‹ Histoire du mobilierChapitre 56 sur 77 · ÉTAIN · texte numérisé non relu

ÉTAIN

L’étain était-il l’orfèvrerie des classes moyennes? On pourrait le croire, n’étaient les témoignages historiques, et nous ne voulons pas parler seulement des temps anciens où ces classes existaient à peine, mais encore des époques très-voisines de nous : on sait que dans le repas ridicule tympanisé par Boileau les assiettes que les convives se jettent à la tète et qui reviennent en roulant après avoir frappé le mur ne sont autres que de la vaisselle d’étain.

Marie d’Anjou, nous dit M. Paul Mantz, ne dédaignait pas de se fournir à Tours chez Jehan Goupil. Les ducs de Bourbonnais avaient pour leur service de [l’étain, comme le prouve leur inventaire; enfin François Ier en possédait lui-même; ainsi ses comptes nous montrent un payement fait pour le transport de la vaisselle d’étain, etc. Les potiers d’étain sont assez fréquemment mentionnés dans les anciens inventaires et l’on trouve entre autres :

i 54(3 Pieres de Bruges,

1550 Hue de Bezançon,

1584 Jehan de Troyes,

1509 Jehan d’Abbeville,

1410 Henri,

1425 Jehan Goupil de Tours,

1469 Jehan Boulangier, estainmier.

Par une singularité particulière, c’est au seizième siècle que les noms deviennent plus rares; est-ce qu’alors les orfèvres cumulaient les divers genres de métaux et fondaient indistinctement l’argent et l’étain? On pourrait le croire en examinant les précieuses pièces signées par François Briot; certes, au seizième siècle l’orfèvrerie était abondante, et en voyant les pièces signées par le maître, et où se réunissent toutes les ressources de l’ornementation du moment, on se persuade difficilement qu’un artiste d’un pareil mérite se soit borné à travailler une matière sans valeur et ait mis tant de soin à une vaisselle destinée à s’enfouir chez des gens d’une médiocre fortune. Les

Aiguière en étain de François Briot. (Musée du Louvre, collection Sauvageot.)

OBJETS D’ART ORNEMENTAL

œuvres de Briot ne seraient-elles donc que l’essai, la maquette de pièces exécutées en argent et qui auraient disparu? De toutes façons il faut bien penser qu’un juste renom entourait les ouvrages de Briot, puisque Palissy s’est plu à reproduire en terre émaillée le plat de son aiguière et qu’il a composé lui-même des buires inspirées par ces gracieuses conceptions. Il faut se rappeler d’ailleurs qu’un exemplaire en argent de l’aiguière de Briot a été fondu à la Monnaie de Rouen, ainsi que nous l’apprend M. Paul Mantz, d’après une communication de M. A. Pottier.

On peut d’autant mieux hasarder cette supposition que le seizième siècle, qu’on pourrait appeler le siècle de l’orfèvrerie, a produit en Allemagne comme en France des étains somptueux et destinés certainement à meubler soit ainsi, soit reproduits en matière de prix, la demeure des grands et des souverains. On connaît des pièces portant l’image de l’empereur entouré des princes électeurs; d’autres offrent ces derniers seuls, comme on trouve les empereurs Charles-Quint ou Mathias.

On pourrait supposer encore que ces choses curieuses étaient des reproductions destinées aux gens qui ne pouvaient atteindre au prix des originaux, et ce qui pourrait le faire penser, c’est qu’à côté des images officielles timbrées d’armoiries on en trouve une foule d’autres à sujets historiques ou religieux : Preisser signait une série de plaques représentant les Vertus théologales. Nous avons vu le sujet de Noé sortant de l’arche et offrant un sacrifice au Seigneur, celui du sacrifice d’Abraham, etc.

