‹ Histoire du mobilierChapitre 21 sur 77 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

Mais nous avons hâte d’aborder l’histoire de Bruxelles, ce centre important vers lequel doivent converger toutes les admirations accordées à ce qu’on appelle les tapisseries flamandes. Ce que nous pouvons dire ici sera bien peu de chose comparativement au travail complet que prépare M. Pinchard, archiviste de la ville de Bruxelles, et dont la publication est si impatiemment attendue. Ce sera toujours un élément provisoire de recherches pour les amateurs.

Les premières tapisseries qu’on puisse avec certitude attribuer à la célèbre fabrique sont celles de l’époque de Louis Xll et du commencement de la Renaissance, qui manifestent un style merveilleux et une composition grandiose; les bordures sont parfaitement caractérisées; elles sont formées, non d’une guirlande de fleurs, mais de branches

TENTURES, ÉTOFFES

posées l’une au-dessus de l’autre, vigne, mûrier, groupe d’iris, grenadier, etc., sur fond bleu foncé avec rehauts d’or. On a pu voir, à l’Exposition du costume, les inappréciables tentures appartenant à sir Richard Wallace; les unes étaient muettes, les autres expliquées par des inscriptions en caractères gothiques, donnant surtout le nom des personnages ; on reconnaissait ainsi les sujets tirés des fabliaux français et notamment du Roman de la Rose; là Amours reçoit un message de Bouche d'or en présence de Paix et Concorde; sur une galerie siègent Doulx parler , Prudece et Doulx regart. Les personnages accessoires sont Malebouche , Faulx semblant , Dangier , Vilain coraige et Haine couverte qui forge les mauvaises langues. On retrouve une partie de ces personnages dans l’attaque du château d’Amour.

Rien n’est plus remarquable que la grâce des figures, l’ampleur des draperies, et la suprême élégance des groupes, composés évidemment par des peintres de premier ordre dont on aimerait à connaître le nom. Du même genre et d’une facture non moins savante étaient trois pièces d’une tenture offrant le Temple et triomphe de Chasteté, le Triomphe de la mort et le Triomphe de la bonne renommée, exposées aussi à l’histoire du costume par MM. Flandin et Leclanché ; une date mal formulée, mais où l’on ne pouvait lire autre chose que 1507, ajoutait à l’intérêt de cette série. Vers cette époque, c’est-à-dire au moment où les arts étaient dans leur efflorescence, la Flandre devint le centre des commandes de toute l’Europe. Félihien avance que c’est « Bernard Van Orley (vivant vers 1490) qui a fait exécuter les tapisseries que les papes, les empereurs et les rois faisaient faire en Flandre d’après les dessins d’Italie. » Ce qu’il y a de certain, c’est que les cartons de Raphaël, conservés en partie à Hampton-Court, ont été exécutés à Bruxelles, et forment cette suite inestimable de onze tapisseries qui existe encore au Vatican. La onzième, qu’on avait cru perdue: le Couronnement de la Vierge, a été retrouvée, en 1869, par M. Paliard, et la description qu’il en donne offre un détail précieux: les bordures, dit-il, « sont ornées de fleurs, fruits, oiseaux, sirènes et génies de petite dimension avec leurs couleurs, sur un fond d’or; elles ont chacune la même largeur de trente centimètres, comme celles verticales et horizontales supérieures de la Conversion de saint, Paul et de la Pêche miraculeuse, car ces trois sujets remplissaient à côté l’un de l’autre le fond de la Sixline, la Pêche miraculeuse à gauche, le

Couronnement au centre, sur l’autel, et la Conversion de saint Paul à droite. Nous voyons donc commencer, avec le seizième siècle, le système de bordure qui devait survivre au siècle même et remplacer presque complètement les branches coupées de la fin du quinzième. Y eut-il exceptionnellement des bordures particulières imposées par les cartons? Nous serions tenté de le croire, et tout le monde a pu remarquer que la tenture votive consacrée par la veuve du prince de la Tour et Taxis, inventeur des postes, avait un de ces encadrements à candélabres, tablettes et listels, dans le genre des compositions de l’école de Modène. Cette belle tapisserie représentant une procession, et la consécration d’une statue de la sainte Vierge, portait cette légende dans une sorte de tablette bleue : Egregius Francisons de Taxis pie meorie postarü mgr hic fieri fecit anno 1518.

