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ARMES

En apparaissant sur la terre, l’homme a senti d’abord le besoin de s’armer pour résister à ses ennemis de tous genres ; les plus redouta-

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blés furent bientôt ses semblables, et il lui fallut chercher dans les armes offensives et défensives un ensemble de moyens propres à garantir sa sécurité. L’histoire de l’homme pourrait donc s’écrire avec les armes si celles-ci s’étaient conservées partout et dans leurs variétés diverses. Mais la recherche de cette histoire comporte des études spéciales, curieuses et complexes. Sans entreprendre un travail approfondi qui sortirait évidemment du cadre de ce livre, nous allons jeter un rapide coup d’œil sur les objets qui peuvent entrer dans le mobilier du curieux et sur les caractères qui recommandent chaque spécialité.

Les armes sont essentiellement décoratives et peuvent relever nonseulement un intérieur somptueux, mais le cabinet le plus sévère. Quoi de plus imposant, dans une galerie d’introduction, que des armures complètes dressées le long des parois et séparées par des groupes de pertuisanes, de hallebardes, d’épées croisées sous des boucliers ou des casques! Quoi de plus élégant dans un cabinet que les panoplies d’armes orientales avec leurs cottes de mailles aux anneaux dorés, leurs rondaches damasquinées et ces épées ou poignards à lames de damas étincelants d’or et de pierreries qui semblent une ironie faite à la mort !

Mais nous l’avons dit à différentes reprises, cet écrit fait pour les curieux ne peut viser à devenir un manuel d’archéologie ; si nous appelons l’étude sur tout ce qui peut intéresser l’homme de goût, nous nous attachons plus particulièrement aux choses où la perfection se manifeste dans rensemble ou les détails, aux objets d’art en un mot. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, qu’en remontant aussi loin que possible dans l’histoire, c’est toujours aux choses de luxe et d’élégance que le renom s’est attaché ; le nom de Théophilus serait-il parvenu jusqu’à nous s’il n’eût ciselé dans le fer un casque magnifique pour Alexandre le Grand ? C’est encore un précieux casque trouvé à Olympie qui nous a conservé la signature de Coios ; et si Hermès, l’armurier, Pistras d’Athènes et Sosinus de Gortyne n’avaient fait que des casques et des boucliers de défense et non somptueux, nous ignorerions aujourd’hui leur existence.

La première armure défensive complète, celle de maille, date de la bataille de Bouvines (1214) et fut en usage pendant tout le règne de saint Louis. On nommait grand haubert ou blanc haubert l’armure complète de mailles que les chevaliers seuls avaient droit de porter.

Le Iiaubergeon, qu’on nomma plus tard jaque, était plus petit que la cotte; il était spécial aux écuyers, aux archers, aux sergents d’armes.

Souvent les chevaliers mettaient sous le haubert un vêtement en cuir ou en étoffe piquée : c’est le gamboison ou gambeson. Enveloppés de mailles, ils se couvraient, pour combattre, d’un heaume ou grand casque cylindrique. Cette mode dura jusqu’au treizième siècle et elle subit alors des modifications successives; de 1270 au commencement du quatorzième siècle, la cotte de mailles se raccourcit; depuis longtemps déjà, pour résister à l’augmentation du poids des armes offensives, on avait mis sur la poitrine, en dessous de la maille, une plaque de fer; cette défense se développa et l’on vit apparaître les plaques de cuir bouilli ou d’acier aux jambes et à l’articulation du genou et à la partie antérieure des membres; elles étaient fixées sur la maille au moyen de courroies.

Peu à peu ce système s’étendit et l’on s’achemina vers l’armure complète de plaques d’acier dite armure à plates. En 1413, la maille cesse d’être apparente, le plastron est bombé d’un seul morceau ; les rondelles des aisselles sont remplacées par deux pièces carrées; une braconnière, sorte de jupon à lames articulées, défend le ventre et le haut des cuisses; les brassards et les cuissards sont complets; les gantelets sont à doigts séparés et articulés, les solerets à pointes également articulés. C’ost le moment de la plus belle forme de l’armure.

De 1456 à la fin du quinzième siècle, les hommes d’armes descendaient de cheval et combattaient à pied, surtout en bataille rangée; l’armure fut donc symétrique. Mais après la création des compagnies d’ordonnance, en 1445, l’homme d’armes remonta à cheval; pour charger il couchait la lance sur l’arrêt ferme du plastron et portait le côté gauche en avant: il fallait défendre ce côté plus que l’autre; le garde-bras ou cubitière prit une grande dimension ; l’épaulière droite diminuait pour permettre de coucher la lance, et l’autre se développait au point de devenir la grande passe garde ou garde-collet. Ces armures, dans leurs variétés diverses, ici avec la pansière et les tassettes, sont fort caractérisées. Mais combien ne sont pas plus gracieuses dans leur élégance sévère les enveloppes défensives du seizième siècle, à commencer par ces armures maximiliennes aux plastrons bombés, aux rondelles à pointes, que des cannelures multiples, les unes simples, les autres finement gravées, relèvent si agréablement.

