BARBET DE JOUY
Octobre 1870.
INTRODUCTION
Il y a peu de temps encore, les hommes qui se livraient à la recherche des meubles anciens, des antiques, des verreries de Venise, des poteries sigillées ou peintes, étaient classés parmi les originaux, les fous. On sait ce que disait La Bruyère des curieux de son temps ; au commencement de ce siècle, l’esprit public n’était pas plus éclairé sur la portée des recherches archéologiques ; le nombre des amateurs avait augmenté ; le cercle des objets recueillis s’était élargi; pourtant Walter Scott, collectionneur lui-même, sacrifiait au préjugé en désignant comme d’innocents maniaques destinés à être
trompés, ceux qui voulaient voir dans les choses d’usage ancien une histoire des hommes et de la civilisation.
Nous ne réfuterons pas ici ces idées ridicules; la chose a été faite avec autant d’esprit que de savoir par M. Edmond Bonnaffé dans ses Collectionneurs de /’ ancienne Rome et de /’ ancienne France.
C’est donc tout récemment et grâce à la persévérance des chercheurs que les idées se sont modifiées ; le goût en se propageant s’est éclairé. Cessant de courber la tête sous une stupide ironie, les curieux se sont faits les instituteurs du public ; les savants catalogues de nos collections du Louvre, de Cluny, de la Bibliothèque, sont devenus de lucides traités d’histoire ; de nombreux livres spéciaux ont classé méthodiquement les épaves des siècles passés, en ont montré la connexion avec les progrès des mœurs ; les collectionneurs n’ont plus mis une ambition naïve à augmenter seulement le nombre de leurs pièces ; ils ont choisi, entre toutes, celles qui indiquaient un progrès dans l’art ou qui portaient la trace et le témoignage des événements contemporains.
Aussi nul n’oserait aujourd’hui fronder sérieusement la manie du bibelot; on en rit par un reste de fausse honte et par souvenir des traditions arriérées, et parmi les rieurs mêmes il en est peu qui ne recherchent quelques spécimens modestes ou éclatants de ces anciennes industries qui montrent l’avancement du passé en stimulant si heureusement le travail intellectuel de notre temps.
Pourtant si ce pas immense a été fait, il en reste un autre non moins difficile à accomplir. On ne peut demander aux gens du monde que leur fortune, leurs instincts poussent à l’acquisition des choses d’art, de s’entourer de livres sans nombre, et de passer de longues heures à les compulser pour trouver une date, fixer les caractères d’un style, ou chercher la probabilité d’un nom. Dans notre vie agitée, active à l’excès, combien, parmi les curieux, déroberaient aux affaires le temps nécessaire pour consulter les inventaires, parcourir les musées dans le but d’une confrontation nécessaire pour établir sûrement l’origine et la filiation d’un objet?
11 nous a donc paru qu’il serait essentiellement utile d’éviter à tous les curieux l’obligation de ce travail, en réunissant, sous une forme simple et méthodique, les renseignements que l’histoire, la chronologie, la technique’ peuvent fournir sur chaque branche de l’art ; en signalant siècle par siècle les types qu’on peut consulter immédiate-
INTRODUCTION
ment dans nos collections publiques. Ainsi, sans perdre de temps et par une lecture sommaire, l’amateur reconnaîtrait l’origine réelle et la date d’un objet acquis ou qu’il voudrait acquérir, et alors même qu’il croirait utile de confirmer ses appréciations par la vue d’un monument analogue, il irait sans hésitation à la galerie qui peut le lui montrer.
Souvent on délaisse un spécimen précieux parce que son aspect est insolite et qu’on craint d’être en présence d’une contrefaçon maladroite. C’est là souvent le caractère des œuvres de transition, ou de ces fabrications collatérales marquant, dans des contrées voisines, l’influence d’une industrie estimée, dont les branches doivent, plus tard, prendre une importance capitale. Ces connexions, il suffit de les signaler pour éveiller l’attention du curieux ; un mot, une figure, uu nom d’artiste, jettent tout à coup la lumière sur ces points obscurs, et l’hésitation cesse, au grand profit du progrès des études historiques.
C’est pour avoir senti combien ces éléments d’étude étaient épars et insaisissables que, depuis nombre d’années, lisant la plume à la main, accumulant les notes, colligeant les noms, nous avons réuni des matériaux énormes qu’il ne s’agissait plus que de mettre en ordre pour composer ce livre.
N’est-ce donc qu’une compilation ? Non ; nous espérons qu’on jugera qu’il y a plus que cela. Des recherches spéciales, un commerce intime et prolongé avec les choses de l’extrême Orient, nous ont ouvert, peutêtre, des aperçus nouveaux touchant les civilisations anciennes de ces contrées, et l’influence qu’elles ont pu exercer sur les arts de l’Occident. De là, pour la détermination chronologique et ethnique des styles, une certitude qui avait manqué jusqu’alors.
On demande, aujourd’hui, beaucoup à la forme d’un livre; un simple dictionnaire, des chronologies arides, rebuteraient immédiatement le lecteur qui, tout en cherchant la lumière, veut éviter l’ennui. Nous avons donc adopté une division en livres et chapitres où le curieux pourra trouver sûrement le point qui l’intéresse; chaque branche de l’art a, pour ainsi dire, son histoire spéciale, soit en Orient, soil en Occident, et, lorsqu’il nous a été possible de dissimuler les listes nominatives en les fondant dans le texte, nous l’avons fait avec empressement. Le tableau suivant, présentant les divisions générales et particulières du volume, permettra au lecteur de se diriger sans hésitation,
et lorsque certaines matières auront des connexions entre elles, nous ne manquerons pas de renvoyer de l’une à l’autre.