Des premiers temps de la fabrique c’est à peine si quelques noms sont parvenus jusqu’à nous ; on cite :

1466. Jehan de Rave, auteur de l’histoire d’Hannibal.

1497. Pierre Denghien, — Jehan Dupont, — Frank de Houwene. 1499. Jean Van Brugge.

Au seizième siècle, les noms ne sont pas plus nombreux; nous trouvons en 1514, Pierre Yan Alst, puis, en 1548, Guillaume de Panneinakere, chargé par Charles-Quint d’exécuter sur les cartons du peintre Jehan Vermay la fameuse tenture de la conquête du royaume de Thunes (Tunis), sujet favori de l’époque, qu’on trouve sur l’orfèvrerie et même sur la majolique italienne. Le choix des matières consacrées à cette œuvre dit assez le prix que l’empereur attachait à sa réussite : la chaîne devait être du meilleur et plus exquis fillet venant de Lyon, et la trame de fil d'or et d'argent fin et de soye fine de Grenade.

A ce moment l’autorité se préoccupait de la réglementation de l’industrie et de la punition des fraudes qui s’y étaient introduites, notamment en ce qui touche la contrefaçon des marques. A quelle époque ces marques avaient-elles été inventées? Nous l’ignorons, mais ce dut être sous l’autorité des ducs de Bourgogne. En effet, les plus anciens signes que l’on rencontre sont deux sortes de B affrontés séparés par un signe rouge et qui ne sont autres que les foisils et la flamme que leur choc a tirée de la pierre, c’est-à-dire les insignes

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mêmes de la Bourgogne ; peu à peu l’ignorance des tisseurs change ces signes, les B deviennent plus nets, mieux formés, et le moment arrive où celui qu’on avait retourné reprend sa position naturelle ; la flamme subit bien d’autres changements suivant le caprice de l’artisan ; ici c’est un écusson de gueules, là une grenade, ailleurs un cœur ou même un cœur la pointe en haut.

En dehors de ces marques il en est d’autres dont il a été fait mention dans l’édit de Charles-Quint ; ce sont d’abord les armes et insignes adoptés par les villes manufacturières; puis les signatures, et enfin des chiffres particuliers dont l’explication aurait un intérêt évident.

Les curieux ont pu remarquer, à l’Exposition de l’histoire du costume, une tenture représentant, sur des pièces de différentes dimensions, une histoire île Diane, d’un bon dessin, d’une exécution soignée, et que son propriétaire, M. Bézard, donnait comme ayant été faite pour orner le château d’Anet; les sujets n’auraient été qu’une allégorie destinée à rappeler le nom de la célèbre duchesse de Valentinois. Nous n’avons pas à discuter cette attribution ; mais la distance qui sépare la date de la mort de Diane de Poitiers, 1566, et celle inscrite sur les tapisseries, 1610, permet de la suspecter. L’intérêt capital pour nous c’est que la tenture réunit la marque fondamentale de Bruxelles

la signature

FRANCISCVS SPIRINGIVS

et

SP1R1NVS FECJT ANAfO 1610

un écusson de ville ?

H j et, enfin, une marque constante

brodée en blanc sur la marge bleue, et généralement sur le côté droit. La signature est tissée en blanc, sur un filet jaune qui sépare la bordure inférieure du sujet ; le signe de Bruxelles est parfois sur la lisière gauche. Quant à l’écusson d’argent au pal de sable? il est accompagné des initiales HD dont la signification nous échappe; cette double initiale nous semblerait prouver qu’il ne s’agit point ici d’un

timbre municipal (il y a déjà celui du duché de Bourgogne), mais peut-être de l’écu d’un intendant de la fabrique?

Nous l’avons dit, la fabrication est soignée; l’or, l’argent et la soie abondent dans le tissu, et les bordures répondent à la description que nous avons donnée de celles inaugurées dans les tentures du Vatican. Les fleurs et les fruits entourent de leurs groupes des niches ou des cartouches à petites figures mythologiques; ce sont Paris cl Helena, Pyramus et Tube, Ulysse et Circé , Leander et Hœro , Mars et Vénus, Jupiter et Calisto, Mercurius et Herse.

