CHAPITRE XL
Discours que Moctezuma fit au peuple mexicain , après lui avoir distribué des vivres et des vêtements.
Quand la distribution de vivres et de vêtements fut terminée , Moctezuma adressa au peuple mexicain le discours suivant : « Vous savez, mes enfants , les ravages que la famine a faits parmi nous. Nous ne pouvons nous en prendre ni aux habitans des contrées lointaines, ni aux ennemis que nous avons vaincus à la guerre ; ce mal nous est venu du ciel et de la terre , et nous a été envoyé par celui qui les gouverne tous deux. Il n'y pas de quoi manger pour tout le monde. Déterminez-vous donc à vendre une partie de vos enfants aux étrangers ; avec le maïs qu'ils vous donneront vous pourrez nourrir les autres , et ceux que vous vendrez vivront aussi dans l'abondance . En entendant cette proposition, les Mexicains de tout sexe et de tout âge se mirent à pousser des cris lamentables,tout enremerciant Moc-
tezumu. Les p<auvres femmes allèrent alors décote et d'autre vendant leurs garçons et leurs filles à ceux qui possédaient beaucoup de maïs et qui pouvaient leur en donner en échange. Un grand nombre d'Aculhuas et de Tecpanëques profitèrent de cette occa* sion pour venir acheter des esclaves qu'ils conduisirent à Guitlahuac , à Mizquic , à Chalco, à Huexotzinco, à Cholulan, à Toluca , et dans beaucoup d'autres endroits. Ils leur mirent des colliers faits de morceaux de bois semblables à ceux que portent aujourd'hui les nègres et qu'on nomme cuanchcozcàtL Les enfants s'en allaient ainsi en pleurant ou en répétant des chants de tristesse. Quand ils furent arrivés à leur destination, quelques-uns furent employés à couper du bois dans la montagne , d'autres à labourer la terre ou à ailler chercher du maïs dans les pays éloignés. Quelques-uns, qui n'avaient vendu leur travail que pour un certain temps, revinrent ensuite chargés de vivres pour leurs femmes et leurs enfants. Cependant la famine était telle que beaucoup tombaient d'inanition dans leurs maisons ou par les chemins. La sécheresse était si grande que les sources et les ruisseaux ne coulaient plus. Les plus grandes rivières elles-mêmes étaient presque sans eau. Les magueys, les tunals et les arbres séchaient sur pied. La population de Mexico et celle des villes voisines diminuèrent considérablement, tant par le nombre de ceux qui succombèrent au fléau que de ceux qui allèrent chercher de quoi subsister dans des contrées éloignées et qui ne revirent jamaisleur patrie.
Au bout de deux ans et demi de sécheresse , le maïs que l'on avait semé commença à poindre.
Moctezuma fit alors appeler CihuacoatI et lui dit : « Donne-moi ton opinion sur une idée qui m'est venue. Je veux faire sculpter un des rochers de Ghapultepec, de manière à ce qu'il représente ma personne, revêtue du costume que je porte habituellement; qu'en penses-tu?» CihuacoatI lui répondit : « Cette idée me paraît très-bonne, mais il faut faire représenter de la même manière vos pères et vos ancêtres; je vais faire convoquer pour cela les ouvriers les plus habiles. » Il les fit venir en effet et leur ordonna de sculpter Moctezuma , ses ancêtres et les événements de la grande famine. Quand tout fut terminé , les ouvriers vinrent trouver CihuacoatI et lui dirent : « Seigneur , nous avons fidèlement exécuté les ordres que tu nous as donnés de la part du puissant Moctezuma. • Celui-ci alla aussitôt l'annoncer à l'empereur qui se réjouit beaucoup de cette nouvelle et résolut d'aller aussitôt visiter cet ouvrage dont il fut très-satisfait A une époque beaucoup plus rapprochée de nous , les Mexicains construisirent en cet endroit un temple au dieu Quetzalcoatl , qui s'éleva au ciel , en disant qu'il reviendrait et ramènerait nos frères. Sa statue était en bois, mais elle a tellement souflert des injures du temps qu'elle est devenue méconnaissable. Elle devrait être restaurée, car c'est le dieu en qui nous espé* rons tous et qui est retourné par mer au ciel. Quand Moctezuma eut achevé de tout examiner,
il dit à Gibuacoati : « Quel est celui de nous deux qui mourra le premier ? Il faudra que laulre le fasse sculpter sous la figure d'un dieu, non en bois » mais en pierre, afin que l'on conserve sa mémoire ainsi que celle de mon ancêtre Acamapicbili, de mes oncles HuiUilibuitl et Cbimalpopoca et de mon frère Itzcoati , qui ont jeté les fondements de la gloire et de la puissance de l'empire mexicain. Si je meurs le premier , j'ordonne donc que ce soit toi qui occupe mon trône ; car je ne connais pas dans tout Tempire d'bomme qui soit plus babile et plus prudent. Que mes béritiers y montent ensuite; mais il est juste que tu en jouisses , puisque tu m'as aidé à acquérir une gloire et une puissance sans égales dans le monde, tant par la conquête d'Atzcaputzalco que dans les nombreuses guerres qu'il nous a fallu soutenir contre d'autres grandes villes que nous avons mises à feu et à sang , non sans quil en ait beaucoup coûté à Fempire. Tu sais qu'il faut une main ferme pour gouverner les Mexicains qui sont une mauvaise race. Il faut aussi que tu te cbarges de terminer le temple d'Huitzilopocbtli notre dieu, que nous avons commencé. » Gibuacoati le remercia avec effusion de ses bienfaits, et ils partirent ensemble de Gbapultepec pour retourner à Mexico. Le lendemain, Mocte- £uma lui dit : « J'ai appris qu'il existe à Huastepec un endroit très-agréable, où il y a beaucoup de rocbers, ainsi que des fontaines , des rosiers et des ar« bres fruitiers. » Gibuacoati lui répondit : « Seigneur, il serait très-bien d'y placer également les images de
vos ancêtres ; envoyons y Pinotetl , votre principal calpixque , pour qu'il arrête les ruisseaux de manière à pouvoir arroser toutes les terres , j'enverrai également des messagers à la côte deCuetlaxtlan , pour qu'ils apportent des cacaotiers que nous planterons, ainsi que des huénacaztli ^ et àesyoloxochitl, des yzquLXOchitl , des huacalxochitl, des tlilxochitl et des mecaxochitl. » Les messagers qu'il envoya de divers côtés rapportèrent en effet des arbres de toutes ces espèces que l'on planta à Huaslepec ; car, dès qu'ils furent arrivés à Cuetlaxtlan , les habitants s'empressèrent de leur apporter tous les arbres qu'ils demandèrent , en ayant soin d'envelopper leurs racines dans des nattes afin qu'ils pussent reprendre.
