‹ Histoire du Mexique. Juarez et Maximilien (volume 2)Chapitre 18 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

taille sanglante qui dura deux heures, Santa Anna remporia la viietoire, força cent cinquante officiers et deux mille cinq cents soldats à se rendre et s*empara de presque toute Tartillerie. Il envoya de suite le général Woll avec cinquante lanciers à Zacatecas, et le fit suivre de près par le bataillon du coloner Paredès. Woll enlève Tune après l'autre les fortifications de la Canada ; arrivé sur la place de Zacatecas, au milieu d*un feu meurtrier, il commande aux troupes ennemies qui garnissaient les redoutes et les terrasses des maisons de cesser le feu ; elles hésitent, mais en voyant déboucher le bataillon de Paredès, elles obéissent et l'insurrection est vaincue.

Santa-Anna revint à Mexico, et fut reçu, par la population comme par le gouvernement, avec toute la distinction qu'il méritait. La révolte de Zacatecas était à peine réprimée que la municipalité d'Orizabase déclara subitement pour le centralisme, demandant que le président abolit les institutions fédérales, et déclarât la république une et indivisible. Cette manifestation fut soutenue quelques jours après, par la ville de Toluca et sa garnison. Les esprits étaient si disposés en faveur de cette forme du gouvernement, qu'en un instant les États d'Oajaca, Queretaro, S. Luis Potosi, Zacatecas, Durango et la ville de Guadalupe-Hidaigo adoptèrent la cause d'Orizaba. Dans ce conflit, le conseil du gouvernement convoqua le congrès général pour s'occuper de cep manifestations publiques qui voulaient changer !e système fédératif. Après une longue discussion, les chambres déclarèrent avoir des facultés suffisantes pour accéder aux vœux de tous les États cités, et elles s'occupèrent des lois organiques qui devaient servir de base au nouveau système administratif.

Le travail n'était pas encore terminé que l'État du Texas s'insurgeait. Mais avant de parler de la guerre du Texas, en 1836, je dois raconter les événements qui la rendirent inévitable.

On se rappelle qu'en 1803, le gouvernement de Washington, désirant posséder les deux rives du Mississipi, acheta

la Louisiane à la France. A peine fut-ii en possession de ce vaste territoire, quMI suscita des querelles à l'Espagne, sous prétexte que ses frontières naturelles arrivaient jusqu'au Rio-Grande. De là, s'ensuivirent des conflits et des réclamations qui durèrent jusqu'en 1819, époque à laquelle les Ëtats-Unis et TËspagne conclurent un traité pour régler définitivement les limites des deux États. Par ce traité, la frontière commençait à l'embouchure du Rio Sabinas, s'étendait jusqu'au Sa"" de latitude nord, puis remontait en ligne droite la rivière Rouge jusqu'au 100^ de longitude ouest, méridien de Greenwich. De la sorte, les États-Unis entraient en possession des riches contrées, appelées alors : « Floride orientale et Floride occidentale. » Pendant cette môme année de 1819, des Américains commandés par le général Long pénétrèrent au Texas et voulurent s'emparer de Nacogdochès ; ils furent repoussés par les Mexicains, mais, dès ce moment, le Mexique n'eut plus de repos du côté do Texas. Le cinquième article du traité de 1819 stipulait que les habitants des territoires cédés, à l'est et au nord de la ligne de démarcatidn, pourraient s'établir, quand ils le voudraient, en deçà des frontières espagnoles. Cette clause engagea le nommé Moïse Âustin à demander, par l'entremise du général Maria Martinez, gouverneur de Bejar, au gouverneur de la province, D. Joaquin Arredondo, l'autorisation de s'établir au Texas avec trois cents familles de colons. L'autorisation fut accordée et les terrains concèdes, sous la condition que les colons seraient de la Louisiane, catholiques, et jureraient fidélité au roi et aux lois. Ces formalités remplies, les titres de concession furent accordés le 17 janvier 1821. Le 10 juin de cette même année, Austin mourut et son fils Etienne hérita du privilège. Les changements politiques survenus à Mexico l'obligèrent à se rendre dans la capitale pour faire confirmer les titres obtenus sous le gouvernement espagnol, enfin, le 14 janvier 1823, ses concessions furent légalisées, puis confirmées le 14 avril, après la chute de l'empire, et Etienne Austin put revenir au Texas.

