‹ Histoire du Mexique. Juarez et Maximilien (volume 2)Chapitre 3 sur 44 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

leurs troupes ; ils venaient contracter une alliance offensive et défensive avec les Espagnols et les engager à se reposer à Texcoco. Cette offre étant acceptée, Cortez longea la partie méridionale de la lagune et fit son entrée solennelle dans la capitale de l'empire chichimëque entre les deux princes» entouré d'une multitude de nobles, au milieu d'un immense concours de peuple et suivi de toute son armée.

Texcoco, moins belle que Mexico, était alors la plus grande et la plus peuplée de toutes les villes dé l'Anahuac; elle comptait environ cent quarante mille maisons, y compris celles des trois faubourgs Huexotla, Goatlicban et Atenco qui formaient chacun une ville à part. La splendeur et rétendue des temples et des palais royaux , la beauté dos rues, des fontaines et des jardins, l'ordre qui régnait partout firent fadmiration des Espagnols, étonnés de voir de pareilles cités et de pareils peuples dans le nouveau monde. Gortez fut logé ainsi que ses troupes dans le principal palais de l'empereur et tous furent traités royalement. Après de longues conférences tenues avec Ixtlilxochitl et pendant lesquelles ce prince se plaignit de Cacamatzin, de Moctezuma, et demanda le renversement de ces deux souverains, Gortez revint à Ixtapalapan, où gouvernait Guitlahuatzin, frère de Moctezuma et son successeur immédiat. Quoique ce prince se montrât dans les conseils toujours hostile aux Espagnols, il fit venir son autre frère Matlatzincatzin , gouverneur de Coyohuacan, ville voisine, et tous les deux reçurent les conquérants avec beaucoup de distinction.

Le lendemain , l'armée marcha promptement sur Xoloc, petit endroit situé à une demi-lieue de Mexico et auquel aboutissaient les chaussées d'Ixtapalapan et deGoyohuacan. A l'angle formée par les deux chaussées, les Mexicains avaient élevé une muraille et deux tours à pont-levis pour défendre l'entrée de la capitale. L'armée s'arrêta dans cette localité pour recevoir les compliments de la noblesse mexicaine. Moctezuma lui-même vint ensuite avec un imposant cortège, précédé de trois nobles portant des cannes d'or, levées en

l'air, en signe de la présence du monarque. Moctezuma était étendu dans un palanquin recouvert de plaques d*or et décoré de figurines en relief du même métal; ce palanquin, ombragé par un parasol en plumes rares, également ornées de figurines d*or, était porté par quatre seigneurs de la plus haute noblesse. Le roi portait, sur la tète, une couronne légère en or; sur les épaules, un manteau long embelli de joyaux en or et de pierres précieuses ; aux pieds, des sandales pareillement en or et couvertes de pierreries. Deux cents seigneurs, richement vêtus, l'accompagnaient.

A l'arrivée du souverain, Cortez descendit de cheval, Moctezuma mit pied à terre et, appuyé sur son neveu Cacamatzin et sur le prince Cuitlahuatzin, fit quelques pas en avant. Le général le salua profondément, lui mit au cou un cordon d*or enfilé dans des perles de Venise, mais il ne lui fut pas permis d'embrasser le roi comme il allait le faire. Après des compliments réciproques de pure courtoisie, Moctezuma remit à Cortez deux chaînes en coquillages auxquelles pendaient des écrevisses en or et se retira avec l'empereur d'AcoIhuacan et le seigneur d'Ixtapalapan pour précéder les Espagnols au palais d'AxayacatI dans lequel il leur offrit l'hospitalité. Cortez et ses soldats marchaient derrière le cortège de Moctezuma , étonnés des merveilles qu'ils rencontraient sur leur passage, et surtout de se voir en si petit nombre dans la capitale d'un empire aussi vaste, aussi éloigné de leur patrie. La foule encombrait les rues et les terrasses des maisons ; elle paraissait plus ahurie encore que les Espagnols d'un tel spectacle, et confondue de voir le souverain rendre de tels honneurs à cette poignée d'étrangers. En effet, pareil événement tenait du prodige, et l'on se refuserait à le croire , s'il n'avait changé la face du Mexique.

Arrivé au palais, situé près de la porte méridionale du grand temple, Moctezuma reçut Cortez dans une grande salle tapissée de tentures de coton ornées d'or et de pierres précieuses : — « Vous et vos compagnons, lui dit-il alors,

VOUS êtes maintenant dans votre propre maison ; mangez et reposez-vous, je reviendrai bientôt vous voir. » Ce palais, solidement construit, pouvait servir de forteresse ; il était si grand que les Espagnols s*y logèrent tous avec leurs alliés, les femmes et les hommes de service, ce qui portait à sept mille personnes environ la suite de Cortez. Le général prit aussitôt les mesures de précaution que lui suggérait lu prudence ; il organisa les gardes, établit des sentinelles et plaça son artillerie de manière à pouvoir repousser un assaut le jour même de son installation. Ce mémorable événement eut lieu le 8 novembre 1S19.

Les premiers jours se passèrent à recevoir et rendre les visites de Moctezuma. A leur première entrevue dans le palais d*Axayacatl, après que les Espagnols se furent reposés, Moctezuma fit asseoir Cortez à ses côtés, lui donna plusieurs objets fort riches en or, en argent, en plumes et plus de cinq mille vêtements en coton très fin, puis il lui dit :

— (c Vaillant général, et vous, ses compagnons! tous mes vassaux et courtisans sont témoins du plaisir que m*a procuré votre heureuse arrivée. dans cette capitale; si jusqu'à présent elle a paru me contrarier, c'était uniquement par condescendance pour mes sujets. Votre renommée a troublé leur esprit. On disait que vous étiez des dieux immortels, que vous veniez montés sur des animaux d'une grandeur et d'une férocité épouvantables, et que vous lanciez des rayons lumineux avec lesquels vous faisiez trembler la terre. D'autres disaient que vous étiez des monstres sortis du sein de Tocéan; que Tinsatiable soif de l'or vous avait fait abandon* lier votre patrie; que vous étiez très inclinés aux plaisirs, et si gloutons» qu'un des vôtres mangeait autant que dix des nôtres. Mais ces mensonges s'évanouissaient à mesure que Ton vous voyait de plus près. Nous savons maintenant que vous êtes mortels comme nous, quoique différents par la barbe et la couleur de la peau. Nous avons vu de nos propres yeux que vos animaux tant vantés ne sont autres que des bêtes plus grandes que les nôtres, et que vos foudres sont

tout simplement des tubes perfectionnés dont les balles font beaucoup de bruit et causent beaucoup de mal. Quant à vos qualités personnelles, nous savons de ceux qui vous ont fréquentés que vous êtes bons et généreux; que vous souffrez avec patience les incommodités de la vie; que vous n'agissez avec rigueur qu'envers ceux qui provoquent votre courroux par leurs hostilités, et que vous ne vous servez de vos armes que pour défendre vos personnes.

« Je ne doute pas que vous n'abandonniez également les fausses idées que vous ont fait concevoir de moi la flatterie de mes vassaux ou la malveillance de mes ennemis. Quelques-uns vous auront dit que j'étais un dieu prenant à ma volonté la figure d'un lion, d'un tigre ou de tout autre animal ; mais, ajouta-t'il, en se prenant la peau du bras, vous voyez que je suis de chair et d'os comme les autres mortels, quoique plus noble par ma naissance et plus puissant par ma dignité. Les gens de Gempoalla qui, protégés par vous, se sont soustraits à mon obéissance, ce dont ils seront bientôt punis, vous auront fait croire que les murs et les toits de mes palais sont d'or; mais vos yeux peuvent les démentir. Ceci est un de mes palais, vous voyez que les murs sont de pierre et de chaux et que les toits sont en bois. Je ne nierai pas que mes richesses soient grandes; mais les exagérations de mes sujets les font plus grandes encore. Quelques-uns se seront plaints de ma tyrannie et de ma cruauté; mais ils donnent ces noms à l'usage légitime de l'autorité suprême et& la sévérité de la justice.

(c Laissons donc réciproquement de côté nos ficheuses impressions produites par de faux renseignements; j'accepte l'ambassade du grand monarque qui vous envoie, j'apprécie son amitié et je soumets à son obéissance tout mon royaume, attendu que les signes que nous avons observés dans le ciel et ce que nous voyons en vous nous indiquent que le temps est arrivé où doivent se vérifier les oracles de nos ancêtres. En effet, ces oracles nous apprennent qu'il devait venir de rOrient des hommes différents des nôtres qui deviendraient

les maîtres de tous ces pays; il n'y a pas longtemps que nos ancêtres arrivèrent ici des régions septentrionales, et nous n'avons gouverné jusqu'à présent ces populations qu'à titre de lieutenant de Quetzalcoatl notre dieu et légitime seigneur. »

Cortez le remercia de toutes les bonnes choses qu'il venait de lui dire, et de ce qu'il avait fait pour les Espagnols; il exalta la puissance du roi d'Espagne, puis il ajouta que le but de son ambassade n'était point d'enlever aux Mexicains ce qu'ils possédaient, mais de les instruire de la vraie religion et leur communiquer des conseils utiles pour le bien des peuples. Moctezuma se fit présenter les officiers et, de de retour dans son palais, il leur envoya des cadeaux fort riches à chacun. Ces commencements, favorables au maintien des bonnes relations, ne pouvaient durer longtemps, la situation des Espagnols était trop critique au milieu d'une ville aussi peuplée et d'une population aussi hostile, pour qu'il en fût autrement. L'armée mexicaine se renforçait tous les jours dans les environs de la capitale et pouvait écraser d'un moment à l'autre les alliés casernes dans le palais d'Axayacatl.

On n'a pas oublié que Mexico, bâtie sur une Ile du lac de Texcoco, s'était considérablement agrandie; trois grandes chaussées et trois petites la reliaient alors à In terre ferme. L'une au sud, longue de dix kilomètres conduisait à Ixtapalapan; une autre de trois kilomètres, aboutissait à l'ouest, à TIacopan; la dernière, au nord, conduisait à Tepeyaca, aujourd'hui Guadalupe. Les trois petites, assez larges pour laisser passer dix hommes de front à cheval, complétaient les moyens de communication nécessaires pour une aussi grande cité. Aux quatre quartiers qui partageaient la ville, Axayacatl avait ajouté Tlatelolco qui en formait un cinquième au nord-ouest. Les rues principales, coupées à angles droits, étaient fort larges, comme je l'ai déjà dit. Les temples et les palais étaient si nombreux et si grandioses, les maisons des grai^ds feudataires, obligés de résider à

Mexico, étaient si vastes et si solides, que tous ces édifices avec leurs terrasses, leurs tours et leurs belvédères faisaient de la capitale une agglomération de forteresses imposantes, formidables et gracieuses tout à la fois.

Cortez ne se dissimulant pas le péril de sa position voulut en sortir au plus tôt. Pour se rendre compte de la ville, au point de vue stratégique, il pria Moctezuma de lui montrer les principaux monuments de la ville. Le roi, sans méfiance, conduisit les Espagnols au grand temple qui dominait la capitale et la plaine environnante. Cette visite leur inspira un sentiment d'horreur contre le culte et les sacrifices des Mexicains. Cortez en fit la remarque à Moctezuma qui répondit en homme outragé dans ses convictions religieuses. Sa réponse blessa le générât et lui fit craindre un changement dans Tesprit du souverain. Ne se croyant plus en sûreté dans Mexico, il résolut de s'emparer de la personne du roi pour s'en faire un otage. Néanmoins, afin de ne pas être accusé d'ingratitude, il prit pour prétexte les événements de Vera-Cruz qu'il avait appris à Cholula. Ce projet audacieux le tint éveillé toute la nuit. Tandis qu'il se promenait en songeant aux moyens de l'exécuter, une sentinelle lui fit remarquer une porte récemment bouchée par des planches ou des piejrres. Il se la fit ouvrir et découvrit dans une glande salle une multitude d'idples, des vases, joyaux et bijoux en or, en argent, des tapis, des étofibs et des tableaux en plumes fines, des toiles de colon, différents objets donnés par les provinces tributaires, en un mot tout l'ancien trésor d*Axayacatl. Il examina longtemps avec étonnement ces immenses richesses, puis il fit reboucher la porte.

Le lendemain matin, il assembla ses officiers, leur raconta l'attentat contre les Totonaques par les Mexicains, la mort d'Âscalante et des Espagnols, il exagéra les dangers qui les menaçaient, fit ressortir la nécessité de protéger leurs alliés et leur persuada qu'il fallait faire prisonnier le roi pour se prémunir contre les mauvaises dispositions des Mexicains. Son avis , d'abord combattu comme étant irréa-

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lîsable, fut enfin adopté. Pour exécuter un pareil projet, Cortez mit sous les armes toutes ses troupes et les distribua dans les endroits qu*il jugea opportun d'occuper; ensuitev il ordonna à cinq de ses officiers et vingt-cinq soldats sur lesquels il pouvait compter, de se rendre deux à deux au palais du roi , de manière à n'y arriver en même temps que par hasard; il s'y rendit lui-même de son côté, seul avec Marina, et fut reçu avec beaucoup de cordialité. Moctezuma lui fit quelques présents en or et lui offrit même une de ses filles en mariage.

Cortez le remercia, en lui disant qu'il s'était marié à Cuba, que sa religion lui défendait d'avoir plusieurs femmes, et, voyant que la conversation l'éloignait de son but, il l'interrompit adroitement pour reprocher au souverain là conduite de son vassal, le cacique de Nauhtlan, contre les Totonaques et les Espagnols de Yera-Cruz.

— « Ce sont les Tlaxcaltëques, mes ennemis, qui m'accusent de cette guerre, répondit Moctezuma; Quauhpopoca l'a faite sans mes ordres et contre ma volonté, et, pour vous prouver la vérité de ce que j'avance, je vais le faire venir et le remettre entre vos mains. »

L'ordre, en effet, fut donné immédiatement d'amener prisonnier à Mexico le gouverneur de Nauhtlan.

— « Que puis-je faire de plus, ajouta le roi, pour vous assurer de ma sincérité ? »

Cortez n'était pas homme à s'arrêter en chemin, encore moins à perdre les avantages que sa résolution lui faisait gagner sur l'esprit de Moctezuma. Il lui fit donc comprendre qu*il désirait le voir venir habiter avec lui le palais d'Axayacatl pour couper court à tous les motifs de méfiance que leur avait suggérés la conduite de Quauhpopoca. Malgré l'habileté avec laquelle le général cachait ses injurieuses prétentions, Moctezuma en comprit do suite la portée.

— c( Depuis quand, lui dit-il, avec une indignation qui ne se contenait plus, depuis quand les rois se laissent-ils faire prisonniers?»

Un dialogue très vif du côté du. souverain, très mesuré du côté de Gortez s'ensuivit. — « Enfin, lui dit le général, ne serez-vous pas dans votre propre palais, en étant dans celui d'Axayacatl? Si vos vassaux entreprenaient quelque chose contre vous ou contre nous, n*avons-nous pas du courage, des bras forts et de bonnes armes pour réprimer leur témérité? Pour le reste, je vous donne ma parole que vous serez autant honoré, aussi bien servi par nous que par vos propres vassaux. »

Juan Velazquez de Léon, voyant que la conversation traînait en longueur , s'écria en colère qu'il fallait en finir et emmener le roi mort ou vif. Moctezuma, se doutant de ce que disait et voulait l'impétueux capitaine, dit à Marina de lui répéter ce ce que venait de dire l'étranger furieux. »

— « Seigneur, répondit-elle avec douceur, étant votre sujette je désire votre bonheur, étant la confidente de ces hommes je connais leurs secrets et leurs sentiments. Si vous daignez faire ce qu'ils vous demandent, vous serez traité par eux avec tout l'honneur, le respect et la distinction que l'on doit à votre royale personne ; mais, si vous persistez dans votre résistance, votre vie est en danger. »

Ce malheureux monarque, dominé par une crainte superstitieuse depuis le débarquement des Espagnols, devenait chaque jour de plus en plus pusillanime; craignant d'être tué avant l'arrivée de ses gardes, il céda en disant :

— ce Je veux bien me fier à vous ; marchons, puisque les dieux le veulent ainsi. »

Il fit aussitôt venir son palanquin et dit à ses courtisans de faire savoir au peuple qu'il avait spontanément et librement résolu de transporter pour quelques jours sa résidence au milieu des Espagnols, et proclama la peine de mort contre tous ceux qui s'opposeraient à ses desseins ou troubleraient la tranquillité publique. La foule, un moment alarmée et prête à se révolter, finit par se calmer et s'émerveiller de voir le souverain , autrefois si rempli d'orgueil , se laisser conduire prisonnier par quelques aventuriers, car

personne ne fut trompé sur la signification que devait avoir la résidence de Moctezuma parmi lès étrangers.

Arrivé au palais, il lui fut permis de choisir Tappartement qui lui convenait le mieux, de le faire arranger et meubler comme il l'entendait; on le laissa jouir d'une parfaite liberté pour donner ses audiences et gouverner comme, h l'ordinaire; les nobles et ses serviteurs le servirent avec la même diligence et la même fidélité qu'avant son internement. Gortez redoubla de vigilance pour maintenir la sécurité de ses troupes ; il augmenta les gardes et les sentinelles et recommanda à ses alliés, comme aux Espagnols, de traiter et servir Moctezuma avec tout le respect dû à la majesté royale ; un jour il fit battre de verges un de ses soldats qui n'avait pas répondu assez poliment au roi, et l'aurait fait pendre sans l'intervention généreuse de Moctezuma. Lui-même se montrait très obséquieux envers son prisonnier et lui prodiguait les marques de la plus vive sollicitude ; il cherchait sans cesse les moyens de le distraire et de lui rendre agréable son nouveau séjour; tantôt il le priait d'assister aux exercices militaires, tantôt il faisait jouer ses soldats en sa présence. Le souverain paraissait touché de ses procédés; il demandait parfois à jouer au badoque avec Cortez et Âlvarado, et perdait volontiers pour exercer sa libéralité à leur égard.

On pourrait dire que dans Cortez il y avait trois hommes : le héros, le chrétien tel que Tétaient les chefs croisés, et l'aventurier; ces trois hommes se révèlent constamment et quelquefois par des excès ou des actes peu délicats. En voyant la prodigalité avec laquelle Moctezuma gaspillait ses richesses, Cortez lui dit un jour que ses soldats avaient pris du trésor d'Axayacatl plusieurs objets d'or et qu'il avait ordonné que ces objets fussent immédiatement restitués.

— (c Pourvu qu'ils ne touchent pas aux idoles ni aux objets destinés au culte, répondit le souverain, ils peuvent emporter tout ce qui leur plaira. »

Les Espagnols profitèrent de cette permission pour pren-

dre un millier de vêtements de coton et de Tambre liquide. Cortez en fit mettre plusieurs en prison pour avoir abusé de la générosité du roi; mais ils furent bientôt relâchés par ordre de Moctezuma. Le général reçut en don une fille de son royal prisonnier; elle fut instruite dans le catholicisme et baptisée sans opposition de la part de son père, puis épousée par Cristobal Olid. Cortez permit à Moctezuma de sortir quand il voudrait, soit pour aller au temple ou bien au parc de Chapultepec, soit pour chasser ou se divertir dans ses maisons de plaisance. Moctezuma profita de cette liberté et sortait fréquemment, mais toujours accompagné d'Espagnols et de TlaxcaltèqueSf et rentrait chaque soir dans son palais d*Axayacatl.