Moctezuma fut très-satisfait de voir toutes ces fleurs , tant parce qu'elles avaient été jusqu'alors inconnues aux Mexicains qu'à cause de leur odeur suave et de leurs belles couleurs. On avait amené également , pour les cultiver et en avoir soin , plus de quarante Indiens avec leurs familles, originaires du pays qui les produit, et Moctezuma les combla de présents. Quand on eut achevé de planter ces arbres et ces fleurs, Moctezuma se rendit à Huastepec et l'on commença à sculpter en sa présence sur les rochers les figures des anciens rois. Les Indiens de la côte demandèrent à Pinotetl de leur donner du papier du pays, nommé cauhamatl o\x tcxamatl^ de l.'i gomme ulli et des couteaux tranchants ; quand ils les eurent reçus , ils oflFrirent des sacrifices dans l'en-
'droit qu'ils avaient planté > et se tirèrent des oreilles du sang qu'ils laissèrent couler sur les jeunes arbres.
Au bout de deux ou trois ans > les arbres de cacao -et de yoloxochitl commencèrent à donner des fruits, ce qui étonna tout le monde; car, dirent ceux de la côte , même dans leur pays natal ils ne produisent •qu'au bout de sept ans. Moctezuma dit alors à Cihuacoatl : « Fais bien attention à ce que je te dis; ces arbres qui ont produit des fleurs et des fruits avant l'époque ordinaire, m'annoncent ma fin procbaine. » En achevant ces mots, il se prit à pleurer amèrement ; mais ses prévisions ne le trompèrent ^int, car il expira dès le lendemain.
Cihuacoatl convoqua tous les chefs Mexicains, et leur dit : a Tlacatecatl Moctezuma Uhuicamina est mort! Portez son corps au temple deHuitzilopochtli, car notre roi est déchargé du fardeau pesant que lui imposait l'obligation de gouyerner la nation mexicaine. Je suis vieux moi-même, et bientôt quand je ne serai plus , tous en direz autant de moi. » A peine -eut-il achevé ces mots, que les chefs mexicains, tout -en cherchant à le consoler , se mirent eux-mêmes à fondre en larmes. Il ajouta: «Maintenant, Seigneurs mexicains , c'est à vous de choisir celui que tous Toulez avoir pour votre roi ; désignez-le du doigt et nous en ferons prévenir aussitôt les rois deTezcuco, de Tacuba , d'Atzcaputzalco , de Cuyoacan, de Gulhuacan , de Xochimilco , de Mizcuic , de Guitlahuac, de Ghalco, et d'autres villes plus éloignées
encore , afin qu'ils viennent le voir , Técouter et lui obéir.
Aussitôt les Mexicains s'écrièrent tout d'une voix que c'était lui qu'ils choisissaient pour leur roi. Cette élection fut proclamée par Tlacatecatl , Tocuiltecatl , Huyznahuatlaylotlac et Guauhnoctli , qui dirent à haute voix : « Eh bien ! Mexicains , puisque c'est là votre volonté , c'est la nôtre aussi ; nous proclamons Gihuacoatl pour notre roi.» Tout le peuple se prosterna devant lui ; mais Gihuacoatl leur répondit : (( Mes frères et mes amis , je n'accepte pas l'honneur que vous m'offrez ; il y a longtemps que je suis la seconde personne de l'empire , et je veux rester dans cette position. Je vais vous indiquer celui qui. me parait digne d'être votre roi. Je le seconderai eV je l'aiderai de mes conseils. » Les Mexicains ayant accepté cette proposition, Gihuacoatl fit aussitôt convoquer les rois Netzahualcoyotl de Gulhuacan et Totoquiahuatzin de Tacuba , pour venir faire hommage à Âxayacatl qu'il choisissait pour roi au nom du sénat mexicain. Aussitôt que les capitaines qu'il chargea de cette mission , furent arrivés auprès de ces deux princes, ceux-ci leur promirent de se rendre à cette invitation , et les congédièrent après leur avoir offert de riches présents.