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LES GOBELINS

Revenons maintenant aux établissements de la ville de Paris sous le règne de Louis^XIII. Après avoir voyagé de la Trinité aux Jésuites, des Jésuites au palais des Tournelles, puis à la place Royale et au Louvre, la fabrique des tapisseries de Flandre finit par s’établir en 1650 dans

Fabrique des Gobelins : tapisserie d’après Tenicrs; la bonne aventuie , faillie (Appartient à M. L. Gauchez.)

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la maison des Gobelins: c’était une teinturerie dont l’origine remontait au quinzième siècle et dont la réputation était immense ; ses travaux continuèrent latéralement à ceux des tapissiers royaux. Au moment où ceux-ci prirent possession de la maison des Gobelins les ateliers étaient dirigés par Charles de Comans et Raphaël de la Planche, fils des Flamands appelés en 1607, par Henri IV, pour fonder l’établissement des Tournelles. Mais, au bout de quelque temps, Raphaël de la Planche quitta son associé pour s’établir au faubourg Saint-Germain1, et Charles de Comans fit venir d’Audenarde, en 1650, Jean Jans, qui, quatre ans plus tard, recevait le titre de tapissier du roi.

Pendant ce temps un atelier nouveau était créé dans le jardin des Tuileries en faveur de Pierre et Jean Lefebvre, père et fils, tapissiers haute-lissiers , appelés d' Italie en 1642, et logés d’abord au Louvre.

Ce fut en 1662 que Louis X1Y et Colbert centralisèrent aux Gobelins tous les ouvriers travaillant pour le souverain, c’est-à-dire, non-seulement les tapissiers, mais les brodeurs, les orfèvres, les fondeurs, graveurs et ciseleurs, les ébénistes, etc., en sorte que l’établissement prit le nom de Manufacture royale des meubles de la couronne. En 1665, Charles Lebrun fut nommé directeur, mais l’édit de fondation ne fut publié qu’en 1667. M. Cousin l’a transcrit in extenso dans les Archives de l'Art français, t. YI, où l’on pourra voir quels privilèges étaient accordés à nos artistes industriels.

La conduite de la fabrication des tapisseries fut d’abord confiée à Jean Jans, auquel on adjoignit successivement Girard Laurent, Pierre et Jean Lefebvre, tapissiers de haute lisse ; Jean de la Croix et Mozin, tapissiers de basse lisse.

1 Seraibce de cet établissement que seraient sorties les tapisseries faites à la Planche, selon l’expression contemporaine? M. Francisque Michel le pense et il s’appuie, à cet égard, sur ce passage des Mémoires inédits de Loias-Henri de Loménie , comte de Briennc : « Qui ne sait que les plus belles tapisseries de Flandre et d’Espagne, d’Italie et de France étaient dans ses appartements (à Mazarin) ? 11 suffit de dire que le Scipion du maréchal de Saint-André et les Actes des Apôtres de feu Lopez, juif portugais, lui étaient venus je ne sais comment. Le roi d'Espagne lui fit présent des Travaux d’Hercule, exécutés sur les dessins du Titien, et, si je ne me trompe, tout rehaussés d’or, et don Louis de Haro lui donna une excellente tenture de tapisseries, fabrique de Bruges, représentant les douze mois de l’année, copiée avec beaucoup de soin sur les dessins d’un Flamand, élève de Raphaël.... Il avait, outre cela, trente autres tentures de tapisseries au moins, les unes peintes à Rome sur de la toile d’argent, les autres de brocart d’or, à fleurs de velours de diverses couleurs découpées à Milan, et appliquées sur des fonds de velours très-riches avec une grande dépense et un artifice merveilleux; des verdures de Flandre en quantité; des tapisseries antiques de toute sorte, des modernes faites au Louvre, à la Planche, aux Gobelins, etc. »

