesse qu'on voit un général élevé à la viceprésidence* par la protection de Guerrero, chercher à renverser celui qui l'avait comblé de bienfaits et donner, de si haut, l'exemple de l'ingratitude et de l'insubordination. Le plan de « l'armée protectrice de la souveraineté des États », comme s'intitulaient les insurgés de Jalapa, n'avait d'autre but que de renverser le président, les gouverneurs et les législatures démocratiques fédérales, jamais révolution ne fut aussi honteuse. Le ministre des affaires étrangères, Bocanegra, répondit au plan de Jalapa par une circulaire dans laquelle on lit ces. paroles significatives : — « Comment les institutions pourraient-elles se maintenir, si le gouvernement général ne peut remplir ses devoirs*? C'est pourtant ce qui arriverait si le manque de coopération des États le prive de ces liens et de cette harmonie qui font respecter la constitution et les lois. » C'est, en effet, ce qui arriva.
Une lettre datée de Manga-de-Clavo, 5 décembre 1829, nous montre que le général Muzquiz et le colonel Facio, chefs principaux du pronunciamiento, firent des tentatives répétées, mais infructueuses, pour entraîner Santa-Anna dans leur insurrection. Guerrero, hardi, courageux dans les combats, était trop bon de caractère ; il manquait d'énergie et de décision dans les moments suprêmes ; dégoûté du pou-
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voir auquel il avait été élevé par une révolution, il ne tenta rien contre la révolution qui devait l'en faire descendre. Il se borna à se présenter, le 11 décembre, à l'ouverture des Chambres, et, dans son discours il dit aux députés et aux sénateurs : — « Investi par votre autoritédu pouvoir énorme, de facultés extraordinaires pour sauver la patrie, je me présente dans votre enceinte pour me démettre de cette terrible charge. » Un fonctionnaire agissant ainsi au moment où ses ennemis marchaient sur son palais, n'était point fait pour gouverner un pareil peuple.
La majorité des députés se composait de démocrates favorables à l'administration actuelle; mais la presque totalité des sénateurs travaillaient de concert avec les révolu • tionnaires de Jalapa. Le président demanda l'autorisation de se mettre à la tête des troupes et de marcher contre les rebelles; il l'obtint. Le ministre Bocanegra fut élu par les Chambres pour remplacer le président, par intérim, et prêta serment le 17. Le lendemain Guerrero quitta Mexico; mais au lieu d'aller à la rencontre de Bustamante, il l'évita et se dirigea vers le sud. A Vera-Cruz, la législature, opposée au plan des insurgés, demanda précipitamment à Sauta-Anna de reprendre son commandement politique et militaire. Celui-ci l'accepta, pour soutenir l'administration de Guerrero, et prit possession de ses doubles pouvoirs le 17, daus l'après-midi. Cette acceptation inattendue parait avoir eu pour motif un simple sentiment en faveur de la légalité.
Tandis que Santa-Anna se préparait à défendre les droits du président constitutionnel, le général Quintanar entra dans Mexico, à la tête des principales troupes insurgées; Bocanegra était enfermé dans le palais, défendu par le général Anaya demeuré fidèle avec quelques soldats. Les insurgés s'emparèrent, dans la nuit du 22, de l'hôtel de ville et de la cathédrale; du haut des terrasses et des tours ils tiraient sur le palais, séparé de ces deux édifices par la largeur d'une rue. La résistance n'était pas possible, et la capitale tomba le lendemain matin au pouvoir des insurgés ; dix ou douze
hommes seulement furent tués ou blessés. Le général Quintanur, qui n'avait pas reparu sur la scène politique depuis 1824, fut nommé par le conseil du gouvernement au pouvoir exécutif avec Lucas Alaman et Pedro Vêlez, en attendant l'arrivée de Bustamante. Ce triumvirat remplaça le président Bocanegra destitué, sans façon, par le conseil d'État. En peu de temps tous les États se soumirent au plan de Jalapa, à l'exception de Vera-Cruz qui tenait toujours, moins par affection pour Guerrero et par respect des lois, que par la persuasion que le triumvirat changerait la forme du gouvernement. La législature de Vera-Cruz déclara qu'elle ne reconnaissait pas le gouvernement installé à Mexico, et donna au gouverneur les facultés nécessaires pour faire respecter sa décision. Santa-Anna se rendit alors à Jalapa, et, le 26 décembre 1829, il fit une proclamation dans laquelle il motivait les résolutions de la législature de Vera-Cruz et sa détermination de défendre l'ancien gouvernement, tout étant illégal, contre le nouveau pouvoir.
