CHAPITRE LUI
Réception qa'on fait à Axayacatl à Tenuchtitlan. — Cihaacoati part de Tacnbaya à la tète des Mexicains.
Axayacatl continua en ces termes son discours aux prêtres du temple : « La défaite que nous avons éprouvée ne mettra pas fin à la guerre. N'en est-il pas arrivé autant aux Mexicains à Cbapultepec et à Acolco? Notre roi Huitzilipochtli n'a-t-il pas été fait prisonnier avec un grand nombre de guerriers mexicains» nos ancêtres? Les Cuihuas, les Tecpanèques, les habitants de Cuyoacan, de Tacuba et leurs alliés n'ont-ils pas remporté des victoires sur nous ? Cependant ils sont maintenant nos vassaux et nos tributaires i nous parviendrons également à terminer beu* reusement cette guerre, car la persévérance finit par surmonter toutes les difficultés. N'est-ce pas seulement après une guerre de treize ans que nous avens soumis les Chalcas à l'empire mexicain? »
Quant Axayacatl entra dans Mexico, Gihuacoall
vint également au devant de lui, et lui tit, en pleurant lui-même, un discours pour le consoler et len* courager : « Quoique vieux et courbé par les années , lui dit-il , j'espère encore terminer mes jours sur un champ de bataille , pour mériter une joie éternelle ; c'est là l'espoir qui soutient ma vieillesse. » Cuauhnoctli se leva alors , et dit à Cihuacoati : « Seigneur et père de la patrie mexicaine , que quelques prêtres et quelques-uns des principaux vieillards aillent pleurer avec les femmes sur la mort de Huitznahuacatl , et des autres guerriers qui ont succombé dans les champs du Mechoacan , en allant de maison en maison. » Cette proposition fut approuvée et mise à exécution dès le lendemain en commençant par la maison de Huitznahuacatl ; les vieillards s'y rendirent revêtus de leurs plus riches vêtements au son du teponaztle ; ils exécutèrent des danses dans la cour. Ils s'assirent ensuite sur de grandes corbeilles de diverses couleurs nommées alahuacapetlatl , et se mirent à chanter. Les cheveux de ces vieillards étaient tressés avec îles cordons rouges en signe de tristesse ; ils joignaient leurs larmes à celles des femmes et des enfants des guerriers qui avaient succombé. Ces derniers chantaient et dansaient avec eux en portant sur leurs épaules leurs armes et leurs plus riches ornements. Après avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir pour consoler la famille du défunt, les vieillards prenaient congé d'elle; les parents venaient ensuite envelopper le corps. Celte cérémonie se nommait
tequimiloa tetlepantlaca. On frappait alors le tlapanhuehuetl sans toucher au teponaztle , et les parents commençaient à voix basse un cbant funèbre auquel la femme et les enfants du mort répondaient par des gémissements , se donnant cies coups et se tordant les mains en signe de désespoir. Les femmes ^ passaient ainsi dix jours à pleurer, à danser et à se prosterner. Au bout de ce temps on faisait une poupée, nommée quixococuallia ^ aussi ressemblante que possible au défunt ; on la revêtait de ses habits, de ses armes et de ses ornements. On allumait à Tentour un grand nombre de brasiers de résine , et on le laissait depuis le lever de l'aurore jusqu'à ce qu'il fit tout h fait jour dans la cour de la maison qu'on appelait pour ce seul jour Tlacochcalco. On peignait les lèvres de cette 6gure , et on lui p'açait des plumes sur la tête; entre ses H eux épaules on posait un faucon , ce qui signifiait que chaque jour son âme allait voler devant le soleil, les tempêtes et les orages , tant ces pauvres gens étaient aveuglés et croyaient tout ce que leur disaient les idoles ou plutôt les démons de Tenfer.
Toutes ces cérémonies étaient observées non-seulement en l'honneur des seigneurs et des principaux chefs , nommés cuachiccachcauhtli tequihua , mais aussi en l'honneur des chefs de guerre qui commandaient cent guerriers ou toute une tribu. On donnait un banquet en son honneur, comme s'il eût été vivant ; ses parents , ses amis et ses voisins venaient le saluer et apporter des présents. Les femmes of-
fraient à la veuve des naguas , les principales des huepiles; les hommes donnaient un pendant doreille, un couteau, un morceau de cristal, une chaichihuilly ou émeraude, qui se plaçaient dans la lèvre. Les moins riches donnaient au moins une corbeille de fèves ou de chian , ou bien une paire de poules ou de dindons. De son côté la veuve leur offrait à manger trois ou quatre sortes de gâteaux, nommés tlacatlacualli et papalotlaxcalli , et des poules cuites à la mode du pays, qu'on appelle /?epian y de Vizquiatl , des roses et du parfum yetl. Après le repas les conviés s'asseyaient sur un tambour bas, ou tlapanhuehuetl f et entonnaient un chant funèbre, ou miccacuicatl. Leurs cheveux étaient tressés et ornés de plumes. Ils plaçaient au milieu d'eux une grande jarre qui pouvait contenir une demi-arrohe de vin blanc , ou iztacoctli , et le plus jeune d'entre eux leur versait à boire tour à tour, en ayant soin de commencer par le plus vieux. Quand ou l'avait vidée, les parents du mort la remplissaient trois ou quatre fois. Le plus âgé des vieillards se levait ensuite et arrosait l'image du défunt avec l'iztacoctli. La veuve apportait alors un grand manteau double , ou cohuix catlimatl , et le jetait sur les épaules du principal chanteur à qui elle en faisait présent. Je crois que cela s'observe encore aujourd'hui , et que tous ceux qui sont conviés à une cérémonie, que ce soit une noce, un baptême ou des funérailles, y contribuent par leurs dons. Quand tout était terminé , on déshabillait l'image
du défunt , et les citauhuehueques la brûlaient en présence des parents. Le plus vieux des cuauhiiehueques donnait ensuite des consolations à la veuve et l'exhortait à supporter courageusement l'adversité ; puis il prenait congé d'elle. Dès le lendemain la veuve commençait un jeûne qui devait durer quatre-vingts jours sans se laver la figure. Au bout de ce temps les cuauhuehueques visitaient de nouveau la maison de ceux qui avaient été tués à la la guerre , en disant qu'ils allaient ramasser toutes les larmes et tous les gémissements pour les porter au temple élevé en l'honneur des morts. Les achca^ cauhtzin, ou chefs du quartier, qui étaient chargés d'instruire les jeunes nobles dans l'art militaire, entraient ensuite dans les maisons et grattaient doucement la figure de la veuve et des parents du mort pour en ôter la saleté et la recueillaient dans de petits papiers nommés cuauhamatl, et l'allaient porter par l'ordre des prêtres au pied de la montagne , qui est à côté de celle d'iztacpalapan , et qu'on nomme lahualhiucan ; ceux qui avaient été s'y enterrer étaient récompensés par un don de vêtements et de ibanteaux. Les prêtres offraient ensuite un sacrifice en brûlant du copal blanc et du papier du pays en l'honneur des morts 5 c'était ainsi que se terminaient les funérailles.