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CHAPITRE II

FER FORGÉ, ARMES EUROPÉENNES, ORIENTALES, CUIVRE REPOUSSÉ MÉTAUX DAMASQUINÉS

L’art de travailler et de fondre le fer remonte à une très-haute antiquité ; Théodore de Sam os, fils de Téléclès le jeune, qui vivait entre la quinzième et la vingt-deuxième olympiade (vers 850 avant Jésus- Christ), est considéré comme l’inventeur des ouvrages de sculpture en fer fondu. Il était en même temps architecte, statuaire, orfèvre et graveur en pierres fines, et on trouve son nom sur l’anneau de Po lycra te.

Quant à l’art de forger le métal, la chronique de Paros en place la découverte à l’an 215 avant la guerre de Troie ; ce n’est pourtant que postérieurement à cette guerre que les Grecs renoncèrent aux armes de cuivre trempé pour y substituer le fer, dont le travail suscita bientôt le génie des artistes, puisque l’histoire a conservé le nom d’Hippasis, célèbre ciseleur en fer. On alla plus loin, et Pline mentionne des statues de fer, notamment celle d’Aristonidas et l’hercule d’Alcon.

Chez nous, sauf les armes dont nous parlerons ailleurs, le fer apparaît assez tardivement ; au onzième siècle, on l’emploie à la clôture des habitations, en pen turcs destinées à l’attache et à la solidification des portes ; ces pentures étaient bien primitives ; M. Viollet le Duc nous les montre affectant la forme d’un G dont les courbures s’étendaient sur les ais en les renforçant. L’art de souder le fer au marteau devait bientôt modifier cette simplicité, et il fit des progrès

si rapides qu’au douzième siècle il avait presque atteint son apogée; rien n’est plus élégant que les fausses penturesqui brodaient alors les portes des églises et dont l’un des plus charmants exemples existe à Neu vy-Sa i n t-Sépu lcre .

Pourtant il fallait que cette élégance s’unît à la solidité pour que le but fût complètement rempli ; au commencement du treizième siècle, les forgerons arrivés au summum de la pratique imaginèrent de doubler les pentures et de les revêtir de nerfs de renfort maintenus par des embrasses qui en augmentaient la force sans en détruire l’harmonie. Les garnitures des portes de Notre-Dame, exécutées à la fin du siècle, offrent un des plus beaux exemples de ce travail. Nous avons vu déjà qu’on l’avait également employé pour barder les coffres de voyage.

Quant aux fremures ou serrures, les plus anciennes remontent au douzième siècle et elles se perfectionnent selon les progrès de l’art du forgeron ; elles suivent au commencement du quatorzième siècle les formes fines et découpées des pentures. A la fin de ce siècle les Allemands imaginèrent de compléter les garnitures des portes et des meubles par des ornements de fer battu ou de tôle repoussée; le genre fut adopté chez nous au commencement du quinzième siècle, et des fers battus, découpés et posés sur du drap rouge, vinrent se superposer aux pallatres et aux serrures à clinches ou loquet. Dans le courant de ce siècle et dans le suivant, les artistes du fer semblent jouer avec cette matière rebelle et se plaire à la plier à leurs ingénieux caprices ; chacun a admiré la curieuse serrure en forme de triptyque appartenant à M. Spitzer et qui représente dans ses tableaux divers encadrés de riches clochetons et de galeries ajourées, le jugement dernier, la glorification des justes et la punition des méchants. Combien d’autres œuvres voisines de cette perfection compliquée ! Puis au seizième siècle, à la science du travail viennent s’ajouter la beauté des types et l’intérêt des témoignages historiques; ce sont les pièces armoriées aux salamandres de François Ier, aux écussons de ce prince et de sa mère Louise de Savoie ; puis les fameux chiffres tant discutés de Henri II et de Catherine de Médicis, sa femme, prêtant à l’équivoque d’un scandale.

Mais ces serrures, ces verrous ne sont rien auprès des clefs de chefd’œuvre, véritables bijoux de fer, et l’on comprend qu’aujourd hui

Cadre de miroir en fer forgé ciselé et poli; travail français du dix-septième siècle. (Collection de M. L. Mali ou.)