Dans une série à sujets tirés de l’histoire ancienne, et exposée par M. Récappé, on trouvait, outre la marque fondamentale

distinguait des autres par la bordure à sujets sacrés; on y voyait Suzanne surprise par les vieillards, et une femme au bain, sans doute Bethsabée, à laquelle un serviteur présentait un billet inscrit de caractères qui pouvaient être une signature.

Quant à la tenture de Gombault ctMacé, dont nous ne voulons pas reproduire les légendes rabelaisiennes, elle porte, avec l’écusson de

gueules aux deux B, ce signe

où figure la lettre D sous trois

formes différentes. Cette sorte de signature, si différente des autres, est-elle flamande, ou serait-ce la copie d’un chiffre français, comme le sujet lui-même est la reproduction du carton français de Dumée et Guyot ?

Nous n’avons rencontré aucune tapisserie signée de Franchois Guehels qui travaillait vers 1571 ; au dix-septième siècle, les noms se montrent plus fréquemment; outre François Speeringque nous avions trouvé à Lille, en 1588, avant qu’il vînt exécuter à Bruxelles l’histoire de Diane, nous voyons, en 1615, une tenture représentant les faits de la vie d’Alexandre le Grand, par Jean Raes, d’après des cartons de

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l’école de Rubens. Johannes-Franciscus Van den Hecke, qui signe parfois I.-F. Vanden Hecke, retrace le Passage du Granique, la Magnanimité et le Triomphe d' Alexandre, d’après les compositions de Lebrun.

Mais une série digne d’être citée entre toutes est celle tissée en 1665, par A. Auwercx, d’après les cartons de Van Kessel et Herp, et représentant des sujets tirés de l’histoire de Martin Ier, roi d’Aragon, devenu roi de Sicile par la mort de son fils. Ces sujets se rapportent à des services rendus au roi par G. -R. de Monçade, seigneur d’Airola, en Sicile, et la tenture a été expressément faite pour un des descendants de ce seigneur. Elle est admirablement réussie, malgré quelques anachronismes de costume ; les fonds, surtout les marines, sont d’une légèreté charmante, et les larges bordures, où ressortent des armoiries parmi des emblèmes de tous genres, armes, fruits, fleurs, objets précieux, etc., sont d’une fermeté et d’une vérité dont rien n’approche.

Citons encore des verdures représentant les saisons et signées : Marcus de Vos et I.-F.-V. Hecke, et surtout les charmantes tapisseries appartenant à M. Gauchez, et qui sont dans le goût ornemental de notre fabrique de Beauvais: le motif principal est une armoirie timbrée d’une couronne ducale, au-dessous de laquelle est le Temps enchaîné par l’Amour. Le fond représente un tapis à fleurs et guirlandes que des Amours soutiennent par les coins. Là nous avons une double signature, celle du peintre: D. Teniers jun. pinx. 1684, et celle du tapissier: GUI. Van Loefdael fecit.

Ajoutons les noms de Roellans, de Jean de Melter, qui a sans doute plus travaillé à Lille qu’à Bruxelles, et enfin un nom fort compromis par l’effet du temps, et que nous avons cru pouvoir lire : F. IFVNIERS ; • il était sous une figure équestre du dix-septième siècle.

Doit-on attribuer à Bruxelles même la fabrication de tentures d’un ordre secondaire et qui se spécialisent par des inscriptions flamandes, telles que les quatre pièces appartenant à M. le comte Adrien de Brimont et (pii représentent les épisodes de la vie de saint Rombaud? Les dimensions, le genre du travail et le style nous porteraient à voir là une œuvre provinciale.

Nous ne pouvons nous arrêter sans mentionner encore des tentures fort singulières exécutées, paraît-il, à Bruxelles d’après des cartons italiens de l’école de Modène; elles figurent les mois sous la forme du dieu auquel chacun d’eux est consacré ; nous voyons Apollon et Bac-

chus dans de brillantes auréoles et entourés d’ornements et grotesques sur fonds très-vifs. L’éclat des couleurs, la complication de l’ensemble annoncent bien une grande fabrique; mais la lourdeur du dessin et l’aspect rude et barbare du tout laisse l’esprit dans une sorte d’inquiétude ; nous ne saurions, quant à nous, donner aucune date à ce travail.

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