La république mexicaine ayant adopté le système fédéral» le Texas devint partie intégrante du Gohahuila ; en vertu de ses droits, la législature de cet État accorda de nouvelles concessions dé terrains à Âustin pour Tintroduction de huit cent3 familles. A ces donations s*en ajoutèrent d'autres, de sorte qu'en très peu de temps huit mille familles américaines, appartenant à toutes les religions et à toutes les classes de la société, envahirent le Texas. Une loi mexicaine accordait pendant sept ans une franchise de tout impôt aux colons texiens ; aussi, de l'Europe comme des États- Unis, accoururent bientôt des milliers d'aventuriers qui, ne voulant pas se livrer au travail de l'agriculture, cherchaient fortune en faisant la contrebande avec les provinces des frontières.

Telle était la situation du Texas, lorsque le général Mier y Teran fut nommé par le président Victoria, chef de la commission qui devait réviser, avec les États-Unis, et sur leur demande, le traité de 1819. Dès sou arrivée à San-Antonio de Bejar, le général Teran put se rendre compte du formidable ennemi, introduit par le Mexique même sur son propre territoire. Peu de mois après la promulgation, de la loi du 21 mars 1826, qui régularisait les compagiûes présidiales, deux Américains, Hayden Edwards et John Hunter, projetèrent l'indépendance du Texas, sous le nom de : « République de Fredonia, » d^accord avec deux chefs des Cherokees. Ce projet ne favorisait pas les vues d'Etienne Austin; aussi, s'empressa-t-il de dévoiler ce complot au commandant D. Mateo Ahumada qui se mit immédiatement en route pour attaquer les Américains. Ceux-ci ne l'attendirent pas ; ils tuèrent Hunter et se dispersèrent aux États-Unis. Ainsi finit cette échauffourée ; mais les dangers créés par la prodigalité des concessions et des privilèges devenaient de plus en plus inquiétants.

Alaman crut pouvoir, d'un trait de plume, remédier au mal. Par la loi du 6 avril 1830, il prohiba la colonisation étrangère et l'entrée des étrangers dans les États limitro-

phes, et décréta Torganisation des douanes maritimes et territoriales. Le général Mier y Teran fut chargé d'aller, au Texas, faire exécuter les ordres du gouvernement. Ces mesures exaspérèrent les colons qui, jusqu'alors, avaient vécu et prospéré, gr&ce aux lois libérales qui les régissaient depuis 1824. Une série non interrompue d'émeutes locales suivit l'entrée de Teran au Texas. L'insubordination et l'animosité des Texiens contre le gouvernement de Mexico se développèrent avec rapidité sur tout le territoire. Un nommé John Austin parcourut le pays pour engager les habitants à proclamer l'indépendance du Texas ; chaque jour il arrivait de la Nouvelle-Orléans des goélettes chargées d'armes et de munitions; les Mexicains furent attaqués dans les districts d'Anahuac et de Nacogdochès ; à la fin de l'année 1831, les Américains avaient même établi un gouvernement provisoire à Brazoria. Cet état de choses dura jusqu'en 1835, époque à laquelle les aventuriers venus des États-Unis prirent les armes pour déclarer l'Indépendance du Texas. Commandés par Samuel Houston, nommé président de la future république, ils s'emparent de San Antonio de Bejar le 11 décembre; le général D. Martin Cos qui défendait la ville dut capituler et se retirer à Loredo , près du Rio- Grande.

A cette nouvelle, le président par intérim eut encore recours à Santa-Anna; il fit appel à son patriotisme pour re* conquérir le Texas et le chargea de tous les détails de cette expédition. Voici, d'après les documents officiels, inédits pour la plupart, et les correspondances privées des généraux mexicains, l'historique de cette campagne. En ce moment, le pays avait un grand besoin de calme pour songer à sa transformation politique, et rédiger sa nouvelle constitution ; ses finances étaient dans le plus déplorable état, ce qui, du reste, pouvait passer pour un état normal. En dépit de cette situation, il fallait lever une forcé suffisante pour faire la conquête projetée, sans dégarnir les points importants. La loi sur la milice, qui venait de causer une guerre

138 HISTOIRB DU MEXIQUE.

civiie, ae permettait pas de lever des troupes dans ce corps réduit à ses cadres.