ORIENT

Rien n’est plus intéressant que de rechercher, parmi les débris arrachés au naufrage des temps, les témoins de l’art des peuples orientaux ; ces grandes civilisations dont les monuments jonchent encore le sol de véritables montagnes de débris, avaient autre chose à nous montrer que les bas-reliefs étranges qui peuplent le rez-de-chaussée du Louvre, que les minotaures royaux ou divinités qui soutenaient les portiques gigantesques. Ne devons-nous pas chercher ardemment l’ori-

ginc de ces symboles qui, malgré les conquêtes successives et à travers les révolutions religieuses, ont survécu aux races qui leur avaient donné naissance et sont parvenus jusqu’à nous.

Les monuments orientaux sont rares, et cela se conçoit surtout pour les métaux précieux ; légers et fragiles, doués d’une valeur qui appelait leur transformation, ils n’ont pu être conservés qu’exceptionnellement, et pourtant nos musées en réunissent encore un nombre suffisant pour expliquer bien des choses, pour affirmer la valeur de figurations perpétuées même dans les ouvrages modernes.

Entrons donc au cabinet des médailles et examinons d’abord le petit vase d’argent massif à bas-reliefs coulés et ciselés qui paraît remonter au premier siècle de notre ère; ce vase, n° 2879, montre une curieuse association des symboles religieux de Rome et de ceux de l’Asie. Ainsi un pyrée ou autel en forme de sablier est placé entre les deux cyprès qui depuis Zoroaslre ont représenté l’âme aspirant au ciel ; plus loin sont des groupes d’animaux, une lionne dévorant un sanglier et un lion dévorant un taureau, signes de la lutte éternelle entre les deux principes du bien et du mal ; de l’autre côté, entre deux groupes analogues, on trouve l’urne cinéraire, une colombe et un bucrane, symboles funéraires du paganisme. Un laurier verdoyant et un pin chargé de feuilles et de fruits séparent les deux faces, et c’est ainsi que sont divisés les vases à sujets bachiques en rapport avec le rite funèbre.

Le second vase n° 2880, d’une époque moins ancienne, montre l’art de la Perse sous les Sassanides, vers le quatrième siècle ; c’est une sorte d’œnoclioe dont la panse est chargée de sujets obtenus au repoussé; sur chaque face est un groupe de deux lions qui se croisent et s’élancent en sens contraire : ils sont séparés par le hom ou palmier sacré, figuré en entier d’un côté et représenté, de l’autre, par deux tiges desséchées.

Une coupe dont la forme reproduit celle de Chosroès Ier, dont il sera question plus loin, a un intérêt historique supérieur encore ; on y voit un roi de Perse à cheval et lancé au galop, poursuivant des sangliers, un axis, une antilope et un buffle, et leur décochant des flèches ; le costume du personnage et le harnachement du cheval sont d’une grande richesse; d’après les détails de la couronne et leur comparaison avec celles gravées sur les monnaies, M. Adrien de Longperrier

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a pu déterminer le nom du roi, qui serait Piruz ou Firouz, le Perose des Grecs, qui régna en Perse de 458 à 488.

M. Chabouillet, se fondant sur la perfection du travail et sur la ressemblance même du portrait, ferait remonter cette pièce encore plus haut en l’attribuant à Sapor II. Du reste, cette représentation d’un roi en chasse est l’une de celles qui se perpétuèrent malgré les défenses du Coran relatives à la figuration des êtres animés.

Une autre coupe d’argent dont le travail semble annoncer le sixième siècle va nous montrer une pratique nouvelle ; le bas-relief placé au fond et représentant un tigre qui marche parmi les lotus qui croissent au bord d’un fleuve est doré et niellé. Enfin une dernière coupe, à peu près de la même époque, offrira dans ses bas-reliefs ciselés des sujets empruntés à la religion des Sassanides : c’est, au fond, la déesse Anaïtis, puis, au pourtour, huit figures d’adorantes et deux bustes d’Ormuzd sur le croissant, coiffé de la tiare.

Des figures d’une époque plus récente ont été tracées à la pointe sur les deux faces de cette coupe et rappellent les grafitti qu’on trouve sur les murailles de Pompéi.

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