Quinze jours environ après l'emprisonnement du roi, Quauhpopoca, son fils et quinze nobles, complices de la guerre qui avait coûté la vie au capitaine Escalante, arrivèrent à Mexico. Moctezuma leur reprocha leur attentat et leur dit qu'ils seraient châtiés comme traîtres à leur souverain. Le malheureux cacique voulut se disculper, mais le roi ne lui en donna pas le temps et le fit remettre entre les mains de Cortez avec les autres inculpés. Dans leurs interrogatoires, ils afiirmèrent n'avoir agi que par les ordres du souverain; le général fit semblant de ne pas les croire et les condamna à être brûlés vivants, en face du palais royal; puis il se rendit auprès de Moctezuma avec un soldat portant des chaînes de fer et lui dit :

— « Les coupables ont été interrogés et vous accusent de la mort de mes compagnons. Je les ai condamnés au supplice qu'ils méritent et que vous méritez aussi ; je veux pourtant vous faire grâce de la vie en reconnaissance des sentiments que vous nous avez manifestés et des bienfaits que nous avons reçus de vous; néanmoins je ne puis vous affranchir d'une partie du châtiment encouru par votre duplicité. »

Après ces paroles, il sortit ordonnant au soldat de mettre les fers aux pieds du roi. Moctezuma, foudroyé par cet ou-

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trage contre sa personne, perdit connaissance. Il est incontestable qu'il était l'auteur ou Tinstigateur de tous les attentats commis contre les Espagnols ; mais ne lui était-il pas permis d'employer tous les moyens possibles pour se débarrasser des conquérants qui venaient le déposséder de ses trésors, de sa couronne, et qui employaient, aussi bien que lui, la ruse et la force pour arriver à leur but? Pourquoi brûler le gouverneur de Nauhtlan et ses compagnons, s'ils n'avaient fait qu'obéir aux ordres de Moctezuma? Pourquoi outrager d'une manière indigne le souverain qui comblait les Espagnols de bienfaits, s'il n'était pas l'auteur de la guerre de Nauhtlan? La rigueur de Gortez, à l'égard de CholuIa>, pouvait être en quelque sorte justifiée, mais sa conduite envers Moctezuma et Quauhpopoca semble injustifiable, en dépit de la situation critique dans laquelle se trouvaient les conquérants à cette époque.

Quoi qu^il en soit, Cortez défendit aux gardes de laisser entrer aucun Mexicain auprès du roi et donna des ordres pour que Quauhpopoca, son fils et les quinze nobles fussent conduits au supplice. Le bûcher fut construit avec les arcs, les flèches et les lances qui se trouvaient dans l'arsenal du palais, — ces armes inquiétaient le général; — les victimes protestèrent de leur innocence jusque sur le bûcher. Le feu les consuma bientôt en présence d'une foule considérable qui n'empêcha pas cette horrible cruauté, pensant qu'elle était ordonnée par le souverain.

Après cette exécution, Cortez se rendit auprès de Moctezuma et lui fit enlever les fers des pieds. Celui-ci éprouva tant de joie, en voyant qu'on ne voulait pas attenter à sa vie, qu'il embrassa le général avec effusion, oublia l'ignominie qu'il venait de lui infliger et lui' montra toute sa gratitude comme si Cortez venait de lui sauver Texistence. Le roi sentait son avilissement et craignait que le peuple ne finit par lui en faire un crime; aussi, refusa-t-il la liberté que le général lui offrit en ce moment; il préféra rester avec les Espagnols. Il est probable que l'offre de lui rendre la liberté

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était dérisoire, et que Cortez Taurait adroitement retirée si elle avait été acceptée, car il n'ignorait pas, grâce à Marina et aux Tlaxcaltèques, Torage qui le menaçait.

En effet, le supplice de Quauhpopoca avait révolté la noblesse. Uempereur d'Acolhuacan , honteux de voir la déchéance de son oncle, lui fit dire de ne pas se rendre ainsi Tesclave de ces quelques étrangers, et voyant que ses conseils n'étaient pas écoutés, il résolut de faire la guerre aux Espagnols. Il réunit ses conseillers à Texcoco et, après des avis donnés pour et contre ce projet, il fut décidé que l'on prendrait immédiatement des mesures pour massacrer les conquérants. Ces mesures ne furent pas assez secrètes pour que Cortez et Moctezuma n'en fussent pas bientôt avertis. Le 'général se rappelant que les entreprises téméraires lui réussissaient très bien voulut marcher sur Texcoco, mais le roi l'en ayant dissuadé, il se contenta d'envoyer, par deux fois, une ambassade qui fut reçue avec beaucoup de hauteur. Cortez s'en plaignit amèrement à Moctezuma qui fit prier son neveu de venir à Mexico pour arranger ce différent. Cacamatzin lui fit répondre qu'il était indigné qu'après tant d'in^ famies, déjà supportées si honteusement , il restait si peu d'honneur à son oncle pour ne pas rougir d'être l'esclave de quatre misérables qui l'outrageaient dans tout ce qu'il avait de plus sacré : « Vous ne me verrez à Mexico, ajoutait-il, que répée à la main pour effacer avec le sang espagnol Topprobre des Mexicains. »

Moctezuma, consterné par cette réponse et craignant d*ëtre la victime de ce conflit, résolut de se sauver la vie par la trahison. Sachant que Cacamatzin se trouvait en ce moment au palais qu'il avait sur les bords du lac de Texcoco, il fit poster des hommes armés sur le canal qui reliait le palais au lac, et, pendant l'obscurité de la nuit, ces hommes se saisirent de l'empereur, le lièrent solidement, l'emmenèrent dans un canot et le remirent à Cortez par ordre du roi. Ce général, qui commençait à montrer peu de respect pour les souverains du Mexique, le fit mettre en prison sous bonne garde.

Moctezuma fit passer la couronne d'Acolhuacan sur la tête du prince Cuicuitzeatzin, au détriment de Coanacatzin et d'Ixtlilxochitl qui avaient plus de droits au trône que cejeune prince réfugié & Mexico depuis longtemps. Il est étran(;e que Cortez n*insista pas pour la faire donner à son allié Ixtlilxochitl; peut-être le roi se refusa-t-il d*une manière absolue à donner une si grande autorité à ce prince qui s'était toujours montré son ennemi le plus acharné.

Guicuitzcatzin, reconnu par la noblesse texcocana empe* reur des Chichimèques, partit pour sa capitale, accompagné d'un nombreux cortège de nobles mexicains et texcocanos. A Texcoco il fut reçu avec toute la solennité accoutumée dans ces sortes d'occasion. Cacamatzin se livra dans sa prison à la douleur bien naturelle d'un souverain de vingt-cinq ans qui se voit dépossédé du trône et incarcéré par Thomme qu'il voulait délivrer. Cortez, non content d*avoir sous les verroux les deux plus puissants monarques de l'Ânabunc, s'empara, on ne sait ni comment ni sous quel prétexte, du roi de TIacopan, des seigneurs dlxtapalapan et deCoyohuacan, frères de Moctezuma, de deux fils du roi, du seigneur de Tlatelolco et du grand-prêtre de Mexico. Ces différents coups de filet ne lui suffirent pas, il voulût faire reconnaître les Mexicains sujets du roi d'Espagne, comme descendant de Quetzalcoatl.

Moctezuma, qui n*avait pas le courage de refuser quoi que ce soit à son geôlier, assembla la noblesse, lui rappela l'antique tradition sur la cession de l'empire mexicain aux descendants de Quetzalcoatl, les phénomènes et les oracles interprétés par les prêtres comme signes précurseurs de l'arrivée du temps prédit par la tradition, raconta l'histoire de sa sœur Papantzin, fit remarquer que les événements actuels étaient prévus, et que les Espagnols réalisaient les prophéties dont l'accomplissement avait lieu.

En entendant ces paroles toute l'assemblée éclata en sanglots.

— (c Seigneur ! dit au roi le plus ancien des assistants.

puisque le temps est arrivé de voir accomplir les anciens oracles, puisque les dieux désirent et que vous nous ordonnez de devenir, les sujets d*un autre seigneur, nous n'avons plus qu'à nous soumettre aux dispositions souveraines du ciel formulées par vos lèvres. »

Cortez remercia Moctezuma et l'assemblée de leur prompte soumission; il ajouta que son souverain n'avait nullement l'intention d'enlever la couronne au roi de Mexico, mais seulement de faire reconnaître sa toute-puissance sur ce royaume, et que Moctezuma continuerait à régner et à gouverner comme avant. Puis il fit prendre acte de la déclaration de l'assemblée, présidée par son souverain, reconnaissant le roi d'Espagne mattre suprême du Mexique. Cette reconnaissance, à l'instigation de Cortez, fut suivie d'un tribut payé pour manifester le vasselage de l'empire vis-àvis de la couronne d'Espagne. Â titre de tribut, Moctezuma donna généreusement le trésor d'Âxayacatl. Ce trésor était si considérable qu'après avoir fait la part de la couronne, estimée à plus de cent mille ducats, celle qui revenait à Cortez lui permit de payer toutes ses dettes contractées à Cuba pour l'organisation de son armée; le général récompensa largement ses compagnons, fit des dons importants à sa famille et garda des valeurs en or et en argent suffisantes pour l'entretien de ses troupes et des dépenses qu'il pourrait faire dans l'avenir.

Arrivés à l'apogée de leurs exigences et de leur triomphe fabuleux, les Espagnols devaient s'attendre à des revers. La fortune ayant en ce bas monde des limites et des lois d'équilibre auxquels les humains ne sauraient se soustraire, les conquérants s'aperçurent bientôt que les plus beaux succès sont fréquemment suivis de désastres. La noblesse mexicaine voyant son souverain avili, l'empereur d'Acolhuacan, d'autres grands seigneurs emprisonnés et la nation sujette d'un monarque étranger qu'elle ne connaissait pas, commença par murmurer, puis à se rassembler, à parler de liberté et finalement à lever des troupes pour délivrer le pays

de cette ignominieuse oppression. Les nobles reprochèrent h Moctezuma sa conduite et sa lâcheté, les prêtres lui représentèrent les dieux en courroux contre lui et résolus à le châtier, tous l'intimidèrent pour l'engager à se débarrasser des Espagnols.

Ému de ces représentations, honteux de sa couardise, atten<}ri par le sort de son neveu Cacamatzin qu'il aimait tendrement, et celui de ses frères et de ses compagnons de captivité, Moctezuma se décida, non pas à faire massacrer les Espagnols comme on le lui conseillait, mais à les prier de s'en aller. Il fit venir Cortez, le reçut moins amicalement que de coutume et, lui récapitulant tout ce qu'il avait fait pour lui, ce qu'il avait souffert pour lui être agréable, il lui avoua que ses dieux le menaçaient de leur colère et ses vassaux de leurs vengeances, si les Espagnols ne retournaient pas dans leur patrie.

Quoique très ennuyé d'une telle ouverture, Cortez fit bonne contenance et répondit qu'il partirait tout de suite s'il en avait les moyens; mais, qu'ayant brûlé ses vaisseaux, il lui fallait du temps pour en construire d'autres. Moctezuma, heureux delà promptitude avec laquelle le général paraissait cédera ses désirs, l'embrassa, lui dit qu'il ne fallait pas presser son départ et qu'il allait donner des ordres pour couper près de Ghiahuitztlan — ville située dans les environs de la Yillarica de Vera-Cruz, — le bois nécessaire à la construction des navires et le faire transporter à VeraCruz. Ces ordres furent aussitôt donnés, et Cortez envoya quelques Espagnols pour diriger la coupe des bois.

Huit jours après avoir pris cette décision, Moctezuma fit appeler de nouveau le général et lui dit qu'il était inutile de faire construire des navires parce qu'il venait d'en arriver dix-huit à Yera-Cruz, semblables à ceux qu'il avait brûlés. Cortez, croyant que ces vaisseaux lui amenaient des renforts, répondit que si ces bâtiments allaient à Cuba, il en profiterait pour s'en retourner ; mais, dans le cas contraire, il faudrait continuer les préparatifs pour la construction des

navires projetés. Peu de jours après, il reçut des lettres de Gonzalo de Sandoval, resté à Yera-Cruz, qui lui disait que la flotte, composée de onze navires et de sept brigantins, amenait quatre-vingt-cinq chevaux» huit cents hommes d*in- Tanterie, cinq cents marins, douze pièces d*artiilerie et d'abondantes munitions de guerre ; elle était sous les ordres de Pamfilo Narvaez, envoyé par ie gouverneur de Cuba contre Cortez, comme vassal rebelle et traître à son souverain.

Le général dissimula cette terrible nouvelle à Moctezuma, comme à ses compagnons, jusqu'à ce qu'il eût disposé ces derniers à seconder ses projets. Menacé d'un côté par les Mexicains, s'il restait dan^ la capitale, d'un autre côté, voyant arriver, pour l'attaquer, une armée supérieure à la sienne et composée de ses propres compatriotes,, il 8t briller dans cette circonstance des plus critiques toute l'énergie et l'habileté de son caractère. Il chercha d'abord, par des lettres, à faire passer Narvaez du parti de Velasquez de Léon au sien. Mais Narvaez, très bien accueilli des Totonaques, qui, le sachant du même pays que Cortez, le croyaient son ami, faisait toutce qu'il pouvait pour détacher les Totonaques et Moctezuma de Cortez et de ses compagnons ; il ne tint aucun compte des lettres du général, il envoya la promesse au roi de châtier la témérité de ceux qui l'avaient emprisonné et de lui rendre la liberté. Moctezuma, pareillement abusé sur les nouveaux arrivés, leur avait fait porter de riches présents et donné des ordres pour qu'ils fussent bien traités. En apprenant la rivalité des deux généraux, il aurait pu profiter de cette discorde pour les anéantir tous les deux avec leurs compagnons. Loin de là; lorsqu'il apprit que Cortez voulait marcher contre Narvaez, il en éprouva du chagrin, à cause des dangers que devait courir son geôlier, en présence d'une armée supérieure à la sienne ; il avait fini par aimer sincèrement le général et lui offrit de lever immédiatement des troupes pour l'aider à combattre son rival.

Cortez se méfiait trop des Mexicains pour accepter l'offre

faite par leur roi ; il la refusa. Ses avances pacifiques ii*ayant servi qu'à lui attirer des humiliations de la part de Narvaez, il se décida à se mesurer avec lui. Il pria le sénat de Tlaxcala de mettre à sa disposition quatre mille bons guerriers ; il envoya Tobilla, simple soldat, mais homme de guerre très intelligent, à Chinantla, pour obtenir deux mille hommes de cette belliqueuse province, avec ordre d*en faire armer trois cents de fortes lances capables de résister aux cavaliers de Narvaez; il laissa cent cinquante soldats espagnols à Mexico, sous le commandement de Pedro Alvarado, en le priant d*avoir tout le respect et tous les égards possibles pour le roi et de vivre en bonne harmonie avec les Mexicains. Il recommanda ses compagnons à Moctezuma, qui lui promit de les protéger, et lui donna des vivres et des hommes de charge pour le transport des bagages.

Ces préparatifs terminés, Cortez se mit en route, au commencement du mois de mai 15:20, avec soixante et dix Espagnols. En passant par Gholula, il réunit son détachement à celui du capitaine Velazquez; il reçut des vivres, mais non des troupes de Tlaxcala; les soldats tlaxcaltèques ne voulaient pas se battre si loin de leur république. Avant d'arriver à Cempoalla, il fut rejoint par Tobilla et ses trois cents lanciers chinantèques ; plus loin, il rencontra Sandoval et soixante et dix soldats de Vera-Cruz q ui venaient renforcer sou petit corps d'armée. Enfin, dans la nuit du 26 au 27 mai, Cortez entra dans Cempoaiia avec deux cent cinquante des siens; il n'avait ni chevaux ni d'autres armes que des lances, des épées et des poignards.

Arrivé sans bruit au grand temple où logeaient Narvaez et tous ses compagnons, il le prit d'assaut avec tant d'impétuosité, qu'avant le jour, il était maître de tous ses ennemis, de leurs géiiéraux, de leurs chevaux, de leur artillerie et de leurs armes. Cet heureux coup de main ne coûta la vie qu'à dix-neuf soldats, mais beaucoup furent blessés de part et d'autre. Cortez se Ut alors reconnaître capitaine général et magistrat suprême; il emprisonna dans la forteresse de Vera-

Cruz Narvaez et Salvatierra, ses deux morlels ennemis. Au lever du jour, le dimanche de la Pentecôte, 27 mai, les deux mille Chinantèques arrivèrent et ne furent que témoins de ce singulier triomphe, dû surtout au courage héroïque de Sandoval qui monta au sommet du temple, au milieu d'une pluie de traits et de balles, attaqua Narvaez qui s'était for-^ tifié en cet endroit et le fit prisonnier.

Cortez enleva les voiles, le gouvernail et les boussoles de tous les navires, afin qu'on ne pût s'en servir pendant son absence. Il avait alors à sa disposition dix-huit bâtiments, près de deux mille Espagnols, une centaine de chevaux et de grands approvisionnements. Il préparait une excursion sur les côtes, lorsque lui parvinrent de Mexico des nouvelles qui changèrent ses projets et le firent retourner précipitamment dans la capitale.

Tandis que ces événements se passaient, la fête de Hûitzilopochtli, qui se célébrait dans le mois de toxcatl, commençait, cette année, le 13 mai. Pendant cette fête, la plus solennelle de toutes, il y avait des danses religieuses ou nationales dans lesquelles le roi, la noblesse, les prêtres et le peuple dansaient. Alvarado fut prié de laisser Moctezuma aller au grand temple dédié à Huitzilopochtii. Soit pour obéir à des ordres de Gortez, soit de crainte que les Mexicains, ayant avec eux leur roi, ne machinassent quelque complot contre les Espagnols, Alvarado déclara que les danses auraient lieu dans la cour du palais d'Axayacatl. Le jour de la fête, des nobles, dont le nombre est porté de six cents à deux mille par les historiens, vinrent dans la cour chanter et danser au son des instruments de musique. Alvarado fit occuper les portes par des soldats armés, et, lorsqu'il vit les Mexicains fatigués de leurs exercices chorégraphiques, il les fit massacrer, puis dépouiller de leurs riches vêtements.

Le souvenir de cette horrible tragédie, une de celles qui souleva le plus l'indignation du peuple mexicain, se perpétua longtemps après la conquête dans des complaintes et des élégies composées sur ce sujet. Certains historiens attri-

buent le motif de cet acte d*inique barbarie h la maudite soif d*or de ce capitaine, et d'autres à des renseignements donnés par les TIaxcaltèques sur une conspiration des Mexicains contre les Espagnols. Quoi qu'il en soit des raisons qui motivèrent ce massacre, le peuple irrité considéra dès lors les Espagnols comme les plus grands ennemis de la patrie; quelques troupes mexicaines assaillirent le palais avec tant d'ardeur qu'elles démolirent une partie des murs, entrèrent dans le palais et brûlèrent les munitions, mais elles furent repoussées par l'artillerie et la mousqueterie des Espagnols. Le lendemain, les Mexicains revinrent à la charge, l'assaut fut encore donné avec plus d'impétuosité que la veille; six ou sept soldats d'Âlvarado furent tués et tous auraient infailliblement péri, sans l'intervention de Moctezuma qui calma la fureur du peuple. Les Mexicains brûlèrent alors quatre navires qui se trouvaient sur la lagune et que Cortez avait fait construire pour se sauver par le lac de Texcoco, dans le cas où la retraite lui serait coupée par les chaussées. Ils résolurent également de faire mourir de faim les Espagnols, en empêchant l'introduction des vivres dans le palais.

