BIJOUTERIE
11 est à peine croyable que parmi ces monuments délicats de la parure, l’antiquité nous ait fourni autant de spécimens variés de son art et de son goût ; les Egyptiens, les Grecs, par une coutume pieuse, entouraient leurs morts de tous les objets qu’ils avaient aimés, et il était
Tète de Bacclius Hébon ornant un collier, bijou étrusque de la collection Campana. (Musée du Louvre.)
assez naturel de croire qu’en ouvrant les sépultures on y retrouverait ces précieux témoins de l’avancement technique des anciens ; mais, il faut bien le dire, la cupidité avait devancé les investigations de la science; des mains impies, souvent contemporaines, avaient violé les tombeaux en Grèce pour y spolier les choses précieuses, brisant souvent le reste, comme les vases peints, alors sans valeur intrinsèque. La
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piété s’en émut, et bientôt il devint d’usage de remplacer les bijoux qui entouraient les morts par de simples imitations faites souvent en feuilles estampées d’une excessive minceur. Nos musées contiennent en grand nombre ces simulacres fragiles.
Quant aux vrais bijoux, des sépultures dissimulées ou perdues dans des contrées presque barbares nous les ont conservés en assez grand nombre pour que nous puissions juger du talent des orfèvres d’alors. La Crimée a été surtout le centre de ces découvertes précieuses, et les musées italiens, comme les nôtres, renferment les plus curieuses séries
Broche d’or et pendants d’oreilles en or ou garnis de grenat; bijoux antiques de la collection Campana. (Musée du Louvre.)
conservées intactes au milieu des Scythes barbares. Les Égyptiens, fort avancés, ciselaient l’or avec une délicatesse infinie et savaient l’associer aux pierres et aux émaux pour en former de gracieuses parures. Les merveilles envoyées par le vice-roi d’Égypte à notre Exposition universelle ont montré ce que pouvaient déjà faire les artistes pharaoniques 1750 ans avant notre ère. Le Louvre peut montrer lui-même d’importantes richesses : des colliers tressés en or avec nœuds et glands tombants, des associations de chaînettes et de pierres précieuses, des bulles, des bagues, des plaques incrustées d’émaux et mille choses qui témoignent de l’avancement de leur art. Les Grecs arrivèrent plus tard à une perfection absolue, et l’on s’émerveille devant les œuvres qu’ils
nous ont laissées. Quoi de plus étonnant, à notre musée, que ces pendants d’oreilles où se trouvent réunis le Soleil sur son char et deux Victoires chargées de trophées s’accotant à un pavillon d’où pendent des chaînettes à palmes et à ornements en fuseaux ; ou bien encore ces délicats boutons à rosaces granulées ou à pétales multiples qui supportent ici un cygne émaillé de blanc, là un coq ou un paon entourés de pendeloques mignonnes ; puis ces agrafes à rangées de marguerites détachées, à filigranes entourant des perles ; ces colliers au cordon tressé d’or, souples comme une ganse de soie portant une tête d’Acheloüs en or repoussé et granulé ; ces fibules ornées de filigranes et d’inscriptions étrusques; ces bracelets, ces couronnes délicates?
Fibules en or décorées de dessins en granulé. (Collection Campana.)
Mais nous venons de parler des Étrusques ; arrêtons-nous un moment sur leur art et disons un mot de l’influence qu’il a pu avoir sur l’art romain. Les Étrusques, on le sait, sont d’origine orientale, et les grandes familles qui fondèrent la colonie étrusque conservèrent les traditions de luxe et de goût de la Lydie, leur ancienne patrie. Les ouvriers venus avec elles, nourris aux mêmes sources, doués d’une délicatesse particulière d’exécution, imprimèrent toujours à leurs ouvrages ce cachet de distinction un peu sèche qu’on prendrait souvent pour une recherche d’archaïsme. Les bijoux étrusques peuvent donc rivaliser de perfection pour la ciselure avec les meilleurs travaux grecs; on en trouvera la preuve dans les écrins provenant de l’ancienne collection Campana et parmi les objets conservés au cabinet des médailles ; on verra là des colliers à cinq pendants, nombre presque consacré, où des bulles d’or alternent avec de petits vases sans anses d’un curieux travail.
Les Romains, inspirés par ces œuvres hors ligne des Grecs et des Étrusques, et maintenus dans la voie du goût au contact des nombreux artistes grecs appelés à Rome, ne pouvaient manquer de se montrer supérieurs en bijouterie. Une précieuse trouvaille faite à Naix (Meuse), l’antique Nasium , capitale des Leuci, est venue le démontrer; on y
Collection Campana. (Musée du Louvre.)
