‹ Histoire du Mexique. Juarez et Maximilien (volume 2)Chapitre 2 sur 44 · ANCIENS PEUPLES · texte numérisé non relu

ANCIENS PEUPLES

Quand od fait Thistoire d*un peuple quelconque, il est naturel de commencer par un aperçu sur son origine probable. Son origine, en effet, explique souvent son caractère, ses tendances, ses goûts; elle indique la cause de ses mœurs, de sa vie sociale et politique; elle nous initie enfin à ses tendances, à sa marche progressive vers son genre de civilisation déterminé. Pour le moment, ce serait une présomption ridicule de vouloir assigner aux populations anciennes du Mexique leur origine première. Il faut attendre que les hiéroglyphes palenquéens aient été déchiffrés, que les études anthropologiques, archéologiques et linguistiques comparées soient plus sérieuses, plus approfondies et que des collections importantes dans ces différentes branches de la science viennent permettre aux savants spécialistes de prononcer sur cette grande question.

Néanmoins, si nous n'avons aucune certitude sur les origines mexicaines, nous avons déjà beaucoup de probabilités. Des écrivains distingués font venir les populations améri- 1. 1

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caines, les uns de la Phénicie, d'autres de TÂfrique, de l'Asie» et d'autres les croient autochtones. La divergence de ces opinions provient surtout de l'esprit de système qui envahit la science, lors même que ces notions sur tel ou tel sujet, sont insuffisantes. Dans mon Voyage aux grands déserts du nouveau monde, je crois prouver que les races primitives du continent américain ne sont pas autochtones, et je donne sur leurs origines diverses, leurs différentes migrations en Amérique par les deux Océans, leur dispersion et leur développement matériel et moral, des détails qui me dispensent de traiter ici de nouveau cette matière. Je n'ai donc que quelques mots à dire sur les prédécesseurs des Aztèques.

Avant l'émigration, du nord au sud, des Toitèques, la plus ancienne qui soit consignée dans les annales historiques de ce peuple et qui remonte au commencement du septième siècle, il y en a eu d'autres ayant une direction inverse et qui m'ont été démontrées par de récentes découvertes anthropologiques et archéologiques. Du Pérou à Natchez, sur les bords du Mississipi, en passant par la Nouvelle-Grenade et les hauts plateaux mexicains, on peut suivre les traces de cette émigration au caractère des crânes et des objets trouvés dans les anciens tombeaux. Ces crânes et ces objets diffèrent de ceux que l'on rencontre continuellement dans les tombeaux plus modernes des Aztèques et de leurs ancêtres, les Toitèques. Sur toute cette ligne, en fouillant les nécropoles indiennes d'une époque antéhistorique, on découvre des squelettes humains qui tombent plus ou moins en poussière au contact de l'air, et présentent les mêmes caractères de race.

Les crânes de ces squelettes sont difformes au moyen de bandelettes comprimant les parties occipitales et frontales, de manière à les rendre cylindriques ou très aplatis, les parties molles ayant dû se développer soit sur le sommet de la tète, soit sur les faces latérales. J'ai reconnu pareillement sur des vases en terre cuite noire, trouvés dans les anciens tombeaux du Pérou, de la Nouvelle-Grenade, de la période

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palenqaéenne au cerro de Las Lomas, près de Mexico, dans ceux, de Durango et de Natchez, les mêmes formes et les mêmes dessins dont la plupart représentaient des quipos péruviens. Les statuettes en terre cuite de ces mêmes tombeaux ont toutes la tête allongée et serrée comme les crânes des populations disparues dont je viens de parler. Ces crânes, cette poterie et ces statuettes n'ont aucune analogie avec ceux des Aztèques et des Toltèques. En outre, il ne faut pas oublier que les squelettes dont je parle sont tous enterrés plies en trois, c'est à dire assis, les genoux remontant vers le menton ; les cadavres étaient ordinairement maintenus dans cette position au moyen de cordes de maguey et placés dans des paniers ou des vases en terre cuite au moment de la sépulture.

Près d'Âvilez, aux environs de Mapimi, on voit deux nécropoles creusées naturellement ou artificiellement dans le flanc de deux montagnes, l'une près de l'autre; je n'ai pas eu la possibilité de les étudier assez minutieusement pour m'assurer du fait, ce qu'il y a de certain c'est que la main de l'homme a donné à ces nécropoles la forme qu'elles ont aujourd'hui. On descend dans les deux par une sorte de puits ; dans l'une, consacrée à la sépulture du peuple, les cadavres paraissent avoir été entassés les uns sur les autres sans aucun système; dans l'autre, consacrée à la sépulture des nobles des deux sexes , les cadavres, placés dans la posture indiquée plus haut, sont assis les uns à côté des autres, revêtus d'assez riches costumes, les hommes avec leurs armes et les insignes de leur rang, les femmes avec des ustensiles de ménage. Quelle est cette race ensevelie dans ces montagnes ? Est-ce une colonie^péru vienne? Cette nécropole a-t-elle servi à la sépulture des Natchez pendant une station, lors de leur émigration vers le Mississipi? Je le crois, après avoir reconnu les identités anthropologiques et archéologiques que je viens de signaler.

Voici, du reste, ce que je publiais à Londres, en 1859, sur les Natchez, c'est à dire six ans avant d'avoir découvert la

similitude des anciens crânes péruviens avec ceux trouvés dans des tombeaux examinés sur Titinéraire que j*ai tracé jusqu'à la ville de Natchez.

« D*après leurs traditions, le berceau des Natchez fut quelque part vers le soleil — ou Cuzco la ville du soleil — d'où ils allèrent ensuite à Mexico, — dans la vallée — qui paraît avoir été leur demeure pendant plusieurs siècles. » Je dois dire ici que les annales mexicaines ne font aucune mention d'eux, du moins sous le nom de Natchez. Néanmoins, il est possible qu'ils aient été pris pour une colonie appartenant à la famille huaztèque-maya-quiché et que leur nombre ne fût plus ou ne fût pas encore assez important pour avoir joué un rôle sérieux dans les différentes monarchies qui se sont succédé sur le plateau de TAnabuac. Quoi qu'il en soit, mes découvertes m'ont persuadé que les Natchez avaient un établissement au cerro de Las Lomas, sur la route de Toluca à Mexico, non loin de Tacubaya. Les crânes trouvés dans cette localité présentent deux genres de difformations; les plus anciens sont identiques avec les anciens crânes péruviens ; les autres, un peu modifiés, prennent l'aplatissement retrouvé sur tout Titinéraire de l'émigration jusqu'à Natchez.

Tyrannisés par les maîtres du territoire sur lequel ils s'étaient établis, les Natchez résolurent d*émigrer vers le soleil levant et prirent la direction du nord-est. Comme ils ignoraient l'art d'écrire, leur histoire s'est perpétuée de génération en génération au moyen de la tradition orale; mais, afin de lui assurer toute l'authenticité possible, on avait choisi un certain nombre de jeunes gens les plus intelligents et les plus probes pour être instruits de ces traditions, les conserver et les propager. Malgré ces précautions, ilest à présumer que bien des erreurs chronologiques se sont glissées dans leur histoire. « La tradition des Natchez, dis je dans mon Voyage aux grands déserts y a tellement de rapport avec celle de la fondation de Cuzco, qu'on serait tenté de croire qu'elle en est une réminiscence, et que les

Natchez et les Péruviens ont, sinon une même origine, du moins une grande analogie dans la manière dont leur orga< nisation civile et religieuse s*est développée sous la direction d'un intelligent législateur... Il est un fait positif sur lequel on doit s*appuyer à cause de sa valeur dans la question des émigrations indiennes, c*est que les Natchez sont venus du Mexique dans la Louisiane. »

En parlant de cette émigration du sud au nord, je prétends prouver uniquement que le Mexique n'a pas été peuplé par des tribus venues exclusivement du nord, d'autres non moins considérables arrivées du sud, à différentes époques antéhistoriques Thabitaient déjà. Les monuments zapotèques, ceux de Guatemala, de Chiapas, du Yucatan, et particulièrement ceux de Palenque témoignent une civilisation très avancée et beaucoup antérieure à celle des Toltèques. On a vu dans ces monuments ou du moins dans les bas-reliefs dont ils sont ornés des analogies avec ceux de TAssyrie, de l'Egypte et même des Indes ; je ne crois pas qu'elles puissent être une preuve de l'origine orientale, asiatique des peuples qui ont édifié ces monuments. D. Ramon Ordonez a voulu prouver d'après des inscriptions mexicaines hiéroglyphiques que les Phéniciens avaient eu des rapports avec l'Amérique. D. Francisco Nunez de la Vega, évêque de Chiapas, possédait un manuscrit dans lequel se trouvait une description minutieuse des pays et des nations visités par un voyageur du nom de Votan et sept familles qui l'accompagnaient. J'ai longuement parlé, dans mon Voyage aux grands déserts, de ce Votan natif de Tripoli, auquel les Tzendales attribuent la fondation de l'empire palenquéen, environ mille ans avant l'ère chrétienne; je n'ai donc pas à répéter ici ce que j'ai déjà dit dans un autre ouvrage.

Tandis que la civilisation palenquéenne suivait le cours des vicissitudes humaines et s'éteignait dans l'obscurité, lu nation toltèque développait la sienne dans-le nord, et marquait ses étapes vers le sud en laissant des monuments qui subsistent encore. En effet, il est aujourd'hui incontestable

que les Casas Grandes du Gila et du Chihuahua, les monuments du Zape dans la province de Durango et ceux de la Queimada dans celle de Zacatecas sont Tœuvre de la famille Nahoa, Nahuatl ou Toltèque à laquelle appartenaient les Aztèques.

Les annales toltëques, base de Tédifice historique des peuples de TAnabuac, racontent que le Dieu créateur de toutes choses, ayant formé tous les objets visibles, créa les premiers hommes, dont tous les autres descendent et leur donna le monde pour habitation. Selon ces historiens, le monde eut quatre âgés. Le premier s'appela Soleil des Eaux^ dans un sens allégorique; il commença à la création et se termina par un déluge qui fit périr les hommes et les créatures. Le second s'appela Soleil de la Terre ^ parce qu'en plusieurs endroits le sol s'entr'ouvrit et les montagnes s'écroulèrent, écrasant la plupart des hommes qui s'étaient sauvés du déluge. Le troisième fut appelé Soleil de VAir^ parce qu'il s'éleva à cette époque un vent terrible qui renversa les arbres, les édifices et même des rochers. Le quatrième est appelé Soleil de Feu, parce que le monde doit se terminer par un embrasement général.

Pendant le second âge, des géants nommés Quinametins, habitaient une partie du plateau de l'Anahuac, du Guatemala et des contrées voisines de Tabasco. L'idée des géants, des Titans ou des Cyclopes, qui se rencontre chez tous les anciens peuples, paraît indiquer, non pas l'existence d'une race très supérieure h la nôtre comme stature, mais le conflit des éléments à l'époque des grandes catastrophes qui ont bouleversé le globe, et dont la tradition s'est perpétuée jusqu'aux temps historiques. Des races ou de nombreuses individualités d'une taille gigantesque ont certainement existé, mais en général, l'idée des géants, dans les récits populaires, doit se prendre dans un tout autre sens* Les fossiles d'animaux antédiluviens, pris par les peuplades primitives pour des squelettes humains, ont donné à la fiction mythologique le caractère qu'elle possède aujourd'hui. Au

Pérou, dans la Nouvelle-Grenade, au Mexique, comme en Sardaigne, la découverte de ces ossements a fait supposer que des colonies de géants avaient débarqué dans ces différents parages.

Les récits toltèques et la conPiguration géologique des haut plateaux mexicains, depuis la vallée de Mexico jusqu'à celle de Durango,.me font croire que des hommes, en effet, ont été témoins des dernières catastrophes diluviennes et volcaniques qui ont donné à ces hauteurs la configuration actuelle. Dans la vallée de Mexico, les environs de S. Juan del Valle, et ceux de Nombre de Dios, près de Durango, les volcans éteints et les torrents de lave ferrugineuse s'étendent — à Nombre de Dios surtout — à des distances énormes, et leurs surfaces offrent des caractères d'une époque assez rapprochée de la période historique. Les hauts plateaux mexicains, voisins des dernières stations toltèques ont incontestablement enfermé, sinon une mer intérieure, longue, étroite, au moins une suite de lacs presque non interrompue, de Mexico jusqu'au delà de Durango. Par un soulèvement géologique de l'est à l'ouest, ces masses d'eau se sont portées contre les digues naturelles qui les retenaient, les ont brisées et se sont précipitées dans le Pacifique, creusant sur leur passage des ravins d'une grande profondeur. A Lagos et dans d'autres localités, les traces du passage de ces eaux à travers des montagnes, à sommet plat comme une table, sont tellement ostensibles qu'on les croirait de dates récentes. Il ne serait donc pas étonnant gue les ancêtres des Toltèques aient vu ces convulsions consignées dans leur histoire.

Cest pendant le troisième âge, Soleil de F Air, que les Ulmèques et lesXicalanques arrivèrent au Mexique. Sur ces derniers on sait peu de chose et on les croit d'origine nahuatl. Quant aux Ulmèques, leur traditions racontent qu'ils vinrent de l'Orient sur des navires, et débarquèrent sur les plages de la province de Yera-Cruz. Les Quinametins ou géants, alarmés sans doute de la rapidité avec laquelle leurs

nouveaux voisins prospéraient dans leur colonie, les soumirent au joug le plus dur. Mais cet esclavage dura peu^ car, si les géants avaient pour eux la puissance matérielle et la force physique, les Ulmëques possédaient, avec le courage et la ruse, un génie supérieur. Afin de se délivrer de leurs tyrans, ils convièrent à un festin les principaux chefs quinametins et les massacrèrent sans en excepter un seul ; puis, ils tuèrent le reste de la nation dans un combat livré aux confins delaplainedeTIaxcala, où des molaires d*éléphants et de mastodontes se rencontrent fréquemment. Cette prétention des Ulmèques d'avoir combattu et détruit des géants repose beaucoup sur la découverte de ces molaires attribuées à des hommes ; au fond de cette tradition doit se trouver un fait qu'il est impossible de spécifier.

Les Ulmèques ou Mixtèques et les Zapotèques semblent appartenir à la même filiation, quoique ayant un langage différent ; ils vivaient avec les Xicalanques dans les plaines de Puebla et TIaxcala. Ces tribus avaient des colonies plus vers le sud, et coururent ensemble la même fortune. Les Otomites, les Tollèques et les Chichimèques, avant leur grande émigration du nord au sud, avaient déjà des rapports et des établissements avec ces anciennes tribus et d'autres moins importantes qu'il est inutile de nommer. Les Otomites offrent plusieurs particularités analogues à celles des Chinois; leur langue est monosyllabique, et leurs yeux ont une obliquité peu sensible, mais pourtant réelle.

Après l'affranchissement des Ulmèques, les chroniqueurs indiens placent l'arrivée de Quetzacoatl, personnage mythologique que Garcia, Torquemada, Sagahun et d'autres illustres historiens ont pris pour Saint-Thomas. D'après la chronologie indienne, ce serait Tan 63 de l'ère vulgaire que ce mystérieux personnage serait venu instruire les populations établies à Cholula la Sainte, à Puebla, à TIaxcala et dans les environs. Quelque temps après son départ eut lieu la fin du troisième âge du monde ou Soleil de F Air, pendant lequel s'éleva ce vent si terrible qui détruisit des villes entières et

fit écrouler des montagnes. Neserait-ce point un soulèvement géologique accompagné d'une de ces tourmentes phénoménales comme on en voit parfois dans les Antilles? La pyramide de Cholula s'écroula lors de cet ouragan. L'historien Chichimèquelxtlilxochitl afiirme que ce fait se passa pendant Tannée qui correspond à Tan 299 de notre ère. Je ne sais sur quelle basé il lixe sa chronologie qui se contredit fréquemment, mais je serais tenté d'accepter cette date comme époque des grandes convulsions terrestres dont j'ai parlé plus haut.

Les Ulmëques qui survécurent à ce désastre construisirent sur les ruines de la pyramide de Cholula un temple à Quetzalcoatl et furent aidés dans ce travail par les colons toltèques, de ces mêmes districts.

C'est au commencement du quatrième âge que les Toltèques entreprirent leur émigration historique ; je dis historique, parce que sans compter les émigrations partielles, on en compte deux grandes non mentionnées dans leurs annales. L'une suivit les côtes du Pacifique depuis le Sinaloa jusqu'au Guatemala; l'autre se dirigea vers le Rio- Grande, puis arriva sur Tula, en passant par S. Luis Potosi ; la troisième prit le centre du continent mexicain, traversa le Cbihuahua, Durango, Zacatecas, Jalisco, le lac (}e Chapala, suivit le cours du Lerma, celui du Rio de Tula et vint s'arrêter au nord de la vallée de Mexico. J'ai dit que les Toltèques appartenaient à la famille Nahoa, la plus puissante de toutes celles qui ont envahi le Mexique ; d'après les traditions quichées, la patrie primitive des Nahoas se trouvait au delà des terres et des mers immenses; c'est là qu'ils s'étaient multipliés d'une manière considérable. Faut-il reconnaître l'Asie ou quelque autre partie de l'ancien continent ou simplement le territoire des deux Californies, dans cette vague désignation ? C'est un problème que la science ne résoudra pas de sitôt. Les traditions des Quiches ne font aucune autorité dans cette matière, car ils se sont efibrcés de rattacher leur berceau à celui des Toltèques, auxquels ils ont emprunté leur civilisation.

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D'après leurs manuscrits, les Toltèques quittèrent leurs régions septentrionales vers la fin du sixième siècle — Glavigero dit en S96 — et fondèrent la ville de Huehuetlapallan, qu'ils abandonnèrent pour venir s'établir à Jalisco, puis à Tuzapan, Tulantzinco et finalement à Tula, terme de leurs pérégrinations. Cette ville qui devint leur capitale, fut fondée, en 713, selon les uns, dans le sixième siècle, selon les autres. Ils avaient sept chefs, ils choisissaient alternativement un d'entre eux pour les gouverner. Un de ces seigneurs, appelé Ghalchiuhtlanetzin fut leur premier roi. D'un commun accord la monarchie devint héréditaire et devait durer un siècle indien, c'est à dire, cinquante-deux ans. Si le souverain mourait avant cette époque, il y avait un interrègne, en attendant Tavénement de son successeur au siècle suivant. Sous ce monarque, la nation toltèque augmenta considérablement, et s'unit, par des mariages et des alliances, aux naturels qui habitaient le pays avant son arrivée.

Si l'on en croit l'historien Ixtlilxochitl, quand les Toltèques eurent construit la ville de Tula, se voyant sans cesse inquiétés par leurs voisins les Chichimèques, et sachant parleur astrologue Huemantzin que cette nation serait un jour maîtresse du pays, ils résolurent d'envoyer une ambassade au roi des Chichimèques et de lui demander un de ses fils pour les gouverner. Celui-ci y consentit et leur promit, en outre, que jamais ni lui ni les siens ne les inquiéteraient. Ils marièrent, à la fille d'un des principaux seigneurs toltèques, ce jeune seigneur qu'ils surnommèrent Chalchiuhtlanetzin, c'est à dire, pierre précieuse qui brille. Ce prince gouverna paisiblement et mourut d'infirmité naturelle au commencement du huitième siècle, d'après la chronologie de Clavigero, qui doit être une des moins erronées.

En 719, Ixililcuechahuac monta sur le trône; quoique son règne fût pacifique, ce monarque sut agrandir ses États. C'est à cette époque que mourut le philosophe, astrologue et prophète Huemantzin, âgé de 300 ans, disent les chroniques ;

il avait écrit en hiéroglyphes un livre très remarquable intitulé Livre des choses sacrées, qui passa plus tard dans les archives de Texcoco ou de Mexico, et se perdit» sans qu*on pût jamais savoir ce qu*il était devenu.

Huetzin fut nommé troisième roi de Tula en 771 ; il étendit encore les limites de son empire, mais rien de remarquable n*est signalé sous ce règne, ni pendant celui de son successeur Totepeuh. En 823, l'empire toltèque embrassait déjà une étendue d'environ mille lieues carrées. La ville de Teotibuacan, mot qui veut dire résidence des dieux, rivalisait à cette époque, en grandeur comme en population, avec la capitale même. Certains historiens affirment que ce fut pendant le règne de Totepeuh que se construisirent les temples dédiés au soleil et à la lune et connus aujourd'hui sous le nom de Pyramides de S. Juan de Teotibuacan; d'autres disent que ces monuments sont beaucoup plus anciens; il pourrait bien se faire que les Toltèques aient seulement réédifié, embelli ou augmenté ces monuments.

Après Nacaxoc qui monta sur le trône en 878, la couronne échut à Mitl. Ce prince épousa une jeune fille d'une grande beauté et de talents remarquables appelée Xiutlaitzin. Mitl édifia au centre de Tula un grand temple, au sommet duquel et sur un piédestal, il fit mettre une énorme grenouille d'or couverte d'émeraudes et représentant la déesse des eaux. Cette grenouille tomba dans les mains de Fernand Gortez qui l'envoya à Charles-Quint. Afin que ce temple fût desservi avec un certain décorum, Mitl institua des prêtres destinés au service du temple ; ils étaient obligés de se vêtir d'une longue robe noire, de faire vœu de chasteté et de se dévouer à la pénitence. Il fonda pareillement un collège destiné au développement des arts et des sciences et dans lequel il réunit les meilleurs artistes du royaume. Ses vassaux aimaient tellement ce prince qu'ils le laissèrent régner sept ans de plus que le terme légal, c'est à dire jusqu'à sa mort. La reineXiutlaltzin lui succéda en 979, quoique la loi de succession n'appelât que le fils aine à succéder à son père ;

mais les vertus et les talents de cette princesse la firent acclamer comme souveraine par le peuple et la noblesse; son fils ayant consenti à lui céder la couronne, elle régna quatre ans au bout desquels elle mourut.

Tepancaitzin lui succéda; il eut une liaison d^amour avec Xochitl, fille de Papantzin, parent du roi. Xochitl appelée pareillement Quelzalxochitzin^ découvrit le jus du maguey avec lequel on fait le pulque; quelques chroniqueurs disent que ce fut Papantzin qui fit cette découverte, comme ils disent également que Xochitl était femme et non fille de Papantzin. Quoi qu'il en soit, un enfant naquit de cet amour et reçut le nom de Meconetzin — fils du Maguey — changé plus tard en celui de Topiltzin. Avant de descendre du trône le roi épousa sa maîtresse et reconnut son fils qui lui succéda.

Toujours d'après la chronologie de Clavigero, Topiltzin monta sur le trône en 1031. Trois puissants seigneurs ne voulurent pas assister au couronnement de leur souverain et se révoltèrent contre lui. La cause de cette révolte paraît être tout à la fois dans les ambitions personnelles de ces trois grands vassaux et dans l'horreur qu'inspiraient aux Tollèques les naissances illégitimes. Topiltzin s'abandonna bientôt à la débauche et fut imité, dans ses désordres, par toute la noblesse. Les phénomènes annonçant la fin de la monarchie tchèque, prophétisée par Huemantzin, parurent dès le commencement du règne de Topiltzin. La stérilité, la famine et la peste désolèrent tout l'empire et firent mourir une grande partie de la population. Pendant vingt-quatre ans il y eut une telle sécheresse, que les rivières et les sources se tarirent. La mortalité menaça bientôt d'anéantir la nation entière.

Les révoltés, voyant leur souverain hors d'état de résister, lui déclarèrent la gaerre et prirent, sans coup férir, la plupart des villes du nord de l'empire. Topiltzin leur envoya des ambassadeurs avec de riches présents pour les ramener à l'obéissance, mais en vain. Le roi ^e mit alors à la tète d'une puissante armée et marcha contre les rebelles, dans

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Tespoir de les disperser. Quelques auteurs affirment qu'à la suite de cette entrée en campagne il obtint une trêve de dix ans, qui précéda trois années de combats. Dans un de ces combats le vieux roi Tepancaltzin et la reine Xochitl furent tués. Les insurgés s'emparèrent de Tula, d*Ixtapalapan et de toutes les villes qui leur opposaient quelque résistance. Topiltzin disparut sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu ; une autre version assure qu'il parvint à se réfugier à la cour du roi Chichimëque. Son fils aîné, encore en bas âge, fut sauvé du désastre par sa nourrice qui l'emmena à Toluca; il s'appelait Pochotl. Les Toltèques échappés à la famine, à la peste, aux massacres qui eurent lieu pendant ces longues guerres se dispersèrent un peu partout. Il est probable que la mort, ayant anéanti presque toute la population, fut l'unique raison pour laquelle les vainqueurs ne relevèrent pas le trône toltèque. Les traditions et les manuscrits indiens estiment à 3,300,000 le nombre des Toltèques qui moururent alors de faim, de maladie ou par le fer, et à 2,400,000 le nombre des rebelles morts dans le même laps de temps. L'empire avait cessé d'exister; il avait duré environ trois cent quatre-vingt quatre ans. L'époque exacte de cette catastrophe n'est pas connue; les uns la placent en 1116, d'autres en 10S2 et d'autres enfin en 9S9.

Les Toltèques combattaient vêtus de longues tuniques, tellement épaisses que les lances ne pouvaient les traverser. Leurs armes principales consistaient en de longues lances, des javelots et des massues garnies de pierres tranchantes ou de métaux. Ils portaient des casques en bronze ou en or. Leur nom de Toltecatl, dont on a fait Toltèque, veut dire habitant de Tollan ; ce Tollan ou Tula était situé, d'après des conjectures, au nord-est du nouveau Mexique; c'est en souvenir de leur patrie qu'ils ont donné ce nom de Tollan à leur dernière capitale. Ils mirent cent quatre ans pour arriver à Tollantzinco où ils passèrent vingt ans avant de venir fonder Tula, au nord de la vallée de Mexico. Pendant ces longues pérégrinations, ils s'arrêtaient dans les endroits qui

leur convenaient, fondaient une ville, construisaient des monuments dont les ruines subsistent encore, puis se remettaient en route sous la conduite de certains chefs qui étaient au nombre de sept lorsqu'ils arrivèrent à Tollantziûco.

C'est aux Toltèques que l'on doit la civilisation trouvée par ^

les conquérants espagnols dans tout l'empire mexicain. Ils avaient plus de goût pour les arts et les sciences que pour la guerre; aussi, le règne de leurs souverains fut-il constamment pacifique jusqu'à Topiltzin. lis cultivaient le coton, le maïs, des légumes, et leur agriculture était fort soignée. Ils excellaient surtout dans Tart de fondre l'or et l'argent, de travailler les métaux précieux et les pierres dures. Leurs connaissances astronoiçiques étaient supérieures à celles des Romains. Ayant reconnu dans leur ancienne patrie un excès de près de six heures dans Tannée solaire sur l'année' civile, ils intercalèrent un jour tous les quatre ans; un siècle avant Jésus-Christ, leur calendrier était déjà aussi perfectionné que le nôtre l'est aujourd'hui. Ils avaient des académies pour développer les arts et les sciences ; on y discutait les mouvements planétaires, calculait les éclipses et réformait les observations incorrectes. Ils consignaient leurs annales historiques, scientifiques et religieuses dans des ouvrages écrits au moyen d'hiéroglyphes symboliques et phonétiques ; les Ghichimèques, puis les Aztèques trouvèrent dans ces annales leurs codes civils, leurs ouvrages philosophiques et littéraires, tous les matériaux qui portèrent plus tard la civilisation de l'Anahuac à un si haut degré.

La religion des Toltèques, poétique comme celle des Grecs, n'admettait pas les sacrifices humains. La continence paraît avoir été en honneur chez ce peuple; on a vu que des prêtres la pratiquaient, en vertu du décret qui les organisait en corps religieux. Grands architectes et grands artistes, le plateau de l'Anahuac doit aux Toltèques la plupart des monuments plus ou moins gigantesques, dont les dimensions

nous étonnent encore ; ils construisirent une grande quan* tité de villes, édifièrent ou embellirent de nombreux temples ayant de colossales pyramides tronquées pour bases. Ces pyramides, le plus souvent en briques sèches, quelquefois en pierres taillées, sont fréquemment recouvertes d'une maçonnerie en pierres sculptées et dont les bas-reliefs représentent des scènes mythologiques. Leurs successeurs n*ont guère inventé que les sacrifices humains ; ils ont emprunté aux ouvrages toltèques comme aux survivants de ce grand peuple tous les éléments de leur civilisaton future.

La ruine de Tempire toUèque laissa la terre d'Anabuac presque déserte, pendant neuf ans, disent certains auteurs, pendant plus d*un siècle, disent certains autres. Des fragments de tribus de différentes langues occupaient pourtant cette terre, lorsque arriva Xolotl, roi des Ghichimèques, dans le courant du onzième siècle. On se rappelle que le premier roi toltèque appartenait à cette grande nation qui devait s'emparer pacifiquement de Thériiage des Toltèques. Pour mettre d'accord les variantes qu'on rencontre dans l'histoire de ces peuples, il est à supposer que l'empire des Ghichimèques devait s'étendre depuis le Nouveau-Mexique jusque très avant dans l'intérieur du Mexique et que celui des Toltèques devait avancer beaucoup dans le nord. En outre, les Ghichimèques, comme d'autres tribus également d'origine nahuatl, avaient dû émigrer partiellement, avant d'entreprendre leurs grandes émigrations historiques. Finalement, le nom de Ghichimèque devint un titre de noblesse que se donnèrent bien des tribus, comme sous les Espagnols, il devint une qualification de mépris; de sorte que les historiens de la Nouvelle-Espagne durent faire, à cause de ces circonstances, des confusions qui ne laissent pas de rendre difficile une analyse consciencieuse de leurs histoires.

Dans mon Voyage aux grands déserts^ je donne des détails minutieux sur le Nouveau-Mexique, les ruines considérables qu'on y trouve partout et qui témoignent qu'autrefois ce pays était habité par d'immenses populations. Il n'est donc pas

étonnant de voir encore une fraction de cette grande famille nahuatl descendre de ces latitudes et envahir le centre de TAnabuac. Les Chichimèques étaient alors un peuple moitié barbare et moitié civilisé. La raison pour laquelle ils abandonnèrent leur patrie est incertaine. Leurs chroniques racontent qu*un de leurs derniers rois, du nom de Tlamacatzin, mourut Tannée même de la destruction des Toltèques, laissant deux fils, appelés Achcautli et Xolotl, auxquels il partagea son royaume. Xolotl, n*âimant pas le partage ou ne trouvant pas assez fertile la partie qui lui était échue, fit explorer le Mexique par ses courriers et résolut d'aller s'établir dans l'ancien empire des Toitèques. Presque tous ses sujets le suivirent. En route, ils virent les ruines des cités toitèques, détruites par la guerre ou l'abandon. Après dixhuit mois de voyage, ils aperçurent Tula.

Arrivé dans la vallée de Mexico, Xolotl envoya son fils Nopaltzin, jeune prince doué d'un grand courage, reconnaître le pays. Cette reconnaissance terminée, Xolotl établit sa cour à Tenayuca, petite ville éloignée d'environ deux lieues de l'île sur laquelle se construisit Mexico; puis il distribua le territoire à ses soldats, estimés à plus d'un million d'hommes, sans compter les femmes et les enfants, ce qui est évidemment exagéré. Une fois installé, il chargea l'un de ses capitaines, du nom d'AcatomatI, de faire une nouvelle reconnaissance sur les rivières qu'on avait coudoyées dans la vallée. A Chapultepec, à Coyohuacan et dans d'autres localités, Acalomatl rencontra plusieurs familles toitèques lesquelles lui donnèrent des renseignements sur la ruine de leur empire. Ces familles furent très bien accueillies par les Chichimèques et parmi les mariages qui se firent ensuite entre ces deux peuples on cite celui de Nopaltzin avec la fille ou la petite-fille de Pochotl, seul prince échappé aux désastres de sa nation.

Les districts peuplés par cette première colonie chichimèque comprenaient la plus grande partie des provinces actuelles de Mexico, de Puebla et toute celle de Tlaxcala. Il y

avait à peine huit ans que Xolotl était installé à Tenayuca — Ixllilxochitl dit vingt ans — quand on vit arriver six personnages accompagnés d'une multitude de gens des deux sexes qui venaient également du nord d*un pays voisin de celui des Cbichimèques. Il est probable que ces émigrants n'étaient autres que les Aztèques, connus depuis sous les noms de Xochimilcas, Tépanëques, Colbuas, Chalquenos, Tlabuiques et Tlaxcaltèques qui se séparèrent de leurs compatriotes à Chicomoxtoc, et dont je parlerai plus loin. Sans aucun doute Xolotl avait annoncé, par des courriers expédiés dans sa patrie, qu'il s'était établi dans un très beau pays; cette nouvelle répandue bientôt sur tout le territoire occupé par des Nahuatls, décida plusieurs tribus de cette grande îamiile à émigrer pareillement vers le sud, lors même qu'un excès de population, des guerres ou la famine n'auraient point motivé ces émigrations.

Aussi, n'est-dn pas surpris de voir peu d'années après l'arrivée de ces six seigneurs, trois autres chefs puissants accompagnés de leurs tribus respectives, déboucher également dans la vallée de Mexico. Ces trois chefs, appelés Acoihuatzin, Chiconquauhtli et Tzontecomatl, se présentèrent à Texcoco, où Xolotl avait transporté sa capitale, ennuyé du séjour de Tenayuca, moins agréable que les coteaux de Texcoco. Présentés au souverain chichimèque, ils s'inclinèrent profondément, se baisèrent la main après en avoir touché le sol et lui dirent :

— a Nous venons, ô grand roi ! du royaume deTeocolhuacan — Sinaloa — peu éloigné de votre patrie. Nous sommes tous les trois frères et fils d'un grand seigneur; mais connaissant la félicité dont jouissent les Cbichimèques sous la domination d'un roi aussi humain que vous l'êtes, nous avons préféré l'honneur de devenir vos vassaux au bien-être dont nous jouissions dans notre patrie. Nous vous prions donc de nous assigner les lieux, sur vos heureuses terres, où nous vivrons dépendants de votre autorité et soumis à vos lois. »

8% HISTOIRE DU MEIIQUB.

Xolotl, connaissant Tantique noblesse de ces trois jeunes princes, se réjouit de leur arrivée, les logea provisoirement dans son propre palais, leur donna ses filles en mariage et les terres qu*ils désiraient. Acolhuatzin épousa la princesse Guetlaxochilzin et reçut en dot la ville d*Azcapozalco qui devint la capitale de ses États ; Chiconquauhtli épousa Cihuaxochitl et reçut Xaltocan qui fut pour ainsi dire la capitale des Otomites ; Tzontecomatl reçut avec la ville de Goatlichan la main de Quatetzin, fille d'un noble seigneur toltëque, principal chef de la province de Cbalco. Les sujets d'Acolhuatzin et de ses deux compagnons se marièrent également avec des Chichimèques; des liens étroits unirent les anciens et les nouveaux venus et les confondirent au point que les Acolhuas — tribu d'Acolhuatzin — étant les plus civilisés, le nom de Coihua ou d'Acolhua finit par rester au peuple agriculteur, et l'empire même prit le nom d'Acoihuacan; celui de Chichimèque ne se donnait guère qu'aux montagnards qui préféraient la chasse au travail des champs.

Xolotl donna pareillement aux seigneurs qui l'avaient accompagné de vastes districts en dehors de la vallée de Mexico et jusque dans la Huaxteca et la Mixteca. Son règne excessivement loqg ne fut troublé que dans les dernières années par l'ambition de quelques chefs qui se révoltèrent. Il faillit même devenir la victime d'une conspiration. Ce bon roi avait la coutume d'aller se reposer dans un bas-fond de son jardin de Texcoco et de s'y endormir à l'ombre d'un bosquet. Les eaux qui servaient à l'arrosement de ce jardin n'étant pas sufiisanies, Xolotl fit commencer un petit canal que devait alimenter un ruisseau voisin, et par le moyen duquel il distribuerait l'eau selon les besoins du moment. Les conspirateurs firent un barrage au ruisseau ; puis, lorsqu'il y eut une grande nappe d'eau amassée au dessus du barrage, ils le rompirent à l'heure où le roi dormait habituellement, afin de le noyer par la quantité d'eau qui devait envahir le jardin. Mais, Xolotl, averti de la conspiration, se

reposait tranquillement dans un endroit où l'eau ne pouvait l'atteindre et se contenta de dire :

— « J'étais persuadé que mes vassaux m'aimaient beaucoup, mais je m'aperçois aujourd'hui qu'ils m'aiment encore plus que je ne le croyais. Je voulais augmenter l'eau de mes jardins, et mes vassaux me la font venir sans m'obliger à faire aucune dépense. Il convient de fêter mon bonheur. »

Au sujet de cet événement il commanda des réjouissances publiques. Aussitôt ces fêtes terminées, il partit pour Tenayuca le cœur brisé par le chagrin que lui causait l'ingratitude de ceux qu'il avait comblés de bienfaits, et mourut peu de temps après. Avant de mourir, il fit venir son fils Nopaltzin et son gendre Acoihuatzin, — les autres princes étaient morts, — il leur recommanda de vivre toujours en paix l'un avec l'autre, de s'occuper du bonheur du peuple, de protéger la noblesse et de traiter avec bonté tous leurs vassaux. Il s'éteignit ensuite au milieu des larmes de sa famille et des personnes qui l'entouraient. La nouvelle de sa mort se répandit bientôt dans tout le royaume et porta le deuil chez tous ses sujets. Son cadavre fut orné de plaques d'or et d'argent représentant des divinités ; ensuite, on le plaça sur un trône fait avec des bois aromatiques, et resta, pendant cinq jours exposé, en attendant l'arrivée des seigneurs conviés à ses funérailles. Le cinquième jour, le corps fut brûlé, selon la coutume chichimèque, en présence d'une foule innombrable; les cendres recueillies précieusement furent enfermées dans une urne en pierre dure qu'on exposa, dans une salle du palais, à la vénération de la noblesse, et qui fut enfin enterrée dans une grotte aux environs de la ville.

Aussitôt que l'on eut rendu les derniers honneurs à Xololt, les princes et les grands vassaux prêtèrent serment à Nopaltzin, son héritier légitime, en qualité de souverain universel. Après le départ de tous ces seigneurs, il resta seul à Tenayuca avec sa sœur Cihuaxochitl — la fleur des femmes — veuve du prince Chiconquauhtli. Il avait environ soixante ans; les enfants légitimes qu'il tenait de la reine

ioltëque s'appelaient Tlotzin, Quauhtequihua et Âpoposoe. Â son fils aîné Tlotzin il confia le gouvernement de Texcoco, pour apprendre Tart difficile de gouverner les hommes; ses deux autres fils eurent l'investiture des États de Zacatlan et de Tenamitic. Parmi les lois nouvelles introduites dans fempire chichimëque par Nopaitzin, il faut citer la défense qu'il fit sous peine de mort de mettre le feu aux prairies et aux forêts sans sa permission, hormis les cas de nécessité. Personne ne devait toucher au gibier pris dans les filets tendus par un autre, ou aller à la chasse sans un permis, sous peine de voir confisquer son arc et ses flèches. Il dé-* fendit de s'emparer du gibier blessé par un autre, quand même on le trouverait dans les champs. Il proclama la peine de mort contre ceux qui dérangeraient les bornes qui divisaient les chasses appartenant à dififérents particuliers. Les adultères des deux sexes devaient être mis à mort à coups de flèches. Toutes les lois qu'il promulgua répondaient aux nécessités de cette époque.

Malgré la sagesse et la douceur de son administration, plusieurs de ses vassaux se révoltèrent. Il vint à Texcoco s'entendre avec son fils sur les moyens à prendre pour restituer à l'empire sa première tranquillité. Un jour, se trouvant dans les jardins royaux avec Tlotzin et plusieurs seigneurs, il fondit subitement en larmes.

— (c Deux choses, dit-il, me font pleurer amèrement : la mémoire de mon père qui se plaisait tant sous ces doux ombrages et la comparaison que je fais de ces temps heureux à ceux d'aujourd'hui. Lorsque mon père planta ces jardins il avait des sujets pacifiques qui le servaient loyalement avec gratitude; maintenant l'ambition et la discorde régnent partout. Il m'est pénible de traiter en ennemis ces vassaux que je traitais parfois ici -même en amis et en frères. »

Après un court séjour à Texcoco, il revint h Tenayuca.

Acoihuatzin, premier seigneur d'Azcapozalco et de la tribu tépanèque, régnait encore. Il avait trois fils, dont l'un, Tatué, du nom de Tezozomoc, lui succéda. Trouvant les li-

mites de son royaume trop resserrées, il résolut de s'emparer de celui de Tepotzotlan, alors gouverné par Chalchiuhcua. Il est à présumer qu*Âcolhuatzin ne prit pas une semblable résolution sans le consentement de Nopaltzin qui punit de cette manière une offense reçue de Chalcbiuhcua; celui-ci fut dépossédé de sa souveraineté par la force des armes Une lutte beaucoup plus sanglante vint encore troubler Tempire chichimèque. Huetzin, seigneur de Coatlichan et (ils du prince défunt Tzontecomatl voulait épouser Atotoztli, jeune fille d*une grande beauté et nièce de la reine. Yacazozolotl, seigneur de Tepetlaoztoc aspirait également à la main de la même princesse; mais, soit qu*il fût plus épris de ses charmes ou plus violent de caractère, il ne se contenta pas de la demander en mariage, il voulut s*en rendre maître par la violence. Il réunit aussitôt une petite armée, à laquelle se joignirent des mécontents, et se mit en marche pour enlever celle qu'il aimait. Huetzin, en apprenant cette nouvelle, ne perdit pas de temps; il rassembla des troupes plus nombreuses que celles de son rival, vint lui livrer bataille dans les environs de Texcoco et le tua dans la mêlée. Huetzin, vainqueur, reçut pour prix de sa victoire la main d*Atotoztli et la province de Tepellaotzoc.