Alvarado envoya ces nouvelles à son général par deux TIaxcaltèques, et le pria de venir au plus tôt, s'il ne voulait' pas retrouver morts tous ses compagnons. Moctezuma lui fit la même demande par des messagers secrets, et lui déclara que le soulèvement de ses sujets provenait de l'acte sanglant et cruel, ordonné par Alvarado, et qui avait coûté la vie à tant de nobles mexicains. Cortez donna ses derniers ordres pour transférer la colonie de Vera-Cruz en face de nie de S. Juan d'Ulùa, où se trouve actuellement la ville, et, sans attendre l'exécution, qui n'eut lieu que plus tard, il marcha à grandes journées sur Mexico.

A Tlaxcala il fut magnifiquement reçu et passa les troupes espagnoles en revue; elles se composaient alors de treize cents fantassins et de quatre-vingt seize cavaliers, auxquels se joignirent deux mille TIaxcaltèques fournis par la république. Arrivé le 34 juin à Mexico à la tête de cette armée,

il ne tarda pas à s'apercevoir des mauvaises dispositions du peuple contre les étrangers; il accueillit froidement Moctezuma qui venait à sa rencontre, heureux de le revoir; il réprimanda sévèrement Alvarado d'avoir exaspéré les Mexicains par Tattentat du 13 mai, et l'aurait puni selon son mérite si le temps et les circonstances le lui eussent permis ; mais, en présence de la tempête qui grondait tout autour de lui, ce n'était pas le moment de se faire un ennemi de l'un de ses plus vaillants officiers. Les nouvelles troupes qu'il amenait faisaient monter le chiffre total de son armée à neuf mille hommes; il les logea tous dans le palais et la partie du grand temple, proche du quartier général. Il envoya dire à Moctezuma d'ordonner de suite la réouverture du marché; les Mexicains, voulant affamer les Espagnols, l'avaient fermé et s'approvisionnaient en dehors de la ville. Le roi lui répondit que les personnages qui pouvaient faire exécuter cet ordre étaient en prison comme lui, dans le palais, et qu'il fallait leur donner la liberté pour qu'ils pussent s'occuper de cette importante affaire. Alors Gortez rendit la liberté à Guitlahuatzin ; mais celui-ci ne revint plus, ne fit pas rouvrir le marché, se mit à la tête des mécontents et prit immédiatement ses mesures pour commencer les hostilités contre les Espagnols.

Le lendemain du retour de Gortez à Mexico, les Mexicains tirèrent tant de flèches et lancèrent avec des frondes tant de pierres dans le quartier général, que les terrasses et la cour en furent couvertes. Gortez, craignant de compromettre sa réputation aux yeux de ses ennemis, ne voulut pas rester sur la défensive ; il envoya le capitaine Ordaz et deux cents soldats attaquer les troupes mexicaines. Gelles-ci firent semblant de se retirer et se retiraient en effet, pour éloigner les Espagnols de leur quartier; puis, les entourèrent subitement de tous côtés, tandis que du haut des terrasses une multitude de Mexicains parut tout à coup et lança des nuées de pierres et de flèches contre les Espagnols. Ordaz se trouvait dans une position des plus critiques,

dont il ne pouvait sortir qu'à force d'audace et de courage; il ranima ses soldats, écrasés par la foule, opéra lentement sa retraite en faisant un carnage épouvantable des assaillants et rentra au quartier n'ayant perdu que huit hommes dans la mêlée. Pendant qu'il se battait dans les rues, la population avait mis le feu au palais d'Axayacatl et les Espagnols durent en démolir une partie à. coups de canon pour arrêter l'incendie.

Le !26 juin, l'assaut se renouvela une troisième fois; il fut plus terrible que les précédents et la furie des Mexicains plus grande encore. Les Espagnols ne cessaient le feu de leurs douze pièces d'artillerie qui tuaient énormément du monde; mais les Mexicains montaient sur les morts et continuaient le combat avec acharnement. Cortez sortit du quartier, suivi de presque toutes ses troupes, massacra tout ce qui s'opposait à son passage, cribla de boulets et de mitraille le» masses qui encombraient les trois rues principales, mit le feu à plusieurs maisons remplies de combattants et rentra le soir au quartier, exténué de fatigues, avec cinquante soldats blessés. Moctezuma, du haut d'une tour du palais, voyait la bataille, et son frère Cuitlahuatzin, à la tête des Mexicains, les encourageant de la voix et par son exemple. La crainte de perdre la vie dans un pareil conflit était balancée pour lui par la douleur de voir la ville ruinée, ses sujets tués et les Espagnols triomphants. De bon matin il fit appeler Cortez et le supplia de partir. Le général n'avait pas besoin de ces prières pour se résoudre à s'en aller; ses soldats, étant déjà à la demi-ration, commençaient à soufiTrir du manque de vivres; la ville paraissait vouloir se défendre jusqu'à la dernière extrémité, la réduire semblait impossible; aussi, quoiqu'il lui fut très pénible de perdre en un moment tous les avantages acquis jusqu'à ce jour, il promit au roi de partir si ses vassaux déposaient les armes.

Cette conférence était à peine terminée que le cri d'alarme se répandit dans tout le quartier; les Mexicains livraient un assaut général; ils cherchaient à pénétrer dans le palais par

tous les côtés k la fois, en escaladant les murs, tandis que du haut des terrasses voisines ils faisaient pleuvoir sur les Espagnols des milliers de flèches et de pierres. Malgré les trouées sanglantes que l'artillerie faisait parmi les assaillants, leur nombre était tel qu'ils envahirent le. palais et commencèrent à se battre corps à corps avec les troupes de Gortez. Celles-ci, ne pouvant plus résister à la multitude, se battaient avec tout le courage du désespoir et vendaient chèrement leur vie. Un tel spectacle attendrit Moctezuma; il prit ses vêtements royaux, se fit escorter de ses ministres et de deux cents Espagnols, monta sur une terrasse, se montra à ses sujets, et, faisant faire silence, il dit k la foule :

— « Si vous avez pris les armes contre ces étrangers pour obtenir ma liberté, je vous remercie de l'amour et de la fidélité que vous me témoignez; mais vous vous trompez si vous me croyez prisonnier, je suis libre de laisser ce palais de mon père et de rentrer dans le mien quand je voudrai. Si votre ressentiment est causé par leur séjour dans cette capitale, je vous fais savoir qu'ils m'ont donné leur parole de s'en aller dès que vous aurez déposé les armes. Calmez- vous donc, manifestez-moi donc votre fidélité, si vous n'avez pas déjà juré obéissance à un autre seigneur, comme je l'ai entendu dire, comiAe je ne veux pas le croire et comme vous ne pouvez le faire sans vous attirer le courroux du ciel. »

Ces paroles calmèrent un peu la foule, jusqu'à ce qu'un homme plus audacieux que les autres l'appelât lâche, efféminé, plus apte à manier la quenouille qu'à gouverner un empire, et, non content de l'injurier, lui lança une flèche. Les assistants firent aussitôt pleuvoir une nouvelle grêle de pierres et de flèches sur le groupe au milieu duquel se trouvait le roi. Les historiens espagnols disent que Moctezuma reçut en ce moment un coup de pierre à la tête, un autre à la jambe et une flèche qui lui perça le bras. Ses ministres le transportèrent dans sa chambre; l'infortuné monarque souffrait moins de ses blessures que de TafTront qu*il venait de recevoir.

Le matin du 28 ou du 29 juin, Cortez^ ayant fait terminer trois hautes machines roulantes qui devaient mettre ses hommes à i*abri des traits lancés des terrasses, se dirigea vers une des rues principales avec trois mille Tlaxcaltëques d*autres troupes auxiliaires, la plupart de ses Espagnols et dix pièces d'artillerie. Arrivées au pont du premier canal, les machines furent brisées par de grosses pierres lancées contre elles, et le général se vit obligé de battre en retraite, laissant un mort et ramenant beaucoup de blessés.

Cinq cents nobles s'étaient retranchés sur la plus haute plate-forme du grand temple , abondamment pourvus de vivres et de munitions ; dominant le quartier des Espagnols, ils leur faisaient beaucoup de mal par les traits qu'ils leur lançaient à tous moments. Malgré la souffrance que lui causait une blessure qu'il avait reçue à la main, Cortez dut se décider à commander le détachement envoyé pour les déloger, trois assauts d'un de ses capitaines et de cent Espagnols ayant été repoussés. Le général réussit dans cette entreprise, mais non sans peine; les cinq cents nobles furent passés au fil de l'épée,. après avoir tué quarante-six Espagnols et blessé tous les autres. Ce combat dura trois heures ; il fut le plus opiniâtre de tous ; les Tlaxcaltëques et les Mexicains le représentèrent ensuite dans leurs peintures comme le plus mémorable de ces sanglantes journées. Avant de rentrer à son quartier, Cortez incendia les sanctuaires du temple.

Deux pourparlers, sollicités par les principaux personnages de la ville, à la suite de cette action, n'avaient eu aucun résultat pacifique. Le général, s'étant aperçu d'un peu de relâche dans la vigilance de ses ennemis, partit pendant la nuit avec quelques compagnies de soldats, se rendit sur les chaussées les plus importantes et mit le feu à plus de trois cents maisons. Le lendemain, ses machines étant réparées^ il se dirigea sur la chaussée d'Ixtapalapan , incendia d'autres maisons, s'empara de quatre ponts, remporta plusieurs avantages sérieux, en dépit de la lutte acharnée qu'il eut à

soutenir contre les Mexicains, établit des postes aux endroits qu'il avait conquis et revint au quartier avec dix ou douze hommes de moins et beaucoup de blessés.

Le jour suivant il continua, sur la même chaussée, ses exploits de la veille, se rendit mattre de trois ponts qui lui restaient à prendre, fit combler tous les fossés afin d'assurer par cette voie sa retraite jusqu'à la terre ferme, dissémina son infanterie pour garder ses différentes positions et reprit avec sa cavalerie la route du quartier général pour écouter . de nouvelles propositions d'armistice que lui faisaient les Mexicains. On lui proposaitde faire cesser immédiatement les hostilités, à la condition de mettre en liberté le grand-prêtre pour traiter de la capitulation. Cortez y consentit, ne se doutant pas que c'était un stratagème imaginé pour obtenir la liberté du grand-prêtre dont les électeurs avaient besoin pour l'élection du nouveau roi. En effet, le général ne s'était pas encore reposé, lorsque les Tlaxcaltèques accoururent lui dire que les Mexicains avaient repris les ponts et tué plusieurs Espagnols. U remonte aussitôt à cheval, part avec ses cavaliers au secours de ses compagnons, regagne avec peine les positions menacées ou perdues, et ne rentre que le soir avec ses troupes harassées, maltraitées et meurtries.

Il fallait que ces hommes fussent de fer pour résister ainsi au climat énervant de Mexico, àtantdefatiguesettantdeblessures comme à la famine; après avoir passé leurs journées à se battre, ils passaient les nuits à soigner les blessés, enterrer les morts et réparer les désastres du jour. Les Mexicains* de leur côté, prolongeaient la lutte par leur manque d'ordre et de tactique dans les combats et par la mésintelligence des chefs subalternes qui dirigeaient les attaques; vu leur nomhre, ils auraient pu écraser les conquérants, mais il n'y avait parmi eux, ni plan, ni entente, ni chef capable d'organiser leurs forces, de les concentrer et de porter un coup décisif aux Espagnols.

Le 30 juin, Moctezuma mourut dans l'intérieur du palais, à l'âge de cinquante* quatre ans, l'année dix-huitième de son

règne et le septième mois de son emprisonnement. Les historiens espagnols disent qu'il mourut de chagrin et des suites de ses blessures; les Mexicains modernes affirment qu*il fut tué par les conquérants; la cause et les circonstance» de sa mort ont été très controversées par les écrivains du Mexique et ceux de TEspagne. Bernai Diaz dit que Cortez et se& compagnons le pleurèrent comme un bienfaiteur et un ami. Ce témoin oculaire de la conquête raconte les faits avec tant de franchise et de loyauté qu'il mérite une certaine créance ; néanmoins, il est difficile de connaître la vérité sur ce sujet, l'esprit national des historiens l'ayant dénaturée. Il parait plus vraisemblable qu'un crime inutile n'a pas accéléré la mort de ce souverain que les Espagnols durent regretter; n'avnit-il pas été pour eux généreux jusqu'à la prodigalité, condescendant jusqu'à la faiblesse ? Moctezuma fut un grand guerrier dans sa jeunesse ; plus tard tes douceurs de là vie domestique, le luxe de sa cour, mais particulièrement ses craintes superstitieuses, l'avilirent au point quMl paraissait, — disaient ses sujets — « avoir changé de sexe. » Il laissa plusieurs enfants, dont trois furent tués lors de la déroute des Espagnols; trois survécurent à ce désastre, reçurent plus tard le baptême et perpétuèrent le nom de Moctezuma. Cortez fit savoir à Cuitlahuatzin la mort du roi par deux illustres prisonniers qui avaient assisté à ses derniers moments. Son cadavre fut transporté par six nobles à Copalco, au milieu des cris et des pleurs de la population mexicaine, accourue des quatre coins de la ville; il fui brûlé dans ce quartier de Mexico et ses cendres furent enterrées, non sans avoir été insultées par quelques hommes du peuple. Les historiens espagnols passent sous silence un fait rapporté par les auteurs mexicains et que Clavijero rapporte sans y croire, «à cause, dit-il, de son invraisemblance. » D'après ces auteurs, Cortez aurait profité de celte occasion pour faire également transporter les cadavres du seigneur de Tlate^ lolco et d'autres grands personnages qu'il aurait fait mettre à mort pour s'en débarrasser et qui furent enterrés ce même

jour avec les solennités accoutumées et les démonstrations d'une profonde douleur.

Malgré le carnage qu'il faisait journellement dans les rangs mexicains et les avantages qu'il remportait, Gortez comprit qu'il versait le sang de ses soldats sans aucune utilité. Le nombre de ses ennemis devant à la fin prévaloir, et la famine devenant insupportable, il résolut d'évacuer la ville. Ses officiers, assemblés en conseil, se rangèrent à son avis ; malheureusement pour l'armée, les idées' d'un soldat, soidisant astrologue, nommé Botello, déclarant qu'il fallait partir de nuit, prévalurent dans le choix du moment du départ; on croyait pouvoir cacher aux Mexicains la marche de l'armée, en partant de nuit! Gortez ne pouvait s'imaginer que neuf mille hommes quitteraient une ville sans faire du bruit; il est donc probable qu'il fut influencé dans sa décision par les idées superstitieuses du malencontreux astrologue, et que partagaient plus ou moins les Espagnols.

Cette nuit, fixée au 1*' juillet, appelée par les conquérants comme par les historiens, la nodie triste — tris^ nuit, — devait être aussi fatale aux troupes alliées que mémorable dans l'histoire. Gortez fit construire un pont de bois mobile qui pût être porté par une quarantaine d'hommes, afin de traverser facilement les fossés et les canaux; il réunit ensuite tout l'or, l'argent et les pierres précieuses qui lui avaient été donnés; il en prit la cinquième partie, c'est à dire la part du roi d'Espagne et la donna aux officiers de Moctezuma ne pouvant l'emporter avec lui; il laissa le reste à ses propres officiers et soldats pour leur laisser prendre ce qu'ils voudraient, mais en les avertissant qu'il serait plus prudent de tout laissera l'ennemi et de ne pas s'embarrasser de ces objets dont le poids les gênerait beaucoup dans la marche.

La nuit était très obscure; il tombait une petite pluie fine, lorsque les Espagnols abandonnèrent Mexico et s'engagèrent sur la chaussée de Tlacopan. Sandoval commandait Favant-garde composée de vingt cavaliers et de deux cents

fantassins; Pedro de Alvarado avait avec lui la majorité de troupes espagnoles qui formaient Tarriëre-garde ; au centre il y avait les prisonniers ^ les équipages « les femmes, les gens de service et Cortez avec cinq cavaliers et cent fantassins pour porter secours à la droite ou à la gauche de la colonne. Les troupes auxiliaires de Tlaxcala, Cempoalla et de Gholula, au nombre de plus de sept mille, furent réparties dans les trois divisions.

La plus grande partie de Tarmée passa sans encombre le premier canal, à l'aide du pont mobile, les sentinelles qui défendaient ce passage ne pouvant faire une longue résis-. tance; mais les prêtres, qui veillaient au temple ayant été avertis de cette fuite , éveillèrent le peuple en sonnant Talerte avec leurs trompettes. En un instant, le cri : aux armes ! retentit de toutes parts; les Espagnols se voient subitement attaqués par terre et par eau ; les Mexicains accourent par milliers pour les massacrer; un combat nocturne de un contre cent s*engage aussitôt tout le long de la colonne. Al* second canal, les Mexicains pullulaient, s'encombraient, opposaient aux Espagnols une masse mouvante d*où partait une pluie torrentielle de traits ; les pierres , les flèches, les coups de lance et de casse-tête tombaient sur les fugitifs comme une averse ; l'obscurité de la nuit, le bruit des armes, les cris des combattants, les lamentations des prisonniers et des moribonds, la confusion, le lieu du combat, tout conspirait à rendre cette lugubre tragédie plus horrible encore. Les Espagnols faisaient des prodiges de valeur pour échapper à la mort qui les frappait de tous les côtés; Cortez se multipliait pour encourager les uns, secourir les autres, passait et repassait les canaux à !a nage pour remettre un peu d'ordre dans les débris de son armée. Son arrière-garde passa le second canal sur les cadavres qui le comblaient ; Alvarado, qui la commandait, se trouva un instant tellement entouré d'ennemis, au troisième canal, que ne pouvant ni leur faire face ni le traverser à la nage, il planta sa lance dans le canal, et s'en servant de point d'ap-

pui, îl se lança d*un seul bond sur l'autre bord. Ce saut, considéré comme un prodige d'agilité, donna à cet endroit le nom de « Saut d'Àlvarado. »

Les pertes, des deux côtés, furent considérables; celles de Cortez, d'après les recherches consciencieuses de Gomara, s'élevèrent à quatre cent cinquante Espagnols, quatre mille auxiliaires, tous les Gholultèques, les prisonniers, les hommes et les femmes de service, quarante-six chevaux, toute l'artillerie, les trésors et les manuscrits du général. Parmi les morts on comptait Juan Vélasquez de Léon, intime ami de Cortez, Amador de Lariz, Francisco Morla et Francisco de Saucedos , capitaines de grand mérite, Gacamatzin, un frère, un fils et deux filles de Moctezuma, et dona Elvira, fille du prince Maxixcatzin de Tlaxcala qui avait épousé Vélasquez de Léon.