11 n’est peut-être pas inutile d’expliquer ici en quoi consistaient ces deux genres qui furent, à plusieurs reprises, réunis aux Gobelins, ou séparés dans des ateliers spéciaux. Nous allons emprunter ici l’excellente description des métiers donnée dans la notice historique de M. Lacordaire. « Dans la tapisserie tous les fds colorés nécessaires à la confection ne peuvent être promenés d’un côté à l’autre de la chaîne, comme dans les brochés ordinaires. 11 y aurait une trop grande perte de fil et une trop grande épaisseur de tissu, puisque tous les fils de chaque chiite, bien que dissimulés, auraient dû être emprisonnés par la trame. 11 a donc fallu inventer un tissage partiel qui ménageât les étoffes (c’est ainsi qu’on appelle les fils de laine ou de soie destinés à faire la trame), qui évitât les complications du tissage ordinaire avec un grand nombre de fils, et diminuât l’épaisseur du tissu. Ce travail se fait sur des métiers dont la chaîne est tantôt verticale, tantôt horizontale. Les pièces de bois du bâti, qui sont parallèles à la chaîne, et qui portent à l’une des extrémités le cylindre où celle-ci s’enroule, et à l’autre extrémité celui où l’on enroule le tissu confectionné, ces pièces de bois ou lisses se dressent verticalement dans le premier cas; elles sont parallèles au sol dans le second. De là est venu, pour les premiers métiers, le nom de métiers à haute lisse , et celui de métiers à basse lisse pour les seconds, et par suite le nom de tapisseries de haute ou de basse lisse, suivant que le tissage a été fait sur l’un ou sur l’autre. » Nous l’avons déjà dit, les tapis ras de l’un ou l’autre genre s’exécutent à l’envers ; on ne peut faire à l’endroit que les tapis veloutés, parce que chaque fil étant arrêté et coupé en dessus la manipulation est la même pour tous, que le même fil se répète souvent, comme dans les fonds, ou qu’il varie d’un point à un autre, comme dans les fleurs et ornements.

Sous la direction de Charles Lebrun, de 1605 jusqu’à sa mort en 1690, la Manufacture, qui employait environ 250 ouvriers, fabriqua dix-neuf tentures de haute lisse mesurant 4,1 10 aunes carrées, et trentequatre tentures de basse lisse d’une surface de 4,294 aunes, représentant en valeur actuelle plus de dix millions de francs. Ce furent : les Actes des Apôtres, d’après Raphaël; les Eléments et les Saisons, d’après Lebrun ; les Mois et V histoire du Roy, d’après Lebrun et Van der Meulen; les Batailles d’ Alexandre, dont Lebrun avait peint les modèles aux Gobelins ; Y histoire de Moïse, d’après le Poussin et Lebrun ;

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les peintures des Chambres du Vatican, par Raphaël ; les tableaux de la Galerie de Saint-Cloud, d’après P. Mignard.

Les autres directeurs furent :

P. Mignard, premier peintre du roi.

Robert de Cotte, architecte.

De Cotte, fils, architecte.

D’Isle, architecte.

Souffïot, architecte.

Pierre, premier peintre du roi.

Guillaumot, architecte.

Audran, fils, ancien chef d’atelier.

Augustin Relie, peintre.

Audran, fils, réintégré.

Guillaumot, architecte, réintégré.

Chanal, chef de division au ministère de l’intérieur, directeur par intérim.

Lemonnier, peintre.

Le baron des Rotours, ancien officier supérieur. Lavocat.

Radin, peintre.

Lacordaire, architecte et ingénieur.

Radin, peintre, réintégré.

Alfred Parcel.

Le travail était confié, jusqu’en 1792, à des entrepreneurs qui, la plupart du temps, ont signé les tapisseries exécutées sous leur conduite. En voici la liste.

1662- 1691. Jans, père (haute-lisse).

1663- 1670. Laurent (haute-lisse).

1663-1700. Lefebvre, père (haute-lisse).

1663-1714. Jean de la Croix (basse-lisse) .

1663-1695. Mosin (basse-lisse).

1691-1751. Jans, fils (haute-lisse).

1693-1737. De la Croix, fils (basse-lisse).

