CHAPITRE XLIV
Le vieillard va trouver Moquihuixtii et n'en est pas écouté. — Les habitants de Tlatilolco font une tentative contre Tenuchtitlan. Ils sont repoussés.
Âpres avoir été témoin de ces trois prodiges , le vieiilard se leva , et , sans même se donner le temps de prendre son repas, il se rendit auprès du roi Moquibuixtli, et lui raconta tout ce qui s'était passé, en assurant que ces événements présageaient quelque malheur. Mais le roi lui répondit : «Es-tu ivre, de venir me raconter de pareilles choses? si les présages do»t tu me parles sont vrais , c'est toi et non pas moi qu'ils menacent. » Le lendemain, le roi fit exécuter une danse solennelle , nommée Mazehualiztli , dans laquelle tous les danseurs étaient ornés de plumes, et invita à un grand repas tous les chefs non-seulement de Tlatilolco , mais aussi d'Atzcapu tzalco , de Quauhtitlan et de Tenayuca. Après le repas , au lieu de leur donner des étoffes , comme c'c-
tait l'usage , il leur distribua des boucliers, des épées, des massues et des javelots avec lesquels ils dansèrent. 11 leur fit ensuite manger une espèce de figue qui enivre et que Ton nomme nanacatl teyhuinte , de sorte qu'en dansant ils commençaient tantôt un chant , tantôt un autre , sans en achever aucun , comme des gens pris de vin , et répétaient chacun un air différent.
On jeta ensuite des cris de guerre: le roi d'armes Teconal vint dire à Moquihuixtii : «Roi, il est temps de préparer les armes et de commencer le combat.» Les Mexicains se trouvaient réunis dans un endroit alors appelé Gopalco, où est aujourd'hui l'église de Sainte- Marie-la-Ronde, et où ils jouaient àlaballe^jeu qu'on nommait olamaloynitech tlachco^ en présence du roi Axayacatl. Les Tlatilolcas s'en approchèrent peu à peu et sans faire semblant de rien. Il en vint d'abord deux qui s'assirent en face l'un de l'autre à la distance d'environ un.jet de pierre; puis deux autres, et enfin un assez grand nombre. Moquihuixtii , pendant ce temps, ordonna à Teconal d'appeler les vieillards, les femmes et les enfants pour qu'il leur expliquât ce qu'ils avaient à faire pendant que les guerriers seraient au combat; quand ils furent réunis , il leur dit : « Bientôt le sort des combats aura décidé si ce sont les habitants de Tlatilolco ou ceux de Tenuchtitlan qui sont des hommes. Pendant tout le temps que durera la bataille ne sortez point de ce palais jusqu'à ce que les Mexicains soient en déroute et que vous voyiez arriver des prisonnier^
gés de liens ; alors vous pourrez sortir du palais; and les flammes s'élèveront au ciel pour consuaer le grand temple de Tenuchtitlan , ce sera pour vous un signal que notre victoire est assurée. Que les femmes viennent alors nous rejoindre pour piller les maisons de nos ennemis; que Ton ne s'arrête dans aucune, mais que Ton en sorte aussitôt après lavoir dépouillée. » Les femmes le remercièrent avec ardeur de la faveur qu'il leur témoignait.