Malgré la force de son caractère, Cortez ne put retenir ses larmes à la vue d'un aussi grand désastre; il s'assit sur une pierre h Popotla et se mit à pleurer la perte de ses amis et de ses compagnons. Il lui restait pourtant une consolation, ses plus vaillants capitaines Sandoval, Olid, Ordaz, Avila et Lugo étaient sains et saufs ainsi que ses deux interprètes Aguilar, doiia Marina et son ingénieur Martin Lopez. Les Espagnols, maltraités, affaiblis par les fatigues, les blessures et la faim, étaient incapables de se défendre davantage; les Mexicains auraient pu les anéantir jusqu'au dernier s'ils les avaient poursuivis ; mais, arrivés au troisième canal de la chaussée, ils s'arrêtèrent et revinrent à Mexico. Il est probable qu'en voyant les cadavres de l'empereur chichimèque, des membres de la famille royale et d'autres grands personnages, ils ne songèrent plus à poursuivre leur victoire.

Les fugitifs, harcelés fiar quelques troupesrde Tlacopan et d'Azcapozalco, se reposèrent un peu dans le temple d'Otoncalpolco, situé sur une colline à douze kilomètres nordouest de Mexico. Puis il se dirigèrent sur Tlaxcala, passant par Guautitlan, Gitlaltepec et d'autres villQS moins impor-

194 HISTOIRE DU MEIIQUB.

tantes. Le surlendemain de leur départ, ils virent au loin, dans la plaine d'Otompan, une armée mexicaine que des historiens font monter à deux cent mille hommes, chiffre sans doute exagéré, mais elle devait être considérable, car, en voyant cette armée, les Espagnols crurçnt que leur dernier jour était arrivé. Cortez, ne voulant pas mourir sans vendre chèrement sa vie, encouragea ses compagnons, les assurant qu'ils échapperaient à ce danger, s*ils se conduisaient en braves soldats; il les disposa de son mieux et donna le signal de l'attaque. Après quatre heures de prodiges inouïs de valeur, le général , s'apercevant que ses troupes étaient écrasées par le nombre des Mexicains, prit une résolution extrême dans laquelle il devait trouver la mort ou la victoire.

Cihuacatzin, général de cette armée, richement vêtu, ayant sur la tète un beau panache de plumes fines, au bras un bouclier d*or, couché dans une litière, portait pour étendard un filet d*or pendu au bout d*un long bâton; cet étendard était assez élevé pour être vu de toute l'armée; il indiquait probablement que le général et ses principales troupes appartenaient à quelque ville de la lagune. Cortez l'aperçut au centre de l'armée; sachant que les Mexicains se débandaient lorsqu'ils perdaient leur général ou leur étendard, il ordonna de suite aux capitaines Sandoval, Olid et Avila de le suivre, et, se jetant au milieu des Mexicains, fit une trouée dans leurs rangs, se fraya un passage jusqu'auprès de Cihuacatzin et d'un coup de lance le renversa par terre. Juan de Salamanca, soldat rempli de bravoure, qui suivait Cortez, sauta'bruquement en bas de son cheval, tua le général mexicain, lui prit son panache et l'offrit à son chef. L'armée mexicaine, voyant son général tué et son étendard enlevé, se dispersa bientôt dans toutes les directions ; les Espagnols, encouragés par le glorieux fait d'arme de leur commandant, poursuivirent avec une nouvelle ardeur les Mexicains et couvrirent le champ de bataille de cadavres ennemis.

Cette victoire est, avec raison, une des plus célèbres que

les Espagnols aient remportée dans le nouveau monde ; ofiQciers et soldats en attribuèrent tout le mérite à Cortez; jamais ils n'avaient vu porter aussi loin sa bravoure et sa témérité; il reçut à la tête une blessure grave qui mit pendant quelque temps ses jours en danger. Parmi ceux qui se distinguèrent le plus dans cette grande bataille, il est inutile de citer Sandoval, la bravoure incarnée; ce capitaine avait Thabitude dans les combats d*animer ses soldats par la parole autant que son redoutable bras leur prêchait Texemple. Maria de Estrada, femme d'un soldat espagnol, courait à travers les rangs ennemis et tua, avec une rapidité étrange pour soii sexe, un nombre incroyable de Mexicains à coups de lance. Calmecahua, capitaine des troupes deMaxixcatzin, rivalisait d'audace, de force et de courage avec Sandoval même; il fut baptisé plus tard et vécut jusqu'à l'âge de cent trente ans ; ses Tlaxcaltèques avaient une revanche à prendre, ils se battaient comme des lions et moururent presque tous en combattant.

Les historiens de la Nouvelle-Espagne portent à vingt mille le nombre des Mexicains tués à la bataille d'Otompan ; ce chiffre parait invraisemblable; l'armée de Cortez étant harassée, décimée, privée d'artillerie, ne pouvait, en quatre ou cinq heures, faire mordre la poussière à vingt mille hommes; mais quand on songe à la position désespérée de cette armée, au sort qui attendait les prisonniers, l'on comprend que chaque homme, avant de tomber, voulut frapper d'estoc et de taille jusqu'à l'épuisement complet de ses forces. La perte des Espagnols dans cette bataille n'est pas connue; on sait seulement que tous furent blessés et que plusieurs moururent à Tlaxcala des suites de leurs blessures.

Fatigués, ne pouvant plus tenir leurs armes, les vainqueurs cessèrent de poursuivre les Mexicains et passèrent la nuit dans la plaine d'Otompan; malgré la gravité de seé blessures, Cortez fit personnellement la garde de son camp pour plus de sécurité. Le lendemain, 8 juillet, les Espagnols entrèrent à Hueyotlipan sur le territoire de Tlaxcala; ils

n'étaient plus que quatre cent quarante, ayant perdu huit cent soixante et dix hommes pendant la noche triste et les combats qui la précédèrent ou la suivirent. Les Tlaxcaltèques, fidèles à leurs alliés, leur prodiguèrent les secours dont ils avaient tant besoin, les marques d'amitié et de compassion pour leurs malheurs. Les quatre chefs de la république, accompagnés d*un des principaux seigneurs de Huexotzinco et d'une multitude de nobles allèrent à Hueyotlipan les recevoir. Le prince Maxixcatzin, quoique très affligé de la mort de doiia El vira sa fille,' essaya de consoler Gortez en lui promettant une prompte vengeance. Le général le remercia et lui donna l'étendard mexicain. Les chefs, les nobles, les femmes et tout le peuple tlaxcaltèque demandaient à se venger et promirent à Gortez les secours des forces entières de la république.

Après trois jours de repos, les Espagnols se rendirent à Tlaxcala où ils furent encore mieux accueillis que la première fois; le sang avait cimenté l'alliance des deux peuples. Tandis qu'ils se reposaient et pansaient leurs blessures, les Mexicains cherchaient à remédier aux maux dont ils avaient souffert depuis l'arrivée des étrangers. Indépendamment des trésors dissipés en ambassades et en présents, la gloire des armes mexicaines s'était tellement obscurcie que plusieurs provinces avaient secoué le joug de la domination de Mexico; ses ennemis étaient devenus plus insolents; la capitale avait la plupart de ses édifices en ruines; une bonne partie de la famille royale et de la noblesse avait été tuée; la dissension régnait parmi les principaux personnages de la cour; les uns avaient pris le parti des Espagnols lorsque Moctezuma vivait encore, d'autres leur témoignaient une haine acharnée. Ces dissensions s'éteignirent en présence des malheurs communs et de l'effrayante mortalité qui avait moissonné les plus illqstres chefs de la nation.

Les Mexicains avaient besoin d'un homme énergique pour réparer leurs désastres, ils choisirent Guitlahuatzin peu de jours avant ou après la nuit du l""' juillet. J'ai déjà dit qu'il

était frère de Moctezuma, seigneur dlxtapalapan et général de Tarmée ; homme de beaucoup de talent, généreux et magnifique comme son frère, il avait un goût particulier pour rarchitectùre et la botanique ; ses palais et ses jardins conservèrent longtemps après la conquête une juste renommée de splendeur. Tai vu dans le cabinet de l'empereur Maximilien à Chapultepec et chez M. Orozco y Berra deux vases en terre cuite de plus d*un mètre de hauteur, d'une élégance et d'un travail merveilleux, trouvés récemment à Ixtapalapan dans les anciens jardins de Guitlahuatzin, et qui témoignent des goûts de ce prince pour les beaux-arts. Sa bravoure et ses capacités militaires le rendirent célèbre parmi ses nationaux et redoutable aux Espagnols.

Aussitôt que furent terminées les fêtes de son couronnement, pendant lesquelles on sacrifia les Espagnols faits prisonniers à Mexico, il donna des ordres pour faire réparer les temples et les édifices incendiés, améliorer et développer les fortifications de la capitale; il envoya des courriers dans toutes les provinces de l'empire pour les engager à concourir à la destruction des étrangers, promettant de ne plus exiger de tributs de toutes celles qui prendraient les armes en faveur de la couronne. Il envoya même à TIaxcala une ambassade chargée de présents, demander au sénat, au nom de leur commune origine, de leur même langue et de leur même culte, de chasser les Espagnols dont la soif insatiable d'or avait causé tant de malheurs aux habitants de l'Ânahuac; il promettait aux TIaxcaltèques, pour prix de leur condescendance, la liberté de commerce et une alliance éternelle.

Après un débat très vif entre le jeune Xicontecatl qui ne pouvait pardonner ses défaites aux Espagnols, et le prince Haxixcatzin, leur ami le plus dévoué, débat qui se traduisit même par des voies de fait à la suite desquelles Xicontecatl fut mis en prison, le sénat se rangea du côté de Maxixcatzin et, tout en acceptant l'amitié de la cour de Mexico, refusa de mettre la main sur leurs hôtes. Les quatre sénateurs

198 HISTOIRE DU MEXIQUB.

renouvelèrent le serment d'obéissance au roi d'Espagne et se firent instruire et baptiser dans la religion catholique. A part quelques Espagnols qui moururent h Tlaxcala, les autres se rétablirent en peu de temps, et Cortez, songeant sérieusement à la conquête de Mexico, fit couper des bois pour construire treize brigantins destinés à l'attaque Qe la capitale par la lagune. H ranima le courage de ses compagnons résolus de retourner à Vera-Grux, il leur fit entrevoir les dangers de ce voyage et les décida à le suspendre jusqu'à la fin d'une expédition qu'il préparait contre Tepeyacac, — province qu'il ne Tant pas confondre avec la ville de ce nom, située près de Mexico, et appelée de nos jours Guadalupe.

Les seigneurs de cette province, limitrophe de Tlaxcala et de Puebla, s'étaient spontanément déclarés amis des Espagnols et sujets du roi d'Espagne, le lendemain du massacre de Cholula. Après les événements du mois de juin et de la noche triste^ ils se remirent sous l'obéissatice du roi de Mexico, et, pour gagner ses faveurs, ils tuèrent plusieurs Espagnols qui cheminaient tranquillement sur la route de Vera-Cruz, ignorant ce qui se passait dans la capitale. Cortez voulut leur faire la guerre, moins pour les châtier de leur perfidie que pour rendre libre la route de Vera-Cruz et recevoir facilement les secours qu'il en attendait. Le jeune Xiconlecatl, ému de ce que Cortez l'avait fait mettre en liberté, le poussait à cette expédition et, pour lui enlever sur la nature de ses sentiments les doutes que sa récente conduite au sénat devaient faire naître, il s'offrit à l'aider de tout son pouvoir. Le général accepta son concours; néanmoins, avant de commencer la campagne, il demanda aux seigneurs de Tepeyacac des satisfactions qui lui furent refusées. Il partit alors avec quatre cent vingt Espagnols et six mille archers Tlaxcallèques, en attendant que Xicontecatl eût réuni les cinquante mille hommes qu'il lui avait promis. A Tzimpantzinco, ville de la république, il lui arriva tant de troupes de tous les côtés du territoire de Tlaxcala, de

Huexotzinco et de Gholu.la que son armée monta, dit-on, à plus de cent mille hommes.

La première bataille eut lieu à Zacatepec où Tennemi s*étail embusqué et laissa beaucoup de morts. La seconde se donna sous les murs d*Acatzinco — douze kilomètres au sud de Tepeyacac — où les Espagnols entrèrent triomphants. Après de légères escarmouches Tarmée pénétra dans Tepeyacac sans nouveau combat. Pour punir cette ville, il déclara esclaves presque tous les prisonniers ; selon la coutume barbare de cette époque, il les fit marquer au fer rouge et prit la vingtième partie pour le roi d'Espagne, et distribua les autres à ses officiers comme à ses alliés. Il y fonda une colonie, c*est à dire, qu'il fit administrer la ville par des magistrats espagnols et qu'il y créa une petite fortification.

Les Mexicains qui tenaient garnison dans cette province, n'étant pas en nombre suffisant pour se mesurer avec los confédérés, se retirèrent et allèrent renforcer Cuitlahuatzin qui se montrait à la tète d'une puissante armée dans les environs de Quauhquechollan, prêt à disputer à Gortez le passage de la capitale, s'il tentait de le forcer de ce côté. Quauhquechollan, petite ville située à quarante-cinq kilomètres au sud-ouest de Tepeyacac, contenait cinq à six mille familles. Elle était naturellement défendue, d'un côté, par une montagne escarpée, et de l'autre, par deux rivières; un mur très épais en pierres l'entourait; pour pénétrer dans Quauhquechollan il fallait passer par quatre portes percées dans un double mur circulaire.

Le seigneur de cette ville, ami de Gortez, lui envoya une ambassade renouveler ses serments de fidélité à la couronne d'Espagne, prêtés lors de l'assemblée de la noblesse, présidée par Moctezuma, et lui dire qu'il ne pouvait y aller lui-même, en étant empêché par trente mille Mexicains logés en partie dans la ville, en partie battant les campagnes voisines; il le suppliait, en outre, de venir le délivrer au plus tôc. Gortez y consentit immédiatement et dirigea sur Quauhquechollan treize cavaliers, deux cents fantassins espa-

gnols et trente mille hommes de troupes auxiliaires sous le commandement d'Olid. Â seize kilomètres avant d'arriver à cette ville, le capitaine Olid soupçonna les Huexotzincas d*ëlre secrètement alliés aux Mexicains et aux soldats de QuauhquechoUan pour exterminer les Espagnols. Ce soupçon, basé sur des rapports sinistres et la grande quantité de Huexotzincas enrôlés spontanément sous la bannière de Cortez, changea le plan d'Olid qui marcha sur Cholula, envoya sous bonne escorte, à son général , les principaux cheFs huexotzincas et les messagers de QuauhquechoUan, avec prière de vérifier leur trahison.

Quoique froissé de cette conduite envers les confédérés, Cortez les interrogea prudemment, reconnut leur innocence, les combla de bienfaits, leur dit que le malheur avait rendu ses compagnons méfiants et timides, les ramena à Cholula, prit lui-même le commandement de Tarmée et la conduisit à QuauhquechoUan. A peine était-il en vue de la ville que les habitants prirent d'assaut les habitations des Mexicains et lui envoyèrent quarante prisonniers. Le général entra dans la ville dont les portes lui furent ainsi ouvertes; il fit attaquer aussitôt le quartier des officiers, qui se défendirent avec un tel acharnement que tous furent tués, au grand regret de Cortez qui désirait obtenir d'eux des renseignements sur la situation de la capitale. Les officiers dispersés dans d'autres maisons réussirent à s'échapper et à rallier le gros de l'armée qui campait dans les environs.

Sans perdre de temps, les Espagnols allèrent au devant de l'ennemi qui venait à leur rencontre. Les officiers mexicains étaient richement vêtus, couverts d'or et de plumes ; Cortez affirme que jamais il ne vit armée plus belle et plus brillante. Après une lutte meurtrière les Mexicains durent céder la place et, poursuivis vigoureusement, se réfugièrent sur une haute montagne, abandonnant leur camp et leurs morts. Les alliés rentrèrent en ville chargés de dépouilles et se reposèrent pendant trois jours. Le quatrième jour ils se rendirent à Itzocan, autre jolie petite ville des environs.

défendue par trois mille habitants et cinq mille Mexicains. L'attaque et la défense ne durèrent.pas longtemps; les Mexicains s'enfuirent, brûlant les ponts jetés sur le ruisseau qui entourait la ville, pour retarder la marche des Espagnols lanoés à leur poursuite; les habitants se sauvèrent également ; mais Cortez fit rentrer tous ceux qui voulaient revenir dans leurs foyers ; il se contenta d'incendier les temples pour empêcher les sacrifices humains. Le seigneur d'Itzocan, membre delà famille royale de Moctezuma, était absent, il avait dépossédé le légitime gouverneur pour se mettre à sa place; son absence fournit aux nobles de cette ville, qui ne l'aimaient pas, le prétexte de le remplacer, et le gouvernement de la province fut donné au fils du seigneur de Quauhquechollan.

Ces succès attirèrent une foule de caciques qui venaient prêter hommage au roi d'Espagne et grossir les rangs de la confédération. Cortez retourna à Tepeyacac et profita de son séjour dans cette province centrale pour châtier et soumettre, au moyen de ses lieutenants, les populations qui s'étaient montrées hostiles aux Espagnols. ATochtepec, il perdit le capitaine Salcedo et quatre-vingts soldats qui furent tués en assiégeant cette grande cité. Cet 'échec fut vengé par Ordaz et Avila qui prirent la ville à l'aide de vingt mille alliés. Une autre perte plus inquiétante fut celle des soldats qui désiraient depuis longtemps retourner à Cuba. Cortez, préférant avoir avec lui peu de monde que beaucoup de mécontents, renvoya tous ceux qui voulurent partir. Heureusement, ce vide fut vile comblé. Des Espagnols débarquèrent en grand nombre à Vera-Cruz, avec des armes, des chevaux et des munitions; les uns venaient du Cuba renforcer les troupes de Narvaez, les autres venaient de la Jamaïque à destination de Panuco; tous se rangèrent aussitôt sous le commandement de Cortez.

