CHAPITRE XXVIÏ
Les MexicaiBS font la conquête des grandes provinces de
Tepeacac et de Tecamachalco.
Les marchands et les porteurs mexicains , qui al^ laient d'une province à l'autre pour faire le commerce, furent la première cause de cette guerre. Les naturels de Tepeacac furent très -irrités en apprenant que la puissante et brave nation des Ghalcas avait été soumise par les Mexicains. Au moment de leur foire , qui se tenait à des époques régulières, quelques Mexicains s'y rendirent; les chefs de Tepeacac les firent arrêter et les massacrèrent en disant que c^étaient des espions qui venaient pour les surprendre quand ils ne seraient pas sur leurs gardes, et pour les réduire en esclavage comme ils l'avaient fait à l'égard des Ghalcas. Deux ou trois Mexicains parvinrent seuls à s'échapper et rendirent compte au roi Moctezuma et au sénat de ce qui s'était passé. Ce n'étaient pas seule-
meot les marchands de Mexico que les habitants de Tepeacac avaient massacrés, mais aussi ceux d'Aculhuacan , de Tezcuco , d'AUcapulzalco » de Gulhuacan, deTacuba , de Cuyoacan, dlztacpalapan , de Xochimilco y de Cuitlahuac , de Mîzecuic , de Chalco, de Tultitlan, de Hualitlan , de Tenayucan, et de diverses autres nations alliées ou vassales Am Tempire mexicain.
Quand Moctezuma , Cihuacoatl et Tlacaeltzin eurent appris cette nouvelle , ces deux derniers dirent au roi : n. Seigneur , êtes- vous satisfait de ce que ces méchants de Tepeacac et de Tecamachalco ont massacré vos vassaux ? Nous voyons que non. Il faut donc leur envoyer des messagers pour leur annoncer une guerre qui ne devra finir que quand nous les aurons réduits en esclavage. «Cette proposition ayant été approuvée du roi, Cihuacoatl et Tlacaeltzin firent partir Ticocyahuacatl , Tocuiltecatl , Mexizcatlteuctli et Huecamecatl. Quand ils furent arrivés à Tepeacac, ils expliquèrent le but de leur mission aux chefs et aux principaux de cette province, en présence du roi Goyolcuec , de son fils Ghichtli et de Chiauhcoatl , et leur dirent : « Le roi Moctezuma et Tlacaeltzin vous saluent et vous envoient ces épéeset ces boucliers ainsi que ces tizail noirs et ornés d'une plume , afin que vous les posiez sur vos têtes comme des seigneurs que vous êtes , et pour que vous les attendiez dans ce costume. Voilà , seigneurs , quel est notre message, a Le roi Goyolcuec et les autres chefs leur répondirent qu^ils acceptaient le présent.
« Nqus attendons, dirent-ils, les seigneurs du lac a¥£C le roi Moctezuma et Cihuacoatl à leur tête , quand ils voudront venir» et nous les remercions de ce qu'ils nous ont envoyé. » Quand les envoyés mexicains eurent rendu cette réponse à Moctezuma et au sénat , ils s'écrièrent: n Nous allons leur montrer la force des flèches et des épées mexicaines , car c'est par droit de conquête et non par héritage que nous possédons les vastes terres que nous avons déjà. » Et ils envoyèrent ensuite les ambassadeurs se reposer dans leurs maisons des fa ligues du voyage. Moctezuma, Cihuacoatl, Tlacaeltzin et Guauhnotl dirent alors au sénat: « Seigneurs, qu'attendonsnous? Faisons nos préparatifs de guerre et envoyons des messagers à Atzcaputzalco , Guauhtitlan , Aculhuacan , Tezcuco , Chalco , Xochimilco , Culhuacan, Cuitlahuac, Mizquic etCuyocan ; que les habitants préparent du biscuit , de la pâte , de la farine de fèves , du chian et du chile^ du sel , de légers manteaux de nequen^ qui protègent si biien contre Tardeur du soleil, des tonayatatl^ des cottes de nequen tecail, des nattes de feuilles de palmier, des vases de terre, des chicuihuite , des corbeilles, des écuelles et des malaxitl ; enfin toutes les choses dont on a besoin pour une longue campagne. Chargeons de cette mission quelques jeunes nobles. Nous désignons pour cela Huitznahuacatl , Teuclamacazqui , Tezcacoacatl et Teucalatl. »