Le général Santa-Anna arriva de Manga-de-Clavo à Mexico» au com agencement du mois de novembre. Le trésor étant vide, par suite des hypothèques sur les douanes, dont les produits, engagés pour plusieurs années encore, servaient à payer des emprunts ruineux, le congrès, dans sa séance du 23 novembre 1835, permit au gouvernement un nouvel emprunt de cinq cent mille piastres, destinées aux frais de la guerre. Avec cette autorisation , Santa-Anna se rendit à S. Luis Potosi, où se trouvait un noyau d*armée qui, depuis cinq jours, n*avait reçu ni solde, ni vivres. Le général président ofTrit immédiatement sa garantie personnelle pour obtenir du commerce dix mille piastres, à Tefiet de subvenir aux nécessités les plus urgentes. Le IS décembre, il prit des engagements onéreux pour TÉtal, avec D. Joaquin £rrazu, mais qui pouvaient devenir désastreux, s*il eût attendu plus longtemps. Par ce contrat, M. Errazu, s'engageait à fournir au quartier général deux cent mille piastres en argent et deux cent mille en traites, à la condition qu'on lui remettrait : l"" Le total de l'emprunt forcé des départements de S. Luis Potosi, Zacatecas, Guanajuato et Guadalajara; 3" le subside de guerre des mêmes départements, et deux autres conventions douanières, non moins onéreuses. Santa- Anna dut subir ces rudes conditions par lesquelles il perdait cent mille piastres sur la somme accordée par le congrès. Le gouvernement les approuva le 31 décembre , mais le congrès ne fut pas de son avis. La décision du congrès suscita mille embarras au général. Il n'en organisa pas moins un corps de six mille hommes, une batterie de vingt pièces avec le matériel nécessaire , l'approvisionnement , les vivres et les transports.

Il fallait agir promptement, car il y avait quatre cents lieues à franchir pour arriver à San Antonio de Bejar, avant la saison des pluies ; puis les ressources de cette petite armée étaient si minimes et si précaires, qu'il fallait terminer

la c^M^pagne a,vant qu*eU€s fussent épuisées. San Antonio de Bejar était l'objectif du général en chef, cette ville devs^i^t lui servir d$ base d'opérations. Les Texiens ne se doutaient pas 1^ m>\ns du monde de son approche; de sorte qu'il arriva le 23 février 1836, aux portes de la ville sans avoir tiré MO coup de fusil. La première colonne était mal commandée et se^ composait en grande partie de recrues ; eU^ s'empara néanmoins de San-Antonio, malgré la résistance des Texiens gui se réfugièrent au fort de TAlamo, situé sur une colline derrière la ville.

Voulant éviter l'effusioa de sang, Santa-Anna envoya ^ colonel Almonte, — depuis général, — proposer aux Texiens de se rendre; il leur promettait la vie sauve, à la condition de ne p^us se battre contre le Mexique. Les Texiens refuser rent, et l'assaut fut donné dans la matinée du 8 mars. Lç4 Mexicains furent encore vainqueurs. Cette victoire leur coûta soixante et dix hommes tués et trois cents blessés. L^ prise de TAlamo jeta la consternation parmi lesTexi^jas qui, dès lors, fuirent constamment devant les troupes mexicaines qui les poursuivaient.

Aussitôt après la prise de Sân-Antonio, S^nta-Anna divisa son e(vps d'armée en trois colonnes. La première, forte de treize cents hommes, sous les ordres du général D. Josiè Urrea, partit de suite pour opérer à droite, dans le sud, du côté de Coliad et du Copano. La seconde, forte de quatorze cents hommes et commandée par le général Ramirez j Sesma, se dirigea à gauche du côté de San-Felipe d'Austiipi. La troisième, au centre, sous les ordres du général D. José Andrada, devait combiner ses mouvements avec les deixj^ autres colonpes. Le général en second, D. Vicente FilisoU, restait à San-Antonio avec les cavaliers démontés, quelques fantassins, les dépôts et les malades. Le lieutenant-colon^ D. Pedro Ampudia commandait l'arrière-garde et suivais l'armée, à deux journées de marche. Pour quiconque connaît le Tei^as et la nature de l'insurrection texienne, ce plan de campagne paraîtra parfaitement conçu ; habilement exé-

cuté, il aurait, en moins de deux mois, balayé du Texas tous les insurgés.