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voyait un collier composé de cinq colonne ttes alternant avec des camées et des monnaies d’or montés à bélières ; le travail annonce le troisième siècle de notre ère et montre ainsi de quelle manière les anciens montaient les pierres taillées ; un autre collier de la même trouvaille offre huit nœuds d’or massif alternant avec des cylindres d’émeraude d’Egypte, travail où l’on retrouve l’origine de nos nœuds d’amour. Si, dans les bijoux romains, nous insistons particulièrement sur ceux qui ont eu une destination d’usage habituel, parce qu’ils représentent seuls l’état exact de l’art, ce n’est pas à dire qu’il y ait à négliger les nombreuses imitations faites au repoussé ou par estampage, où l’on voit souvent de curieuses représentations ; il est d’ailleurs une série spéciale dans ce genre qui donne la note peu connue d’une époque intéressante et d’un usage tout de caprice ; ce sont ces plaques d’origine asiatique dont on chargeait des étoffes de vêtement que les Romains appelaient vestes auratas ou sigillatas, ce qui faisait dire de ceux qui les portaient qu’ils étaient cousus d’or. Ces plaques à figures panthées, à masques de Bacchus, d’Apollon et à la tête de Méduse, ou bien encore montrant Hercule combattant le lion de Némée, etc., étaient percées de quatre trous qui servaient à les coudre à la place qu’elles devaient occuper sur le tissu.
Nous ne nous appesantirons pas sur les quelques bagues en or massif qui ont pu servir de sceaux antérieurement au seizième siècle, et qui n’ont rien de particulièrement intéressant pour l’histoire de l’art occidental, et nous arriverons aux bijoux du seizième siècle lui-même. 11 suffit d’avoir lu les mémoires de Benvenuto Cellini pour comprendre l’importance qu’on attachait alors à ces gracieuses productions de l’art ; l’or finement contourné formait des intrications à plusieurs plans et s’enrichissait de la coloration des émaux translucides ou opaques; des figures, des groupes même en partie émaillés, formaient le centre et l’objet principal de la plupart de ces compositions ; là, c’était une femme drapée entourée d’enfants et caractérisant la charité; ici, les vertus théologales réunies en groupe; ailleurs, des sujets saints et des figures mythologiques ou allégoriques. Parmi celles-ci, notons en passant un groupe de l’architecture qui, placé dans un portique enrichi de pierres précieuses, donne la plus exacte mani-
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festalion de l’art et des idées du seizième siècle. Si l’on en croit la tradition, ce bijou, qui fait partie de la précieuse collection de Mme la baronne James de Rothschild, serait un ouvrage de Benvenuto Celliui. Certes, nous ne nous élevons pas contre cette attribution, car nulle pièce n’est plus digne de la réputation de cet artiste. La collection de M. le baron Gustave de Rothschild offre également de précieux spécimens de l’art à cette époque ; l’un des plus sévères et des plus beaux est formé d’un médaillon d’or ciselé presque de ronde bosse et représentant David tenant la tête de Goliath ; quelques accessoires émaillés relèvent l’éclat de l’or qui ressort vivement sur un encadrement arabesque enroulé en jaspe sanguin égayé par quatre rubis ; ileux chaînes suspendent ce médaillon à un fleuron éclairé par un diamant, tandis qu’une perle pend au-dessous. Une autre enseigne de la même collection à deux plans d’arabesques à jour émaillées et rehaussées de pierres précieuses, a sur son médaillon en or repoussé et émaillé la fille de Jephté se présentant devant son père entouré de guerriers.
Nous citons au hasard, car dans cette suite intéressante il n'y a, pour ainsi dire, point à choisir.
On sait d’ailleurs à quelle habitude de l’époque nous devons les échantillons assez nombreux des bijoux de ce genre connus sous le nom de pendants ou d’enseignes; ils décoraient non-seulement le corsage des femmes élégantes, mais se suspendaient encore aux colliers que les hommes jetaient sur leur vêtement, ou bien à la chaîne qui s’attachait à leur coiffure ; seulement au seizième siècle la mode introduisit, concurremment aux enseignes du chapeau des hommes, un bijou en forme de médaille : le cabinet des médailles nous offre un de ces joyaux, dont le fond émaillé vert détache une bataille de guerriers antiques finement ciselée dans l’or ; le cadre, muni de quatre anneaux, montre assez comment la pièce était fixée à la coiffure. Ce serait à tort que l’cn supposerait que la bijouterie du seizième siècle se contentait de créer des menus objets de parure; voici un miroir rectangulaire à biseau dont l’encadrement rivalise avec les plus riches joyaux : sur un bâti arabesque à jour émaillé blanc saillissent des animaux et insectes dans le genre de ceux qu’affectionnait Palissy dans ses terres émaillées ; aux angles, ce sont des tortues dont la carapace est formée de rubis et diamants en table; dans les milieux, des lé-
lîijon à plusieurs plans en or ciselé et émaillé ; travail italien du seizième siècle. (Ancienne collection de BI. E. Galiclion.)