' Les victoires des Espagnols et la multitude de leurs alliés grandirent tellement le nom du général et son autorité qu'il devint l'arbitre suprême de toutes ces provinces; il jugeait

héros, que ne pourront-ils pas sur des cœurs aussi nobles, aussi généreux que les vôtres? Je ne vois aucune difficulté que. votre valeur ne puisse surmonter. Nos ennemis sont très nombreux, il est vrai, mais nous leur sommes supérieurs par les armes, la discipline et le courage. Avec une multitude aussi considérable d'auxiliaires que nous avons à notre disposition, nous pourrons conquérir, non pas une, mais bien des villes égales à Mexico. N'importe sa force, elle ne pourra pas résister à nos attaques par terre et par eau. Enfin, Dieu, pour la gloire duquel nous combattons, favorisera nos desseins. La Providence nous a conservés au milieu de tant de périls et tant de désastres, elle nous a envoyé de nouveaux compagnons à la place de ceux que nous avons perdus, elle a fait tourner en notre faveur les moyens dont nos ennemis se prévalaient pour notre ruine, que ne devons -nous donc pas espérer de sa miséricorde dans l'avenir? Dieu sera notre chef dans cette grande entreprise, suivons-le et ne nous rendons pas indignes de sa protection par notre défiance ou notre pusillanimité. »

Les TIaxcaltèques imitaient les Espagnols dans leur organisation militaire; ils voulurent également passer la revue de leurs troupes, en présence de Cortez. A la tête de l'armée marchait la musique, composée de tambours, de trompettes et de conques marines ; puis, venaient les quatre chefs de la république, le bouclier au bras, l'épée au poing, ayant au dessus de leurs casques des panaches de deux pieds de haut; leurs longs cheveux étaient retenus par des rubans d'or ; leurs lèvres et leurs oreilles portaient des pendants en pierres précieuses ; derrière eux suivaient des écuyers avec des arcs et des flèches. Ensuite venaient les archers par compagnies de trois à quatre cents hommes chacune, et par rangs de vingt hommes de front ; chaque compagnie avait son étendard. Les soldats armés d'épées et de boucliers suivaient les archers et précédaient ceux qui étaient armés de lances et de piques. Herrera et Torquemada, historiens autrement autorisés et plus exacts que le compilateur Solis,

HISTOIRE DE LA GONQUfiTE. 205

affirment que les archers étaient au nombre de soixante mille, les lanciers dix mille et les autres quarante mille. Le jeune XicontecatI qui devait commander Tarmée fit une allô* cution à ses troupes, à l'imitation de Cortez ; il leur dit que le lendemain, elles marcheraient contre les Mexicains, leurs plus mortels ennemis, et,quoique le nom de TIaxcaltëque suffit pour intimider toutes les nations de la terre, il espérait que ses soldats acquerraient une nouvelle gloire par leur valeur.

Cortez fit ensuite proclamer un ordre militaire pour interdire le blasphème, le jeu, le vol, le viol, les abus de la force, empêcher de maltraiter les alliés en aucune manière, et pour donner Texeraple, il fit pendre deux de ses serviteurs maures qui venaient de voler des dindons et des manteaux de coton. Enfin, le 28 décembre 1520, il partit avec un grand nombre d*alliés, mais dont le chiffre exact n*est pas connu ; rhistorien Gomara Testime à quatre-vingt mille, mais il est probable que Cortez en laissa les deux tiers au moins, soit pour veiller sur les petits brigantins quMl avait fait construire, soit pour n*avoir pas autant de monde k nourrir en route.

Des trois chemins qui conduisaient à Texcoco, Cortez prit celui de Tezmellucan qui passe à travers la province de Huexotzinco; c'était le plus difficile, mais le plus sûr, les Mexicains ne pouvant s'imaginer que l'armée espagnole prendrait celui-là. Le 30, les alliés aperçurent de nouveau, du haut de ces montagnes, la belle vallée de Mexico qu'ils avaient dû quitter six mois auparavant, la mort dans l'âme et sans espoir de s'en rendre maître. Les Mexicains avaient défoncé les trois chemins qui descendaient dans la vallée, et les avaient encombrés de troncs d'arbres et de broussailles, de sorte qu'ils étaient impraticables à l'artillerie et à la cavalerie ; mille Tiaxcaltèques furent employés à déblayer la route et s'acquittèrent promptement de. leur besogne, sans être inquiétés par l'ennemi. Arrivés dans la plaine, les confédérés eurent quelques escarmouches avec des troupes légères, envoyées en vedettes, de Mexico.

Le 31 décembre, quatre messagers de l'empereur Coana-

i06 QI6T0IRE DU MEIIQIJB

cotzin vinrent complimenter le général , le prier d'aller à Texcoco, de ne faire aucun acte d'hostilité sur le territoire, et lui donnèrent en présent i*étendard parlementaire qui était en or et du poids de trente-deux onces. Â cette démarche pacifique, Cortez répondit en reprochant vivement à ces messagers la conduite de leurs compatriotes qui avaient laissé les habitants de Zoltepec massacrer quarante-cinq Espagnols, cinq chevaux et trois cents Tlaxcaltèques chargés d'or, d'argent et de munitions de guerre pour les Espagnols qui étaient encore à Mexico, et d'avoir placé comme trophées dans les temples de Texcoco les peaux de ces malheureux. Il ajouta que ne pouvant ressusciter les morts, il exigeait la restitution des objets volés, et que, si on ne lui donnait pas immédiatement satisfaction , il tuerait mille Texcocaiios pour chaque Espagnol assassiné. Les messagers rejçtièrent la responsabilité de ce meurtre sur les Mexicains, promirent la restitution de l'or volé et rentrèrent à Texcoco annoncer l'arrivée des confédérés.

Le même soir, ceux-ci entrèrent dans la capitale de l'empire d'Âcolhuacan et furent, en grande partie, logés dans un palais de l'empereur Nezahualpilli. S'apercevant bientôt qu'on ne voyait pas dans les rues le tiers de la population qu'on y voyait ordinairement, et que les femmes et les enfants avaient abandonné la ville, Cortez fit défendre à ses troupes, sous peine de mort, de quitter leur quartier. Après le coucher du soleil, l'émigration devint plus considérable encore; Coanacotzin lui-même parvint à s'échapper dans un canot et se réfugia à Mexico, à l'insu du général qui voulait le retenir comme otage.

Le troisième jour de son arrivée à Texcoco, Cortez reçut la visite des seigneurs de Huexotla, de Coatlichan et d'Atenco, trois villes reliées à la capitale par une ligne de maisons et que l'on pouvait considérer comme des faubourgs de Texcoco. Ces seigneurs venaient lui proposer une alliance qui fut acceptée avec empressement, au grand mécontentement du souverain de Mexico qui leur fit dire :

HISTOIRE DE U CONQUÊTE. â07

— « Si votre alliance avec des hommes aussi méprisables a été motivée par la crainte de l'ennemi, sachez que les Mexicains sont assez puissants pour détruire les Espagnols et leurs alliés favoris les Tlaxcaltëques; si c'est par intérêt qqp vous agissez de la sorte, venez à Mexico et nous vous donnerons des domaines plus vastes que ceux que vous possédiez à Texcoco. »

Loin de se rendre à ces propositions, les trois seigneurs se saisirent des messagers et les remirent entre les mains de Cortez. Celui-ci les renvoya, en les priant de dire à leur sour verain qu'il ne voulait pas la guerre et qu'il ne la ferait que si les Mexicains le forçaient à la faire par des actes d'hostilité contre les Espagnols ou leurs auxiliaires.

L'alliance de ces trois seigneurs était très précieuse pour le général, mais il visait surtout à capter la confiance et Tamiiié de la noblesse de Texcoco même. Il y parvint par son habileté, ses bons procédés et leur fit accepter pour empereur le prince Ixtlilxochitl. Ce prince, on ne sait pourquoi, était retenu à Tlatelolco; conduit dans sa capitale par un nombreux cortège d'Espagnols et de Tlaxcaltëques, il y fut couronné empereur d'AcoIhuacan avec les solennités habituelles. Cette élection vengeait Cortez de Coanacotzin et mettait l'empire sous sa dépendance; elle ne souffrit aucune difficulté, soit qu'Ixtlilxochitl eût réellement beaucoup de partisans, soit que les Texcocanos, fatigués ou non de leur légitime souverain, n'eussent pas le courage de s'opposer au couronnement du jeune prince. Il avait alors vingt4rois ans; on se rappelle qu'il fut un des premiers à se déclarer en faveur des Espagnols, lors de leur arrivée à TIaxcala; malgré ses offres de service il ne fut, en réalité, qu'uQ otag^, un prisonnier fort bien traité; il s'accoutuma si bien à cette position qu'il se fit instruire et baptiser. Cortez fut son parrain et lui donna son nom. Sur le trône, il était moins un souverain qu'un ministre des volontés du général; il l'aida de sa personne et de ses troupes à conquérir Mexico, et plus tard il lui envoya des milliers d'architectes et de

maçons pour rebâtir la ville. Il mourut encore très jeune, en 1S33.

L'avènement d*)xtlilxochitl fit revenir à Texcoco toutes les familles qui s*en étaient éloignées de crainte de la guerre. Cortez fit fortifier le palais qu'il habitait avec ses troupes, voulant faire son quartier général de cette ville immense, abondamment pourvue de vivres et de provisions, ayant de très beaux édifices, de bonnes fortifications et des ouvriers de toutes les professions, les plus habiles et les plus intelligents de tout l'Anabuac. Les deux États de Texcoco et de Tlaxcala*étant limitrophes, Cortez pouvait en outre retirer plus facilement de la république les secours et les ressources dont il avait besoin. Après avoir donné ses ordres pour la continuation des travaux qu'il venait d'entreprendre, il résolut d'aller assiéger Ixtapalapan pour se venger de son ancien seigneur Cuitlahuatzin auquel il devait la mémorable déroute du 1^' juillet, et pour empêcher les Mexicains de se ravitailler dans cette ville. Laissant une forte garnison à Texcoco, sous le commandement de Sandoval, il ne prit avec lui que deux cents Espagnols, quatre mille TIaxcaltèques et beaucoup de nobles texcocanos pour ouvrir sa nouvelle campagne.

Dans les environs d'Ixtapalapan quelques troupes mexic^aines vinrent au devant de celles de Cortez et feignirent de s'opposer à leur marche, en combattant par terre et par eau ; mais elles se retiraient toujours du côté de la ville; les Espagnols etlesTlaxcaltèques, ne s'apercevant pas que cette retraite cachait un piège, entrèrent à Ixtapalapan sans difficulté. Les maisons étaient à peu près vides; les habitants les avaient évacuées emportant avec eux tout ce qu ils avaient pu sauver en prévision du pillage. Les vainqueurs, heureux de leur facile victoire, commençaient à piller les temples et les palais, lorsque, au milieu de l'obscurité de la nuit, leur joie se changea tout à coup en une terreur des mieux justifiée. À la lueur de Tincendie qu'ils avaient allumé, ils aperçurent l'eau des canaux courir avec violence, inonder les

rues et noyer la ville. La retraite fut aussitôt sonnée, les confédérés abandonnèrent Ixtapalapan avec précipitation; mais en dépit de la promptitude de leur fuite, l'inondation avait fait de tels progrès que plusieurs Tiaxcaltèques furent entraînés par les eaux. Dans une de ses lettres, Cortez affirme que s'il se fût arrêté trois heures de plus dans la ville, pas un homme de son armée n'échappait à la mort. Les Mexicains avaient rompu les digues qui entouraient Ixtapalapan, et l'eau de la lagune s'était précipitée avec une effrayante rapidité sur la malheureuse ville dont elle détruisit une partie.

Le jour suivant les alliés continuèrent leur roule autour du lac, harcelés par l'ennemi. Quoique le résultat de cette expédition fût très désagréable à Cortez, parce, qu'il y perdit la moitié du butin pris dans Ixtapalapan, il n'eut que deux hommes et un cheval ensevelis sous les eaux ou tués; les Mexicains, au contraire, perdirent plus de six mille hommes, sans compter ceux qui furent noyés dans leurs maisons. Le chagrin causé par son insuccès fut largement compensé par l'alliance des habitants d'Otompan et de trois ou quatre. autres villes environnantes qui lui envoyèrent des ambassadeurs, avec prière de les admettre dans les rangs de la confédération. Son autorité, s'augmentant à mesure que grossissait son parti, il mit pour condition à son amitié d'emprisonner les messagers et les Mexicains qui se rendaient chez ses alliés; cette condition, acceptée sans trop de difficulté, consolida ces alliances et rendit la trahison plus difficile.

La province de Ghalco, limitrophe de celle de Texcoco et non de Tlaxcala, comme le dit l'historien Solis, désirait également secouer le joug des Mexicains qui tenaient garnison à Chalco , mais elle n'osait pas se soulever tant que les Espagnols n'auraient pas un peu battu cette garnison. Cortez, en apprenant cette disposition d'esprit des Chalquenos, envoya contre Chalco, Sandoval avec vingt cavaliers, deux cents fantassins et des Tiaxcaltèques. Ces derniers for-

210 UlâTOlRE DU MEXIQUE.

maient ravant-garde ; ils tombèrent dans une embuscade et furent mis en déroute ; les Espagnols arrivèrent et n'eurent pas de peine à les dégager et les remettre en bon ordre. Un peu plus loin, la petite armée alliée rencontra la garirison mexicaine, forte d'environ douze mille hommes, qui venait lui livrer bataille. Le Combat dura deux heures et finit parla défaite des Mexicains. Les Chalquenos, heureux de cette victoire, sortirent aussitôt de leur ville, allèrent au devant des vainqueurs et les amenèrent triomphants à Chalco. Le seigneur de cette ville, récemment mort de la petite vérole, avait laissé deux fils auxquels, avant de mourir, il recommanda de s'allier aux conquérants et de choisir Cortez pour père. Ce vœu du défunt fut exécuté par la noblesse chaiquena qui conduisit les deux enfants à Texcoco et les remit au général ainsi que des présents en or.

La facilité avec laquelle cette myriade de vassaux se soulevait contre leur souverain de Mexico, avait pour caust» : d'abord, le prestige des armes espagnoles qui semaient la frayeur partout, ensuite la lassitude de la domination mexicaine qui pesait lourdement sur tous les peuples de l'empire. Malgré les superstitions nationales, l'impôt du sang qu'il fallait payer d'une manière si monstrueusement colossale, pour le recrutement de l'armée et les sacrifices humains , les taxes de toutes sortes , les exigences de la cour de Mexico pressuraient les populations conquises, le caractère odieux des maîtres qui s'imposaient souvent comme des tyrans, tout concourait à rendre cette situation intolérable, à propager l'esprit de révolte. Peut-être faudrait-il remonter à cette époque et rechercher dans ce manque d'homogénéité , dans les traditions du passé , dans les épreuves si longtemps subies, les causes premières et principales de l'affaissement moral actuel et de la nullité politique de la race indienne sur tout le territoire mexicain. Ayant été toujours divisée, opprimée, asservie, abrutie par le travail forcé, la misère et la tyrannie, comment pourraitelle avoir aujourd'hui l'intelligence de s'unir, de s'organiser

et d^écraser cette poignée de misérables qui la inéprise, la maltraite et la fait servir à son ambition depuis un demisiècle? Comment les Indiens pourraient-ils de nos jours conquérir leur place au soleil, après avoir été pendant (ant de siècles les simples instruments de la ricbesse des oligarques aztèques, espagnols et mexicains? Combien de temps encore durera leur triste servage ? Combien de temps encore serontils privés de leurs droits de citoyens par le fait sinon par le droit? Le Mexique, au point de vue social et poiiiique, ne pouvant descendre plus bas^ il faut espérer qu'il commencera bientôt son mouvement ascensionnel et qu'il redeviendra prospère, affranchi de cet horrible impôt du sang qu'il payait sous la monarchie aztèque et qu'il paie sous une autre forme depuis son indépendance de l'Espagne.

Cortez sut profiler de cette aspiration des peuples de l'Ânabuac à secouer la tyrannie de Mexico; on le voit accueillir toujours avec empressement les propositions d'aU liance que lui faisaient les vassaux de la couronne et prendre les moyens suggérés par la prudence et la situation pour consolider les liens d'intérêt qui l'unissaient aux nouveaux alliés. Après la prise de Chalco, il divisa cette province en deux États, et en donna le gouvernement aux enfants qui ravalent adopté pour père, selon les ordres du défunt seigneur. Les Mexicains, de leur côté, ne manquaient pas de faire des expéditions armées sur le territoire des confédérés; mais l'activité du général et sa promptitude à secourir ses auxiliaires rendaient inutiles les efforts des Mexicains pour ramener à leur parti ou faire du mal aux confédérés.

Cortez, croyant enfin le temps venu de faire transportera Texcoco le bois, les voiles et tous les ustensiles des brigantins, envoya Sandoval à TIaxcala les chercher; il lui donna pour l'accompagner quinze cavaliers et deux cents fantassins, avec la mission de passer par Zollepec et de châtier sévèrement les habitants de cette ville du massacre des quarante-cinq Espagnols dont il a été question plus haut. Après avoir accompli cette mission, Sandoval se rendit à TIaxcala

ob il trouva prêts pour le transport tous les matériaux des brigantins. Le premier, qui servit de modèle, était Tœuvre de Martin Lopez, simple soldat remplissant avec beaucoup d'intelligence et d*habileté dans Tarmée les fonctions d*iagénieur; douze autres brigantins avaient été construits sur ce modèle par des charpentiers tiaxcaltèques, puis essayés sur le Rio-Zahuapan, avant d'être démontés pour leur transport à Texcoco. Huit mille hommes furent nécessaires pour ce transport; deux mille furent chargés des vivres pour le convoi qui avaient huit kilomètlres de longueur, et trente mille hommes pour le défendre. L'avant-garde fut confiée à ChichimecatI, fils du sénateur de ce nom; mais à peine sorti du territoire de la république, Sandoval se mit lui-même à la tête du convoi, plaça ChichimecatI à l'arrière-garde et laissa le commandement des autres troupes aux deux généraux Ayotecall et Teotepil.

Arrivé dans Texcoco, au bruit des instruments de musique et des cris de « vive Castille! vive TIaxcala ! » le général ChichimecatI, qui avait été très mortifié du changement dc'poste ordonné par Sandoval pendant la route, supplia Cortez de l'occuper à guerroyer avec ses troupes contre l'ennemi. Celui-ci qui n'attendait que l'arrivée des Tiaxcaltèques pour ouvrir les hostilités, laissa une bonne garnison à Texcoco, donna ses ordres pour la conclusion des brigantins et partit au commencement du printemps de l'année 1821, avec vingt-cinq cavaliers, six petits canons, trois cent cinquante fantassins, trente mille Tiaxcaltèques, une grande partie de la noblesse texcocana et, de crainte de trahison, il quitta la ville sans dire de quel côté il se dirigeait.

En sortant de Texcoco, le conquérant prit d'abord comme direction le nord de la vallée, puis il marcha sur Xaltocan, ville très forte située sur une île du lac de Xaltocan, et reliée à la terre ferme au moyen d'une chaussée, coupée de distance en dislance par des fossés. En dépit d'une défense très opiniâtre, la ville fut prise, livrée au pillage et quelques maisons furent incendiées. Les Espagnols allèrent en-

HISTOIRE DB U CONQUÊTE. il3

suite à Guautitlan qu'ils trouvèrent abandonnée. De là ils passèrent à Tenayucan et Azcapozalco où ils ne firent aucun mal, étant entrés dans ces villes sans coup férir. Ils arrivèrent enfin à Tlacopan, — but du voyage de Cortez, — d'où *il espérait entrer en arrangement avec la cour de Mexico ou prendre des informations sur la capitale.

Les habitants de Tlacopan voulurent disputer rentrée de leur ville ; ils se rangèrent en bataille sous, leurs murs, se battirent courageusement et ne rentrèrent chez eux qu*au coucher du soleil. Le lendemain, les Tlaxcaltèques mirent le feu à plusieurs maisons et les Espagnols eurent plusieurs actions importantes. L^attaque se renouvela pendant six jours; les indigènes des deux partis s'insultaient et se livraient des combats singuliers; les Espagnols eux-mêmes furent raillés de ce qu'ils ne pouvaient entrer à Mexico. Sur une des chaussées qui leur avait été si fatale neuf mois auparavant, ils faillirent être écrasés de nouveau par le nombre des Mexicains qui leur lançaient des flèches et des pierres; bientôt la lutte s*en^agea corps à corps et les Espagnols furent obligés de retourner précipitamment sur la terreferme, mais en combattant toujours. Pourtant, cinq seulement d'entre eux furent tués, quoi qu*il y en eût beaucoup de blessés. Cortez, dégoûté du mauvais résultat de son expédition, revint à Texcoco par le même chemin et laissa retourner à Tlaxcala ses alliés, enrichis des dépouilles prises durant cette courte campagne.