Le 15 mars, le général Woll, commandant la brigade d*avant-garde de la division Ramirez, arriva en face de Gon* zalès; il franchit le Guadalupe, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, entra dans la ville, à laquelle les Texiens avaient mis le feu et s*empara de leur camp retranché sans coup férir. Dans cette malheureuse guerre, les Texiens pillaient, dévastaient et brûlaient tout sur leur passage, sous le prétexte d'arrêter et d'affamer les Mexicains ; la cause réelle de ce vandalisme doit se chercher dans le petit nombre de colons qui se trouvaient parmi les combattants. En effet, les colonnes de Travis, de Fanning, de Grant et même de Samuel Houston, se composaient presque uniquement de flibustiers venus des États-Unis. De Gonzalès, les vainqueurs se portèrent sur le Colorado, sans s'arrêter. Dans la correspondance du général Santa-Ànna, j'ai trouvé, sur la prise de Gonzalès et la marche des Mexicains, une lettre du général Woll, qui se termine par une prophétie, et dont voici quelques extraits :

« À S. Exe. le général président Santa-Anna... Nous avons passé la rivière de Guadalupe le 18, en fôce de Gonzalès; l'ennemi, à notre approche, a fui précipitamment, abandonnant une espèce de camp retranché, dans lequel nous avons trouvé des sacs, des gibernes, quelques armes et les ustensiles de cuisine des soldats; mais en fuyant, ils ont mis le feu à toutes les maisons désertées par leurs habitants , et sur leur passage ils continuent de la même manière, de sorte que ces barbares font une guerre de désolation. Si Ton n'agit pas méthodiquement et avec prudence, si l'on s'aventure avec précipitation, si l'on veut en finir trop vite, peut-être les mêmes revers éprouvés par Charles XII, nous attendent. — au camp, sur les bords du Colorado , 23 mars 1836. — Adrien Woll. »

Les succès remportés par les Mexicains et la fuite constante de l'ennemi, les avaient enhardis, au point de leur

RSPUBUQUB CENTRALE. 111

faire mépriser les Texiens comme gens poltrons et peu dangereux ; s'étant relâchés des précautions qu'ils devaient prendre en campagne, ils ne tardèrent pas à être sévèrement punis de leur présomption. Le général Ramirez y Sesma, arrivé sur le Colorado, en face de l'ennemi, demanda des renforts, par une dépêche expédiée le 28 mars, afin de pouvoir partager sa division en deux colonnes , en diriger l'une au nord, sur Âustin, et l'autre au sud. Santa-Ânna, qui se trouvait encore à San-Antonio, décida que le colonel Amat irait, avec six cents hommes, rejoindre le général Ramirez et que le général D. Vicente Filisola laisserait le commandement de San-Antonio au général Andrade, et marcherait rapidement, en sa qualité de second général en chef, sur le Colorado. Ces différents mouvements furent aussitôt exécutés et Santa-Anna , parti de San-Antonio le 31 mars, arriva le 5 avril au camp du Colorado, à l'endroit appelé Paso del Atascosito.

L'armée n'avait ni pont, ni bateaux pour passer le fleuve ; le général Woll fit jeter à l'eau des balles de coton avec lesquelles il construisit les radeaux, et toute la division Ramirez put effectuer le passage. Apprenant alors que le général Gaona se trouvait à trente lieues de San-Felipe d'Ausiin, et que le général Urrea marchait sur Brazoria, Santa-Anna prit le commandement de la division Ramirez, laissa le général Woll au Paso del Atascosito pour faciliter aux troupes de Filisola le passage du Colorado et partit le 6 pour San- Felipe, où il arriva dans la matinée du 7 avril. Cette ville venait d'être incendiée par un corps de cent cinquante Américains campés de l'autre côté du Brazos. Des renseignements fournis sur les Texiéns le décidèrent à traverser immédiatement le Brazos et à courir sur leur principale colonne, commandée par Saftiuel Houston. La défaite de ce général amenait la fin de la guerre. Malheureusement , il fallait dix à douze jours pour construire les chalands nécessaires au passage de la rivière ; rester pendant ce temps les bras croisés, tandis que l'ennemi se retirait toujours à marche for-

la , HISTOIIIE DM MEXIQUE.

cées et complètement démoralisé, paraissait chose impossible et même honteuse au vainqueur. Le général Filisola n'était pas encore arrivé sur le Colorado; la lenteur dosa marche paraît inexplicable, je dirai même plus, il est impossible de disculper ce général, qui a révélé dans cette campagne une immense incapacité, sinon une hostilité secrète contre Santa-Anna. Le général Gaona aurait dû faîpft sa jonction avec la division Ramirez avant le 8 ; le 8, on ne savait pas encore quand il la ferait.