Après ces guerres entre les vassaux il y en eut une autre plus considérable de la couronne contre la province de Tolantzinco qui s'était révoltée. Nopaltzin fut en personne, à la tête d'une grande armée, contre les rebelles, mais il ne parvint k les réduire à l'obéissance qu'après avoir reçu de nouveaux renforts amenés par Tlotzin. Les chefs révoltés furent tous mis à mort. D'autres révoltes aboutirent aux mêmes résultats, et lorsque Nopaltzin mourut, après trente-deux ans de règne, l'empire jouissait d'une profonde tranquillité. La mort de ce prince fut regrettée comme l'avait été celle de Xolotl et ses funérailles furent accompagnées des mêmes cérémonies et des mêmes marques de douleur qu'à celles de son père.

Le règne de Tlotzin fut des plus pacifiques; ce prince s'oc-

cupa surtout de développer le goût de Tagriculture dans tous ses États; il lança même des décrets pour obliger ses sujets h cultiver les céréales et les légumes dans un très grand nombre de districts laissés incultes jusqu'alors. Son caractère était si aimable, si bon et ses manières si séduisantes que les nobles et les grands vassaux cherchaient mille prétextes pour l'entretenir et le voir le plus souvent possible. Néanmoins, il ne négligeait pas l'art de la guerre et le maniement des armes ; il organisa même son armée d'une façon très intelligente. Il mourut après avoir régné trentesix ans, au sein d'une ère de calme et de prospérité due principalement à son habileté comme à sa prudence.

Son fils Quinantzin lui succéda et transporta définitivement le trône d'Acolhuacan à Texcoco, ville déjà Tort belle et qu'il embellit encore par la construction de temples et de superbes palais. Il fut le premier souverain de l'Anabuac qui se fit transporter en palanquin. Les cérémonies de son couronnement se firent avec un luxe encore inconnu dans ces régions; inutile d'ajouter que les grands vassaux imitèrent leur suzerain dans son faste. Les commencements de son règne furent assez tranquilles, mais peu après les Ëtats de Mextillan et de Tototepec, au nord de la vallée, se révoltèrent. Quinantzin marcha contre les rebelles, à la tête d'une grande armée, et leur fit dire que si leur valeur était égale à leur perfidie, de descendre avant deux jours dans la plaine de Tlaximalca pour se battre, sinon qu'il incendierait leurs villes et n'épargnerait ni les femmes ni les enfants. Les révoltés descendirent de leurs montagnes et se mesurèrent avec les troupes royales. Pendant quarante jours il y eut dans la plaine des combats quotidiens, sans que la victoire parût se ranger d'un côté plutôt que d'un autre. Finalement, les rebelles, voyant leur nombre diminuer de jour en jour, se rendirent à discrétion ; leurs chefs furent mis à mort et les autres épargnés.

Cet esprit de rébellion qu'on a remarqué dès le règne de Xolotl se propagea dans d'autres districts, nécessita de

nouvelles campagnes, et tout le Mexique fut dès lors ensanglanté par des batailles sans cesse renouvelées , qui durèrent jusqu'à la conquête définitive de l'empire par les Espagnols. Les grands vassaux, faits prisonniers après la reddition des villes révoltées étaient frères de Quinantzin; ils furent envoyés à Tlaxcala et à Xuexotzinco comme sujets des princes qui gouvernaient ces États. Quoique exilés par châtiment, ils furent très bien accueillis, et devinrent à leur tour souverains de ces provinces. Quinantzin mourut dans un âge assez avancé ; son corps fut embaumé pour être exposé plus longtemps à la vénération du peuple, et ses cendres furent ensevelies dans une grotte des environs de Texcoso. Son fils Techotlala lui succéda ; mais comme l'histoire de ce monarque et des autres rois chichimèques est intimement liée avec celle des Aztèques ou Mexicains, je termine ici l'aperçu historique des anciens peuples de l'Anahuac.

Je n'ai pas mis les dates de l'avènement au trône de ces différents souverains parce qu'elles sont trop incertaines ; il suffira de dire que Xolotl régna dans le douzième siècle ; Nopaitzin dans le treizième; Huetzin et Quinantzin dans le quatorzième. Avant de commencer l'histoire aztèque, je dois faire ici quelques remarques très utiles.

Il existe à Mexico deux tableaux historico-hiéroglyphiques, représentant les migrations aztèques — et non le déluge, comme l'a dit M. de Humboldt, on ne sait trop pourquoi. — La date de ces deux tableaux est inconnue ; il en est de même de toutes les annales d'origine nahuati qui ont servi à réédifier l'histoire des anciennes populations de l'Anahuac. On sait seulement que le plus ancien recueil des documents hiéroglyphiques de ces peuples fut rédigé du temps et par ordre du premier empereur toltèqueou du second Huetzin. Ce monarque fit réunir tous les documents concernant son peuple, et nomma une assemblée de sages, comme je l'ai déjà dit, pour écrire dans un livre, par ordre chronologique, l'origine de la nation, ses voyages, son système civil et religieux, ses lois, sa théogonie, les événements remarquables

passés et les observations faîtes pendant les émigrations et sous la monarchie. Ce livre s'appelait Teoamoxtliy c'est à dire, livre de la sagesse ou des choses sacrées.

Chaque sept jours on lisait à haute voix devant le peuple, à Tula, quelques pages du Teoamoxtli, écrit par Huemantzin et ses collègues, afin de consigner et de perpétuer dans la mémoire populaire les faits et gestes des anciens. La rédaction du teoamoxtli peut remonter au neuvième siècle ; ou même au huitième, en suivant la chronologie de Clavigero; dans tous les cas, elle est de beaucoup antérieure à Tarrivée des Aztèques à Chapultepec.

Lorsque l'empire chichimèque s'organisa sur les ruines de celui des Tchèques, les nouveaux venus n'étaient plus à moitié barbares; ils s'étaient civilisés au contact de leurs prédécesseurs; aussi, lorsque Texcoco devint la capitale de l'empire d'Acolhuacan, c'est àdire des Chichimèqu es, ceux-ci cultivaient déjà les arts et les sciences, et possédaient à un très haut degré l'art de reproduire la pensée par l'écriture didactique. Texcoco eut d'immenses archives comme l'ancienne Tula ; l'État payait les archivistes ; les documents historiques s*augmentaient tous les jours, grâce à l'intelligence des peintres chargés de reproduire les faits nouveaux et de recopier les manuscrits anciens, détériorés par le temps. L'Ëtat payait également des professeurs chargés d'expliquer les hiéroglyphes, d'après les lois arrêtées comme les règles d'une grammaire.

Les Aztèques ayant imité lesChichimèques, comme ceux-ci avaient copié des Toltèques, lorsque les Espagnols arrivé^ rent au Mexique, ils trouvèrent une immense quantité de monuments historiques, de lois et de livres de toutes sortes sur les coutumes, les événements, et la civilisation de tous ces peuples. Malheureusement, D. Juan de Zumarragua, premier archevêque de Mexico, brûla toutes ces archives, sous le prétexte de zèle religieux. L'incendie n'a épargné que les doubles, les copies et les exemplaires disséminés dans les villes, les villages et les maisons particulières. Le chevalier

Boturini avait reeueilli un nombre important de ces manuscrits échappés au feu, lorsqu'il fut incarcéré et sa collection dispersée. M. Aubin a retrouvé une bonne partie de la collection Boturini et d'autres manuscrits que le chevalier n'avait pas. Les révolutions du Mexique, depuis l'indépendance , ont causé la destruction ou la dispersion de plusieurs de ces manuscrits qui restaient encore dans les couvents ou les bibliothèques publiques, mais les principaux avaient été déjà traduits, et c'est ainsi que nous possédons une histoire assez exacte de ces anciennes civilisations disparues.

Étant à Mexico, je voulus entreprendre la publication d'un • dictionnaire hiéroglyphique mexicain, mais je m'aperçus

bientôt que M. Ramirez, alors ministre des affaires étrangères en avait presque terminé un; il composait, en outre, une grammaire , semblable à celle de M. Champollion sur les hiéroglyphes égyptiens. Le ministre, un peu malin, prit même cet écrivain pour modèle et suivit son système, parce que le savant égyptologue avait dit, sans aucun motif, que les hiéroglyphes mexicains ne se prêtaient pas aux mêmes t combinaisons que ceux de l'Egypte. Je prends donc date du

travail de M. Ramirez, et j'espère que, la politique ne l'occupant plus, il publiera bientôt ce double travail remarquable à tous les égards.

La prononciation de tous les mots aztèques, bizarres pour nous, est douce et facile. Vx se prononce comme cA, dans diimie : le ch se prononce comme tch dans Tchernaîa : les deux II ne sont jamais mouillées et se prononcent comme dans mollement. En aztèque, il y a cinq déclinaisons : les noms terminés en II, de la première, changent leur termison en mè pour le pluriel : ex. Ychcatl, brebis ; pi. Yehcamè^ des brebis. Les noms de peuples et de professions perdent leur finale pour former le pluriel : ex. Mexicatl, un Mexicain; pi. Mexicà, des Mexicains. Quelques-uns répètent leur première consonne : ex. Teotl, Dieu ; pi. Teteo^ des dieux; Ck>atl, serpent; pi. Cocoa, des serpents.

Les noms de la seconde déclinaison, terminés en tli^ /i.

m, changent ordinairement leur terminaison en tin pour former le pluriel : ex., tochtli, lapin; pi. totochtin, des lapins. Les mots de la troisième déclinaison, terminés en c, qui^ changent c^ qui, en que, ou ajoutent à, d, è; ex., huchuè, vieil, vieux ; pi., huchetquè, vieux. Â la quatrième déclinaison appartiennent les diminutifs zintli, tontli, souvent écrits tzin, ton, par abréviation, font leur pluriel en changeant leurs dernières syllabes, en zinti^i, tontin : ex., conetzintli, petit enfant; pi., conetzitzintin, petits enfants; chichiton^ petit chien; pi., chichitoton, petits chiens. La cinquième déclinaison comprend tous les noms composés du possessif na qui changent la dernière syllabe de leur pluriel en huan : ex., cihuatotontin, petites femmes ; pi., tiocihuatotonhuan. Ces quelques mots aztèques suffiront pour donner une idée de la nature des terminaisons et pour aider la prononciation des noms qu'on lira dans le courant de cette histoire.

Les archives de Mexico m'ont servi pour faire l'historique des vice-rois qui se sont succédé dans la Nouvelle-Espagne depuis Fernand Cortez jusqu'à l'indépendance. Ces archives commencent au 8 mars 1524. Les archives générales de tout le Mexique furent recueillies, en 1790, par les soins du viceroi, comte de Revilla-Gigedo. D. Lucas Alaman, historien distingué et ministre des affaires étrangères sous la république, les développa en 1823, en réunissant toutes les archives disséminées dans les collèges et les établissements publics. Ces archives furent saccagées, pillées et vendues, lors de la révolution du 18 juillet 1840. Rétablies de nouveau, de nouveau dispersées, elles arrivèrent enfin à la situation actuelle sous l'habile direction deM. Manuel Orozco y Berra, secondé par le zèle de M. Fernando Ramirez. Elles sont encore assez importantes pour mériter d'être consultées dans un travail comme celui-ci, entrepris lors de mon troisième séjour au Mexique.

Paemi les hommes vraiment remarquables, dont la réputation n'est pas h la hauteur de leurs connaissances dans toutes les branches de la science, et dont les ouvrages, les

conseils ou les entretiens m'ont beaucoup servi dans mes travaux» je dois citer M. Orozco y Berra, auteur de la Geografia de las lenguas y caria etnografica de Mexico^ et de plus de mille articles ou opuscules sur l'histoire de son pays ; M. Fernando Ramirez, dont la carrière politique et son antipathie contre les étrangers n'enlèvent pas son mérite comme savant; M. Francisco Pimentel, aussi noble de caractère et de naissance qu'intelligent, qui a publié sur les langues du Mexique et d'autres sujets des ouvrages de la plus haute importance ; MM. Lacunza, Lafragua et tant d'autres historiens que l'Europe envierait, si l'Europe les connaissait; leurs noms rempliraient une page. A Mexico, il n'existe, proprement dit, qu'une seule SQCiété de savants, c'est la Société de géographie et de statistique^ dont j'ai l'honneur d'être membre; quoique ce détail pourrait donner à mon jugement un caractère de partialité, je dois pourtant déclarer que j'ai rarement vu une réunion d'hommes aussi modestes, aussi érudits et d'une valeur d'autant plus grande, d'autant plus méritoire, que les sciences n'étant encouragées sous aucune forme au Mexique, elles ne peuvent se développer que par des efforts individuels que rien ne doit rebuter.

Ces renseignements m'ont paru indispensables pour montrer que je ne me suis servi que des matériaux les plus sérieux et les plus authentiques pour raconter les événements passés dans les trois périodes qui divisent, jusqu'à nos jours, l'histoire du Mexique.

Les Aztèques, derniers colons de TAnabuac, vécurent jus« qu'en 1160 de Tère vulgaire, dans la province d*Aztian, d'ob leur vint le nom d'Aztèques qu'ils conservèrent jusqu'après la construction de Mexico. Aztlan située, d'après les uns dans l'Asie orientale, et d'après les autres dans une des deux Galifornies, faisait probablement partie de cette agglomération d'États, sinon de la confédération Nahuatl. Cette confédération ou cette agglomération de peuples ayant la même origine me paraît devoir se placer dans le Nouveau-Mexique, depuis les bords du Rio-Grande jusqu'à ceux du Gila, du Co-< lorado et les plages de la mer Vermeille ou golfe de Galifornie. Les historiens les plus autorisés de la Nouvelle-Espagne disent, à propos de l'unité d'origine de ces peuples : — « Les Maboas — ouNahuatls — étaient ceux qui parlaient la langue mexicaine, quoiqu'ils ne la prononçassent pas d'une manière aussi claire que les parfaits Mexicains. Ces Naboas s'appelaient aussi Cbicbimèques et disaient provenir de la génération des Toltèques qui restèrent dans leur pays; lorsque les autres l'abandonnèrent... Ces Toltèques parlaient la langue

mexicaine, quoique moins parfaitement qu'on ne la parle aujourd'hui... Il reste à dire que tous ceux qui parlent la langue mexicaine et s*appellent Nahoas sont descendants des Toltèques... Les Tépanèques, les Acolhuas, les Chalquenos, les Xuexotzincas, les Tiaxcaltëques et d'autres tribus sont Nahoas et portèrent le nom de Nahuatls. » — Sahagun, etc.

La cause de Témigraiion aztèque vers le sud dut être la même que celle qui polissait les nations, à certaines époques de leur développement social, vers dés contrées plus riches et moins peuplées. La légende s'est emparée de cette exode pour lui donner le caractère mystérieux qui se rencontre fréquemment au début de ces grands déplacements des peuples. Voici cette légende telle que la racontent les peintures mexicaines.

Parmi les Aztèques se trouvait un personnage très important du nom de Huitzilon qui , depuis longtemps , cherchait à décider ses compatriotes à changer de pays. Un jour il entendit un oiseau crier sur un arbre le mot: —tihui! tihui! — Allons-nous-en! allons-nous-en — première personne du pluriel de l'indicatif présent du verbe tauh^ aller, s'en allen. — Huitziton crut voir dans cette circonstance un moyen d'obtenir ce qu'il désirait. II fît appeler immédiatement un autre grand personnage, nommé Tecpaltzin, et lui faisant remarquer le cri de l'oiseau :

— c€ Ami Tecpalzin, lui dit-il, n'entendez -vous pas ce que nous dit cet oiseau! Ce tihui! tihui! qu'il nous répète à chaque instant, que veut-il dire sinon que nous devons quitter ce pays et en chercher un autre? Obéissons donc à sa voix, et prenons garde de nous attirer son courroux par nos retards et notre dédain. »

Tecpallzin se rendit au conseil de Huitziton et tous deux eurent bientôt décidé la majorité du peuple à les suivre vers le sud. Le voyage commença dans le courant de l'année 1160, d'après les historiens les plus accrédités. Torquemada dit que l'on voit dans tous les anciens hiéroglyphes, représentant ce voyage, un bras de mer. Boturini affirme que c'est le

goire de Californie; selon lui, les Aztèques seraient allés d'Âztlan en Californie et de la Californie à Culiacan, ville située sur les côtes du Sinaloa. D'autres écrivains pensent que ce bras de mer n'est autre que le Rio Colorado du Nouveau-Mexique qui se jette dans le golfe de Californie. Cette opinion paraît très rationnelle , car les Âziëques n'étaient pas à cette époque capables de construire des navires en assez grand nombre et assez vastes pour transporter une nation entiè're à travers ce golfe qui a deux degrés de largeur en certains endroits, sur neuf de longueur. Pour voyager sur mer il faut, en outre, des connaissances astronomiques que les Aztèques n'avaient pas encore.,

Depuis Clavigero, jusqu'à M. de Humboldt, des hommes très remarquables ont voulu voir dans le tableau historicohiéroglyphique de l'émigration des Aztèques, dont l'original est au musée de Mexico, et dans les peintures dont parle Torquemada, une image du déluge, et dans l'oiseau de Huitziton, la colombe de Noé. M. Fernando Ramirez, dans la publication qu'il a faite de ce tableau, prouve que c'est une erreur, et M. Orozco y Berra, un des historiens et des antiquaires les plus érudits du Mexique, nie également cette interprétation. Il ne faut pas oublier, du reste, que les écrivains mexicains, espagnols ou natifs, depuis la conquête jusqu'au siècle dernier, ont eu, pour la plupart, la manie de latiniser, c'est à dire de christianiser l'histoire et la théogonie des Indiens du nouveau monde. C'est aux écrits de cette époque que l'on doit les fables propagées en Europe par les compilateurs de ces ouvrages.

On a voulu voir dans les Casas Grandes, très nombreuses le long de la vallée du Gila, des traces de la première station des Aztèques ; cela semble peu probable, car ce peuple paraît moins civilisé que ne l'étaient les Chichimèques lorsqu'ils entreprirent leur émigration sous Xolotl , et ces Indiens étaient si peu constructeurs qu'ils vivaient la plupart du temps, comme les troglodytes, dans des cavernes. Ce n'est que fort tard que les Aztèques ont construit des monu-

ments en pierre; ils habitaient ordinairement des cabanes de roseaux, de chaumes ou en briques sèches. C'est pourquoi, les auteurs mexicains modernes nous paraissent être dans le vrai, quand ils attribuent aux Toltèques la construction des Casas-Grandes et des autres monuments dont j*ai parlé plus haut. Du reste, Tarchitecture de ces monuments ne ressemble à aucune autre des constructions connues positivement pour être Tœuvre des Aztèques.

Les matériaux de construction qu'ils avaient sous la main et le degré de leur civilisation, depuis leur entrée sur le territoire qu'ils envahissaient jusqu'à leur arrivée sur le plateau de i'Anahuac, étaient à peu près les mêmes. Bois, pierre, ennemis, ils en ont toujours eu, pourquoi donc auraient-ils construits de véritables forteresses au commencement de leur émigration, pour habiter ensuite des cabanes de roseaux ou de briques sèches à leur dernière station? Il ne faut pas oublier non plus que lorsque Corona, gouverneur de Culiacan, partit en 1S39 pour faire la conquête du Nouveau-Mexique, il trouva, comme je le dis dans mon Voyage aux grands Déserts, un grand nombre de Casas Grandes encore habitées.

Quoi qu*il en soit, des traces matérielles laissées par les Aztèques pendant leur émigration vers le sud, on peut marquer leur itinéraire d'après leurs peintures et leurs traditions. Des environs du Gila, ils se dirigent d'abord vers le sud-est, passent par l'ouverture pratiquée naturellement entre la Sierra dei Final et la Sierra Madré; ils s'arrêtent ensuite au Chihuahua, entre Janos et Galenna et prennent possession des Casas Grandes qu'ils trouvent en cet endroit. Après une station dans ce district, ils traversent les montagnes des Tarahumares, la partie septentrionale du pays des Tepehuanes et débouchent à Hueicolhdacan, appelé aujourd'hui Culiacan, en face de la Basse-Californie. Les traditions et des fortifications érigées par les habitants de ces provinces pour se défendre contre les envahisseurs prouvent l'exactitude de cet itinéraire et de celui qui va suivre.

Il paraît, d'après les anciens manuscrits hiéroglyphiques, que les Aztèques se construisirent des maisons à Culiacan, et quMls semèrent des grains pour se nourrir. Ils firent pareillement une statue en bois représentant Huitzilopochtli, — leur divinité protectrice — dont on voit ici le nom pour la première fois dans leur histoire. Afin de se la rendre favorable pendant le voyage, ils placèrent cette idole sur un siège en joncs et en roseaux, appelé teoicpalli — siège de Dieu, — et ils en confièrent le transport à des hommes, chargés des fonctions sacerdotales, nommés teotlamacazque, c'est à dire serviteurs de Dieu qui portaient l'idole sur leurs épaules.

De Culiacan , les émigrés se dirigent vers Test sud-est, et s'arrêtent à Chicomoxtoc. On ne sait ob se trouvait cette localité ; il faut peut-être la placer au sud-ouest de Zacatecas à l'endroit appelé la Quemada, près de Villanueva, ob l'on voit encore les ruines d'une grande ville. Il est en effet à présumer que les Toltèques, les Gbichimèques et les Aztèques suivirent, dans les mêmes latitudes, à peu près le même itinéraire, et que la tradition les guidait beaucoup dans leur marche. Si cette théorie n'est pas exacte pour les émigrations générales, elle l'est positivement pour les émigrations partielles. Naturellement, il y eut des exceptions, et des colonies allèrent s'établir à droite et à gauche de la route généralement suivie, mais ces exceptions durent être rares. Cette partie du chemin, étant aride et montagneuse, fut très pénible pour les voyageurs. Soit à cause des fatigues endurées, soit à cause des dissensions survenues entre les différentes tribus dont se composait la nation aztèque, soit enfin pour trouver plus facilement à se nourrir en route, les tribus se séparèrent alors et se mirent à voyager par petits goupes. Celles connues depuis sous les noms de Xochimilcas, Tépanèques, Acolhuas ou Colhuas, Chalquenos, Tlahuiques et Tlaxcaltèques continuèrent leur chemin directement sur Mexico, et nous les avons vues trèsbien accueillies par XolotL Les Mexicains proprement dits, restèrent pendant neuf ans à Chicomoxtoc.

aiS HISTOIKE DU MEXIQUE.

Après ce loDg repos, les Aztèques descendent encore vers le sud en passant par Ameca, Cocula, Zayuia, Golima, jusqu'à Zatacula ; puis, traversant le Micboacan ils arrivent à Tula, en 1196. Entre Ghicomoxtoc et Tula, ils s'arrêtent quelque temps à Coatlicamac et se divisent en deux fractions ou partis qui, par la suite, se suscitèrent mutuellement de graves ennuis. La cause de cette division est expliquée de différentes manières. Un apologue, sinon un fait légendaire nous apprend que deux paquets apparurent surnaturellement au milieu du camp aztèque. Dans le premier on trouva une pierre précieuse, au sujet de laquelle il y eut une grande querelle, chacun voulant l'avoir. Dans le second, on ne vit qtie deux morceaux de bois qui furent rejetés comme n'étant d'aucune utilité, mais Huitziton les ramassa, les trouvant plus utiles que la pierre précieuse, en disant que par la friction on en obtiendrait du feu. Les partisans de la pierre précieuse prirent le nom de Tlatelolcos, après la fondation de Mexico ; les autres furent nommés Mexicains ou Tenochchi. Néanmoins, ils ne s'isolèrent pas en route, et cheminèrent . conjointement à cause de l'intérêt qu'ils avaient à voyager ensemble sous la protection de leur idole.

Il n'est pas étonnant de voir ce peuple aller ainsi à l'aventure et n'arriver à quelques lieues du terme de son voyage qu'après avoir fait presque le double du chemin. Il ne faut pas oublier que les Aztèques n'avaient aucun but arrêté ; ils cherchaient un pays fertile et convenable à leur établissement; quand ils croyaient l'avoir trouvé, ils s'arrêtaient; puis, voyant que ce pays ne répondait pas à leurs espérances ils se remettaient en route, suivant la configuration du sol, les cours d'eau, la nature des montagnes, l'abondance du gibier et des ressources naturelles. Ils laissaient derrière eux les invalides, les paresseux, en un mot tous ceux que l'incertitude du lendemain ou les fatigues du voyage effrayaient. Ces groupes ce sont ensuite développés; ils ont formé des tribus plus ou moins grandes, ou bien se sont mélangés avec d'autres tribus voisines, et de là sont venus ces

MONARCHIE ÂZTÊQUB. d»

amalgames de langues et de races qui rendent aujourd'hui très difficile le classement anthropologique et ta géographie ethnologique des anciennes nationalités mexicaines.

Les Aztèques demeurèrent neuf ans à Tula et onze ans dans les environs, ils arrivèrent en 1216 à Zumpango, grande ville située au nord de la vallée de Mexico et près du lac de Zumpango. Tochpanecatl, seigneur de celte ville, les reçut très bien ; non seulement il leur procura les moyens de se loger et de s*établir sur son territoire, ce qui prouverait qu'ils n étaient plus en très grand nombre, mats il leur demanda pour son fils Ilhuicatl, la main de TIacapantzin, fille d'un des chefs aztèques. De ce mariage descendirent les rois mexicains comme on le verra par la suite.

Après sept ans de séjour à Zumpango, les Aztèques allèrent à quelques lieues de là, à Tizayocan avec Ilhuicatl et nacapantzin qui mit au monde un fils appelé Huitzilihuitl. A cette époque Xochiatzin, seigneur de Cuautitlan épousa une jeune fille aztèque. De Tizayocan, ils passèrent à Tolpetlac, puis à Tepeyacac où se trouve aujourd'hui le village de Guadalupe. Toutes ces localités sont voisines des bords du lac de Texcoco, près duquel les Aztèques demeurèrent vingt-deux ans. Aussitôt que les Aztèques parurent dans ce pays, Xolotl, roi des Ghichimèques ordonna qu'ils fussent bien accueillis. Mais Tenancacaltzin, seigneur de Tepeyacac leur ayant suscité bien des embarras ils se rendirent, sous le règne de Nopaitzin, en 1248, à Ghapultepec, petite colline située sur les bords du lac, à trois kilomètres environ de la ville actuelle de Mexico.

Plusieurs seigneurs des villes voisines et principalement celui de Xaltocan leur ayant fait souffrir de nouvelles persécutions, les Aztèques se cherchèrent un refuge sur les petites tles qui fourmillaient au sud du lac de Texcoco et dans les bas-fonds de ce district. Ils menèrent pendant cinquanle ans dans ces endroits une vie misérable, vivant de poissoQS, d'insectes et de racines aquatiques. Leurs vêtements étant i£9és et ne pouvant s'en procurer d'autres, ils s'en firent avec

les feuilles des plantes qui croissaient dans le lac, et se construisirent des cabanes avec des roseaux et des joncs. A toutes ces misères, déjà si grandes, vint se joindre Tesclavage.

L*an 1314, Coxcox, seigneur de Coihuacan, ne voulant pas que les Aztèques s'établissent sur son territoire, sans lui payer un tribut, leur fit la guerre et» les ayant vaincus, les réduisit en esclavage. Selon quelques écrivains, ce serait par surprise que les Aztèques auraient été faits prisonniers par les Colhuas. Invités à venir s'établir plus commodément sur la terre ferme, les Aztèques se seraient empressés de quitter leurs Iles insalubres et les Colhuas se jetant sur eux les auraient pris et emmenés en captivité à Tizapan, petite ville faisant partie de TËtat de Coihuacan.

Peu d'années après cet événement, les Colhuas étant en guerre avec les Xochimilcas, leurs voisins, et ayant été toujours battus dans les différentes rencontres qu'ils eurent ensemble, se virent obligés de se servir de leurs prisonniers. Ils leur ordonnèrent de se préparer au combat et de manufacturer eux-mêmes les armes dont ils avaient besoin. Les Aztèques, croyant trouver dans cette occasion le moyen de se réconcilier l'affection de leurs maîtres, s'armèrent immédiatement de couteaux en obsidienne, de boucliers en roseau et de gros et longs bâtons pointus, durcis au feu, qui devaient leur servir d'arme défensive et de point d'appui pour sauter les fossés et marcher dans les bas-fonds du lac. A la .première bataille qui eut lieu, les Aztèques se battirent sur terre et sur l'eau; ils tuaient ou coupaient les oreilles à tous les Xochimilcas qu'ils rencontraient et se conduisirent avec tant de valeur que la victoire des Colhuas fut complète. Les Xochimilcas effrayés d'une telle défaite ne se crurent plus en sûreté dans leur ville et se réfugièrent dans la montagne.

A cette époque, la valeur des soldats, parmi les nations mexicaines, ne se jugeait pas par le nombre des hommes tués sur le champ de bataille, mais par celui des prisonniers

Faits an combattant. Les soldats colbuas amenèrent donc leurs prisonniers à leur général pour être félicités ou récompensés selon leur mérite. Les Aztèques n'en avaient pris que quatre qu'ils avaient cachés dans le but de les sacrifier, mais ils montrèrent d'énormes paniers remplies d'oreilles qu'ils avaient coupées aux Xochimilcas, et le nombre en était si grand que les Colbuas en demeurèrent confondus.

Retirés dans leur résidence de Huitzilopocbco, les Aztèques élevèrent un autel à leur divinité protectrice et demandèrent à Coxcox une chose précieuse pour offrir à leur dieu le jour de la dédicace de son autel. Le chef des Colbuas leur envoya par mépris un oiseau mort et des immondices enveloppées dans de vieux chiffons. Les Aztèques offensés remirent à plus tard le soin de se venger et placèrent en attendant sur l'autel un couteau d'obsidienne et des herbes odorantes. Le jour de la dédicace, Coxcox vint avec toute la noblesse du pays assister à la cérémonie. Les Aztèques s'habillèrent de leur mieux et commencèrent des danses; puis, ayant fait sortir de leur cachette les quatre prisonniers xochimilcas, ils les firent danser et les sacrifièrent ensuite sur une pierre en leur ouvrant la poitrine avec le couteau d'obsidienne, leur enlevant le cœur et l'offrant encore fumant à leur dieu. Les Colbuas éprouvèrent une telle horreur à la vue de ce sacrifice humain, le premier dont il est fait mention dans l'histoire du Mexique, que de retour à Colhuacan ils^e décidèrent à renvoyer leurs esclaves. Coxcox leur ordonna de quitter immédiatement son territoire et d'aller ou bon leur semblerait.

Les Aztèques, heureux de recouvrer leur liberté, retournèrent vers le nord et s'installèrent à Acatzitzintlan, petite localité située entre les deux lacs et à laquelle ils donnèrent le nom de Mexicalzinco, qui a la même signification que Mexico. Hais ne le trouvant pas assez cominode ou voulant s'éloigner davantage des Colbuas, ils s'approchèrent d'un endroit appelé Iztacalco où ils demeurèrent deux ans, et finirent enfin par s'installer dans l'île où se trouve actuellement

Mexico. Ils virent sur cet tle ud nopal, — en mexicain tmoch ou noehtli, — qui poussait du milieu d*une pierre, et un aigle sur ce noptal qui mangeait un serpent; c'est à cause de cette particularité qu'ils donnèrent le nom de Tenochtitlan à leur ville, et que les Mexicains prirent ensuite pour armes un aigle dévorant un serpent sur un nopal.

Aussitôt que les Aztèques se furent installés, ils édifièrent anecabane en l'honneur de Huitzilopochtli ; lors de l'inauguration de ce premier temple, ils sacrifièrent un Goihua ; d'autres cabanes de roseaux et de joncs s'élevèrent autour du temple et formèrent le noyau de Tenochtitlan, qui prit bientôt le nom de Mexico, c'est à dire résidence de Mexitli — autre nom que portait indifféremment le dieu Mars des Mexicains, leur Huitzilopochtli, — la syllabe tli étant remplacé par cOj sorte de préposition qui correspond à en, dans.

La fondation de Mexico, d'après les calculs les plus pro^ bablea, eut lieu l'an II CaUt, correspondant à l'année 1335 de l'ère vulgaire, sous le règnedeQuinantzin, roi chichimèque. Quoique libres, les Mexicains n'en étaient pas plus riches ; sans terre à semer, sans habits pour se couvrir, ils eurent encore à subir bien des privations, mais la nécessité les rendit industrieux. La petite île de Tenochtitlan étaat insuffisante pour les besoins de la population, Us se construisirent des digues et des quais pour recevoir d'autres habita^ tions ; ils firent le commerce des poissons qu'ils prenaient à la pêche et des oiseaux aquatiques qu'ils tuaient à la chasse. Us firent mieux, au moyen des racines, de branches d'arbres, de gazons, de terre et de boue ils se construisirent d'iounenses jardins flottants appelés chinampas sur lesquels ils semaient et récoltaient du mais, du piment, des citrouilles et des haricots qui sont encore les mets favoris des Menoains.

Les Aztèques vécurent ainsi pendant treize ans unis, mal^ gré les dissentiments des deux factions dont j'ai déjà parlé; mais en 1339 , !& discorde , transmise de père en fils , fiait par éditer. Les partisans de la pierre précieuse allèrent

MQNARGHDB 42TËQUE. 43

s^'4tabUr sur une tie voisine, grand, simas de sabla appelé Xaltilolco qui prit ensuite le nom de Tlatelolco lorsqu'il fut s^pl^ni Ces deux lies furent plus tard réunies par des ç[ia,ussée$. Les Mexicains de Tenocbtitlan commencèrent à^seï trouver à leur aise par le développement dp leur comip^irce; ils embellirent leur ville et la divisèrent en quatri^ qfiartiers, à chacun desquels ils donnèrent une divinité protectrice ; le temple de Huitzilopochtli était au centre e( devenait de jour en jour l'objet d'une plus grande vénér,%Mon.

C'est à cette époque qu'ils envoyèrent une ambassade au r,oi de Colhuacaq pour le prier de leur donner une de ses Ôiles, à l'effet de la consacrer comnoe mère de Mexitli. Le rçJi, 3oit par orgueil d'avoir une fille déesse, soit par crainte dgs Mexicains, s'empressa de leur accorder ce qu'ils deman- (i^çiit ; il vint même h Mexico pour assister à l'apothéose da sa fille ; mais celle-ci, à peine arrivée, était sacrifiée, ^corchée, et sa peau servit à couvrir un jeune guerrier des ^\x^ valeureux de la nation. Lorsque le roi fut introduit d4n3 le sanctuaire, il vit ce JQune homme debout près d,e l'idole et recouvert de la peau sanglante de la victime, il apQl^çut ensuite le cadavre écorché de sa fille; l'horreur et le désespoir lui firent pousser des cris de vengeance et se sauvant à Golhuacan, il passa le reste de sa vie à pleurer sa fille; mais il n'osa pas la venger. Celle-ci fiit déclarée déesse, SQus le nom deTeteoinan, c'est à dire mère honoraire de tous \^ dieux.

La gouvernement des Aztèques était aristocratique jusqu'à l'sinpée '13S2. La nation obéissait alors à un corps composé ^^ personnes (es plus respectables par leur naissance et leuir sagesse ; vingt nobles gouvernaient le peuple à l'époque 4e I9 fondation de Mexico. L'exemple de leurs voisins les Ôiicfiiaièques, les Tépanèques e( les Colbuais Iqs engagea k faire une monarchie de leur petit Ëtat, espérant par ce moyei(i donner plus de lustre k leur gouvernement et plus 4ô t>ien-être k la nation.]

Âcamapitzin fut élu souverain à l'unanimité des électeurs, nobles ou plébéiens; c'était un des plus prudents et des plus illustres personnages de Tenocbtitlan ; fils d'Opocbtli» noble aztèque, et d'Atozotli, princesse de la maison royale d'AcoIhuacan, il descendait de Tochpanecatl, seigneur de Zumpango, qui reçut si bien les Aztèques quand ils arrivèrent dans cette ville. Comme il n*était pas encore marié, les Mexicains envoyèrent une ambassade auprès des rois de Tacuba et d'Azcapozalco demander la main d'une de leurs filles pour Acamapitzin, mais ceux-ci ayant refusé dédaigneusement. ;ils en envoyèrent une troisième à Acolmiztli, seigneur de Goatlicban qui leur accorda sa fille Tlancueitl.

Les Tlatelolcos imitèrent les Mexicains de Tenocbtitlan, et demandèrent au souverain tépanèque d'Acapozalco, sur le territoire duquel se trouvait Tlatelolco, un roi pour les gouverner. Celui-ci leur donna son fils Quaquauchpitzahuac qui fut couronné premier roi de Tlatelolco l'an 13S3. Il est probable que les Tlatelolcos, en faisant cette demande, soit pour flatter, soit pour irriter le roi contre leurs rivaux de Tenocbtitlan, exagérèrent l'ambition des Mexicains, dénaturèrent le but du changement de forme de leur gouvernement, car, peu de jours après l'installation de Quaquauchpitzahuac, son père assembla ses conseillers et leur dit:

— c< Que vous semble, nobles Tepanèques de l'attentat des Mexicains? Ils se sont introduits dans nos domaines, ils augmentent leur ville, agrandissent leur commerce et ce qui est pire encore, ils se sont permis d'élire pour souverain un de leurs nationaux, sans nous demander notre autorisation. S'ils font de telles choses en ce moment, que ne feront-ils pas lorsqu'ils auront développé leurs forces? N'est-il pas à craindre que plus tard, au lieu de nous payer le tribut que nous leur avons imposé, ils ne nous obligent à leur en payer un, et que leur monarque ne désire devenir aussi le souverain des Tepanèques? Je crois donc nécessaire d'augmenter leur tribut de telle sorte qu'ils s'épuisent à travailler pour le

payer ou bien que ne le payant pas, nous les obligions à quitter notre État. »

Cette résolution fut applaudie et le roi fit dire aux Mexicains que trouvant trop minime le tribut qu'ils payaient, il le doublait ; en outre, il leur ordonnait d'amener plusieurs milliers de saules et d'arbres pour planter sur les chemins et dans les jardins d'Azcapozalco, ainsi qu'un jardin flottant sur lequel seraient semées toutes les plantes usuelles dans l'Anahuac. Les Mexicains qui n'avaient eu à fournir jusqu'alors qu'un nombre très limité de poissons et d'oiseaux aquatiques, s'affligèrent beaucoup de ce surcroît de taxes; ils craignaient surtout qu'on ne les augmentât par la suite. Ils firent néanmoins tout ce qui leur était ordonné. L'année suivante le tribut fut encore augmenté, et chaque année, le roi ajoutait à ces surcharges la demande d'un présent difficile ou dangereux à se procurer. Cette dure oppression dura cinquante ans environ.

Pendant ce temps, Acamapitzin, affligé de la stérilité dllancueitl, avait épousé Tezcatlamiahuatl, fille du seigneur de Tetepanco,de laquelle il eut plusieurs fils, parmi lesquels il faut citer Huitzilihuitl et Chimalpopoca. Les deux princes vécurent en bonne intelligence, et Ilancueitl se chargea même de l'éducation d'Huitzilihuitl. Acamapitzin avait également plusieurs concubines, dont une, esclave, mit au monde Itzeoatl, un des plus célèbres souverains de TAnabuac. Malgré la tyrannie desTépanèques, Acamapitzin régna pacifiquement pendant trente-sept ans. Sous son règne la population mexicaine s'augmenta considérablement; quelques édifices en pierres furent construits dans Mexico, et l'on commença les canaux qui devaient servir à la beauté de la ville, autant qu'à l'utilité des habitants. Avant de mourir il assembla les magnats de Mexico, leur recommandant ses femmes, ses enfants et le bien de la nation; il leur dit qu'ayant reçu la couronne de leurs mains, il la leur rendait pour qu'ils puissent la donner à celui qu'ils jugeraient devoir la porter le plus dignement, et qu'il regrettait en mou-

rant de laisser les Mexicains tributaires des Tépanèques. Sa mort eut lieu l'an 1389, et causa une vraie, douleur parmi le peuple; malgré la misère des Mexicains, ils lui firent des obsèques aussi solennelles que possible.