Deux jours après le retour de son général, Sandoval partit au secours des Chalqueiios assaillis par les Mexicains; mais, ayant rencontré des troupes de Huexotzinco et de Quauhquechollan qui se rendaient dans le même but et la même direction, il passa outre et marcha sur Huaxtepec. Cette grande cité, célèbre par ses manufactures de coton, située à vingt kilomètres au sud de Chalco, avait une garnison mexicaine qui tombait à chaque instant sur le territoire des confédérés et leur faisait tout le mal possible. Sandoval dut livrer deux combats avant d'entrer dans la^ville; il y fut

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ensuite assiégé, néanmoins il parvint à mettre complètement en déroute les troupes mexicaines de ce district.

Après un repos de quarante-huit heures, il envoya des messagers offrir la paix aux habitants d*Iacapichtla , ville voisine, assise sur une montagne presque inaccessible, bien* fortifiée et défendue par une forte garnison. Ses propositions ayant été repoussées, il voulut s*emparer de ce dernier boulevard qui menaçait sans cesse la ti*anquillité de ce pays. Sa résolution parut tellement téméraire que ses alliés ne voulaient pas le suivre. Sandoval ne se laissa point décourager par la timidité de ses auxiliaires; à la tète de trois cents Espagnols, il escalada la montagne sous une pluie de flèches et de rochers que les Mexicains faisaient tomber sur lui; exaspéré par ses blessures, il abattait de sa terrible épée tout ce qui s*opposait à son passage; il entra finalement dans la ville couvert de sueur et de sang, suivi de ses compagnons et de ses alliés que son audace et son exemple avaient décidé à le soutenir. Ils firent un si grand carnage des Mexicains que, durant une heure, ils ne purent ni se laver ni se désaltérer, toutes les eaux de la ville étant rougies de sang. Cette journée, une des plus glorieuses pour la valeur espagnole, selon le témoignage de Cortez lui-même, coûta la vie à Gonzalo Dominguez, un des plus vaillants et des plus regrettés de tous les compagnons du général.

Les Mexicains, irrités par la prise et le massacre dlacapichlla, armèrent promptement vingt mille hommes qui furent envoyés contre Chalco, .dans deux mille canots. Les Chalquenos implorèrent le secours de Cortez; mais, sans l'attendre et seulement aidés de leurs anciens ennemis, maintenant leurs nouveaux alliés de Huexotzinco et de QuauhquechoUan, ils se battirent bravement. Malgré des pertes considérables qu'ils essuyèrent, ils réussirent à repousser les Mexicains, les mettre en déroute, et leur firent quarante prisonniers, parmi lesquels se trouvaient un général de Tarmée et des personnages de la plus haute noblesse.

Sandoval étant arrivé vers la fin de la bataille, ces prisonniers lui furent remis pour être conduits à Cortez.

Soit pour éviter les ennuis et les diiiicultés d'un nouvel assaut, soit pour ne pas détruire une aussi belle ville que Pétait alors Mexico, Cortez renvoya ces prisonniers au roi Quauhtemotzin pour l'engager à reconnaître la suzeraineté du roi d'Espagne dans les termes qu'elle avait été reconnue par l'assemblée des notables que présidait Moctezuma, et ne pas l'obliger à ruiner la capitale de l'empire par une guerre d'extermination. Cette tentative pacifique n'eut d'autre résultat que celui de rendre les Mexicains plus entreprenants et d'augmenter leurs armements. Le général reçut sur ces entrefaites de Tuxpan, Mexcaitzinco et Nauhtlan, trois villes du golfe, des messagers qui venaient prêter serment d'obéissance au roi d'Espagne. Le 5 avril il laissa le commandement de Texcoco à Sandoval, le chargea d'accélérer l'achèvement des brigantins, et partit avec trente cavaliers, trois cents fantassins et vingt mille altiés dans la direction du sud de la vallée.

Il alla d'abord à Tlalmanalco, puis à Chimahuacan de Chalco, où son armée s'augmenta de vingt mille hommes qui venaient un peu de tous les côtés se ranger sous sa bannière pour se venger des Mexicains et, sans doute aussi, dans l'espoir de piller les villes ennemies. Prenant ensuite la chaîne méridionale de la vallée jusqu'à Huaxtepec, il aperçut sur une montagne à pic, près du chemin qu'il suivait, une multitude de femmes, d*enfants et, près du sommet, de nombreux guerriers mexicains qui se moquaient de l'armée alliée. Cortez, ne pouvant souffrir les insultes de cette foule, donna trois fois l'ordre d'escalader la montagne, mais trois fois ses troupes furent repoussées sans difficulté. En ce moment un corps considérable d'ennemis vint le surprendre par derrière ; les Espagnols firent aussitôt volteface et dispersèrent les Mexicains.

La soif qui dévorait ses soldats et l'avis qu'il reçut que non loin de là se trouvait une autre montagne également

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occupée par des Mexicains, rengagèrent à poursuivre sa route. Une suite de manœuvres habiles le mit bientôt en possession de quelques hauteurs d*où ses troupes pouvaient diriger des feux plongeants sur les ennemis. Ceux-ci se rendirent alors à discrétion et décidèrent tous les défenseurs de cette contrée à les imiter. Ces obstacles étant surmontés, Cortez continua sa pointe dans le sud jusqu'à Quauhnahuac, en passant par Jauhtepec et Xiuhtepec. Quauhnahuac, connue de nos jours sous le nom de Cuernavaca, était la capitale de la province des Tlahuiques ; cette grande et belle cité était naturellement très forte, à cause de sa situation dans les montagnes; la cavalerie ne pouvait y pénétrer que par deux chemins, alors ignorés des Espagnols. Tandis que Tarmée s'approchait, examinait les endroits par où devait se donner Tassaut, les habitants leur lançaient une si grande quantité de flèches et de pierres que les auxiliaires n'osaient pas s'avancer trop près. Un Tlaxcallèque, plus audacieux que ses camarades, aperçut, en 'cherchant un passage, deux gros arbres plantés l'un en face de l'autre, de chaque côté d'une barranca profonde, large, au fond de laquelle coulait une rivière et qui entourait une bonne partie de la ville. Les branches de ces arbres se croisant, le Tlaxcallèque les lia fortement et passa de l'autre côté sur ce pont aérien improvisé; son exemple, suivi par une bonne partie de Tarmée, jeta les alliés dans la ville qui fut ainsi prise presque sans combat. Les habitants se réfugièrent dans les montagnes et laissèrent les vainqueurs piller à leur aise les temples, les palais et les habitations privées.

Après quelques jours de repos, l'armée, chargée de butin» se remit en marche dans la direction du nord et vint camper en face de Xochimilco. Cette ville, une des plus grandes de la vallée de Mexico, était construite sur les bords du lac de Cbalco; l'étonnante quantité de ses temples, la magnificence de ses édifices, et surtout la beauté de ses jardins flottants

— qui lui valurent son nom de « Jardins et Champs de fleurs> »

— enfin, sa nombreuse population en. faisaient une des villes

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de second ordre des plus importantes de l'empire. Ses chaussées, coupées de canaux, avaient des pont-Ievis qui furent levés à Tarrivée des Espagnols. Les alliés assiégèrent la ville par trois endroits à la fois et n*y pénétrèrent qu'après un combat fort meurtrier et très long.

À peine se reposaient-ils de leurs fatigues qu'ils furent attaqués par une armée ennemie qui leur fit beaucoup de mal; Cortez lui-même faillit perdre la vie; son cheval tomba de lassitude entraînant dans sa chute son cavalier qui fut en un instant entouré d'ennemis ; longtemps il se défendit avec sa lance, mais il aurait fini par succomber sans le secours d'un Tlaxcaltèque, de deux serviteurs et de plusieurs Espagnols qui le délivrèrent de ses assaillants. Les Xochimilcas étant finalement dispersés, les alliés prirent un peu de repos. Plusieurs Espagnols avaient été tués; quatre, faits prisonniers, furent envoyés h Mexico pour être sacrifiés, presque tous reçurent des blessures plus ou moins graves.

La nouvelle de la prise de Xochimilco répandit la consternation parmi les Mexicains. Le roi Quauhtemotzin convoqua les principaux chefs militaires, leur représenta le danger que la perte de cette ville faisait courir à Mexico et la nécessité de la reconquérir. Après les avoir engagés de la sorte à bien se conduire, 11 donna des ordres pour expédier aussitôt par terre et par eau douze mille hommes sur Xochimilco. Ses ordres s'exécutèrent avec tant de rapidité que Cortez vit arriver l'ennemi le lendemain de son entrée dans la ville. Immédiatement il divisa ses troupes en trois colonnes, conserva une garnison dans la place et fit embusquer vingt cavaliers et cinq cents Tlaxcaltèques derrière un monticule, en leur ordonnant de ne prendre part au combat que lorsqu'il le leur commanderait; il faut dire ici que les Mexicains devaient passer devant ce monticule. La bataille se livra dehors de la ville; lorsqu'elle fut bien engagée et qu'il jugea le moment opportun, Cortez envoya l'ordre aux hommes embusqués d'attaquer les Mexicains par derrière; ceux-ci se voyant pris entre deux feux furent bientôt mis en déroute.

laissant un grand nombre de morts sur le champ de bataille.

Pendanfce combat, les Xochimilcas attaquèrent la garnison restée dans la ville; le général, pour les punir, fit mettre le feu aux temples et aux maisons, puis il se rendit à Goyohuacan, autre grande ville située à huit kilomètres au sud de Mexico, sur les bords de la lagune. Les Mexicains venaient d'achever un fort retranchement, en face de Coyohuacan, pour défendre rentrée de cette place; au signal donné pour Passant, les alliés se précipitent sur les retranchements avec Tentrain que leur donnait tant de victoires déjà gagnées; les Mexicains résistent et se battent avec une opiniâtreté qui révèle leur mépris de la mort; la lutte fut longue, terrible, mais la discipline, le courage et la supériorité des armes espagnoles triomphèrent. Les alliés entrèrent dans la ville le même jour. Cortez fit ensuite une reconnaissance sur la chaussée de Coyohuacan à Ixtapalapan; il vit celle d*Ixtapalapan à Mexico couverte d'ennemis et coupée de fossés ; sur la lagune, des milliers de canots, chargés de troupes, attendaient des ordres pour se porter sur les points menacés par les conquérants. Avant de quitter Coyohuacan il fit incendier comme à Xochimilco les temples et les maisons. De Coyohuacan à TIacopan sa marche ne fut qu'une suite de combats pendant lesquels il courut les plus grands dangers; deux de ses serviteurs furent faits prisonniers à ses côtés et sacrifiés le même soir à Mexico. Enfin, il rentra à Texcoco après avoir examiné tous les environs de la lagune et pris les observations nécessaires pour la reddition de la capitale.

Les brigantins étaient alors achevés, les troupes qui se mettaient sous les ordres de Cortez devenaient innombrables^ le chiffre de ses compagnons venait récemment de s'augmenter par l'arrivée à Vera-Cruz d'un navire chargé d'Espagnols, de chevaux, d'armes et des munitions de guerre; tout paraissait promettre une heureuse et prochaine solution, lorsque tout faillit être compromis par une conspiration. Quelques partisans du gouverneur de Cuba, jaloux de la

gloire de Gortez ou plutôt effrayés des dangers que le siège de Mexico devait leur faire courir, résolurent de tuer Gortez, Sandoval, Alvarado et plusieurs autres officiers amis du gé* néral. La veille de l'exécution de ce complot, un des conjurés, repentant, avoua tout à Gortez. Gelui-ci fit arrêter aussitôt un nommé Antonio de Villafena, chef de la conspiration ; mais, ne voulant plus s*exposer aux poignards de ses compagnons, ayant déjà tant d'ennemis à combattre, il se créa une petite garde de corps, composée de quelques soldats qui ne le quittaient pas et sur le dévoûment desquels il pouvait compter.

Le 28 avril, les brigantins achevés furent bénis et lancés è Teau à la suite d'une olèese en musique à laquelle tous les Espagnols communièrent; les voiles furent hissées, des salves d'artillerie tirées, un Te Deum fut chanté pour célébrer cet événement. Le général faisait reposer sur ces brigantins les plus grandes espérances pour mener à bonne fin le siège de Mexico; c'est pourquoi il donna tant de solennité à leur mise à flot. Dans la revue qu'il passa de ses troupes le même jour, on voyait quatre-vingt-six cavaliers, plus de neuf cents fantassins, trois gros canons de fer, quinze petits canons de cuivre et des munitions de guerre en abondance. Il fil à ses soldats un discours pour les encourager, comme il l'avait fait lors de la revue passée à Tlaxcala. Il envoya des courriers à ses alliés pour leur dire que le moment était venu d'assiéger la capitale de l'empire mexicain, et les prier d'amener avant dix jours toutes les troupes dont ils pourraient disposer. Ginq jours après arrivèrent à Texcoco cinquante mille Tlaxcaltëques, commandés par le jeune Xicontecatl et le vaillant Ghichimecatl. Les autres renforts qui vinrent successivement firent monter le chiffre des auxiliaires à plus de deux cent mille hommes, selon les témoignages les plus authentiques.

Le 20 mai, lundi de la Pentecôte, 1S21, il rassembla ses troupes et distribua les commandements. Pedro de Alvarado fut chargé d'aller à Tlocapan empêcher les Mexicains de se

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ravitailler de ce côté; il avait avec lui trente cavaliers, cent soixante fantassins, vingt-cinq mille Tlaxcaltèques et deux pièces de canon. Cristobal de Olid fut nommé chef de la division qui devait opérer à Coyohuacan ; il avait trente-trois cavaliers, cent soixante-huit fantassins, vingt-cinq mille alliés et deux canons. Gonzalo de Sandoval eut mission d'aller détruire la ville d'Ixtapalapan avec vingt-huit cavaliers, cent soixante-trois fantassins, trente mille auxiliaires et deux canons. Malgré les représentations de ses capitaines, Cortez voulut prendre le commandement des treize brigantins sur lesquels il embarqua trois cent vingt soldats et treize couleuvrines. Les troupes alliées qui restaient demeurèrent en partie à Texcoco et les autres retournèrent chez elles.

Olid et Âlvarado partirent ensemble pour prendre les positions qui leur avaient été assignées. Parmi les plus respectables Tlaxcaltèques qui accompagnaient Alvarado se trouvaient le jeune Xicontecatl et son neveu Pilteuctii. Ce dernier, dans une dispute, fut blessé par un Espagnol, enfreignant ainsi les ordres de Cortez proclamés k Tlaxcala et renouvelés à Texcoco. Cet incident faillit amener la désertion des Tlaxcaltèques. Pilteuctii, irrité, demanda la permission d'aller à Tlaxcala panser sa blessure. Xicontecatl, voulant se venger de Tafifront fait à son neveu, déserta pendant la nuit avec plusieurs de ses compagnons pour retourner avec Pilteuctii dans leur patrie. Âlvarado avertit immédiatement de ce fait Cortez qui, pour donner un exemple, fit arrêter et pendre Xicontecatl à Texcoco. Il est à peu près certain qu'il n'en vint ù cette extrémité qu'après avoir obtenu le consentement du sénat. Ce consentement, du reste, n^était pas difficile à obtenir, le sénat étant très sévère, même vis-à-vis des plus hauts personnages de la république, lorsqu'il s'agissait de punir un crime ; en outre, Xicontecatl, par son arrogance et sa hauteur, s'était attiré l'inimitié des quatre chefs ; aussi, furent-ils .aises d'en être débarrassés. Ce supplice intimida de telle sorte les auxiliaires qu'ils n'eurent plus envie d'enfreindre la discipline militaire; néanmoins, les Tlax-

caltëques pleurèrent la- mort de ce prince et se distribuèrent comme reliques des morceaux de ses vêtements.

A Tlacopan, Alvarado et Olid se mirent en devoir, dès leur arrivée en face de cette ville, de couper raqueduc de Chapultepec qui fournissait de l'eau à la capitale. Les Mexi* cains s'attendaient à cette mesure et, pour empêcher son exécution, ils se battirent par terre et par eau avec acharnement ; mais ils furent obligés de céder le terrain et de se retirer, laissant une centaine de prisonniers entre les mains des TIaxcaltèques. Les Espagnols, fiers de leur succès, voulurent aller, par la chaussée de Tlacopan, s'emparer de quelques canaux ; assaillis par une nuée continuelle de traits qui leur tua huit hommes et en blessa beaucoup, ils durent à leur tour se retirer précipitamment à Tlacopan.

Le 30 mai, Olid se rendit à son poste de Coyohuacan. Ces deux vaillants capitaines commencèrent leurs travaux d'installation par combler les fossés voisins de leurs camps pour faciliter les mouvements de la cavalerie et se maintenir dans les positions qu'ils avançaient un peu chaque jour du côté de Mexico. Sandoval, parti de Texcoco Je 21 mai, parvint à pénétrer dans Ixtapalapan , déjà endommagée lors de la première visite des Espagnols; il fit mettre le feu aux maisons et massacrer tous ceux qui s'opposaient à son passage ; les habitants, effrayés par une telle tempête, cherchèrent à se sauver dans les canots. Cortez, pour attaquer la partie de la ville qui se trouvait dans le lac, était venu avec ses brigantins jusqu'à un petit monticule appelé depuis Penon del Marques, — rocher du marquis, — voisin dlxtapalapan et couvert d'ennemis disposés à se défendre jusqu'à la mort; il descendit avec cent cinquante Espagnols, et, malgré l'opiniâtre résistance des Mexicains, il les passa tous au fil de l'épée. A peine maîtres de ce monticule, les conquérants durent se rembarquer au plus tôt, ^ cause d'une flotte in nombrable de canots armés qui s'approchait contre eux. Longtemps les Espagnols se tinrent sur la défensive, mais le vent s'étant levé, ils déployèrent les voiles des brigan-

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tins, coururent sur les canots, en coulèrent une multitude et dispersèrent le reste.

Olid, apercevant du haut d'un temple de Coyohuacan le succès de la flottille espagnole, ^envahit de son côté la chausséede Mexico, prit plusieurs fossés, s*empara de quelques retranchements et tua la plupart des Mexicains qui les défendaient. Dans la même soirée, Cortez réunit ses brigantin$ et vint attaquer par terre et par eau les fortifications établies à l'angle formé par la jonction des chaussées de Goyohuacaii et d'Ixtapalapan. Les Mexicains qui tenaient garnison dans ces retranchements firent une résistance désespérée; mais, écharpés ainsi que leurs canots par deux grandes pièces d'artillerie qui les prenaient en travers, ils furent obligés de se réfugier à Mexico, laissant la chaussée couverte de leurs cadavres.