Santa-Anna , impatienté par ces retards qui le mettaient dans une fausse situation, prend avec lui cinq cents fantassins, cinquante cavaliers et descend la rive droite du Brazos à la recherche d'un gué. Le 13 avril, il s'empara du Paso de Tompson et fit venir la division Ramirez ; le général Gaona, perdu dans le désert de Bastrop, ne put arriver que le 20 dans cette localité. Ayant appris que D. Lorenzo Zavala et tous les membres du gouvernement texien se trouvaient à Harrisburg, Santa-Anna fait passer le Brazos, dans l'aprèsmidi du 14 , à ses cinq cents hommes , ses cinquante dragons, une pièce de six et cinquante caisses de cartouches. Dans la nuit du 18, il arrive à Harrisburg; la ville est ea feu , le gouvernement et les habitants des maisons incendiées sont partis pour Galveston ; quant au général Houston, il venait de se réfugier au Paso'de Gross, avec huit cents hommes et deux pièces d'artillerie.

Le lendemain, Santa-Anna envoie le colonel Almonte, avec les cinquante dragons de son escorte, faire une recoanaissance jusqu'au Paso de Lynchburg et New-Washington. Le colonel Almonte expédie un courrier au général président, par lequel il lui dit : — « Plusieurs colons trouvés dans leurs maisons affirment unanimement que le général Houston se retire vers la rivière Trinidad par le Paso de Lynchburg. » Couper ce passage aux troupes ennemies et terminer par ce fait le mouvement révoliitionnaire, devait naturellement tenter Santa-Anna. Il se décida donc aussitôt h marcher sur Lynchburg, prendre possession du terrain et

BtPimUQIS CBNTIUIJB. 143

livrer bataille à Houston. Sacis perdre de temps, il renforce ses troupes de deux cents fantassins , et fait porter à fraac étrier, par son aide de camp, le colonel gradué D. José Maria Castillo, Tordre au général Filisola de choisir « cinq cents fantassins » de la division du général Go$ et de les lui envoyer de suite avec ce général.

Dans la matinée du 19, Santa-Anna commanda au capitaine Harcos Barragan d'aller avec quelques dragons à Lynchburg, éloigné de douze kilomètres de New-Washington, pour Tavertir de l'arrivée d'Houston. Le capitaine revint le lendemain à huit heures du matin, lui dire que le général texien arrivait. Santa-Ânna se met alors en marche, voit l'ennemi en possession d'un petit bois situé sur le bayou de Bu£falo , dont les eaux se mêlent à celles du San-Jacinto. Houston devait se battre ou se jeter à la rivière; les Mexicains, harassés, voient cette position et veulent en profiter ; il était cinq heures du soir. Le feu commence ; Santa-Ânna s'efforce, par une manœuvre habile, d'atiirer l'ennemi au pied d'une ccdline ; mais, de part et d'autre, on meurt de fatigue et de faim, on a besoin de repos et de nourriture; les Texiens n'avan^cent pas; les Mexicains ne s'approchent pas; la nuit arrive et la bataille est remise au lendemain.

Le 21, à neuf heures du matin, le général Cos arrive avec quatre cents recrues , au lieu de cinq cents hommes d'élite que Santà-Ânna avait demandés; les autres cent hommes étaient restés avec les bagages près d'Harrisburg. Filisola était sicilien et n'aimait pas Santa-Anna; en lui envoyant des recrues à la place des soldats choisis demandés, il se donna l'air de vouloir mettre son chef dans un grand embarras, et ne put jamais justifier sa conduite. A la vue de ce renfort, Santa-Anna jugea tout de suite que ces hommes seraient plus dangereux qu'utiles dans un combat qui devait être décisif et désespéré ; il eut d'abord la pensée de se retirer ; l'honneur I^ retint, autant que sa présomption et le peu de cas qu'il faisait des Texiens. Il voulut attaquer tout de suite, mais le gêné*rai Cos lui dit : -^ « Que pour forcer sa marche afin d'arriver