D*après Sigûenza, il y eut à la mort d'Acamapitzin, un interrègne de quatre mois, probablement causé par les disr eussions de la noblesse pour régler le nombre des électeurs et le cérémonial du couronnement. Cest le seul dont parlent les anciens historiens dans Tbistoire de la monarchie aztèque. Les électeurs une fois rassemblés, le plus vieux d'entre eux leur dit :

—a Nobles Mexicains, la perte de notre roi est certainement uqe grande calamité; personne ne doit plus la pleurer qu^ nous, qui étions les plumes de ses ailes et les paupières d^ ses yeux. Ce malheur nous est d'autant plus funeste que nous restons sous le joug des Tépanèques, à la honte du npm mexicain. Vous qui sentez mieux la nécessité de remédier au mal qui nous opprime, pensez à élire un roi animé. du zèle d'honorer notre puissant dieu Huilzilopochtli , quji puisse venger avec son bras les affronts faits à notre nation» et qu'il prenne à l'ombre de sa demeure les orphelins, les veuves et les vieillards. »

A la suite de cette brève harangue» les votes s'étant portés sur Huitzilihuitl, il fut élu souverain de Mexico. Les élec* leurs allèrent immédiatement auprès du nouveau mpnarque, le conduisirent au tlatocaicpalli, c'est à dire, au trône, sur lequel ils le firent asseoir ; ils lui mirent ensuite la copUli,, au couronne sur la tète, et les uns après les autres lui prêté* reAt obéissance. Un (}es électeurs lui dit alors :

— « Généreux jeune homme, ne soyez pas intimidé par l^ nouvelle charge qui vous a, été imposée, d*ôtre le chef d'uQ^ nation enfermée entre Içs joncs et les roseaux de cette lar gune. Certainement c'est un malheur d'avoir un roys^umç s^^ssi petit, planté sur un territoire étranger et de gouverner un peuple, libre autrefois, et devenu ^ribjiitaire des. Tépanèques. Mai? consolon^-neus, puisque, noja^ sommes 30us 1^

MONARCHIB AiZVÊQIJS. 47

protection du grand dieu Huitzilopochtli, dont vous êtes Fîmage et dont vous occupez la place. La dignité à laquelle vous avez été élevé ne doit pas vous servir de prétexte à la mollesse et à l'oisiveté, mais bien de stimulant pour le tra* vail. Ayez toujours devant les yeux l'exemple de votre illustre père» qui n'épargna jamais aucune fatigue pour le bien de son peuple. Seigneur, nous désirerions vous Taire des présents dignes de votre personne, mais puisque la fortune ne nous le permet pas, daignez accepter nos vœux et la fidé^ lité constante que nous vous promettons. »

Huitzilibuitl n'étant pas marié lorsqu'il monta sur le trône, les Mexicains voulurent obtenir pour lui la main d'une princesse d'Àzcapozalco, mais pour ne pas éprouver le refU3 honteux qu'ils essuyèrent quand ils firent pareille demande pour Acamapitzin, ils résolurent d'accompagner leuD pétitioa des plus grandes marques de respect et d'humilité. Plusieurs personnages notables allèrent auprès du roi d'Azcapozalco, et se mettant à genoux devant lui, ils lui dirent :

— « Grand seigneur, vous voyez à vos pieds les pauvres Mexicains, espérant obtenir de votre bonté, un bienfait supérieur à leur mérite : mais à qui devons-nous recourir sinon à vous, notre seigneur et notre père? Nous vous supplions, avec 1b plus profond respect, de compatir à notre maître, v(Mre serviteur Huitzilibuitl. Il est sans femme et nous sans reine* Daignez, seigneur, laisser tomber quelques pierres précieuses de vos mains ou quelques belles plumes de vos ailes ; donnez- noua une de vos filles pour régner sur notre pays. »

Tezozomoc, alors roi d'Azcapozalco fut tellement touché de ce discours, très beau en langue aztèque, qu'il leur donna sa fille Aiauhcihuatl, à la satisfaction des Mexicains qu lia conduisirent en grande pompe à Mexico, où Ton noua soteor nellement le vêtement de l'épouse à celui de l'époux, setoa l'habitude aztèque dans toutes les cérémonies matrimoniales. , La preaûère année de ce mariage naquit un fils appelé AcoK naiiMiacatl. La reine obtint à la naisaance de cet enfant 1^

4g HISTOIRE DU MEXIQUE.

remise du tribut payé jusqu'alors par les Mexicains aux rois tépanëques. Désirant multiplier ses alliances, Huitzilihuitl épousa plus tard Miabuaxocbil, fille du seigneur de Quauhuabuac, de laquelle il eut Moctezuma lihuicamina, le plus fameux roi qu'eurent les Mexicains.

Tecbotlalla, fils de Quinantzin, régnait alors à Texcoco ; les trente premières années de son règne furent .très pacifiques; mais Tzompan^ dernier descendant deCbiconquaubtli, un des trois princes Golbuas et seigneur de Xaltocan, se révolta contre la couronne, et ses forces étant insufiisantes pour vaincre celles de son souverain, il implora le secours des seigneurs d'Otompan, Meztitlan, Quabuacan, Tecomic, Quaubtitlan et de Tepozotlan. Le roi promit au rebelle le pardon s'il voulait déposer les armes et se soumettre, mais celui-ci se voyant à la tête d'une puissante armée rejeta dédaigneusement l'offre de Tecbotlalla. L'empereur irrité, envoya contre lui ses troupes auxquelles se joignirent les Mexicains et les Tépanëques, qu'il avait appelés. La guerre dura près de deux mois; après des combats acbarnés la victoire se déclara pour Tecbotlalla qui fit décapiter Tzompan et tous les cbefs des villes insurgées.

La nouvelle alliance contractée par le roi de Mexico avec celui d'Azcapozalco et la gloire acquise par les Mexicains dans la guerre de Xaltocan contribuèrent à l'amélioration matérielle de ce petit État. Jusqu'alors les Mexicains ne s'babillaient qu'avec des toiles grossières, faites avec du fil de maguey ; à cette époque, grâce à l'extension que prenait leur commerce, ils commencèrent à se vêtir avec des vêtements de coton. Mais ils n'étaient pas encore à bout de leurs épreuves. Maxtlaton, seigneur de Goyoacan et fils du roi d'Azcapozalco, bomme ambitieux et cruel comme son père, avait été opposé au mariage de sa sœur Aiaubcibuatl avec Huitzilibuitl ; longtemps il dissimula son ressentiment, mais à la dixième année du règne de son beau-frère, il se rendit à Azcapozalco et convoqua la noblesse pour lui exposer ses. plaintes contre les Mexicains et leur roi. Les Tépanëques

MONARCHIE AZT£QUE. 49

permettaient quelquefois le mariage entre frère et sœur, nés de différentes mères, et comme tel était le cas d'Aiauhcihuatl et de Maxtlaton, il est probable que celui-ci aimait sa sœur et voulait se venger de ce qu'Huitzilihuitl l'avait épousée. Peut-être aussi se servait-il de ce prétexte et des craintes qu'inspirait la prospérité croissante des Mexicains pour cacher ses projets ambitieux. Quoi quMl en soit, Huitzilihuitl fut appelé à Âzcapozalco, et comme il était feudataire du roi des Tépanèques il se rendit à cet appel.

Maxtlaton le reçut dans une salle du palais royal, lui fit servir un repas qu*il partagea; puis, devant tous ses courtisans, il lui reprocha en termes injurieux son mariage avec AiauhcihuatI :

— « Je pourrais bien vous tuer, ajouta-t-il, mais je ne veux pas qu'il soit dit qu'un prince tépanèque ait mis à mort par trahison un ennemi. Allez-vous-en donc en paix, le temps me donnera l'occasion de me venger d'une manière plus honorable. »

Huitzilihuitl retourna à Mexico le cœur indigné ; il ne tarda pas à sentir les effets de la vengeance de son cruel beau-frère qui montra dès lors la cause réelle de son ressentiment. Maxtlaton craignant que la couronne tépanèque ne vînt à tomber sur la tète de son neveu, petit-fils du roi Tezozomoc, et qu'ainsi son peuple ne passât sous la domination des Mexicains, fit mettre à mort Acolnahuacatl, par des assassins qu'il soudoya. Huitzilihuitl, trop faible encore pour se venger, supporta ce malheur avec résignation, espérant pouvoir bientôt en punir l'auteur d'une manière éclatante.

Dans la même année de 1399, qui vit cette tragédie à Mexico, le premier roi de Tlatelolco, Quaquauchpitzahuac mourut en laissant cette ville considérablement agrandie, embellie, ornée de beaux édifices et de beaux jardins. Il eut pour successeur Tlacateotl, dont l'origine est controvecsée ; certains historiens le disent Tépanèque comme son prédécesseur, et d'autres Colhua. La rivalité qui régnait entre les

50 HISTOIRE DU HEIIQUB.

deux villes mexicaines contribua beaucoup à leur développement, chacutie voulant mieux faire que sa rivale. Les liabitants de Mexico avaient tellement multiplié leur parenté avec les nations voisines, augmenté le noitibre de leurs canots, et leur agriculture sur de nouveaux chinampas, qu'ils purent célébrer avec une plus grande solennité qu'ils ne l'avaient encore fait la première année séculaire Tochtli, correspondant à l'année 1402 de l'ère vulgaire.

En 1406, Techotlalla» empereur chichimèque, mourut, laissant la couronne à son fils Ixtlilxochitl ; avant de mourir il donna le conseil à son successeur de s'attirer l'amitié de tous ses feudataires, à cause de l'astuce et de l'ambition de Tezozomoc qui menaçait l'empire d'une guerre prochaine. En effet, après la mort du souverain, Ixtlilxochitl fut immédiatement couronné; à la cérémonie se trouvait tous les feudataires y compris celui d'Azcapozalco qui se rendit dans sa province sans vouloir prêter serment au nouvel empereur. Il convoca le roi de Mexico et de TIateloioo et leur dit que Techotlalla étant mort après avoir tyrannisé pendant tant d'années le pays, il voulait rendre la liberté à tous les chefs, de manière que chi^cun pût gouverner son propre État dans une entière indépendance du souverain d'Âcol* buacan. Soit par crainte de Tezozomoc , soit pour augmenter leur gloire, les deux rois acceptèrent la proposition qui fiit également acceptée par d'autres seigneurs auxquels Tezozomoc confia ses projets.

Ixtlilxochitl , de son côté, fit armer des vassaux et les caciques de Coatlichan, d'Huexotla et d'autres États voisins. Il voulut commander son armée en personne, mais ses courtisans l'en empêchèrent ; à sa place il nomma Tochinteuctii, fils du cacique de Coatlichan, et pour aider ou remplacer ce général en chef, en cas de mort ou d'accident, il nomma Quuachxiloti, seigneur d'Ixtapallocan. La première bataille dut avoir lieu dans la plaine de Quauhtitlan, située à vingtsix kilomètres environ au riôrd de Mexico. Les troupes rebelles étaient plus nombreuses, mais les troupes impé-

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rialés mieux disciplinées. Tochintëactli ravagea six prb- YÎnces insurgées avant d'arriver sur le champ de bataille. La lutte dura trois ans, pendant lesquels se livrèrent de fréquents combats aux environs de Quauhtitlan et sur les différents territoires des belligérants. Quauhxilotl perdit la vie dans une mêlée. Tezozomoc, voyant enfin son armée diminuer de jour en jour, espéra obtenir, par trahison, les avantages qu'il avait en vain cherchés par les armes. Il demanda la paix. Quoique l'empereur ne pût pas se fier à la foi des Tépanèques, il consentit à suspendre les hostilités, ses soldats étant trop fatigués pour les continuer.

Huitzilihuilt, après avoir régné vingt ans, mourut Tan 1409, c'est à dire vers la fin de cette guerre. Chimalpopoca, son frère, fut élu pour lui succéder, et depuis cette époque les rois mexicains furent toujours choisis parmi les frères ou les neveux du souverain défunt, jusqu'à la chute de l'empire aztèque.

Tandis que Chimalpopoca cherchait à s'affermir sur le trône de Mexico, celui d'Acolhuacan tremblait sous Ixtlilxocbitl, la paix que Tezozomoc lui avait demandée était un prétexte pour endormir la sécurité de l'empereur et préparer le succès de ses projets ambitieux. Chaque jour il voyait augmenter le nombre de ses partisans et diminuer celui d'Ixtlilxochitl. Ce malheureux souverain, ne se trouvant plus en sûreté dans sa capitale, erra dans les montagnes voisines, escorté seulement des seigneurs d'Huexotla et de Coatlichan qui lui demeurèrent fidèles. Les Tépanèques ayant intercepté les vivres qu'on faisait passer à son camp, il se vit obligé d'en demander à ses propres ennemis. Il envoya son neveu Cihuacuecuenotzin à Otompan, ville insurgée, pour avoir des secours et prier les habitants de se souvenir de la fidélité jurée à leur monarque; mais Cihuacuecuenotzin, qui sie dévouait pour son onele'et savait quel sort l'attendait, fut tué à coups de pierres en remplissant son message. Aussitôt (lue Tezozomoc fut averti de ce meurtre il fit dire aux seigneurs d'Otûmpan et de Chalco de lever eu secret unear-

mée, de l'embusquer en face du camp d'IxtlilxochitU et d'envoyer au roi deux capitaines des plus courageux qui, sous prétexte de lui faire une communication importante, l'attireraient à l'écart et le tueraient. -

L'empereur se trouvait alors dans les environs de Tlaxcala ; il tomba dans le piège, sans le soupçonner, et fut assassiné à très peu de distance de son camp, en présence de ses soldats, qui se mirent aussitôt en devoir de massacrer les assassins ; mais l'armée des conjurés sortit subitement de son embuscade et mit en déroute les troupes impériales. A peine put-on sauver le cadavre d'Ixtlilxochitl pour lui donner les honneurs de la sépulture. Le prince héritier, témoin de la fin tragique de son père, dut se cacher dans les buissons pour se soustraire à la fureur de ses ennemis. Ainsi mourut Ixtlilxochitl, l'an 1410, après sept ans de règne ; il laissa plusieurs fils parmi lesquels je dois nommer Nezahualcoyotl, prince héritier, né de Matlalcihuatzin , fille d'Acamapitzin, roi de Mexico, qui ne put monter sur le trône, malgré tous ses mérites , tant que vécut Tezozomoc. Ce tyran avait préparé un grand corps d'armée, à l'efi'et de tomber, après la mort de l'empereur, sur Texcoco, Huexotla, Goatlichan, Iztapallocan et Coatepec, villes demeurées fidèles à leur souverain. Les habitants qui purent se sauver se réfugièrent de l'autre côté des montagnes, chez les Huexotzincas et les Tlascaltèques ; les autres moururent en défendant leur patrie avec tout l'acharnement du désespoir, et firent un grand carnage des conjurés.

Tezozomoc, satisfait de la réussite de ses projets se fit nommer souverain d'AcoIhuacan à Texcoco ; il octroya une amnistie générale, et la liberté de rentrer chez soi, à tous ceux qui avaient pris les armes contre lui. Il donna en fief la ville de Texcoco à Ghimalpopoca, roi de Mexico, et celle de Huexotla à Tlacateotl, roi de Tlatelolco, en remerctment des services qu'ils lui avaient rendus pendant cette guerre. Il nomma des gouverneurs dans d'autres villes et proclama Azcapozalco capitale de tout l'empire chichimèque. Il im-

posa de nouvelles taxes à ses vassaux, malgré les représentations que lui firent les deux orateurs Quatlihuac, Toilèque, et Tequiquiznahuacatl, Chichimëque, envoyés au nom de leurs nations, et finit par rendre son joug odieux à tout le peuple.

Cependant, Nezahualcoyotl, voulant remonter sur le trône, cherchait à ranimer le cœur de ses sujets; mais ses partisans n'osaient se déclarer encore ouvertement pour lui ; il fut même à la veille d'être pris par le seigneur de Chalco — un des conjurés conire Ixtlilxochitl — un jour que le prince venait de tuer une veuve qui fabriquait du pulque malgré la défense de la législation chichimèque. Tezozomoc régnait paisiblement depuis huit ans sur tout Tempire lorsqu'il fit un songe dans lequel il voyait Nezahualcoyotl métamorphosé en aigle, qui lui ouvrait la poitrine et lui mangeait le cœur. En ayant fait d'autres semblables, il eut peur, et faisant venir ses trois fils, Tayatzin, Teuctzintli et Maxtiaton, il les chargea de tuer secrètement le prince ; il n'eut pas le temps de voir accomplir ses ordres, car il mourut un an après ses songes, c'est à dire l'an 1422. Quelques auteurs le faisant fils immédiat du premier empereur chichimèque lui donnent deux siècles d'existence et cent soixante ans de règne. Cette prétendue longévité est due à une confusion de de nom, confusion qui n'aurait pas eu lieu si ces auteurs avaient réfléchi au discours de l'envoyé chichimèque Tequiquiznahuacatl qui nomme Tezozomoc descendant de Xolotl, de Nopaitzin et de Tlotzin. La sœur de Nopaltzin ayant épousé Acoihuatzin, ses enfants devenaient neveux de Tlotzin, fils de Nopaltzin et petits- neveux de Xolotl. Néanmoins, il mourut dans une telle vieillesse que, ne pouvant ni s'asseoir ni se réchauffer, il restait couché dans un lit rempli de coton. Il régna neuf ans sur les Chichimèques ; mais on ignore le nombre d'années qu'il gouverna l'État d'Âzcapozalco.

Tayatzin devait naturellement succéder à son père; pourtant, Haxtlaton, le plus jeune des trois frères, voulant avoir la couronne, fit préparer les funérailles de Tezozomoc, pria

les rois de Mexico et de Tlatelolco d'honorer la cérémonie de leur présence et se conduisit comme le chef de Tempire, faisant très peu de cas de Tayatzin, homme sans énergie et peu apte au gouvernement. Nezahualcoyotl voulut assister aux funérailles pour observer de ses propres yeux Tesprit et les dispositions de la cour et des nobles ; il se rendit au palais, suivi de quelques amis dévoués.

Dans la salie où se trouvait le cadavre du défunt, il rencontra les rois de Mexico et de Tlatelolco, les trois fils du tyran et d'autres seigneurs. Il les salua les uns après les autres d'après l'ordre de la préséance et leur présenta des fleurs, selon l'usage du pays. Puis il s'assit à côté de son parent Ghimalpopoca. Teuctzintli, héritier de la cruauté de son père Tezozomoc, voit l'occasion favorable de se débarrasser de Nezahualcoyotl et propose à son frère Maxtlaton de le tuer; mais celui-ci s'y refuse, prétextant que plus tard, à moins de se cacher dans l'eau, le ifeu ou les entrailles de la terre, le prince tomberait infailliblement entre leurs mains.

Le quatrième jour après la mort du défunt, son corps fut brûlé avec les solennités accoutumées ; le lendemain les rois de Mexico et de Tlatelolco, rentrèrent dans leurs villes et les assistants se séparèrent. Maxtlaton commença dès lors à montrer ouvertement son désir de monter sur le trône de son père, et Tayatzin, n'ayant pas le courage de s'y opposer, s'en fut à Mexico demander conseil à Ghimalpopoca. Celui-ci l'engagea à faire par la ruse ce qu'il ne pouvait par la force; il lui conseilla d'inviter son frère à un grand repas et de le faire assassiner par des hommes cachés et décidés à le délivrer d'un rival aussi dangereux. Un des serviteurs de Tayatzin, ayant entendu cette conversation et croyant obtenir une fortune au moyen de ce secret, courut avertir Maxtlaton de ce qui se tramait contre lui.

Maxtlaton eut Tair de ne pas croire à ce récit et renvoya le délateur comme un homme ivre; mais il profita de Tavertissement, réfléchit toute la nuit au parti qu'il devait prendre

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et résolut de faire tomber son frère dans ses propres filets. Le matin du jour suivant, il convoqua la population d'Âzcapozalco et lui dit que, ne pouvant demeurer dans le palais de son père, puisqu'il appartenait à Tayatzin, et que désirant avoir une maison dans cette capitale pour s*y loger toutes les fois qu'il reviendrait de son État de Coyohuacan, il la priait de lui montrer son amour en lui construisant immédiatement un palais. Le peuple y consentit et la quantité des ouvriers qui se mirent aussitôt à l'ouvrage était telle, que trois jours après Tayatzin revenant de Mexico trouva les murs déjà commencés. Émerveillé de ce travail, il en demanda la cause à son frère qui lui répondit que pour ne pas préjudicier à ses droits, il se faisait construire une autre résidence. Cette réponse fit penser à Tayatzin que son frère avait renoncé à l'usurpation de son trône.

Le palais étant achevé, Maxtlaton invita ses frères, les rois de Mexico, de TIatelolco et d'autres seigneurs à venir l'inaugurer par un grand banquet. Tous s'y rendirent sans méfiance, à l'exception de Chimalpopoca qui , se doutant de la trahison , s'excusa courtoisement de ne pouvoir quitter sa capitale. Au moment où les convives commençaient à s'enivrer avec le pulque, des gens armés entrèrent dans la salle du festin et tuèrent Tayatzin. Les invités stupéfaits de ce meurtre furent bientôt rassurés par Maxiaton qui leur révéla les machinations dont il devait être la victime : — « Je n'ai fait, leur dit-il, que prévenir le coup qui devait me frapper. » Le peuple , à qui ces paroles et d'autres semblables furent répétées , non seulement ne songea pas à venger la mort de son souverain légitime, mais proclama sur-le-champ Maxtlaton empereur desChichimèques.

Le roi de Mexico lui envoya les présents accoutumés en signe d'hommage envers son suzerain. Ces présents qui consistaient en trois corbeilles de poissons, d'écrevisses, de grenouilles et en légumes, furent portés à l'empereur par les personnages les plus respectables de la cour. Maxtlaton eut l'air d'en être satisfait, mais voulant se venger de Chi-

malpopoca, et devant, selon coutume, lui faire un cadeau en retour des siens, il lui fit remettre, par ces mêmes ambassadeurs, un cueitl^ sorte de jupon et une htiepilli, petite chemise de femme. Pareil cadeau était pour ces peuples la plus grossière injure qui pouvait se faire. Chimalpopoca en aurait tiré vengeance de suite , s'il Pavait pu , mais il n'était pas de force à lutter contre le nouveau tyran d'Azcapozalco. Maxtlaton fit pire encore. Sachant que parmi les femmes du roi mexicain, il s'en trouvait une remarquablement belle, il voulut la déshonorer. Il chargea une dame tépanëque, qui la voyait fréquemment, de l'engager à visiter Azcapozalco pour quelques jours. Ces visites des habitants des deux capitales étant très fréquentes, vu la courte distance qui séparait les deux villes, la dame mexicaine accepta l'invitation de son amie. Deux jours après, elle rentrait à Mexico dans le plus profond désespoir; Maxtlaton l'avait déshonorée, malgré ses larmes et sa résistance.

Chimalpopoca ne voulut pas survivre à ses affronts et à son déshonneur; il résolut de mourir sur l'autel de Huitzilopochtli, croyant que sa mort effacerait Tinfamie dont il avait été couvert par le tyran. Le jour de la cérémonie, les danses commencèrent dans le temple, ainsi que le sacrifice des victimes qui devait, selon l'habitude, précéder celui de la plus précieuse de toutes; mais Maxtlaton, informé de la résolution du roi, expédia des troupes de Mexico qui arrivèrent au temple un moment avant le tour de Chimalpopoca. IaQ roi fut enlevé, transporté à Azcapozalco et enfermé dans une cage de bois, prison de cette époque, gardée par des soldats.

Ce coup de main fit naitre au tyran l'envie de s'assurer également de la personne de Nezahualcoyotl et pour mieux réussir il le fit prier de venir assister à une convention sur la couronne d'Acolhuacan. Le prince comprit de suite le but de Maxtlaton, ipais, rempli de courage et d'amour pour les dangers, il se rendit à cette invitation. En passant par TIatelolco il visita l'un de ses confidents appelé ChichicatI;

auquel il confia sa résolution de se rendre auprès du tyran d'Âzcapozalco qui en voulait à sa vie, aussi bien qu'à celle des rois mexicains. ,Âvant d*aller au palais il vit un de ses amis nommé Chachaton, grand favori de l'empereur, et le pria d'engager son maître à ne rien tenter contre lui. Cha-\ chaton annonça l'arrivée du prince au tyran et parla en sa faveur. Nezahualcoyotl entra ensuite et dit à Maxtlaton :

— « Je sais que vous avez emprisonné le roi de Mexico, mais j'ignore s'il vit ou si vous l'avez déjà fait mourir dans sa prison. J'ai pareillement entendu dire que vous cherchiez à me mettre à mort. S'il en est ainsi, vous me voyez à votre disposition et vous pouvez me tuer de vos propres mains pour satisfaire votre irritation contre un prince non moins innocent que malheureux. »

En disant ces paroles deux larmes s'échappèrent de ses yeux. — (c Ne vous semble-t-il pas digne d'admiration qu'un jeune homme qui commence à peine à jouir de la vie, cherche la mort d'une manière aussi intrépide? » dit Maxtlaton à son favori. Puis, se tournant du côté du prince, il l'assura qu'il n'attenterait pas à ses jours, que Ghimalpopoca se portait bien et qu'il ne le ferait point mourir; il essaya même de justifier sa conduite à l'égard du roi mexicain, puis il ordonna que le prince fût décemment logé dans son palais.

Ghimalpopoca, apprenant l'arrivée de Nezahualcoyotl à la cour, le pria de venir le voir. Celui-ci s'y rendit aussitôt avec l'agrément de Maxtlaton. Les deux parents infortunés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ghimalpopoca lui raconta tous les affronts que le tyran lui avait foit subir; il le supplia de se sauver et de ne plus retourner à la cour, parce qu'il serait infailliblement assassiné tôt ou tard par leur cruel ennemi : — « Enfin, ajouta-t-il, ma mort, étant inévitable, je vous supplie tendrement d'avoir soin de mes pauvres Mexicains. Soyez pour eux un père» un véritable ami. En signe de l'amour que j'ai pour vous, acceptez ce tentetl qui appartient à mon frère Huitzilihuitl. » Alors s'enlevant des lèvres le tentetl ou pendant d'or qu'il portait, il le lui

donna ainsi que des boucles d*oreilies et des pierres précieuses qu'il conservait.

De crainte de donner des soupçons ^ leur ennemi, ils se séparèrent après un court entretien. Nezahualcoyotl partit immédiatement pour Tlatelolco, et prenant un canot et de bons rameurs, il se rendit en toute hâte à Texcoco. Chimalpopoca, ne pouvant supporter les rigueurs de sa prison ef ne voulant pas laisser Maxtlaton plus longtemps maître de sa vie, attacha sa ceinture à son cou et se pendit aux barreaux de sa cage, Tan 1323, après avoir régné treize ans.

Maxtlaton apprenant la mort de Chimalpopoca, entra dans une grande colère et craignant que Nezahualcoyotl ne finit par échapper à sa vengeance, il fit venir les quatre capitaines les plus courageux de ses troupes, et leur ordonna de chercher le prince dans tout Tempire et de le mettre à mort partout où ils le trouveraient. Les officiers tépanèques allèrent à Texcoco où Nezahualcoyotl se livrait à toutes sortes de jeux pour laisser supposer qu'il ne s'occupait que de s'amuser, et ne songeait pas à reconquérir sa couronne. Mais ayant été averti à temps de leur présence, il s'enfuit à Goatitlan» tandis qu'Ocelotl, un de ses serviteurs, faisait reposer et manger les tépanèques. Ceux-ci, apprenant bientôt la fuite du prince et le lieu de sa retraite, s'y rendent et menacent de tuer ceux qui ne révéleraient pas la cachette du prince. Malgré leurs menaces et même l'assassinat de plusieurs habitants qui préférèrent mourir qqe de trahir leur souverain légitime, les assassins furent obligés de s'en retourner sans avoir accompli leur mission criminelle.

Nezahualcoyotl passa la nuit suivante àTezcotzinco, palais d'été construit par ses ancêtres, où l'attendaient six sei- {^neurs bannis de leurs États, et qui erraient de ville en ville. Ils se réunirent en conseil et résolurent de demander du secours aux Ghalqueiios, quoique complices de la mort d'Ixtlilxochitl. Le lendemain matin le prince partit de bonne heure pour Hatlallan et d'autres villes, engageant ses partisans à se tenir prêts et armés pour son retour. A Apan, il rencontra

des ambassadeurs de Gholula qui lui offrirent leur appui dans la guerre qu'il voulait entreprendre contre le tyran. Deux autres seigneurs lui annoncèrent qu'un de ses amis avait été mis à mort dans les tortures par Maxtlaton pour lui faire révéler des secrets concernant le prince. Nezahualcoyotl, le cœur attristé par la nouvelle de cet acte de barbarie, partit ensuite pour Huexotzinco, dont le seigneur était son parent, et qui lui promit aussi de Taider avec toutes ses forces armées. A Tlaxcala il fut magnifiquement reçu par la population, et dans cette ville on convint du temps et du lieu où devaient se réunir les troupes. En sortant de Huexotzinco pour aller à Capoilalpan, localité située à moitié chemin entre Tlaxcala et Texcoco, il était accompagné d'un si grand nombre de nobles, qu'on l'aurait pris pour un souverain se rendant à une fête, et non pour un prince fugitif. A Capollalpan, il reçut la réponse des habitants de Ghalco qui lui disaient qu'ils étaient prêts à servir leur seigneur légitime contre le cruel usurpateur. Il est probable que la cruauté de Maxtlaton était la cause principale de la défection de tous ces peuples qui se préparaient à le renverser du trône, et que Nezahuacoyotl avait attendu ce moment pour les décider à soutenir ses droits à la couronne.

Tandis que Nezahualcoyotl se préparait à la guerre, les Mexicains, opprimés par les Tépanèques et n'ayant plus de roi, résolurent de mettre sur le trône un homme capable de réprimer l'insolence du tyran, et de venger les injures faites à la nation. Leur choix tomba sur Itzcoatl, frère par son père de ses deux prédécesseurs, et fils naturel d'Acamapitzin et d'une esclave. Ce prince jouissait parmi ses compatriotes d'une grande célébrité, surtout comme général, il avait commandé l'armée pendant trente ans et s'était fait une telle renommée de prudence, de droiture, de jugement et de courage que son élection fut très désagréable au souverain tépanèque et très applaudie de tous les Mexicains, de Nezahualcoyotl et de ses partisans.

Le jour de son élection, il se plaça sur le trône, selon la

coutume, pour recevoir les homiïiages de la noblesse. Un des vieillards alors présent à cette cérémonie lui fit le discours suivant :

— «0 grand roi! nous dépendons maintenant tous de vous. §ur vos épaules se soutiennent les vieillards, les veuves et les orphelins. Aurez-vous le courage d'abandonner cette charge? Permettrez-vous que les enfants qui se traînent à terre périssent par la main de vos ennemis? Commencez donc à étendre votre manteau pour vous charger des pauvres Mexicains qui espèrent vivre en paix sous l'ombre fraîche de votre bonté. »

Itzcoatl, qui pensait sérieusement à remédier aux maux dont souffrait le peuple par la tyrannie des Tépanèques, envoya une ambassade à Nezahualcoyotl pour lui faire part de son avènement au trône et l'assurer de sa résolution de s'unir à lui contre Maxtlaton. Le prince terminait à Capollalpan ses préparatifs de guerre. A peine furent-ils terminés qu'il se rendit avec ses troupes à Texcoco pour punir les habitants de leur infidélité envers leur légitime souverain, et de leurs lâchetés pendant sa mauvaise fortune. Mais s'étant arrêté en vue de la ville dans le petit village d'Oztopolco, pour y passer la nuit avec son armée, au moment de se remettre en marche pour donner l'assaut, les Texcocanos, sachant le châtiment qui les attendaient, vinrent au devant de lui et,, pour l'émouvoir amenèrent avec eux les vieillards des deux sexes, les femmes et les enfants qui le supplièrent de leur faire grâce. Nezahualcoyotl s'attendrit et leur pardonna. Néanmoins, il fit entrer ses troupes dans Texcoco pour mettre à mort le gouverneur, les chefs établis par le tyran et tous les Tépanèques qui s'y trouvaient.

Tandis que cette exécution avait lieu, les troupes de Tlaxcala et de Huexotzinco, détachées de l'armée, assiégèrent Acolman et massacrèrent ceux qui leur tombaient sous la main; le frère de Maxtlaton qui gouvernait la ville fut tué pendant l'action. Les habitants de Ghalco prirent également, sans beaucoup de résistance Goatlichan; de sorte qu'en un

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seul jour la capitale et deux villes importantes de l'empire chichimëque tombèrent au pouvoir du prince.

Le roi de Mexico, en apprenant ces succès, fit complimenter, son parent et ratifier leur alliance. Il chargea de cette ambassade son neveu Moctezuma, plus communément appelé Montézuma. Ce jeune prince était d'une grande force corporelle et d'un courage invincible ; il reçut pour ses actions extraordinaires le nom de Tlacaclej — homme de grand cœur, — et de Ilhuicamina, — l'archer du ciel. — Cette mission n'était pas sans danger, car le tyran, pour empocher les progrès de son rival et ses communications avec les Mexicains, avait fait occuper les chemins qui conduisaient à Mexico. Il arriva pourtant sans accident auprès de Nezahualcoyotl, mais, à son retour, il tomba dans une embuscade et fut fait prisonnier avec toute son escorte.

Conduits à Chalco, où les Tépanèques avaient une forte garnison, et présentés à Toteotzin, gouverneur de la ville, ils furent ensuite, par ordre de ce seigneur, ennemi des Mexicains, enfermés dans une prison sous la surveillance de*Quateotzin, avec ordre de ne leur donner aucune nourriture que celle qui était réglementaire, jusqu'à ce qu'il fût statué sur le genre de mort qu'on leur ferait subir. Quateotzin, plus humain que son maître, trouva cet ordre barbare et pourvut abondamment, à ses frais, les prisonniers de tout ce qu'ils désiraient. Voulant se faire pardonner d avoir abandonné le parti des Tépanèques pour celui de Nezahualcoyotl, Toteotzin offrit les prisonniers à Maxtlaton pour en disposer comme il l'entendrait. Quateotzin compatissant au sort de Moctezuma, commis à sa garde, lui envoya la veille du jour où la réponse du tyran d'Azcapozalco devait arriver à Chalco, un serviteur sur lequel il pouvait compter. Ce serviteur le mit en liberté avec ses compagnons, et lui dit de la part de son maître, qu'il leur sauvait la vie aux dépens de la sienne, qu'il le priait de protéger les enfants qu'il laissait, de ne pas retourner à Mexico par terre, à cause des gardes qui le reprendraient, de se diriger sur

Chimaihuacan par Iztapallocan et de s'embarquer ensuite pour Mexico.

Moctezuma suivit les conseils de Quateotzin de point en point. Ses compas^nons et lui se sauvèrent pendant la nuit; ils se cachèrent toute la journée du lendemain dans les environs de Chimaihuacan et se transportèrent en canot la nuit suivante à Mexico, où ils furent reçus aux acclamations du peuple qui les croyait morts. Teteotzin, en apprenant la fuite de ses prisonniers, entra dans une grande colère, et ne doutant pas que Quateotzin ne fût l'auteur de cette fuite, il le tua lui-même et le fit écarteler avec sa femme et ses enfants, à l'exception d'un fils et d'une fille qui purent se sauver à Mexico, où les Mexicains leur firent un accueil empressé, en remerclment de service rendu par leur père à Moctezuma.,

La réponse de Maxtiaton fut sévère pour Teteotzin. Le tyran le qualifiait de traître pour avoir aidé Nezahualcoyotl, il le menaçait de sa vengeance pour le massacre fait par les Chalquenos à Coatlichan et lui ordonna de mettre immédiatement en liberté ses prisonniers. Cet ordre n'avait pas pour but de plaire aux Mexicains qu'il haïssait mortellement, mais de déprécier le cadeau que Teteotzin voulait lui faire et lui prouver tout son ressentiment.

Maxtiaton, désireux d'en finir avec la nation mexicaine, organisait une puissante armée pour attaquer et détruire Mexico, et reconquérir ensuite les villes qu'il avait perdues. Nezahualcoyotl, connaissant les projets du tyran, se rendit à Mexico pour s'entendre sur l'ordre à suivre dans cette guerre. Il fut conclu dans un conseil suprême que les troupes du prince se joindraient à celles d'Izlcoatl pour défendre Mexico dont le sort, paraît-il, devait décider de la guerre.

En apprenant la lutte qui allait commencer, les Mexicains furent consternés, ne se croyant pas capables de résister aux Tépanèques, ils se rendirent en masse auprès du roi pour le prier de demander la paix. Ils la voulaient à tout prix, et leurs clameurs devinrent même si menaçantes,

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qu*Itzcoatl, craignant une sédition publique se résigna à subir la demande du peuple. Moctezuma, présent à cette démonstration populaire js'indigna qu'une nation qui parlait tant d'honneur voulût se soumettre à pareille ignominie et dit à la foule :

— « Que pensez-vous, ô Mexicains ? Avez-vous perdu le jugement? Comment une telle lâcheté s'est-elle introduite dans votre cœur? Avez-vous oublié que vous êtes Mexicains et descendants des fondateurs de cette ville et de ces hommes valeureux qui l'ont édifiée malgré l'opposition de vos ennemis. Changez de sentiment ou renoncez à la gloire dont vous avez hérité de vos ancêtres. » — Puis, se tournant vers le roi, il lui dit : « Comment, seigneur, permettez-vous une si grande honte parmi votre peuple? Parlez-lui de nouveau, et dites-lui de nous laisser prendre un autre parti avant de nous mettre d'une manière aussi folle, aussi désastreuse, entre les mains de nos ennemis. »

Le roi, qui ne demandait pas mieux, suivit le conseil de Moctezuma, que le peuple reçut très bien cette fois. — «Alors, ajouta Iztcoatl en parlant à la noblesse, qui de vous, la fleur de la nation, aura le courage d'aller en ambassade auprès du souverain des Tépanèques? Personne ne se sentant ce courage, un silence général accueillit les paroles du roi. Moctezuma s'ofirit, voyant que pas un seul de ses compatriotes voulait exposer sa vie pour le salut de la patrie :

— ce rirai, dit-il ; si je dois mourir, il importe peu que ce soit aujourd'hui ou demain ; je ne trouverai pas une occasion plus glorieuse de sacrifier ma vie pour l'honneur de ma nation. Me voici donc, seigneur, prêt à vous obéir. Commandez-moi ce que vous désirez. »

Izcoatl lui dit d'aller auprès du tyran, lui proposer la paix à des conditions honorables. Moctezuma partit aussitôt, traversa les postes tépanèques, disant aux soldats qu'il portait à leur souverain un message important et s'acquitta de sa mission. Maxtlaton lui répondit qu'il devait consulter ses conseillers et que le lendemain il lui donnerait une réponse

décisive. Moctezutna lui demanda un sauf-conduit, mais le tyran le lui ayant refusé et ne se trouvant pas en sûreté dans Azcapozalco, il retourna à Mexico. Le lendemain il revint comme il Tavait promis. Haxtlaton lui déclara de sa propre bouche que la guerre était décidée. Alors Moctezuma commença les cérémonies en usage, lorsque deux seigneurs se défiaient au combat; il présenta des armes défensives au tyran, il lui fit des onctions sur la tête et lui mit des plumes comme cela se pratiquait pour les morts. Puis il lui dit, au nom du roi, que puisqu'il n'acceptait pas la paix, il serait ruiné avec toute la nation tépanèque. Haxtlaton ne se montra pas offensé de ces cérémonies et de ces menaces; il remit à Moctezuma des armes pour son souverain, et lui dit, que pour la sécurité de sa personne il rengageait à se sauver déguisé par une petite porte du palais. Ce prince courageux profita du conseil ; une fois sorti de la ville, il se moqua des soldats qui l'avaient laissé passer trois fois ; il en tua même deux qui s'avançaient pour l'assassiner, et revint à Mexico annoncer que la guerre était déclarée.

A cette nouvelle, la population alarmée revint au palais dlztcoatl lui demander la permission de quitter la ville pour aller se cacher. Le roi ne voulut pas y consentir et s'offrit, en cas de revers, pour être sacrifié sur l'autel d'HuitzIIopochtli.

— - (c Ainsi sera-t-il fait, répondit le peuple, si vous êtes vaincu ; mais si vous êtes vainqueur, nous nous obligeons dès à présent, nous et nos descendants à devenir vos tributaires, à travailler vos terres et celles des nobles, à construire vos maisons et à porter vos armes et bagages toutes les fois que vous irez à la guerre. »

Ce contrat conclu, les troupes mexicaines furent placées sous le commandement de Moctezuma; Nezahualcoyotl fut prié de venir immédiatement avec toutes les troupes dont il pouvait disposer et l'on se prépara à la bataille qui devait avoir lieu prochainement. Quoique aucun historien ne fasse mention de l'époque à laquelle les Mexicains construisirent

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les quatre grandes chaussées qui reliaient Mexico à la terre ferme, il est certain que celles de Tacuba et de Tepeyacac existaient au moment de cette guerre. En effet, l'histoire nous apprend que ces deux chaussées étaient alors coupées de fossés sur lesquels se trouvaient des ponts-levis. Du reste, les mouvements stratégiques et les différents combats livrés entre les deux armées ne peuvent se comprendre qu'au moyen de l'existence de ces communications. Néanmoins, il est étonnant de voir que les Mexicains, au milieu de tant d'adversités et si peu de quiétude, avaient déjà exécuté des travaux aussi considérables, aussi difficiles que ceux-ci.

Le lendemain de l'arrivée de Nezahualcoyotl à Mexico, les Tépanèques se montrèrent de l'autre côté de la chaussée de Tacuba. Les guerriers nobles portaient des plumes sur la tête, et des plaques d'or qui brillaient au soleil. Ils étaient commandés par un fameux général nommé Mazatl. Maxtla^ ton, tout en ayant accepté le défi, n'avait pas voulu quitter son palais, soit pour ne pas déroger à sa dignité, soit, ce qui est plus vraisemblable, de crainte d'un revers. Le signal du combat fut donné par Itzcoatl en frappant sur un tambour qu'il portait sur le dos. Les Mexicains se précipitèrent alors sur les Tépanèques avec beaucoup de courage. La mêlée devint terrible, et fut indécise toute la journée, mais un peu avant le coucher du soleil, les soldats mexicains voyant arriver à chaque instant à l'ennemi de nouveaux renforts commencèrent à murmurer :

— (c Pourquoi, se disaient-ils les uns aux autres, sacrifier notre vie à 1 ambition de notre roi et de notre général ; ne vaudrait-il pas mieux nous rendre, confesser humblement notre témérité afin d'obtenir notre pardon et la vie sauve. » Quelques-uns même poussèrent leur lâcheté jusqu'à crier à Tennemi : — « 0 Tépanèques, seigneurs du continent, arrêtez votre colère, nous nous rendons. Si vous voulez, nous irons tuer uos chefs pour mériter le pardon de notre témérité due à leur ambition. »

Ces clameurs excitèrent l'indignation du roi, du prince et

de la noblesse qui combattaient; ils auraient aussitôt puni de mort les coupables s'ils n'avaient craint de faciliter ainsi la victoire des Tépanèques; pris enfin de dégoût en présence d'autant de bassesse de caractère, ils se ruèrent avec fureur sur Fennemi en criant : — « Eh bien, mourons avec gloire. » Leur désespoir leur fit faire des prodiges de valeur; ils remportaient de minute en minute des avantages considérables. Au plus fort de l'action Moctezuma tua Mazatl d'un seul coup. La mort de leur générai répandit la consternation parmi les Tépanèques qui commencèrent à se débander, et sans la nuit qui mit fin à l'action il est certain qu ils eussent été complètement battus. Les Mexicains encouragés par le succès de leurs chefs se battirent le lendemain avec une telle vigueur qu'ils couvrirent le champ de bataille de cadavres ennemis, et poursuivirent les Tépanèques jusqu'à Âzcapozalco. Moctezuma fit continuer le combat dans la ville même» le carnage devint effroyable et les Tépanèques n'échappèrent à un massacre général qu'en se sauvant dans les montagnes. Maxtiaton se cacha dans un temazcalli -— sorte de bain, ^ mais il fut trouvé par les vainqueurs qui le cherchaient, et mis à mort à coups de pierre et de bàlon, malgré les prières, les larmes et les promesses du tyran. Son corps, jeté dans les champs, fut dévoré par les oiseaux de proie. Ainsi mourut cet homme dont la tyrannie n'avait pas duré trois ans, mais dont les injustices et la cruauté rendirent sa mémoire exécrable.