OBJETS D’ART ORNEMENTAI,.

certains amateurs se soient presque spécialisés dans la collection de ces trésors d’art. Là les bustes, les chiffres, les couronnes viennent poser des énigmes historiques au milieu de ces dentelles de rinceaux, de ces acanthes mignonnes qui rendraient certaines têtes de clefs rivales des plus fins bijoux ; les guillochures des hampes, les complications des pennetons répondent à cette élégance et rendent certaines de ces clefs dignes du voisinage de celles en or massif émaillé de la collection de M. le baron Alphonse de Rothschild. On ne s’étonnera donc pas de voir la serrurerie concourir avec les autres branches de l’art à la décoration des intérieurs, et de voir le fer ciselé et poli servir d’encadrement aux glaces des fabriques de Venise. Un beau travail français du dix-septième siècle appartenant à M. Mahou nous montre la perfection de ce genre ; rien n’est élégant comme les rinceaux entremêlés de Heurs qui forment un fronton élevé et entourent les armoiries au timbre de marquis de celui qui avait commandé ce chef-d’œuvre.

L’enchaînement des faits nous a entraîné en dépit des temps, et il nous faut maintenant revenir sur nos pas pour mentionner certains travaux de fer fort dignes d’intérêt. Nous dirons un mot d’abord de ces landiers aux formes contournées, dignes précurseurs des chenets en bronze de la Renaissance italienne ; nous parlerons aussi de ces trépieds forgés, si recherchés aujourd’hui, pour servir de support à des jardinières, et qui cessent souvent de mériter leur nom en se compliquant de cinq ou six branches principales accotées sur des zones circulaires ornées, l’inférieure donnant naissance à un bouquet de fleurs et fruits en fer battu ou en tôle repoussée comme on en voit à la base des épis et girouettes, l’autre destinée à recevoir un récipient quelconque, brasero en Italie, cuve en cuivre repoussé chez nous. On peut voir à quelles complications ingénieuses parvinrent les travaux du fer en examinant quelques-unes des enseignes qu’on plaçait à la porte des hôtelleries renommées, ou mieux encore à la façade des maisons ou hôtels : à cette époque, où le numérotage n’était point appliqué, il fallait un autre moyen pour signaler les demeures de chacun, et d’élégantes potences ornementées, portant des emblèmes ou sujets connus, servaient à signaler la résidence de celui que l’on cherchait; et surtout les magnifiques rampes d’escalier dont les châteaux des seizième et dix-septième siècles nous ont conservé les spécimens. Disons

•encore un mol des potences ornementées qui, dans ces mêmes escaliers ou dans les vestibules, servaient de support aux lanternes.

L’Allemagne avait suivi ce mouvement, et l’un de ses artistes, Thomas Rucker, fit un trône de fer orné d’un nombre infini de statuettes qui fut jugé digne d’être offert, en 1577, par la ville d’Augsbourg, à Rodolphe II, qui avait été élu empereur l’année précédente; ce trône avait subi quelques mutilations, car l’une des figurines qui entraient dans sa composition fait aujourd’hui partie du cabinet de M. Spitzer. Un autre Allemand, Gottfried Leygebe, de Nuremberg, mort à Rerlin en 1685, a fait aussi des statues de fer qui figurent dans le musée de cette ville. Plus spécialement livré au travail des armes, il a fait de merveilleuses poignées d’épées qui ont conservé une réputation sans rivale.

Voici, du îeste, la liste des noms d’artistes en fer parvenus jusqu’à nous.

1552. Thomas le Fieuvillier, coutellier.

1588. Jehan Tonquin, ferron.

1598. Philippe de Péronne, serrurier.

1400. Thomas d’Orgeret, coustelljer.

1404. Jehan Geinnon, id.

1407. Thomas d’Orgeret, id.

1412. Jehan des Godeaux, serrurier de Lille.

1416. Jehan de Chaalons, id.

1464. Andrieu du Vergier, id.

1556. Guillaume du Moussay, coutellier de François 1er.

1570. Thomas Rucker, d’Augsbourg.

1580. Mathurin Jousse, auteur du théâtre de l’art.

1674. Hyacinthe d’Ascoli, religieux.

1675. Gottfried Leygebe, de Nuremberg.

XVIIIe s. Pfannistiel.