Cet endroit appelé Xoloc, et dont j*ai déjà parlé lors de la première entrevue de Cortez et de Moctezuma, parut favorable au général pour y établir son centre d'opérations ; il commandait, en effet, les deux chaussées, plaçait sous sa main les corps d'armée de Coyohuacan et de Tlacopan, et coupait de ce côté les secours qui pouvaient entrer à Mexico par terre ou par eau. Il y fit venir les brigantins, abandonna Ixtapalapan qui se trouvait trop loin, et prit la résolution de commencer dès le lendemain le siège de la capitale. Les Mexicains ne l'attendirent pas ; ils vinrent pendant la nuit attaquer les Espagnols qui les firent promptement rentrer en ville par un feu bien nourri d'artillerie et de mousqueterie des plus meurtriers. Après le lever du soleil, les Mexicains revinrent à la charge et furent de nouveau repoussés, avec de plus grandes pertes encore, grâce à des renforts venus de Coyohuacan ; mais, comme la flottille de canots secondant les forces de terre incommodait beaucoup les alliés, Cortez fit élargir un fossé de la chaussée pour permettre aux brigantins d'y passer et de disperser la flottille mexicaine quand elle se présenterait.

Sandoval, ayant heureusement terminé son expédition

contre Ixtapalapan, avait reçu Tordre d'abandonner cette place, et venait sur Coyohuacan par la chaussée, lorsqu'il se vit disputer le passage par les Mexicains de Mexicaltzinco, ville située à peu près à moitié chemin, sur les bords du lac. Gortez envoya deux brigantins pour le dégager et faciliter sa marche; le combat fut très vif; les Espagnols triomphèrent pourtant et mirent le feu à la ville. De Coyohuacan, Sandoval se rendit avec dix cavaliers à Xoloc où il arriva au milieu d'une bataille que livraient les alliés ; oubliant les fatigues de la journée, il pique de l'éperon, se jette au plus fort de la mêlée et reçoit une flèche qui lui traverse la jambe. L'artillerie espagnole causait pourtant des ravages épouvantables parmi les Mexicains, et leur mortalité fut si grande pendant cette action qu'après leur retraite ils n'osèrent plus s'approcher de longtemps du camp allié.

Âlvarado ne restait pas non plus inactif; malgré des pertes sensibles qu'il essuya, il se rendit maître de plusieurs fossés et de quelques retranchements de la chaussée de Tlacopan. S'apercevant que des secours arrivaient continuellement aux assiégés par la chaussée de Tepeyacac, située au nord de Mexico, il fit avertir Gortez de cette découverte. Le général envoya de suite Sandoval avec cent dix-huit fantassins et une armée d'auxiliaires pour s'emparer de cette position. Sandoval, quoique très souffrant de sa blessure, se mit aussitôt en route, occupa la chaussée saifis coup férir et compléta de la sorte le blocus de la capitale du côté de la terre ferme.

Le lendemain, Gortez se détermina à pénétrer dans la ville à la tête de cinq cents Espagnols et de quatre-vingt mille alliés. Alvarado et Sandoval reçurent l'ordre de le seconder en faisant chacun sur la chaussée qu'ils commandaient une marche en avant. Quelques cavaliers et dix mille auxiliaires restèrent au camp. L'armée de Gortez, flanquée des brigantins, traversa, sans trop de difiBcultés, le premier retranchement et le premier fossé qui coupait la chaussée ;

mais le second, attenant à la ville, était si large et défendu par une si prodigieuse quantité de monde, que les Espagnols furent très longtemps détenus devant cet obstacle et qu'ils ne vinrent à bout de le franchir qu'après une vive fusillade et un feu violent d'artillerie. D'autres obstacles les attendaient ; pour les surmonter il fallut tout le courage héroïque et toute l'énergie de Gortez qui conduisit ses troupes jusque sur une place où le combat s'engagea dans les maisons, dans les temples, dans les rues, partout. Les alliés, débordés par la multitude de leurs ennemis, criblés de pierres et de flèches qui pleuvaient sur eux de tous les côtés, furent un instant dans une situation des plus critiques; néanmoins, ils parvinrent à se dégager et à regagner leur camp après avoir massacré des milliers de Mexicains.

De nouveaux secours et de nouvelles alliances se présentaient journellement aux Espagnols. Au début du siège, Gortez, qui ne comptait dans les trois camps que quatre-vingtdix mille hommes, en avait maintenant au moins deux cent quarante mille. Ixtliixochitl, pour lui témoigner sa reconnaissance, cherchait à lui concilier tous les esprits et venait de lui envoyer une armée de cinquante mille hommes, commandée par son propre frère, jeune prince d'une grande bravoure qui, plus tard, se fit instruire, baptiser et reçut le nom de don Carlos Ixtliixochitl. Toutes ces troupes, accourues pour prendre part au siège de Mexico, révélaient les difficultés de cette entreprise, rendues presque insurmontables, soit par ]a position même de la ville et la nature des obstacles qu'elle offrait, soit à cause du nombre inouï de ses défenseurs. En étudiant cette dernière phase de l'existence politique de l'empire aztèque, comparable aux sièges les plus longs, les plus meurtriers et les plus néfastes qui aient été enregistrés dans l'histoire de l'ancien monde, on n'est plus tenté de croire exagérés les chiffres fabuleux attribués aux populations de certaines cités de l'Anahuac.

Gortez avait alors en main des forces assez puissantes pour réduire la capitale du Mexique ; mais il aurait fallu.

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. Sf5

pour en venir à bout en peu de temps/ empocher les secours d'arriver aux assiégés par la lagune, ce qui ne se pouvait guère; le blocus n'existait que du côté de la terre ferme. Pour obviera cet inconvénient, il envoya cinq brigantins dans la partie du lac située entre Tlaoopan et Tepeyacac, avec ordre d'être toujours à la disposition d'Alvarado, de Sandoval et, dans les moments de loisir, d'aller deux par deux à. Ib chasse des canots qui portaient des vivres et des troupes à Mexico.

Au second assaut donné par les alliés, les Mexicains furent refoulés jusqu'à la place de Tenochtillan où Corlez les fit arrêter en attendant que les retranchements pris fussent démolis, les fossés comblés et la route aplanie. Pendant cette expédition, non moins meurtrière que la précédente, les Espagnols brûlèrent plusieurs temples, le palais d'Axayacatl et la maison de Moctezuma dans laquelle se trouvaient ses fameuses volières.

Le lendemain Cortez sortit de son camp de très grand matin pour ne pas laisser aux Mexicains le temps de creuser de nouveaux fossés et de construire de nouveaux retranchements; mais, en dépit de sa diligence, il retrouva presque tout dans le môme état que la veille avant l'assaut. Cette fois la défense fut tellement opiniâtre qu'il fallut cinq heures de combat aux alliés pour reconquérir les avantages gagnés le jour précédent. Sandoval et Alvarado se battaient de leur côté avec la même ténacité et les mômes résultats. Alvarado réussit pourtant à détruire toutes les maisons parallèles à la chaussée de Tlacopan jusqu'à Mexico. Cortez aurait voulu camper la nuit dans la capitale pour conserver les positions conquises pendant le jour , mais cela n'était pas possible ; car, dans l'intérieur, il n'aurait pas empêché le ravitaillement de Mexico aussi facilement qu'il le faisait depuis qu'il était à cheval sur toutes les chaussées qui conduisaient à cette place ; faire occuper ces positions par des détachements ou des garnisons, c'était exposer ses soldats à un massacre probable sinon certain. Il n'avait pas perdu le souvenir de

la noche triste et craignait un pareil désastre; il dut donc se résigner à détruire pendant le jour des hommes et des maisons et regagner la nuit son quartier général pour laisser reposer ses troupes en sûreté.

De nouveaux auxiliaires, hier encore des ennemis, vinrent se ranger sous son drapeau. La noblesse d'Ixtapalapan, de Hexicaitzinco, Colhuacan, Huitzilopochco, Mizquic et Cuitlahuac, influencée par les Cbalquenos , la crainte des Espapagnols et Tespoir du pillage, se joignit à Cortez, lui donna des troupes et trois mille canots pour opérer de concert avec les brigantins. Des vivres furent également apportés en quantité dans le camp espagnol par ces renforts ; comme on était alors dans la saison des pluies, les auxiliaires construisirent des baraques pour les compagnons de Cortez et deux mille Indiens se mirent à leur service personnel.

Chaque jour le général donnait un nouvel assaut, espérant qu à la vue de tant de sang répandu journellement et tant de maisons incendiées, les Mexicains finiraient par se rendre; mais il se trompait, tous étaient déterminés à mourir jusqu'au dernier; Mexico ne devait être pris que lorsque la ville n'offrirait plus qu*un immense charnier, un monceau de cadavres pourrissant sur des ruines fumantes. Il divisa ses brigantins et ses canots en deux flottilles, ayant l'ordre de tuer tout ce qui s'approcherait et de brûler tout ce que l'on pourrait atteindre. Sandoval et Alvarado agissaient de même. Cortez avec quatre-vingt mille alliés continua son œuvre d'extermination et de destruction ; mais cette œuvre marchait lentement, car il était difficile de tuer alors des centaines de milliers d'hommes qui ne voulaient pas se rendre. La peste et la famine vinrent à son secours,

Alvarado, plus heureux que ses collègues, avait pris d'assaut un temple situé sur une petite place de la chaussée de Tlacopan et s'y maintint jusqu'à la fin du siège, malgré les efforts des Mexicains pour l'en déloger. Sachant que la principale force de l'ennemi se trouvait à Tlatelolco où résidaient le roi Quauhtemotzin et une infinité de nobles , il prit ce

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quartiercommeobjectifde ses opérations; mais elles ne servirent qu'à faire tuer beaucoup de monde de part et d'autre. Ce fut dans ces combats quotidiennement recommencés que le fameux Tzilacatzin, guerrier de Tiatelolco, acquit une nouvelle célébrité. A chaque combat, armé seulement d'un bouclier et de trois pierres, il s'approchait des alliés en courant, leur lançait ses trois pierres et se sauvait ensuite. Sa force et son agilité étaient telles que chacune de ses pierres tuait un homme et qu'on ne pouvait jamais l'atteindre. Enorgueilli par quelques succès importants, Alvarado voulut arriver un jour jusque sur la place du Marché ; peu s'en fallut que sa témérité ne lui coûtât la vie; il en fut quitte pour une déroute qu'il essuya aux abords d'un fossé qu'il avait négligé de combler comme le lui avait ordonné Gortez. Quatre Espagnols furent faits prisonniers dans cette affaire et sacrifiés immédiatement sur le parvis supérieur du grand temple de Tlatelolcoà la vue des alliés.

Parmi les nouveaux auxiliaires arrivés à la dernière heure, il y en eut une bonne partie qui voulut profiter des malheurs de la ville pour piller les maisons, sans attendre la fin du siège. Afin d'exécuter leur projet avec plus de sûreté, ils envoyèrent une ambassade secrète à Quauhtemotzin protester de leur fidélité, se plaindre de ce que les Espagnols les forçaient à prendre les armes contre leur souverain légitime, et se mettre finalement à la disposition du roi pour massacrer les Espagnols à l'entrée de la ville. Quauhtemotzin, satisfait de cette prétendue défection, leur fit assigner des postes. Les auxiliaires s'y rendirent bien armés ; puis, levant tout à coup le masque, ils commencèrent à piller les maisons et à tuer ceux qui leur résistaient. Les Mexicains, avertis de cette trahison, se ruèrent sur les coupables avec une telle furie qu'il ne s'en échappa presque pas; ceux qui ne perdirent pas la vie les armes à la main furent immédiatement sacrifiés dans les temples ; très peu d*entre eux parvinrent à se sauver.

Vingt jours venaient ainsi de s'écouler en combats journa-

liers, accompagnés des incidents que je viens de raconter. Les Espagnols fatigués, ne voyant le terme de ce siège que dans un temps encore éloigné, conjuraient leur générai d*es^ sayer un grand coup pour en finir plus vite ; tous demandèrent à être conduits au centre de Tlatelolco où les Mexicains avaient établis la masse principale de leurs troupes qu'ils éparpillaient ensuite selon les besoins dé la lutte. Cortez, n'ignorant pas le danger d'une pareille témérité, voulut dissuader ses compagnons; mais le mécontentement était universel ; officiers et soldats avaient foi dans le succès ; ils entraînèrent malgré lui leur commandant qui prit à coûtre-cœur la résolution de livrer un assaut général.

Le jour désigné pour l'exécution de cette entreprise prématurée, Cortez donna l'ordre à Sandoval de réunir ses troupes à celles d'Alvarado et de feindre un mouvement dé retraite dont il dicta lui-même toutes les dispositions. Le général, suivi de vingt-cinq cavaliers, de toute l'infanterie qui lui restait et de cent mille auxiliaires, ayant à droite et à gauche de son armée ses brigantins et trois mille canots, entra sans opposition dans la ville. Il divisa aussitôt ses troupes en trois colonnes et leur ordonna d'arriver en môme temps sur la place du marché, en prenant chacune une de ces grandes rues.

Les Mexicains se battaient mollement pour engager lep alliés à s'avancer sans se donner la peine de retarder leur marche en comblant les fossés qu'ils devaient franchir. Arrivés près de la place, ils entendirent tout à coup les sons bruyants delà trompette du dieu Painalton que les prêtres sonnaient seulement dans les cas de grande nécessité pour faire prendre les armes à tout le peuple. Aussitôt les assiégeants sont assaillis avec une telle impétuosité et par une telle multitude de gens armés que le désordre se met dans leurs rangs; ils rétrogradent précipitamment jusqu'au grand canal, situé dans la ville et non dehors, comme le disentSolis et d'autres historiens qui n'ont jamais mis le pied au Mexique et ont écrit son histoire, en y mettant plus d'erreurs que de

vérités. Ce canal avait été recouvert de branches d*arbres et de broussailles, les alliés effondrèrent sous leur poids cette sorte de plancher factice et tombèrent dans l'eau ; ne pouvant à la fois se défendre et nager, ils furent massacrés en masse. Gortez accourut pour retenir ses troupes sur le bord du canal et leur faire faire volte-Hice, mais il ne put y réussir. Pénétré de douleur à la vue de ce carnage, oubliant sa propre sécurité, il se mit en devoir de sauver ceux qui se noyaient ou pouvaient fuir ; poussant ensuite les fuyards devant lui, il les dirigea vers le camp, restant à Tarrière-garde avec une douzaine d'hommes pour défendre les débris de son armée.

Ce jour aurait été le dernier de sa vie si les Mexicains, au lieu de le tuer, ne s'étaient pas acharnés à le prendre vivant pour le sacrifier à leurs idoles. Fait prisonnier et déjà emmené vers le temple, il fut délivré par le dévoûment de Gristobal Olea, un de ses plus valeureux compagnons, dont Bernai Diaz cite plusieurs exploits merveilleux. Don Carlos Ixtlilxochitl et un célèbre tiaxcaltèque du nom de Temacatzin le sauvèrent également des mains des Mexicains dans cett€ fatale journée. Alvarado et SandovaU ayant pris la précaution de faire combler les canaux, n'éprouvèrent aucun échec; ils étaient même arrivés très près du marché de Tlatelolco; mais apprenant que Gortez et ses compagnons avaient été tués, ils battirent en retraite. Du haut du grand temple de Tlatelolco les Mexicains firent brûler des parfums en signe de leur victoire et lancèrent sur les fuyards les tètes des Espagnols prisonniers qu'ils venaient de sacrifier.

La perte subie par les Espagnols ce jour-là se monta à soixante fantassins, sept chevaux, beaucoup d'armes et de canots, une pièce d'arti^llerie, plus de mille auxiliaires et presque tous les hommes, y compris Gortez, furent blessés plus ou moins grièvement. Les Mexicains célébrèrent leur triomphe pendant huit jours; ils réparèrent leurs retranchements, creusèrent de nouveaux fossés et remirent la ville dans le même état de défense qu'elle avait avant le commen-

«30 HISTOIBE DU MEXIQUE.

cément du siège. Les Espagnols employèrent ce temps à se reposer et panser leurs blessures. Ils regrettaient vivement de n'avoir pas écouté les conseils de leur général qui ne voulait pas donner encore le dernier assaut; aussi, n'osèrent-ils plus dès lors murmurer contre les sages lenteurs avec lesquelles il conduisait ce siège mémorable.

Les Mexicains, espérant remporter une nouvelle victoire sur l'eau comme ils venaient de la remporter sur terre, construisirent à la hâte trente énormes pirogues, solidement charpentées avec de grosses poutres, et les cachèrent dans un endroit rempli de roseaux. Une fois cette embuscade ainsi disposée, ils envoyèrent quelques canots à l'aventure pour attirer les brigantins dans l'embuscade. Ce stratagème leur réussit à merveille et peu s'en fallut que les Espagnols, montés sur leurs brigantins, ne fussent tous tués et leurs navires pris par les hommes armés qui se trouvaient dans les pirogues ; ils se sauvèrent néanmoins, mais très maltraités. Les vainqueurs, fiers de leur succès, voulurent recommencer; mais cette fois ce furent eux qui tombèrent dans un guetapens préparé par Cortez; leurs canots et leurs pirogues furent en partie détruits ou coulés par l'artillerie d'un brigantin et presque tous les hommes qui les montaient furent tués, noyés ou faits prisonniers.

Parmi ces derniers il se trouvait plusieurs personnages de haute noblesse dont le général désirait se servir pour négocier un compromis avec Quauhtemotzin. Il leur rendit la liberté et les chargea de supplier leur roi de considérer que les défenseurs de Mexico diminuaient de jour en jour; que lors même que les Espagnols n'entreraient pas dans la capitale, il leur suffisait d'empêcher l'entrée des vivres pour faire mourir de faim tous les assiégés; que s'il voulait accepter la paix, il ferait cesser les hostilités, lui laissant à lui la libre possession de la couronne et de ses droits de souverain, et à ses sujets la jouissance complète de leurs propriétés et de leur liberté ; qu'il ne demandait qu'un tribut payable annuellement au roi d'Espagne, comme seigneur suprême de tout

Tempire et reconnu déjà comme tel par les Mexicains. Enfin, en cas de refus, il lui faisait dire qu'il serait mis à mort ainsi que la plupart de ses sujets et que la ville serait complètement détruite.

Quauhtemotzin consulta ses conseillers, ses généraux et les grands-prêtres sur le message de Cortez ; il leur exposa la triste situation de la capitale, la révolte de tous les vassaux qui venaient prêter le concours de leurs armes aux Espagnols et les engagea à donner franchement leur avis. Quelques-uns, ne doutant pas de Tissue du siège, opinèrent pour la paix, mais la majorité demanda la continuation de. la guerre. Cette décision prévalut, les grands-prêtres ayant déclaré que les dieux ne voulaient pas que Ton acceptât les propositions des Espagnols.

Entre la déroute de Tarmée alliée et la décision du conseil de Quauhtemotzin, Cortez se vit obligé d'envoyer, à la prière des habitants de Cuernavaca et des Otomites de la vallée de Toluca, deux petites expéditions contre les Malinalquenos et les Matlatzincas, sous le commandement d'André de Tapia, pour châtier ces deux tribus de leur hostilité contre les confédérés. Ce capitaine avait l'ordre de ne rester que dix jours absent. Les suites de cette petite campagne furent très heureuses, car les derniers ennemis que les Espagnols avaient dans ces contrées devinrent bientôt des auxiliaires.