1693-1724. Souette (basse-lisse).

1693-1729. De la Fraye (basse-lisse).

1697-1756. Lefebvre, fils (haute-lisse).

1701-1751. Le Blond (basse-lisse).

1705-1754. De la Tour (haute-lisse).

1750-1749. Monmerqué (basse-lisse, de 1750 à 1756 ; haute-lisse, de 1750 à 1749).

1755- 1772. Audran (haute-lisse).

1756- 1788. Cozette (basse-lisse, de 1756 à 1749; haute-lisse, de

1749-1788. Neilson (basse-lisse).

1775-1779. Neilson, fils (basse-lisse).

1772-1792. Audran, fils (haute-lisse), puis directeur.

1788-1792. Cozette, fils (haute-lisse), puis chef d’atelier.

Parmi les plus anciennes tapisseries des Gobelins, on peut citer des pastorales de style antique, danses de Nymphes, Bergers et Nymphes faisant de la musique, etc.; les bordures sont à fond quadrillé avec arabesques, baldaquins, petits personnages, vases, globes, trophées; dans le haut figurent les armes de France, et en bas, dans un écusson, le chiffre aux deux L. Les unes sont signées IANS, les autres LEFEBVRE ; ces dernières portent, en outre, un monoj

qu on trouve quelquefois seul sur les marges.

11 ne serait pas impossible que ces tentures, étrangères au style de Lebrun, eussent été faites antérieurement à l’établissement des Gobelins, c’est-à-dire aux Tuileries ou au Louvre.

La suite par excellence, celle qui se fait admirer par la perfection du dessin, du travail et le haut prix de la matière, c’est V histoire du Roy. La plus ancienne pièce que nous ayons vue était signée du

chiffre de Lefebvre

et portait cette inscription : « Siège de

Dovay, en l’année MDCLY1I, ov le Roy Lovis X1Y, sortâtde la tranchée le canon de la uille tve le chenal d’un garde du corps proche de Sa Majesté. »

Viennent ensuite, l’Audience donnée par le Roy Louis X1Y à Fontainebleau au cardinal Cliigi, neveu et légat a latere du pape Alexandre VII, le XXIX juillet MDCLXIV, pour la satisfaction de l’injure faite dans Rome à son ambassadeur. Celte tapisserie a été faite

de 1665 à 1672.

Puis, et celle-là la plus précieuse, sans contredit, celle qui attirail tous les regards à l’Exposition dn costume: «Le Roy Louis XIV visitant les manufactures des Gobelins, où le sieur Colbert, superintendant de ses bastiments, le conduit dans tous les atteliers pour luy faire voiries divers ouvrages qui s’y font. » Exécutée de 1673 à 1679, cette magnifique pièce retraçait un fait très-antérieur et dont la Gazette de France rend compte en ces termes : « Le 15 octobre 1667, Louis XIV, après avoir visité les travaux du palais des Tuileries, qu’il était sur le point d’habiter, se rendit aux Gobelins pour voir les tapisseries qui s’y fabriquent, et particulièrement celles qui se sont faites pendant la campagne et que Sa Majesté avait ordonnées avant son départ. Le sieur Colbert lui fit remarquer de quelle sorte on avait suivi ses pensées, et les dessins qu’elle avait résolus, et le sieur Lebrun, qui en a la conduite particulière, avait fait ranger les ouvrages avec tant d’industrie qu’il ne se peut rien trouver ensemble et si riche et si bien ordonné. L’entrée de la cour où est le pavillon était ornée de tableaux, de statues, de trophées et d’inscriptions qui formaient une espèce d’arc de triomphe très-magnifique, et la grande cour était tendue des superbes tapisseries qui s’y fabriquent, avec un buffet de neuf toises de long et élevé de douze degrés, sur lequel étaient disposés, d’une manière aussi ingénieuse que magnifique, les riches ouvrages d’orfèvrerie qui se font dans ce même lieu. Ce buffet était composé de vingt-quatre grands bassins, chacun avec son vase, d’autant de brancards pour les porter, de deux cuvettes, chacune de cinq à six pieds de diamètre, de quatre grands guéridons, de vingt-quatre vases à mettre des orangers, et de plusieurs autres pièces, le tout d’argent ciselé, mais d’un travail qui passait encore le prix de la matière, quoique du poids de plus de vingt-

