BOULEVARD S A IN T- G ERM AIN
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PRÉFACE
Ce livre est l’œuvre dernière d’un esprit laborieux et délicat; la science et la sagacité qui y abondent sont les fruits naturels et mûris à leur heure, de longues études et d’observations continues; à des recherches incessamment poursuivies, trop tôt interrompues, le talent d’un lils tendre et soucieux de la gloire paternelle, ajoute le plaisir des yeux, le secours spontané que des dessins spirituels prêtent à la lucidité d’un texte.
11 y a un an, l’auteur tenait èncore la plume : il a cessé d’écrire et de vivre le 14 octobre 1875.
Né en 1808, Parisien, il a vu renaître et se développer le goût devenu la passion de la génération qui succède à la sienne.
Les hommes qui datent du commencement du siècle peuvent se rappeler quel était, à peu d’exceptions près, le mobilier de leurs parents : la nudité d’un vestibule, la froideur d’une salle à manger, l’ordonnance d’un salon, la symétrie d’une chambre. Comment et par quels enseignements l’imagination et l’habileté se sont-ils substitués à la routine et à l’ignorance, quels hommes ont précédé ceux qu’aujourd’hui nous voyons agir?
À la fin du siècle, la Terreur avait anéanti les fortunes et dispersé les mobiliers de l’aristocratie française ; les amateurs d’objets précieux, plus nombreux alors en Angleterre qu'en autre pays de l’Europe, avaient recueilli la plus grosse part du luxe de la monarchie, mais à côté ou à la suite des étrangers de qui les enrichissements ont été une perte irréparable, l’œuvre de conservation qui devait précéder le réveil du goût, s’effectuait patiem-
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ment, souvent non sans danger : les deux hommes dont l’initiative et les efforts persistants méritent surtout notre reconnaissance, sont Alexandre Lenoir et du Somme rard, car le Musée des monuments français et l’hôtel Cluny ont été les écoles qui nous ont conservé les modèles et qui nous ont instruits.
La mode qui, pendant les années brillantes de l’Empire, avait inauguré à Paris un style d’ameublements imités des maisons de Pompéi, n’avait eu qu’une courte durée: le souvenir en est aujourd’hui éteint, peu de vestiges en restent, et, à soixante ans de distance, celui qui veut se faire une idée précise de ce que furent en leur ensemble ces ameublements oubliés, est réduit à consulter le Piecueil publié en 1 8 1 *2 , par Percier et Fontaine, qui en furent les inventeurs et les dessinateurs habiles. Ce style, toutefois, avait eu en Jacob un interprète de grand talent, et les meubles signés de son nom seront toujours estimés. Ils avaient cessé de plaire et, quelques années avant 1850, on pouvait signaler un retour aux mobiliers des trois siècles qui ont précédé le nôtre. Le roi Charles X acquérait pour les Musées du Louvre les meubles sculptés, les émaux, les faïences italiennes ou de Palissy, rassemblés par MM. Durand et Révoil ; madame la duchesse de Berry rétablissait dans son château de Rosny la chambre de Sully; les cabinets de raretés étaient déjà formés : l’on citait ceux du baron de xMonville, de M. Debruge-Dumesnil, de notre généreux donateur Charles Sauvageot ; Willemin les faisait connaître par la gravure et André Pottier par ses textes savants. Au commencement du règne de Louis-Philippe, la mode était donc établie ; les mobiliers historiques de la place Royale avaient leurs imitateurs , les magasins véritablement curieux de madame Roussel, de mademoiselle Delaunay, se partageaient une clientèle riche ou élégante; les femmes d’un goût suprême ne voulaient que les meubles de Marie-Antoinette, d’autres puisaient à des sources moins pures et ne s’effrayaient pas d’origines peu respectables : chacun choisissait son époque et suivait son caprice. Ainsi se sont formés, à côté des grands dépôts publics, ces musées domestiques qui sont aujourd’hui la richesse, l'élégance et l’intérêt de nos demeures, libéralement ouvertes à tous ceux qui veulent apprendre ou enseigner,
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ni
Nul n’en a su mieux jouir et proliter qu’Albert Jacquemart, nul n’en a retiré et n’a su leur faire produire plus d’avantages : mieux que personne, il a connu la valeur des collections de l’État, l’intérêt de tout ce que Paris renferme de rare et d’utile; tour à tour il a étudié les fabrications dont l’art est l’esprit et l’essence, et ces études qui, en s’unissant se complètent, constituent l’histoire du Mobilier.