Ce succès, qui changea la situation politique des nations du plateau de l'Anahuac, eut lieu Tan 142S, c'est à dire juste un siècle après la fondation de Mexico. La nuit suivante, les Mexicains mirent la ville à sac, détruisirent les maisons, brûlèrent les temples et firent d'Azcapozalco un amas de ruines. Les TIaxcaltèques et les Huexolzincas furent détachés de l'armée pour aller prendre Tenayuca et Guetlatepec qui tombèrent en leur pouvoir.

Les Tépanèques fugitifs, réduits à la dernière misère et craignant d'être surpris par les vainquers, envoyèrent une

ambassade au roi de Mexico pour implorer sa clémence, lui demander pardon et le reconnaître pour leur légitime souverain. Iztcoatl reçut les messagers avec bonté, leur accorda tout ce qu'ils demandaient, leur déclara qu'il ne les recevait pas comme des sujets, mais comme des enfants, et leur promit d'être pour eux un vrai père, tout en^es menaçant de les exterminer s'ils violaient la Toi jurée. Les Tépanëques revinrent à Azcapozalco réédifiërent leurs habitations et demeurèrent toujours sujets du roi de Mexico. Ceux de Coyohuacan furent les seuls qui ne voulurent pas se soumettre. Izcoatl fit ratifier ensuite à la population mexicaine le pacte célébré avant la bataille et depuis cette époque elle dut servir la noblesse. Telle est l'origine de cette sorte d'esclavage dans laquelle ont vécu jusqu'à nos jours les Indiens, vis-à-vis des grands propriétaires. Quant aux soldats dont les lâches clameurs faillirent amener la ruine de la nation, ils furent exilés de l'État. Moctezuma et ceux qui s'étaient le plus signalés pendant le combat reçurent pour prix de leurs services une grande partie des terres conquises. Le roi Qt aux prêtres d'autres concessions semblables pour leur entretien, puis, après avoir pris des mesures pour consolider sa conquête, il revint à Mexico avec son armée, célébrer le succès des armes.

Une fois assuré de la possession pacifique d'Âzcapozalco, Iztcoatl, pour remercier Nezahualcoyotl du secours et de l'appui qu'il avait prêté dans cette circonstance, se mit à la disposition du prince pour lui faire recouvrer l'empire d'Acolbuacan. Si le roi eût voulu faire passer l'ambition avant la justice, les prétextes ne lui manquaient pas pour s'emparer également de cet empire. Tezozomoc n'avait-ii pas donné à Chimalpopoca l'État de Texcoco? IlzcoatI en entrant en possession des droits de son prédécesseur pouvait considérer cet État incorporé depuis plusieurs années à la couronne de Mexico. Ayant ensuite conquis Azcapozalco, ne devait-il pas se croire possesseur légitime, par droit de conquête, do toutes les terres appartenant aux

vaincus? II n'en fit pourtant rien. Il songea que Nezahualcoyotl était dépossédé du trône depuis plusieurs années par l'usurpation des Tépanèques, et résolut de faire rendre au prince héritier toutes les villes rebelles. A cet effet, il en* voya Moctezuma à la tête des troupes alliées contre Huexotla, petite ville située près de Texcoco, gouvernée par Huilznahuatl, qui fut tué par le général mexicain. Là campagne fut courte; Nezahualcoyotl, une fois rétabli sur le trône de ses pères, renvoya les troupes auxiliaires de Tlaxcala et de Huexotzingo avec une bonne partie du butin et toutes les démonstrations d*une profonde gratitude.

Les Mexicains et les Acolhuas complétèrent leurs vie* toires par la défaite des rebelles de Coyohuacan, de Tlacuihuayan et de Huitzilopochco. Moctezuma les battit à Goyohuacan, mit le feu au temple où ils s'étaient réfugiés, poursuivit le fuyards dans les montagnes et ne leur accorda ni paix ni trêve jusqu'à ce qu'ils se fussent tous rendus à discrétion.

Cette expédition terminée, IztcoatI crut devoir mettre à la tête des Tépanèques, pour les gouverner, un des membres de la famille de leurs plus anciens seigneurs, afin de les laisser vivre plus tranquillement, et avec moins de contrainte, sous le joug des Mexicains. Il choisit pour cette dignité Totoquihuaizin, petit-fils deTezozomoc. IztcoatI le fit venir à Mexico, et le nomma roi de Tlacopan ou Tacuba, ville assez consi^ dérable, et gouverneur des districts de l'ouest, y compris celui de Mazahuacan. Azcapozalco, Coyohuacan, Mizcoac et plusieurs autres cités tépanèques, demeurèrent directement sujettes à la couronne mexicaine. IztcoatI, toutefois, imposa la condition au nouveau roi de servir avec toutes ses troupes le souverain de Mexico, aussi souvent qu'il le demanderait; en même temps il déclara que, pour prix de leurs services les Tépanèques recevraient la cinquième partie des dépouilles prises sur l'ennemi. Une condition semt^lable fut imposée à Nezahualcoyotl qui s'engagea à secourir les Mexicains dans chacune de leur guerre, moyennant qu'un tiers

MONARCHIE AZ FÈQUE. «9

des dépouilles lui serait remis avant le partage fait avec le roi de Tacuba. Ces deux souverains furent en outre élus électeurs honoraires du roi de Mexico. Ce titre ne leur conférait pas le droit de vote, comme on Ta cru, ce droit n*appartenant qu'aux quatre nobles mexicains délégués par la noblesse, il se limitait à leur faire ratifier TélecLion. Iztcoatl s'engagea pareillement à secourir ses alliés toutes les fois qu'il le jugerait à propos. Cette triple alliance, qui se maintint pendant près d'un siècle, fut le point de départ des rapides conquêtes faites depuis par les Mexicains. Pour assurer également à l'armée de bons chefs et de bons soldats, le roi récompensa généreusement tous ceux qui s'étaient distingués à la guerre, sans distinction de naissance ou de position, ne considérant que les actes de valeur. Cette politique habile, adoptée depuis par les autres souverains du Mexique, favorisa le courage, les entreprises héroïques et l'émulation dans l'armée. Ces décrets une fois publiés, ces mesures prises et l'alliance signée, Iztcoatl partit pour Texcoco couronner de ses propres mains Nezahualcoyotl. Cette cérémonie eut lieu l'an 1426, puis il revint à Mexico.

L'empire des Chichimèques se trouvait depuis la mort de Techotlalla dans un grand désordre ; la domination des Tépanèques et les révolutions qui s'étaient succédé depuis vingt ans, avaient affaibli l'autorité des lois et corrompu la morale publique. Nezahualcoyotl, doué d'un grand amour pour son pays et de beaucoup de talents en matières gouvernementales, fit des ordonnances qui en très peu de temps rendirent son État plus puissant qu'il ne l'avait jamais été sous ses prédécesseurs. Il donna une nouvelle forme aux conseils établis par son aïeul; il confia les emplois aux personnes les plus aptes à les remplir et les plus intègres; il institua un conseil pour les causes purement civiles, et un autre pour les causes criminelles qui furent présidés par deux de ses frères. Un conseil de guerre composé des plus vniilants capitaines de son armée avait pour président son gendre, seigneur de Jeotihuacan, un des treize mas:nats de

70 HISTOIRB DU MEXIQUE.

la couronne ; le conseil des rentes de TÉtat se composait des majordomes de Tempereur et des premiers négociants de la capitale.

Nezahualcoyotl fonda des académies de poésie, de musique, d'astronomie, de peinture, d'iiisloire et des arts divinatoires; il appela à s'a cour les professeurs les plus distingués de Tempire, qui durent se réunir à jours flxes pour se communiquer leurs idées, leurs projets industriels et leurs inventions ; il fonda des écoles à la cour pour les arts et les sciences. Il divisa Texcoco en plus de trente quartiers, ayant chacun son industrie particulière; il érigea de nouveaux temples, créa de nouveaux prêtres, leur construisit des maisons et leur concéda des revenus. A Teffet de donner plus de lustre à sa capitale, il fit bâtir de somptueux édifices dedans et dehors la ville, planta des jardins et des bosquets, qui se voyaient longtemps après la conquête, et dont il reste encore des vestiges.

Tandis que le souverain d'Acolhuacan s'occupait ainsi de régler les affaires de l'empire, les Xochimilcas, craignant de tomber par la suite sous la domination des Mexicains, se réunirent en conseil pour délibérer sur les moyens d'éviter une catastrophe semblable à celle qui avait détruit la nationalité tépanëque. Quelques-uns opinèrent pour une soumission immédiate; mais une résolution contraire prévalut; il fut décidé qu'on ferait la guerre aux Mexicains, avant qu'ils devinsent formidables par leurs nouvelles conquêtes. Aussitôt que Iztcoatl fut instruit de cette détermination, il prévint le roi de Tacuba de venir, avec ses troupes, et mit sur pied une bonne armée, placée sous le commandement de Moctezuma, qui marcha sur Xochimilco. La bataille eut lieu près de la ville; les Xochimilcas, quoique très nombreux, ne purent résister au bon ordre comme à l'impétuosité des Mexicains et se retirèrent dans leur ville où les soldats de Moctezuma entrèrent avec eux. Après avoir mis le feu aux temples et à plusieurs édifices, le célèbre général poursuivit les fuyards qui se sauvaient dans les montagnes.

et toute rarmée ennemie finit par se rendre. Cette expédition ne dura que onze jours, au bout desquels Moctezuma rentra dans Xocbimilco et fut accueilli par les prêtres au son des instruments de musique. Iztcoatl prit ensuite possession de cette ville, la plus grande de la vallée, après la capitale ; il en fut reconnu roi, reçut Thommage de ses nouveaux sujets et leur promit de les bien traiter.

La déroute des Xochimilcas n'intimida pas les habitants deCuitlahuacqui, se croyant invincibles dans leur ville, bâtie sur une petite Ile du lac de Chalco, provoquèrent les Mexicains. Iztcoatl voulut marcher contre eux avec toutes ses troupes, mais Moctezuma s'offrit de les battre avec quelques compagnies de jeunes gens élevés dans les séminaires de Mexico ; il les instruisit dans le maniement des armes et la manière de combattre; il fit construire ensuite un nombre suffisant de canots et marcha sur Cuitlahuac. Au bout de sept jours, la ville fut prise, incorporée à la couronne de Mexico et les jeunes gens, chargés de dépouilles, revinrent avec bon nombre de prisonniers destinés à être sacrifiés à Huitzilopochtli.

Vers cette époque, le seigneur de Xiuhtepec, ville tlahuique, située à plus de quarante kilomètres au sud de Mexico, avait demandé à son voisin, le seigneur de Quauhuahuac, une de ses filles pour l'épouser. La demande fut accordée et le mariage décidé, la jeune fille fut donnée au seigneur de Tlaltexcal, sans égard pour la promesse faite antérieurement. Le seigneur de Xiuhtepec voulut se venger de cet affront; trop faible pour attaquer seul celui qui lui avait fait cette injure, il implora le secours du roi de Mexico, lui promettant d*étre toujours son ami et allié et de le servir dS sa personne et de ses gens, toutes les fois qu'il le demanderait. Iztcoalt, croyant cette guerre juste et voyant uile occasion d'étendre ses conquêtes, réunit ses troupes et convoqua celles d'Âcolhuacan et do Tacuba. Une telle réunion de forces était nécessaire, car le seigneur de Quauhuahuac était très puissant et la ville bien fortifiée,

comme les Espagnols rexpérimentèrent plus tard. Iztcoatl fit attaquer la place par quatre points à la fois; les assiégés, pleins de confiaDce dans leur forteresse, attendirent Tassaut. Les Tépanèques montèrent les pi^miers et furent vigoureusement repoussés; mais toutes les autres troupes étant survenues, la ville fut prise et les habitants se soumirent au roi de Mexico, auquel ils payèrent depuis un tribut annuel en coton, papier et autres objets utiles.

Avec la conquétedela capitale des Tlahuiques, une grande partie de cette province tomba au pouvoir des Mexicains. C'est également à cette époque que Quauhtitlan et Totitlan, villes très importantes à quarante kilomètres au nord de Mexico furent pareillement conquises par les Mexicains, mais on ignore les circonstances qui précédèrent cette conquête. C'est ainsi qu'en douze ans les Mexicains, tributaires des Tépanèques, subjuguèrent leurs dominateurs et toutes les nations qui se croyaient bien supérieures à ce petit peuple. Après un règne aussi glorieux, Iztcoatl mourut l'an 1436 de l'ère vulgaire. Justement célèbre par ses qualités administratives et guerrières, ses vertus et les services immenses qu'il rendit à ses concitoyens, il les commanda pendant trente ans, comme général, et les gouverna pendant treize ans comme souverain. Il délivra les Mexicains de la tyrannie sous laquelle les Tépanèques les oppressaient, il rétablit la famille impériale chichimèque sur le trône d'Acolhuacan, posa les fondements de la future grandeur de l'empire mexicain par ses propres conquêtes et la triple alliance qu'il sut consolider; il enrichit sacapitalede l'immense butin pris sur les villes rivales et conquises, il embellit Mexico de somptueux édifices parmi lesquels je dois citer le temple à la déesse CihuacoatI et celui de Huitzilopochlli. Aussi, ses funérailles furent*elles célébrées avec une solennité extraordinaire, tout le peuple y assista, animé des sentiments de la plus profonde douleur.

Les quatre électeurs n'eurent pas longtemps à délibérer pour lui donner un successeur, le roi ne laissant aucun frère

MONARCHIE ÂZTÉQUB. 73

après lui, le choix devait tomber sur un de ses neveux, et Moctezuma Ilhuicamina, fils d'Huitzilihuit) fut naturellement élu. Cette élection accueillie avec des transports unanimes de joie fut de suite notifiée aux deux souverains alliés qui non seulement la ratifièrent, mais voulurent aussi la célébrer par des réjouissances publiques. Avant de se faire couronner il se mit en campagne pour prendre lui-même les prisonniers qui devaient être sacrifiés pendant la cérémonie. Désirant se venger des Chalquenos qui, malgré sa qualité d'ambassadeur, l'avaient pris à son retour de Texcoco, indignement trai^ et mis en prison, il partit pour Clialco, battit Tennemi, fit un grand nombre de prisonniers, mais, ne soumit pas toute la province pour ne point retarder son couronnement. Le jour désigné pour cette solennité, on vit arriver à Mexico une immense procession des délégués de tous les peuples amis ou payant tribut, précédés des majordormes et des receveurs des rentes, et suivis des porteurs chargés de cadeaux. Ces cadeaux consistaient en or, argent, plumes, riches vêtements, gibier et vivres de toutes sortes.

Un des premiers soins de Moctezuma en montant sur le trône fut d'élever un grand temple dans le quartier de Huitznahuac. Tandis qu'on le construisait, les Chatqueiios se rendirent coupables d'un nouveau crime qui leur valut un nouveau châtiment. Deux princes de Texcoco chassant dans les montagnes qui dominent Chalco se séparèrent de leur suite, par mégarde, et tombèrent avec trois seigneurs mexicains qui les accompagnaient au milieu d'une troupe de soldats chalquenos qui les firent prisonniers et les emmenèrent à Chalco. Le seigneur de cette ville, probablement Toteotzin lui-même, sans considération pour le caractère des prisonniers, les mit à mort tous les cinq, les fit saler, dessécher, puis les plaça dans sa salle comme supports, aux branches de pin qu'on allumait la nuit pour éclairer l'appartement.

La nouvelle d'une telle cruauté se répandit aussitôt dans la vallée. Nezahualcoyotl, désespéré de la mort de ses deux

fils, demanda le secours de ses alliés pour venger cet assassinat. Moctezuma fit attaquer la ville par les troupes de Texcoco, du côté de terre, tandis que les Mexicains et les Tépanëques l'assiégeaient du côié du lac. Lui-même avait pris le commandement de celte armée. Malgré la difliculté du succès et les effbrts des Chalqueiios, la ville fut prise, saccagée, son seigneur puni du dernier supplice, et les dépouilles furent divisées en trois parts, selon le pacte signé par la triple alliance sous Itzcoatl. La ville et la province de Chalco restèrent au pouvoir du roi de Mexico. Les historiens affirment que la victoire se dut en grande partie à la valeur du jeune prince Axoquentzin, fils de Nezahualcoyotl.

Ce fameux souverain eut plusieurs femmes et beaucoup d*enfants; néanmoins il n*avait encore accordé à aucune le titre de reine ; croyant à cette époque devoir prendre une femme digne d*un tel titre, et qui pût lui donner un successeur à la couronne, il épousa Matlalcihuatzin, fille du roi de Tacuba, remarquable par sa modestie et sa beauté. Son père et Moctezuma la conduisirent à Texcoco où le mariage se célébra avec des réjouissances exceptionnelles. De celte union naquit au bout d*un an un fils nommé Nezahualpilli. De nouvelles fêles furent célébrées pour l'inauguration du Hueitecpan — grand palais, — pendant lesquelles Nezahualcoyotl donna un banquet auquel assistèrent les rois alliés et la noblesse des trois cours. Au banquet, les musiciens chantèrent un hymne composé par le roi, sur la brièveté de la vie et des plaisirs comparés à la fleur, poésie qui fit pleurer toute l'assistance.

Quauhlatoa, troisième roi de Tlatelolco, voyait avec envie la puissance de celui de Mexico ; il avait déjà cherché à tuer Iztcoatl et à s'emparer de ses États au moyen d'une alliance avec des seigneurs voisins, mais son projet avait avorté, grâce à la prévoyance du monarque défunt. Les deux villes devinrent alors ennemies au point de cesser toute communication entre ses habitants. Quauhlatoa crut pouvoir recommencer ses tentatives contre Moctezuma; mais celui-ci ne

lui en donna pas le temps, il courut sur Tlatelolco, l'assiégea et tua le roi ; néanmoins, il n'incorpora pas la ville h ses domaines et laissa la population se choisir Moquihuix pour souverain. Se voyant libre de ce côté, il se remit en campagne dans la province des Cohuixques, au sud de Mexico, pour venger des Mexicains mis à mort par ces populations. En moins de neuf ans il conquit et plaça sous son sceptre les États de Huantepec, Chilapan, Coixco, Oztomantla, Tlachmallac et quelques autres, c'est à dire qu*il porta ses armes triomphantes à plus de deux cents kilomètres au sud de sa capitale. A son retour, il agrandit le temple d*Huitzilopochtli et Tenrichit avec les dépouilles des peuples vaincus.

En 1446, dans la dixième année de son règne, Mexico fut inondée à la suite de grandes pluies qui firent déborder les lagunes. L*eau couvrait les rues et les chaussées de manière que partout on ne pouvait aller qu*en canot. Moctezuma, très afiligé de ce désastre, recourut au monarque de Texcoco» dans la sagesse duquel il avait beaucoup de confiance, pour remédier à ce fléau. Nezahualcoyotl l'engagea à faire construire une digue pour contenir les eaux; il lui indiqua l'endroit où il fallait l'ériger et les proportions qu'elle devait avoir. Les caciques d'Âzcapozalco, de Coyohuacan, deXochimilco, de Tacuba, d'Ixtapalapan et de Tenayuca se mirent eux-mêmes à l'ouvrage avec tous les habitants de leurs villes respectives, de sorte qu'en très peu de temps ce travail, qui aurait nécessité des années, put être achevé. Cette digue avait plus de douze kilomètres de longueur et dix-neuf mètres de largeur.

De 1448 à 1452, il y eut quatre années de famine, causée par le manque de récolte, dû d'abord aux inondations, puis . à la sécheresse. Le roi et les nobles ouvrirent leurs greniers au peuple et vendirent eux-mêmes une partie de leurs propriétés pour soulager la misère publique; mais ces ressources furent bientôt épuisées et Ton vit des familles entières vendre leur liberté, moyennant des vivres pour deux ou trois jours. Moctezuma fit alors une proclamation par.

76 HISTOIBB DU HKXIQTIB.

laquelle il défendait aux femmes de se vendre au dessous de quatre cents mesures de mais, et aux hommes à moins de cinq cents mesures; il permit, en outre, à la population d*émigrer dans d'autre pays pour ne pas mourir de faim. La majorité du peuple se vit obligée de se nourrir de poissons, d*herbes aquatiques et d'insectes, comme le firent les premiers Aztèques h leur arrivée dans la vallée.

L'année 1483, moins mauvaise que la précédente, et celle de 14S4, exceptionnellement fertile, rétablirent parmi la population le bien-être fortement ébranlé par les inondations et la famine; une nouvelle épreuve ne les laissa pas jouir longtemps de l'abondance des fruits de la terre. Atonaitzin, puissant seigneur de la ville et de l'état de Coaixtlahuacan, dans la contrée des Mixtëques, maltraitait, on ne sait pourquoi, tous les Mexicains qui passaient sur son territoire. Moctezuma lui envoya une ambassade pour connaître la cause d'une telle hostilité et lui déclarer la guerre dans le cas où il ne reviendrait pas à de meilleurs sentiments*.

Atonaitzin reçut les ambassadeurs avec mépris, et, faisant placer devant eux de grands trésors, il leur dit : — « Portez ceci à votre souverain, et dites-lui de juger par là de ce que me donnent mes vassaux et de l'amour qu'ils me portent ; j'accepte la guerre qui décidera si mes vassaux doivent payer un tribut au roi de Mexico ou si les Mexicains me le payeront. » — Lorsque Moctezuma connut cette réponse, il en fit part à ses alliés, et, sans perdre de temps, il envoya une forte armée contre Atonaitzin. Ce seigneur l'attendait sur la frontière et tomba sur les Mexicains avec une telle furie qu'il les mit en pleine déroute. Sa victoire augmenta son orgueil ; mais, prévoyant que les Mexicains reviendraient plus tard h la charge, il pria les Huexotzincas et les Tlaxcaltëques de venir à son aide ; ceux-ci, jaloux de la prospérité des armes mexicaines s'empressèrent, de porter secours à leur voisin.

Moctezuma, désolé du fatal issu de cette guerre, rassembla de nouvelles troupes qu'il voulut commander lui-même avec

MONÂRCHIB AZTÈQUE. 77

le concours de ses deux alliés. II envahit la province de la Mixtèque, défit les Huexotzincas et les Ttaxcaltèques qui avaient assiégé TIachquianchco, mis à mort la garnison mexicaine et réduit en esclavage les habitants; il détruisit l'armée d'Atonaltzin, fit prisonnier ce seigneur, s'empara de tous ses États, prit Tochtepec, Tzapotlan, Tototlan et Chinantla. Dans les deux années suivantes, il conquit également Cazamaloapan et Quauhtochco. La cause de cette dernière guerre fut la même que presque toutes les précédentes et celles qui suivirent; elle eut pour motif la mise h mort de quelques Mexicains par les habitants de ces villes, en temps de paix.

L'expédition, entreprise en 1487 contre Cuetlachtlan ou Cotaxta, fut encore plus remarquable. Cette province, colonisée par les Ulmèques, était très peuplée. Les habitants de Cotaxta, craignant la tempête qui les menaçait,;s'allîërentaux Huexotzincas et aux TIaxcaltèques humiliés de leur défaite et désirant se venger; les Cholultèques entrèrent également dans cette confédération. Les trois républi((ues envoyèrent à Cotaxta de nombreuses troupes pour attendre les Mexicains. Moctezuma, de son côté, rassembla la plus grande armée dont il put disposer et ses meilleurs soldats. Parmi les officiers Ton remarquait la fleur de la noblesse mexicaine, tépanèque et chichimèque, ainsi que les généraux Âxayacatl, Ahuitzotl et Tizoc, tous trois frères et de la famille royale de Mexico. I^es seigneurs de Colhuacan et de Tenayuca vinrent également prendre part à cette campagne, ainsi que Moquihuix, roi de TIatelolco.

La nouvelle de la confédération des trois républiques ne parvint à Mexico qu'après le départ de l'armée, Moctezuma, en l'apprenant, envoya des courriers à ses généraux pour les faire revenir dans la capitale. Â la suite d'une longue délibération dans laquelle fut discutée l'opportunité d'obéir aux ordres du souverain, les généraux se décidaient h contrecœur à revenir à Mexico, lorsque Moquihuix leur dit : — c< Ceux qui ont le désir de tourner le dos à l'ennemi peu-

vent s'en retourner; quant à moi, je poursuivrai avec mes Tlatelolcos l'honneur de remporter la victoire. » Ces paroles émurent les généraux et leur firent prendre la résolution de continuer leur marche en avant. Les deux armées se battirent avec un tel acharnement qu'une seule bataille devait mettre au pouvoir des vainqueurs le pays des vaincus. Malgré des efforts prodigieux de courage et de valeur de la part descoriTédérés, ils furent écrasés par Moquihuix et ses alliés. Six mille deux cents prisonniers, plus tard sacrifiés à Mexico pour la dédicace du temple de Quaxicalco, destiné à conserver les cadavres des victimes et la conquête de toute la province qui fut incorporée à l'empire de Moctezuma : tels furent les résultats de cette guerre. La gloire d'une si brillante campagne revint principalement au roi de Tlatelolco. Une ode ou chanson mexicaine, faisant à ce sujet l'éloge de Moquihuix, fut composée à cette époque; le chevalier Boturini la retrouva et la mit dans sa précieuse collection de manuscrits mexicains.

Tant de succès n'intimidèrent pas les Chalquenos qui, chaque jour, se rendaient coupables d'injustes agressions contre les Mexicains; ils poussèrent leur témérité jusqu'à faire prisonnier le seigneur d'Ehecatepec, propre frère de Moctezuma. Désirant voir Chalco devenir rivale de Mexico, ils proposèrent à leur prisonnier de le faire roi ; mais celui-ci refusa constamment la couronne qu'on lui offrait. Ce refus obstiné ne découragea pas les Chalquenos qui le proclamèrent souverain de Chalco, malgré lui. Afin de donner plus de solennité à son avènement, ils plantèrent, au milieu de la place du marché, un grand arbre au sommet duquel se trouvait une petite plate-forme, construite pour y faire asseoir le roi, et permettre à la foule de le voir de plus loin et de mieux l'entendre.

Une fois installé sur ce trône trop élevé, le monarque improvisé prononça les paroles suivantes :

— «Vous savez^ ô vaillants [Mexicains, que les Chalquenos veulent me couronner roi ; mais les dieux ne per-

mettent pas que je trahisse ma patrie; je désire enseigner à tous, par mon exemple, que la vie est moins appréciable que la fidélité. »

Sur ces mots il se précipita du haut de la plate-forme et se tua en tombant. Les Chalquenos furent tellement irrités de ce suicide, qui déjouait leurs projets, qu'ils se précipitèrent sur les Mexicains établis à Ghalco ou de passage dans leur capitale et les massacrèrent sans exception.

Leur châtiment ne se fit pas attendre. Moctezuma rassembla de suite ses troupes, fit allumer des feux sur la cime des montagnes environnantes,. en signal d'une guerre d'extermination, marcha lui-même sur Ghalco, la prit d'assaut, massacra tous ceux qui résistaient, et mit la ville et les bourgs voisins au pillage. Quelques familles échappèrent au courroux des vainqueurs ; les unes s'enfuirent dans les montagnes et se cachèrent dans les grottes, d'autres se réfugièrent à Huexotzinco ou bien à Atlixco; ceux que l'on épargna furent réduits en esclavage. Après le premier mouvement de colère, succéda la clémence, Moctezuma permit aux fugitifs de revenir et de s'établir à Tlalinalco, Amaquemecan, et dans d'autres localités proches du lac. Une partie du territoire fut distribuée aux capitaines de l'armée, l'autre revint à la couronne de Mexico. A la suite de cette expédition, les Mexicains firent la conquête de Tamazollan, Piaztlan, Xilotepec, Acatlan et d'autres provinces peu éloignées.

Moctezuma mourut l'an 1464, après un règne de vingthuit ans. Il avait reculé les bornes de son empire, à l'orient, jusqu'au golfe du Mexique; au sud-ouest, jusqu'au centre de la Mixteca; au sud, jusqu'à Chiapas; h l'occident, jusqu'à Toluca ; au nord-est, jusqu'au sein du pays des Otomites, et au nord jusqu'à Textrémité de la vallée de Mexico. La guerre ne lui fit jamais oublier les intérêts politique et religieux de son peuple. Il publia de nouvelles lois ; il augmenta la splendeur de sa cour et de sa capitale ; il introduisit dans les solennités publiques un cérémonial inconnu de ses successeurs, et fit construire un temple im-

mense à HuitziIopocbtli.il était sobre et très sévère pour les ivrognes. Sa prudence, sa sagesse, son intégrité de mœurs et son amour pour la justice le firent aimer et craindre de ses sujets. Sa mort fut un deuil général; le peuple le pleura longtemps et lui fit des funérailles plus imposantes encore que celles qui avaient été faites pour Iztcoatl. Son nom, devenu traditionnel, rappelle la plus glorieuse époque de l'empire mexicain.

Avant de mourir, il avait convoqué la noblesse, pour Texhorter à la concorde, et les électeurs, pour les prier de nommer Axayacatl comme son successeur, le considérant plus capable que les autres princes de développer les institutions mexicaines et d'augmenter la splendeur de l'empire. Soit par déférence pour le choix de Moctezuma, soit que les électeurs reconnussent eux-mêmes le mérite, du prince désigné pour le trône, il fut préféré à son frère atné Tizoc. Axayacatl descendait de Tezozomoc, frère d'Acamapitzin et des trois souverains qui précédèrent Moctezuma. Après son élection, il partit pour la province de Tebuantepec, dans le but de se procurer les prisonniers qui devaient être sacrifiés, selon la coutume mexicaine, le jour du couronnement.

Les habitants de Tebuantepec se défendirent avec énergie. Axayacatl, qui commandait son armée, simula la fuite pour attirer l'ennemi dans une embuscade; ce stratagème lui réussit à merveille. Ses adversaires tombèrent dans le piège préparé; attaqués ensuite de tous côtés, il s'en fit un grand carnage; beaucoup se sauvèrent jusque dans la ville même de Tebuantepec, où les Mexicains entrèrent avec eux. Axayacatl profita de cette victoire pour aller à Coatulco, port très fréquenté depuis par les navires espagnols, puis il revint à Mexico, chargé de dépouilles et ramenant un grand nombre de prisonniers.

Ce souverain s'occupa, plus que ses prédécesseurs, d'étendre ses conquêtes. Il reprit, en 1467, Cotaxta et Tochtepec, qui s'étaient révoltées. L'année suivante, il remporta des avantages considérables sur les habitants d'Atlixco et

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d Huexotzinco. A la suite de cette campagne, il (if construire un temple appelé Goatlan. Les Tiatelolcos, toujours jaloux de ce que faisaient leurs voisins, en construisirent un semblable DomméCoaxolotl. En 1469, Totoquihuatzin , premier roi de Tacuba, mourut, après avoir gouverné son petit royaume pendant quarante ans et s*ôtre montré l'allié le plus fidèle des rois de Mexico. Son fils Chimalpococa lui succéda et, comme son père , il se montra sans cesse un modèle de valeur et de fidélité.

Les Mexicains et les Chickimèques firent une perte bien plus grande dans la personne de Nezabualcoyotl qui mourut en 1470. Ce prince, un des béros les plus remarquables de Tancien continent, était doué d*un courage qu*il poussait jusqu'à la témérité; sa force d'âme, son intelligence et sa bravoure l'ont rendu célèbre parmi tous les peuples du Mexique ; pendant les treize années qu'il se vit privé de la couronne et persécuté par le tyran d'Àzcapozalco, il montra beaucoup de constance et d'tiabileté. Inflexible dans la justice, il sut corriger les Ghichimèques des vices qu'ils avaient acquis sous la domination de l'usurpateur. Il publia quatrevingt lois compilées et traduites plus tard par son descendant Ixtlilxochitl, dans son histoire des Ghichimèques, et qui révèlent un esprit vraiment supérieur. Il ordonna qu'aucune cause civile ou criminelle ne restât plus de quatre-vingts jours, — quatre mois mexicains — sans être jugée. Une assemblée générale des juges et des accusés avait lieu dans son palais, le dernier jour de chacune de ces périodes, pour terminer les causes qui n'avaient pas été résolues pendant les soixante-dix-neuf jours écoulés. Les coupables étaient alors immédiatement punis et les autres renvoyés. Si l'on en croit les manuscrits chichimèques, il fit mettre à mort quatre de ses fils convaincus d'inceste. G'est ainsi qu'il faisait respecter les lois et la justice, sans ces retards qui la discréditent parfois, et sans considération pour les personnes.

Gomme le vol était sévèrement puni et qu'il sufiisait de

voler sept tifiesures de mais pour encourir la peine capitale, il fit semer du maïs de chaque côté des routes, afin que les pauvres pussent en profiter, sans tomber sous la rigueur des lois. Il dépensait une grande partie de ses revenus à soulager les malheureux, les vieillards, les veuves et les infirmes. Il prit des mesures très sévères pour prévenir le déboisement des montagnes. Dans l'intention d*empécher les fonctionnaires, les juges et les officiers de se laisser corrompre par les besoins de la vie, il les faisait habiller, nourrir, entretenir aux frais de l'État, selon leur rang.

Ses largesses et ses aumônes étaient si considérables qu'il faut les voir enregistrées dans les manuscrits mexicains pour y croire. Grâce à ces libéralités, voici ce que dépensait annuellement ce souverain , en denrées mesurées par fanegaSj — mesure équivalant à cent livres espagnoles : maïs 4,900,300 fanegas; cacao, 3,744,000 fanegas; piment ordinaire et tomates, 3,200 fanegas; cAitopin — petit piment très fort — 240 fanegas; sel, 1,300 fanegas; dindes, 8,000. La quantité de haricots, des autres légumes et du gibier dont la consommation était immense , n'est point indiquée dans les manuscrits d'où sont extraits ces détails. L'Anahuac n'étant pas propice à la culture du cacao, les Mexicains le faisaient venir des terres chaudes.

Nezahualcoyotl était très versé dans les arts et les sciences de cette époque; il excellait surtout dans la poésie ; ses soixante et dix hymnes en l'honneur du Créateur du ciel ei de la terre, ainsi que ses élégies acquirent une juste célébrité, même parmi les Espagnols du seizième siècle. Deux de ses odes, traduites en castillan par l'historien Ixtlilxochitl, ont été conservées jusqu'à nos jours. Il était principalement renommé par ses rares connaissances en botanique, en histoire naturelle et en astronomie. Son esprit d'analyse et ses études variées lui firent mépriser le culte des idoles qu'il pratiquait néanmoins en public, pour ne pas se mettre en opposition avec les sentiments du peuple et de ses ancêtres. En secret il enseignait à ses fils

MONARCHIE ÂZTÈQDE. 83

le culte du « Créateur du ciel, » sur la nature duquel il n'a pourtant laissé aucun écrit. Il fit construire, en l'honneur de cette divinité , une tour à neuf étages , dont le dernier était peint en bleu avec des moulures d'or, et servait de résidence à des hommes chargés de frapper à de certaines heures du jour sur des plaqueîr de métal pour l'avertir qu'il fallait s'incliner et prier le créateur.

Texcoco devint, sous l'impulsion de cet empereur, le centre des arts et des sciences du plateau de l'Anahuac ; on y parlait le mexicain avec plus de perfection que partout ailleurs; on y voyait le plus grand nombre de poètes, d'historiens, d'orateurs, de peintres et les ouvriers les plus habiles. Cette villedevintrAthènesduMexique,commeNezahualcoyotl en était le Solon.

Pendant sa dernière maladie il fit venir ses enfants et choisit Nezahualpilli pour lui succéder. Ce prince, le plus jeune de tous, fut préféré non seulement parce qu'il était fils de l'impératrice Matlacihuatzin, mais encore à cause de ses talents. Le vieux monarque lui recommanda l'amour de ses frères, de la justice, et le soin de ses sujets; il chargea son fils aîné Acapipioltzin d'aider son jeune frère de ses conseils. Il les pria tous de cacher sa mort le plus longtemps possible, jusqu'à ce que Nezahualpilli fût assuré de la possession pacifique de la couronne. Les princes reçurent les derniers conseils deleur père, avec des larmes dans les yeux, puis étant entrés dans la salle d'audience où la noblesse les attendait, Acapipioltzin déclara que le souverain, allant faire un long voyage, désirait avant de partir nommer son successeur et qu'il avait choisi Nezahualpilli pour occuper le trône. Ce prince fut alors acclamé empereur et tous les assistants lui jurèrent aussitôt obéissance et fidélité. Nezahualcoyotl mourut le lendemain, dans la quarantième année de son règne, âgé d'environ quatre-vingts ans.

Peu de temps après l'avènement de Nezahualpilli, les Mexicains eurent la guerre avec leurs voisins et rivaux, les Tlatelolcos. Moquihuix, envieux comme son peuple de la

gloire dont jouissait Mexico, cherchait à Tobscurcir par toutes sortes de moyens. Marié à la sœur du roi Axayacati, qu'il avait reçue des mains de Moctezuma pour prix de sa fameuse victoire à Cotaxta, il lui faisait constamment part de ses sentiments de jalousie qui l'animaient contre son beau-frère. Il contracta des alliances secrètes avec les populations mécontentes de vivre sous le joug des Mexicains. Enfin, il fut convenu entre les alliés que les Tlatelolcos attaqueraient les Mexicains de front, tandis que les habitants de Chalco, de Xilotepec, de Toltitlan, de Tenayuca, de Mexicaitzinco, de Huitzilopochco. de Xochimilco, de Cuitlahuac et de Mizquic les prendraient par derrière; ceux de Quanhpan ainsi que les Huexotzincas et les Matlazincas devaient s'incorporer avec les Tlatelolcos pour défendre la ville.

Moquihuix convoqua les chefs de l'armée pour les encourager à bien se battre; Poyahuitl, vieux prêtre, fit laver l'autel des sacrifices et donna cette eau, rougie par le sang humain, à boire aux capitaines pour leur donner plus de bravoure dans le combat. La reine, maltraitée par son époux et craignant les conséquences de cette guerre, se réfugia auprès de son frère à Mexico, avec quatre de ses fils. Xiloman, seigneur de Colhuacan, envoya des ambassadeurs à Moquihuix lui dire qu'il désirait attaquer les Mexicains avant la bataille, puis feindre une retraite, afin que tes Tlatelolcos puissent les battre dehors de Mexico.

Le surlendemain de cette ambassades le Tlatelolcos, commencèrent le siège de Mexico. Au plus fort de la mêlée, Xiloman vint avec ses Colhuas, mais voyant que Moquihuix n'avait pas suivi ses conseils, il se retira sans se battre. La bataille dura toute la journée avec un égal acharnement de part et d'autre; les combattants se firent réciproquement quelques prisonniers qui furent aussitôt sacrifiés. La nuit mit un terme à la lutte ; Axayacatl en profita pour distribuer ses troupes sur les chemins qui conduisaient à Tlatelolco, avec ordre de marcher au point du jour sur la place du

HONâRGBIE aztèque. 85

marché de cette ville. Les Tlalelolcos se voyant attaqués à cette heure matinale de tous les côtés, se retirèrent sur cette place pour y concentrer toutes leurs forces et pouvoir mieux résister; mais ce fut une faute; cet encombrement paralysa leurs coups, très peu d*entre eux ne purent faire usage de leurs armes. Ils tombaient percés de flèches» blessés ou tués par les casse -tètes, en murmurant des paroles d*indignation contre Moquihuix qui cherchait du haut du temple à les encourager du geste et de la voix. Les Mexicains avançaient toujours vers ce temple, se frayant un passage à travers les morts et les mourants. Le capitaine Quetzalhua arriva même jusqu'au roi et le précipita du haut en bas de la dernière terrasse; des soldats prirent alors le cadavre royal et le portèrent à Axayacatl qui lui ouvrit la poitrine et lui enleva le cœur.

Ainsi mourut Moquihuix. Avec lui s'éteignit la petite monarchie deTlatelolco qui fut gouvernée par quatre rois, dans l'espace de cent dix-huit ans. La mort de ce souverain entraîna la soumission de ses sujets. Depuis cette conquête, les deux villes furent réunies, et Tiatelolco devint, pour ainsi dire, un faubourg de Mexico. Axayacatl punit du dernier supplice Ehecatzitzimitl et Poyahuitl, pour avoir poussé le plus vivement les Tlatelolcos, leurs compatriotes, à la guerre; peu de temps après, il fit également mourir les seigneurs de Xochimilco, Cuitlahuac, Huitzilopochco et de Colhuacan pour s'être alliés aux troupes ennemies. On ne sait si les autres seigneurs prirent part 'à cette campagne, où s'ils rebroussèrent chemin en apprenant la chute de Tiatelolco.