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Dès cc moment le luxe s’empare du vêtement guerrier : les triomphes, les tournois, toutes ces représentations d’apparat excitent l’émulation des grands dans une rivalité de luxe ; il faut que l’art ajoute au

Épée de Charlemagne; la poignée, l’étui du fourreau et la boucle sont d’or et ornés de cabochons.

(Musée du Louvre.)

prestige du harnais de l’homme valeureux, que la richesse manifeste la puissance. C’est alors que se forme cette phalange d’artistes merveilleux dont le nom a souvent survécu à leurs ouvrages puissants. Milan se signale en première ligne: c’est Antonio Biancardini, armu-

rier des Farnèse; Bernardo Civo, Pliilippo Negrolo qui travaille pour François Ier et Charles-Quint ; Antonio Romero, les Piccinini, Antonio, Federico son petit-fils et Luccio, les grands artistes de la Renaissance, Garbugnani de Brescia,, qui travaillait encore en 1688, Antoine Jacquart, armurier poitevin qui vivait à Bordeaux à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième. En Allemagne, c’est Kollmann d’Augsbourg, Leygeber, François Garbagnauer qui fit l’armure de Louis X1Y, et Gottfried Leygebe, de Nuremberg, qui mourut à Berlin, en 1685.

Mais que parlons-nous de ces hommes qui se contentaiqjit de repousser et ciseler le fer pour en faire sortir des chefs-d’œuvre, comme l’armure du Louvre, et tant d’autres qui enrichissent notre musée d’artillerie; ne faut-il pas mentionner aussi les travaux de damasquinerie qui, en incrustant l’argent et l’or dans le fer, portaient celui-ci à rivaliser avec les plus précieux produits de l’orfèvrerie? Cet art n’est pas d’invention moderne ; les Grecs l’avaient connu, Glaucus de Chios lui dut son renom. Revenu chez nous, sans doute, par l’Orient et par les Arabes, il conserva la trace de cette origine dans ses noms divers ; l’Italie appela azziministes les premiers artistes qui s’en occupèrent, et travail ail’ algeminia ou azzimina le produit obtenu ; le premier nom nous vient de al agent, à la persane, comme celui alla damaschina voulait dire à la façon de Damas.

Rien ne convient mieux à la parure des armes que ce travail tantôt large et puissant, qui détache sur le fer de grandes surfaces d’or ou d’argent que la gravure rehausse de ses patients détails ; tantôt minutieux et délicat au point de rivaliser avec les plus fines dentelles. Ici, sur un corselet de fer noir divisé en compartiments par d’ingénieuses arabesques, le fond est comme envahi par un damassé de rinceaux ténus qui rendent la surface grise et détachent vigoureusement les figures de Minerve, de Mars, de la Renommée. Là des drapeaux d’argent aux larges plis surmontent une foule mêlée de combattants aux cuirasses ornées dont les chevaux mouvementés, tantôt blancs, incrustés d’argent, tantôt fauves des reflets de l’or, jettent dans la composition des points colorés qui la transforment en véritable peinture. On n’a point oublié ce bouclier de la vente de San Donato, chef-d’œuvre signé de son auteur Giorgio Gliisi de Manloue et daté de 1554, ses magnifiques arabesques dont les méandres renferment de microsco-

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piques sujets, et qui encadrent de magnifiques figures, ses masques puissants, ses guirlandes de fruits formant le plus harmonieux ensemble. Gliisi n’était pas des premiers promoteurs du genre: Venise avait vu Paolo immortaliser son nom par la damasquinure ; dès 1520 Brescia voyait paraître Serafino, et cette même ville devait fournir François Garbugnani qui travaillait pour Louis XIV. À Milan, c’est une pléiade: Luccio Piccinino, Bernardo Civo travaillent pour les Farnèse, Romero pour Alphonse d’Est ; puis ce sont Gio Pietro Figino, Francesco Pillizzone, Martin Ghinello, Bartolommeo Piatti, Ferrante Bellino et Pompeo Turcone. Cet art gagna la France et Cursinet y travaille pour Henri IV ; puis Jean Petit est logé au Louvre en 1008 et Henri Petit en 1057.