Aussitôt que toutes les provinces et villes énumérées plius haut, eurent reçu cet ordre , elles se mi-
reat à armer leurs guerriers el à préparer des vivres; et quand les messagers furent de retour à MexicQ, tout Vempire fut rempli de joie» et l'on se disposa à se mettre en campagne le plus tôt possible. Au jour fixé, les guerriers de toutes ces provinces se mirent en marche » chacun sous les ordres de son chef particulier. Au bout de quelques jours , ils arrivèrent au sommet des montagnes , dans un endroit appelé Coyupetlayo. Chaque capitaine donna alors Tordre à ses gens de construire des cabanes , d'élever des retranchements , de creuser des fossés » et d'aller chercher, de Teau et du bois. En tête du camp de chacun de ces capitaines , on plaça de vaillants guerriers mexicains , connus sous le nom de Cuachuc et d'Otomill.
Les espions que ceux de Tepeacac avaient envoyés pour examiner le camp des Mexicains, vinrent leur annoncer que ceux-ci étaient bien retranchés derrière des fossés et des palissades, et leur en firent une exacte description. Tlacaeltzin , Tlacochcalcacatl et Tlacatecatl que Moctezuma avait envoyés reconnaître Tennemi , vinrent de leur côté l'avertir que l'ennei^i n'était point retranché et n'avait élevé aucun ouvrage de défense > qu'il n'avait pas même de garnison dans ses villes et n'était pas plus sur ses gardes que s'il n'avait été prévenu de rien.
Les généraux mexicains prévinrent donc leurs guerriers qu'ils comptaient attaquer, au premier quartier de la lune» et que, pour se reconnaître dans la mêlée , chacun eût à erier à haute voix le
nom de sa ville , telle que Chàlco ou Xochitnilco. Il engagea ceux de chaque ville à ne pas charger Fennemi péle-méle , mais à marcher de concert en s'attendant les uns les autres, et à faire prisonniers les plus vaillants guerriers de Tepeacac, de manière à ce qu'au lever du soleil cette ville fût prise et détruite, ainsi que celles de Tecalco y Guauhtinchan et Acatzinco. Les Mexicains attaquèrent en effet l'ennemi aussitôt après minuit; dès le premier assaut , ils parvinrent à mettre le feu au principal temple de Tepeacac , qui se nommait Teocamaxtli, et au lever du soleil les quatre villes étaient en efiet complètement détruites.
Les chefs de Tepeacac , réfugiés au sommet d'une montagne , envoyèrent dire aux Mexicains ; « Seigneurs , que vos cœurs s'apaisent et que vos armes se reposent. Pour récompenser la valeur que vous avez montrée dans cette guerre, nous vous offrons en triLut du maïs, des fèves blanches et de couleur, du chile , des manteaux et des jupes fines de nequen^ décorées des ornements qu'on appelle aAttacopot/af/, des nattes de palmier et des cuirs def cerf tanné ; outrecela, commenous sommes surune grande route, nous fournirons des vivres à tous les Mexicains qui passeront par notre ville , quelque nombreux qu'ils soient. Nous regarderons l'empire Mexicain comme notre père et notre mère » Âhuacoatl et Tlacaeltzin leur répondirent : « A la bonne heure, mais il faudra encore que vous nous envoyiez, de dix en dix jours, des hommes qui se relayeront pour servir dans nos
palais et dans nos maisons , pour balayer et pour porter de l'eau et du bois. » Ceux de Tepeacac y consentirent.