Axayacatl déclara la guerre ensuite aux Matlatzincas, dont il avait à se plaindre. Cette nation puissante, établie dans la vallée de Toluca au sud de celle de Mexico, n'avait jamais été soumise aux Mexicains. Axayacatl envahit leur territoire avec ses deux rois alliés, prit, en route, Atlapolco et Xalatlauhco, s'empara de Tolyca, Tenanco, Tzinancatepec, Metepec, Calimaya et plusieurs autres villes du sud de la vallée

86 HISTOTRB DU VÉXlOtTE.

qui devinrent tributaires de la couronne mexicaine. Il revint une seconde fois dans cette province et fit la conquête du nord de la vallée. A Xiquipilco, une des plus importantes villes otomites de ce district, gouvernait Tlilcuezpalin, seigneur renommé par son courage et sa. force prodigieuse. Axayacùtl le chercha longtemps pour se battre avec lui pendant la bataille qui se livra sous les murs de Xiquipilco. Ce combat singulier ne lui réussit guère, Car il y reçut une grave blessure à la cuisse; deux autres chefs otomites le terrassèrent et faillirent le faire prisonnier; mais il fut sauvé de ce danger par de jeunes guerriers qui se dévouèrent ' pour leur roi. La victoire resta pourtant du côté des Mexicains qui firent près de douze mille prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Tlilcuezpalin et les deux chefs dont je viens de parler. Cette campagne amena la conquête de Xiquipilco, Xocotillan, Atlacomolco et de toutes les autres villes de la vallée d*Ixtahuacan.

Aussitôt qu*Axayacatl se vit guéri de la blessure qui le laissa boiteux le reste de sa vie, il donna aux rois alliés et aux magnats mexicains un grand banquet, pendant lequel il fit mourir sous leurs yeux Tlilcuezpalin et les deux chefs qui l'avaient si rudement traité. Dans les dernières années de son règne, trouvant son empire trop resserré du côté de l'occident, il retraversa la province de Toluca et s'en alla conquérir Tochpan et TIaximaloyan qui devinrent dès lors les frontières du Michoacan et de l'empire mexicain. Retournant ensuite au levant, il s'empara d'OcuilIa et de Malacatepec ; mais la mort interrompit le cours de ses triomphes en 1477, la treizième année de son règne. Il ftat guerrier vaillant et souverain sévère contre les transgresseurs des lois. Il eut de plusieurs fethmes un très gfand nombre d'enfants, parmi lesquels Moctezuma II dévint le plus célèbre de tous.

Axayacatl eut pour successeur Tizoc, son frère atné, qui avait les fonctions de général silf^réme de l'armée. Son règne fut obscur et court; on ne sait dans quel pays il porta

«lONARGHIB AZTÊQUB. 87

la gatrre pour se procurer les prisonniers qui devaient être sacriftés le jour de son couronnement. Dans le dixième tableau hiéroglyphique de la collection Mendoza, on trouve, pourtant, quatorze villes soumises par Tizoc, et dont les principales sont Texacic et Toluca qui, s*étant révoltées, durent être reconquises, Chillan et Yancuittan dans la Mixtèque, Mazatlan, Tiapa et Tamapachco.

Sous le règne de Tizoc, la guerre éclata entre les Texcoea- 5os — Chichimèques de Tescoco — et les Huexotzincas, par l'ambition des frères de^NezahualpiUi. Dans le» commencements, ces princes parurent résignés au choix de leur père pour la succession à la couronne, mais ne pouvant souffrir de se voir gouvernés par le plus jeune, ils conspirèrent contre lui. Ils s'adressèrent d'abord aux Ghalquenos, toujours prêts à se révolter, puis aux Huexotzincas qui se mirent immédiatement en devoir d'attaquer les Texcocanos. I^e général huexotzinca avait donné à ses troupes le signalement de Nezahualpilli pour diriger tous leurs coups contre lui ; mais ce souverain ayant été averti de ce complot, changea ses insignes et ses vêtements, avant la bataille, avec un de ses capitaines qui, pris pour le roi, fut massacré dès le début de Faction. Nezahualpilli chargea lui-même le général huexotzinca et le tua de sa propre main, non sans avoir risqué sa vie vingt fois. Les Texcocanos, ignorant le changement de costume de leur empereur, commençaient à battre en retraite, lorsque celui-ci se fit reconnaître et changea leurcrainte en une telle fureur, que Tennemi fut mis en pièce et la ville de Huexotzinco prise et saccagée. Les Texcocaiios revinrent chargés de dépouilles, et perpétuèrent le souvenir de cette victoire par la construction d*un nouveau palais. Quant aux princes, auteurs de la conspiration, on ne sait s'ils périrent dans la mêlée, où s'ils échappèrent par la fuite au ch&timent qui les attendait.

Nezahualpilli avait déjà plusieurs femmes de très nobles maisons, mais aucune ne portait le titre d'impératrice; il réservait cet honneur à la femme de la famille royale de

88 HISTOIRB DU MEXIQUE.

Mexico qu'il désirait épouser. Tizoc lui donna Tune de ses nièces, flile de Tzotzocatzin, et le mariage se célébra h Texcoco avec la solennité habituelle. Cette princesse avait une sœur appelée Xocotzin, d*une beauté remarquable, et qu'elle aimait au point de ne pouvoir la quitter; elle obtint de son père la permission de remmener avec elle. L'empereur ne put voir sa belle-sœur, sans en être épris; il résolut de l'épouser et de lui donner également le titre de souveraine. Ces secondes noces, disent les historiens, furent les plus belles qui servirent jamais dans la capitale de l'empire. De la première, il eut un fils nommé Cacamatzin; de la seconde, il eut Huexotzincatzin, Coanacotzin et Ixtlilxochitl, dont je parlerai bientôt.

Tandis que Nezahualpilli cherchait ainsi à multiplier sa race» à jouir de la paix qu'il devait à sa sagesse, Tizoc fut assassiné par deux de ses feudataires, Techotlaya, seigneur d'Ixtapalapan, et Maxtiaton, seigneur de Tlachco. Les historiens ne s'accordent pas sur la manière dont s'accomplit ce crime ; les uns disent que ce fut au moyen d'enchantements et de sortilèges, d'autres affirment qu'on l'empoisonna. Quoi qu'il en soit, Tizoc mourut la cinquième année de son règne, c'est à dire, en 1482. La puissance et la fortune des rois de Mexico étaient immenses à cette époque; Tizoc voulut en profiter pour faire construire le plus grand temple de tout le Mexique. A cet effet, il rassembla les matériaux et fit même commencer l'édifice, mais la mort le surprit aux débuts de son entreprise.

Les Mexicains, sachant que leur roi n'avait pas succombé à une mort naturelle, désirèrent le venger avant d'élire son successeur. Ils eurent bientôt découvert les coupables et les sacrifièrent à leur courroux sur la grande place de Mexico, en présence des souverains alliés et de la noblesse mexicaine et texcocana. Ils prirent ensuite pour les gouverner, Âbuitzotl, frère de ses deux prédécesseurs, et, comme eux générai de l'armée; car, depuis Ghimalpopoca, ils avaient pris l'habitude de ne pas élire lés princes qui n'avaient point

occupé cette charge, disant qu'avant d'être chef d'une pareille nation, il fallait avoir donné des preuves de sa bravoure, et qu'en commandant les troupes, on apprenait à gouverner un royaume.

Un des premiers soins du nouveau monarque fut de continuer et d'achever le temple commencé par Tizoc; il y fit travailler un nombre si considérable d'ouvriers que l'édifice fut terminé au bout de quatre ans. Pendant des quatre années, Ahuitzotl guerroya contre les Mazahuas, à l'ouest de Mexico, qui s'étaient révoltés contre la couronne de Tacuba ; il envahit également le pays des Zapotèques, jusqu'à quatre cents kilomètres au sud de sa capitale, et réservait tous les prisonniers qu'il faisait, pour la dédicace du temple. Ahuitzotl invita à cette solennité les deux souverains alliés et toute la noblesse des deux empires. Certains auteurs font monter h six millions le nombre d'individus accourus à cette sanglante cérémonie qui dura quatre jours. Ce chifi're est sans doute exagéré/ invraisemblable même, mais non pas impossible, quand on réfléchit à l'immense population qui pullulait alors sur la terre d'Anahuac,et à l'attrait que devait avoir pour ces peuples un spectacle comme celui-là. Quant au chifTre des victimes sacrifiées pendant ces quatre jours, il est aussi controversé ; Torquemada le porte à 72,340 ; d'autres écrivains le réduisent à 64,070. Les prisonniers étaient placés sur deux files, occupant chacune deux à trois kilomètres des chaussées de Tacuba et d'Ixtapalapan, et qui se terminaient au temple, où les victimes étaient égorgées. La file d'Ixtapalapan commençait à l'endroit appelé depuis Malcuitlapilco, c'est à dire la pointe, l'extrémité de ligne des prisonniers. Cette horrible hécatombe eut lieu Tan 1486. Cette même année, Mozauhqui, seigneur de Xalatlauhco fit pareillement la dédicace d'un autre temple qui coûta la vie à des milliers de prisonniers sacrifiés delà même manière. En étudiant l'histoire de ce malheureux pays, on dirait que les Mexicains ont toujours considéré l'existence humaine comme chose de peu de valeur.

90 HlSreiftB DU MEXIQUE.

L'annëe 1487 vit mourir Chimalpopoca, roi de Tacubâi auquel succéda Tetoquihualzin II. Abuitzotl, passionné pour les combats et peu partisan de la paix, déclara la guerre aux habitants de Cozcaquauhtenanco, qu*il traita cruellement pour avoir eu de la peine à les soumettre. Puis, il marcha contre Quauhtla et d'autres provinces très peuplées qu*il soumit à son obéissance. Dans cette dernière campagne, Moctezuma, fils d'Axayacatl et successeur d*Aliuitzotl , se signala par son courage et sa valeur. Peu de temps après, les Mexicains et les Texcocanos firent une nouvelle excursion contre les Huexotzincas, on ne sait à propos de quoi, mais pendant laquelle se signalèrent aussi Tezcatzin, frère de Moctezuma, et Tliltototl, noble officier mexicain, devenu plui( tard général de l'armée. A la suite de cette expédition, Abuitzotl fit la dédicace d'un nouveau temple ; on y sacrifia les prisonniers faits depuis 1486; mais la fêle fut troublée par l'incendie du temple de Tlillan.

Ce monarque passa tout le temps de son règne à guerroyer jusqu'en 1496, époque h laquelle il envahit la province d'Atlixco. L'arrivée de ses troupes fut tellement inattendue que lesatlixquenos ne s'en aperçurent qu'en voyant l'ennemi chez eux. Us se mirent aussitôt en mesure de repousser linvasion, mais leurs forces étant insuffisantes, ils envoyèrent demander des secours aux Huexotzincas. Lorsque les ambassadeurs atlixquenos arrivèrent à Huexotzinco, Toltecatl, fameux capitaine renommé par sa force surnaturelle et son grand courage, jouait à la paume. Dès qu'il apprit la nouvelle de l'invasion mexicaine, il interrompit son jeu, leva quelques troupes à la bâte et marcha contre les envahiSfseurs sans vouloir s'armer en aucune manière, pour montrer son mépris à leur égard. A la première bataille qu'il livra, il assomma, d'un coup de poing, un officier mexicain, lui prit ses armes et s'en servit pour frapper l'ennemi dont il fit un carnage épouvantable. Les Mexicains furent vaincus cette fois et obligés de fuir honteusement à Mexico.

Les Huexotzincas pour récompenser la bravoure de Tolte-

^OIUKGHIE AZTÉQUB. 91

c$ttU le. firent chef dfi leur république, toujours insoumise à Teffiçire n^^xlcain, et ne se reconnaissant sa vassale q^ue iQrsqu*ene ne pouvait faire autrement. Ces guerres sans cessas renouvelées prouvent, du reste, que les conquêtes des Idexiçains n*étaient jamais très solides, sauf quelques excepliQAs,. et que les pays conquis se révoltaient toutes Içs fois <^u/ils en trouvaient l'occasion. ToltecatI accepta les fonctions qu*on lui offrait, mais à peine une année s*était-el!e écoulée qu'il se vit obligé de les abandonner et même de s'expatrier, ^^s prêtres et les employés au culte des dieux, abusant, ie leur autorité, entraient dans les maisons particulières, pre- UHiçnt le maïs, les dindes qu'ils y trouvaient et commettaient toutes sortes d'excès. ToltecatI voulut s'opposer à ces abi^s ; alors les prêtres conspirèrent contre lui. Une partie du peuple se rangea du côté de son chef, l'autre partie prit fâiit et cause pour leurs ministres et la guerre civile éclata. ToltecatI, fatigué de gouverner un peuple si peu docile, s'éloigna de Huexolzinco avec quelques nobles et se rendit à Xldl9^n^lco. Le gouverneur de cette ville avertit immédiatement Àhuitzotl de l'arrivée des fugitifs; le roi les fit n^etttrç à mort et renvoya les cadavres à Huexotzinco pour intimider les rebelles^

En i.496, Ahuitzotl , trouvant que l'eau n*était pas assez abondante à Mexico, voulut l'augmenter par celle de la squrçe de Huilzilopochco, dont se servaient les habitants de Coyçiiuacan. Dans ce but, il lit venir Tzotzomatzin, seigneur dç,CiÇt.te ville, pour lui donner des ordres à ce sujet. Tzotzomatzin lui répondit que les eaux de cette source ne coulaient p^. réguliètemçut, que parfois elles faisaient défaut, et que d'st^ll;€S fois elles coulaient çn telle abondance qu'elles poûj^raient occasionner des désastres dans la capitale. Ahuitzotl, croyant que Tzotzomatzin cherchait un prétexte pour ne pas faire ce qu*on lui demandait, insista; mais, voyant que ce seigneur était immuable dans son opinion, il le congédia, puis le fit tuer. N'abandonnant pas pour cela son projet, il co^QQ^anda la construction in^médiate d*un immense aque-

n HISTOIRE DU MEXIQUE.

duc qui devait transporter Teau de Coyohuacan à Mexico. L'inauguration de cet édifice se fit avec beaucoup de cérémonies, et, si l'on en croit le P. Acosta, la peinture hiéroglyphique qui la représente doit se trouver k la bibliothèque du Vatican. Le grand-prétre, vôlu comme Chalchihuillicuè, déesse des eaux, ouvrait la marche du cortège; d*autres prêtres le suivaient, sonnant des instruments de musique, encensant Taqueduc et Taspergeant avec le sang de cailles et d'autres oiseaux tués à cet effet ; une multitude d'hommes et de femmes accompagnaient le cortège sacerdotal et le saluait de ses acclamations.

La joie du peuple Tut de courte durée. Les pluies ayant été considérables cette année, le lac de Texcoco déborda et, les eaux de l'aqueduc aidant, la ville fut inondée. Beaucoup de maisons s'écroulèrent et les communications ne se firent plus qu'en canots. Âhuitzotl se trouvant un jour dans un appartement au bas de son palais, l'eau entra tout à coup en si grande quantité dans sa chambre que, pour ne pas être noyé, il sortit brusquement, donna de la tête contre la porte, avec violence, et se fit une blessure des suites de laquelle il mourut plus tard. Après l'inondation, les Mexicains eurent à souffrir de la famine, les récoltes ayant été pourries par l'eau, et le terrain, trop détrempé, ayant gâté les nouvelles semences. En 1499, on découvrit dans les environs de Mexico une carrière de tetzontli, sorte de pierre poreuse, qui servit depuis à la construction des temples et même des maisons; on mit à bas tous les édifices qui menaçaient ruine pour les reconstruire d'une manière solide en tetzontli.

Les deux dernières années du règne d'Ahuitzotl se passèrent en combats incessants du côté d'Amatlan, de Xaltepec, de Tehuantepec, de Huexotla, etc. Tliltocotl, général mexicain, porta ses armes victorieuses jusque dans le Guatemala; on sait qu'il y fit des prodiges de valeur, mais on en ignore les résultats. Enfin, l'an 1S02, après un règne de vingt ans, Ahuitzotl mourut laissant aux Mexicains presque tout le territoire qu'ils occupaient lors de l'arrivée des Espa-

gnols. Outre son courage proverbial, il possédait deux qualités qui le rendirent célèbre : la magnificence et la libéralité. Il embellit sa capitale, déjà considérée comme la plus belle ville du Mexique. Quand il recevait les tributs des populations conquises, il réunissait le peuple en certains endroits de la ville, et distribuait de ses propres mains des secours et des vêtements aux malheureux. Il récompensait avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et des plumes rares, ceux qui se distinguaient dans les batailles ou l'administration. Ses qualités furent obscurcies par son horreur de la paix^ son amour de la guerre, ses vices et sa cruauté. Il aimait la musique au point de lui sacrifier un temps considérable, au préjudice des affaires publiques. Croyant que plus un souverain possédait de femmes, plus il manifestait sa grandeur et son autorité, il voulut en avoir encore plus que «es prédécesseurs qui, pourtant, en possédaient un assez grand nombre.

Après les funérailles d'Âhuitzotl, célébrées avec la pompe accoutumée, on s'occupa de l'élection du nouveau souverain. Aucun frère des rois précédents ne vivait alors, mais les neveux ne manquaient pas au royal défunt, pour le remplacer sur le trône, selon les lois de succession. Parmi les fils d'Axayacatl on remarquait principalement Moctczuma, Cuitlahuac, MatlatzincatI, Pinahuitzin, Cecepacticatzin, et du roi Tizoc il y en avait également plusieurs parmi lesquels il faut citer Imactlacuiyatzin,^t Tepehuatzin. Moctezuma fut choisi entre tous ces princes, et pour le distinguer de son homonyme Moctezuma ^% on lui donna le surnom de Xocoyotzin, c'est à dire le jeune.

Moctezuma II était, à la fois, un vaillant général et un prêtre fort respecté par sa gravité, sa circonspection et son esprit religieux. Taciturne et réservé, ses paroles produisaient toujours une grande impression dans les conseils. Aussitôt que les rois alliés furent avertis de celte élection, ils vinrent la sanctionner et complimenter le monarque. Celui-ci, en apprenant son élévation au trône, se retira dans

n Hl^XOiaS DU «BIIQUE.

le temple, comme pour protester contre un si grand hoançur. La noblesse alla l'y chercher et le trouva, dit-on, bstlayant le parvis. Les cérémonies de la prestation du serment d'obéissance et de fidélité terminées, Moctc^ma reçut leis félicitations des orateurs et des rois. La harangue de Nezahualpilli, empereur des Chichi mëques, conservée jusqu'à nos jours dans les manuscrits mexicains, fait allusion aux études astronomiques et astrologiques qui avaient également donné une grande notoriété à Moctezuma. Voici ce discours :

— « Le bonheur de la monarchie mexicaine se manifeste dans votre élection et les applaudissements avec lesquels elle a été accueillie par tous. On a certainement raison ()e s'en réjouir, parce que l'empire du Mexique s'est élevé à une telle hauteur, que pour supporter un tel poidâ, il ne faut pas avoir une force moins grande, un cœur moins inviucil;)le, une sagesse moindre que celle que nous a(Jmirons en vous. Je vois clairement combien est immense l'amour que le Dieu tout-puissant porte à cette nation, pour lui avoir fait ainsi choisir le souverain qui lui convenait le mieux. Qui pourrait s'imaginer que celui qui a approfondi les choses du ciel ne connaîtra pas, étant roi, les chobcs de la terre qui pourront donner la félicité à ses vassaux? que celui qui a révélé tant de fois la grandeur de son âme ne la révélera pas encore, maintenant qu'elle est plus nécessaire que jamais ? Qui pourrait croire que celui qui a montré tant de bravoure et de sagesse manquerait de soutenir la veuve et l'orphelin? L'en^pire mexicain est arrivé sans doute au faite de l'autorité, puisque le créateur du ciel vous enti tant communiq-ué que vous inspirez le respect à tous ceux qui vous admirent. Réjouis-toi donc, ô terre heureuse, puisque \\i as pour défenseur un pareil prince, dont la bonté le rendra le père et le frère de ses vassaux. Tu as, en effet, un monarque qui ne profitera pas de sa position pour s'abandonner à la mollesse, aux occupations frivoles et aux plaisirs; car, 4âns le plus doux repos, son cœur l'inquiétera ; le soin qu il aura de toi l'éveillera; il ne songera qu'à ton bonheur. Et vous, très

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noble prince et très puissant seigneur, prenez courage, espérez que le créateur du ciel qui vous a élevé h une si haute dignité vous donnera les forces pour remplir les obligations qui lui sont inhérentes. Celui qui a été si libéral envers vous jusqu'à présent ne vous, refusera pas ses précieux dons après vous avoir fait monter au trône sur lequel je vous pronostique bien des années très heureuses. »

Moctezuma voulutrépondre, mais, par trois fois, les larmes d'attendrissement qu'il répandait l'en empêchèrent; pourtant, il finit par remercier l'impérial orateur des éloges qu'il lui avait décernés; il se déclara de nouveau indigne du trône; puis, l'audience achevée, il alla se renfermer dans le temple où il jeûna quatre jours et revint ensuite à son palais prendre possession du pouvoir. Les Atlixquenos s'étant révoltés peu de jours avant son élection, ce fut contre eux qu'il porta ses armes pour se procurer les prisonniers qui devaient être sacrifiés à son couronnement. Les fêtes données à propos de cette cérémonie, accompagnée de jeux, de danses, de représentations théâtrales, furent si brillanles, l'abondance et la richesse des tributs, envoyés des diCTérentes provinces de l'empire, furent si considérables que des étrangers, qu'on n'avait jamais vus h Mexico, vinrent y assister, ainsi que des ennemis mêmes des Mexicains, tels que les Tiaxcaltèques et des habitants,du Michoacan. Moctezuma les reçut avec distinction et leur offrit lliospitalité avec toute la générosité qui le caractérisait.

 peine commenca-t-il à foire usage de son autorité qu'il manifesta un immense orgueil, jusqu'alors, caché sous les apparences de la plus profonde humilité. Ses prédécesseurs avaient eu la sage coutume de donner les emplois et toutes les fonctions publiques à ceux qui s'en montraient les plus dignes par leur aptitude, leurs qualités et leurs vertus, sans enir compte du pacte nouveau sous le règne d'Iztcoatl entre la noblessse et le peuple. Moctezuma, professant un souverain mépris pour les plébéiens, leur enleva les emplois qu'ils occtrpaient à la cour, comme d^ns la capitale, et le& déclara

incapables d'exercer à Tavenir aucune fonction publique ou seulement honorable.

Il confia !e service de son palais uniquement à des nobles et de grands personnages. Indépendamment de ceux qui vivaient dans son palais même, chaque malin six cents seigneurs venaient lui faire leur cour et restaient dans une antichambre, parlant bas, attendant les ordres du souverain. Les domestiques de ces seigneurs étaient en si grand nombre qu'ils remplissaient les trois vastes cours de sa résidence ordinaire et les rues adjacentes. Celui des femmes de Moctezuma, les dames d'honneur, les femmes de service et les esclaves, n'était guère moins considérable; enfermées dans une sorte de harem, de nobles matrones veillaient sur leur conduite. Les unes partageaient la couche du monarque, d'autres servaient ^ récompenser le dévoûment de ses vassaux. Tous les feudataires venaient résider, pendant quelques mois, dans la capitale et laissaient, avant de retourner dans leurs États, des fils ou des frères comme otages et garanties de leur fidélité.

Personne ne pouvait se présenter devant le souverain revêtu d'habits somptueux et ssms déposer ses chaussures à la porte de la salle d'audience. Les grands seigneurs se dépouillaient de leurs riches vêtements ou les couvraient d'une tunique fort simple, avant d'entrer dans la salle du trône, pour témoigner de leur humble respect. En se présentant à Moctezuma, ils faisaient trois profondes inclinalions, disant, & la première : tlatouni — seigneur; — à la seconde, notlatocatzin — mon seigneur; — à la troisième, hueitlatoani — grand seigneur. Ils parlaient à voix basse, la tête inclinée, et recevaient la réponse du souverain par l'entremise des secrétaires.

Moctezuma mangeait dans la salle des audiences, assis sur un petit tabouret, devant une sorte de matelas qui lui servait de table. Le linge de service, nappes et serviettes étaient en coton très fin et très blanc; les plats et les assiettes étaient de la faïence la plus fine de Gholula. Tous

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ces objets ne lui servaient qu'une fois ; il les donnait à ses gentilshommes aussitôt après ses repas. Les tasses dans lesquelles il prenait le chocolat et autres boissons faites avec du cacao étaient en or ou en beaux coquillages. Il avait également de la vaisselle d*or, mais il ne s'en servait que dans le temple, à certaines fêtes. Trois ou quatre cents jeunes gens, disent les historiens, présentaient à Moctezuma, au moment où il allait se mettre à table, des plats de viande, de gibiers, de poissons et de légumes, chaque plat ayant au dessous sa chaufferette pour Tempêcher de se refroidir; le roi désignait avec une canne les mets qu'il préférait, et les autres se distribuaient immédiatement aux nobles qui attendaient dans l'antichambre. Avant de s'asseoir, quatre des plus jolies femmes de son harem lui donnaient de l'eau pour se laver les mains, puis elles se tenaient debout avec six des principaux ministres et le majordome, pendant le repas, auquel personne autre ne pouvait assister. L'a salle une fois fermée, pour qu'on ne vtt pas le roi manger, les quatre femmes et le majordome servaient Hoctezuma. Souvent il se divertissait pendant ses repas, en se faisant donner des concerts d'instruments de musique ou par les conversations burlesques de quelques bouffons difformes qu'il maintenait à la cour. Après son repas du jour, il fumait du tabac mélangé d'ambre dans une pipe richement travaillée et sommeillait ensuite.

Son sommeil achevé, il donnait audience, encourageait avec bonté les personnes intimidées par la présence d'un monarque entouré de tant de luxe et répondait par l'intermédiaire de ses ministres et de ses secrétaires. A la suite de l'audience, il se faisait chanter les actions glorieuses de ses ancêtres ou jouer devant lui quelques-uns des jeux nationaux. Quand il sortait, il se couchait dans un riche palanquin porté sur les épaules des grands seigneurs, et suivi d'une foule de courtisans. Partout sur son passage, l'on devait s arrêter et fermer les yeux, comme pour ne pas être aveuglé par la splendeur de sa majesté. Lorsqu'il voulait

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marcher, on étendait devant lai des tapis précieux pour que ses pieds ne touchassent pas la terre.

La magnificence de ses palais, de ses maisons de plaisance et de ses jardins répondait à cet étalage de cérémonial et de grandeur, inconnu jusqu'alors dans tout le Mexique. Sa résidence ordinaire était un vaste édifice en pierres taillées, ayant vingt portes sur la place principale de Mexico et sur les rues qui l'entouraient ; les b&timents environnaient trois cours spacieuses dans une desquelles se trouvait une belle fontaine; il renfermait plusieurs salles immenses, dont l'une pouvait contenir trois mille personnes, au dire d'un témoin oculaire, et plus de cent appartements. Les murs de quelques salles étaient plaqués en marbre incrusté de pierres précieuses. La charpente se composait de poutres en cèdre, en cyprès et en bois très rares.

Dedans et dehors de la capitale il avait d'autres palais. A Mexico, il possédait, en outre, un harem, des habitations pour ses ministres, ses grands ofiiciers, les seigneurs étrangers qui venaient le voir et pour ses deux augustes alliés, une maison de plaisance avec des volières, renfermant les oiseaux du Mexique, une ménagerie pour les oiseaux carnas* siers, les bêtes féroces et les reptiles, et d'autres établissements curieux. La première de ces deux maisons de plaisance, située à Tendroit où fut plus tard érigé le couvent de San Francisco, contenait plusieurs appartements et beaucoup de galeries à colonnes de marbre qui donnaient sur un jardin dans lequel il y avait dix bassins, cinq d'eau douce et cinq d'eau de mer, destinés aux oiseaux aquatiques. Les Espagnols furent tellement émerveillés de la quantité d'oiseaux renfermés dans ces volières qu'ils crurent que toutes les variétés du monde entier s'y trouvaient réunies. Trois cents personnes, sans compter les médecins, s'occupaient de ces volatilles auxquels on servait à chacun des grains, des fruits, des insectes ou des poissons selon leur espèce.

La ménagerie, composée des oiseaux carnassiers, des bêtes féroces, des amphibies, des reptiles et des poissons, était

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encore plus spacieuse que celle des oiseaux. Dans un troisième édifice, Moctezuma logeait des hommes ayant différentes couleurs de cheveux ou de peau, des êtres difformes et disgraciés de la nature. Dans cette sorte d'hospice ethnographique bien des malheureux trouvaient un reruge coiltre les mauvaises plaisanteries et les insultes du peuple. Enfin, dans une des maisons royales, il conservait une collection d'armes offensives et défensives, de cuirasses, d'étendards et de costumes militaires en usage, à cette époque, parmi tous les peuples avec lesquels le Mexique était en relation. A côté de cet arsenal-musée, il y avait un immense atelier dans lequel un nombre considérable d'ouvriers travaillaient les armes, l'or, l'argent, le marbre, les pierres précieuses, les mosaïques, etc. On y voyait également des peintres, des sculpteurs et un grand corps de ballet pour son amusement.

À chaque palais attenait un jardin dans lequel se cultivaient toutes sortes de fleurs, d'herbes odoriférantes et- de plantes médicinales. Moctezuma avait, en outre, des parcs ou des bois entourés de murs et remplis de gibier qu'il chassait de temps à autre. Les Espagnols démolirent les palais pour en prendre les matériaux; les jardins furent abandonnés ou détruits; les parcs de Chapultepec et du Peiion sont les seuls qui restèrent très longtemps plus ou moins intacts. Les arbres du parc de Chapultepec, en partie coupés par les Mexicains, lors de l'invasion américaine en 1847, témoi$<nent encore de la splendeur de ce jardin, si bien réparé par l'empereur Maximilien.

Pernand Cortez, dans ses lettres à Charles-Quint, Torquemada et plusieurs autres historiens donnent des détails très curieux sur Moctezuma et la richesse intérieure de ses palais; il serait trop long de les reproduire ici; je dirai seulement que ce roi tenait beaucoup à ce que chacune de ses résidences fût constamment dans un état irréprochable de propreté; il employait, dit-on, tous les matins, plus de mille hommes à arroser et balayer les rues de Mexico. Il avait fait établir des bains dans -tous ses palais et se baignait journel-

lement. Il changeait quatre fois de vêtements par jour et ne les remettait jamais ; il les doanait aux gentilshommes et aux soldats qu*il voulait récompenser.

Son zèle pour la religion lui fil édifier plusieurs temples, embellir ou réparer les autres; il prit soin que tous, et particulièrement celui d*Huitzitopochtli, fussent bien entretenus, bien servis et les sacrifices très fréquents. Pourtant, il craignait les augures, et les oracles rendus lui troublèrent souvent Tesprit au point d*abattre sou courage et de favoriser sa propre ruine. Très sévère pour l'observance des lois, il fit maintes fois châtier ,du dernier supplice des fonctionnaires de la plus haute noblesse pour des prévarications ou des transgressions aux lois établies. Ennemi de Toisiveté, il occupa constamment ses troupes en expéditions guerrières, et son peuple h la culture des champs, à la construction des édifices et des travaux d'utilité publique.

{^'oppression dans laquelle il tenait ses vassaux, les charges excessives qu'il leur imposait, son orgueil et sa sévérité éloignaient de lui le cœur de ses sujets; d'un autre côté, il se les réconciliait par sa libéralité envers les pauvres comme envers ceux qui servaient l'État. Il convertit la ville de Colhuacan en un vaste hôpital pour tous les employés civils ou militaires devenus invalides par Tâge, les blessures ou les infirmités; ils étaient entretenus, servis et soignés par des médecins, aux dépens du trésor royal.

Au commencement de son règne, il fit mettre à mort Malinalli, seigneur de Tlachiauhco qui s'était révolté contre la couronne du Mexique ; il soumit cet État à son obéissance et celui d'Âchiotlan. Peu de temps après il s'alluma une autre guerre plus grave dans laquelle il fut moins heureux. Parmi tant de provinces conquises par la force des armes mexicaines ou soumises par crainte, la république de Tlaxcala s'était toujours maintenue invincible et ne voulut jamais courber la tête sous le joug mexicain, malgré son voisinage de Mexico. Les Huexoizincas, les Cholultèques et d'autres peuples limitrophes, jadis alliés de la république et maintenant

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jaloux de sa prospérité, irritèrent les Mexicains en leur disant que les TIaxcaltèques avaient l'intention de s'approprier les provinces maritimes du golfe, afin d'augmenter leurs richesses par le commerce. Les TIaxcaltèques avaient, en effet, un grand besoin de faire des échanges avec les habitants des terres chaudes pour se procurer le coton, le sel et le cacao nécessaires à leur consommation; ils ne tenaient probablement pas à conquérir ces provinces, mais leurs habitants étant, en partie, originaires de Tlaxcala, ils les considéraient un peu comme des membres de la même famille. Quoi qu'il en soit, les Mexicains, depuis Moctezuma V^, traitaient toujours les TIaxcaltèques en ennemis et ne cessaient d'entretenir sur leurs frontières de très fortes garnisons pour paralyser leur commerce avec les provinces maritimes du golfe.

Gênés dans la liberté de leur trafic et souffrant de ce blocus qui les empêchait de recevoir des marchandises de première nécessité, les TIaxcaltèques envoyèrent, sous le règne d'Axayacatl, une ambassade à Mexico pour se plaindre du tort qu'on leur faisait à cause de la jalousie des nations rivales. Les Mexicains, rendus insolents par leur prospérité, répondirent que le souverain du Mexique était seigneur universel du monde et que tous les mortels étant ses vassaux, les TIaxcaltèques, à l'exemple des autres peuples, lui devaient obéissance et payer un tribut. A cette réponse, accompagnée de menaces arrogantes, les ambassadeurs répliquèrent par ces paroles :

— (c Très puissants seigneurs! Tlaxcala ne vous doit aucun tribut; depuis que nos ancêtres vinrent des pays septentrionaux pour habiter ce pays, ils ne se sont jamais reconnus tributaires d'aucun prince. Ils ont toujours conservé leur indépendance et, n'étant pas accoutumés à l'esclavage auquel vous prétendez les soumettre, ils répandront plus de sang qu'ils n'en ont répandu à la fameuse bataille de Poyauhtlan, avant de se soumettre à votre pouvoir. »

Affligés des prétentions exorbitantes des Mexicains et dé-

m HISTOIRE DU MEXIQUE.

sespérant de les amener à traiter d'une manière avantageuse pour les deux peuples, les Tlaxcaltèques commencèrent à fortifier leurs frontières et à se mettre à fabri d'une brusque invasion. Le territoire de leur petite république était entouré déjà de grands fossés et de bonnes garnisons ; ils construisirent alors un mur de plus de huit kilomètres qui fermait rentrée de leur pays du côté de l'orient; ils étendirent leurs fortifications et multiplièrent leurs vigies, de sorte que, malgré les attaqjues répétées des troupes de Huexotzinco, Cholula, Itzocan, Tecamachalco et d'autres districts voisins, ils ne perdirent jamais un pouce de terre.

De nombreux sujets de la couronne de Mexico et principalement des Otomites et des Chalquenos s'étaient réfugiés à Tlaxcala, à la suite des guerres mentionnées plus haut; tous portarent aux Mexicains une haine implacable, à cause des maux qu ils en avaient soufferts. Les Tlaxcaltèques se servirent adroitement de ces réfugiés pour coqiibattre leurs ennemis communs sur les frontières, mais ils ne purent rétablir leurs communications avec les provinces maritimes. Depuis le règne d'Axayacatl, ils se virent privés du sel et durent se passer de ce condiment pour préparer leur nourriture ; ce ne fut que longtemps après la conquête espagnole qu'ils s'habituèrent de nouveau à l'usage du sel dans leurs aliments. Seuls, quelques seigneurs, en correspondance secrète avec de nobles mexicains, se pourvoyaient, par contrebande, de tout ce qui leur était nécessaire, à rinsu de l'un et l'autre peuple.

Moctezuma, ne pouvant tolérer de voir une république aussi petite que celle de Tlaxcala, enclavée pour ainsi dire dans ses États, lui refuser obéissance, lorsque les populations les plus éloignées et les plus puissantes lui étaient soumises, ordonna dès le commencement de son règne aux provinces voisines d'attaquer Tlaxcala de tous les côtés. Les Huexolzincas, alliés aux Cholultèques, levèrent immédiatement une armée qu'ils placèrent sous le commandement de Tecayahuatzin, seigneur de Huexotzinco ; mais, se fiant da-

vantage à leur astuce que dans leurs troupes, ils essayèrent, sans succès; de corrompre par des présents les citoyens de Hneyotlipan, petite ville tlaxcaltèque située sur les confins deTempire d'Âcolbuacan, et les Otomites qui dérendaient les frontières. Obligés de recourir aux armes, ils attal|uèrent la république avec une telle impétuosité, qu'après s'être livré passage à travers les lignes extérieures, ils pénétrèrent jus* qu'à Xiloxochitia, c'est à dire à quatre kilomètres de la ca* pitale, en massacrant tous ceux qui voulaient s'opposer à leur marche triomphante. Tizatlacatzin, célèbre capitaine tlaxcaltèque, les retint longtemps à Xiloxochitia, mais il mourut accablé par le nombre des ennemis sans pouvoir les vaincre ni les retenir.

Les Huexotzincas pourtant, effrayés eux-mêmes de leur propre succès, eurent peur de se trouver si près de la capitale qu'ils venaient assiéger et craignant d'être massacrés à leur tour, en cas de revers, se retirèrent précipitamment dans leur province. Telle fut l'origine de ces batailles continnelles qui se livrèrent entre ces deux peuples jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Les Tlaxcaltèques, furieux contre les envahisseurs, ne se limitèrent plus à défendre leur territoire ; ils sortirent désormais de la république et portaient le fer et le feu chez leurs ennemis toutes les fois qu'ils en trouvaient le prétexte. Les ayant un jour rencontrés sur le versant des montagnes situées à l'ouest de Huexotzinco, ils en firent un si grand carnage que, se voyant à la veille d'une entière destruction, les Huexotzincas prièrent Moctezuma de venir à leur secours. Celui-ci leur envoya son fils aîné à la tête d'une bonne armée. Les Tlaxcaltèques, sachant que les Mexicains allaient descendre dans la vallée d'Atlixco, en longeant le côté méridional du Popocatepelt, coururent à leur rencontre et les mirent en déroute, non sans en laisser un nombre considérable de tués sur le champ de bataille. Parmi les morts, on trouva le prince-général et plusieurs capitaines ; le reste de l'armée s'enfuit en désordre, abondonnant un grand butin aux vainqueurs.

Probablement les Tlaxcaltèques furent eux-mêmes assez maltraités, car ils ne profitèrent pas de leur victoire pour s'emparer de Huexotzinco et deCholula. Peu de temps après, ils revinrent à la charge avec de grands renforts, mais les Huexotzincàs s*étaient déjà fortifiés et les agresseurs furent repoussés ; néanmoins, ils ne rentrèrent pas à Tlaxcala sans avoir ravagé les deux provinces ennemies, au point que les habitants tombèrent dans une profonde misère et furent obligés de faire venir des vivres de Mexico et des villes voisines.

Ce fut une grande affliction pour Moctezuma d'apprendre, en même temps, la mort de son fils atné et la déroute de son armée. Pour tirer vengeance de ce double malheur, il réunit de nouvelles troupes et les fit marcher contre Tlaxcala ; mais la république avait prévu cette détermination ; elle se fortifia en conséquence et se battit avec un si grand courage que Farmée royale fut encore battue et dispersée. Les Tlaxcaltèques célébrèrent cette seconde victoire par de grandes réjouissances ; ils récompensèrent généreusement les Otomites, auxquels ils la devaient en grande partie, et donnèrent pour femmes aux plus respectables des réfugiés les filles des plus nobles familles de la république ainsi que le titre de teuctliy la plus estimée de toutes les distinctions.

Il est probable que, si les souverains du Mexique eussent voulu sérieusement conquérir Tlaxcala et la soumettre à la couronne, cela leur eût été facile. Cette petite république pouvait être bien fortifiée et ses défenseurs bien aguerris, mais il est hors de doute que les Mexicains auraient fini par s'en rendre maîlre. Cette vérité n'échappa pas aux historiens de la Nouvelle-Espagne qui nous expliquent la faiblesse des moyens avec lesquels les Mexicains combattaient les Tlaxcaltèques par le désir des rois de Mexico de maintenir, à quatrevingts kilomètres de leur capitale, un pays insoumis, soit pour exercer la valeur des soldats mexicains, soit pour se procurer des victimes destinées aux nombreux sacrifices qui se faisaient dans la capitale ; ces deux buts, eu effet, étaient

toujours remplis dans les fréquents combats qui se livraient sur les frontières de ces deux États.

Dans un de ces combats — probablement vers la fin du règne de Moctezuma, — Tlahuicole fut fait prisonnier. Ce Tlahuicole, dont l'histoire est très curieuse, était un fameux général tlaxcaltèque, aussi célèbre par son courage extraordinaire que par la force merveilleuse de ses muscles. Son maquahuitl — épée mexicaine — avec laquelle il se battait, était si lourde qu'un homme avait de la peine à la soulever de terre. Son nom seul faisait fuir ses ennemis qui se sauvaient dès qu'on criait : — Voilà Tlahuicole. Ayant eu la maladresse, pendant une attaque des Huexotzincas contre les Otomites, de se lancer au plus fort de la mêlée dans un endroit marécageux, ses mouvements furent paralysés, il fut assailli par un nombre considérable d'adversaires, fait prisonnier, enfermé dans une cage, conduit à Mexico et présenté à Moctezuma. Le souverain, sachant apprécier le mérite, même chez un ennemi, lui rendit la liberté au lieu de le condamner à mort.