Les guerriers se rangèrent en bataille, et, quand tout fut prêt , Moquihuixtli et Teconal vinrent se mettre à leur tête ; ce dernier dit à Moquihuixtli : « Ou nous mourrons ou nous ferons prisonniers aujourd'hui /non-seulement le roi Axayacatl, mais ses principaux chefs Tlacatecatl, Tlacochcalcatl , Cuauhnoctli et Tilancalqui. Nous amènerons dans notre ville tous les Mexicains , les mains attachées derrière le dos, sans qu'il en reste un seul. — C'est bien, dit le roi, mais il faut attaquer avec précaution , car les Mexicains sont sur leurs gardes et ont placé des sentinelles jusque dans les plus petites rues. Ils ont aussi des espions et des vigies qui épient tout ce que nous faisons et ont soin de cacher leurs armes et leurs devises.» Cihuacoatl-Tlacaeltzin encourage le jeune roi Axayacatl qui n'a que 18 ou 20 ans, en lui disant : «Vaillant jeune homme, ne crains rien et ne sois pas effrayé de ce ^que tu verras ou du bruit qui frappera tes oreilles , mais compte sur la victoire qui ne saurait t'échapper; si j'étais aussi jeune que je suis vieux , on me
verrait le premier au combat, quelque nombreux que fussent les ennemis ; mais mon temps est passé, quoique ma gloire remplisse tout le monde mexicain et toutes les villes que j'ai conquises et qui sont aujourd^bui soumises à ton sceptre impérial. N'oublie pas, â mon fils Axayacatl , que ton devoir est de défendre le temple du puissant HnitzilopochtU , de protéger les vieillards , les femmes et les enfants, et de donner ta vie pour le saint de ton peuple; ne faut-il pas mourir un jour ou 1 autre? Imite tes anoétres , ces vaillants guerriers qui ont glorieusement péri sur les champs de bat<iiUeou qui même ont été sacrifiés sur les autels des dienx de leurs ennemis; ils sont morts, il est vrai, mais leur nom ne périra jamais. Huitzilihuitl, Tlacabuepan , Cuatlecoatl, Chahuacuauh et Quetzalcuauh sont morts , et gràoe à eux nous commandons aux villes qui nous obéissent aujourd'hui. Compte sur la protection du puissant Huitzilopochtli. Recommaxide aux TlamaxqueSy ou prêtres, de frapper à coups redoublés le teponaztli ou tambour sacré aussitôt qu'ils eut«ndront les premiers coups d'épée retentir sur les boiicliers; que les vieillards se tiennent sur leurs gardes. Que ceux de Tiacahuancuacuachintzin, les Otomis ot les Tehuaques vainqueurs, préparent leurs armes et que tes vaillants capitaines Tlacatecatl, Tlacochcalcatl, TeochyabuacatI , Tilancalqui, Guauhnoctli, Acolnahuacatl , Exhuahuacatl, Tocuiltecatl , Tezcocoacatl et Hutznahuatlailotlac préparent aussi leurs armées pour combattre vail-
lammeot et encourager les soldats parieur ejo^nple : voilà ce que je te recommande surtout ainsi :4ue de te distinguer par ta valeur, jb En disant ces mots, CihuacoatI quitta le roi et alla ranger les Mexicains en bataille. AxayacatI fit aussitôt appeler les principaux chefs et leur dit: « CihuacoatI, votre père et le mien , vous supplie de ne point laisser obscurcir l'ancienne gloire du nom mexicain et de défendre courageusement votre patrie. Vous n'allez point combattre au loin , après avoir traversé des ponts , des gués et des montagnes , car il n'y a pas même un quart de lieue d'ici à Tlfitilolco. Le combat aura lieu au milieu d'une place unie , attaquez donc vaillamment chacun pour soi et sans garder de rang. » Aussitôt les trompettes sonnèrent et les Mexicains s'avancèrent en bon ordre, rangés par compagnie dont chacune avait un chef et entremêlés de Cuachimes, d'Otomis et de Te^juibuaques. Axayacatl envoya aussitôt un messager à Moquihuixtli, afin que ses ennemis ne pussent pas l'accuser de trahison ou prétendre qu'il les avait surpris pendant leur sommeil. Il chargea donc Tecuepo d'aller placer des plumes sur la tête de Moquihuixtli et lui offrir de sa part une épée et un bouclier. Moquihuixtli lui répliqua : « Les Tlatilolcas ont pris leur parti. Il n'est plus temps de reculer. Mais , dismoi, messager, qu'as-tu vu sur ta route? — J'ai vu, lui répliqua Tecuepo, un grand nombre rde gens armés. — Eh bien, reprit Moquihuixtli, va porter ma résolution à Axayacatl et aux siens. » Cet enlre-
tien se termina ainsi, et il fut convenu que le lendemain » au point du jour » les Tlatilolcas attaqueraient les Mexicains.