plus tôt, sa troupe n'avait ni mangé, ni dormi depuis vingtquatre heures, et, qu'en attendant les bagages qui viendraient dans deux ou trois heures, — ils ne vinrent pas, — elle pouvait se reposer et se disposer à se battre. » Une heure après, le capitaine D. Miguel Aguirre, commandant les quatre-vingt-cinq dragons , composant toute la cavalerie mexicaine, demanda pareillement une heure ou deux de repos pour ses hommes et ses chevaux qui n'avaient rien mangé depuis la veille. Santa-Ânna la lui accorda avec répugnance, car la cavalerie d'Aguirre devait surveiller les Texiens et l'arrivée des bagages ; il lui recommanda pourtant de retourner à son poste d'observation aussitôt après le pansage. Santa-Anna, lui-même très fatigué, alla s'étendre à l'ombre d'un bois pour dormir un instant, après avoir recommandé à son chef d'état-major, le général D. Manuel Gastrillon, de l'éveiller au moindre bruit, au moindre mouvement des Texiens. Le rapport du général Houston, au président Burnet, et celui de Santa-Anna au ministère de la guerre à Mexico, donnent les détails suivants sur la bataille de San- Jacinto. Pour bien comprendre cette action, il ne faut pas oublier que sur les douze cents hommes qu'avait Santa-Anna, cinq cents au moins étaient occupés à prendre leur repas ou livrés au sommeil. En outre, le général Filisola avait envoyé de Tompson un pli à Santa-Anna, malgré la défense expresse « d'expédier aucun courrier et de séparer un seul homme de ses lignes ». Ce courrier fut pris par les Texiens et leur révéla la situation difficile de Santa-Anna.

«... J'ai l'honneur de vous informer, écrivait, le 25 avril 1836, le général Houston au président Burnet , que dans la soirée du 18 courant, après une marche forcée de cinquantecinq milles, faite en deux jours et demi, l'armée arriva en face d'Harrisburg ; dans cette même soirée nous saisîmes un courrier de l'ennemi, par lequel nous apprîmes que le général Santa-Anna, avec une de ses trois sections, marchait par le paso de Lynchburg, sur San-Jacinto, sans s*arréter à Harrisburg.i. Le lendemain nous nous remîmes en

BÉPUBUQUE CENTRALE. 145

route et roarchàmes toute la nuit, sans prendre d*aliments. Aux premières lueurs du jour , nos vedettes rencontrèrent celles de Tennemi... L*armée texienne s'arrêta, et se trouvait dans un bois, quand Tarmée de Santa-Ânna se découvrit, marchant en bataille... »

Après cette rencontre eut lieu l'engagement du 20, dont j'ai parlé. Le 21 , tandis que tous reposaient au camp des Mexicains, comme si l'ennemi était à cent lieues, les Texiens surprirent les postes avancés des Mexicains, mirent en déroute trois compagnies qui défendaient le bois à la droite de l'armée et s'en emparèrent ; le centre et la gauche furent en même temps attaqués avec de la cavalerie et deux pièces d'artillerie. Santa-Anna se réveilla ! Il donna de suite des ordres pour réparer le mal , mais il était trop tard. Les recrues enveloppaient les vétérans et les empêchaient de se servir de leurs armes; les soldats jettent leurs fusils et se sauvent pour éviter la pluie de balles que leur envoyaient les Américains de tous les côtés. Castrillon faisait sa toilette au lieu de veiller les mouvements de l'ennemi, comme l'en avait chargé son chef; le canon lui rappelle qu'il n'est ni dans une salle de bain ni chez un coiffeur; il monte à cheval, court de côté et d'autre pour rétablir l'ordre dans les files mexicaines et tombe sur le champ de bataille, mortellement frappé. Lorsque Santa-Anna, voyant tout perdu, voulut fuir la scène de ce désastre, il ne trouva que deux dragons pour l'accompagner ; toute son armée était prisonnière ou se sauvait avec une rapidité vertigineuse. Se rappelant que Filisola se trou* vait au paso de Tompson, à seize lieues de San-Jacinto, il prit cette route , vigoureusement poursuivi par les Américains qui venaient de brûler un pont sur lequel il fallait passer. Santa-Anna laisse son cheval aller à l'aventure et se cache dans des broussailles. Pendant la nuit il traverse le bayou avec de l'eau jusqu'au cou, entre dans une cabane abandonnée, trouve des habits qu'il change contre les siens ruisselants d'eau, et continue sa course à pied. Dans la matinée du 22, quelques Texiens le rencontrent et lui deman-

lié HISTOIRE DU MEXIQim.

detit : — « S'il n'a pas vu le général Santa-Anna? — Oui, leur répondîMI , il va devant, » — et, par cette réponse , il échappe à la mort. Peu d'heures après il est reconnu, par un autre détachement qui le fait prisonnier et le conduit au gé* néral Houston.