— Fagot.

— Gamain, maître de Louis XVI.

— Ambroise.

Cette liste recueillie à la hâte est fort incomplète, on le comprend, et elle est muette particulièrement pour nos artistes à compter du seizième siècle. Cette lacune peut être en partie comblée parla liste des

OBJETS D’ART ORNEMENTAL

gravures faites dès cette époque pour l’usage des serruriers, liste que nous empruntons au travail de M. Destailleur, l’heureux possesseur ' d’une collection unique en ce genre de dessins.

Jacques Androuet, dit Du Cerceau, est le premier qui donne des enseignes, des heurtoirs, des ratissoires servant à s’annoncer dans les intérieurs, des clefs de chef-d’œuvre, targettes, verrous et même poignées pour tiroirs.

Antoine Jacquart, de Poitiers, qui vivait au commencement du dix-septième siècle.

Pompeus, de 1612 à 1614, a aussi gravé des entrées de serrures, des clefs, etc.

Pierre Guillebaud a gravé, vers 1618, soit seul, soit avec Jehan Baré, des arabesques, écussons de clefs, des entrées de serrures.

Didier Torner a donné des modèles de 1622 à 1625.

Jehan Gilbert, de Rouergue, apparaît de 1627 à 1629.

Mathurin Jousse, maître serrurier de la Flèche, publie le premier un traité complet où il s’occupe non-seulement du présent, mais de l’histoire du passé; ce précieux livre est de 1627.

Guillaume Planchart et Nicolas le Picard gravent de 1628 à 1645.

Jean Foudrin le Picard, en 1655.

Michel de Soissons, 1652.

Homer Mourel, 1656.

André le Provençal, 1646-48.

Michel le Rochellois, 1649.

Simon Gomier, 1649.

Etienne Doyar, 1649.

Jean le Flaman, 1649.

N. Jardin, 1649.

P. Lionnais.

Mathurin le Breton.

Quant au dix-huitième siècle, la liste en sera donnée encore par M. Destailleur; mais les monuments sont nombreux et les figures sont moins nécessaires que pour les époques antérieures.

ORIENT

L’Orient peut d’ailleurs, sous le rapport de l’âge et du travail, rivaliser avec l’Europe dans l’art d’assouplir le fer aux caprices de l’imagination. Le fer était le métal consacré spécialement en Chine à récompenser les hommes de lettres et les poètes, et l’on rencontre encore des brûle-parfums ou ting dont la date est antérieure au dixième siècle de notre ère. Ces vases sont évidemment fondus, ce qu’indique la porosité de leurs parois et la lourdeur et l’épaisseur générales. Le procédé s’est perpétué sans nul doute, car nous avons vu une figure du dieu de la guerre en fonte de fer pleine et coloriée par la peinture.

Les Japonais ne sont pas restés inférieurs à leurs voisins du continent asiatique; on peut voir dans la collection Cernuschi une théière en fonte imitant la cristallisation dodécaédrique qui est l’une des formes naturelles du fer oligiste; non loin de ce travail primitif on verra une plaque de fonte sur laquelle se détache un nuage portant le dieu de la longévité Chéou-lao ; ses vêtements sont damasquinés d’ornements en argent ; la tête incrustée du même métal est finement ciselée ; la main droite tient la pêche de longévité en or ; une inscription en relief ressortant sur le fond montre tout le savoir du travail de la fonte et la délicatesse de son grain. Cette pièce est comme une préface et un acheminement vers ces fins travaux en fer incrusté dont les Japonais ont su faire de petits vases, des boîtes de pharmacie et surtout cette foule de bijoux si recherchés aussitôt leur apparition en Europe.

Pour bien faire comprendre, d’ailleurs, à quelle perfection s’est élevé l’art de travailler le fer en Orient, nous ne pouvons que renvoyer à ce que nous avons à dire des armes, véritables merveilles ornées avec une délicatesse qui n’est dépassée ni dans l’orfèvrerie, ni dans les bijoux.

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