Quand les Mexicains rentrèrent dans leur oipitaie, la foule vint au-devant d'eux pour les recevoir en vainqueurs, au son des trompettes et des cornets; on leur offrait des roses^ et les vieillards brûlaient en leur honneur du picietl dans des vases ^ ce qui était un des privilèges de leur âge , et un droit réservé aux pères de ces vaillants guerriers. Us portaient leurs cheveux attachés sur la nuque avec une lanière de cuir rouge, appelée cuauhtal^ piloni; ils formaient deux files en face l'une de l'autre, entre lesquelles devait passer l'armée triomphante. Cet ordre était nommé cuacuacuiltzin; ils prirent ensuite au milieu d'eux les prisonniers et les esclaves que l'on ramenait de la guerre, et qui étaient natifs des quatre villes conquises; quand les capitaines passaient, on leur présentait, en signe de victoire, des brasiers remplis de bois de chêne dont la flamme s'élevait très-haut, eu leur disant : «Soyez bien-veuus, fils de Mexico Tenucbtitlan , où les serpents sifflent d'une manière si agréable (1), où les poissons abondent , où les oiseaux viennent voltiger autour des filets que nous tendons dans les roseaux, et où est le temple du grand Dieu Tetzahuitl Huitzilopochlli qui nous protège , vous qui , par votre valeur et la force de votre bras^ avez
(i) CeUe phrase peut paraître extraordinaire, mais le texte dit: Adonde silvan. dclicadamente las culebras.
vaincu et mis en fuite vos ennemis, et avez vengé les injures de notre dieu Huitzilopochtli. » On donna ensuite à boire aux vaincus un breuvage appelé teuhuctli.
Ce fut ainsi que les guerriers mexicains entrèrent dans la ville. Us se rendirent ensuite, dans le même ordre , au temple de Huitzilopochtli , suivis des esqlaves enchaînés , et enfin au palais du roi Moctezuma. Quand Ahuacoatl et Tlacaeltzin furent arrivés en sa présence , ils lui firent une profonde révérence , et lui offrirent le tiers des esclaves et du buiia qui avait été pris , ainsi qu'un grand teponaztlù ou tambour avec des roses et des parfums ; le roi dansa lui-même, en signe d'allégresse, sur le tianguez, ou place du marché, ainsi que les plus vaillants guerriers mexicains.
Quand cette fête fut terminée , Coyolcuec , Chichtli et Giauhcoatl (serpent venimeux), vinrent saluer Moctezuma, et allèrent ensuite adorer le Dieu Huitzilopochtli, auquel \\s offrirent des chassemouches , des plumes blanches , un cordon rouge pour attacher les cheveux , un arc et des flèches , un bracelet ou matzopetzli^ un bâton vert nommé Acaxihuitl\ ils lui sacrifièrent ensuite en se tirant du sang des oreilles et de la pointe de la langue ; ils mangèrent' ensuite une poignée de terre , devant l'idole , en signe d'humilité ; ils vinrent ensuite saluer de nouveau Moctezuma et Ahuacoatl , et leur tinrent le discours suivant: « Seif^neurs , nous sommes venus au nom de nos compatriotes, de tout
«exe et de tout Age, pour adorer le grand Dieu Huitzilopotchtli , et vous assurer de l'obéissance et de la soumission des habitants de Tepeacac. » Moctezuma et Abuacoatl leur répondirent : « Soyez les bieurvenus, et écoutez ce que vous ordonne Fempire mexicain votre père et votre mère. A l'avenir , vous recevrez bien tous les marcbands mexicains qui voudront visiter votre pays, vous leur fournirez un logement convenable » et vous leur apporterez des pierres précieuses , des étoffes , des esclaves , de l'or et des plumes d'oiseaux précieux et rares, appelés xiuhtototl^ tlauhquechol^ tzinzeotty ainsi que des peaux de tigre, de lion et d'ours , du cacao , des calebasses. » Les chefs de Tepeacac promirent tout cela, et s'engagèrent à éviter soigneusement tout ce qui pouvait offenser les Mexicains. Peu de temps après, le roi du Mexique envoya chez cette nation un calpixque pour recevoir le tribut ; les habitants devaient le regarder, après leroiMoctezuma, comme leur père et seigneur»