Tlahuicole dit au roi qu'il n'acceptait pas sa grâce, et, qu'ayant été fait prisonnier, il ne voulait pas se représenter à ses compatriotes avec pareille tache au front. Moctezuma, touché de cette résistance et de cette fierté, retint le général h la cour, espérant en faire un ami ou, du moins, pouvoir utiliser ses forces et ses talents militaires. Ses espérances ne furent pas déçues ; la guerre s'étant allumée entre le Mexique et le Michoacan, le roi lui confia le commandement des troupes qui devaient attaquer TIaximaloyan. Tlahuicole partit et quoiqu'il ne pût déloger les Michoaquenos de la ville dans laquelle ils s'étaient fortifiés, il en tua beaucoup, fit un grand nombre de prisonniers et leur enleva de l'or et de l'argent pour une valeur considérable.

Moctezuma reconnaissant lui ofi'rit de nouveau la liberté, puis le titre de tlacatecatly c'est à dire de général en chef des armées mexicaines. Le fier Tlaxcaltèque refusa de nouveau ces deux faveurs, en disant qu'il ne serait jamais traître à

sa patrie et qu*il désirait absolument mourir dans un sacritice de gladiateurs, genre de mort réservé aux prisonniers les plus honorables. Il resta trois ans à Mexico avant d'avoir obtenu ce qu'il désirait; sa femme vint de Tlaxcala vivre avec lui, à la grande satisfaction des Mexicains qui espéraient voir se perpétuer la descendance d'un général aussi redouté. Hoctezuma, pourtant, voyant le refus obstiné de Tiahuicole d'accepter quoi que ce soit et sa persistance à vouloir mourir, consentit au combat qu'il demandait. Après huit jours de danses et des cérémonies habituelles qui précédaient ces sortes de sacrifices, Tiahuicole fut attaché par un pied au ttmalacatl — pierre des sacrifices — et se battit contre des gladiateurs, en présence du roi, de la noblesse et d'une multitude de Mexicains. L'histoire raconte qu'il en tua huit, en blessa vingt et ne tomba qu'après avoir reçu sur la tète un coup terrible qui le laissa à moitié mort. Il fut aussitôt transporté devant l'idole de Huitzilopochtii, où les prêtres lui ouvrirent la poitrine, enlevèrent son cœur encore fumant et précipitèrent son corps du haut de l'escalier du temple, selon la coutume. Ainsi mourut ce vaillant général.

Deux années de sécheresse amenèrent deux années de famine pendant les guerres que les Mexicains livraient à la république de Tlaxcala. Les provisions de maïs étant épuisées sur le plateau 'de l'Anahuac, Hoctezuma fit ouvrir ses propres greniers et distribua sa réserve de grains aux soldats. Cette libéralité ne suffisant pas à réparer le mal causé par l'absence des récoltes, il permit, à l'exemple de Moctezuma P% aux citoyens nécessiteux d'émigrer à l'étranger pour s'y établir ou s'approvisionner de mais. L'année suivante, en 1S05, les troupes mexicaines retournèrent au Guatemala, probablement pour punir les habitants de cette province de quelque acte d'hostilité contre les sujets de la couronne. Les prisonniers faits durant cette guerre furent amenés à Mexico pour être sacrifiés à la déesse CenteoU, dont le temple venait d'être achevé.

A cette même époque, la chaussée qui conduisait de Gha-

pultepec à Mexico avait été élargie, et Taqueduc construit sur cette chaussée, étant terminé, fut inauguré solenneN lement. La joie causée par rachèvement de ces grands travaux d'utilité publique fut troublée par un accident : la foudre tomba sur une tour du temple appelé Zomolli et Tincendia. Les Tlatelolcos et les autres habitants de cette partie de la viHe, n'ayant pas vu tomber la foudre, se persuadèrent que l'incendie avait été allumé par des ennemis venus à l'impro* viste ; ils s'armèrent à la hâte et se rendirent en masse au temiple. Hoctezuma, s'imaginant que les Tlatelolcos, dont il s'était toujours méfié, avaient pris ce prétexte pour soulever une émeute, les priva des emplois publics qu'ils exerçaient et leur défendit de se présenter à la cour. Ces injustes rigueurs ne furent, néanmoins, pas longtemps maintenues; les Tlatelolcos rentrèrent dans les bonnes grâces de leur souverain et reprirent leurs anciennes fonctions, après avoir fourni des preuves de leur innocence.

En 1B05, les Mixtèques et les Zapotèques se révoltèrent contre les Mexicains; les principaux chefs de cette rébellion — à laquelle se joignirent tous les seigneurs de ces deux nations — étaient GetecpatI, gouverneur de Coaixtlahuacan, et Nâhuixochitl, seigneur de Tzotzollan. Ils commencèrent à massacrer, par trahison, les Mexicains en garnison à Huaxîacac, — aujourd'hui Oajaca — et dans plusieurs autres localités. Aussitôt que Moctezuma eut connaissance de cette révolte, il envoya contre les insurgés une grande armée composée de Mexicains, de Texcocanos et de Tépanèques, souÀ le commandement de son frère et successeur, le prince Guitlahuac. Les rebelles furent complètement battus, dispensés, leurs villes saccagées et livrées au pillage. L'armée, chargée de dépouilles, rentra triomphante à Mexico ; les prisonniers furent sacrifiés, et Moctezuma donna la province de Zotzollan à Gozcaquauhtli, frère de Nâhuixochitl, pour être resté fidèle à ses devoirs de vassal.

Peu de temps après cette expédition, s'éleva une querelle, on ne sait à propos de quoi, entre les Huexotzincas et les

Cholultëques, leurs amis et voisins. Ayant résolu de décider par les armes les droits de chacun, ils se livrèrent bataille en rase campagne. Les Cholultèques, plus habitués aux pratiques religieuses et au commerce qu'au maniement de la lance et du casse-téle, furent mis en déroute et obligés de se réfugier dans leur ville. Les Huexotzincas les y poursuivirent, en tuèrent quelques-uns et mirent le feu à plusieurs maisons. Craignant ensuite que leur victoire n'attirât sur eux un châtiment, ils envoyèrent à Moctezuma deux personnages des plus respectables pour les disculper et rejeter tous les torts sur les Cholultèques.

Soit afin de donner plus de relief au courage des Huexotzincas, soit pour tout autre motif, ces deux ambassadeurs exagérèrent la mortalité des Cholultèques, au point que Moctezuma les crut presque tous massacrés et la ville abandonnée. Cette nouvelle le jeta dans une grande affliction, car il craignait la vengeance de Quetzalcoatl, dont le sanctuaire le plus ancien et le plus vénéré était h Cholula. Suivant le conseil de ses deux alliés, il fit partir des personnages de sa cour pour aller à Cholula s'informer de l'exactitude des faits. Ces messagers firent un rapport entièrement contraire à celui des deux ambassadeurs. Moctezuma, indigné d'avoir été trompé , ordonna au général en chef de l'armée d'aller châtier les Huexotzincas, s'ils ne se prêtaient pas immédiatement à une réparation satisfaisante. Ceux-ci, s'attendant à la tempête qui menaçait de fondre sur eux, s'avancèrent en ordre de bataille au devant de l'armée mexicaine prête à se défendre. Mais le général en chef mexicain s'approcha d'eux et leur dit :

— a Notre seigneur Moctezuma qui tient sa cour au milieu de l'eau , Nezahualpilli qui commande sur les bords de la lagune, et Totoquihuatzin qui règne au pied des montagnes, m'envoient vous dire qu'ayant appris par vos ambassadeurs que vous aviez ruiné Cholula et mis à mort ses habitants, ils ont éprouvé une grande douleur et se voient obligés de venger un si grand attentat contre le sanctuaire de Quetzacoatl. »

Les Huexotzincas protestèrent contre le récit exagéré de leurs ambassadeurs et s'offrirent de punir les coupables selon les désirs des trois souverains. Sans doute, ces deux malheureux se trouvaient alors dans le camp de leurs compatriotes, car ceux-ci, sans attendre de réponse, leur coupèrent le nez et les oreilles, supplice infligé à tous les menteurs préjudiciables à la cause publique et remirent les deux mutilés entre les mains du général mexicain. Ainsi se termina cet incident qui faillit amener la guerre entre Huexotzinco et Mexico.

Les Atlixquenos qui s'étaient révoltés contre Moctezuma n'ea furent pas quittes à si bon marché, car les Mexicains en tuèrent énormément et leur firent un nombre considérable de prisonniers. Cette révolte fut étouffée au mois de février 1506, époque à laquelle se célébrait avec de grandes réjouissances la conclusion du siècle et le renouvellement du feu. Cet anniversaire — le dernier fêté par les Mexicains — fut encore plus solennel que celui qui eut lieu sous le règne de Moctezuma P^ Tous les Atlixquenos n'y furent pourtant pas sacriOés; on en réserva beaucoup pour la dédicace du Tzompantli, édifice situé près du grand temple de Mexico, et dans lequel on conservait les tètes des victimes.

L'année 1506 se passa sans guerre, mais en 1507, les Mexicains retournèrent dans la Mixteca, oii ils firent très peu de prisonniers à TzoUan et à Micllan —aujourd'hui Mitla — les habitants de cette province s'étant à peu près tous réfugiés dans les montagnes. Les Mexicains allèrent ensuite soumettre Quauhquechollan , province également révoltée. Le prince Cuitlahuac, général en chef de l'armée, se distingua par sa bravoure et son intelligence dans cette campagne, fatale à plusieurs grands capitaines, mais dont les résultats furent assez heureux pour les armes mexicaines. La province fut soumise et trois mille deux cents prisonniers revinrent avec les vainqueurs à Mexico.

L'année suivante, l'armée alliée se remit en route pour Amatlan ; en traversant une haute montagne, elle fut assail-

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lie par une furieuse bourrasque, une tourmente de neige qui fit mourir de froid beaucoup de soldats, d'autres furent écrasés sous les arbres qui tombaient déracinés ou brisés par le vent ; le reste de Tarmée périt à moitié dans la première bataille livrée en arrivant dans la province envahie.

Ce désastre, ajouté à d'autres calamités que les historiens ne spécifient pas et à l'apparition d'une comète, répandirent la consternatioti parmi les Mexicains. Moctezuma, trop superstitieux pout* rester indifférent en présence de ces évé^ nements, consulta ses astrologues qui ne surent que lUi répondre. Quoique irrité contre son parent et allié, l'empereur d'ÂcoIhuacan, qui, malgré ses prières, venait de faire mettre à mort son propre fils Huexotzincatzin, pour des^motifs que j'indiquerai plus loin, Moctezuma pria Nezahualpilli de venir h Mexico, et, le sachant très versé dans l'astrologie, lui confia ses terreurs. A la suite d'une longue conférence, son royal allié lui dit que la comète annonçait l'arrivée prochaine d'étrangers qui causeraient la ruine de l'empire mexicain. Cette interprétation ne plaisant guère à Moctezuma, l'empereur d'Acolhuacan le défia au jeu du ballon en lui disant : — « Si je perds, je reconnaîtrai mon interprétation comme fausse ; mais si je gagne, vous la reconnaîtrez comme vraie. » La partie fut acceptée avec cette condition et Moctezuma la perdit, à son grand regret. Ne voulant pourtant pas se rendre au pronostic de Nezahualpilli, il fit consulter un astrologue célèbre par ses connaissances divinatoires; ce malheureux, ayant confirmé les prédictions du souverain de Texcoco, Moctezuma, pour le récompenser, fit abattre sa maison, sous les ruines de laquelle le pauvre devin fut enseveli.

Je ne parlerai pas des prophéties concernant la destruction de l'empire aztèque; néanmoins, je dois dire qu'il y avait plusieurs traditions parmi les peuples de l'Anahuac, tradi'tions certifiées par les manuscrits, qui déclaraient « que des gens très difiërents des populations d'origine nahuatl arriveraient et s'empareraient du pays, lors de l'apparition ùe

vonârghib aztèque. ni

certaii» phénomènes. » Un des événements qui causa le plus de sensation et qui parait le plus invraisemblable est celui relatif è la princesse Papantzin, sœur de Moctezuma^ qvi mourut de maladie et fut enterrée en 1S09.

Cette princesse était mariée au gouverneur de Tlatelolco. Ses funérailles se firent avec les solennités usuelles pour une personne de son rang ; son cadavre fut enseveli dans une grotte creusée au fond du jardin du palais, et rentrée de cette grotte fut fermée par une pierre. Le lendemain de sa sépulture, une petite fille de cinq à six ans, traversant le jardin pour aUer à l'habitation du majordome de la défunte, vit la princesse qui l'appelait et lui dit d'aller chercher la femme du majordome. Cette femme répondit à la petite fille que, Papantzin étant enterrée de la veille, ne pouvait la demander; néanmoins, pour plaire à l'enfant, qui la tirait par ses vêtements, elle se rendit au jardin, vit la princesse, se mit à crier de terreur et s'évanouit. Trois ou quatre femmes arrivèrent en entendant ces cris, aperçurent Papantzin, et vouliirént se sauver ; mais la princesse les rassura, les pria d'aller chercher le majordome, et quand celui-ci Ait venu, elle lui ordonna d*aller dire à Nezahualpilli qu'elle était res- SQScitée, et de venir la voir.

Le majordome obéit. Nezahualpilli se rendit aussitôt àTlatelolco et vit Papantzin qui s'était retirée dans un appartement du palais. L'empereur, quoique très effrayé par cette apparition^ la salua pourtant et lui demanda ce qu'eUe dési^ rait. oc Je vous prie, répom]it*-etle, de dire au roi mon frère, de venir» car j'ai des choses très importantes à lui révéler. » Il ne fallut rien moins que l'autorité d'un pareil messager pour décider Moctezuma à se rendre à cette singulière en*trevue.

^ « Seigneur, lui dit la princesse en le voyant arriver, je suis votre sœur Papantzin que vous avez enterrée avant-hier. Ëtant morte ou, si vous ne voulez pas croire à ma mort, étant privée 4e sentiment, je me vis transportée dans une grande plaine traversée par une rivière. Je fus abordée par un beau

jeune homme qui me dit : « Il n*est pas encore temps pour « toi de passer cette rivière, attends. Dieu t'aime quoique tu ce ne le connaisses pas; il veut que tu vives afin que tu sois « témoin des révolutions qui vont se succéder ici. Aussitôt (( la guerre achevée, tu seras la première à recevoir le bain « qui lave les péchés et tu serviras d'exemple à tes compa- « triotes. » — Le jeune homme disparut, et, me retrouvant vivante, je soulevai la pierre qui fermait mon sépulcre et je . fus au jardin où je rencontrai les domestiques que la peur fît sauver à mon approche. »

Moctezuma, très inquiet et très ennuyé par ce récit, que j'ai considérablement abrégé, s'en alla pensif, sans adresser la parole à sa sœur et ne voulut plus la revoir. Quelques-uns de ses courtisans voulurent lui persuader que la princesse avait été enterrée dans un état de léthargie et que sa sépulture l'avait rendue folle. Quoi qu'il en soit, la princesse vécut dans la solitude fort longtemps. En 1S24, elle reçut le baptême à TIatelolco et s'appela depuis doiia Maria Papantzin. Elle mourut en odeur de sainteté dans un âge très avancé.

Des météores lumineux, des nuages rougeâtres représentant des combats parurent en ISll; plus tard, en 1519, les tours du grand temple de Mexico prirent feu par une belle nuit et jamais on ne put connaître la cause de cet incendie. Une tempête extraordinaire agita les eaux du lac de Texcoco qui envahirent la ville et firent écrouler plusieurs maisons, et cela sans vent, sans tremblement de terre ni autre cause naturelle. Ces faits, peut-être exagérés par la superstition, mais enregistrés dans les manuscrits hiéroglyphiques mexicains, n'ont pas été suffisamment contrôlés par les premiers historiens de la Nouvelle-Espagne. Certainement il y avait une tradition universelle annonçant une révolution politique et religieuse qui devait transformer l'empire mexicain; on en retrouve des traces dans le quinzième et même le quatorzième siècle, mais je suis assez tenté de croire que nombre de détails donnés sur les signes précurseurs de cette

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révolution ont été Fœuvre des Mexicains lettrés et baptisés par les tispagnols.

La consternation dans laquelle se trouvait Moctezuma, à la suite de tous ces prodiges, ne Tempêchait pas de veiller aux affaires de TÉtat. Pendant les années 1508 et 1S09, il envoya plusieurs corps d*armée contre les Tlaxcaltëques, les Huexotzincas, les Allixquenos, les habitants de Xochitepec et ceux de Malinaltepec. Ses troupes revinrent victorieuses à Mexico avec plus de cinq mille prisonniers. En 1510, trouvant Tautel des sacrifices trop petit pour le grand temple, il fit chercher un monolithe d'une grosseur proportionnée à rédifice. Le monolithe, trouvé près de Coyohuacan, fut poli, sculpté et conduit à Mexico en grande pompe par une foule énorme. En passant sur un pont de bois, construit au dessus d'un canal, aux portes de la ville, son poids brisa les poutres et la fit tomber à l'eau avec plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait le grand-prêtre qui l'encensait. Cet accident de mauvais augure ne découragea pas le souverain qui fit retirer l'autel du canal et transporter sur le temple. Son inauguration coûta la vie aux cinq mille prisonniers, réservés pour être sacrifiés à cette solennité, une des plus somptueuses du règne de Moctezuma. Cette même année eut lieu la dédicace des deux temples de Tlamatzinco et de Quaxicalco qui furent inaugurés par le sacrifice de sept mille victimes humaines.

L'approvisionnement d'un si grand nombre de victimes nécessitait des guerres incessantes. En 1511, les habitants de Tlacotepec se révoltèrent et voulurent massacrer la garnison mexicaine, mais ils n'en eurent pas le temps ; avant Texécâtion de ce complot, ils furent surpris et punis parles Mexicains qui leur firent douze cents prisonniers. L'année suivante, il y en eut trois cent trente-deux autres pris à Quetzalapan dans le nord. Ce furent les dernières conquêtes qui placèrent l'empire de Moctezuma à son apogée de grandeur. Chaque province conquise de la sorte devenait une ennemie de Mexico, un élément de faiblesse, car, ne pou-

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vaot supporter un joug imposé par la force, irritée de la manière dont elle était traitée, elle se soulevait à la première occasion et se vengeait de son mieux. Pour étouffer ces révoltes, sans cesse renouvelées d*un côté ou d'autre> les souverains du Mexique étaient obligés d'entretenir des armées nombreuses, dont l'entretien ruinait et mécontentait les peuples. Cette situation facilita beaucoup la conquête de Gortez, comme on le verra plus loio.

Les révolutions qui s'élevèrent dans l'empire d'Acolhuacan, à la mort de Nezahualpilli , contribuèrent également à la ruine de la monarchie mexicaine. Cet empereur, après avoir occupé le trône pendant quarante ans, s'être acquis une grande renommée de sagesse et de justice, fatigué du gouvernement ou découragé par la vue des phénomènes qui avaient si fortement impressionné Moctezuma, laissa les rênes du pouvoir à deux princes de sa famille et se retira dans un palais de plaisance situé à Texcotzinco. Il emmena dans sa retraite sa chère Xocotzln, quelques serviteurs, recommanda à ses fils de ne pas quitter la capitale et d'y attendre ses ordres ultérieurs. Pendant les six mois qu'il passa dans cette résidence, il se divertissait, le jour, par l'exercice de la chasse, et la nuit, par la contemplation des autres. Sur la plate-forme de son palais, il avait fait construire un petit observatoire qui fut conservé jusqu'au dix•^ septième siècle et visité par plusieurs historiens de la Nouvelle-Espagne.

Après six mois de vie privée, il revint à Texcoco, envoya Xocotzin et ses fils à la résidence de Tepicpan et s'enferma dans. son appartement, ne se laissant voir que de quelques confidents, afin de cacher sa mort comme l'avait fait*Nezahualcoyotl. En effet, on ne sut jamais la date exacte de ses derniers moments ni les circonstances qui les précédèrent ; on sut seulement qu'il mourut en 1516 et, qu'avant de mourir, il pria ses confidents de brûler secrètement son corps. Le peuple et même une partie de la noblesse ne crurent, pasà son décès et s'imaginèrent qu'il s'était réfugié dans la pro-

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vince d'Amaquemecan, d*où ses ancêtres tiraient leur origine, comme il en avait maniresté le désir plusieurs fois.

En matière de religion , ce monarque partageait les mêmes idées que son père Nezahualcoyotl ; il méprisait le culte des idoles , mais en public il le pratiquait à cause du peuple. Son respect des lois était absolu, comme on pourra eo juger par le fait suivant. Une loi prohibait, sous peine de. mort, les paroles indécentes à la cour. Son fils aîné Huexotzincatzin qu'il aimait tendrement, autant à cause de ses qualités personnelles que parce qu'il était fils de Xocotzio, la plus aimée des deux impératrices, eut le malheur de violer un jour cette loi par mégarde. Nezahualpilli l'ayant appris, s'informa si le prince avait proféré ces paroles devant des témoins ; sur la réponse affirmative les témoins furent interrogés et tous disculpèrent le prince, en disant que ces paroles avaient été prononcées sans intention. L'empereur fit aussitôt arrêter son fils et le condamna à mort le même jour. Sa mère, la famille impériale, la noblesse vinrent en larmes demander la grâce du coupable, mais ce fut eu vain :

— a Mon fils a violé la loi, répondit-il, si je lui pardonne on dira que les lois ne sont pas faites pour tout le monde. En le punissant, mes vassaux sauront que la transgression D^ se pardonne à personne, puisque je ne pardonne pas à mon fils le plus aimé. »

Moctezuma demanda lui-même la révocation de cette sen-> tence contre Huexôtzincatzin qui était son neveu ou du moins son parent; Nezahualpilli la refusa et voyant que les exécuteurs temporisaient dans Tespérance que Ton sauverait le coupable , le fit mettre à mort immédiatement , au gcand désespoir de Xocotzin, de la cour et de Moctezuma qui ne lui pardonna jamais de n'avoir pas écouté sa prière. N^zabualpilli s'enferma ensuite pendant quarante jours dans sop appartement pour pleurer son fils, seul et sans témoin.

Cette sévérité à punir les transgresseurs de la loi était CQippeosée par une grande compassion pour les misères de

son peuple. Il avait, à son palais de Texcoco, une fenêtre donnant sur la place du Marché, et cachée par une jalousie, derrière laquelle il se mettait pour observer la foule sans être vu. Lorsqu'il apercevait une femme mal vêtue, il la faisait venir et, après s*étre informé de sa situation, il lui donnait tout ce dont elle avait besoin pour elle et ses enfants, quand elle en avait. Chaque matin, il faisait Taumône dans son palais à tous les orphelins et aux invalides qui se présentaient. Il visitait fréquemment l'hôpital de Texcoco, dans lequel il entretenait à ses frais, et selon leur condition, tous les gens devenus infirmes dans les services publics ou mutilés par la guerre.

Avec ce souverain, vraiment digne par ses qualités, ses vertus et ses talents de la haute célébrité dont il jouissait dans tout le Mexique, s'éteignit la gloire des empereurs chichimèques. Nezahualpilli mourut sans désigner celui qui devait lui succéder sur le trône, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Peut-être ses convictions sur la ruine prochaine de l'empire furent-elles cause de cette négligence; peut-être aussi, embarrassé du choix, voulut-il le laisser au conseil suprême. Quoi qu'il en soit, dès que la mort de l'empereur ne fut plus douteuse, le conseil s'assembla et, après de longues discussions, décida de nommer le prince Gacamatzin, fils aîné de la princesse mexicaine, épousée par le défunt. Cette décision étant prise, les princes furent introduits dans la salle du conseil pour entendre les motifs de ce choix.

Cacamatzin, âgé de vingt-deux ans, fut assis sur le siège d'honneur et ses deux frères Coanacatzin, âgé de vingt, et Ixtlilxochitl, âgé de dix-neuf ans, furent placés à ses côtés. Ce dernier, très ambitieux, combattit les raisons du plus ancien des conseillers qui avait la parole et lui dit que Tempereur n'ayant pas choisi son successeur, c'était un attentat à la majesté royale que des vassaux fissent ce choix. Les conseillers ne voulant pas irriter le jeune prince prièrent Coanacatzin de donner son avis. Celui-ci se rangea du côté

des eonseillers et développa les inconvénients qu'il y aurait à retarder la nomination du nouveau souverain. Ixtlilxochitl réfuta les arguments de son frère et déclara que cette élection favorisait les projets de Moctezuma qui, espérant trouver en Cacamatzin un souverain de cire qu'il pourrait facilement diriger, selon son bon plaisir, désirait depuis longtemps lui voir occuper le trône.

— c< Vous n'êtes pas raisonnable, mon frère, de vous opposer à l'élection des conseillers, lui répondit Coanacatzin; ignorez-vous que si Cacamatzin n'est pas empereur, c'est à moi et non à vous qu'appartient la couronne?

— «C'est vrai, répliqua Ixtlilxochitl, si pour la succession l'on considère uniquement Tâge; mais si, comme il serait juste de le faire, l'on tient en considération la valeur du candidat, la couronne me revient de droit plus qu'à Cacamatzin et à vous. »

Les conseillers craignant une querelle entre les princes leur imposèrent silence et l'assemblée fut dissoute. L'impératrice Xocotzin et son fils Cacamatzin, accompagnés d'une grande partie de la noblesse, allèrent à Mexico prier Moctezuma d'approuver l'élection du prince. En dehors de l'affection particulière que Moctezuma témoignait à l'élu, il reconnaissait la légitimité de ses droits à la couronne; il accueillit donc le nouvel empereur avec bienveillance, lui conseilla de commencer par mettre en sûreté le trésor de ses ^ères, et lui promit d'appuyer ses droits par les armes, si les négociations avec son concurrent ne sufïïsaient pas.

Dès qu'ixtiiixocbiti apprit le départ de son frère pour Mexico, il prévit les conséquences de l'intervention de Moctezuma et partit pour les montagnes de Meztitlan. Cacamatzin, averti de ce départ par Coanacatzin, revint de suite à Texcoco en compagnie de Cuitlahuatzin , frère de Moctezuma et seigneur dlxtapalapan, qui fit aussitôt rassembler la noblesse, reconnaître les droits au trône et couronner le nouvel empereur d'Âcothuacan.

A peine arrivé à Meztitlan, Ixtlilxochitl convoqua les sei-

gneurs des villes situées dans ces moatagnes , et leur dit qu'au nom de Thonneur et de la liberté des nations acolhuas et chichimèques» il devait s'opposer au gouvernement de son frère, qu'il était indigne et dangereux d'obéir à un prince si docile à la volonté du roi de Mexico, et qu'il emploierait toute son énergie à défendre sa patrie contre l'ambition et la tyrannie de Moctezuma. Ces paroles enflammèrent les esprits ; tous ces seigneurs lui promirent des secours et levèrent immédiatement une armée portée à cent mille hommes par certains historiens. Ixtiilxochitl , sans perdre de temps, se mit en route pour Texcoco. Arrivé à Tepepolco, il envoya dire aux habitants d'Otompan de lui prêter serment d'obéissance; ceux-ci répondirent que Nezahualpilli étant mort, ils ne reconnaissaient d'autre souverain que Cacamatzin, possesseur légitime et pacifique du trône d'Àcolhuacan. Le prince irrité attaqua la ville et s'en empara après une vive résistance.

Ce succès inquiéta Cacamatzin et sa capitale; mais Ixtiilxochitl satisfait de se voir craint et respecté ne bougea pas d'Otompan; il mit même des gardes sur les chemins avec ordre de veiller à la sûreté des voyageurs et de laisser la circulation libre pour tous les particuliers. Le monarque chichimèque, voyant les forces considérables dont disposait son frère et sa résolution de lui disputer le trône, préféra sacrifier une partie de son empire que de risquer de le perdre tout entier. Avec le consentement de Coanacatzin, il envoya une ambassade au jeune prince pour lui offrir une convention par laquelle il lui donnait toutes les provinces montagneuses de l'empire, lui se contentant de la capitale et des États situés dans la plaine; il ajoutait qu'il avait l'intention de partager le pouvoir avec Coanacatzin, et qu'il le suppliait de ne plus troubler la tranquillité publique par ses prétentions.

Ixtiilxochitl répondit aux ambassadeurs — personnages appartenant à la famille impériale d*Acolhuacau — que ses frères étaient libres d'agir comme ils l'entendaient , qu'il

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voyait maintenant avec plaisir Gacamatzfn en possession du trône, qu'il ne machinerait rien contre lui ni contre l'État, qu'il ne s'était armé que pour s'opposer aux projets ambitieux des Mexicains qui avaient causé bien des ennuis à son père Nezahualpilli, que, si l'empire se divisait, en ce moment, dans un intérêt commun, il espérait le voir de nouveau bientôt uni , et désirait que son frère ne tombât pas dans les pièges de l'astucieux Moctezuma. Ixtlilxochitl avait raison de se méfier de Moctezuma, car on verra plus loin que ce fut le souverain de Mexico qui remit l'infortuné Cacamatzin entre les mains des Espagnols.

Grâce à cet arrangement, les deux frères vécurent en assez bonne harmonie. La couronne d'Acolhuacan était partagée par moitié, la partie cédée à Ixtlilxochitl étant vraiment considérable; ces deux moitiés ne furent jamais réunies, car l'empire chichimèque s*écroula avec celui des Aztèques. Jusqu'à l'arrivée de Fernand Cortez, Ixtlilxochitl tint continuellement son armée en mouvement; plusieurs fois, il la conduisit aux portes de Mexico pour défier Moctezuma en un combat singulier ; mais ce roi n'était plus d'un âge à pouvoir se mesurer avec un jeune prince qui, par de secrètes négociations, avait déjà attiré à son parti un grand nombre de provinces mexicaines. Dans une de ces expéditions, Ixtlilxochitl fit prisonnier un parent et allié de Moctezuma qui avait promis de ramener à Mexico le prince vaincu et bien lié ; pour se venger de cette promesse, il fit couvrir de roseaux secs le prisonnier et le brûla vivant en présence de l'armée mexicaine.

Avant de commencer l'histoire héroïque de la conquête et de la chute des monarchies du Mexique, je dois donner un aperçu des mœurs et de la civilisation de ces peuples qui vivent encore aujourd'hui à peu près comme ils vivaient à cette époque, qui parlent encore la même langue, et n'ont guère changé que la forme de leur religion et celle de leur gouvernement.

La religion des Mexicains était un tissu de rites supersti-

ItO HISTOIRE DU HBUQUB.

tieux et cruels. Ils avaient une idée d*un Être suprême, indépendant, qu*il fallait adorer, mais, le croyant un esprit, ils ne le représentaient par aucun signe extérieur. Ils croyaient à l'existence d'un esprit mauvais qui apparaissait parfois aux hommes pour leur faire du mal ou les épouvanter. Ils admettaient rimmortalité de Tâme chez les hommes et chez les animaux. Après la mort, d'après les croyances mexicaines, l'âme des soldats tombés sur le champ de bataille, celle des prisonniers au pouvoir de l'ennemi et celle des femmes mortes en couches, allaient dans la maison du soleil, où elles jouissaient d'une vie très heureuse pendant quatre ans, au bout desquels elles se métamorphosaient en nuages ou en oiseaux, ayant toujours la liberté de monter au ciel. L'âme des enfants, au moins de ceux sacrifiés à Tlaloc, dieu des eaux, et celles des personnes mortes noyées, d'hydropisie, de tumeurs ou frappées de la foudre, allaient à Tialocan, résidence de ce dieu, dans un endroit frais et délicieux. Enfin, les autres âmes allaient à Mictlan, sorte d'enfer situé au centre de la terre où les âmes ne souffraient d'autre tourment que celui de vivre continuellement dans l'obscurité.

Parmi les divinités mexicaines qui étaient bien moins nombreuses que celles des Romains, treize recevaient particulièrement leurs adorations. Texcatlipoca, le plus grand de tous, après TËlre suprême, était la providence, l'âme du monde, le créateur du ciel, de la terre et le seigneur de toutes choses. On le représentait jeune pour montrer que les ans ne le vieillissaient pas; il récompensait les justes et punissait les méchants. Sur le bord des routes les Mexicains plaçaient des fauteuils en pierre pour permettre à ce dieu de se reposer quand il voulait, et personne ne pouvait s'asseoir sur ces sièges. Son idole était en obsidienne, une chaîne d'or attachait ses cheveux; des bracelets d'or entouraient ses bras; dans sa main gauche cette idole portait un éventail d'or poli qui ressemblait à un miroir et qui signifiait que ce dieu voyait tout.

Le dieu Ometeutli et la déesse OmecihuatI vivaient au ciel

lONARGHIE AZTÉQim. 1t1

dans use ville resplendissante d'où ils veillaient sur le monde et donnaient aux mortels leurs penchants divers ; le premier s'occupait principalement des hommes et la seconde des Temmes. Gihuacohuatl, femme serpent, appelée aussi Quiiaztli, était la première femme qui mil des enfants au monde; on la vénérait beaucoup; elle se laissait voir fréquemment ayant un enfant sur les épaules couché dans un berceau.

Le soleil et la lune furent divinisés sous le nomdeTonatiuh et de Meztli. Quetzalcoall, c'est à dire serpent armé de plumes, ancien grand-prétre de Tula, selon les légendes, devint le dieu de l'air; les Cholultèques afQrmaient qu'il les avait gouvernés pendant vingt ans et leur avait enseigné l'art de fondre les métaux. Tlaloc, dieu des eaux qui fécondent la terre et protecteur des biens terrestres, résidait sur les hautes montagnes où se forment les nuages et paraît avoir donné son nom aux villes de Tlaloc, Tlaxcala, Toluca et autres situées au pied ou sur le versant de ces montagnes. L'idole de cette divinité placée sur le mont Tlaloc par Xolotl, premier empereur chichimèque, ne fut brisée qu'après la conquête espagnole, par ordre du premier évoque mexicain. Ghalchihuitlicué, compagne de Tlaloc, connue sous différents noms, résidait particulièrement sur la montagne appe* lée, de nos jours, Malincha, qui domine Tlaxcala et la plaine de Puebla.

Xiuhleuctii, seigneur de l'année et de l'herbe, était le dieu du feu ; chaque année on lui faisait deux fêtes pendant lesquelles on créait les magistrats et renouvelait l'investiture des feudataires, Genteotl, déesse de la terre et du mais, avait cinq temples à Mexico qui, trois fois par an, étaient arrosés du sang de nombreuses victimes humaines. Huit- Kilopochlli ou Mexitli était le dieu de la guerre, le protecteur des Mexicains, et le plus fêté par eux; les uns le croyaient né d'une femme, d'autres le vénéraient comme un esprit. La pêche, le sel, les berceaux, les maisons, la médecine, le vin, les fleurs, l'orfèvrerie, les métiers, la joie avaient également

m HISTOIRE DU MEIIQUE.

leurs divinités. La mythologie mexicaine, comme celle des Romains, avait ses métamorphoses et ses transformations qu'il est inutile de décrire ici.

Le grand temple dédié à Huitzilopochtii occupait un espace immense au centre de la ville; la muraille qui l'entourait ainsi que ses annexes était en pierres taillées; elle avait près de trois mètres de hauteur et des niches, en guise de créneaux, dans lesquelles on voyait des sortes de serpents en pierre, ce qui lui fit donner le nom de Coatepantli, c'est à dire muraille de serpents. Elle avait quatre portes ouvertes aux quatre points cardinaux, et donnant chacune sur les plus belles et les plus grandes rues de la ville. Au milieu de l'espace entouré par cette muraille s'élevait un édifice carré, à cinq étages en retrait, c'est à dire d'égale hauteur, mais moins large les uns que les autres, de manière à former une pyramide ou un gigantesque escalier de cinq marches, rétage supérieur étant moins large que l'étage inférieur. Le premier étage ou rez-de-chaussée avait environ quarantetrois toises du nord au sud et plus de cinquante de l'est à l'ouest; le second avait environ une toise de moins que le premier, et ainsi de suite pour les suivants, de manière que trois ou quatre personnes pouvaient se promener de front au sommet de chaque étage.

Les escaliers de ce temple étaient placés au sud et construits en belles pierres sculptées; on comptait cent quatorze marches, d'un pied de hauteur chacune, du bas au sommet de l'édifice; chaque escalier était disposé de manière à ce que, pour passer de l'un à l'autre, on devait faire le tour du monument. Le cinquième et dernier étage se terminait par une plate-forme de quarante-trois toises sur trente-quatre et pavée de mosaïque. A l'extrémité orientale de cette plate^ forme se dressaient deux tours à trois étages, ayant chacune près de dix mètres de hauteur. Le premier étage ou rez-dechaussée de ces tours constituait, proprement dit, le sanctuaire; c*est là que sur un autel se trouvaient les idoles; l'un était consacré à Huitzilopochtii et l'autre à Tezcatli-

poca ; d'élégantes coupoles en bois sculpté et peint couronnaient les deux tours.

L*aute) ou la pierre des sacrifices ordinaires se trouvait au sud du parvis supérieur. Devant les deux sanctuaires brûlaient deux feux perpétuels dans deux brasiers d*environ deux mètres de hauteur; six cents feux brûlaient continuellement dans autant de brasiers placés sur le parvis inférieur devant les autres sanctuaires adossés ou construits dans Tenceinte du coatepantli. Entre ce mur et le grand temple il y avait une place pour les danses religieuses, plus de quarante temples dédiés à toutes sortes de divinités, des séminaires pour les enfants des deux sexes dévoués au culte, et d'autres édifices plus ou moins religieux. La ville de Mexico possédait d'autres temples, mais aucun n'atteignait les proportions colossales de celui d'Huitzilopochtli. Ceux de Texcoco, Cholula et Teotihuacan étaient pareillement gigantesques. Presque tous ces édifices se ressemblaient dans leurs caractères généraux.

Chaque temple avait ses terrains, ses propriétés, ses revenus qui servaient à l'entretien des prêtres, du culte et surtout à l'achat de l'énorme quantité de bois nécessaire pour cette multitude de feux qui brûlaient nuit et jour devant les sanctuaires. Ces revenus étaient augmentés par des ofirairdes quotidiennes considérables et par les prémices des récoltes. Il sufiQra de dire que dans l'enceinte du coatepantli vivaient cinq mille prêtres, pour donner une idée du chiffre fabuleux auquel devait s'élever le personnel attaché au service des temples dans tout le Mexique. Il y avait une hiérarchie dans la classe sacerdotale ; les chefs suprêmes étaient le teoteuctli — seigneur divin — et le hueiteopixqui — grandprêtre. Dans chaque ville il y avait un prêtre principal dont les fonctions et la dignité répondaient en quelque sorte à celles des curés ou des évêques. Dans cette hiérarchie il y avait plusieurs degrés dont les membres avaient des occupations spéciales ; les uns s'occupaient du culte ou des sacrifice^ d'autres rendaient des oracles» composaient des

iU BISTOIU DU MEXIQinB.

hymnes ou les chantaient, d'autres, enfin, ornaient les autels ou balayaient les temples, instruisaient les enfants ou rédigeaient le calendrier. On encensait les idoles quatre fois par jour avec des encensoirs en terre cuite ou en or. Parmi les chantres, les uns chantaient des hymnes devant les idoles à certaines heures du jour, et d'autres pendant la nuit.

Le costume des prêtres était à peu près celui du peuple, sauf un voile noir eu coton qu'ils portaient sur la tétei; ceux qui vivaient en communauté dans des sortes de couvent étaient complètement vêtus de noir. Dans les monastères d'hommes, comme dans ceux de femmes et particulièrement de personnes des deux sexes vouées au culte de Quetîalcoati, la vie était très austère.

On ignore quelle fut au juste la nature des sacrifices des Toltèques; pendant longtemps les Chichimèques n'offrirent à leurs divinités que des plantes, des fleurs et des fruits; mais les Aztèques introduisirent chez eux, par leur exemple, les sacrifices humains. Les Mexicains faisaient mourir leurs victimes de différentes manières, selon le caractère des fêtes pendant lesquelles ils les sacrifiaient. La plus commune était de leur ouvrir la poitrine avec un couteau en obsidienne et de leur arracher le cœur ; d'autres victimes étaient noyées dans la lagune; d'autres, enfermées dans des 6aver« fies, mouraient de faim ; les nobles périssaient généralement dans des sacrifices de gladiateurs. Les sacrificateurs ordinaires étaient au nombre de cinq; le principal appelé topiltzin portait, dans l'exercice de ses fonctions, un vêtement rouge semblable aux scapulaires de certains ordres religieux; il avait sur la tête une couronne de plumes vertes et jaunes ; ses cinq collègues portaient des scapulaires blancs et pas de couronne. La victime, complètement nue, était couchée sur la pierre des sacrifices, longue de cinq pieds, large de trois et convexe à sa partie supérieure, de sorte que le corps du malheureux représentait un arc ; on lui plaçait alors au cou un instrument en bois ou en pierre verte, ayant la

fotme d'un fer à cheval de la grosseur du bras; les prêtres lui tenaient la tête et les membres pour Fempécher de remuer et le topiltzin \m ouvrait alors la poitrine de la manière que je viens d'indiquer. On offrait ensuite le cœur fumant d*abord au soleil, puis à Tidole, et on le brûlait enfin. Lorsque la victime était un prisonnier de guerre, après lui avoir arraché le cœur, on lui coupait la tête pour la conserver dans un ossuaire, et le corps jeté du haut en bas du temple, élait recueilli par les vainqueurs qui remportaient, le faisaient cuire et le mangeaient dans un banquet de famille et d'amis.