cinq mille marcs Après avoir considéré tant de belles choses, Sa

Majesté alla dans tous les endroits où l’on fait les tableaux, les ouvrages de sculpture, de miniature et de bois de rapport, comme aussi les tapisseries de haute et basse lice, el les tapis façon de Perse. Elle vit pareillement plusieurs pièces d’orfèvrerie d’un autre buffet, commencées d’un dessin différent, ce qui la surprit agréablement, ainsi que le prince de Condé et le duc d’Enghien qui l’accompagnaient avec grand nombre de seigneurs. »

Nous nous sommes étendu sur ces détails parce qu’il nous y faudra renvoyer plus d’une fois, la tapisserie de la visite aux Gobelins nous

conservant l’image de beaucoup d’œuvres entièrement disparues. Un exemplaire de cette belle tapisserie fut brûlé le 30 novembre 1793, avec plusieurs autres portant les armes de France et les fleurs de lis, par les ineptes gredins du quartier qui se disaient républicains ; la Commune a fait mieux depuis, elle a brûlé le monument lui-même et les trésors qu’il contenait!

Revenons à Y Histoire duRoi. De 1667 à 1675 fut exécutée la tapisserie du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse; puis le baptême du Dauphin; enfin l’on a vu à l’Exposition du costume « l’Audience donnée par le Roy Louis XII1I à l’ambassadeur d’Espagne, où il déclare au nom du Roy, son maître, qu’à l’advenir les ambassadeurs d’Espagne n’entreront plus en concurrence avec les ambassadeurs de France. » Ceci porte les dates de 1674 et 1679.

Ce genre historique persista, même après Louis XIV, et nous pouvons citer comme l’un des plus remarquables produits de la Manufacture la tenture tissée par Lefebvre, d’après le tableau de Charles Parrocel et intitulée : « Entrée de Mehemet effendy, grand Trésorier du Grand Seigneur, par le jardin des Thuilleries pour aller faire compliment au Roy Louis XV, sur son advenement à la couronne, le XXVI mars MDCCXXI. » D’une grande richesse d’effet, souple de ton et pleine de lumière, cette page est un type de la perfection en matière de tapisserie. La signature du peintre et celle du tisseur se trouvent sur le terrain ; la lisière bleue porte en outre : LEFERVRE. G. • ^

Une charmante suite commencée à l’époque de Louis XIV, est celle intitulée les Mois et qu’on pourrait plutôt qualifier les Châteaux de France. Elle est exécutée en basse lisse avec un éclat et une perfection inouïs. Voici le signe du Capricorne qui surmonte le chastcau de Monceaux ; celui-ci s’étend au fond d’un beau paysage ; au premier plan est une balustrade sur laquelle est jeté un éblouissant tapis ; derrière, se tiennent debout deux gentilshommes en riche costume du temps de Louis XIV. Une signature I. P. L. CROX nous paraît devoir être celle de Jean de la Croix, conducteur des travaux de basse lisse, chanté ainsi par l’abbé de Marolles :

Quant à la basse lice, où la règle est plus seure,

Deux artistes Flaments, de la Croix et Mozin,

Qui seuls pourroient fournir un royal magazin.

N’y mettroient pas un fil sans sa juste mesure.

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En signant L. Crox, ce Flamand aura voulu se conformer à l’usage, alors fort répandu, de latiniser les noms, usage fécond en barbarismes. Cette belle pièce appartient à M. Gauchez.

La Balance que nous trouvons avec les armes du duc de Noailles représente le chasteau de Chambord; l’entourage est des plus riches et en bas sont de magnifiques oiseaux saisis sur le naturel, comme on

disait alors. Sur la lisière est la marque : GOB.

