LILLE
Cette importante cité devient un des plus intéressants sujets d’étude au point de vue des arts, depuis que M. Jules Houdoy en a élucidé l’histoire; avec cette patience intelligente qu’on lui connaît, il a compulsé les archives, dépouillé les comptes, interrogé les registres aux bourgeois, en sorte que ses travaux ont la certitude d’une enquête et que ses assertions peuvent être acceptées sans contrôle.
L’industrie de la haute lisse remonte à Lille au quatorzième siècle. Est-ce à dire que, depuis cette époque, Lille ait abordé les hautes conceptions historiques ? Non sans doute, et pendant longtemps même il est question de banquiers pour couvrir les sièges, de coussins, de tentures armoriées, de tapisseries rouges semées de fleurs de lis blanches, armes de la ville, en un mot d’une fabrication courante. C’est au seizième siècle, et sous la domination de la maison d’Autriche, que l’art se développe : Marie, sœur de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas, rend, en 1558, une ordonnance sur la fabrication, destinée à réprimer certaines fraudes, et notamment celle qui consistait à farder ou ayder les tapisseries de quelques couleurs et substances de poincture que ce soit. 11 n’est permis d’user de cet artifice que pour les visages et autres membres nus. L’assortiment des tentures n’était pas encore assez complet pour qu’on pût modeler les chairs avec des laines tissées, et l’on accordait cette tolérance qui était une suite des usages reçus au quatorzième siècle.
L’industrie des tapisseries était alors pour les Flandres une si grande source de renommée et de profit que Charles-Quint voulut la réglementer d’une manière définitive et il publia, en 1544, les Ordonnance statut et odict sur le fait et conduyte du stil et mestier des tapissiers. Après avoir rappelé les fraudes qui se commettent, l’empereur voulant mettre un terme à l’abus non moins révoltant qui consiste à donner à un ouvrage le nom de telle fabrique la plus renommée, bien qu’il soit de médiocre valeur, déclare qu’on ne pourra travailler que dans les villes soumises à des règlements spéciaux pour la police des manufactures, soit à Lorain , Bruxelles, Anvers , Bruges, Audcnaerde , Allost, Enguien , Byns, Ast, Lille , Tournay et aultres francs-lieux; il veut d’ailleurs que les fabricants soient tenus « de prendre et eslire une
marque et enseigne et de la présenter aux jurés pour estre mise et registrée au livre quy se tiendra audit mestier à celle fin avec leur nom et surnom, laquelle marque et enseigne chacun maistre tiendra sa vie durant sans aulcunement altérer ou changer. » Il est dit encore que le maître ouvrier faisant ou faisant faire une tenture de plusieurs morceaux rajustés dans une même bordure, sera tenu de faire ouvrer sur l’un des bouts ou au fond de ladite tapisserie sa marque ou enseigne et auprès d’icelles telles enseignes que la ville ordonnera : afin que par telles enseignes et marq soit cogneu que ce soit ouvrage de la dite ville et d'un tel maistre ouvrier.
Pour Lille, la marque obligatoire était l’écusson de gueules à la fleur de lis d’argent, il n’y avait d’exception que pour les tapisseries d’une valeur très-mini me.
Le prix qu’attachait l’empereur à la garantie de la marque le portait à édicter cette pénalité extrême: « Que nul, quel qu’il soit, ne se présumera de contrefaire, falsifier de faire ou entasser la marque d’un autre sur la paine et fourfaicture de la main dextre et de jamais povoir user dudict mestier. »
Réglementée ainsi l’industrie devait marcher régulièrement, et, en effet, elle progressa à Lille très-rapidement; mais, avant d’examiner les produits qu’elle a pu laisser, il n’est pas sans intérêt de donner aux curieux la liste des noms d’artisans qu’est arrivé à recueillir M. IIoudoy ; la voici dans l’ordre chronologique :
1518. Jehan Orghet.
1568. Willaume, haut lissier.
1409. Jehan Filloel, id.
14 — Jehan Sauvage.