Quant au mode de diviser le temps, toutes les populations civilisées de l'Ânahuac avaient le même système que celui des anciens Toltèques. Leur siècle se composait de cinquante-deux années, distribuées en quatre périodes de treize années. Deux siècles constituaient un âge appelé huehuetilitxili, c'est k dire vieillesse de cent quatre ans. Les années avaient les quatre noms suivants : tochtlU lapin ; acatU roseau; tecpatU pierre, et calli^ maison. La première période d'un siècle se représentait et se comptait ainsi : première année, 1 lapin; deuxième, 2 roseaux; troisième, 3 pierres; quatrième, 4 maisons; cinquième, 5 lapins; ainsi de suite jusqu'au nombre treize qui terminait la première période. La seconde commençait pari roseau, la troisième pari pierre, et la quatrième par 1 maison. L'année mexicaine se composait comme la nôtre, de 365 jours ; elle était divisée en dixhuit mois de vingt jours chacun ; au dernier mois, on ajoutait cinq jours pour compléter l'année solaire; ces cinq jours se nommaient nemonîemii c'est à dire inutiles, parce que les Mexicains ne travaillaient pas et se faisaient des visites pendant ce temps.

Je ne donnerai pas ici d'autres détails sur le calendrier aztèque ni sur les fêtes et les sacrifices qui se faisaient chaque mois ; la description de ces solennités, des superstitions ridicules et des boucheries humaines qui les accompagnaient répugne à nos mœurs ; les savants qui voudront

1«6 HISTOIRE DU HEXIQUB.

connaître ces détails les trouveront dans Torquemada, Sahagun, Clavigero et d'autres historiens spéciaux.

Lorsqu'un enfant venait au inonde, on le baignait, en disant des prières sur lui, puis il devenait l'objet de différentes cérémonies poétiques et superstitieuses; Boturini dit qu'on les passait quatre fois par le feu. Le nom qu'on lui donnait provenait tantôt de celui du jour de sa naissance, comme Omecalli, — S maisons, — et tantôt des circonstances particulières survenues pendant ce jour. Quant aux mariages, ils se décidaient entre les parents et ne se faisaient jamais sans leur consentement. Les jeunes gens se mariaient ordinairement à vingt ou vingt-deux ans, et les jeunes filles, à seize ou dix-huit. Le jeune homme, ayant fait son choix, envoyait aux parents de la jeune fiile les femmes les plus respectables de sa famille faire la demande. Ces Femmes, appelées solliciteuses, s'acquittaient de leur commission à minuit, et portaient des présents avec elles. Cette première demande, toujours refusée, était suivie d'une seconde, à laquelle le père et la mère répondaient qu'ils se consulteraient, s'informeraient de la volonté de leur fille et enverraient plus tard la réponse. C'est à celte seconde entrevue que les affaires d'intérêt étaient discutées de part et d'autre. La réponse se transmettait par l'intermédiaire d'autres femmes de la famille de la prétendue. Le mariage décidé, on conduisait la jeune fille chez son fiancé; les deux futurs s'encensaient mutuellement, puis s'asseyaient au milieu de la chambre nuptiale auprès d'un feu allumé exprès, et le prélre attachait alors un coin de la chemise de l'épousée au manteau du mari. C'est cette cérémonie qui constituait le lien, le contrat de mariage; une fois terminée, la femme faisait sept fois le tour du feu, offrait ensuite avec son mari du copal aux dieux lares, et tous deux retournaient à leurs sièges. Venaient enfin le repas nuptial, les danses, des réjouissances, des prières, un jeûne de quatre jours et la bénédiction du lit. La polygamie était permise aux Mexicains ; les rois et les caciques avaient autant de femmes

HONARCHIB AZTÈQUE. 1S7

qu'ils voulaient; mais, en général, le peuple se contentait d'une femme.

Les cérémonies funèbres avaient beaucoup d'analogie avec celles des anciens peuples de la Grèce et de fOrient, qui brûlaient les cadavres des défunts. Une des choses les plus étranges pour ceux qui ont étudié les mœurs des Aztèques, c'est leur sollicitude pour l'éducation des enfants et de la jeunesse, éducation basée sur la morale, la raison, la religion, le respect des lois, des parents et des vieillards, et leur cruauté qui faisait de leurs temples autant de charniers, ruisselant toute l'année de sang humain. Celte barbarie, si peu en rapport avec une éducation aussi soignée, aussi morale, révèle cet esprit de contraste et de contradiction qu'on retrouvera dans tout le cours de cette histoire.

Dès le temps où les Mexicains, suivant l'exemple des autres nations voisines, se choisirent un roi, la royauté devint élective chez eux. Quatre électeurs, choisis parmi la plus haute noblesse, nommaient le roi et perdaient ensuite leur droit de vote. Pour une seconde élection, la noblesse choisissait de nouveaux électeurs, mais elle pouvait renommer le&.mémes. Pour éviter la création des partis politiques, le souverain devait être toujours pris dans la flamille d'Âcamapitzin; la loi de succession proclamait que le royal défunt aurait un de ses frères pour successeur ou un neveu dans le cas où les frères feraient défaut. Une fois élu, on conduisait au temple de Huitzilopochtli le nouveau souverain en grande pompe et sans autre vêtement que le maxtlatl, sorte de ceinture dont je parlerai plus loin. Le grand-prétre le recevait au parvis supérieur et, après avoir adoré l'idole, il lui faisait quatre onctions et lui teignait le corps avec une certaine eau bénite. Â la suite de plusieurs cérémonies religieuses, pendant lesquelles on habillait le roi avec des vêtements couverts de têtes de mort et de tibias peints, l'élu s'asseyait sur un trône pour écouter les félicitations, les harangues et les conseils du grand-prêtre, des alliés et de la noblesse. Ensuite il descendait au parvis inférieur où l'attendaient

118 HISTOIRE DU ISIIQUE.

ceux qui devaient lui jurer obéissance et lui payer des tributs en joyaux, vêtements, etc. Puis il restait quatre jours dans le Tlacateco, habitation située dans Tintérieur du temple, pour se livrer à la prière et à des actes religieux. Le cinquième jour, la noblesse venait le chercher en pix>cession pour le conduire à son palais; les réjouissances publiques, les danses et les illuminations commençaient alors. Quant à la cérémonie du couronnement, elle n'avait lieu qu'après une guerre faite par le souverain et pendant laquelle il prenait les prisonniers qui devaient ôtre sacriûés le jour de cette solennité.

La couronne des monarques mexicains avait la forme d*une petite mitre, dont le côté postérieur était rabaissé sur le cou ; elle était ordinairement en lames d'or ou en fils d'or et garnie de belles plumes. Leur vêtement ordinaire se composait d'une sorte de manteau blanc et bleu ; la couleur variait selon les circonstances. Au commencement de la monarchie, le pouvoir royal était limité et très paternel; vers la fin, il devint plus étendu, plus despotique et le luxe des souverains atteignit des proportions inouïes.

L'empereur d'Acolhuacan et le roi de Mexico avaient trois conseils suprêmes, composés des personnages de la première noblesse, pour diriger les décisions souveraines, en matières administratives, politiques et militaires. Les trésoriers, les ministres, les ambassadeurs et tous les hauts fonctionnaires étaient choisis parmi la noblesse la plus élevée. Les ambassadeurs en mission portaient un scapulaire vert et d'autres insignes qui les faisaient reconnaître et respecter partout où ils passaient. Quand ils arrivaient à leur destination, la noblesse du pays venait les encenser et leur donner des fleurs avant de les introduire au chef de l'État.

Les revenus de la couronne consistaient en fruits, légumes, animaux de toutes sortes, gibier, vêtements de coton, peaux, plumes précieuses, or, argent, cochenille, pierres fines, en un mot, toutes les productions du Mexique, brutes ou travaillées. Les taxes imposées aux villes et les tributs imposés

MONABGHIB AZTtiQUB. H9

aux pays conquis furent très modestes dans les premiers temps -de la monarchie, mais ils devinrent excessifs à mesure que le luxe des souverains et des grands vassaux augmentait. Ces revenus, il est vrai, se dépensaient en grande partie à secourir les malheureux, les veuves, les orphelins et les invalides; mais ils n*en étaient pas moins onéreux et, de plus, exigés avec beaucoup de rigueur. Celui qui ne payait pas ses contributions était vendu comme esclave, aûa de tirer de sa liberté ce qu'on ne pouvait obtenir de son in* dustrie.

Les Mexicains possédaient plusieurs variétés de tribunaux pour se faire administrer la justice. Dans la capitale et les villes importantes, il y avait un juge suprême dont les sentences ne pouvaient être jamais révoquées ; c'est lui qui nommait les juges subalternes. On recourait à lui, lorsque des sentences, en matières criminelles seulement, rendues par des juges inférieurs, paraissaient injustes. Les parties intéressées plaidaient elles-mêmes leurs causes, sans Taide d'avocats, aussi bien devant le juge suprême que devant le simple juge de paix. En matière criminelle, le traître au souverain ou au pays était écartelé; ceux qui faisaient usage des insignes royaux à la guerre, ceux qui maltraitaient un ambassadeur, les séditieux, ceux qui altéraient les mesures, les homicides et les adultères étaient punis de mort. La série des crimes ou délits, punis par la peine de mort, est considérable; cette peine s'appliquait différemment selon la nature du délit; les ivrognes du sexe masculin étaient assomitaés à coups de bâton, les femmes étaient lapidées, d'autres coupables étaient décapités, pendus, noyés ou torturés.

Les Mexicains avaient pour la profession des armes la plus grande estime ; le dieu de la guerre était leur divinité la plus vénérée et la protectrice de la nation ; aucun prince ne pouvait prétendre au trône s'il n'avait donné dans les combats des preuves de sa bravoure jusqu'à mériter les fonctions et le titre de général de l'armée ; aucun souverain ne pouvait être couronné avant d'avoir pris de ses mains les

180 HISTOIAE DU MEXIQUE

prisonniers qui devaient être sacrifiés le jour de son couronnement. Au dessous du général de l'armée, il y avait quatre variétés de généraux avec des insignes propres, puis les capitaines. Pour récompenser les services rendus sur les champs de bataille et les actes de courage, les Mexicains avaient institué trois ordres militaires : celui des princes, aehcauhtin; celui des aigles, quauhtin^ et celui des tigres, occello. Les chevaliers de ces ordres portaient des cuirasses, des costumes et des insignes qui les distinguaient tes uns des autres; ils jouissaient aussi de plusieurs privilèges honorifiques.

Les souverains se couvraient de riches costumes en or, pierres précieuses et plumes, lorsqu*ils partaient pour la guerre. Les Mexicains qui se battaient pour la première fois, n'importe leur rang, portaient un simple vêtement blanc en toile de maguey. Les autres faisaient usage , comme arme défensive, du bouclier, et les officiers de cuirasses en coton à répreuve des flèches et de la lance ; ces cuirasses et ces boucliers étaient parfois recouverts de lames d'or et ornées de plumes selon le rang du guerrier et la hiérarchie militaire. Les armes offensives étaient la flèche, la fronde, la lance, la pique, l'épée, le javelot et le casse-tête. Les étendards aztèques, plus semblables à ceux des Romains qu'aux nôtres, étaient formés d'une hampe ou perche de deux à trois mètres de longueur, ayant au bout, en or, plumes ou autres matières précieuses, les armes de l'État. En outre de l'étendard national, chaque compagnie, composée de deux à trois cents hommes, avait un étendard particulier dont les plumes avaient les mêmes couleurs que celles portées par ses officiers sur leurs cuirasses. La musique militaire se composait d'instruments bruyants, tels que le tambour de bois, les trompettes en terre cuite et les conques marines. Dans ma collection d'antiquités mexicaines, j'ai des flageolets', des sifflets et des grelots en terre cuite, mais il ne paraît pas que ces instruments fussent en usage dans les armées, ils faisaient trop peu de bruit.

MONARCHIE AZTEQUE 131

L'amour de la guerre ne fit pas oubliisr Tagriculture aux Mexicans. D'Aztlan à la vallée de Mexico, on les a vus vivre plus du produit de leurs récoltes et de leur industrie que de leurs chasses; quand ils n'eurent point de bonnes terres à cultiver ils inventèrent les chinampas ou jardins flottants. Aussitôt qu'ils eurent secoué le joug des Tépanèques, ils se livrèrent à la culture des champs qu*ils poussèrent à une très haute perfection. Les femmes aidaient les hommes dans les travaux agricoles. L'horticulture était une passion favorite des Mexicains, et les Espagnols furent émerveillés de la beauté de leurs jardins, de leur symétrie, de la multitude des beaux arbres, des plantes médicinales et des fleurs aux couleurs brillantes qui se trouvaient dans ces jardins. Ceux des souverains de Texcoco, du seigneur dlxtapalapan et celui d'Huaxtepec n'eurent pas d'égaux en Europe, au dire des conquérants qui en ont parlé dans leurs relations historiques. Les plantes les plus cultivées au Mexique étaient le mais, le coton, le cacao, le maguey et le piment. Le maguey seul subvenait aux nécessités des pauvres familles ; il servait à former les haies des jardins et des champs, à construire et couvrir les cabanes, à faire du papier, du fil, des aiguilles, des cordes, des vêtements et des chaussures; certaines parties de cette plante étant cuites donnaient une nourriture substantielle, d'autres servaient de médecine pour plusieurs maladies, et, finalement du cœur du maguey, on tirait le pulque^ boisson encore en usage dans tout le Mexique.

L'agriculture, la chasse, la pêche et l'industrie formaient le fond du commerce mexicain qui s'étendit peu à peu jusqu'aux provinces les plus éloignées de l'empire. Les négociants allaient de ville en ville échanger leurs marchandises qu'ils faisaient transporter à dos d'hommes. De nos jours, on voit encore des Indiens portant sur leurs épaules les produits de leur industrie, et venant de très loin, à un petit pas gymnastique, les vendre dans les chefs-lieux de province. Dans chaque ville, il y avait alors un marché quoti-

13i HISTOIBE DU MEXIQUE.

dien pour la consommation usuelle et tous les cinq jours un marché général. Jusqu'au temps d*Âxayacatl, le marché de Mexico se tenait sur la place principale, mais après la conquête de Tlatelolco, il fut transféré dans cette ville. Ce marché était immense, des portiques Tentouraient pour la commodité des trafiquants. Chaque genre de marchandises avait sa place désignée par les « juges du commerce ». Dans un endroit se vendaient les objets d*or, d'argent et les joyaux, dans un autre le coton brut ou manufacturé, dans un troisième les ouvrages en plumes, etc. Les objets tenant trop de place étaient laissés dans les rues voisines ou sur les canaux. Le nombre des commerçants qui se réunissaient ordinairement à ce marché s'élevait à plus de cinquante mille. Cortez et ses compagnons, ne pouvant faire i'énumération de toutes les marchandises qui se vendaient à ce marché, en citent une multitude et disent qu'il serait impossible de les énumérer.

Le commerce ne se faisait pas seulement au moyen de l'échange, mais encore par l'achat et la vente. Les Mexicains avaient cinq variétés de signes représentatifs de la valeur monétaire : l"" le cacao, d'un grain difTérent de celui employé dans les boissons et le chocolat, se comptait purxiquipilli; chaque sac de xiquipilli contenait huit mille amandes de cacao, et valait, au temps de la conquête, un peu plus de 36 francs de notre monnaie. Pour les marchandises dispendieuses on comptait par sac de trois xiquipilli; 2^ Le jatolcuachtlif petits morceaux de toile de coton, servait à l'achat des objets de première nécessité et d'un prix très modéré ; 30 l'or en grain; ce genre de monnaie se plaçait dans les tubes transparents de certaines plumes pour permettre d'en examiner la quantité. Sa valeur était proportionnée à sa quantité; 4^ pour la transaction des objets de peu de valeur les Mexicains possédaient des morceaux de cuivre fort minces, détroit à quatre centimètres de hauteur, ayant un peu la forme d'un T, renflé à sa partie supérieure; 5® des morceaux d'étain également très minces constituaient le cin-

quième genre de monnaie en usage parmi les anciens Mexicaii)s. Ils avaient également des mesures, mais on ignore s'ils avaient des poids.

Pour empêcher les fraudes dans les transactions commerciales, des commissaires se promenaient continuellement dans les marchés, surveillaient les trafiquants et conduisaient les délinquants devant un tribunal de commerce, composé de douze juges, et situé près des portiques. Le vol était pourtant fort rare, soit à cause de la probité des vendeurs et des acheteurs, soit à cause de la vigilance des commissaires ou de la promptitude et de la sévérité de la punition. Toutes les marchandises introduites dans ces marchés payaient une taxe à la couronne pour l'administration de la justice et la protection du commerce.

En dehors des orateurs, des historiens et des poètes, les Mexicains avaient des compositeurs dramatiques. Sur leurs théâtres on représentait des sujets religieux, héroïques et mythologiques; des danses et des concerts. Leurs danses étaient très variées et fort belles. Les jeux nationaux étaient fort nombreux. Je ne parlerai pas des courses à pied, connues de tous les anciens peuples, mais je dirai quelques mots du ce jeu des aigles ». Pour ce jeu, les Mexicains dres- .saient une sorte de mât de cocagne, ayant vers son extrémité supérieure une petite plate-forme, aux quatre coins de laquelle étaient attachées de fortes cordes qui s'enroulaient autour de l'arbre. Quatre hommes déguisés en aigles montaient rapidement sur la plate-forme, dansaient, puis s'attachaient autour du corps l'extrémité des cordes, déployaient leurs ailes, se lançaient dans l'air et tournaient en volant autour du mât jusqu'à ce que la corde s'allongeât en se déroulant et leur permît d'atteindre le sol. Tandis qu'ils volaient en tournant, d'autres hommes montaient en haut du mât, se lançaient à l'une des quatre cordes et descendaient ainsi jusqu'à terre avec les aigles.

• Le jeu de paume était également un jeu favori des Mexicains. Ils avaient aussi des acrobates et des gymnasiarques

très habiles, dont les tours de force et d'agilité se renou-. vellent de nos jours dans tous nos cirques. J*ai parlé do leurs manuscrits et peintures hiéroglyphiques; j'ajouterai sur ce sujet que ces peintures se faisaient le plus souvent sur de la toile de ma^cuey, du papier ou des peaux; quant aux couleurs on les tirait des bois et plantes de teinture, ainsi que des minéraux. Les objets étaient assez mal peints, les Mexicains tenant peu compte des proportions et de la perspective ; ils ne firent usage des caractères alphabétiques qu'après la conquête. Mauvais sculpteurs, mais orfèvres distingués, ils coulaient et travaillaient l'or et l'argent de telle manière que des joyaux envoyés par Cortez firent l'admiration des orfèvres européens. Néanmoins ils n'appréciaient rien autant que les tableaux ou mosaïques en plumes de colibris et d'autres oiseaux au brillant plumage. Quelques-uns de ces tableaux étaient réellement merveilleux, et les Zapotèques en font encore de très remarquables.

L'architecture n'était pas très avancée parmi les Mexicains, pourtant ils avaient des édifices beaux et commodes. Les cabanes des pauvres étaient alors, comme aujourd'hui, en roseaux ou en briques sèches, et couvertes de joncs, de paille ou de feuilles de maguey. Les maisons des nobles et des riches étaient en pierres cimentées avec de la chaux, à deux étages terminés par une terrasse ; elles avaient plusieurs appartements donnant sur une ou deux cours et sur la rue. Les murs, blanchis, polis et brunis, brillaient comme de l'argent. Beaucoup de ces maisons avaient une ou deux tours sur la terrasse, et des jardins, soit dans la cour, soit derrière la maison. Les bains, les palais et d'autres monuments, échappés au vandalisme des hommes, prouvent que les Mexicains savaient construire des arcs, des voûtes et des coupoles. Les maisons des seigneurs et les édifices publics avaient leurs portes, leurs fenêtres et leurs murs ornés de sculptures et de bas -reliefs, quelquefois de placages et d'incrustations en marbre, pierres dures et même de métaux précieux. Les rues de Mexico , et principalement celles qui

suivaient la direction des canaux, étaient droites et fort larges ; il y en avait qui se composaient uniquement d'un grand canal, d'autres dont le canal, plus étroit, était au milieu ou sur un des côtés de la rue, et enfin des ruelles qui facili* taient les communications. Sur les canaux on voyait des ponts de toutes grandeurs. Les historiens de la conquête comptaient dans Mexico , lors de l'arrivée de Gortez , cent vingt mille maisons, ayant chacune de trois à dix habitants ; dans ce chiffre n'étaient pas compris les temples et les palais du souverain.

Les Mexicains avaient des tissus de coton, de maguey, de plumes, de poils de lapin ou de lièvre, et de palmiers. Certains tissus de coton étaient très grossiers, et d'autres aussi fins que la plus belle toile de Hollande ; les uns étaient unis« blancs, ou en couleur, et d'autres, brochés ou brodés en plumes, avaient des dessins très variés. Leurs vêtements étaient fort simples et peu nombreux. Les hommes portaient le maxtlatl, sorte de ceinture à bouts pendants, l'un par devant et l'autre par derrière, pour cacher les parties bonteuses, et le tilmatli, sorte de cape carrée, large d'un mètre et demi environ sur chaque côté, et qui se nouait par deux bouts sur la poitrine ou sur l'épaule. Les femmes portaient le cueiîlj sorte de jupon, et le huepilli, chemise sans manches. La quantité, la qualité et l'ornementation de ces vêtements variaient selon la fortune et le rang de ceux qui les portaient; les femmes riches portaient parfois sur leur huepilli un vêtement dans le genre des surplis ecclésiastiques, avec des manches larges. Ils avaient pour chaussures des sandales de cuir, dont les courroies étaient ornées d'or et de pierres précieuses pour les souverains et les seigneurs. Les Mexicains partaient, en outre, des anneaux, des bracelets, des pendants aux oreilles, à la lèvre inférieure, et d'autres joyaux en or, en argent, pierres fines ou dures, perles ou coquillages.

Dans V Histoire naturelle du Mexique, écrite par le docteur Hernandez, médecin de Philippe II, on voit que les Mexi-

cains connaissaient plus de douze cents plantes médicinales dont ils se servaient pour traiter les maladies. Un grand nombre de ces plantes se trouve maintenant dans les pharmacies européennes. Les remèdes mexicains s'appliquaient, comme les nôtres, sous la forme d'infusions, d'emplâtres, d'onguents, de poudres, d'acides, etc. Leurs médecins saignaient et.se servaient pour cette opération de lancettes en obsidienne, matière ordinaire de tous leurs instruments tranchants. Les Mexicains se baignaient beaucoup dans l'eau froide, mais ils faisaient également usage des bains de vapeur.

Les pauvres se nourrissaient comme l'avaient fait leurs ancêtres, lors de l'arrivée de la nation sur les bords de la lagune, de plantes, d'œufs et d'animaux aquatiques ; mais la nourriture générale devint meilleure sous la monarchie ; elle se composait surtout du maïs, préparé en galettes de la même manière que l'emploient encore les Mexicains modernes sous le nom de tortillas. Le maïs ne servait pas seulement de pain, on en faisait aussi différents mets comme le font les Piémontais. Les haricots, les piments et le cacao se préparaient pareillement de différentes façons. On sait que le chocolat nous vient du chocolatl mexicain et, qu'avant l'invention de la vapeur, le cacao se broyait de la manière que le broyaient les peuples du Mexique sous. leurs empereurs. Ils faisaient peu usage de viandes, ils mangeaient pourtant du gibier et surtout des fruits dont le nombre, la saveur et la variété étonnent les étrangers qui visitent surtout les terres chaudes. Cet aperçu des mœurs et coutumes des Mexicains devait précéder l'histoire de la conquête que je vais raconter le plus brièvement possible.

Après avoir découvert le nouveau monde en 1492, sous Christophe Colomb, les Espagnols eurent bientôt soumis à la couronne de Caslille les principales ties des Antilles. De ce centre ils partaient fréquemment pour faire de nouvelles découvertes et des échanges avec les naturels des continents voisins. Les premiers aventuriers s'enrichirent de la sorte, échangeant des objets européens de peu de valeur contre Tor américain. En 4817, Francisco Hernandez de Cordova s'embarqua, avec cent dix hommes, au port d'Alfaruco, — aujourd'hui la Havane — et se dirigeant vers le sud, d'après les conseils d'Antonio Alaminos, un des plus fameux pilotes de ce temps, découvrit les côtes du Yucatan qu'il nomma cap Catoche. En deux endroits où les Espagnols mirent pied à terre, ils eurent deux combats à soutenir contre les Indiens; dans la mêlée ils perdirent la moitié de leur effectif et leur capitaine reçut douze blessures desquelles il mourut peu de temps après. A la suite de ces deux malheureux débarquements, ils retournèrent à l'île de Cuba, firent une narration

pompeuse des villes, des tours et des édifices qu'ils avaient aperçus, de la richesse du pays qu'ils avaient côtoyé et montrèrent de For qu'ils avaient dérobé dans un temple.

Diego Velazquez, conquérant et gouverneur de Cuba, sentit sa cupidité s'enflammer à ces récits ; il envoya Juan de Grijalva, son parent, avec quatre navires et deux cent cinquante soldats, reconnaître l'tle de Cozumel, située sur la côte orientale du Yucatan, et faire des échanges avec les naturels. Juan Grijalva accomplit sa mission, puis longea les côtes du Mexique, en remontant vers 4e nord jusqu'à la rivière de Panuco. Les Espagnols s'arrêtèrent un peu sur une petite lie à laquelle ils donnèrent le nom de S. Juan d'Uliia, éloignée seulement d'un mille de la plage de Chalchiuhcuecan. Quelques historiens font venir ce nom i'Ulua des mots acûlhiM et colhua que les Espagnols entendaient sans cesse, sans comprendre qu'ils désignaient une nation.

Les gouverneurs mexicains de cette province s'émerveillèrent à la vue de navires aussi grands et d'hommes ayant une figure et des vêtements si peu semblables aux leurs. Ils se consultèrent et résolurent d*aller en personne à Mexico avertir leur souverain de l'arrivée de ces étrangers et, pour lui donner une meilleure idée de cette apparition, ils firent peindre des Espagnols, leurs navires, leurs costumes, leurs armes et lui portèrent des colliers de verre qu'ils avaient échangés contre de l'or. A cette nouvelle Moctezuma se troubla; ses craintes superstitieuses se renouvelèrent; il fit venir aussitôt l'empereur chichimèque, Cacamatzin, le seigneur d'Ixtapalapan, Guitlahuitzin, et douze de ses conseillers ordinaires pour les consulter sur ce qu'il devait faire. Après une longue conférence, ils conclurent que celui qui était venu avec un pareil cortège devait être Cuetzalcoatl, le dieu de l'air, attendu depuis tant d'années, selon la promesse qu'il avait faite aux populations de Tula, de Gholula et d'Anahualco avant sa disparition mystérieuse.

Moctezuma, persuadé que c'était cette divinité qui venait de débarquer à S. Juan d'Uliia, l'envoya complimenter par

HISTOIRE DE LA CONQUfiTE. 139

cinq grands personnages; néanmoins il fit placer des sentinelles et des courriers sur toutes les montagnes et donna Tordre aux gouverneurs des provinces maritimes d'observer le mouvement des navires et de lui communiquer immédiatement tout ce qui se passerait dans ces parages. Lorsque les cinq ambassadeurs arrivèrent à leur destination les Espagnols étaient repartis, emportant avec eux la valeur de seize mille écus d'or, provenant d'échanges et de présents qu'ils avaient reçus. Diego Velazquez fut très contrarié de voir Grijalva revenir sans avoir établi une colonie dans ce pays qu'on lui dépeignait comme le plus riche et le plus heureux du globe. Il fit aussitôt préparer une autre expédition dont il confia le commandement à Fernand Cortez, homme assez riche pour supporter avec sa propre fortune et celle de ses amis une grande partie des frais de l'expédition.

Fernand Ck)rtez naquit en 1488, à Medellin, petite ville de i'Estramadura. Du côté de son père, il descendait des Cortez et des Monroy; du côté de sa mère, il descendait des Pizarro et des Altamirano, ces quatre familles, les plus anciennes et les plus illustres de cette ville, s'étant unies par des mariages desquels naquirent le père et la mère de Gortez. A l'âge de quatorze ans, il fut envoyé à l'université de Salamanca pour étudier la jurisprudence et se rendre utile à sa maison tombée dans la pauvreté. Ses goûts militaires lui firent bientôt îObandonner ses études et courir vers le nouveau monde, suivant ainsi l'exemple d'unemultitude déjeunes gens de familles nobles et sans ressources. Il accompagna Diego Velazquez, lors de la conquête de l'île de Cuba, et. s'étant très distingué, il ne tarda pas à acquérir des biens considérables et une grande autorité parmi ses compatriotes. Doué d'un courage exceptionnel , prompt à trouver les moyens de réussir dans ses projets , sachant se faire obéir et respecter même de ses égaux, magnanime dans ses actions, réservé dans ses paroles, constant dans ses entreprises, patient dans les adversités, religieux comme on Tétait

à cette époque, fidèle à son souverain, d*un physique agréable, d'une taille élégante et bien proportionnée, tel était Thomme qui devait conquérir le Mexique. Cortez, il est vrai, éclipsa maintes fois toutes ces qualités par des actes indignes d'un héros; mais, pour être juste à son égard, il ne fout oublier ni le temps dans lequel il vivait, ni les périls, ni les difBcultés qui rendaient sa position et celle de ses compagnons si critiques pendant la conquête.

Aussitôt qu'il se vit chargé de la nouvelle expédition, i) mit la plus grande diligence dans ses préparatifs de voyage. N'ignorant pas qu'un certain apparat rehausse toujours l'autorité d*un chef, il arbora le drapeau royal au dessus de sa maison ; il enrôla sous ses ordres des hommes illustres par leur naissance, comme par leur propre valeur, tels que Juan Velazquez de Léon, parent du gouverneur, Hernandez de Portocarrero, cousin du comte de Medellin, Diego Ordaz, Francisco de Hontijo, Francisco de Lugo, Pedro de Alvarado, Cristobal de Olid, Gonzalo de Sandoval de Medellin, jeune homme de vingt-deux ans, qui fonda la colonie de Medellin près de Yera-Cruz et auquel Cortez confia les missions les plus difïïoiles et les plus dangereuses. Dans le cours de cette histoire, je citerai d'autres noms, également devenus célèbres à la suite de cette phénoménale expédition, et je donnerai quelques détails sur la plupart des conquérants.

Au moment de mettre à la voile, Velazquez de Léon, influencé par les intrigues des ennemis de Fernand Cortez, lui retira son commandement et voulut même l'emprisonner, mais les gens chargés d'exécuter ces ordres n'osèrent pas mettre la main sur un homme de pareille trempe et l'ami de si puissants personnages. Cortez qui, non seulement avait déjà dépensé toute sa fortune, mais avait encore fait d'énormes emprunts pour approvisionner ses navires, sut, à force d'adresse et de savoir-faire, reprendre sa commission, et partit de la Havane le 10 février 1S19. La flotte se composait de onze navire portant cinq cent huit soldats divisés en onze compagnies, cent neuf marins, seize chevaux.

dix pièces d'artillerie et quatre fauconneaux. Elle se dirigea^ sous la direction du pilote Âlaminos, sur Ttle de Gozumel. Dans cette île, les Espagnols rencontrèrent un diacre castillan du nom de Jérôme Aguilar qui^ ayant fait naufrage quelques années auparavant sur les côtes du Yucatan, avait été réduit en esclavage par les naturels. À l'arrivée de ses compatriotes, son maître lui permit de les rejoindre et lui rendit la liberté; comme il avait appris la langue maya, Gortez le garda près de lui en qualité d'interprète.

De Gozumel, la flotte côtoya le Yucatan jusqu'à la rivière de Ghiapa dans la province de Tabasco. Les Espagnols pénétrèrent alors un peu dans le pays, quoique harcelés par les Indiens qui leur tiraient des flèches; ils s'emparèrent d'une petite ville d'où ils sortaient fréquemment pour explorer les environs, et finirent par livrer une bataille décisive, en rase campagne, le 25 mars, près de Geutla. Grâce à la terreur inspirée par les armes et les chevaux des Espagnols, les Indiens furent vite mis en déroute, laissant huit cents morts sur le terrain ; quant aux vainqueurs, ils n'eurent qu'un mort et soixante blessés. Pour perpétuer le souvenir de ce triomphe, ils construisirent plus tard, en cet endroit, une petite ville à laquelle ils donnèrent le nom de Notre-Dame de la Victoire.

Les conquérants justifièrent les actes d'hostilités qu'ils exercèrent dans cette province en affirmant qu'avant d'en venir aux mains, ils n'avaient cessé de protester aux populations de Tabasco qu'ils venaient en amis, uniquement pour échanger des marchandises, et qu'on ne leur avait répondu qu'à coups de flèche. Gortez, après la bataille de Geutla, prit possession de ce territoire au nom de son souverain, et, pour consolider son pouvoir, il convoqua les seigneurs de la province, leur fit jurer obéissance au roi d'Espagne comme étant leur monarque légitime ; i) les efTraya par le bruit du canon qu'il fit tirer devant eux et leur laissa croire que le hennissement des chevaux était un signe menaçant de la part de ces animaux mystérieux à l'égard de tous ceux qui

se montreraient les ennemis des Espagnols. Par l'intermédiaire de son interprète Àguilar, il fit prêcher le P. Bartolomë de Olmedo, de l'ordre de la Merci, chapelain de l'armée, qui annonça les premières vérités du catholicisme aux Yucatèques. En preuve de leur soumission les seigneurs de Tabasco offrirent à Cortez des objets en or, des vêtements en toile de coton et vingt esclaves du sexe féminin qui furent distribuées aux officiers.

Parmi ces esclaves se trouvait une jeune fille d'une beauté remarquable, d'une grande intelligence et née dans la province de Coatzacoalco. Son père, ancien feudataire de la couronne de Mexico, était seigneur de plusieurs villes; il mourut laissant sa fille en bas âge. Sa veuve épousa bientôt un autre cacique mexicain de qui elle eut un fils. Son amour pour cet enfant l'engagea à lui assurer l'héritage du défunt au détriment de sa fille. Dans ce but, elle la fit un jour passer pour morte en lui substituant le corps d'un enfant qui venait de mourir et appartenait à l'une de ses esclaves, et donna clandestinement sa fille h desmarchands de Xicallanco, ville située sur les confins de la province de Tabasco. Tandis que cette mauvaise mère pleurait sur le prétendu cadavre de son enfant, les marchands emmenèrent la pauvre fille et la vendirent aux gens de Tabasco qui la donnèrent ensuite à Cortez. A cette époque, outre sa langue maternelle, elle parlait très bien la langue maya, parlée par les Yucatèques et les Tabasquenos ; en peu de temps elle apprit le castillan, s'instruisit par l'intermédiaire d'Âguilar dans la religion catholique, et reçut à son baptôme le nom de Marina, nom traduit en mexicain par Malintzin, duquel on a fait depuis Malinche.

Marina, toujours fidèle aux Espagnols, leur rendit des services incalculables ; non seulement elle leur servit d'interprète auprès des Mexicains, des Tlaxcaltèques et d'autres peuples de l'Anabuac, mais encore elle leur sauva la vie maintes fois, les avertit souvent des dangers qui les menaçaient et leur enseigna le moyen de les éviter. Tendrement

éprise de Fernand Gortez, elle l'accompagna dans toutes ses expéditions ; elle en eut un fils appelé Martin Gortez, qui fat mis à la torture en 1568, par un juge du nom de Munoz, envoyé par Philippe II, et dont les atrocités soulevèrent l'indignation des nouveaux Mexicains. Après la conquête , Marina épousa Juan de Xaramillo, respectacle Espagnol. En 1S34, lorsqu'elle accompagna Gortez dans sa longue et pénible expédition au Honduras , elle eut l'occasion de revoir sa mère et son frère ; elle les rassura, leur pardonna les torts qu'ils avaient et les combla de témoignages d'affection. Marina fut la première Mexicaine devenue chrétienne; c'est aussi Tune des plus nobles et des plus douces figures de cette épopée.

Fernand Gortez s'étant assuré de la tranquillité de Tabasco et sachant que ce pays ne pouvait lui procurer tout l'or qu'il convoitait, remit à la voile, côtoya la province de Goatzacoalco et vint jeter l'ancre à S. Juan d'Uliia, le jeudi-saint, 21 avril de la même année. A peine la flotte était-elle arrêtée, que de grands canots, chargés de Mexicains, abordèrent le navire sur lequel se trouvait Gortez; ils étaient envoyés de la part du gouverneur de la province de Ghalchiuhcuecan <c offrir aux étrangers tout ce dont ils avaient besoin pour continuer leur voyage. » Gortez reçut les Mexicains avec beaucoup de courtoisie, les remercia de leurs offres de service, leur dit qu'il venait pour faire des échanges et traiter avec le souverain de choses très importantes, puis il les congédia en leur donnant des colliers de verre , d'autres bagatelles et leur fit boire du vin d'Espagne.

Le lundi de Pâques, les Espagnols débarquèrent sur la côte leurs armes, leur arttllerie et leurs chevaux; avec le concours des Mexicains, ils se construisirent des cabanes en branches d'arbre pour se garantir du soleil et de la pluie. Telle fut l'origine de Vera-Gruz. Teuhtlile et Guitlalpitoc, gouverneurs des provinces maritimes du golfe, vinrent avec une suite nombreuse rendre visite à Gortez, qui les accueillit avec la distinction due à des personnes de leur rang, et pour

leur donner une idée du catholicisme, il fit célébrer le sacrifice de la messe sur la plage avec toute la solennité possible. A la suite de cette cérémonie, il les admit à sa table et les régala de son mieux. Après le repas, il les prit à part et leur dit, par l'intermédiaire de Marina , qu'il était le représentant du plus grand monarque de l'Orient, dont il exalta la puissance ; puis il ajouta, qu'ayant entendu parler du souverain qui régnait à Mexico, il avait été envoyé pour lui rendre ses hon^mages , l'entretenir d'affaires d'une grande importance, et qu'enfin il désirait savoir où Moctezuma recevrait l'ambassadeur de Charles-Quint.

Teuhtlile parut étonné de voir Gortez si pressé d'avoir une entrevue avec Moctezuma : — a A peine ôtes-vous arrivé dans ce pays, lui répondit- il, et déjà vous voulez être reçu de notre roi ! J'ai entendu avec plaisir ce que vous m'avez dit de la grandeur et de la bonté de votre souverain; mais sachez que le nôtre n'est ni moins grand ni moins bon ; je m'étonne même qu'il puisse y en avoir un autre dans le monde aussi puissant que lui ; mais puisque vous l'affirmez, je le dirai au nôtre qui, j'en suis persuadé, non seulement sera satisfait d'apprendre de telles choses , mais encore honorera l'ambassadeur de ce grand prince. Acceptez, en attendant, ces présents que je vous oflfire en son nom. »

Ces présents, renfermés dans une caisse en roseaux, consistaient en objets d'or et de plumes d'une valeur considérable; ils étaient accompagnés de dix caisses de vêtements très fins en coton et d'une multitude de comestibles variés. Gortez accepta ces cadeaux avec des démonstrations de reconnaissance et remit à Teuhtlile des colliers et d'autres objets peu estimés en Europe , mais très appréciés des Mexicains par leur nouveauté, leur éclat et leurs couleurs brillantes. Ce personnage avait fait venir de Mexico un grand nombre d'artistes pour peindre en détail et rapidement l'armée espagnole, afin de donner à Moctezuma une idée plus exacte des étrangers. Gortez, averti de ce projet, déploya ses troupes, fit faire des manœuvres de cavalerie, ordonna des feux

de peloton, des décharges d'artillerie, en un mot tout ce qui pouvait impressionner et terrifier les deux gouverneurs ainsi que leur suite, estimée à quatre mille hommes. Teuhtlile, ayant aperçu un casque doré parmi les armes des Espagnols, pria Cortez de le lui prêter pour l'envoyer à Moctezuma, parce qu'il ressemblait à une coiffure portée par une des principales idoles de Mexico. Cortez y coasentit, à la condition qu'on le lui renverrait rempli de poudre d'or, « pour savoir, disait-il, si celle que l'on tirait des mines du Mexique était pareille à celle de l'Espagne. »

Dès que les peintures furent achevées, Teuhtlile prit congé de Cortez, lui promit de revenir sous peu de jours avec la réponse de son souverain, et lui laissa Cuitlalpitoc afin de poui*voir à toutes ses nécessités. Il est facile de se représenter la perplexité de Moctezuma en recevant de la bouche même d'un de ses feudataires ces nouveaux détails sur l'arrivée de ces étrangers, leur religion, les animaux gigantesques qu'ils montaient et les moyens terribles de destruction dont ils disposaient. Il consulta ses oracles qui lui répondirent de ne jamais admettre ces étrangers dans sa capitale. Ne voulant pas pourtant les indisposer, il leur envoya des présents dignes de sa munificence. L'ambassadeur, chargé de les remettre et grand personnage de la cour, arriva à Vera-Cruz sept jours après le départ de Teuhtlile ; indépendamment du nombreux personnel dont se composait sa suite, il emmenait cent hommes chargés des présents de son souverain.