La déroute commença, selon le rapport de Samuel Houston, à quatre heures et demie dans la soirée du 21 et dura jusqu'au 22. Parmi les prisonniers mexicains, outre Santa- Anna et cinq à six cents hommes, se trouvaient encore le général Gos, le colonel Almonte et quatre ou cinq autres colonels. La caisse, les bagages, lesr munitions et plus de six cents fusils tombèrent au pouvoir des vainqueurs. On le voit, les causes de ce désastre furent l'envoi des recrues, à la place des hommes d'élite demandés, l'envoi des bagages non demandés et qui nécessitèrent l'occupation de cent hommes pour les garder» la saisie du pli qui révélait la situation de Santa-Anna, la fatigue et la faim des quatre cents hommes du général Gos et de la cavalerie du capitaine Aguirre, le mépris, jusqu'alors justifié, que les Mexicains faisaient de l'ennemi, et finalement la conduite du général Gastrillon, chargé de surveiller le camp des Américains, qui se laissa surprendre tandis qu'il faisait sa toilette.

Avant de parler des conséquences de cette défaite et des événements qui la suivirent, je dois dire quelques mots sur les opérations du général Urrea. Quant au général Gaona, incorporé trop tard à la division Ramirez, et cause première des embarras de Santa-Anna, il ne joue qu'un rôle eifacé dans cette triste campagne. Le général Urrea n'eut que des succès; il battit Grant, purgea les côtes de tous les détachements texiens, et fit prisonnier, à Goliad, Fanning et ses trois cents compagnons qui furent fusillés, n'étant point considérés comme des prisonniers de guerre, mais bien comme des insurgés ; plusieurs parvinrent néanmoins à s'échapper, ce qui prouverait qu'on les exécuta en masse. Gette exécution a été très vivement reprochée à Santa-Anna qui s'en est admirablement disculpé dans ses rapports officiels; je crois

BËPUBUQUE CENTRALB. 147

pourtant qu'il aurait pu sauver ces malheureux, et qu'il aurait dû le faire. Le 28 avril, le général Urrea était à cheval sur Columbia et Brazoria, la première ville à six et la seconde à douze lieues de Tompson, où se réunirent les troupes des généraux Filisola, Gaona, Ramirez, Toisa lel Woll.

Conduit, dans là journée du 23, en la présence de Samuel Houston, Santa-Anna, qui ne savait pas l'anglais, eut pour interprète le fils de D. Lorenzo Zavala, aide de camp du général texien, qui lui proposa de donner l'ordre aux troupes mexicaines de déposer les armes. Santa-Ânna ayant refusé cette proposition, le général Houston lui fit un tableau des forces et des moyens que possédaient les Américains pour obtenir l'indépendance du Texas, et l'impossibilité dans laquelle se trouvait le Mexique de conserver cette province; puis il ajouta que pour assurer la vie des prisonniers faits de part et d'autre, il fallait éviter un nouveau conflit entre les deux armées et célébrer un armistice. Santa-Anna subit volontiers les exigences du vainqueur; car, en écrivant au générai Filisola, il lui donnait de ses nouvelles, et pouvait espérer que ce général profiterait de sa supériorité numérique et du voisinage des troupes américaines pour imposer sa propre volonté. Dans cette même journée du 22 avril, il envoya trois dépêches à son lieutenant : Tune lui disait de rétrograder avec le général Gaona jusqu'à San-Antonio, d'ordonner au général Urrea de se retirer à Victoria, et mettait à sa disposition les ressources en vivres et en argent qui se trouvaient à Matamores et à Bejar. La seconde dépêche était un ordre de mise en liberté des prisonniers, et la troisième une recommandation de ce causer aucun dommage aux habitants, pendant cette retraite.