L'inconcevable faiblesse de Guerrero mit Santa-Anna dans une position critique et môme ridicule. Le 25, Guerrero, ayant appris les événements passés à Mexico et l'éleclion du triumvirat, laissa le commandement de son armée au général Ignacio Mora, et partit pendant la nuit avec une petite escorte pour sa ville natale de Tixla. Mora réunit alors un conseil de guerre et se prononça, le 27, pour le plan de Jalapa. En apprenant la fuite de Guerrero et l'adhésion de ses troupes au nouveau pouvoir, les soldats de Santa-Anna désertèrent, et l'ancien gouvernement démocratique n'eut plus un seul défenseur au 1er janvier 1830 , jour où Bustamante prit possession de la présidence. Le général Guerrero, pour éviter des dissensions qui pouvaient s'élever à son sujet , envoya sa démission de président et promit d'obéir aux résolutions des Chambres.
Bustamante, après son installation, réunit le congrès et nomma les ministres suivants : D. Lucas Alaman , aux affaires étrangères; D. Ignacio Espinosa, à la justice;
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D. Rafaël Maiigino , aux finances, et D. Antonio Facio à la guerre. Dans ce ministère conservateur, Facio, élevé en Espagne, était considéré comme ennemi des démocrates et des réformes; Espinosa et Alaman représentaient le clergé. Ce dernier a joué un rôle si important dans son pays qu'il mérite une mention particulière.
D. Lucas Alaman est né à Guanajuato d'une famille aisée qui l'envoya faire ses études à Mexico au collège des Mines. N'ayant point le goût des armes, il étudia les lois pour pouvoir prendre part aux affaires politiques. Après la chute d'Iturbide, on l'a vu devenir ministre; puis, il abandonna le ministère, vint à Londres et retourna dans son pays. Lors de la révolution de Jalapa, il était directeur de la Compagnie unie anglo -mexicaine % et gérant des propriétés du duc de Monteleone, dernier héritier et descendant de Fernand Cortez. Tour à tour avocat, ministre, prétendant à la présidence, industriel et banqueroutier, fertile en expédients, subissant toujours l'influence de l'Angleterre, historien distingué, Lucas Alaman était un homme à vues supérieures; il désirait sincèrement le bien de son pays, et pour atteindre ce but il foulait aux pieds l'opinion publique, avec ce courage moral qui n'a pas pour se soutenir le clairon des batailles. D'une forte complexion, sans être robuste, d'une énergie à toute épreuve, il était, en outre, travailleur infatigable; nul ne connaissait mieux que lui le prix du temps, nul ne savait mieux l'utiliser. Il faisait difficilement la part des difficultés matérielles pour l'exécution d'une mesure qu'il avait dictée; aussi rigoureuse qu'elle fût, elle ne l'épouvantait pas : «Qui veut la fin, disait-il, veut les moyens. »
Lors de sa rentrée au ministère, le Mexique se trouvait dans une situation pitoyable. Un an s'était à peine écoulé depuis le pillage de la capitale par les démocrates ; le trésor, comme toujours, était vide ; les troupes et les officiers réclamaient leur solde à grands cris; les chemins étaient infestés de voleurs et les finances nulles; les places, sollicitées par tout ce qu'il y avait de plus inepte et de plus immoral dans