CHAPITRE XXXIX
Le grand temple est terminé, et son inauguration est célébrée par le sacrifice des captifs de Huaxaca.
Gihuacoatl voyant que Moctezuma s'affligeait de ce retard, lui dit : « Seigneur, ne vous chagrioez pas de ce que le sacrifice des captifs mistèques de Huaxaca est suspendu, car je ne cesse de presser les ouvriers qui travaillent à la construction du grand coa, et ceux qui sculptent l'image des Dieux qui soutiennent le ciel; bientôt vos désirs seront accomplis, et Ton pourra convoquer tous les seigneurs de l'empire pour assister au sacrifice. Nous y appellerons même ceux qui habitent très -loin derrière les montagnes, tels que ceux de Huexotzinco, Atlixco , Ghalco , TIaxcalan, TliliuhquetepeCy Tecoaca et Yupicatlaça, quand même nous devrions leur faire la guerre pour les forcer à y assister , mais alors ce seront eux qui seront les victimes. Quoiqu'il y ait bien loin d'ici à Guextlan et à Mechoacan, ces pays fini-
ront aussi par nous payer tribut et par nous fournir des esclaves pour nos sacrifices, car nous pousserons nos conquêtes jusqu'à Tendroit où le ciel touche à ]a mer. Si cela est nécessaire , nous pourrons acheter des esclaves à Huexotzinco, à Gholula, à Ghalco, à Âtlixco , à Itzucan , ainsi que de l'or , des pierreries et des plumes précieuses. Les Tlaxcaltèques fréquentent également ces marchés , et nous pourrons les acheter eux-mêmes. D'ailleurs, en faisant la guerre à cette nation , nous aurons toujours près de nous un endroit où nous pourrons nous procurer des esclaves et des dépouilles quand nous en aurons besoin. Tliliuhquetepec,Gholulan et les autres grandes villes de cette contrée seront ainsi des espèces de magasins dont nous pourrons toujours tirer des victimes quand les Mexicains ne seront point en mesure d'entreprendre des expéditions lointaines ; mais pour encourager les guerriers qui se distingueront par leurs exploits, il faudra non-seulement leur distribuer des vêtements et des armes précieuses aux chefs , il faudra encore inviter à venir manger dans votre palais impérial , les soldats de second ordre qui n'ont mérité que de moindres récompenses. Quand ils auront été approuvés par les généraux , qu'on leur accorde le droit de porter des devises, des ornements et des bijoux , qui sont le privilège de la plus haute noblesse , et que leurs enfants soient regardés comme gentilhommes. Mais, pour mériter une pareille distinction , il faudra $'étre distingué dans les combats et avoir fait prisonniers quelques guerriers
de Tlaxcalla, de Huexotzinco ou de Tliliubquetepec , et c'est par cet t)rdre de "chevalerie que se renouvellera la noblesse. » Cette proposition fut approuvée par Moctezuma qui aussitôt promulgua une ordonnance à cet effet. « Cependant, dit Moctezuma , oublieron&-nous nos voisins et nos alliés qui ont autant contribué à nos victoires que les Mexicains eux-^mémes? » — « Non , répondit Cibuacoatl, faites appeler à Mexico les rois de Tacuba et de Tezcuco pour leur communiquer cette idée. « Quand ils furent arrivés, Moctezuma leur dit : « Il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli les exploits qui ont été faits dans la guerre de Huaxaca par les Mexicains, les Aculhuas , les Tecpanèques ^ les Cbinautèques , les Cuitlahuacas et les habitants deCulhuacan , d'Iztacpalapan et de Mizquic. Il est bien aussi que les maisons , les jardins et les terres que cultivaient tous ceux des ennemis qui ont été tués dans ces guerres ne soient pas abandonnés ; je vais donc . envoyer six chefs avec un grand nombre de familles mexicaines pqur s'établir dans les pays que nous avons conquis; voyez si vos vassaux veulent les suivre. » En effet , quand jVetzahualcoyotl et Totoquihuatzin eurent communiqué cette proposition à leurs sujets , il y eut jusqu'à six cents familles qui se décidèrent à suivre les Mexicains. Ceux-ci s établirent d'abord dans les plaines de Chalco et dans les montagnes voisines. Moctezuma distribua des terres à tous les nobles qui voulurent aussi aller fonder de nouvelles colonies , et leur promit qu'eux et leurs en*
fiuils en seraient toujours considérés comme les cLefs. Sur toute la roule on s'empressait de leur fournir des logements et des vivres, car l'empereur leur avait donné le titre d'enfants de Moctezuma. Partout ils laissaient quelques personnes ei ils arrivèrent enfin à Huaxaca, où on les reçut avec beaucoup de plaisir. Quelques chefs qui les avaient accompagnés retournèrent à Tenuchtitlan et rendirent compte à Moctezuma du bon accueil qu^ils avaient reçu partout , ce qui réjouit toutes les nations qui avaient envoyé des colons, c'eBt-à-dire, les Mexicains, lesTecpanèques, les Tezcucains et ceux de Cuauhtochpan , Tuctepec et Teotlitec. Ces trois dernières s'établirent sur les côtes de la province de Huaxaca.
Gomme cette année menaçait d'être stérile , Moctezuma demanda à Gihuacoatl quelles mesures il lui conseillait de prendre pour éviter une famine. Celui-ci lui conseilla d'abord d'envoyer dans toutes les villes , à trente ou quarante lieues à la ronde , pour savoir si les semences avaient réussi, et si , en cas de besoin , on pourrait en tirer des grains. Moctezuma envoya donc des messagers de tous les côtés , mais ils trouvèrent partout que les champs de maïs, de maguey et même les arbres avaient beaucoup soufiert de la sécheresse, de sorte que la famine fut générale cette année. Les Mexicains la désignent encore sous le nom de zetoch huiloc, ou famine de Tannée du lapin. Cette famine fut si cruelle que Ton mangea même les racines appelées cimatl. On eut encore quelques ressources à Mexico, en ayant recours aux
racines du tunal ou figuier d'Inde, que Ton nomme tutzimatl et aizatzamotli, aux poissons et autres animaux du lac tels que le xohuil, Vixcahuitl^ le tecuiltatl y Vaxajracatl, aux écrevisses et aux grenouilles. Pour obtenir la fin de cette sécheresse, Moctezuma et Gihuacoatl résolurent de célébrer une grande fête en l'honneur de Heuy teucylhuitl , un des dieux qui soutieunent le ciel , et qui pouvait leur envoyer de la pluie et le retour du printemps, car le temple de Huitzilopochtii n'était pas encore terminé et la fête de Hueyteucylhuill exigeait moins de solennité. Il fit venir tous les calpixques et leur ordonna de préparer une grcinde quantité de vivres, car, comme la famine était générale, il voulait montrer sa puissance en invitant tous les seigneurs du voisinage à assister à la fête et en les nourrissant avec leur suite. Avant qu'elle commençât , il convoqua tous les Mexicains, sans distinction d'âge ni de sexe, et ordonna aux calpixques de leur fournir autant de vivres qu'ils en pourraient consommer. On donna à boire , aux hommes, du cacao, aux femmes et aux enfants du catole dont il y avait plusieurs canots remplis. Quand les vieillards eurent fini de manger on leur distribua des manteaux et des pagne^s. Les soldats eurent des manteaux de quatre brasses de long, les femmes et les petits enfants même ne furent pas oubliés et reçurent des vêtements convenables à leur âge et à leur sexe.
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