Le général Filisola ne parut pas comprendre que Santa- Anna, étant prisonnier, n'avait plus la liberté de commander librement, sans compromettre sa vie et celle de ses compagnons d'infortune. Étant devenu de feit, général en chef de l'armée mexicaine, a{]frès le désastre de San-Jacinto, Filisola devait arriver au pas de course sur l'ennemi, et sinon pour-

118 HISTOIRE DU MEIIQUB. .

suivre les hostilités et probablement les terminer par une victoire, alors facile, au moins dicter les conditions de l'armistice et procéder à l'échange des prisonniers. Il ne fit rien de tout cela, comme on le voit par les extraits de la dépêche suivante, portée par le général Woll à Santa-Ânna.

c( Camp de Saint-Bernard, 28 avril 1836. — A Son Excellence le général président, D. Antonio Lopez de Santa-Anna. -- Excellentissime Senor. — Aussitôt que j'ai eu connaissance, par quelques officiers et soldats dispersés, de la malheureuse rencontre dont Votre Excellence me fait part dans sa lettre du 22, j'ai opéré les mouvements qui me convenaient pour la concentration de l'armée... et prendre de nouveau l'offensive sur l'ennemi; mais ayant égard à la communication mentionnée de Votre Excellence, aux circonstances qu'elle expose et désirant donner une preuve de ma considération pour votre personne comme à celle des prisonniers dont Votre Excellence me parle, je vais repasser le Colorado et je cesserai les hostilités tant que l'ennemi ne me donnera pas lieu de les continuer.

ce Les généraux Gaona, Urrea et Ramirez y Sesma sont réunis à moi comme je vous l'ai déjà dit. V. E. connaît les forces disponibles grâces auxquelles je puis opérer avec ces divisions et savoir, par conséquent, que je cesse les hostilités, malgré ma responsabilité auprès du gouvernement suprême, uniquement par la considération due à la paix de la république et à la personne de V. E

« Comme V. E. me dit qu'elle s'est mise d*accord avec le général Houston pour un armistice, et que je n'en connais pas les bases, j'envoie le général D. Adrian Woll pour s'en informer, afin que nous puissions les remplir de notre côté et pouvoir également en exiger l'accomplissement.

(c Tout ce que V. E. me dit dans sa lettre mentionnée sera iïiit, et j'ai le plaisir de vous réitérer l'assurance de ma considération et de mon respect. — Vicente Filisola. »

Le général Woll, porteur de cette lettre, arriva au camp des Texiens le 30 avril; il avait en outre la mission de s'in-

BÉrUBEIQUB CMSmUAM. flf

fbnner du véritable état des forces amérioaines. La fetraitè des Mexicains paraissait aux yeux de ce généra) comme à oedx d'Urréa une fauté et une honte; leur avis fut assez partagé par les autres généraux, et, avant de commencer le mouvement rétrograde, ils voulurent s'assurer de la néces* site de ce mouvement* Â oe sujet, voici ee qu'écrivait le 16 juin à D. losé Maria Tornel, ministre de la guerre, It général Urrea :

— « Excellence.^Âprès la disgrâce arrivée à notre digne paiésident, le général bien mérité de la patrie D. Antonio Lopez de Santa-Anna) et lorsque les Texiens révoltés offrirent un malicieux armistice, il me parut convenable de profiter de cette occasion pour observer leurs forces, leur situation et ce qui aurait pu nous servir. Je proposai au général Fili* £K)Ia, alors chef de Tarmée, de passer moi-mâme au camp ennemi, sous prétexte de savoir, par S. E. le président, lès arrangements qu'il prenait avec les rebelles. Ma demandé fut rejetée et le général B. Adrian Woll fut nommé pour remplir cette mission. J'envoyai mon aide de camp, le lieu* tenant D. Ambrosio Hartinez, pour accompagner le gêné-* rai... Les malicieux Texiens ont retenu le générai Woll et le lieutenant Martinez, et seulement hier j*ai eu le plaisir db les voir revenir... La conduite du général Woll a certaine** ment été à la hauteur de sa mission et V. B. le recomman^ dera au président par intérim, ainsi que mon lieutenant. -^ José Urrea. » — Les documents officiels , au nombre de quatorze, qui suivent cette dépêche nous révèlent une véritable épopée. Le général Woll, retenu par les Texiens, sous les prétextes les plus frivoles, faillit être assassiné plusieurs fois, il ne dut la Vie qu'à son sang-firoid, à son courage, et AH obligé en maintes circonstances de mettre le sabre au poing.

A Mexico, la nouvelle de la bataille de San Jacinto pro^

duisit naturellement une grande sensation, et comme les

vaincus ont toujours tort, on ne tarda pas à faire to»Ue1r

toute la responsabilité de la défaite sur Santa-Anna, au lieu

Page 1