Tandis que se passait ceci, Chichimecatl, ennuyé de voir ses alliés se reposer aussi longtemps depuis l'insuccès de Tassant général, résolut de montrer ce qu'il valait avec ses Tlaxcaltèques. Il sortit un jour du camp d'Alvarado, en compagnie duquel il combattait toujours et donnait fréquemment des preuves de sa bravoure, il traversa tous les canaux de la chaussée de TJacopan, et, laissant au plus dangereux passage une garde de quatre cents archers pour assurer sa retraite, il entra avec le gros de ses troupes dans la ville où il livra une bataille qui fut des plus sanglantes; puis, il revint tranquillement au camp. Les Mexicains, furieux de cette au-

dace, déterminèrent, pour se venger^ d'attaquer pendant la nuit le camp d'AIvarado. Les Espagnols, avertis par les sentinelles de rapproche de Tennemi, sautèrent sur leurs armes et se battirent pendant trois heures. Cortez, entendant le canon gronder dans la direction de Tlacopan, se douta de ce qui s'y passait, et profita de cette circonstance pour entrer dans la ville ; la mêlée ne tarda pas à devenir générale, mais ce ne fut qu'une nouvelle effusion de sang.

Sur ces entrefaites, Don Carlos Ixtlilxochitl donna le conseil à Cortez de cesser ces attaques qui n'aboutissaient à rien qu'à perdre des hommes et détruire de beaux monuments, et d'empêcher uniquement l'entrée des vivres dans la capitale pour obliger les Mexicains à se rendre par la famine. Cortez embrassa le jeune prince pour le remercier de son conseil qu'il exécuta sur le champ; néanmoins, fatigué d'attendre la reddition de Mexico, il recommença l'attaque au bout de quelques jours, après avoir de nouveau offert la paix aux assiégés qui la refusèrent. Seulement, pour accélérer la fin du siège, il dut se déterminer à détruire la ville nu moyen de plusieurs milliers d'ouvriers qui le suivaient et démolissaient ou brûlaient les édifices et les maisons.

Le 24 juillet, les Espagnols s'emparèrent de la grande chaussée qui reliait celle d'Ixtapalapan à celle de Tlacopao et rendait libres les communications entre le camp de Cortez et celui d'AIvarado ; par ce succès ils devenaient maîtres de trois quartiers de la ville; il ne restait plus aux Mexicains que celui de Tlatelolco, le plus fort et le mieux défendu de tous. Parmi les édifices incendiés ou détruits durant cette journée, il y eut un magnifique palais de Quauhtemotzin, un des plus beaux et des mieux fortifiés de la ville. Les Espagnoles qui avaient accompagné leurs maris dans le camp, encouragées par les exemples qu'elles avaient sans cesse sous les yeux, se firent soldats à leur tour et se distinguèrent particulièrement dans tous ces combats. Un navire chargé d'Espagnols, d armes et de munitions, arrivé récemment à Vera-Cruz, amena des renforts à Cortez. Une noble

dame, faîte prisonnière pendant la journée du 24 juillet, révéla aux Espagnols Tétat pitoyable dans lequel se trouvaient les Mexicains par suite de la famine et de la discorde entre le peuple, qui désirait se rendre, et la noblesse, qui voulait ainsi que le roi se battre jusqu'à la dernière extrémité. Dès ce jour les assiégés désertèrent en masse; la faim les poussait au camp des Espagnols et diminuait d'heure en heure le nombre des défenseurs de Mexico.

Celte situation décida Cortez à ne plus laisser passer un seul jour sans entrer dans Mexico avec toutes ses troupes, pour continuer son œuvre de destruction ; toutefois, il donna l'ordre de laisser tranquille le peuple désarmé qui demandait la mort à grands cris pour faire cesser ses souffrances. Le 25 et le 26, de nouveaux avantages furent remportés; Alvarado, de son côté, gagnait tellement de terrain que le 27 il occupa deux tours immédiates au palais habité par Quauhtemotzin. Cortez poussa en avant, ce jour-là, jusqu'à la place du marché et rencontra son lieutenant ; c'était la première fois depuis le commencement du siège qu'ils avaient pu opérer leur jonction, presque nu centre de la défense. Il vit sous les portiques une multitude de peuple affamée qui n'avait pu trouver asile dans les maisons voisines. Étant monté sur le parvis du grand temple de Tlatelolco, il examina la petite partie de la ville qui lui restait à prendre et les fortifications qui la défendaient, puis il fit mettre le feu aux deux tours qui renfermaient, comme à Mexico, les idoles du dieu de la guerre.

Quatre jours après, le général revint à la charge dans le quartier qui résistait encore; il rencontra plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui mouraient de faim et ne se nourrissaient plus qu'avec des herbes aquatiques, des insectes et même des écorces d'arbres. Mû de compassion, en présence d'une pareille misère, il défendit à ses soldats de leur faire aucun mal. Sur la place du marché, une autre foule sans armes se plaignait hautement de l'obstination de Quauhtemotzin et de la noblesse. Cortez fit alors de nouvelles tentatives de paix, mais elles furent repous-

sées ; voyant que Textermination seule pouvait réduire la ville, il ordonna à Alvarado de prendre une grande rue, formée d'au moins un millier de maisons , et de faire main basse sur tous ceux qui porteraient des armes; lui-même prit cette rue en sens inverse, et plus de douze milto Mexi« cains furent égorgés par cette manœuvre.

Le lendemain il revint dans la ville avec toutes ses troupes. Les Mexicains, en voyant arriver un si grand nombre d*ennemis, et ne pouvant faire un pas sans mettre le pied sur le cadavre d*un patriote, se mirent à pousser des cris de rage demandant la mort ; quelques-uns prièrent le général de faire des propositions de paix à des nobles qui défendaient une tranchée.

— a Si vous êtes fils du soleil, comme quelques-uns le prétendent, lui répondirent-ils, pourquoi tardez-vous tant à nous délivrer de tous nos maux, puisque votre père est si rapide dans sa course qu'il termine sa carrière dans l'espace d'un jour? Nous voulons mourir pour aller au ciel où nous attend notre dieu Huitzilopochtli pour nous donner le repos et la récompense dus à nos fatigues et à nos services.»

Ne pouvant les persuader de se rendre, Cortez envoya l'un des oncles de Quauhtemotzin , fait prisonnier trois jours auparavant, prier le roi de faire cesser un massacre désormais inutile et sans gloire. La réponse fut négative. Les troupes mexicaines décimées, affaiblies par la faim se jetèrent alors sur les Espagnols, moins pour les combattre que pour trouver une mort plus prompte. Dans une autre rue, les Mexicains voyant les auxiliaires démolir les édifices, leur criaient :

— (c Démolissez, traîtres, démolissez ces maisons que vous serez bientôt obligés de reconstruire. »

— (( Sans doute, leur répondaient les auxiliaires, nous les reconstruirons si vous êtes vainqueurs; mais si vous êtes vaincus, vous les reconstruirez vous-mêmes pour les faire habiter par vos ennemis. »

Ces scènes de désolation, de désespoir, de rage, ces de-

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. i35

mandes de paix du côté de Cortez et ces refus continuels de la part du roi se renouvelèrent encore pendant cinq jours. Désespéré d'une pareille résistance, il fit attaquer la ville par plusieurs endroits à la fois avec toutes ses troupes. Ce jour fut le plus meurtrier de tout le siège ; les rues, les places et les maisons étaient littéralement couvertes de cadavres mexicains ; l'eau des canaux et des fossés se rougirent de sang; !e nombre des morts et des prisonniers pendant cette journée s'éleva à plus de quarante mille, d'après le témoignage même de Cortez. Les Espagnols eurent plus de peine à contenir la cruauté des auxiliaires, qui voulaient tout exterminer, qu'à vaincre leurs ennemis. L'odeur des cadavres en putréfaction devint tellement insupportable que les assiégeants durent éloigner de la ville leur camp et que le général en fut malade.

Le 13 août, les Espagnols revinrent à la charge donner le dernier assaut à Tlaltelolco. Cortez disposa l'attaque de manière à ne livrer aux assiégés d'autre ressource, pour échapper aux coups des alliés, que celle de se jeter à l'eau dans un endroit commandé par ses brigantins et sa flottille. Il recommanda surtout de s'emparer du roi pour faire cesser par ce moyen la prolongation de la guerre. Il engagea même deux nobles mexicains qu'il connaissait de faire auprès de leur roi une dernière tentative en faveur de la paix. Peu de temps après, le suprême magistrat de Mexico fit à Cortez, avec beaucoup de dignité, la réponse suivante :

— «Dispensez-vous, ô général, de solliciter une entrevue avec mon souverain, le seigneur Quauhtemotzin. Il est résolu à mourir plutôt que de comparaître devant vous. Je ne saurais vous dire combien cette résolution me fait de la peine, mais elle est inébranlable. Prenez donc la détermination qui vous plaira le plus et agissez comme vous l'entendrez. »

Cortez prit au^itôt des mesures pour soustraire les hommes désarmés, les femmes et les enfants à la fureur des auxiliaires; malgré ses précautions plus de quinze mille furent

iS6 HISTOIRE DU HEXIQUE.

massacrés. Les nobles et les soldats, qui n'avaient pas voulu se rendre et se disposaient à se défendre encore, se placèrent sur les terrasses des maisons et dans quelques rues. Voyant qu'il se faisait tard et que personne ne consentait à déposer les armes, le général commanda l'assaut. Gr&ce à la multitude des assiégeants, à la faiblesse des assiégés, les Mexicains durent se constituer prisonniers ou se faire tuer sur place, beaucoup se jetèrent à l'eau pour s'y noyer ou se sauver dans les canots. Malgré la vigilance de Sandoval qui commandait la flottille, plusieurs canots chargés de la principale noblesse de la capitale parvinrent à s'échapper. L'un d'eux emmenait toute la famille royale. Sandoval en étant averti à temps donna l'ordre à Garcia de Holguin, capitaine du meilleur brigantin, de poursuivre les fugitifs. Garcia réussit à s'approcher de l'un de ces canots ; il allait le couler lorsque ceux qui le montaient se décidèrent à se rendre; il contenait le roi Quauhtemotzin, la reine Tecuichpotzin,rexempereur d'Acolhuacan, Coanacatzin, le roi de Tlacopan, Tetiepanquetzaltzin et quelques autres grands personnages. Quauhtemotzin, en montant à bord du brigantin, dit au capitaine :

— « Je suis, ô capitaine, votre prisonnier; je n'exige de vous d'autre faveur que celle d'avoir pour la reine et les dames de sa suite la considération due à leur rang comme à leur sexe. »

S'apercevant ensuite que le capitaine cherchait à s'emparer des autres canots, il ajouta :

— c( Soyez sans inquiétude, aussitôt que les Mexicains sauront que leur souverain est prisonnier, ils viendront mourir avec lui. »

Holguin conduisit ses illustres prisonniers à Cortez qui se trouvait alors sur une terrasse d'une maison de TIatelolco. Il les reçut avec toutes sortes de démonstrations d'honneur, d'humanité, de respect, et les fit asseoir. Quauhtemotzin se leva presque aussitôt et lui dit :

— (c J'ai fait, ô vaillant général, pour ma défense comme

pour celle de mes vassaux tout ce qu'exigeaient de moi riionneur de ma couronne et l'amour de mon peuple; mais, les dieux m'ayant été contraires, j'ai perdu la couronne et la liberté. Je suis votre prisonnier, disposez à votre gré de ma personne. » Puis, plaçant sa main sur le manche d'un poignard qu*il vit à la ceinture de Gortez, il ajouta : « Enlevez-moi avec ce poignard une vie que je n'ai pu perdre à la défense de mon royaume. »

Cortez voulut le rassurer et le consoler en lui disant qu'il n'était pas son prisonnier, mais celui du plus grand momarque du monde. Quauhtemotzin ne se fit pas illusion sur son sort et sur les promesses du général. Que pouvait-il espérer des conquérants dont il avait été toujours un ennemi mortel et qui avait combattu jusqu'à la dernière extrémité, lorsque Moclezuma, l'ancien protecteur et l'ami des Espagnols, avait perdu la liberté et la vie dans ce conflit. Le roi se contenta de demander qu'on ne fît pas de mal à ses vassaux et donna l'ordre h ses sujets de mettre bas les armes. Gortez le promit et la lutte cessa de part et d'autre. Les rues, les maisons, les fossés étaient encombrés de monceaux de cadavres ; on ne pouvait faire un pas sans heurter une tête, marcher sur un homme mort, selon le témoignage de Bernai Diaz, un des compagnons de Gortez, qui compare ce siège à celui de Jérusalem par Titus. Le général fit enterrer précipitamment les morts et brûler dans toutes les rues d'immenses quantités de bois pour purifier l'air.

La nouvelle de la chute de Mexico se répandit au loin et toutes les provinces de l'empire envoyèrent des députés h Gortez pour faire leurs soumissions. Quelques-unes des plus éloignées restèrent indépendantes et ne furent soumises que deux ans après. La plus importante de ces soumissions fut celle du roi de Michoacan, province que les Mexicains n'avaient jamais pu conquérir. Les auxiliaires retournèrent chacun dans leur patrie, heureux d'avoir contribué à la chute de Mexico dont ils ne pouvaient souffrir la domination ou qui les tenait dans une perpétuelle inquiétude. Les Mexi- '

238 HISTOIES DU MEXIQUE.

caîns durent abandonner la ville, mais avec la liberté de s*en aller tranquillement là où ils désiraient ; leurs bandes affamées, exténuées, remplissaient les trois grandes chaussées; elles mirent trois jours et trois nuits pour évacuer la capitale et se dirigèrent lentement dans toutes les directions.

Le butin fut moins considérable qu*on ne Tavait espéré. Les vêtements furent en grande partie distribués aux auxiliaires. Les objets en or, en argent et en plumes, conservés intacts à cause de leur singularité, furent envoyés à Gharles- Quint. Parmi ces objets on remarquait des perles d'une grosseur énorme, des pierres d*un grand prix et des objets en or d'un travail admirable. Le navira qui les portait fut pris par le corsaire français Jean Florin et le trésor envoyé à la cour de France. Tout le reste de Tor fondu n'atteignit pas le poids de dix-neuf mille deux cents onces, soit cent trente çiille castellanos de cette époque, représentant une valeur de 1,547,000 fr. de notre monnaie actuelle, en mettant )*once à quatre-vingt-cinq francs qui est sa valeur ordinaire. Il est probable que les alliés se récompensaient clandestinement en entrant dans les temples, les palais, les maisons, et que les assiégés ont jeté dans la lagune la plus grande partie de l'or qu'ils voulaient soustraire à l'avidité des conquérants. Le roi Quaubtemotzin, appelé Guatimozin par les Européens, fut peu de jours après sa capture ignominieusement torturé pour le forcer à révéler où se trouvaient ses trésors. Cortez s*opposa longtemps à cette barbarie; mais, étant accusé de ménager le roi pour s'emparer lui-même de ce trésor et les murmures des Espagnols prenant un caractère menaçant, il dut céder. Quaubtemotzin et le roi de Tlacopan eurent les pieds frottés d'huile, puis mis au feu. Quelques écrivains ont dit qu'en ce moment le roi de Mexico répondit à celui de TIacopan qui se lamentait pendant ce supplice : «Et moi, suis-je sur des roses? » Cette phrase, devenue classique, ne se trouve pas dans plusieurs des histoires les plus exactes de cette époque.

La prise de Mexico eut lieu le 13 août 1S31, c'est à dire

HISTOIRE DE LA CONQUÊTE. iSd

cent quatre-vingt seize ans après avoir été érigée en monarchie et gouvernée par onze rois. Le siège dura soixantequinze jours, pendant lesquels périrent plusieurs milliers d'auxiliaires; mais le chiffre exact de leurs pertes n'est pas connu ; celui des Espagnols s'éleva à cent, c'est à dire un neuvième des compagnons de Cortez. Le nombre des morts du côté des Mexicains est controversé ; Bernai Diaz et d'autres historiens le portent à plus de cent mille; ce chiffre ne parait pas exagéré. Quant à ceux qui moururent de faim, des maladies causées par l'eau salée qu'ils buvaient depuis la rupture de l'aqueduc de Chapultepcc, et de l'infection de Tair, Cortez les estime à cent mille. Le sol de presque toutes les maisons avait été creusé pour se procurer les racines des plantes aquatiques que les habitants trouvaient sous la terre.

Si le siège de Jérusalem par Titus et celui de Mexico par Cortez se ressemblent au point de vue de l'opiniâtreté des combats, de Teffrayante mortalité des assiégés, de la famine et de la peste qui firent de ces deux sièges les deux plus sanglantes pages consignées dans les annales des peuples, il n'y a pas, il n'y aura jamais de poème épique semblable au simple récit de la conquête dé Mexico. Malgré leurs fautes, malgré les excès qui ont pu ternir leur gloire, ces quelques soldats qui vont conquérir un empire immense,, civilisé, ayant une population de trente millions d*âmes et de grandes armées, ces quelques soldats, dis-je, resteront toujours dans l'histoire comme autant de héros (lont les exploits fabuleux tiennent du prodige. Cortez, avec sa foi religieuse, son audace à toute épreuve, sa bravoure chevaleresque, sa patience indomptable, son génie merveilleux, fait pâlir tout ce que l'antiquité nous offre comme modèle dans ses conceptions héroïques ou mythologiques. Homère, le Tasse et le Dante n'ont rien conçu de pareil à cette figure de Titan qui a su métamorphoser un monde.

Je n'ai point l'intention de relever la grandeur des personnages dont je n'ai fait qu'esquisser le caractère ; mais je

2M HISTOIRE DU HfiJIQUE.

regrette de n'avoir pu mettre plus en relief les rôles joués parla belle et douce Marina , la bonne étoile des conquérants ; par Sandoval, brave comme l'acier, aimant, admirant Cortez comme on aime un ami, un père; par les sénateurs et lès chefs de cette vaillante république de TIaxcala et sans lesquels la conquête eût été peut -être impossible... Hais, passons, je ne pourrais énumérer le nom des principaux acteurs de cette étonnante et lugubre tragédie sans ajouter des détails que le temps et l'espace m'obligent à supprimer, je ne dirai même rien de Quauhtemotzin, cq jeune souverain, si beau, si noble, si grand jusque dans les tortures, dont l'intelligence et Ténergie ont su défendre la capitale de son empire contre ses sujets rebelles, la poudre, le canon des Espagnols, et qui n'a succombé que lorsque la famine et la peste sont venues se joindre à ses ennemis.

Aujourd'hui que reste-t-il d'Azcapozalco, l'ancienne capitale des Tépanëques, de Tiacopan, de TIatelolco, d'Ixtapalapan et de ses beaux jardins, de Goyohuacan, et de tant d'autres villes, jadis si grandes, si belles, si peuplées de temples et de palais? Il ne reste plus que des masures, des cabanes de roseaux ou de boue, dans lesquelles gisent de pauvres Indiens que l'on étonnerait beaucoup en leur racontant la gloire et la puissance de leurs aïeux, en leur parlant de la splendeur des édifices habités par leurs ancêtres.

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