Monmerqué. Cet

artiste, comme on l’a vu, était entrepreneur de la basse lisse de 1 750 à 1756.

Dans cet aperçu rapide nous ne saurions même essayer de donner une histoire des travaux des Gobelins ; il n’est pas de cérémonie, d’exposition publique où le garde-meuble ne sorte de ses magasins de merveilleuses tentures presque inconnues ; ce sont les arabesques de Raphaël arrangées par Noël Coypel, puis cette autre série d’arabesques, figures et grotesques dans le style de Bérain, se détachant sur fond tanné, et dont on trouve de si merveilleux exemplaires dans le salon de M. Léopold Double. Nous aurions aussi à parler d’une pièce appartenant à cet amateur, et qui a un double intérêt ; faite à l’occasion du mariage de Louis-Auguste, duc du Maine, fils légitimé de Louis XIY et de madame de Montespan, avec Anne-Louise-Benedicte de Condé, elle offre, avec les chiffres et les armoiries des deux époux, la reproduction d’une tapisserie du seizième siècle représentant le duc de Guise qui chasse au bord de l’étang du couvent de Sainte-Radegonde, dans la forêt de Montmorency. Nous citerions encore, à M. Gauchez, deux reproductions faites par Chastelin et Yvard, d’après les cartons de Lucas de Leyde, des saisons: le Printemps et l'Eté, avec encadrement de ces riches bordures à fleurons d’or, à groupes de fleurs et fruits et à cornes d’abondance, qui caractérisent l’établissement royal.

Un renseignement pourtant qui peut avoir son intérêt pour le curieux : vers le temps de la direction de Mignard, on exécuta une Tenture des Indes, dont le modèle, peint aux Indes en huit tableaux, avait été donné au roi par un prince d’Orange. Plus tard, le modèle étant usé, Desportes refit entièrement, en 1757, une nouvelle Tenture des Indes, dont on rencontre de brillants spécimens exécutés par Le Blond.

Nous ne dirons rien des Chasses de Louis XV, faites par Oudry, en

1735, des grandes compositions de François de Troy, Restout, Charles Coypel, Charles Vanloo et Natoire, qu’on trouve signées d’Audran, de Neilson, etc., nous constaterons un fait qui devait modifier complètement les errements de la manufacture des Gobelins. Une véritable lutte s’établit entre les peintres et les tapissiers, dans laquelle Jean- Baptiste Oudry eut une part importante et peut-être fatale.

Nous nous expliquons : on a vu qu’au quinzième siècle les tapissiers juxtaposaient les couleurs par teintes franches liées uniquement au moyen de hachures, et obtenaient ainsi des effets décoratifs puissants. Au siècle suivant, le dessin fut plus cherché sans doute, le travail plus fin, le modelé plus attentif ; mais le système était resté le même et la preuve la plus convaincante est dans l’emploi des fils d’or en rehaut sur les vêtements et les accessoires. Sous Louis XIV, la tapisserie se maintint dans les mêmes errements; les peintres avaient, il est vrai, remplacé les anciens cartons sommairement colorés, par de véritables tableaux ; mais les exécutants avaient conservé la liberté d’interprétation ; aux effets fondus, ils substituaient les larges parties d’ombre et de lumière en employant le travail de hachures pour passer de l’une à l’autre les teintes juxtaposées, en laissant à celles-ci tout leur accent et en se maintenant ainsi dans une gamme restreinte de couleurs franches et solides.

Oudry, directeur de la manufacture de Beauvais et en même temps inspecteur aux Gobelins (1757), prétendait, lui, qu’il fallait écarter les prétendues raisons de fabrique, secouer la tyrannie des ouvriers en les assujettissant à l’application des véritables règles de l’art, et à donner à leurs ouvrages tout l’esprit et toute l’intelligence des tableaux en quoi seul réside le secret de faire des tapisseries de première beauté. Il donnait d’ailleurs pour exemple la tenture d’Esther, d’après de Troy, qu’il avait fait exécuter dans cette manière et qui avait eu un plein succès.