1424. Simon Le Vinchent.
1442. Jacquemard Largeche.
1457. Camus Dujardin, haut lissier.
1460. Pierre Delos.
1470. Jehan de Iîazc.
1471. Jehan Galet.
1474. Grard Lejosne.
1510. Jehan Van der Brugghe, — Pierquin Perinne, — Franchois lloen, — Pierre VanOpponem, ouvriers tapissiers.
TENTURES, ETOFFES
1510. Jehan Pissonnier.
1512. Jean Faussart.
1520. Gabriel Van den Tombe.
1524. Gabriel Sauvaige.
1529. Jehan de llamer, — Van Ophonem, — Pieter Pennemacker, — Zacbarias.
1555. Jean Van Maelborch.
1558. Hector Bellemond, — Jacques Carpentier, — Jehan Carpentier, — Corn. Clerebaut, — Pierre Clincquemeure, — Gilles Duhamel, — Allard et Grard Escailler, — Paquet d’Estaires, — Bonaventure Hamel, — Àlard Ilerselin, — Jacques Ilerselin, — Pierre Ilerselin, — Jehan Leclercq, — Jacques Lesage, — Jehan Malatire, — Jacques Meurille, — Cornille Piouverit, — Jehan Sirou, — Pierre Tesart, — Pierre Thibaut, — Pierre de Weple.
1540. Guillaume Pannemaker.
1571. Gilles de Bouturle, — • Loys Dupré, — Guillaume Mens, — Jehan Rigau.
1580. Jehan Breuckelinck, — Guillaume Breuckelinck, — Gertrude Waghenans, veuve Breuckelinck.
1588. François Speering.
1025. Vinchent Van Quilkerherghe, privilégié pour 9 ans.
1654. Van Caeneghem.
1641. Jehan de Quickelherghe.
1655. Jean de Strycker.
1658. Gaspard Van der Bruggen, — Henri Reydams.
1677. Jooris Blommacrt et Franchois Vanderslichelen, fabricants de basse lisse appelés à Beauvais en 1684.
1679. Jean Cabillau.
1684. François et André Pennemacker, élèves de Bruxelles et des Gobelins, privilégiés; font des verdures.
1688. Jean de Melter, venu de Bruxelles, fabrique importante.
1701. Guillaume Wernier, gendre de Jean de Melter et son successeur, travaux importants jusqu’à sa mort, en 1758.
1714. Deslobbes, établissement éphémère.
1719. Jacques Deletombe, gendre de Pennemacker.
1725. Jean Hendrick et Guillaume Becr.
1740. François Bouché.
1780. Étienne Deyrolle.
Nous l’avons dit déjà, les plus anciens travaux lillois sont particulièrement des tapisseries ornementales et meublantes ; cependant on a dû y faire aussi des figures, et les Pennemacker inaugurèrent au dixseptième siècle ce genre particulier appelé verdures, où le fond de paysage prend une importance capitale et les figures ne jouent plus que le rôle d’accessoires. Jean de Melter et son gendre Guillaume Wernier essayent de rivaliser avec Bruxelles pour les tentures à histoires et consacrent particulièrement les Tinnières, c’est-à-dire les scènes villageoises peintes par Téniers ou dans son genre. L’Exposition universelle a montré, de Wernier, une grande composition : les Noces de Cana, signée et datée de 1755; on connaît encore des scènes de Don Quichotte et d’autres tentures importantes à l’hôpital Saint- Sauveur.
François Bouché, lui, ne cherchait rien moins qu’à rivaliser avec les Gohelins, et dans certaines pièces il y a réussi.
Du reste, la marque obligée de la fleur de lis blanche sur fond rouge et les noms recueillis dans la liste ci-dessus permettront aux curieux de reconnaître les tapisseries lilloises qu’ils pourraient rencontrer.