Arrivé en présence de Cortez, l'ambassadeur fit le salut d'usage qui consistait à toucher terre avec la main et porter ensuite la main aux lèvres, puis il encensa le général et les OfiBciers qui l'entouraient et s'étant assis sur un siège que lui offrit Cortez, il prononça sa harangue dans laquelle se trouvaient beaucoup de compliments, mais aucune allusion à l'entrevue future des Espagnols avec Moctezuma. Après son discours, l'ambassadeur fit étaler sur des nattes et des tapis, avec symétrie, les présents royaux. Ceux-ci se composaient

146 HISTOIRB DU MEXIQUE.

d*objets d*or et d'argent dont quelques-uns incrustés de pierres fines, de plumes et de pièces d*étoffes, ainsi que du casque rempli de poudre d'or. QuoiqueJa valeur intrinsèque de ces objets fût énorme, elle était surtout considérable par l'élégance, l'habileté et le fini du travail. Mais les plus riches comme les plus précieux de ces présents consistaient en deux disques de la grandeur d'une roue de carosse; l'un, eu or, représentait le siècle mexicain avec tous ses signes représentatifs en relief; l'autre, en argent et plus grand encore, représentait de la même manière l'armée mexicaine. L'ambassadeur dit à Cortez que ces objets étaient pour lui et ses compagnons, que Moctezuma en enverrait bientôt de plus beaux pour le roi d'Espagne : ce En attendant, ajouta-t-il, vous pouvez vous reposer sur ces plages et vous approvisionner de tout ce qui vous sera nécessaire pour retourner dans votre patrie. »

Cortez remercia l'ambassadeur, mais il lui fit sentir en même temps qu'il ne voulait pas rester plus longtemps sur ces plages malsaines ni retourner auprès du roi de Castille sans avoir vu Moctezuma. L'ambassadeur promit de faire connaître cette résolution à son souverain, prit ensuite congé des Espagnols et laissa Cuitlalpitoc installé avec une multitude d'Indiens dans une ville de chaume improvisée sur les dunes proches du camp. Cortez ne pouvant prolonger son séjour sur cet amas de sables brûlants où pullulaient les moustics, où l'air était empesté par des marais peu éloignés, voyant en outre que le vent du nord, si terrible sur les côtes, avariait fréquemment ses navires et menaçait de les faire échouer, envoya le capitaine Montijo chercher un port plus sûr du côté de Panuco. Ce capitaine revint peu de jours après, en disant qu'il avait trouvé un excellent endroit pour abriter la flotte à six mille d'Ulùa et très près d'une ville solidement établie.

Teuhtlile de retour de Mexico, avec de magnifiques pré* sents pour le roi de Castille, prit Cortez à part, et lui dit que Moctezuma le remerciait infiniment des cadeaux qu'il lui

HISTOIBE DE LA GOIf QUÊTE. 147

avait faits, que son roi lui souhaitait toutes sortes de prospérités, mais qu'il était inutile de lui envoyer aucun messager ni de parler d*aller à Mexico ; Moctezuma ne désirait pas voir les étrangers dans sa capitale. Teuhtlile, à la suite de cette entrevue, se rendit à Cuetlachtian, sa résidence ordinaire. Le lendemain de son départ, les Espagnols ne virent plus un seul Indien dans les environs de leur camp; ils avaient tous disparu. Moctezuma espérait qu'en laissant les nouveaux venus seuls et sans ressources, ils se décideraient à se rembarquer pour ne pas être décimés par la faim et les maladies. Les Espagnols commençaient, en effet, à s'inquiéter de cet abandon qui les conduisait aux privations les plus cruelles, lorsqu'ils virent arriver deux Totonaques, envoyés de la part du gouverneur de Gempoalla — ville située à trente-deux kilomètres de Vera-Cruz — pour les engager à venir dans sa province, et leur dire qu'ils seraient bien reçus. Ce seigneur était un de ces feudataires impatients de secouer le joug de Mexico; il avait entendu parler des événements arrivés h Tabasco; il crut le moment opportun de s'affranchir avec le secours des Espagnols, et n'attendit plus que le départ des Mexicains pour faire ses offres de service. Quant aux Totonaques eux*mëmes, ils faisaient partie de la famille huaxtëque; les uns parlaient cette langue, d'autres l'otomite et d'autres le naboa ; quoique beaucoup plus civilisés que les Otomites, ils paraissent l'avoir été moins que les Mexicains qui les considéraient comme des barbares.

Pareille proposition ne pouvaient venir plus à-propos. Le manque de vivres, la rigueur du climat, l'insalubrité du littoral, la témérité de l'expédition faisaient des mécontents parmi les Espagnols, dont trente-cinq avaient déjà succombé, soit des suites de leurs blessures, soit par le vomito. Cortez, avec des cadeaux, des promesses, des menaces et quelques actes de rigueur, sut calmer les mécontents et ranimer les esprits. Il se fit déclarer indépendant du gouverneur de Cuba, chef militaire et politique de l'expédition, et, pour payer les dépenses faites et à faire, il fut convenu qu'après

avoir déduit la part qui revenait à la couronne d'Espagne, il recevrait la cinquième partie de Tor que l'on se procurerait. Enfin, il fit nommer des magistrats pour gouverner la colonie qu'il avait l'intention de fonder dans ces parages. En allant à Çempoalla qui se trouvait sur le chemin de Ghiahuitztla, — district dans lequel était situé le port découvert par le capitaine Montijo, — Gortez ne songeait pas seulement à faire reposer ses troupes dans un endroit sain où les vivres ne manqueraient pas, mais il espérait, en outre, découvrir une bonne situation pour sa future colonie.

Ces arrangements pris, l'armée se mit en route en ordre de bataille, de crainte d'ôtre attaquée par les Mexicains ou par les Totonaques dont on se méfiait un peu; du reste, en général habile et prudent, Cortez, même au temps de sa plus grande prospérité, n'omit jamais de prendre les précautions usitées en pays ennemi pour la sécurité de ses compatriotes. Avant d'arriver à Çempoalla, les Espagnols furent complimentés par vingt des personnages les plus respectables de cette ville qui leur offrirent des fruits et des rafraîchissements. Les troupes, parfaitement accueillies des habitants, furent logées dans de grands édifices construits à l'intérieur du temple, et pourvues de tout ce qui leur était nécessaire. Après la réception officielle, le gouverneur eut une entrevue secrète avec Gortez pendant laquelle l'un sollicita le secours des Espagnols pour reconquérir l'indépendance du pays, et l'autre demanda l'aide des Totonaques pour marcher sur Mexico. Les deux propositions ayant été acceptées, Gortez dit qu'avant de s'entendre sur les moyens d'agir, il désirait aller à Ghiahuitztla voir comment se trouvaient ses navires. Pendant cette entrevue, le gouverneur de Gempoalla lui fit de riches présents en objets d'or et lui promit de l'accompagner.

Le lendemain les Espagnols allèrent à Ghiahuitztla, — petite ville située à seize kilomètres au nord de Gempoalla, dans les montagnes ; — quatre cents Totonaques transportaient les bagages de l'armée. Le seigneur de cette ville

HISTOIRE DE LA COiNQUËTE. 119

accueillit de son mieux les nouveaux venus, et, tandis qu'il était en.conrérence avec Cortez et le gouverneur de Cempoalla, cinq messagers ou receveurs du tribut royal arrivèrent et se montrèrent très indignés contre les Totonaques pour avoir reçus les étrangers sans le consentement de Moctezuma; ils demandaient vingt victimes humaines pour les sacrifier à leurs dieux, en expiation d'un pareil délit. Les deux gouverneurs et la population, terrifiés par cet incident, ne savaient quel parti prendre. Marina avertit immédiatement Cortez de ce qui se passait et de la situation critique dans laquelle le plaçait Tirritation des receveurs mexicains. Celui-ci , pour en sortir , conseilla aux deux gouverneurs de mettre en prison les envoyés de Moctezuma. Ce parti parut monstrueux aux Totonaques; néanmoins, après avoir hésité quelques temps, ils l'adoptèrent, et les receveurs furent incarcérés.

Ce premier pas étant fait, les Totonaques allèrent plus loin et voulurent sacrifier les prisonniers dans la nuit; mais Cortez les en dissuada et, pour s'attirer l'affection des Mexicains il résolut de rendre la liberté à deux des prisonniers. Il donna l'ordre à ses gardes de lui amener secrètement pendant la nuit deux de ces receveurs ; puis , les ayant en sa présence, il les pria de dire à Moctezuma combien il regrettait l'attentat commis contre ses ministres par ces rudes montagnards et quMI tâcherait ég^tlement de faire évader les trois autres receveurs. Les Mexicains le comblèrent de bénédiction, l'engagèrent à se méfier des Totonaques et furent reconduits dans un des canots espagnols sur les frontières de la province. Dans la matinée, Cortez parut irrité de la fuite des deux prisonniers, et, l'attribuant à la négligence de leurs gardiens, il se fit remettre les trois autres pour les enfermer, disait-il, dans une prison plus sûre et leur rendit ensuite la liberté comme aux deux premiers.

Après cet acte de duplicité qui avait un double but, celui de s'attirer la reconnaissance de Moctezuma et de rendre les

Totonaques et les Mexicains ennemis irréconciliables, Cortez fit aussitôt répandre le bruit que les Totonaques n'avaient plus de tribut à payer au souverain de Mexico, et que s*il se trouvait dans le pays d'autres receveurs, de l'en avertir, qu'il les ferait mettre en prison. Ces bri^its amenèrent partout Tespoir de reconquérir l'indépendance perdue; d'autres seigneurs de la province vinrent remercier le général des services qu'il leur rendait ; une étroite union se forma bientôt entre les Espagnols et les Totonaques qui finirent par jurer obéissance au roi de Castille entre les mains de Cortez. Celui-ci s'occupa dès lors de sa colonie; il l'installa près des montagnes de Chiahuitztia, à seize kilomètres au nord de Cempoalla et lui donna le nom de Yillarica de Vera-Cruz. En 1823-4824 elle fut transférée à l'ancienne Vera-Cruz, et en 1899, le comte de Monterey fit définitivement construire la ville actuelle, en face de S. Juan d'UIùa, à l'endroit où les Espagnols avaient débarqué.

Tandis que ces événements se passaient sur les bords du golfe, les deux receveurs relâchés par Cortez arrivaient à Mexico au moment où Moctezuma, furieux de la conduite des étrangers et des Totonaques, organisait une armée pour les châtier. Les récits élogieux de ces deux messagers chan^ gèrent l'esprit du souverain qui , pour montrer la satisfaction qu'il avait éprouvée en apprenant les procédés de Cortez à l'égard de ses ministres, lui envoya une ambassade, composée de deux de ses neveux et d'une partie de sa plus haute noblesse , avec des présents d'or. Les ambassadeurs complimentèrent le général, lui firent en même temps des reproches de s'être autant lié avec les Totonaques et lui dirent que c'était uniquement par considération pour lui qu'une armée mexicaine ne venait pas les châtier. Cortez leur répondit que son amitié pour les Totonaques provenait de l'abandon dans lequel l'avaient laissé les Mexicains, qu'il avait dû chercher des vivres pour ses troupes et que bientôt il irait à Mexico voir Moctezuma. Les deux princes ambassadeurs retournèrent à la capitale, émerveillés de quel»

ques exercices de cavalerie que fit exécuter Cortez devant eux.

Son zèle religieux lui fit commettre un acte imprudent qui faillit lui devenir funeste. Le gouverneur de Cempoall^, voulant resserrer davantage les liens qui rattachaient son peuple aux Espagnols, présenta huit jeunes filles à Cortez pour les marier à ses officiers. Le général lui répondit qu'il ne pouvait les accepter avant qu'elles n'eussent abandonné le culte des faux dieux et reçu le baptême; il saisit ensuite cette ' occasion pour lui parler du catholicisme et finit par exiger la destruction des idoles qui se trouvaient dans le temple à côté des édifices occupés par les Espagnols. Le gouverneur refusa. Alors Cortez engagea ses soldats à monter à Tassaùt et à briser ces idoles; le gouverneur allait donner l'ordre au peuple de défendre ses dieux, lorsque Cortez le menaça de faire massacrer tous les habitants de Cempoalla s'ils s'op< posaient à la destruction des idoles. A ces menaces, Marina ajouta que les étrangers, au lieu de s'allier aux Totonaques contre les Mexicains, s'allieraient aux Mexicains contre les Totonaques, et qu'il valait mieux laisser détruire les idoles que d'amener la ruine de la province.

Ces raisons calmèrent l'indignation du gouverneur; les Espagnols prirent des otages qui leur répondaient de l'impunité et brisèrent les statues de toutes les divinités qu'ils rencontrèrent. Les Totonaques, effrayés par cet attentat, pleuraient et craignaient de voir fondre sur eux les châtiments du ciel ; ces châtiments ne vinrent pas, la tempête s'apaisa; les huit jeunes filles furent instruites, baptisées, mariées, et Cortez revint à Vera-Cruz où dix-huit Espagnols venaient d'arriver de Cuba renforcer sa petite armée. Avant de partir pour Mexico, Cortez écrivit une longue lettre à l'empereur^ Charles-Quint, pour l'informer de tout ce qu'il avait fait et le prévenir contre le gouverneur de Cuba, dont il avait à se plaindre. Les chefs de la colonie et les officiers de l'armée écrivirent deux autres lettres à l'empereur pour le prier d'approuver leur conduite et de confirmer les emplois qu'ils

6'étaient réciproquement conférés. Ces trois lettres et les présents envoyés par.Moctezuma furent portés en Espagne par les deux capitaines Âlonzo Hemandez de Portocarrero et Francisco de Montijo, qui mirent à la voile le 16 juillet

C'est alors que Cortez exécuta ce fait unique dans Thistoire et qui révèle autant Ténergie de son caractère que les difficultés de toutes sortes qu'il rencontrait parmi sos compagnons pour mener son entreprise à bonne fin. Voulant enlever à ses soldats tout espoir de revenir à Cuba et tout envie de l'abandonner dans ses projets gigantesques, il fit mettre à mort deux Espagnols qui machinaient une trahison contre lui et leur fuite dans un des navires; puis, il ordonna l'incendie de la flotte. Cet ordre n'était pas d'une acceptation facile ; mais, à force de promesses, de menaces et d'intrigues auprès des pilotes et de ses officiers, il parvint à le faire exécuter. Après avoir retiré des vaisseaux tout ce qui pouvait être utile, on y mit le feu. Les marins furent incorporés à l'armée; l'alliance avec les Totonaques fut consolidée; cinquante hommes, sous le commandement de Juaa de Escalante, restèrent à Vera-Cruz, et le 16 août Cortez se mit en route pour Mexico avec quatre cent quinze soldats, seize cavaliers, deux cents hommes de charge pour le transport des bagages et de l'artillerie, et quelques troupes totonaques commandées par quarante nobles de la province.

L'armée se rendit d'abord à Xocotla, ville aujourd'hui disparue, mais autrefois située à huit kilomètres environ d'Ixtacamaxtitlan, sur la route de Tlaxcala. En passant par Jalapa, Texotla et les montagnes situées entre le Coffre de Perote et le pic d'Orteaba, les Espagnols essuyèrent beaucoup de fatigues pour les difficultés du chemin et la brusque transition de la température. Xocotla était alors une grande cité dans laquelle on comptait vingt mille sujets de la couronne de Mexico et une garnison mexicaine de cinq mille hommes. Le gouverneur Olintetl vint au devant des Espagnols, les reçut très bien, les logea dans la ville, mais ne voulut pas leur

donner de For. A Xocotia, Cortez ne savait s'il irait à Mexico par Tlaxcala ou par Gholula ; les Mexicains lui conseillaient perfidement de passer par Gholula, mais il suivit le conseil des Totonaques qui l'engageaient à prendre la voie de Tlaxcala. Il envoya quatre nobles de Gempoalla demander au sénat de la république le passage de son armée sur le territoire tiaxcaltëque et se rendit à Ixtacamaxtitlan attendre lé retour de ses messagers. Geux-ci ne manquèrent pas d'exalter le mérite des Espagnols, pensant plus facilement obtenir ane réponse favorable, et leur récit, circulant bientôt dans la ville, impressionna singulièrement toute la population.

Le sénat de Tlaxcala se composait de quatre seigneurs qui gouvernaient la république : c'étaient Maxixcatzin, général de l'armée, Xicontecatl, Tlehuexolotzin et Citlalpopocatzin. Ils délibérèrent longtemps sur le message des Totonaques et ne s'entendaient pas sur la réponse qu'il convenait de leur faire; Maxixcatzin voulait qu'on permît le passage, Xicontecatl ne le voulait pas ; enfin l'on résolut de permettre le passage et d'envoyer le jeune Xicontecatl, fils du sénateur, avec des Otomites pour le défendre : — « Si nous sommes vainqueurs, dit celui qui avait donné ce conseil, la gloire nous en restera ; si nous sommes vaincus, nous accuserons les Otomites de s'être battus sans notre ordre. »

Après huit jours d'attente, et croyant être parfaitement reçue des Tiaxcaltèques, l'armée de Gortez, accompagnée de quelques troupes mexicaines de Xocotia, se mit en route et passa sans incident, par une porte non gardée en ce moment, la grande muraille dont j'ai déjà parlé. Le 31 août, des Otomites armés tuèrent deux chevaux, ainsi que leurs cavaliers et blessèrent quelques hommes de l'avant-garde qui exploraient le chemin. Quatre mille Otomites vinrent soutenir les premiers dans cet engagement, mais ils furent mis en déroute en un instant et laissèrent cinquante des leurs, morts sur le champ de bataille. Peu de temps après arrivèrent deux des messagers totonaques et les ambassadeurs tiaxcaltèques qui complimentèrent Cortez au nom du sénat, lui firent part

de la permission qu'on lui donnait de traverser le territoire de la république avec son armée, accusèrent les Otomites des hostilités dont ils s'étaient rendus coupables et s'offrirent à payer les chevaux blessés et tués.

Cortez fit semblant de le.s croire, les remercia et continua sa route. Il rencontra bientôt mille TIaxcaltëques qui lui barrèrent le passage et finirent par l'attirer dans un guetapens, où les chevaux ne pouvaient manœuvrer. Une action terrible s'engagea ; les Espagnols se crurent un instant perdus ; mais leur général les encouragea de la voix et, par des prodiges de valeur, il réussit à les faire sortir de la barranca dans laquelle ils se trouvaient et les mena dans la plaine de Teoatzinco, où son artillerie fit un massacre épouvantable de l'ennemi. Pendant la mêlée, il y eut un combat singulier entre un des messagers totonaques et un des ambassadeurs tiaxcaltèques ; le Totonaque finit par terrasser son adversaire et lui couper la tête. La bataille de Teoatzinco se termina par la déroute complète de l'armée tlaxcaltèque. Les Espagnols passèrent la nuit sur une colline du voisinage; ils y construisirent ensuite des cabanes et s'y fortifièrent pour se reposer en toute sécurité.

Dans l'intention d'obliger les Tiaxcaltèques à demander la paix, Cortez sortit de ses retranchements le 3 septembre avec ses cavaliers, cent fantassins, quatre cents Totonaques et trois cents Mexicains de la garnison d'Ixtacamaxtitlan, brûla cinq ou six villages des environs, fit quatre cents prisonniers qu'il remit immédiatement en liberté, après avoir chargé les principaux d'entre eux d'offrir la paix aux chefs de la nation. Ceux-ci allèrent directement auprès du jeune Xicontecatl qui campait avec une assez grande armée à huit kilomètres du retranchement des Espagnols. En entendant les propositions faites de la part de Cortez, il répondit que les Espagnols pouvaient aller à TIaxcala, s'ils le voulaient qu'ils serviraient de victimes aux dieux et de nourriture au peuple; quant à lui, il promettait d'aller lui-même rendre sa réponse.

Le 5 septembre, en signe de mépris, il envoya trois cents

dindes et deux cents paniers de vivres aux Espagnols en les engageant à prendre des forces pour la bataille; puis il s'avança contre eux avec une armée de cinquante mille hommes. Ce chiffre, élevé par erreur on par exagération dans le récit de Cortez à cent quarante-neuf mille, fut considérablement diminué au moment du combat, à la suite de quelques rivalités entre les généraux tiaxcaltèques. L'assaut contre les retranchements des Espagnols fut donné avec tant d'élan et d'impétuosité que les Tiaxcaltèques entrèrent dans le camp, malgré le feu de l'artillerie qui causait dans leurs rangs épais une effroyable mortalité. Néanmoins, après s'être battus pendant quatre heures avec autant de courage que d'acharnement, ils durent se retirer en désordre. Tous les chevaux espagnols et soixante hommes furent blessés dans cette lutte; un seul mourut en combattant. Les Tiaxcaltèques enlevant leurs morts à mesure qu'ils tombaient, on ne sait quel fut le chiffre de leurs perles.

Xicontecatl , affligé de sa défaite , consulta les oracles de Tlaxcala qui lui répondirent que les Espagnols, étant Sis du soleil, étaient invincibles le jour, mais que,* la nuit, ils manquaient de force pour se défendre. Ce général résolut alors de les attaquer la nuit suivante, et pour le faire avec plus d'avantage, il envoya cinquante espions examiner le camp et porter à Cortez des présents. Un des Totonaques, s'apercevant de l'espionnage exercé par les Tiaxcaltèques, en avertit Cortez qui Qt aussitôt appeler plusieurs de ces espions et les amena par des menaces à confesser le but de leur présence au camp. Dans un moment de barbare irritation, il leur fit couper les mains à tous et les renvoya à Xicontecatl un peu avant la nuit ; puis, ayant fait mettre des grelots au poitrail des chevaux, il marcha contre les Tiaxcaltèques qui venaient à sa rencontre. Ceux-ci , voyant le supplice infligé à leurs espions," effrayés en outre par le bruit des grelots, se dispersèrent immédiatement et coururent se réfugier à Tlaxcala. Ce nouveau malheur décida le sénat à conclure la paix avec les Espagnols.

151 HISTOIRE DU MBXIQUB.

Tandis que ces événements se passaiefit sur le territoire de la république, Moctezuma, parfaitement informé de la marche et des victoires des étrangers, et craignant leur alliance avec les TIaxcaltëques, fit venir l'empereur cbichimèque, le prince Cuitlahuatzin et plusieurs de ses conseillers pour les consulter sur le parti qu'il fallait prendre. Cacamatzin conseilla de recevoir les Espagnols dans la capitale, de bien les traiter, de les écouter et de n'employer la force contre eux que dans le cas où ils machineraient quelque attentat contre l'empire ou le souverain. Cuitlahuatzin fut d'un avis contraire; il engagea Moctezuma à envoyer de nouveaux ambassadeurs à Cortez avec des présents et ordre de le dissuader de venir à Mexico. Cet avis prévalut et fut suivi. Six ambassadeurs se rendirent auprès du général espagnol qui les retint un peu dans l'espérance de leur montrer un combat contre les Tlaxcaltèques. Son espoir se réalisa bientôt. Trois bataillons ennemis attaquèrent son camp, en poussant des cris épouvantables et lançant des nuées de flèches. Cortrz monta à cheval, malgré une indisposition qui le retenait sous sa tente, et mit facilement en déroute les TIaxcaltëques en présence des ambassadeurs.

Cette dernière victoire persuada même les partisans de XicontecatI que la guerre contre les Espagnols leur serait funeste ; le sénat, de son côté, voulait surtout éviter à tout prix l'alliance des étrangers avec les Mexicains ; sous la pression de ces sentiments, on résolut à l'unanimité de députer à Cortez le jeune XicontecatI pour lui faire des propositions de paix. Le fier tiaxcalièque, entouré d'un nombreux et brillant cortège, vint au camp espagnol, salua Cortez au nom de la république, s'excusa des hostilités causées, parce quç» dit-il, ayant eu connaissance des ambassades et des présents envoyés par Moctezuma, et voyant les soldafs mexicains qui l'accompagnaient, on le croyait allié du roi de Mexico; enfin, il lui promit une alliance éternelle. Cortez lui manifesta toutes sortes d'égards et de respect, se tint pour

satisfait, mais le menaça d*une terrible vengeance si la paix venait à être troublée par les Tlaxcaltèques.

Aussitôt après le départ de Xicontecatl, le général espagnol fit célébrer le sacrifice de la messe, avec toute la pompe possible, en présence des ambassadeurs mexicains, pour reiDercier le ciel de cet heureux événement. Les Mexicains, furieux de cette alliance, tâchèrent de la rompre en faisant suspecter la bonne foi des Tlaxcaltèques; ils ne réussirent pourtant pas à ébranler la confiance de Cortez qui leur témoigna le désir d'être ami de toutes les populations du Mexique^ mais sans en craindre aucune, ni de jour ni de nuit, ni dans les villes ni en rase campagne. Le sénat de la république fit prier les Espagnols de venir à Tlaxcala cimen-< ter leur amitié, se reposer de leurs fatigues et traiter sérieusement d'une confédération. Avant de partir, Cortez reçut trois nouvelles ambassades; une des Huexotzincas, actuellement alliés des Tlaxcaltèques; une autre du prince Ixtlilxochitl, auquel il promit de le placer sur le trône d'Acolhuacan et une troisième de Moctezuma avec des présents en or, en plumes précieuses et riches vêtements, pour le dissuader de venir à Mexico et l'engager à se méfier de ses nouveaux amis.

Six jours après la visite amicale de Xicontecatl, les quatre sénateurs de la république se firent transporter en palanquin au camp espagnol pour supplier les conquérants de venir à Tlaxcala, leur reprocher leur délai qu'ils prenaient pour une marque de méfiance, et, pour leur donner une preuve de leur sincérité, ils jurèrent spontanément obéissance et fidélité au roi d'Espagne. Cortez, convaincu de la bonne foi de ses alliés, leur promit de partir le lendemain. Les Espagnols avaient un assez grand besoin de repos; ils avaient perdu cinquante-cinq des leurs, morts ou disparus, presque tous étaient blessés ou malades. Les derniers combats leur avaient montré que la conquête du Mexique ne serait point facile, en présence d'une si prodigieuse quantité d'ennemis; beaucoup murmuraient contre la témérité de

leur général et plusieurs vinrent le conjurer de retourner à Vera-Cruz. Cortez leur parla de l'honneur, lés encouragea, leur promit le succès de son entreprise et leur donna des espérances de gloire et de fortune, basées sur le développement de la confédération qu*il préméditait; tous se laissèrent persuader, enflammer à la vue de l'or et des lauriers que leur promettait leur vaillant chef.

Enfin, le 23 septembre iS19^ les Espagnols firent leur entrée dans Tlaxcala, sous des arcs de verdure et de fleurs, au son de la musique et au milieu d'un concours de peuple estimé à cent mille âmes. Les sénateurs étaient venus au devant d'eux avec une multitude de nobles qui leur don- «nèrent à l'entrée de la ville le spectacle d*une grande danse nationale. La population de Tlaxcala était alors d'environ cinq cent mille âmes; trente mille personnes se rendaient tous les jours au grand marché de cette ville, dont les édifices se rivalisaient par leur nombre et leur magnificence avec ceux de Mexico et de Texcoco. Les Espagnols furent logés dans de vastes bâtiments et pourvus de tout ce qui leur était nécessaire. Les ambassadeurs mexicains avaient refusé d'abord de suivre Cortez, mais celui-ci insista pour qu'ils l'accompagnassent; il leur promit qu'ils seraient en sûreté auprès de lui; ils le suivirent alors et le général leur, fit donner un appartement proche du sien. Les chefs de la république, pour lui témoigner de nouveau leur amitié, lui ofl'nrent trois cents jeunes filles. Cortez les refusa, en disant que la religion catholique ne permettait pas la polygamie; néanmoins, pour ne pas les désobliger, il en accepta quelques-unes comme dames d'honneur de Marina. Malgré ce refus les sénateurs lui présentèrent cinq autres jeunes filles de la première noblesse, dont deux étaient filles des sénateurs mêmes; Cortez les accepta, les fit instruire, baptiser et les maria aux capitaines Velazquez de Léon, Pedro de Âlvarado, Cristobal de Olid, Gonzalo de Sandoval et Alonso de Avila.

Ces commencements, d'heureux présage, inspirèrent à

Gorlez le désir de convertir au catholicisme les chefs de la république et toute la noblesse ; i\ eut avec eux de fréquentes discussions sur le culte des idoles, et peu s'en fallut qu'il ne renouvelât la scène passée à Gempoalla à propos du même sujet; mais le P. Olmedo l'en dissuada, en lui disant que la religion devait s'imposer par le raisonnement et non par la force et la violence. Pourtant son zèle religieux et son horreur des sacrifices humains lui firent continuer ses controverses; il obtint la liberté des prisonniers destinés à ces sacrifices, et ses exhortations ne laissèrent pas d'impressionner fortement les nobles tlaxealtèques dont beaucoup se firent instruire et baptiser un peu plus tard.

Une fois les troupes espagnoles reposées, rétablies de leurs blessures et de leurs maladies, l'alliance avec les Tlaxealtèques bien consolidée, Cortez se remit en roule pour Mexico. Avant de partir, il donna à ses alliés les riches vêtements que lui avait envoyés Moctezuma. Un instant il hésita sur le chemin qu'il suivrait. Les sénateurs lui conseillèrent de passer par Huexotzinco; les ambassadeurs mexicains l'engagèrent à visiter Gholula, dans l'espérance de l'y faire massacrer; Cortez, pour montrer aux Tlaxealtèques combien il méprisait les dangers et ses ennemis, se décida pour Gholula.

Les Gholultèques , autrefois alliés des Tlaxealtèques, s'étaient rendus à leur égard coupables d'une perfidie qui ne leur fut jamais pardonnée. Dans une bataille qu'ils livrèrent ensemble contre les Mexicains, ils quittèrent subitement l'avant-garde dont ils faisaient partie et, passant à l'arrière-garde, ils se ruèrent sur les Tlaxaltèques qui furent ainsi pris entre deux corps ennemis. Une trahison aussi odieuse rendit les deux républiques irréconciliables. Instruit de cette trahison et blessé de ce que les Gholultèques ne lui avaient point envoyé d'ambassade, Gortez leur fit demander pourquoi ils n'agissaient ps^s envers lui comme l'avaient fait les autres Étals voisins? Des excuses lui furent transmises par quatre plébéiens, en signe du peu de cas

1«0 HISTOIRE DU MEIIQUB.

quils faisaient des Espagnols. Indigné de ce procédé, le général leur fit faire des menaces par quatre Totonaques et partit pour Cholula accompagné de six mille guerriers tiaxcaltèques.

Arrivé à Cholula, les Espagnols furent reçus avec le cérémonial ordinaire et très bien logés ainsi que les Totonaques; quant aux Tiaxcaltèques, on ne leur permit pas l'entrée de la ville; ils campèrent aux portes, ayant soin d'imiter les Espagnols dans leur mode de campement, la disposition du camp et les mesures de précaution qu'ils prenaient habituellement. On sait que Cholula était une des plus anciennes et des plus industrieuses villes du Mexique; elle comptait alors environ quarante mille maisons y compris les faubourgs. La quantité surprenante de ses temples, leur richesse et la splendeur du sanctuaire de Quetzalcoatl, construit sur une immense pyramide faite de main d^homme faisait de cette ville une ville sainte, un lieu de pèlerinage qui attirait des pèlerins des provinces les plus reculées de l'empire. De nos jours cette pyramide ressemble à une colline; elle est surmontée d'une chapelle dédiée à la Vierge qui a remplacé le temple de Quetzalcoatl.

Les deux premiers jours après leur arrivée dans Cholula, les Espagnols furent abondamment pourvus de vivres; cette abondance fit bientôt place à la disette la plus absolue; d'autres indices de trahison se manifestaient à chaque instant; les Totonaques aperçurent des préparatifs secrets de combat; les Tiaxcaltèques virent, un soir, sortir de la ville les femmes et les enfants ; finalement, une dame de Cholula, devenue l'amie de Marina, lui donna des détails sur le complot qui se tramait pour massacrer les Espagnols avec l'aide d*une armée mexicaine, forte de vingt mille hommes et cachée dans les environs.

Cortez, en apprenant de ses alliés et de Marina les détails de ce complot, fit venir les principaux personnages de la ville et leur demanda s'ils avaient à se plaindre d'un seul de ses soldats? Touà lui répondirent que non, qu'ils étaient

HISTOIRE DE IL CONQUÊTE. ISl

très satisfaits de leur conduite et prêts à lui fournir tout ce qu'ils désireraient pour son voyage à Mexico. Le général accepta leur offire et leur dit qu*il partirait le lendemain. Il fit venir ensuite ses capitaines, les consulta sur les moyens d'échapper au danger qui les menaçait, et leur dit qu'ils ne seraient jamais en sûreté à Mexico, s'ils ne faisaient pas ua exemple pour épouvanter les traîtres. A la suite de cette con^ férence, pendant laquelle tous les officiers se rangèrent à l'avis de leur général, il fit dire aux TIaxcaltèques d'attaquer Cbolula le lendemain au lever du soleil, de ne pas faire de quartier, de tuer tous ceux qui leur tomberaient sous la main et de n'épargner que les femmes et les enfants qui n'avaient pas encore abandonné la ville.

Le jour désigné pour le départ étant arrivé, les Espagnols se mirent en ordre de bataille dans une immense cour du palais qu'ils habitaient. Les Ghpiultèques , dont quarante nobles, les porteurs des équipages et des troupes entrèrent dans les cours et dans les salles. Gortez fit alors garder les issues, monta à cheval et s'adressant au gouverneur de la ville venu avec tout ce monde , il lui dit :

— « J'ai voulu être votre ami ; je suis entré pacifiquement dans votre ville; vous n'avez eu à vous plaindre, ni de moi, ni d'aucun des miens ; pour ne vous donner aucun sujet d'ennui, j'ai laissé les TIaxaltèques dans les champs ; et vous, avec une détestable perfidie, sous des semblants d'amitié vous avez tramé une horrible trahison pour m'assassiner ainsi que tous mes gens, mais je n'ignore rien de votre complet. »

Puis, ayant fait approcher quatre ou cinq des principaux Gholultèques, il leur demanda quels motifs avaient pu les décider à violer, d'une manière aussi barbare, les lois de rbospitalité. Les Gholultèques lui répondirent que c'étaient les ambassadeurs mexicains qui les avaient conseillé de tuer les Espagnols pour plaire à Moctezuma. S'adressant alors alors aux ambassadeurs, il leur dit :

— <x Ces mécréants, pour excuser leur crime, vous accu-

16â HISTOIRE DU MEXIQUE.

sent de trahison, vous et votre souverain ; mais je ne vous crois pas capables de tant de noirceur. Je ne puis non plus me persuader que le grand Moctezuma voulût être mon ennemi dans le temps même qu'il me donnait de si grandes preuves d'amitié, et que, pouvant s'opposer par la force à mes prétentions, il eût choisi des traîtres pour me tromper. Soyez sûrs que je ferai respecter vos personnes dans le châtiment que nous allons infliger à tous les coupables. Aujourd'hui les traîtres vont périr et cette ville sera détruite. Je prends le ciel et la terre à témoin que c'est sa perfidie qui arme nos bras pour une vengeance aussi contraire à notre esprit. »

Après ces paroles il donna le signal du massacre. Les Espagnols se ruèrent alors sur les Cholultèques et n'en laissèrent pas un de vivant de ceux qui étaient entrés dans le palais. Ils sortirent ensuite dans les rues et tuèrent tous ceux qu'ils rencontraient. LesTlaxcaltèques arrivèrent à leur tour et firent un carnage épouvantable de leurs ennemis. L'artillerie fut braqij(ée sur les groupes qui tentaient de se défendre, et, pour que cette sanglante tragédie devint plus terrible encore, on mit le feu aux temples, aux édifices et dans toutes les maisons où se réfugiaient les fuyards. Partout on ne vit plus que des cadavres, du sang et du feu. Plus de six mille Cholultèques furent ainsi égorgés ou brûlés. La ville fut mise à sac; les Espagnols s'emparèrent des pierres précieuses, de l'or et de l'argent qu'ils trouvaient dans les temples et dans les palais; les Tlaxcaltèques prenaient les vêtements, les plumes et le sel ; il est probable que les Totonaques se conduisirent comme leurs alliés de Tlaxcala.

En ce moment, vingt mille Tlaxcaltèques, commandés par Xicontecall, se présentèrent; sans doute, les chefs campés aux portes de la ville les avaient appelés pour les aider en cas de besoin. Cortez les remercia de la promptitude avec laquelle ils étaient venus lui ofi^rir leur appui ; il leur donna une partie du butin et les congédia, se contentant de garder auprès de lui les six mille hommes qu'il avait emmenés de

Tlaxcala et s'étaient déjà distingués dans les scènes de meurtre et de pillage de la matinée. De retour dans son appartement, il mit en liberté les quarante nobles cholultèques qu'il avait enfermés le matin pour leur sauver la vie, puis il proclama un pardon général, délivra les prisonniers destinés aux sacrifices des idoles, fit enterrer les morts, nettoyer le grand temple sur lequel il arbora la croix, reçut les félicitations des confédérés et le serment d'obéissance au roi d'Espagne des Cholultèques, des Tepeaquenos et des Huexotzincas. Enfin, il engagea le peuple à rentrer dans la ville, à reprendre ses travaux, et son ascendant était tel qu'en peu de jours Cholula reprit sa physionomie accoutumée.

Cortez, voulant intimider Moctezuma par le récit des témoins oculaires de tout ce qu'il avait fait jusqu alors, chargea les ambassadeurs mexicains, qu'il avait encore auprès de lui, de rapporter à leur souverain les paroles suivantes : — « Dites à votre roi qu'autrefois je voulais entrer à Mexico pacifiquement, mais aujourd'hui je* suis décidé à le considérer comme un ennemi et lui faire le plus de mal possible. »

Les ambassadeurs lui répondirent qu'avant de prendre une pareille résolution, il devait approfondir plus minutieusement la vérité, pour bien se persuader que Moctezuma n'avait pas trempé dans la perfidie des Cholultèques et qu'ils iraient, néanmoins, porter ses plaintes à Mexico s'il le désirait. Ils partirent, en efi<et, et revinrent six jours après avec des présents, consistant en dix pièces d'orfèvrerie estimées à cinq mille piastres chacune, quinze cents vêtements et des vivres en quantité. Par l'organe de ses représentants, le roi se disculpait d'avoir conseillé le massacre des Espagnols ; il attribuait ce complot à la duplicité proverbiale des Cholultèques et certifiait que les vingt mille hommes, levés pour surprendre les étrangers, étaient des alliés des Cholultèques et non des troupes royales mexicaiues.

Gortez parut croire à l'exactitude de ces assertions et à la bonne foi de Moctezuma, mais de nouveaux ennuis l'enga-

gèrent à partir immédiatement pour Mexico. Quauhpopoca, gouverneur de Nauhtian, ville située à cinquante kilomètres environ au nord de Vera-Cruz, avait reçu de Moctezuma Tordre de faire payer aux Totonaques le tribut non payé, aussitôt après le départ de Gortez. Les Totonaques avertitirent Juan de Escalante, resté à Vera-Gruz, de cette mesure et des hostilités commencées par Quaubpopoca, parce qu'ils refusaient de se soumettre à de tels ordres. Escalante fit dire aux Mexicains de ne pas molester ses alliés; mais, en ayant reçu une réponse insolente, il marcha contre eux à la tôte de cinquante Espagnols et de dix mille Totonaques qui s'enfuirent au commencement de Faction. Malgré cette fuite^ la victoire resta du côté des Espagnols, mais elle leur coûta cher; Escalante et six ou sept soldats moururent trois jours après des suites de leurs blessures; un autre, blessé pendant le combat, fut fait prisonnier, envoyé à Mexico et mourut en route; sa tête fut alors coupée, portée à Moctezuma qui la trouva si laide qu'il ne voulut pas la laisser exposer dans le temple devant les idoles.

Gortez dissimula ces fâcheuses nouvelles pour ne pas décourager son armée et se mit en marche avec ses Espagnols, six mille Tlaxcaitèques et quelques troupes de Huexotzinco et de Gholula. En passant entre les deux volcans sur la crête des montagnes qui dominent ces hauts plateaux, le capitaine Diego Ordaz, monta au sommet du Popocatepetl avec neuf soldats, au grand ébahissement des Indiens. Du haut de rithualco, l'armée aperçut Mexico ; cette vue produisit des impressions diverses aux conquérants; les uns admirèrent ses édifices, ses lagunes, ses champs cultivés, etc., les autres s'efirayèrent des difficultés que devait rencontrer la conquête d'un pays aussi peuplé; beaucoup demandaient à revenir à Vera-Cruz ; mais Gortez n'était pas homme à reculer au moment d'atteindre son but, encore moins à permettre le découragement et l'insubordination parmi ses compagnons; il ranima les uns, menaça les autres, et l'armée descendit les montagnes en bon ordre.

Bfoctezuma, consterné par les événements de Gholula et l'approche des Espagnols, leur envoya de nouveaux ambassadeurs, de nouveaux présents, et leur fit dire qu'il donnerait quatre charges d'or au général, une à chaque officier et à chaque soldat s'ils voulaient retourner dans leur patrie. Les prêtres augmentaient l'inquiétude superstitieuse du souverain par des oracles et des prophéties lugubres; ne sachant quel parti prendre, il consulta son conseil ordinaire et se rangea cette fois à l'avis de l'empereur chichimèque, qui proposait de bien accueillir les étrangers.

Les conquérants traversèrent Àmaquemecan, Tialmanalco et Ayotzinco sur les bords du lac de Chalco; partout ils furent reçus en libérateurs, partout on leur faisait des présents, on se joignait à eux pour grossir leurs rangs, et l'on se plaignait des Mexicains. Gacamatzin vint à leur rencontre jusqu'à Ayotzinco, petit port où se réunissaient les canots faisant le transit des marchandises de toutes les localités situées au sud de Mexico; il venait dans un riche palanquin, accompagné d'une suite nombreuse et brillante, complimenter les Espagnols en son nom et au nom de Moctezuma, son oncle. Gortez, avec son état-major, alla au devant de lui, le salua gracieusement et lui prodigua les marques du plus profond respect. L'empereur voulut le dissuader d'aller à Mexico, mais le général lui répondit que ce n'était pas au moment d'y entrer, qu'il allait s'en retourner sans avoir accompli sa mission. — « Alors, ajouta Gacamatzin, nous nous reverrons à la cour. » Puis, laissant une partie de sa noblesse escorter le général, il repartit pour Mexico.

D'Ayotzinco l'armée se rendit à Guitlahuac, petite ville fort jolie, bâtie sur un Ilot du lac de Ghalco; elle communiquait à la terre ferme par deux chaussées. Le cacique ou gouverneur de Guitlahuac se plaignit également de Moctezuma, il fit alliance avec les Espagnols. A Ixtapalapan, Gortez vit arriver Ixtlilxochitl et son frère Goanacotzin, avec lequel il s'était réconcilié; les deux princes avaient réuni

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