Après les noms dont nous avons rappelé la mémoire, nous pouvons, nous devons inscrire celui d’Albert Jacquemart, qui a été un collectionneur des plus fins et des plus heureux; grâce à la libéralité patriotique de M. Adrien Dubouché, le Musée de Limoges a recueilli l’œuvre formée lentement et judicieusement par l’historien de la Céramique; M. Paul Gasnault l’a décrite cette année, dans le journal l'Art, et les amateurs de porcelaines orientales ne sauraient rien lire leur donnant une plus juste idée de l’expérience et du goût qui ont présidé aux choix d’un connaisseur à la fois artiste et savant.
Les porcelaines orientales sont, depuis leur introduction en Europe, le luxe et la parure de nos ameublements : les curieux du dix-septième et du dix-huitième siècle les ont recherchées, payées de très-grand prix, et placées dans leurs cabinets près des œuvres de l’art le plus élevé ; ils ont eu pour les orner de montures des ciseleurs qui sont encore sans rivaux. Plusieurs collections de ces siècles passés sont demeurées célèbres, et les noms de ceux qui les ont formées rappellent le plus souvent des souvenirs ou de grandeur ou d’élégance : nous pourrions produire une liste commençant par le fils de Louis XIV, et que terminerait un prince de Condé. Ce n’est que justice si les vases de la Chine, quand ils sont de dates anciennes et de parfaite réussite, sont l’objet de la prédilection des plus difficiles parmi les amateurs : où trouver des formes plus pures, s’adaptant mieux à tous nos usages, des colorations plus fraîches et vives, d’une variété prodigieuse, au point que nul ne pourrait se vanter de connaître tout ce qu’ont imaginé et exécuté les céramistes de l’Orient?
C’est à l’étude de ces fabrications, à leur classification méthodique que s’est principalement appliqué Albert Jacquemart; il y avait acquis un tact et une sûreté dont ont fait preuve sa collée-
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tion et ses écrits. Lorsqu’une Commission fut nommée, il y a quelques années, pour le perfectionnement de la manufacture de Sèvres, Albert Jacquemart était d’avance désigné par l’opinion pour en faire partie, et y apporta des idées nettes et solidement élaborées; ses collègues se rappelleront, avec le regret de ne plus l’entendre, sa parole facile, toujours élégante, la justesse de ses observations, l'étendue de son savoir.
Ses preuves, d’ailleurs, étaient des plus convaincantes et des plus complètes: en 1861 et 1862, en collaboration avec M. Edmond Le Liant, il avait publié, chez M. Techener, YHisloire artistique, industrielle et commerciale de la porcelaine; de 1866 à 1869, chez M. Hachette, trois volumes des Merveilles de la Céramique. Pendant dix ans, dans la Gazette des Beaux-Arts , il avait répandu ses idées, communiqué sa science, devancé les plus habiles, suivi les plus hardis : M. Henri Perrier, qui, dans le journal l'Art, a dressé une liste des volumes et tirages à part, des articles publiés dans la Gazette , des catalogues raisonnés, dont la réunion constitue l’œuvre d’Albert Jacquemart, inscrit quarante numéros et ne dit pas que la liste soit complète; la parcourir avec attention, c’est se rappeler à son rang tout ce qu’on a lu de lui, sur la curiosité, de neuf et d’ingénieux, depuis qu’une phalange d’écrivains habiles a consacré ses talents à l’éducation d’une société qui aime passionnément et recherche avec intelligence les élégances des siècles illustrés par les progrès et la perfection des arts.
Le crayon et le burin du fds n’avaient fait défaut ni à Y Histoire de la porcelaine, ni aux Merveilles de la Céramique : dans le premier de ces deux ouvrages de son père, M. Jules Jacquemart avait gravé vingt-six planches à l’eau-forte qui avaient révélé toute la puissance de son talent; il avait, sans compter, répandu dans le second les plus charmants dessins.
Famille privilégiée, où le lils a pu si parfaitement graver ce que le père savait si bien décrire.