CHAPITRE XCI
Soumission des villes de Quetzaltepec 'et de Tututepec. L*armée mexicaine retourne à Tenachtitlan.
Moctezuma, après avoir consulté les deux rois d'Âculhuaean et de Tacuba, résolu d'attaquer le lendemain la dernière enceinte de l'ennemi , sans avoir recours à l'escalade; il fui convenu que, dèjs qu'on aurait fait ia moindre ouverture à la muraille, on s'élancerait par cette brèche en criant : «Victoire! » et que l'on mettrait tout à feu et à sang, en n épargnant que les jeunes enfants. Quand tout fut disposé pour l'attaque, on répartit le butin qui avait été fait dans la journée et on alla se reposer. Le lendemain mâtin, au lever du soleil, le signal de l'attaque fut donné par le tambbur doré de Moctezuma, auquel répondirent toutes les trompettes de l'armée en faisant un bruit épouvantable. Plus de trente échelles furent appliquées aux murailles, et, avant sept heures du matin , les Mexicains , maîtres de la ville , avaient mis le feu au grand temple , ainsi
qu'aux maisons des principaux chefs. Les ennemis, réfugiés sur les collines voisines, imploraient leur pardon à grands cris et promettaient de se soumettre à toutes les conditions qu'on voudrait leur imposer. Les Mexicains leur, répondaient : «Non, scélérats! il faut que vous so^ez châtiés de la mort des marchands , nos frères et nos parents, que tous avez si cruellement massacrés; pas un de vous n'échappera à nos coups. »
Les vieillards de Quetzaltepec recommencèrent leurs sollicitations en offrant en tribut des marchandises de toutes espèces, et supplièrent d'une manière si lamentable que Moctezuma finit par en être touché ; il accepta leurs propositions et ordonna à ses guerriers de cesser le massacre. Moctezuma ordonna aux vaincus d'apporter sur-le-champ le tribut qu'ils avaient promis et de livrer toutes les huiziltetl qu^ils possédaient. J'ai déjà dit que c'est la pierre que nous nommons œil de chat. Quand le butin eut été partagé entre Moctezuma et les deux autres rois, l'armée entière reprit la route de Tenuchtitlan \ lorsqu'elle fut arrivée à Itzucar , elle y rencontra tous les Mexicains établis dans ce pays, ainsi que toutes les tribus indigènes qui venaient au-devant de Moctezuma pour le féliciter et lui offrir des présents de toute espèce. Le lendemain, 1 armée arriva à Aculco, où tous les habitants de Gfaaico et ceux des montagnes, à plus de vingt lieues à la ronde, étaient venus au-devant d'elle; la réception qu'elle reçut le jour suivant à Iztacpalapan ne fut pas moins bril-
lante. De là, Moctezuma envoya des messagers à Tenuchtitlan pour prévenir de son arrivée, Ciliuacoatl donna aussitôt Tordre d'élever des arcs de triomphe et d'orner de rameaux verts la route par laquelle larmée devait passer, les temples et les palais; il ordonna également aux vieux cuauhuehuèques d'aller au-devant du roi et aux prêtres tlamu" cazques et tlenamacazques de se diviser en deux bandes, dont l'une devait aller au-devant de l'armée et l'autre se réunir au sommet du temple de Huitzilopochtli pour faire retentir l'air du bruit de ses instruments ; lui-même se teignit le corps d'une couleur jaune nommée axin et prit une calebasse remplie de picietl fumant, de sorte qu'il avait l'air d'un vieillard quoiqu'il fût encore jeune; il avait une émeraude aux lèvres et des pendants d'oreille d'or fin.
Quand cette procession fut arrivée à Âcachinanco, les prêtres se mirent à sonner de la trompette dans de grands coquillages dont le son était plus propre à répandre l'effroi que l'allégresse; ils s'avancèrent ensuite vers Moctezuma et le félicitèrent de son retour. Quand le roi fut arrivé sur la grande place « il fut salué par Cihuacoatl qui n'avait pour tout costunie qu'un sac qui ressemblait à xxnhuepil^ seul vêtement des montagnards; il le prit par la main et le conduisit au temple jusqu*à la pierre nommée Cuauhxicalli, sur laquelle était placé un os pointu de tigre avec lequel Moctezuma commença à se tirer du sang de difliêrentes parties du corps, après s'être agenouillé II. 9
devant l'idole de Huizilopocbtii. Quand cette cérémonie fut terminée, il redescendit sur la grande place ayant à 8a droite Netzabnalpili , roi d'Acu- Ihuacan, et à sa gauche Tetlepanquetzin , roi des Tecpaoèques, Cihuacoall Tlilpontonqui marchait devant eux et tout le sénat mexicain les suiTaît; on les conduisit dans cet ordre au palais, où on les invita à se reposer pendant qpelque temps.