S’étonnera-t-on de cette recherche d’élégance lorsqu’on se reportera au luxe déployé dans ces cérémonies publiques, dans ces représentations d’apparat? Les armures de joute voulaient comme celles de combat une solidité incompatible avec ces recherches délicates; quand on voit les corselets et les casques des collections de Nieuwerkerke, Riggs, Spitzer, etc., on le comprend immédiatement. Quant aux boucliers, ou sait ausn qu’ils avaient cessé de figurer parmi les armes défensives vers la fin du quinzième siècle, c’est-à-dire, au moment où l’armure elle-même devint défensive par sa fermeture complète. Les boucliers étaient laissés aux mains des écuyers dans les occasions solennelles où les seigneurs apparaissaient armés, et l’on comprend qu’ils devaient signaler par leur luxe le rang de celui devant lequel il était porté. C’est ainsi que la galerie d’Apollon nous montre la splendide armure d’or émaillé de Charles IX affectant des formes désormais abandonnées et se transformant en véritable chef-d’œuvre d’orfèvrerie, où la ciselure et les divers travaux vitrifiés, soit sur cloisonné, soit sur paillons, relèvent l’éclat du métal.

Les casques, envisages au point de vue de l’art, ne remontent guère au delà du seizième siècle; on peut bien trouver quelques armets de guerre élégants et curieux avec leur mézail en pointe, leur crête à torsade; mais c’est plus particulièrement parmi les bourguignotes et les morions que se montrent les vrais objets d’art. La bourguignotc, casque léger sans mézail, au timbre arrondi surmonté d’une crête, à petite visière, couvre-nuque et oreillettes, se prête aux plus belles conceptions ornementales; couverte de rinceaux, relevée de figures,

elle se surélève souvent au moyen de représentations fantastiques comme la chimère ailée sculptée sur le casque de François Ier. Quelquefois le timbre lui-même affecte la forme d’une tcte de lion ou de dragon ; même celle d’un homme couronné de laurier ; dans quelques spécimens, l’ornementation régulière réserve de grands médaillons où surgissent en bas-reliefs des sujets religieux, mythologiques ou guer-

Casque italien en fer repoussé, ciselé et orné de damasquines d’or Seizième siècle.

riers. Le relief ressort le plus souvent sur fond doré, et il se combine parfois avec les richesses de la damasquinure.

Le morion, moins antique de forme, avec son timbre élevé, sa crête saillante, son bord rabattu sur les côtés et relevé devant et derrière en forme de bateau, offrait une défense moins complète; il est souvent d’un galbe plein d’élégance. C’est sous cette forme qu’apparaît le casque d’or de Charles IX. Avec la bourguignote, il est l’ornement naturel des trophées.

Les épées sont l’accompagnement nécessaire de ceux-ci; on sait quelle est la forme primitive des épées; leur lame droite, diminuant

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vers la pointe, pouvait frapper de taille; la poignée en croix, traversée par ses quillons droits, avait pour pommeau une rondelle servant souvent de scel ou de cachet.

Cette forme se modifia avec l’armure défensive. Vers la fin du quinzième siècle, les épées destinées à frapper d’estoc étaient longues, rigides, acérées ; la poignée se complique d’abord de gardes au nombre de deux ou trois réunies, puis des pas d’âne, puis des branches secondaires allant parfois rejoindre le pommeau ; c’est vers le milieu du seizième siècle que se montre cette disposition du berceau qui, plus tard, progressera encore pour arriver jusqu’à ces poignées de rapière dont la corbeille, tantôt pleine, tantôt repercée à jour, enveloppe la main et la défend complètement. Rien n’est plus élégant que ces épées à la poignée légère, dont le pommeau, tronconique ou piriforme, se couvre des méandres d’une ornementation d’argent incrusté et ciselé qui va courir ensuite sur les branches délicates et orner les boutons des quillons ou les renflements des branches. Souvent ce pommeau, la fusée et le berceau même sont ciselés dans le fer et offrent des figurines merveilleuses, des enroulements d’acanthes et de rinceaux comme les savaient combiner les artistes de la Renaissance. Ici, tous les reliefs en fer poli ressortent sur un fond grainé d’or; là, des camées s’insèrent dans le métal et en rompent la couleur sévère ; ailleurs encore, l’émail se mêle aux sculptures et l’arme devient bijou.

Or, du moment où le luxe s’attachait ainsi à la poignée de l’arme, il fallait que la lame en fût digne. L’Espagne eut longtemps le privilège de fournir l’Europe, que disons-nous, le monde, de ses lames incomparables; on les expédiait partout, et l’Orient lui-même négligeait ses merveilleux damas si beaux de teinte et de travail, mais malheureusement fragiles, pour adopter les aciers espagnols. Tolède, par-dessus toutes les autres villes, eut un renom mérité, et les plus illustres de ses armuriers signèrent souvent de leur nom, marquèrent toujours de leurs chiffres, les objets sortis de leurs mains.

Les curieux nous sauront sans doute gré de trouver ici la nomenclature des plus fameux ouvriers de l’Espagne, ainsi que les poinçons dont ils frappaient leurs produits.

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