La direction résistait de toutes ses forces, elle répondait: « On a travaillé à Beauvais, on y a exécuté des tentures sous la conduite du sieur Oudry; que sont-elles aujourd’hui? Quel air de vieillesse n’ontelles pas au bout de six ans ? » La lutte continua donc avec des alternatives diverses jusqu’en 1755, époque de la mort d’Oudry ; son successeur dans l’inspection, François Boucher, fut reçu avec joie par les entrepreneurs. Mais les faits avaient marché ; la société était entrée

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dans cette période d’affaiblissement qui devait la conduire à sa perte ; Boucher, avec sa peinture efféminée et conventionnelle, avait trouvé l’art faux et charmant particulièrement convenable à son époque. Il fallut renoncer à l’ancienne palette, demander à la teinture ces nuances nacrées, ces gris fins qui font toute la grâce du maître ; Neilson père, aidé du chimiste Quemiset, obtint un registre contenant les échantillons et les procédés de plus de mille corps de nuances, chaque corps composé de douze couleurs dégradées du clair au brun, dans l’ordre le plus méthodique possible.

On le comprend, à ce moment les idées de J. -B. Oudry avaient gain de cause ; on ne faisait plus de cartons spéciaux; on prenait le premier tableau venu en exigeant, non plus une interprétation, mais une copie fidèle de la part du tapissier. De là sortit cette fabrication merveilleuse, arrivée de nos jours à sa suprême perfection et qu’on admire tout en lui reprochant de manquer son but ; c’est de la peinture en laine et soie et non de la tapisserie.

Les tentures, quoi qu’on en puisse dire, doivent être ornementales et elles ne pourront jamais rivaliser avec la peinture ; dans les nuances délicates qu’il a fallu créer, beaucoup sont fugitives, et telle tapisserie d’après Boucher, parfaite au moment de sa création, n’offre plus aujourd’hui que des surfaces éteintes d’où certaines parties pointent avec leur éclat primitif; elle a perdu l’harmonie qui lui donnait tout son charme.

Tout en espérant que notre établissement national rentrera quelque jour dans la voie rationnelle indiquée par les artistes de la Renais sance, nous aimons à rendre justice aux hommes de talent qui, depuis le dix-huitième siècle, se sont appliqués à donner au travail de la haute et de la basse lisse une perfection sans rivale, en luttant contre les difficultés inhérentes à cette perfection même, et nous nous plaisons ici à rappeler les noms qui méritent d’échapper à l’oubli. Louis Qvis de la Tour, Bcagle, dix-huitième siècle ; Desmures, Michel, Claude père, Pinard, Laforest père, Pilon père, période du premier Empire ; Pilon fils, Pierre Maloisel, Martin, Louis Limosin, dit Laforest, Claude, chef d’atelier, Folliau, Charles Duruy, chef d’atelier, Laurent Desroy (basse-lisse), Restauration; Fleury, Guillaume Julien, Alexandre Duruy, René-Marie-Ai niable Flament, Paul Delahaye, ITarland, Thiers, période de Louis-Philippe; Louis Rançon, Pierre Munier,

Hupé, Manigant, Buffet, chef d’atelier, Alexandre Grcliche, Collin, Margarita, Besson père, Maloisel, Charles Sollier, Louis Prud’homme, Tourny, Maloisel fils, Hippolyte Lucas, Julien, Hemery, Étienne Marie, seconde période républicaine; Gilbert, chef d’atelier, Munier père, Bloquère, Emile Flament, Prévotet, Gilbert Marie, période du second Empire ; Collin, sous-chef d’atelier, François Greliche, François Munier, Lavaux, Ernest Flament, Émile Munier, Émile Flament, Édouard Flament, sous-chef d’atelier, Paupert, Gustave Desroy, Marie, de Brancas, Cochery, Camille Duruy, Alfred Duruy, Yernet, Ernest Hupé, Schaiblé, Florimond Munier, pour la période actuelle.

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