Un jour Moctezuma dit aux seigneurs et aux principaux guerriers mexicains qui Tinvironnaient : «Nous vivons dans l'oisiveté, j'ai le désir d'aller attaquer ceux de Huexotzinco nos procbes Yoiains et nos ennemis mortels ; nous essayerons ensuite nos forces contre ceux d'Atlixco et de Cfaolula. » Les Mexicains répliquèrent : « Gela nous convient, mais il faut convoquer les rois d'AcuIhuacan et celui des Tecpanèques pour les consulter avant d'entreprendre cette expédition. » Netzahualpili reçut trèsbien le messager qui lui fut envoyé , lui fit donner un repas et des vêtements, et s'embarqua aussitôt pour se rendre a Tenuclititlan, afin d'y recevoir les ordres de Moctezuma ; le roi des Tecpanèques s'em^ pressa^d'imiter son exemple. Moctezuna les reçut d'une manière digne d'eux, et, après avoir examiné l'expédition proposée, il fut résolu que l'on réunirait les guerriers de toutes les provinces soumises it l'empire. Moctezuma chai^ea Tlacatecatl,TlacocIicalcatl , NeIzbuahuacatI , Acdnahuacatl , Ticocyahuacatl et les autres chefs mexicains de veillera ce que tout fût prêt au jour fixé, et Cuaabnoctii fut
cburgé dé iàire irav&itler sbîï» relàebé Ie< habitants des quitté quartiers de Me:xioo à préparer les anfiHs ' et les vivres nécessflifes pour leipédition. Aq bdUt du quatrième jour, qtti avait été fité pour celui du départ, tous les gtterrierê reçurent l'ordre de se trouver au point du jour sur les limites de la province de Chalco. Cuauhnoctii fit partir les Tequihuaques , les Cuachis , les Achcauhtzins et les CuauhuehuèqueSj en leur ordonnant de se rendre, les uns a pied et les autres en canots, à Atzi tzihuacan. où était le rendez-vous général de l'armée. Moctezuma en avait donné le commandement à Tlacahuepan, son frère, qui était un vaillant capitaine, Cuachic; celui-ci lui dit : « Seigneur, je crois que voici la dernière fois que je vous verrai , car mon intention est de charger à la tête de Tavant-garde et d'enfoncer les rang ennemis ou de mourir dans le combat. » Moctezuma lui répondit : <i Puisqu'il en est ainsi , prends ces armes qui ont appartenu au roi Axayacatl , notre frère aîné, elles sont ornées d'une devise d'or nommée Teocuitlatontu^ le casque est surmonté d'un oiseau tlauhquechol et le macua' huitl ou épée est garni de grands cailloux tranchants.»
TIacahuepan fut le premier qui arriva à Atzitzihuacan; quand ses guerriers furent réunis , il leur dit : « Mes frères et mes amis, le jour de demain m'appartient; si je n'ai pas su me faire aimer des Mexicains, le moment est venu où je le payerai cher.»Le lendemain, les armées des trois roisréunies^
Que dira le roi de ce que nous avons abandonné son frère? Il f'aul mourir ou le tirer des mains de lennemi. » Ils s élancèrent sur ceux qui emmenaient TIacahuepan au moment où celui-ci leur disait : « Vous, qui TOUS prétendez si vaillants, voulez-vous me conduire dans votre ville ? pourquoi ne me tuezvous pas sur la place? ■ Irrités par ces paroles , ils lui enlevèrent ses armes et ses vêtements et le coupèrent en morceaux. Au même instant les Mexicains , qui accouraient à son secours » arrivèrent dans cet endroit et firent tomber sous leurs coups deux des plus vaillants cuachics de Huexofzinco. Mais, comme les Mexicains^n'étaient qu'un contre vingt, ils ne tardèrent pas à succomber jusqu'au dernier. Parmi eux étaient les célèbres chefs Yupihuehuell, Eymactlacuya et Quitziuhueacua.