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zards onduleux brillent de l’éclat des mêmes pierres, et entre ces animaux circulent des insectes aux ailes émaillées sur paillons et constellées aussi de rubis et diamants. Cette composition luxueuse est charmante, la rosace et la bélière qui la surmontent ajoutent à son élégance et en font un bijou de reine.
Si l’on admire cette pièce chez Mme la baronne Gustave de Rothschild, on s’arrêtera non moins émerveillé devant un autre miroir métallique ovale encadré d’ébène, où la bijouterie se montre sous un autre aspect, c’est-à-dire en motifs découpés et appliqués sur le bois. La bordure ovale est émaillée d’une guirlande de marguerites et de pensées ; les écoinçons et les appliques garnissant le cadre rectangulaire sont des arabesques émaillées en rouge et bleu, et des branches de laurier du plus beau vert qu’accompagnent des pensées détachées. Au revers, dans une couronne formée d’un laurier et d’une branche de jasmin à fleurs blanches, se dressent deux génies ailés, l’un tenant un arc, l’autre un flambeau renversé et un vase couvert. Le pourtour de cette composition est semé de rosaces et de pensées détachées appliquées sur le bois.
Devant la perfection et l’ingéniosité de ce travail, le désir est naturel de l’attribuer à un maître et on a cru pouvoir y reconnaître la main de Benvenuto Cellini. Une seule chose nous étonnerait : c’est qu’il n’en ait pas fait mention dans ses mémoires.
Il ne saurait être question de suivre ici les transformations subies par le bijou, selon les diverses époques de l’histoire ; ce serait répéter en quelque sorte ce que nous avons dit à propos de l’orfèvrerie. Nous insisterons seulement sur un point : c’est que le goût des pierres précieuses et des perles a détrôné, peu à peu, celui des bijoux ciselés et que l’on a vu, pour ainsi dire, le joaillier se substituer au bijoutier. Cette transformation est-elle une cause ou un effet? Les grands artistes manquaient-ils pour créer de ces œuvres qui s’imposent, ou le changement de la mode força-t-il les ciseleurs et les émailleurs à déserter l’atelier de bijouterie? Ce qui est sûr, c’est qu’au dix-septième siècle les bouquets en diamants, les ornements en perles brillaient seuls, là où s’étalaient, peu de temps avant, les colliers en lacs d’amour, en chiffres émaillés, en emblèmes héraldiques ou amoureux, qu’accompagnaient les pendants et enseignes dont il vient d’être question. Certes des témoins de ces transformations existent dans les riches collections
des amateurs ; mais pour se faire une idée plus exacte des nuances diverses imposées à la mode, c’est surtout en parcourant les recueils de modèles dont il a été fait mention qu’on arrivera à se renseigner pour le classement chronologique des bijoux de la période moderne.
Rien n’est plus difficile que de trouver des dates probables pour les bijoux orientaux; ceux d’origine arabe sont rares, et suivant les centres d’où ils émanent, d’une incroyable barbarie ou d’une perfection merveilleuse ; le goût d’ailleurs est celui qu’on trouve dans tous les autres produits musulmans; c’est-à-dire une entente parfaite des combinaisons géométriques et des modèles puisés dans la nature végétale.
L’Inde et la Perse sont dans le même cas ; les traditions du passé transmises de génération en génération font la règle de l’art moderne, et l’on est étonné en voyant reproduire, par des moyens rudimentaires, . des œuvres d’une délicatesse surprenante.
Chez les Chinois, deux sortes de travaux s’offrent aux curieux : ici c’est l’or massif fouillé et ciselé, pour produire les ornementations les plus compliquées ; là, c’est au contraire le métal réduit en feuilles légères, finement découpées, pour recevoir non-seulement des rehauts d’émail, mais les applications délicates des plumes bleu d’azur du martin-pêcheur ; ils obtiennent ainsi des pièces d’une élégance et d’une distinction remarquables. Coiffures, boucles de ceinture, ornements du vêtement ou des armes, pendants d’oreilles, ils abordent tout, sachant introduire dans ces fragiles travaux les figurations sacrées et ces emblèmes qui disent, du premier coup d’œil, quel est le rang ou la fonction du personnage ainsi paré.
ORIENT
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