Après le combat , les Mexicains se bâtèrent d'envoyer d^s messagers à Moctezuma pour lui an non* cer leur défaite et la mort de son frère. Outre les ebefs mexieuins dont nous venons de parler, il en avait succombé un grand nombre de ceux d^Aoulbuacan, deTacuba , de Cbalco . de Xochimilco, de CuiiUhuac, de Mizquio, de Naubteuctli et de Mth tl^Itzipco; en un mot, il ny eut pas une ville qui neut à regretter quelques-uns de ses principaux guerriers. Quand M octezumti eut reçu cette triste nouvelle il se mil à pleurer et à se lamenter. Il dit à Cihuacoatl et aux vieillards qui étaient autour de lui : « Enfin ils ne sont pas morts au milieu des âan9es et des festins , mais comme de braves guerriers combattant en rase campagne, et ont trouvéune
mort glorieuse comme nous la désirons tous.* II ordonna à Cibuacoatl d'envoyer au-devant des débris de l'armée les Cuauhuehuèques , les Cuacuacuiltin et les Tlamacazques, Ceux-ci y allèrent en effet, non pas avec des démonstrations de joie, comme quand l'armée revenait victorieuse ; ils ne s'étaient pas peint le corps et n'avaient pas tressé leurs cheveux , n'avaient ni boucliers, m encensoirs , ni instruments de musique. Ils allèrent ainsi jusqu'à Xoloco, suivis des vieillards, et reçurent Tarmée en versant des larmes sur le sort rie ceux qui avaient succombé. Ils allèrent de là au grand temple de Huitzilipochtli , et après avoir salué l'idole en touchant la terre du doigt, en le baisant ensuite, ils se rendirent au palais et racontèrent à Moctezuma leur triste défaite et la mort de leurs vaillants compagnons. Moctezuma les remercia et pour les consoler il leur fit servir un festin , et ordonna au urand majordome Petlacatl de leur distribuer les présents d'usage , mais que les vêtements fussent d'une seule couleur. On appelait ceux-là mextloquilolli et tzenczon maxtlatL
Quand les habitants des villes voisines eurent appris la mort de tant de guerriers mexicains , ils se pendirent à Tenuchtitlan en grand nombre , apportant quantité de riches manteaux , nommés hwittecotl tlaxochco , qui étaient rayés. de noir, et quantité d'esclaves destinés à être sacrifiés lors des funérailles de ceux qui avaient succombé dans le combat. Quand ils furent arrivés en présence de
Moctezuma, ils lui firent un long discours de condoléance sur la mort de son frère Tlacahuepan et de ses vaillants guerriers ; et le roi leur en adressa un autre pour les remercier. Pour ne pas fatiguer le lecteur, je dirai simplement que presque tous les chefs vassaux de l'empire s'empressèrent d'apporter de riches étoffes pour envelopper les^ corps de ceux qui avaient succombé, et d'amener des captifs pour honorer leurs funérailles.
Moctezuma donna ordre à TIacochcalcatI de faire préparer un grand catafalque que Ton nommait tlacockcalli^ei défaire faire en bois léger, noninné tzompantU , des simulacres qui devaient représenter les défunts et être enveloppés dans des pièces d'étoffes; c:ar les Mexicains avaient des ouvriers habiles comme on n'en trouverait pas aujourd'hui , ce que prouvent les temples de Quetzalcoatl et de Huiizilopochtli , ainsi que le Temalacatl. Quand ces simulacres furent terminés, on les plaça sur le tlacochcalli , qui avait été élevé en face du temple de Huitzilipocbtff , et on apporta quantité de bois de pin très-sec et du goudron ; les vieillards s'avancèrent ensuite tenant à la main des boucliers et des bourdons , et commencèrent à chanter au son du teponaztle une romance dans laquelle était racontée la mort de ces guerriers mexicains. Après avoir placé la statue de TIacahuepan au milieu du tlacochcalli et celle de ses compagnons tour à tour, ils y mirent le feu qui , grâce au bois de pin sec et au goudron ,' brûla avec une telle vivacité qu'ils furent bientôt consumés.
1 n,^^,.mm
On brûla également leurs vêtements , leurs armes , leurs richesses ainsi qu'une foule de présents offerts par leurs femmes, leurs enfants et leurs parents désolés. Quand cette cérémonie fut terminée , les prêtres recueillirent les cendres et allèrent les porter dans un endroit qui se nommait Tzorapantitlan, situé derrière le temple de Huitzilopochtli. Les chefs vassaux de l'empire se rendirent ensuite au palais; et Nelzahual pili , prenant la parole au nom de tous , adressa à M octezuma un discours de condoléance. Ils retpurnèrent ensuite chacun dans leurs Etats.
Environ deux mois après on apprit que les villes de Yanhuitlan et de Zozolan s'étaient révoltées contre l'empire. Aussitôt que Moclezuma en eut reçu la nouvelle, il résolut, avant d'entreprendre une expédition contre eux , d'envoyer quatre des principaux chefs mexicains pour reconnaître le pays et s'informer des causes de la révolte. Ceux-ci rencontrèrent, à quelque distance de Tenuchtitlan , qpelques marchanrls et leurs porteurs qui s'en revenaient tous nus et tous meurtris après avoir été dépouillés. Ils leur demandèrent d'où ils étaient, et d'oii ils venaient dans un si triste état : les uns répondirent deTezcuco et d'Aculhuacan, les autres de Xochimilco, et qu'ils venaient de Yanhuitlan et de Zozolan, dont les habitants leur avaient enlevé tout ce qu'ils possédaient et les avaient contraints jde mettre leurs jours en sûreté par la fuite. Ils ajoutèrent que les habitants de cette province avaient